Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

L’Envers des Cartes du 29 décembre 2014

LES VIEILLES TRACES DES LOUPS SOLITAIRES…

Samedi 20 décembre 2014, en France à Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire). Aux cris de « Allah akbar ! », Bertrand Nzohabonayo (20 ans), blesse au couteau trois policiers avant d’être abattu. Son cadet, Brice, était connu des services antiterroristes. En août 2013, la mère des deux garçons avait alerté la police s’inquiétant de « la radicalisation de Brice et de l’influence que ce dernier pouvait exercer sur Bertrand ». Jeudi 18 décembre, Bertrand Nzohabonayo avait affiché sur son compte Facebook le drapeau de l’organisation « Etat islamique », deux jours après que son frère ait posté ce même drapeau…

Dimanche 21 décembre à Dijon (Côte d’Or). Au volant de sa Renault Clio, Nacer B. (40 ans), fonce à plusieurs reprises sur des piétons en train de faire leurs courses dans le centre-ville. Le chauffard hurle à plusieurs reprises « Allah akbar ! »

Lundi 22 décembre, à Nantes (Loire-Atlantique). Cette fois, l’attaque n’est pas commise au nom d’Allah ou de l’Etat islamique. Mais, comme à Dijon, un automobiliste fonce sur la foule du marché de Noël. Onze personnes sont blessées, dont cinq dans un état grave. Son méfait accompli, Sébastien S. (originaire de Charente-Maritime) s’assène neuf coups de couteau au thorax.

ROMPRE LA TRÊVE DES CONFISEURS…

Durant la période des fêtes de fin d’année, tous les services d’urgence du monde connaissent ne recrudescence de déséquilibrés. Dans ce contexte très particulier de « trêve des confiseurs », la violence a une puissance d’attraction décuplée, de contagion et d’émulation mimétique prodigieuse. « Davantage encore aujourd’hui avec la propagation de l’information via internet et les médias. C’est pourquoi des profils si différents peuvent commettre les mêmes actes », explique le neuropsychiatre Jean-Michel Oughourlian, « non seulement les auteurs donnent des idées aux autres, mais ils donnent lieu à une surenchère : je vais faire comme lui, mais je vais faire mieux ou plus »1.

Certes, la concomitance des faits ne doit pas favoriser les amalgames, néanmoins les experts des services de sécurité rappellent quelques évidences et soulignent la nécessité de ne pas perdre de vue quelques filiations historiques importantes. Depuis plusieurs mois, Dae’ch – qui vient de lancer un magazine en français2 -, encourage ouvertement ses partisans à lancer des attaques contre les « infidèles », militaires, politiques et même civils. Les services de sécurité de plusieurs pays européens craignent ainsi des opérations de jihadistes (présents en Irak, en Syrie et au Sahel) à leur retour dans leur pays d’origine, mais aussi des phénomènes d’auto-radicalisation locale et de mimétisme numériques et télévisuels.

En 2014, la plupart des auteurs d’attentats islamistes en Occident sont des jihadistes auto-radicalisés via Internet : la fusillade à Ottawa en octobre a fait un mort et la prise d’otages à Sydney en décembre, deux victimes. L’attentat du musée juif de Bruxelles perpétré en mai par un ex-combattant de Dae’ch a fait quatre morts. En pleine affaire Mehra3, le patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) – Bernard Squarcini – réoriente l’enquête, initialement dirigée vers des groupes d’extrême-droite, en direction des milieux islamistes toulousains et permet d’identifier le « tueur au scooter ». Dans un livre important4, il est l’un des premiers responsables antiterroristes à conceptualiser la figure du « loup solitaires ». Bernard Squarcini : « selon les déclarations qu’il a faites lors du siège par le Raid, Mehra s’est auto-radicalisé en prison, tout seul, en lisant le Coran. C’est un acte volontaire, spontané, isolé. Et il dit que de toute façon, dans le Coran, il y a tout. Donc, il n’y a aucune appartenance à un réseau (…) Il semble s’être radicalisé de manière isolée et bricolée. Son passage à l’acte relève davantage d’un problème médical et de fanatisme que du parcours jihadiste classique ».

Le 21 mars 2012, le procureur de la République de Paris François Molins déclare lors d’une conférence de presse : « Mohammed Mehra présente un profil de ce que l’on pourrait appeler auto-radicalisation salafiste atypique (…) Il a fait un séjour en Afghanistan où il était allé sans emprunter les filières connues des services spécialisés français et étrangers, ce qui signifie en clair qu’il y était allé par ses propres moyens et sans passer par les facilitateurs qui sont ciblés par les services spécialisés et sans passer par les pays habituellement surveillés (…) Aucun élément permettant de le rattacher à une organisation quelconque sur le territoire national n’était en possession d’aucun service ».

LE GIA ATTAQUE UN AIRBUS D’AIR FRANCE…

Dans ce contexte composite, il n’est pas inutile de rappeler que c’est le 25 décembre 1994, qu’un Airbus d’Air France fut retenu à Alger par des activistes du GIA (Groupe islamique armé) algérien. Le dénouement interviendra le lendemain à Marseille, après un assaut donné le GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale). Préfigurant les attentats du 11 septembre 2001, l’objectif du GIA était de faire exploser l’avion en vol au-dessus de Paris, sur la tour Eiffel ou contre la tour Montparnasse.

Plusieurs années avant ce coup d’éclat, dans l’un des opuscules attribués à l’émir du GIA, Djamel Zitouni, on apprend que cette organisation est née de l’association de plusieurs groupes salafistes en Algérie : a) le courant issu du groupe Bouyali ; b) le groupe de Nasr Eddine Kahil, auteur de l’attaque du tribunal de Blida en 1989 ; c) les deux Djama’at al-Amr bî al-Ma’rûf wa an-Nahy (Ani al-Munkar) – groupes de la commanderie du bien et de l’expulsion du mal -, dont l’un opérait dans la Casbah d’Alger sous l’émirat de Mohammed Khayreddine et l’autre à Boufarik dont l’émir était Ali Zouabri ; d) le groupe de Baraki. C’est le premier noyau du GIA dont l’activité a commencé AVANT l’annulation des élections législatives de décembre 1991 remportées par le FIS (Front islamique du salut).

« Après la mort de Djamel Zitouni, alias Abû Abderrahmane Amine, alors chef du GIA, Antar Zouabri devient émir national du GIA », rappelle le chercheur Abderrahmane Moussaoui5 ; « intronisé en 1996, il s’avère plus sanguinaire que son prédécesseur, Djamel Zitouni, quatrième « émir » du du GIA, abattu en juillet 1995. Sa seule devise est : « Ni trêve, ni dialogue, ni compromis jusqu’à l’instauration de l’Etat islamique ». Aidé par son « officier exégète », Mahfoud Assouli dit Zoubir Abû al-Mundhir, il justifie les massacres collectifs de la fin 1996 et de l’année 1997 par des fatwas décrétant « apostats » tous « ceux qui n’ont pas rejoint le GIA » et rendant par conséquent leur mort licite. La terreur du GIA, qu’on croyait déjà à son comble, va atteindre un niveau jusque là inconnu et inimaginable. Par la terreur et l’horreur, le GIA, sous Antar Zouabri, s’impose comme porte-flambeau unique du jihad en Algérie. Irréductible, sa tête fût mise à prix pour un montant de 4,5 millions de dinars, l’équivalent de 45 000 euros. Donné pour mort à plusieurs reprises, Antar Zouabri finit par tomber le 8 février 2002, après dix ans d’engagement sanglant ».

Ces rappels historiques – autant de vieilles traces -, sont absolument nécessaires pour comprendre et évaluer les références des loups solitaires actuels, mêmes si ces derniers relèvent souvent de la psychiatrie, tout comme leurs devanciers du GIA… Abderrahmane Moussaoui d’ajouter : « ce qui continue à frapper davantage les esprits, c’est la cruauté subie par certaines victimes. Egorger avec une scie ou un tesson de bouteille ; émasculer en présence des membres de la famille ; éventrer un bébé pour lui retirer les viscères et les suspendre en guirlandes, sont autant de variantes imaginées par ceux pour qui la mort était devenue une banale activité quotidienne. S’exerçant sur des corps inanimés, ces actes de cruauté sont manifestement destinés à choquer les survivants. Les cadavres de certaines victimes ont quelquefois été exhumés pour subir des outrages qui les rendent définitivement méconnaissables ».

Ce qui est encore plus inexplicable, sinon inexcusable, c’est qu’il se soit trouvé des « idiots utiles » pour exonérer les membres du GIA installés en Europe (en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et en Suisse), au nom … des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté d’expression. Ces propagandistes du funeste « Qui tue qui ? » sont aujourd’hui étrangement discrets, même s’ils n’en continuent pas moins de justifier leurs engagements passés au service de criminels qui servent toujours de référence aux émules de Dae’ch…

Richard Labévière
29 décembre 2014


1 Le Figaro du 24 décembre 2014.

2 Lire notre « Editorient ».

3 Mohammed Mehra (né le 10 octobre 1988 à Toulouse et mort le 22 mars 2012 dans la même ville à la suite d’un assaut du RAID) est un terroriste islamiste ayant perpétré les tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban. En trois expéditions, il assassine sept personnes dont trois enfants et fait six blessés. Ses déplacements à bord d’un scooter volé lui valent le surnom de « Tueur au scooter ». Il est finalement abattu au terme d’une tentative d’interpellation qui a duré 32 heures.

4 Bernard Squarcini et Etienne Pellot : Renseignement français – Nouveaux enjeux. Editions Ellipses, novembre 2013.

5 Abderrahmane Moussauoi : De la violence en Algérie – Les lois du chaos. Editions Actes Sud, 2006.

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