Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

LES PASSEPORTS DIPLOMATIQUES DE M. BENALLA

L’affaire des passeports diplomatiques détenus – et utilisés – par Alexandre Benalla, a fait revenir sur le devant la scène médiatique l’ancien directeur adjoint de cabinet du président de la République. Pour rappel, il avait été contraint de quitter ses fonctions auprès du président Macron au début de l’été 2018 pour avoir participé, le 1er mai, à des opérations de maintien de l’ordre contre des manifestants sans disposer des titres nécessaires et en commettant à cette occasion des violences sur des personnes en cours d’interpellation. Dépourvu à partir de là de toutes fonctions officielles, Alexandre Benalla avait néanmoins conservé deux passeports diplomatiques dont il a fait usage à de nombreuses reprises durant l’été à des fins professionnelles privées. Il avait ce faisant volontairement ignoré les demandes de restitution qui lui avaient été adressées à la fois par le Quai d’Orsay et par l’Elysée.

Sollicité par les médias pour savoir quels avantages donnaient de tels documents, le Quai d’Orsay a précisé, à bon droit, que leur titulaire, s’il n’est pas un agent diplomatique, ne peut pas en aucune manière bénéficier par ce moyen des immunités diplomatiques prévues par la convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques. Il ne s’agit dans un tel cas que d’un sauf-conduit permettant à son détenteur de franchir plus aisément les contrôles aéroportuaires. Les autorités douanières et de sécurité en charge de ces contrôles peuvent même demander une fouille des bagages personnels de celui-ci, ce à quoi échappent en principe – sauf soupçon grave – les agents diplomatiques.

Le sujet a même été traité – et cette solution restrictive confirmée – par un arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation du 20 septembre 2016. La cour s’y prononce très clairement sur le fait qu’un passeport diplomatique ne suffit pas à faire bénéficier son détenteur d’une quelconque immunité. De nationalité sénégalaise, l’intéressé était l’ancien président de l’Association internationale des fédérations d’athlétisme, poursuivi en France pour des faits de corruption active et passive dans le cadre de son activité professionnelle. Pour échapper aux rigueurs de la justice pénale française, il entendait se prévaloir du passeport diplomatique dont il était toujours anormalement possesseur, et que même ses anciennes fonctions n’auraient pas dû justifier qu’il en bénéficie. En l’espèce la Cour de cassation a confirmé l’arrêt de la cour d’appel en considérant que le requérant « n’apparaît pas bénéficier de l’immunité conférée par la coutume internationale aux organes et entités qui constituent l’émanation d’un Etat ainsi qu’à leurs agents en raison d’actes qui relèvent de la souveraineté concernée[1] ».

L’attribution d’un passeport diplomatique est réglementée en France par un arrêté du 11 février 2009[2] (article 1er). Peuvent ainsi en bénéficier pour la durée de leurs fonctions ou de leur mission :

  • Les agents diplomatiques et consulaires en fonctions.
  • Le président de la République, le Premier ministre, le Président du Sénat, le président de l’Assemblée nationale.
  • Les membres du gouvernement.
  • Les conseillers spécialisés occupant un poste de chef de service auprès d’une mission diplomatique à l’étranger (exemple , le conseiller culturel, le conseiller économique, etc.).
  • Les courriers de cabinet (personnes qui accompagnent une valise diplomatique lorsqu’il est nécessaire de la véhiculer sous bonne garde. Notez au passage qu’en diplomatie, le courrier est une personne et non une lettre, appelée « correspondance ».
  • Les titulaires d’une mission diplomatique ad hoc.

Enfin, peuvent également en disposer, à titre de courtoisie et sans limite d’attribution : les anciens présidents de la République et les anciens premiers ministres, les anciens ministres des affaires étrangères ainsi que les ambassadeurs dignitaires.

L’article 2 de l’arrêté précise en outre qu’un passeport diplomatique peut également être délivré aux conjoints ou partenaires auxquels le titulaire d’un tel passeport est lié par un pacte civil de solidarité ainsi qu’à leurs enfants mineurs.

A ces dispositions sont venues s’ajouter celles du décret du 6 janvier 2012[3] ayant pour objet « l’intégration d’éléments biométriques dans le passeport diplomatique et la création d’un système de traitement automatisé de données à caractère personnel (REVOL) relatives aux titulaires de ce titre », dont le but est de permettre et sécuriser l’authentification  de ces derniers. Ce dispositif bénéficie de l’assistance technique de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS). L’article 2 prend notamment soin de mentionner que ledit passeport « ne peut être utilisé qu’aux fins pour lesquelles il est délivré » et qu’« il est restitué au ministère des affaires étrangères à l’expiration de sa validité ou dès lors que son utilisation n’est plus justifiée. »

Enfin, est-il besoin de préciser qu’un passeport diplomatique ne peut être utilisé par son détenteur que dans le cadre d’une mission officielle, donc diligentée par l’Etat qui l’a délivré ? Il est assez curieux que M. Benalla en ait eu deux sur une même période. Là aussi, c’est inédit. Bizarre !

 
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Enfin, précision de dernière minute : l’intéressé a rendu les passeports ce jour, 9 janvier 2019.

Jean-Paul Pancracio
14 janvier 2019

[1] Voir AFDI 2016, Jurisprudence française relative au droit international, p. 757.

[2] JORF du 18 février 2009, texte n° 8, p. 2851.

[3] Décret n° 2012-20, JORF n° 0007 du 8 janvier 2012, texte n° 1, p. 358.

Cet article est également publié sur le blog Libertés, Libertés chéries, de notre collègue la professeure Roseline Letteron.

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