Observatoire Géostratégique                      numéro 93       /      19 septembre 2016

L’Envers des Cartes du 18 janvier 2016

INTERVENIR EN LIBYE : UNE LUBIE FRANÇAISE…

« Chassez le naturel, il revient au galop ». On serait tenté de le croire à la lecture des quotidiens bien informés. Alors que la Libye se trouve dans un état chaotique à la suite de l’intervention française de 2011, et si l’on en croit les dernières informations savamment distillées par les communicants de l’exécutif, Paris manifesterait, en 2016, des velléités d’une nouvelle action militaire au sein d’une coalition dans ce pays !1 La politique étrangère de la France ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Le remake d’un mauvais film ?

N’aurions-nous tiré aucune leçon du désastre de la chevauchée fantastique de 2011 tant sur le plan interne (naissance d’un Etat failli sur notre flanc sud, déstabilisation du voisinage de la Libye…) qu’externe (blocage du Conseil de sécurité, détérioration de la relation avec la Russie, enterrement de la responsabilité de protéger…) ? Avons-nous défini une stratégie après-conflit qui nous a tant fait défaut après l’élimination du colonel Kadhafi pour relever les nombreux défis qui se posent à cet Etat entré dans la catégorie des Etats faillis ? L’important n’est-il pas de remettre les bœufs avant la charrue ?

TIRER LES LEÇONS DE L’INTERVENTION-BÉRÉZINA DE 2011

Même avec beaucoup de retard, les deux principales leçons semblent avoir été tirées2.

UNE BATAILLE GAGNEE. Force est de constater que le rouleau compresseur de la coalition a eu raison du régime du colonel Kadhafi et de son armée dans un laps de temps relativement court. Agissant sous mandat de la Ligue des Etats arabes et de l’ONU (résolution 1973 du Conseil de sécurité du 11 mars 2011), l’opération « Unified Protector » est annoncée comme un conflit « propre », conduit uniquement depuis les airs et la mer. Elle est l’une des missions les plus courtes de l’OTAN mais aussi l’une des moins controversées. Après 204 jours, le régime du colonel Kadhafi chute et de nombreuses vies humaines sont épargnées. Dans l’euphorie du début des « printemps arabes », certains en concluent hâtivement à l’époque que l’intervention en Libye préfigure les conflits de demain, concrétisant la « tolérance zéro » en matière de pertes humaines3. La faille de ce raisonnement est double. Elle laisse penser que la seule supériorité aérienne de l’OTAN a été suffisante pour défaire l’adversaire alors que la vraie bataille a été menée au sol par les éléments armés du Conseil national de transition (CNT) appuyés par les troupes du Qatar, de la Jordanie et des Emirats arabes unis. Elle fait l’impasse sur les 30 000 victimes (civils et combattants rebelles) dont certaines imputables à l’OTAN et les violations des droits de l’homme de grande ampleur rapportées par l’ONU. Gagner une bataille ne signifie pas pour autant gagner la guerre, y compris en Libye.

UNE GUERRE PERDUE. Même s’il y met un bémol moral, François Fillon, premier ministre qui justifiait l’intervention en Libye en 2011-2012, a le mérite de reconnaître en 2015 que « l’opération française en Libye – aussi juste fût-elle sur le plan moral – elle aura eu pour conséquence de disloquer cet État et de métastaser le Sahel ». Nous avons cru qu’en faisant tomber une dictature dans un pays n’ayant pas de tradition démocratique, surgirait comme par miracle une démocratie à l’occidentale. Or, il n’en a rien été. La réalité finit toujours par s’imposer aux hommes politiques même si leur réveil prend du temps. Encore faut-il que leur démarche en revienne à un choix pertinent ! Or, qu’en est-il cinq ans après la chute du régime ?

Les résultats actuels sont catastrophiques à maints égards. Tous les indicateurs sont au rouge qu’ils soient sécuritaires, politiques ou économiques et sociaux. Partout où les Occidentaux ont eu la prétention d’opérer militairement des « regime change », on constate la même faillite, la même montée en puissance des seigneurs de la guerre, des mafias et d’un libre échange sauvage mais mathématiquement conforme aux équations de la mondialisation économique4. L’aveuglement caractérise la démarche de nos dirigeants avant et après 2012. Ne recommande-t-on pas aux diplomates à Tripoli de bannir le mot « guerre » de leur langage ! « La Libye sera un exemple de révolution réussie, de métamorphose du monde, de démocratie universelle »5. Après le temps des catastrophes, vient le temps des questions.

CONSTATER L’ÉTENDUE DES PROBLÈMES À RÉSOUDRE

La pléthore de problèmes que connait la Libye tranche avec la pénurie de solutions envisagées.

PLETHORE DE PROBLEMES. Il est vrai que le jihadisme se charge pour l’instant de nous rappeler à l’ordre de ce désordre. Si le problème de l’extension de l’EIIL n’en est pas un pour l’instant, il pourrait rapidement le devenir. Certes, la Libye n’est ni l’Irak, ni la Syrie au regard de la présence et de l’action de ce groupe dans ce pays. Cela dit, la progression de l’EIIL qui compterait quelques 3000 combattants est inquiétante. Il contrôle désormais 250 kilomètres de côtes autour de Syrte qui est devenu le « Raqqa libyen », un peu la « devanture » du mouvement qui y applique ses lois. Il progresse vers les champs pétroliers plus au sud-est. Il envisage la création d’un califat d’Afrique du Nord en Libye avec l’arrivée dans le pays d’un « émir délégué », Abu al-Qahtani6. La première inquiétude tient à l’éventuel ralliement de milices chargées de les défendre (en échange de la poursuite de leurs juteux trafics). La seconde inquiétude réside dans la jonction possible avec le groupe nigérian Boko Haram qui lui a prêté allégeance et l’extension des opérations terroristes dans tout le Sahel et particulièrement en Tunisie. La Libye se transforme en « hub terroriste ». A cela vient s’ajouter le problème des migrants qui n’a, à ce jour, trouvé aucune solution pertinente et pérenne7. Sans parler de la double crise du pétrole : chute vertigineuse des prix et extension de l’EIIL dans le « croissant pétrolier » (deux tiers des réserves du pays)8.

PENURIE DE SOLUTIONS. De Libye pourrait-il venir une bonne nouvelle ? A première vue, le pays n’est qu’un volcan. Les implications géo-politiques de l’effondrement du pays entrent désormais dans la zone de l’imprévisible. Or, il est de plus en plus évident qu’« une crise intérieure n’a jamais trouvé de solutions extérieures : un contrat social déchiré ne se raccommode efficacement qu’entre protagonistes »9. De l’Afghanistan aux marches du Maghreb, c’est un monde en guerre, plongé dans le chaos souvent par la faute des interventions occidentales de ces dernières années. Une nouvelle intervention ne pourrait qu’engendrer de nouveaux désordres en Libye et à sa périphérie. Tout ceci est la marque des limites de l’interventionnisme occidental au cours des deux dernières décennies10 et de l’impuissance de la puissance. Nous sommes entrés dans un cycle de terreur qui ne s’arrête pas. Il faut apprendre à repenser la guerre au moment où nous découvrons que les hommes aiment la guerre et que, « sans vouloir l’admettre, nous ne sommes peut-être plus dans l’après-guerre, mais déjà dans un nouvel avant-guerre »11. Le seul espoir auquel les libyens peuvent encore se raccrocher est l’accord politique de Skirat (17 décembre 2015) conclu entre les deux ennemis (le premier basé à Tobrouk et le second à Tripoli) pour former un gouvernement d’union nationale sous les auspices de l’émissaire de l’ONU, Martin Kobler.

Pour éviter une sortie de l’Histoire, l’Europe serait bien inspirée d’imaginer demain et non de se laisser cannibaliser par une politique de communication sans issue.

RELEVER LES INNOMBRABLES DÉFIS FUTURS

Pour aujourd’hui et, surtout pour demain, l’urgent est de remettre les bœufs avant la charrue.

AGIR LOCAL. Tout découle d’un constat d’évidence : la France n’a pas les moyens de gagner la guerre contre l’EIIL pas plus en Libye qu’en Irak ou en Syrie. Pire encore, cette guerre serait perdue si elle était menée avec les moyens actuels compte tenu des contraintes budgétaires pesant sur le ministère de la Défense. L’option militaire ne peut constituer une solution viable. Une lutte efficace contre l’EIIL suppose la mise en place d’une réponse collective globale impliquant les Etats membres de l’Union africaine et de la Ligue arabe : militaire, économique, sociale, diplomatique…12 L’effondrement du pays ne se réglera pas par un tapis de bombes si intelligentes soient-elles.

La solution pérenne du problème libyen suppose un minimum de recomposition du tissu social – mis à mal par l’intervention militaire de 2011 – par une implication des acteurs locaux. Si la communauté internationale ne s’engage pas sur cette voie, elle laissera passer une chance historique de sauver le pays de tous ses maux. Si les Libyens ne constituent pas un « peuple » mais plutôt un conglomérat de tribus, ils ont une grande répulsion pour tout ce qui vient de l’extérieur13. L’objectif irréaliste des Occidentaux consiste à restaurer des Etats-nations déjà décomposés, voire inexistants ? Ne devrait-il pas être d’imaginer des formules originales respectant l’autonomie des ethnies, des provinces, des religions… ?

PENSER GLOBAL. « Le véritable enjeu tient à la capacité de l’Europe, en tant que coalition d’Etats volontaires, à peser sur les affaires internationales pour tenter de mettre fin au chaos irakien, syrien, libyen, source de grands mouvements de populations actuels, par tous les moyens nécessaires, diplomatiques, économiques, militaires »14. Or, l’Europe est en crise. Ce qui n’est pas une surprise tant les dysfonctionnements créés par l’élargissement trop rapide, la rédaction catastrophique du Traité de Nice, les déconvenues du Traité de Lisbonne… Méfions-nous de ne pas tomber dans le piège de l’erreur du prisme du petit bout de la lorgnette ! Nous en faisons l’expérience au fil des crises (Mali, RCA…), pensant qu’une élection signifie l’instauration de la démocratie. Or, il arrive qu’il faille globaliser les problèmes pour trouver des solutions.

Il appartient à la communauté internationale, essentiellement les pays occidentaux, de changer radicalement d’approche. Elle doit imaginer un plan de paix comportant un service pré et après crise mettant en œuvre toute la gamme des moyens politiques, économiques, financiers, sociaux… Faute de quoi, elle n’aurait répondu qu’à une partie du problème. Il n’existe malheureusement pas d’autre voie pour sortir durablement la Libye de la crise actuelle. Sans ce changement de paradigme, la Libye restera une poudrière exportant son instabilité au sud mais aussi au Nord !

LES LIMITES DE LA DIPLOMATIE DE L’ENTÊTEMENT

« La France devrait comprendre que les problèmes ne sont pas les mêmes qu’on les voit d’Occident ou d’Orient »15. Ce jugement n’a malheureusement pas pris la moindre ride. Thucydide rappelle que « se reposer ou être libre, il faut choisir ». Tandis que les révolutions arabes sombrent dans la violence, emportant dans le chaos la Libye, l’Irak ou la Syrie, les Etats qui pèsent dans le concert des nations devraient se mettre à l’ouvrage pour imaginer les moyens de lutter efficacement contre la violence née de la décomposition de certains Etats du sud de la Méditerranée.

Battons-nous pour imaginer l’ordre international de demain et non pour monter des coups médiatiques sans lendemain ! Aujourd’hui, plus que jamais, « s’impose à nous une grande, lourde, mais nécessaire tâche de régénération de la pensée, qui comporte nécessairement une régénération de la pensée politique »16. Nous pourrions ajouter une régénération de la pensée stratégique et diplomatique française, en général et au Maghreb, en particulier17. Cette démarche est indispensable pour faire naître un espoir, même ténu, de solution au problème libyen. Espoir plus sérieux que celui consistant à suivre une lubie française, celle d’une intervention militaire dont on imagine aisément les résultats catastrophiques qu’elle aurait dans le contexte actuel !18

Guillaume Berlat
18 janvier 2016

EMIRATS ARABES UNIS/LIBYE : LE PAPIER PERDU…

Le 13 novembre 2015, Frédéric Delorca nous avait fait parvenir un article éclairant l’implication des Emirats Arabes Unis (EAU) en Libye. Malheureusement, cette contribution de qualité s’est perdue entre nos différents correspondants de Genève, de Damas et d’Alger. En ce début d’année où il est notamment question d’une consolidation des activités de l’organisation « Etat islamique » en Libye et en complément de notre Envers des cartes d’aujourd’hui, nous publions cet article qui n’a rien perdu de sa pertinence, en présentant nos excuses à Frédéric Delorca ainsi qu’à nos amis lecteurs.

La rédaction

Le New York Times d’hier dénonçait l’ingérence des Emirats arabes unis (EAU) en Libye, selon son correspondant au Caire. Une série de mails qui ont fait l’objet de fuites dont un mail du diplomate émirati Ahmed al-Qasimi du 4 août dernier révèlent que les EAU ont livré des armes à des milices libyennes du « gouvernement » internationalement reconnu (Chambre des représentants, HOR), en violation de l’embargo de l’ONU, pour combattre des milices islamistes armées par leurs rivaux qataris (GNC).

Dans ce contexte, il semble que l’émissaire spécial des Nations unies se soit laissé corrompre. Bernardino León, qui était en charge de l’élaboration d’un accord de paix en Libye pendant l’été – au moment même où les EAU livraient des armes -, a accepté un poste à 50 000 euros par mois a révélé le Guardian dans un article daté du 4 novembre. Le 31 décembre 2014, l’émissaire onusien avait envoyé un email de son compte personnel au ministre des Affaires étrangères des EAU – Cheikh Abdullah bin Zayed – pour lui confier qu’une conférence de paix classique serait, selon lui, moins avantageuse qu’un dialogue politique entre les parties. Bernardino León poursuit en disant que son plan est de « briser une alliance très dangereuse » entre les riches marchands de Misrata et les islamistes qui maintiennent le GNC à flot.

Il y explique qu’il veut renforcer la HOR, le corps soutenu par les Emirats Arabes Unis et l’Egypte.  Il s’est défendu à l’égard des accusations du Guardian en disant qu’il avait envoyé des emails similaires à d’autres parties du conflit libyen, en les assurant aussi de son soutien comme négociateur impartial. Toutefois il existe aussi un email de Léon au ministre émirati en août, dans lequel il essaie de faire monter les enchères de sa future rémunération comme universitaire en disant qu’un poste prestigieux l’attend à l’ONU, mais qu’il y renoncerait si les EAU désiraient qu’il se consacre uniquement à ses activités universitaires.

Les fuites d’emails révèlent aussi le mécontentement des Etats-Unis devant les livraisons de drones de surveillance United 40 à l’Egypte, susceptibles de renseigner les miliciens libyens, en violation de l’embargo sur les armes, ainsi que d’autres livraisons de drones à divers pays dont la Russie, tandis que, selon les mêmes sources, la compagnie émirati Al Mutlaq Technology aurait acheté 100 millions de dollars d’armes (fusils, roquettes) à la Corée du Nord, via Korea Mining Development Trading Corporation (Komid), ce qui a valu à l’ambassadeur des EAU une convocation devant le Département d’Etat.

On voit ainsi les Emirats Arabes Unis jouer en faveur d’une mouvance Russie-Egypte-Corée du Nord, contre le Qatar en Libye, alors que ce pays continue d’œuvrer avec les Qataris et les Saoudiens au Yémen…

Frédéric Delorca


1 Des avions français et britanniques survolent toujours la Libye pour opérer le « repérage des cibles » à bombarder. Comme Dae’ch recrute et développe son implantation dans cet immense pays, les cibles sont de plus en plus nombreuses…, Le Canard enchaîné, 13 janvier 2016, p. 3.
2 Jean Daspry, De la Libye de Khadafi à la Lybie du chaos. Qui sème le vent récolte la tempête, Aquilon, bulletin de l’Association des internationalistes, n° 14, novembre 2014.
3 Florence Gaub, Six enseignements stratégiques de l’opération Unified Protector de l’OTAN en Libye, Revue Défense Nationale, juin 2012, n° 751, pp. 71-77.
4 Richard Labévière, Algérie, Liban, Syrie, Yémen, Libye et Palestine 2016 !, www.prochetmoyen-orient.ch , éditorient, 4 janvier 2016.
5 Emmanuel Rilbert, Jours intranquilles en Libye, Equateurs, 2015, p. 18.
6 Claude Angeli, Un califat d’Afrique du Nord bientôt en Libye, Le Canard enchaîné, 30 décembre 2015, p. 3.
7 Alain Rodier, entretien avec Alexandre Devecchio, « Il manque un Lawrence d’Arabie pour unir toutes les tribus qui bouteront Daech hors de Libye », Figaro Vox Monde, 24 décembre 2015.
8 Frédéric Bobin, Libye : l’EI profite du vide pour semer le chaos, Le Monde, 9 janvier 2016, p. 2.
9 Bertrand Badie, Un monde de souffrances. Ambivalence de la mondialisation, Salvator, 2015, p. 168.
10 Paul Dahan, Les limites de l’interventionnisme occidental. Le retour des somnambules ?, Aquilon, bulletin de l’Association des internationalistes, n° 14, novembre 2014.
11 Alain Frachon, Bienvenue dans l’avant-guerre, Le Monde, 8 janvier 2015, p. 23.
12 Pierre Vimont, « Affronter la radicalisation de l’islam là-bas comme chez nous », Le Figaro, 17 décembre 2015, p. 18.
13 Alain Rodier précité.
14 Maxime Tandonnet, Immigration : l’idée de « quotas européens » est contraire à tout réalisme, Le Figaro, 20 mai 2015, p. 14.
15 Paul Morand, Bucarest, Plon, 1935, p. 262.
16 Edgar Morin, Essayons de comprendre, in Qui est Daech ? Comprendre le nouveau terrorisme, sous la direction d’Éric Fottorino, le 1 /Philippe Rey, 2015, p. 11.
17 Le Club des Vingt, Une politique pour le Maghreb, la Croix, 14 janvier 2016, p. 25.
18 Paolo Gentiloni, entretien avec Richard Heuzé, « La Libye n’est pas une province de Dae’ch », Le Figaro, 15 janvier 2015, p. 16.

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