Observatoire Géostratégique

numéro 218 / 18 février 2019

LIBAN ENTRE CORRUPTION, TEMPÊTE ET RESISTANCE…

Beyrouth, 2 janvier 2018.

Jeudi soir, après plus de huit mois de tergiversations, de négociations de couloir et de marchandages au trébuchet, le secrétaire général du conseil des ministres Fouad Fleifel a lu publiquement au palais de Baabda la liste des membres et des portefeuilles du nouveau gouvernement. Reconduit, le premier ministre sortant Saad Hariri a commencé par s’excuser auprès des Libanais pour une vacance gouvernementale qui aura duré 252 jours. Le regard flottant, presqu’absent, il s’est ensuite adressé à ses trente nouveaux ministres pour les mettre en garde : « nous sommes face à des défis économiques, financiers, sociaux et administratifs, sans compter une situation régionale difficile et les menaces qui demeurent à notre frontière avec Israël, autant d’éléments qui font de la coopération entre les membres du gouvernement un préalable obligatoire… ».

PRESSIONS AMERICAINES

En effet, le Pays du Cèdre est au bord de la déroute financière : la dette publique (plus de 82 milliards de dollars, la troisième la plus élevée du monde) ne cesse d’augmenter. Le 23 janvier dernier, les Etats-Unis – par l’intermédiaire de l’une de leurs officines de propagande financière – ont dégradé la « note » des trois plus grandes banques libanaises. En visite à Beyrouth le sous-secrétaire d’Etat américain pour les Affaires politiques David Hale a ouvertement menacé le Liban de sanctions économiques si le Hezbollah devait participer au futur gouvernement. Non content d’avoir détruit l’Irak et la Libye et d’essayer de faire la même chose avec la Syrie et l’Iran, Washington – qui veut maintenant changer le président du Venezuela – cherche aussi à imposer ses lois au Liban…

Faut-il rappeler à ces gens que le Hezbollah et Amal comptent 27 des 128 députés du parlement libanais ? et que ces derniers ont été élus lors des dernières élections législatives de mai 2018. Il est toujours assez confondant de constater à quel point les porte-paroles de la soi-disant première démocratie du monde ne respectent pas les principes qu’ils prétendent pourtant avoir inventé !

Dans la filiation de la même arrogance, Washington a d’ores et déjà tout mis en œuvre pour compromettre la promesse de prêts de 10,2 milliards de dollars (8,89 milliards d’euros) avancée à l’issue de la conférence CEDRE en avril 2018. Ajoutons à cet éloquent panorama, l’insistance des pressions israéliennes afin d’empêcher le Liban d’exploiter ses blocs gaziers off-shore en Méditerranée que Tel-Aviv veut s’approprier… avec le soutien des Etats-Unis ! Bien-sûr Washington et les pays du golfe ont multiplié aussi les pressions pour que Beyrouth s’abstienne de participer à la reconstruction en cours de la Syrie.

Dans cette situation des plus scabreuses, la classe politique libanaise met du cœur à l’ouvrage et ne rate pas une occasion d’en rajouter. Dernièrement, une passe d’armes plutôt énervée a opposé le Courant patriotique libre (CPL – le parti du président de la République Michel Aoun) à Amal (le parti de Nabih Berri, président de la chambre des députés depuis 1992). Plusieurs ténors des deux formations politiques se sont accusés mutuellement, en multipliant Tweets et petites phrases assassines aussitôt reprises par la presse locale, de corruptions aggravées à propos de la pénurie structurelle d’électricité au Liban, situation qui perdure depuis des décennies.

Remontent à la surface les bateaux turcs – loués à prix d’or alors qu’ils ne fonctionnent pas bien – pour produire de l’électricité dont le pays manque toujours cruellement sans que le dossier d’approvisionnement énergétique n’ait été réellement traité. Les marchands de groupes électrogènes et d’autres moteurs de substitution peuvent continuer à se frotter les mains. Après plusieurs années de tergiversations, la question du traitement des ordures reste ouverte, menaçant directement la salubrité des nappes phréatiques. Ne parlons pas des frais de santé, de plus en plus onéreux, et d’une éducation privatisée, elle-aussi de plus en plus coûteuse. Au Liban, « ce ne sont pas les gilets qui deviennent jaunes, mais les corps et les esprits », commente un économiste désabusé, « les principales difficultés quotidiennes des Libanais étant gérées par des intérêts privés structurellement déficients, mais de plus en plus florissants ».

DISPARITION DU MINISTERE ANTI-CORRUPTION

Dès le lendemain de la nomination tant attendue du gouvernement, une affiche placardée dans les quartiers par « L’Observatoire populaire de lutte contre la corruption » rappelle que le principal défi du gouvernement est sans doute de regagner un crédit minimal auprès de citoyens libanais excédés par les difficultés récurrentes d’une vie quotidienne qui ne cesse de se dégrader. La conclusion des slogans de l’affiche est sans appel : « nous n’avons plus confiance en vous parce que vos différends et vos intérêts ont fait couler notre sang trop longtemps ».

En fait, « ce qui décourage surtout les gens, c’est que le nouveau gouvernement ne diffère guère du précédent, annonçant clairement le changement dans la continuité : la marche des affaires au profit des plus riches, la corruption structurelle, les passe-droits et les cooptations mafieuses vont se poursuivre », conclut notre économiste atterré. Si 17 nouvelles figures sur 30 ministres font leur apparition, l’équilibre politique est reconduit à l’identique- dominé par le CPL et la Hezbollah.

Le CPL présidentiel disposait de 10 portefeuilles, il en garde 10, même si son chef Gibran Bassil (le propre gendre du président Michel Aoun) prétend s’en annexer un onzième, en l’occurrence le fameux représentant sunnite du « 8 mars » dont la nomination a prolongé le suspens des dernières semaines. Le CPL obtient des portefeuilles de poids comme la Défense, la Justice, l’Energie, les Affaires étrangères et l’Environnement (qui a failli causer un problème de dernière minute : d’importants fonds européens ayant aiguisé les appétits) ainsi qu’un ministère d’Etat pour les déplacés syriens.

De son côté, le Hezbollah est passé de deux à trois ministres avec le ministère de la Santé qu’il revendiquait depuis longtemps. Il a aussi obtenu la représentation de la « Rencontre consultative » au sein du gouvernement, brisant ainsi le monopole sunnite hostile à la Résistance. Alliés du Hezbollah, les Marada (maronite) de Sleiman Frangié conservent le très convoité portefeuille des Travaux publics (Youssef Fenianos). Son autre allié, l’émir Talal Arslane (Druze, adversaire déclaré de Walid Joumblatt) se voit confier le ministère des déplacés libanais.

Avec trois ministres dont le portefeuille des Finances, le président de la Chambre Nabih Berri conserve la signature chi’ite pour la plupart des décrets ministériels et garde son emprise sur les dépenses de l’Etat. Il conserve aussi le portefeuille de l’Agriculture et gagne celui de la Culture.

Le Premier ministre Saad Hariri obtient une part respectable (lui-même et cinq ministères) tout en conservant le portefeuille de l’Intérieur et celui des Télécoms. Il réussit à nommer Jamal Jarah comme ministre de l’Information, pour contrecarrer l’influence de Hassan Mrad dans la Békaa-Ouest.

Les Forces Libanaises (extrême-droite) passent de trois à quatre ministres, dont un sans portefeuille, le vice-président du Conseil, une ministre d’Etat pour le développement administratif (May Chidiac) et les deux portefeuilles du travail (Camille Abou Sleimane) et des Affaires sociales devenu ministère d’Etat (Richard Kouyoumjian). Seul le chef druze Walid Joumblatt ne cache pas son insatisfaction malgré ses deux ministères importants : Education nationale et Industrie. La plus grande nouveauté est l’entrée de quatre femmes : Raya Haftar el-Hassan (proche du Premier ministre Hariri à l’Intérieur) ; Nada Bustani (CPL, à l’Energie et l’Eau) ; May Chidiac (FL, pour le Développement administratif) et Violette Khairallah Safadi (société civile pour l’Insertion de la jeunesse et des femmes).

« C’est dire que dans ce gouvernement, aucun parti ne prédomine et qu’il faudra constituer des ententes au coup par coup, dossier par dossier », explique la journaliste Scarlett Haddad, bonne connaisseuse de la vie politique libanaise ; « typiquement, un compromis à la libanaise ». Mais derrière cette fumée institutionnelle, et compte-tenu des menaces américano-israéliennes répétées, c’est un autre événement qui capte toutes les attentions.

HASSAN NASRALLAH EN DIRECT A LA TELEVISION

Partout on commente l’interview du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, réalisée vendredi dernier par la chaîne de télévision Al-Mayadeen. Scoop de forme et de fond : pour des raisons de sécurité le chef du Hezbollah n’a pas accordé d’interview en direct depuis des années ; durant trois heures et demie, il a dressé avec maestria une géopolitique des crises des Proche et Moyen-Orient. Avec son habituelle malice toute dialectique, il a retourné les menaces israéliennes à l’envoyeur. Tel-Aviv vient d’annoncer que le Hezbollah aurait creusé une multitude de tunnels sous la frontière du Liban Sud. « La plupart de ces édifices sont vieux de quinze ans », a commenté Hassan Nasrallah, « ce qui prouve que les services israéliens ont perdu la main depuis bien longtemps ».

Et le Sayed d’ajouter que les violations quotidiennes des eaux territoriales et de l’espace aérien libanais ne sauraient rester sans réponse, non seulement de manière souterraine, mais aussi par les airs et les montagnes. Chacun se souvient comment, durant l’été 2006, le Hezbollah a infligé une défaite cinglante à l’armée israélienne qui avait juré de ramener le Pays du Cèdre à l’âge de pierre. Aujourd’hui, en cas de nouvelle attaque du Liban, plusieurs milliers de missiles de moyenne et longue portée peuvent cibler la plupart des villes israéliennes, dont la centrale atomique de Dimona !

Que cela plaise ou non, il faut le dire et le redire : compte-tenu du sous-équipement chronique de l’armée libanaise, les forces spéciales du Hezbollah continuent à défendre l’intégrité territoriale et politique de notre cher Liban. Sans son engagement militaire en Syrie – depuis juillet 2013 – les terroristes de Dae’ch et Jabath al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) auraient investi les ports de Tripoli ou de Saïda afin d’opérer une jonction maritime avec les factions jihadistes libyennes. L’engagement militaire du Hezbollah a pu empêcher la réalisation de ce scenario catastrophe qui aurait menacé l’ensemble des pays méditerranéens.

Les colonnes du grand quotidien Al-Akhbar insistent aussi sur la lecture faite par le chef du Hezbollah de la réouverture de l’ambassade des Emirats arabes unis à Damas. Appuyée par l’Arabie saoudite, cette reprise des relations diplomatiques entre un pays du Golfe et la Syrie baathiste annonce-t-elle une réconciliation à venir entre Riyad et Damas ? Si Hassan Nasrallah ne semble se faire aucune illusion sur les changements saoudiens en cours, en revanche il met en évidence la nouvelle confrontation qui déchire désormais le monde sunnite.

A terme, celle-ci pourrait supplanter la lutte (fitna) Sunnites/Chi’ites : en effet, les pays du Golfe sunnites, l’Egypte et d’autres supplétifs comme le Soudan craignent par-dessus tout que la Turquie prétende dominer le monde sunnite en utilisant la puissante confrérie des Frères musulmans implantée non seulement dans l’ensemble du monde arabe, mais aussi dans les diasporas d’Europe et des Etats-Unis. Ainsi, les pays du Golfe envisageraient leur retour à Damas, sinon celui de la Syrie dans la Ligue arabe, pour calmer, voire pour stopper l’influence d’Ankara dans le monde sunnite.

OU EST LA FRANCE ?

Par ailleurs, Al-Akhbar critique farouchement la reconnaissance d’un leader de l’opposition vénézuélienne, auto-proclamé président par intérim, aussitôt reconnu par les Etats-Unis, l’Union européenne et malheureusement, la France. Le quotidien s’inquiète aussi de voir Emmanuel Macron brocarder le CNR, le Conseil national de la résistance du général de Gaulle et de Jean Moulin, comme des vieilleries passées de mode !

« Le Liban, c’est comme la Samaritaine », commente avec fatalisme un habitué du célèbre café Raouda, « il se passe toujours quelque chose, mais rien ne change parce que depuis sa création, le Liban n’a pas d’Etat ». Depuis les dernières élections législatives (mai 2018), le premier ministre Saad Hariri – qui avait été pris en otage par les Saoudiens, afin de l’obliger à démissionner pour faire pression sur le Hezbollah – aura mis huit mois pour former un gouvernement. Le président de la République Michel Aoun, qui avait promis de « faire de la politique autrement », pousse son propre gendre Gibran Bassil à sa propre succession… Le Liban n’en finit pas de se dépêtrer de l’héritage de la France mandataire : une constitution communautaire, sinon communautariste qui reproduit le pouvoir des grandes familles…

Et cette France justement, nombre d’observateurs libanais s’interrogent avec tristesse : cette France à laquelle on voue amour et haine confondues – qui a sorti Saad Hariri des griffes saoudiennes -, où est-elle aujourd’hui ? Elle se désintéresse complètement d’une francophonie à l’agonie et s’aligne systématiquement sur les positions américaines contre l’Iran et le Venezuela, voire en faveur d’Israël. La France s’est complètement fourvoyée sur la crise syrienne après avoir fermé son ambassade à Damas en mars 2012 et perd progressivement toute espèce d’influence dans la région.

 
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La plupart de nos interlocuteurs le demandent avec inquiétude : où êtes-vous ? Notre mer commune, la Méditerranée ne devrait-elle pas nous obliger à réaffirmer notre destin commun ?

Richard Labévière
4 février 2019

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