Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

L’Envers des Cartes du 15 décembre 2014

DIX-SEPT ANS PLUS TARD
QUELQUES LEÇONS DE L’ATTENTAT DE LOUXOR…

Le 17 novembre 1997, un attentat perpétré au temple d’Hatchepsout de Louxor, en Égypte, causait la mort de 62 personnes (parmi lesquelles 36 citoyens suisses) et celle de ses auteurs. Les six terroristes impliqués, dont le leader appartenaient à l’aile militante des Gama’a Al-Islamiyya. La plupart semblaient inconnus des services de sécurité égyptiens.

Le 10 mars 2000, la Police fédérale (OFP) rendait public un rapport présentant les conclusions de son enquête. En ouverture, le document précise qu’il écarte toute espèce d’appréciation politique, « sa seule ambition étant d’éclaircir, autant que faire se peut, le déroulement de l’attentat et les mobiles qui ont gouverné ses auteurs ». La conclusion est on ne peut plus claire : « la Police fédérale est aujourd’hui convaincue que cet attentat ne visait pas la Suisse ni ses citoyens en particulier. L’exécution de ce massacre visait principalement, en s’attaquant au tourisme, à déstabiliser l’économie et le gouvernement égyptiens. Le fait que plus de la moitié des victimes venaient de Suisse relève d’un hasard tragique ».

Par conséquent, « la Police fédérale a acquis la conviction qu’on ne saurait, aujourd’hui et dans un futur proche, espérer des informations complémentaires sur l’attentat de Louxor, au vu du premier rapport établi par ses soins en juillet 1998, de l’entraide judiciaire octroyée en mai 1999 et du présent document. Aussi, la Police fédérale a-t-elle proposé de suspendre l’enquête de police judiciaire qui avait été ouverte le 13 octobre 1998 contre inconnus pour présomption d’assassinat (art. 112 CP), en relation avec l’article 5 CP (crimes ou délits commis à l’étranger contre un Suisse), éventuellement pour prise d’otages (art. 185 CP) en relation avec l’article 340, alinéa 3, CP (prise d’otages destinée à contraindre des autorités fédérales ou étrangères) ». Fin de citation.

« HASARD TRAGIQUE »

A n’en pas douter, les fonctionnaires de l’OFP ont travaillé correctement dans le cadre de leurs contraintes apolitiques. Ensoi, leur verdict final de « hasard tragique » n’est pas faux et pourrait qualifier un grand nombre d’attaques terroristes. Certes, la Suisse n’était pas cibler « directement », mais par défaut. En tant qu’ « occidentaux », les morts de Louxor furent les victimes d’islamistes radicaux cherchant à atteindre le cœur de l’activité touristique, principal secteur de l’économie égyptienne. Les victimes suisses de Louxor, comme les autres, représentaient l’Occident impie, honni, ennemi à atteindre de toutes les manières possibles. Mais c’est bien en direction de cet Occident paradoxal, naïf, sinon complice que ramenaient les leçons, sinon les conclusions « politiques » dont la Police fédérale ne pouvait pas parler…

Au lendemain de l’attentat, nous avons personnellement enquêté en Egypte pour le compte du magazine Temps présent de la Télévision suisse romande (TSR). Nos conclusions étaient alors de trois ordres : 1) les autorités égyptiennes, qui avaient identifié les auteurs de l’attentat, connaissaient parfaitement les rouages et les chefs des Gama’a Al-Islamiyya, organisation ayant assassiné le président Anouar el-Sadate, le 6 octobre 1981 ; 2) pour des raisons de politique intérieure, ces mêmes autorités ne manifestaient guère d’empressement à éclaircir les tenants et aboutissants de la fabrication de l’attentat ; 3) enfin, plusieurs filières de complicités politiques et financières nous ramenaient directement en Suisse, au cœur même de ses logiques politiques et économiques.

Quelques années avant Louxor, alors correspondant permanent pour la TSR auprès des Nations unies, j’avais ouvert une enquête à l’encontre de plusieurs « ONG » algériennes accréditées à l’ONU, ayant tribune ouverte à la Commission des droits de l’homme. Lors d’une séance plénière de cet organisme, je tombais littéralement de l’armoire en écoutant des porte-paroles de ces mêmes « ONG », revendiquant haut et fort, en toute impunité, l’assassinat d’intellectuels algériens au seul motif qu’ils étaient francophones, sinon francophiles… Je découvrais que ces mêmes ONG disposaient de correspondants au sein du CERN (Centre européen de physique des particules, situé sur la frontière franco-suisse), ainsi que dans des sociétés fiduciaires et officines bancaires basées à Lausanne, Lugano, Campione, Milan, Nassau (Bahamas) et… Genève1.

« HASARD NECESSAIRE »

Ces conclusions « politiques » suscitèrent trois types de réactions. Plusieurs des plus hautes autorités judiciaires de la Confédération me firent comprendre que mes « découvertes » n’étaient guère compatibles avec la bonne santé du secteur bancaire helvétique et que l’ouverture éventuelle de procédures à l’encontre des officines en question pourrait faire aussitôt fuir des milliards de dollars des coffres de Genève, Zurich et Lugano. L’une de ces hautes autorités me convoqua à Berne pour m’expliquer que mes conclusions « politiques » relevaient du « hasard nécessaire » et incompressible du fonctionnement de la finance et de l’économie mondiale ! Circulez, il n’y a rien à voir…

La deuxième réaction à mon travail fut encore plus significative et intéressante. Les activistes des « ONG » algériennes incriminées faisaient le dos rond, observant un silence de mort (c’est le cas de le dire !) pour une raison très simple : leur chef, Anouar Adam – jouissant aux Etats-Unis d’une confortable villégiature et d’appuis politiques importants -, n’était autre que l’un des responsables du tristement célèbre GIA – Groupe islamique armé -, spécialisé dans l’assassinat et la décapitation de civils algériens. Il ne s’agissait pas alors, pour ces grands humanistes, d’attirer l’attention sur leurs ramifications très diversifiées et organisées à partir de Suisse, en direction de France, d’Italie, de Belgique, de Grande-Bretagne et des Pays-Bas. La riposte vint de leurs alliés, principalement français – journalistes, éditeurs, « philosophes », « ONG » et avocats -, autant d’ « idiots utiles » comme les appelait Lénine, inventeurs de l’imposture historique du « Qui tue qui ? » cherchant à attribuer les massacres de civils… aux autorités algériennes ! S’ensuivirent nombre d’intimidations à mon encontre, lettres anonymes, filatures, menaces, etc…

La troisième réaction, plus réconfortante celle-ci, vint des familles des victimes de Louxor, puis de celles des attentats du 11 septembre 2001. En effet, le vent a commencé à tourné, les yeux à s’ouvrir et les naïvetés à se transformer, au lendemain de l’effondrement des tours du World Trade Center et du ciblage du Pentagone. Pour la première fois depuis le raid japonais de Pearl Harbor, la grande Amérique était atteinte au cœur même de son dispositif de domination stratégique mondial… Et dans la mesure où la barbarie islamiste n’égorgeait plus seulement de pauvres villageois algériens qui n’intéressaient personne, dans la mesure où celle-ci était relayée mondialement par les caméras de CNN, alors elle devenait une « réalité » vraie, insupportable et incontournable qu’il fallait désormais combattre.

DAE’CH, ENFANTE PAR LE GIA

Dix-sept ans plus tard, la grande et la principale leçon de Louxor est aveuglante comme la lettre volée d’Edgar Allan Poe, posée sur la table, sous nos yeux, mais qu’on peine toujours à voir… Depuis Louxor, les « hasards tragiques » n’ont cessé de se multiplier, d’amplifier et de se diversifier, provoquant des ripostes internationales qui, contraintes par des intérêts économiques et stratégiques, n’ont cessé de jeter de l’huile sur le feu. En effet, le bilan de la « guerre contre la terreur » des deux administrations Bush s’est révélé désastreux. La deuxième guerre d’Irak du printemps 2003 a été une véritable catastrophe remettant en selle Al-Qaïda et ses sous-produits Jabhat al-Nosra, puis Dae’ch.

Simultanément, le résultat d’un engagement international aussi coûteux qu’inutile en Afghanistan, laissait présager le retour des Taliban. Dès janvier 2011, la séquence des mal nommées « révolutions arabes » a généré encore d’autres « hasards tragiques » et une politique franco-britannique de la canonnière (relayée par l’OTAN) en Libye totalement irresponsable. Les Occidentaux ouvrirent une nouvelle boîte de Pandore déstabilisant durablement la bande sahélo-saharienne où l’on déplore les tueries des héritiers du GIA algérien : AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), Mujao, Ansar Eddine, et bien d’autres…

Le 20 août dernier, l’atroce vidéo montrant James Foley, égorgé par un sicaire de Dae’ch en Syrie venait apporter un démenti formel à l’AFP (Agence France Presse), qui affirmait que le journaliste américain était détenu par Bachar al-Assad. Une fois encore, il a fallu que la victime soit blanche aux yeux bleus, pour que la « communauté internationale » admette la réalité de la menace islamiste et amorce une nouvelle riposte qui risque, comme les précédentes, de ne pas répondre aux vraies questions… Les assassins de Dae’ch sont les héritiers – en droite ligne -, du GIA algérien dont les queues de réseaux trouvent encore refuge et complicités et dans nos démocraties exemplaires, dans les monarchies pétrolières du Golfe et derrières les belles âmes d’« ONG » paravents…

Richard Labévière
15 décembre 2014


1 Richard Labévière : Les dollars de la terreur. Editions Grasset, 1998.

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