Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

L’Envers des Cartes du 22 décembre 2014

QUESTIONS A LA LUTTE CONTRE L’ « ETAT ISLAMIQUE »…

Si la lutte contre l’organisation « Etat islamique » 1 continue à faire quotidiennement les titres de la grande presse internationale, les ripostes opérationnelles adaptées tardent à venir. Les causes profondes du phénomène restent largement inexplorées et l’effet de contagion se poursuit… En effet, de nouveaux groupes armés asiatiques ou africains font régulièrement allégeance à cette organisation d’un nouveau type. Désormais, celle-ci se substitue à la nébuleuse Al-Qaïda, internationaliste et rhizomatique, sans chaîne de commandement centrale ni structure unifiée. Si elle recourt aux différentes armes d’un modus operandi terroriste classique (attaques à la voiture piégée, attentats-suicides, prises d’otages, exécutions filmées et prosélytisme numérique), cette organisation revendique aujourd’hui un territoire (entre l’Irak et la Syrie). En s’étant proclamée « Califat » le 29 juin dernier, elle prétend même gérer les grands lieux saints de l’Islam (La Mecque, Médine et Jérusalem).

Pour les pays directement concernés, il y a donc urgence ! Urgence à mettre en œuvre des ripostes opérationnelles immédiates et adaptées. Comme une répétition des réponses aux attentats du 11 septembre 2001, mais en beaucoup plus homéopathique, l’aviation américaine a déclenché une série de « frappes aériennes », destinées à monter en puissance… Puis, co-organisée à Paris par les présidents français et américain -, une conférence internationale a officiellement porté sur les fonts baptismaux la « Coalition anti-Etat-islamique ». Aujourd’hui à treize ans d’intervalle, les pays occidentaux semblent commettre les mêmes erreurs que celles de la « Guerre contre la terreur » de George W. Bush, dont les historiens admettent qu’elle amplifia grandement le mal qu’elle était censé, initialement éradiquer…

RIEN APPRIS, RIEN OUBLIE !

L’hyper-médiatisation de cette « Coalition » a contribué à légitimer Dae’ch en l’élevant au plus haut niveau d’un ennemi public planétaire – celui d’une espèce de grand Autre -, comme avaient pu l’être l’Union soviétique jusqu’à la fin des années 80 ou Al-Qaïda jusqu’au printemps 2011. Constituée de bric et de broc (plus d’une cinquantaine de pays), cette Coalition ne peut vraiment cacher son être intime : celui d’une nouvelle expédition occidentale contre un Orient arabo-musulman dont l’arc de crises n’a fait que s’aggraver depuis les premières guerres israélo-arabes (1948), jusqu’à la dernière invasion anglo-américaine de l’Irak (printemps 2003) et l’expédition franco-anglaise, relayée par l’OTAN en Libye au printemps 2011… Rien appris, rien oublié ! Cette Coalition reproduit jusqu’à la caricature les erreurs commises en Afghanistan – où après douze années de programmes civilo-militaires – ayant coûté des milliards de dollars et de nombreuses vies humaines -, les Taliban reviennent et commettent des attentats meurtriers quotidiennement !

QUE FAIRE ?

Une fois qu’on a dit cela, que faire ? Dans l’immédiat, trois choses. Tout d’abord ne pas se tromper d’allié en ne s’appuyant surtout pas sur ceux qui ont fabriqué Jabhat al-Nosra et Dae’ch, à savoir la Turquie, l’Arabie Saoudie et le Qatar ! Depuis juin dernier, pas un avion saoudien n’a bombardé quoi que ce soit en Irak et en Syrie. Le silence occidental est encore plus assourdissant au sujet de l’ « engagement » supposé turc. Dans ce contexte de double et triple discours, il s’agirait bien revoir la place et le rôle de la Turquie dans l’OTAN et son utilité opérationnelle réelle. En effet, comment s’appuyer sérieusement sur Ankara – qui refuse toujours l’ouverture de ses aéroports militaires pour mener des bombardements contre Dae’ch -, tandis que les services turcs continuent d’armer une myriade de factions rebelles contre le gouvernement syrien. Sur le même registre, que Paris cesse de dire que des bombardements en Syrie pourraient aider Bachar al-Assad… dont la Coalition aura impérativement besoin pour intervenir… au sol.

En effet, après des bombardements dont les cibles (sans dommages collatéraux) s’épuisent progressivement, il faudra impérativement intervenir au sol. Avec les troupes turques, saoudiennes ou qataries ? Avec une nouvelle armée irakienne en carton ? La Coalition ne pourra s’appuyer sérieusement que sur les unités des armées syrienne et iranienne. Elle serait aussi bien inspirée de ménager le Hezbollah libanais qui prête main forte à l’armée syrienne, le long de la Bekaa jusqu’aux limites du casa de Tripoli. Au sud, sur la ligne bleue, face à Israël, l’organisation chi’ite fait toujours tampon entre les factions islamistes d’Aïn el-Héloué (région de Saïda) – alliées à Nosra et Dae’ch – et les différents contingents de la FINUL.

DEVOIR D’HISTOIRE

Dans ce contexte des plus volatiles, il serait sage aussi de tirer quelques leçons de l’histoire récente sans oublier que les tueurs de Dae’ch sont les héritiers – en ligne directe -, des égorgeurs du GIA (Groupe islamique armé) algérien. De janvier 1992 aux années 1998-1999, ces derniers ont attisé une guerre civile qui a causé la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. A l’époque, il se trouvait même quelques « idiots utiles » et autres ONG – au-dessous de tout soupçon -, pour attribuer ces morts à l’armée algérienne… un comble ! Ce sommet de manipulation médiatique et politique a, heureusement fait long feu mais on peut toujours utilement se demander ce qu’il serait advenu de l’ensemble du Maghreb et de la Méditerranée occidentale si l’Etat algérien s’était effondré, si les islamistes avaient pris le pouvoir à Alger. A n’en pas douter, toute l’Afrique du Nord se serait transformée en « Afghanistan de proximité » pour l’ensemble des pays européens ; la « somalisation » de la Libye et ses retombées anomiques sur l’ensemble de la bande sahélo-saharienne seraient décuplées, ainsi que des flux migratoires déjà si difficiles à gérer.

Ce devoir d’Histoire nous amène notamment à une conclusion très simple mais à l’évidence aussi incompressible que nécessaire : les ripostes de contre-terrorisme efficaces et durables s’appuient d’abord les appareils d’Etat (polices, armée, justice) de pays stables. Que la situation intérieure de ces Etats-nations ne soit pas toujours comparable à celle de la Confédération helvétique est une chose qui relève de leur souveraineté et de leurs peuples, que leur fiabilité en matière de coopération sécuritaire internationale s’avère fiable et efficace en est une autre… Le grand écrivain Goethe aimait à dire qu’il préférerait toujours une injustice à un désordre, parce que d’autres injustices finissent toujours par s’ajouter et accroître le désordre initial…

Richard Labévière
22 décembre 2014


1 Dae’ch est l’acronyme pour désigner l’organisation « Etat islamique en Irak et au Levant.

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