Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

LIBAN: LA NOUVELLE MALEDICTION DES MARONITES…

Beyrouth, le 17 juin 2017.

Après des mois de confrontations agitées, le feuilleton a pris fin : une nouvelle loi électorale a été adoptée au Liban. Soutenu par le gouvernement, le texte a été approuvé- vendredi dernier – par le Parlement. L’accord est censé ouvrir la voie à la tenue d’élections législatives, annoncées pour le 6 mai 2018. Aucun scrutin législatif n’a pu être organisé depuis huit ans, le mandat du Parlement ayant dû être prolongé de quatre ans.

C’est sur la base de la proportionnelle, une première dans l’histoire du Liban indépendant, que se dérouleront les prochaines élections. Un changement qualifié d’« historique » par plusieurs leaders politiques. La loi, qui découpe le pays en quinze circonscriptions, ne devrait pourtant pas entraîner de bouleversements majeurs sur l’échiquier national, les principaux partis s’étant assurés de conserver la maîtrise d’un système qui demeure profondément confessionnel.

En fait, la montagne accouche d’une souris porteuse d’un simple réajustement ayant trait à la place des Chrétiens dans l’équation politique libanaise, en l’occurrence l’alliance des Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea et du Courant Patriotique libre (CPL) du général-président Michel Aoun. Les intérêts partisans continueront à régir la circonscription de Beyrouth. Rien ne change dans le découpage de la Bekaa, rien ne change non plus dans le Akkar (nord du pays). Toujours au Mont-Liban, les cazas du Kesrouan et de Jbeil sont fusionnés pour former une circonscription de huit sièges. Dans le premier, les grandes familles continueront à faire la loi, tandis les voix chi’ites seront toujours déterminantes dans le second.

La circonscription la plus disputée sera indéniablement celle issue du nouveau découpage formé par les quatre cazas chrétiens du nord – Zghorta, Bécharré, Koura et Batroun – avec dix sièges que se disputeront trois des principaux leaders maronites du pays : Sleiman Frangié (chef des Marada), Gibran Bassil (chef du CPL) et Samir Geagea (chef des FL), sans compter d’autres poids lourds locaux comme Boutros Harb (actuel ministre des télécommunications). Les tentatives du chef du CPL d’obtenir le transfert à Batroun du siège maronite de Tripoli ayant échoué, il n’est donc pas assuré d’être élu dans son propre fief si Boutros Harb réussit à coaliser les forces chrétiennes mécontentes.

L’EPOUVANTAIL GIBRAN BASSIL

L’épouvantail ou plutôt « l’épouvantable » Gibran Bassil, comme l’ont surnommé les habitants de Batroun, est le gendre du président de la République, le général Michel Aoun. Alors qu’il avait promis de « faire de la politique autrement et proprement », ce dernier s’est entouré de ses filles promues « conseillères » et a coopté, sans aucune concertation, Gibran Bassil à la tête du CPL au grand dam des militants. Au Pays du cèdre où fleurit la verve tueuse, sa petite taille lui vaut d’autres surnoms comme « le petit Duce » ou « le nain malfaisant » ; mais c’est surtout son arrogance sans limite qui a fait s’écarter de lui ses plus proches soutiens.

Plus problématique encore est la dérive de son discours « qui ressemble de plus en plus à celui de Bachir Gémayel1, en reprenant les thèses de la partition du Liban et de la création d’un réduit chrétien ethniquement pur », déplore l’un de ses anciens conseillers ; « Gibran Bassil renoue ainsi avec la rhétorique chrétienne – confessionnelle, sinon raciste – des heures les plus sombres de la guerre civile. Aujourd’hui, il parle toujours de « fédéralisme » et même beaucoup plus que les Forces libanaises »2. Ce faisant, il renoue avec la plus vieille des malédictions libanaises : le pacte « national » de 1943 était déjà un pacte maronite/sunnite qui excluait les autres communautés.

Actuel ministre des Affaires étrangères, Gibran Bassil se rend souvent aux Etats-Unis où il ne cache pas son admiration pour Donald Trump dont il fréquente les plus proches collaborateurs. Ces contacts politiques sont notamment favorisées par Raya Daouk (très en cour à la Maison Blanche), qui n’est autre que la sœur de Randa Takieddine, journaliste libanaise très proche du 14 mars (droite et extrême-droite) au quotidien saoudien Al-Hayat.

En septembre prochain, Gibran Bassil est attendu à Las Vegas, pour une réunion de la LDE (Lebanese Diaspora Energy). « Derrière les tables de jeu et les machines à sous, il devrait retrouver une vieille connaissance du général Aoun – Walid Pharès – qu’il rencontre systématiquement lors de chaque déplacement aux Etats-Unis. », ajoute un haut-fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, « ce libanais est l’un des conseillers de Trump pour le Proche-Orient et les dossiers iraniens ». Durant la guerre civile, il fut l’un des idéologues des FL, auteur d’une petite brochure de propagande – « Le Peuple chrétien du Liban »3 – qui a mystérieusement disparu de sa bibliographie. Ce pamphlet servait de référence aux réunions de recrutement des jeunes Chrétiens, organisées par les Forces libanaises, la milice chrétienne.

L’EPOUVANTABLE WALID PHARES

En reprenant les discours récents de Gibran Bassil, on retrouve les mêmes thèmes, voire les mêmes expressions et mots d’ordre de Walid Pharès. C’est en 1981 que ce dernier rejoint le Comité des Chrétiens du Moyen-Orient. Trois ans plus tard, il adhère à l’Union sociale démocratique chrétienne (USDC). En 1986, il rejoint le bureau politique des Forces libanaises en tant que représentant de l’USDC. En 1988, il est élu secrétaire général de l’USDC, renommé à cette occasion Parti démocrate social-chrétien (PDSC). C’est à cette époque qu’il milite plus ouvertement en faveur d’une séparation du Liban entre deux parties, l’une musulmane et l’autre chrétienne. Il quitte les FL et rejoint le général Michel Aoun jusqu’à sa chute le 13 octobre 1990.

Dès lors, il est placé sur une liste des opposants les plus recherchés et doit quitter le Liban. En 1990, il s’établit aux États-Unis et obtient la nationalité américaine. Mais avant cela, il passe par la case « Israël » où il aurait été « capté » par les services de renseignement extérieurs. À Washington, il fonde un centre de recherche très proche de Tel-Aviv – le Global Policy Institute – et s’impose comme un « expert » des Proche et Moyen-Orient. À ce titre, il participe à la rédaction de la résolution 1559 des Nations unies4, texte franco-américain destiné à affaiblir le Hezbollah et la Syrie. Partisan et propagandiste inconditionnel de la « Révolution du cèdre » et du 14 mars, il devient conseiller de l’équipe du candidat Donald Trump pour les questions du Moyen-Orient et du terrorisme.

Walid Pharès intervient régulièrement sur la chaîne de télévision américaine Fox News, (proche de l’aile droite, voire extrême-droite du parti républicain). Il est aussi invité régulièrement par les « journalistes » du programme français de France-24, qui, à l’évidence, ne savent pas très bien à qui ils ont affaire… Toujours est-il que plusieurs officiers de services européens de renseignement considèrent que ce personnage travaille activement pour différentes officines d’influence israélienne et que cet engagement date du milieu des années quatre-vingt.

Ne cachant pas sa proximité avec le général Michel Aoun, ni sa satisfaction de voir le CPL se rapprocher des FL de Samir Geagea, Walid Pharès est pourtant plus discret sur les relations qu’il entretient avec le gendre du président libanais Gibran Bassil, mais les discours de ce dernier ne laissent aucun doute quant à la convergence idéologique des deux hommes dont les thèses ramènent les Chrétiens du Liban trente ans en arrière. « Influencé par les thèses de Walid Pharès, le CPL s’obstine à vouloir relancer la question chrétienne selon des modalités confessionnelles, alors que dans le contexte actuel de lutte contre Dae’ch et les autres groupes terroristes qui sévissent dans toute la région, elles sont complètement dépassées, alors qu’il s’agit de contre-attaquer aussi sur le plan idéologique, en défendant une nouvelle citoyenneté trans-confessionnelle », explique un ancien officier des FSI (Forces de sécurité intérieure).

LE DERNIER COUP  DE MICHEL AOUN

Les proches et intimes du président de la République libanaise ne cachent plus leurs inquiétudes au sujet de la santé de leur grand homme qui, souvent, se met à somnoler pendant ses entretiens. Dernièrement, il a dû être hospitalisé d’urgence. « Ses bientôt 84 ans commencent à entamer sérieusement ses capacités de travail, de communication et de lucidité », précise un habitué du palais de Baabda, « et l’obligent d’ores et déjà à préparer sa succession. Il y pense d’une manière obsessionnelle ».

Ainsi, un scénario commence à se répandre de plus en plus au sein du CPL et des sympathisants : si Gibran Bassil remporte l’élection législative de la circonscription – Zghorta, Bécharré, Koura, Batroun – en mai 2018, le président Michel Aoun pourrait se retirer en faveur de son gendre. Ce « coup » en préparation inquiète non seulement les nombreux prétendants à la succession de la tête du CPL, qui risque de connaître la même désintégration que les Kataëb (parti phalangiste) survenue après la mort de Pierre Gémayel, mais aussi des représentants du Hezbollah avec lequel Michel Aoun a pourtant signé le Document d’Entente mutuelle du 15 novembre 2006.

Nombre de responsables du Hezbollah ne cachent plus leur déception envers Michel Aoun qui avait promis de réformer et de moderniser les mœurs politiques du Liban. Non seulement il ne fait rien sans consulter ses filles et les autres membres du clan familial , mais son gendre se livre à une surenchère confessionnelle qui renoue avec les mots d’ordre des heures les plus sombres de la guerre civile. « Le général Aoun nous avait promis des réformes, du changement, la lutte contre la corruption (électricité/bateaux et fibre optique) et de nouvelles institutions. Ce programme avait un large soutien au sein des populations musulmanes », rappelle un dignitaire druze, « aujourd’hui, on ne voit toujours rien venir et la déception s’installe… »

Par ailleurs, notent les meilleurs observateurs de la scène politique libanaise, « Samir Geagea est en embuscade et risque de rafler la mise chrétienne, ne cessant de répéter que Michel Aoun lui doit personnellement sa présidence. Gibran Bassil est persuadé qu’il pourra manger Geagea tout cru alors que c’est l’inverse qui risque de se passer. En effet, le Serial Killer des FL dispose d’un double soutien politique et financier non négligeable : celui de l’Arabie saoudite et d’Israël ».

Dans tous les cas de figures, cette nouvelle malédiction des Maronites ramène le Pays du cèdre au 12 juin 1978, à l’issue de la Guerre des deux ans lorsqu’après l’éclatement du Front national Libanais, la famille Gémayel programmait l’assassinat du ministre Tony Frangié, avec l’aide des services israéliens et de leur bras armé Samir Geagea5, engagé dans une dérive meurtrière consistant à supprimer tous les responsables chrétiens ne partageant pas sa conception du Christianistan et du pouvoir chrétien. Dans un article très fouillé- Conjuguez Gibran Bassil – daté du 3 juin dernier, l’un des éditorialistes du quotidien saoudien Al-Hayat, Bassil Hazem Saghieh souligne, lui-aussi, la convergence idéologique entre le chef du CPL et celui des Forces libanaises, tout en laissant entendre aussi que celle-ci ne tournera pas forcément à l’avantage du premier…

D’autres commentateurs avisés estiment que Gibran Bassil « est, aujourd’hui, l’homme le plus détesté du Liban. Son arrogance met gravement en péril l’avenir du CPL, faisant passer ses ambitions personnelles bien avant l’avenir des Chrétiens et de l’ensemble des Libanais ». À l’évidence, on assiste bien – désormais – à la confrontation de deux conceptions de l’avenir des Chrétiens au Liban et plus largement des Chrétiens des Proche et Moyen-Orient.

A l’inverse, le chef des Marada, plusieurs fois ministre – Sleiman Frangié – continue à engranger le soutien des jeunes, des femmes et des anciens qui veulent tourner les pages de la guerre civile bien au-delà de la seule communauté maronite, chez les Grecs-Orthodoxes, les Sunnites, les Chi’ites, les Arméniens et les Druzes. Désormais, et Sleiman Frangié l’a bien compris, la priorité des Chrétiens du Liban – et pas seulement des Maronites – est d’élargir une base politique transconfessionnelle dans un contexte d’érosion démographique continu. Sur ces différentes questions cruciales, le leader du Nord n’a certainement pas dit son dernier mot…

Richard Labévière

1 Fils de Pierre Gemayel, Bachir Gemayel naît dans une importante famille chrétienne en 1947. Pendant la guerre du Liban, il fonde la milice des Forces libanaises en 1976, regroupant presque toutes les milices chrétiennes de Beyrouth-Est et du mont Liban. Il prend alors la tête de la milice chrétienne et s’impose par la force comme chef du camp chrétien dans la guerre qui fait rage face aux milices palestiniennes de Yasser Arafat. Il affronte ses rivaux chrétiens comme Tony Frangié et Dany Chamoun qui dirigeait la milice des Tigres. On lui attribue également les carnages du « samedi noir » durant lequel des dizaines de civils musulmans sont égorgés par la milice phalangiste. Le 13 juin 1978, ses hommes éliminent Tony Frangié et massacrent sa famille dans un assaut contre sa résidence.
2 1975 – 1989.
3 Walid Pharès : Le Peuple chrétien du Liban – 13 siècles de lutte. Artgraphic – Joseph D. Raidy, 1er janvier 1982.
4 Richard Labévière : Le Grand retournement – Bagdad/Beyrouth. Editions du Seuil, 2006.
5 Richard Labévière : La Tuerie de Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens. Editions Fayard et Al-Farabya, juin 2009.

 

APPEL DE DONS




 

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