Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

LIBAN : QUAND GEBRAN BASSIL SINGE BACHIR GEMAYEL…

En 1984, notre ami Jonathan Randal – grand connaisseur du Liban et reporter au Washington Post – publie un livre capital et essentiel à la compréhension de la guerre civilo-régionale du Liban (1975 – 1990) : La Guerre de mille ans – Jusqu’au dernier Chrétien, jusqu’au dernier marchand, la tragédie du Liban1. Il explique comment la folie des « seigneurs de la guerre » chrétiens-maronites, l’ingérence des services israéliens et la complicité des diplomates américains ont plongé un peuple dans un bain de sang et réduit un Etat à néant. Il retrace l’histoire à peine croyable de la prise de contrôle par les Maronites des banques, du commerce, des armes et de tous les trafics du Proche-Orient.

En 1994, la politologue Régina Sneifer signe un autre ouvrage magistral : Guerres maronites – 1975 – 19902. Elle y retrace les configurations familiales, géographiques et économiques d’affrontements fratricides extrêmement meurtriers entre les Chrétiens maronites, surtout à partir de mai 1978 lorsqu’intervient l’éclatement du Front national Libanais (FNL). La clientèle de la famille Gemayel et le parti des Phalanges (Kataëb) se tournent vers Israël, tandis que les grandes familles du Nord, regroupées autour du président du Liban Sleiman Frangié – les « Arabes chrétiens » – refusent l’« alignement sioniste » au nom de leur appartenance au monde arabe. Cette confrontation conduit à l’assassinat du fils du président – Tony Frangié – afin de faciliter l’accès à la présidence du Liban de Bachir Gemayel3.

En mai 2009, l’auteur de ces lignes publie à son tour La Tuerie d’Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens4, concluant que la fracture ne s’est jamais refermée, divisant toujours aujourd’hui les Maronites du Liban. Une partie d’entre-eux s’est rassemblée autour de Samir Gegea – tueur en série de la guerre civile, amnistié -, actuel dirigeant des Forces libanaises (FL) alliées aux Sunnites soutenus par l’Arabie saoudite et Israël. Les Chrétiens du Courant patriotique libre (CPL) du général Michel Aoun, devenu président du Liban, ont fait alliance avec le Hezbollah – organisation politico-militaire chi’ite – en novembre 20065. La mouvance CPL est, elle-même divisée par les ambitions personnelles de l’actuel ministre des Affaires étrangères – Gebran Bassil -, gendre de Michel Aoun et chef du CPL, aspirant à lui succéder à la présidence de la République.

LA PROVOCATION DE ZGHORTA

A l’approche des prochaines élections législatives de mai prochain, ces déchirures chrétiennes ressurgissent et se tendent. La semaine dernière, et malgré son peu d’envergure électorale dans le Nord du Liban, Gebran Bassil a, pourtant choisi la ville de Zghorta (capitale historique des Frangié) pour inaugurer une tournée électorale qui l’a amené aussi dans le jurd du Kesrouan. Dans ces deux casas (districts administratifs), la défiance, voire l’hostilité des habitants ont fait tourner au désastre la plupart des meetings du chef du CPL.

A Zghorta, fief du député et ancien ministre Sleiman Frangié (fils de Tony Frangié, assassiné par le commando phalangiste de Samir Geagea dans la nuit du 12 au 13 juin 1978), la venue de Gebran Bassil a été vécue comme une « véritable provocation », commente un habitant. Hissées pour l’annonce du meeting de Gebran Bassil, des banderoles ont été descendues par des locaux. Des policiers ont dû être affectés à la garde des calicots électoraux à l’entrée de Zghorta. La visite s’est, néanmoins déroulée sous le « parrainage » du mohafez du Nord – Ramzi Nohra. Parrainage ou chantage ? Toujours est-il que le mohafez aurait « menacé de bloquer les formalités électorales au niveau de la circonscription, si la visite de Gebran Bassil était perturbée ». Les habitants ont protesté, déplorant « l’abus de pouvoir exercé par les autorités à des fins électorales, quitte à enfreindre les lois et la République libanaise ».

Des responsables du CPL reconnaissent que le ministre Pierre Raffoul (secrétaire d’Etat auprès de la Présidence de la République) – lui-même originaire du village de Miziara et candidat à Zghorta – a facilité l’organisation de la tournée de Gebran Bassil, agissant au sein de l’armée afin d’en « garantir sa sécurité ». A ce propos, Tony Frangié (fils de l’ancien ministre et député Sleiman Frangié) a déclaré vendredi dernier depuis la localité de Karmsaddé, que « ceux qui détournent l’argent et les appareils de l’Etat à des fins électorales pour bâtir d’illusoires clientèles seront désavoués par les Libanais qui veulent rester libres de désigner leurs représentants sans ingérences ministérielles, quelles qu’elles soient ».

C’est symboliquement au domicile du ministre Pierre Raffoul que Gebran Bassil a entamé sa visite septentrionale en la plaçant sous le signe d’un « partenariat établit par le régime… » Après le déjeuner, les deux hommes se sont rendus à l’église Mar Sarkis-et-Bakhos pour une rencontre avec les habitants. Pierre Raffoul s’est livré à l’apologie de Gebran Bassil en soulignant que ce dernier incarnait « l’avenir de nos enfants ». Pour sa part, le chef du CPL a appelé à « l’unité des Libanais en cette période électorale » et mis en garde contre toute rivalité qui pourrait entraîner « des actes de violence, délibérés ou non, qu’il est de notre devoir d’interdire… »

Depuis son quartier-général de Bnechii, Sleiman Frangié lui a, indirectement répondu : « nous n’avons jamais tenté d’éliminer le CPL, c’est le CPL qui a tenté de le faire avec nous ! Leur problème, c’est que nous existons historiquement, affectivement et politiquement au sein de la population libanaise, et que cette incompressible réalité représente un danger, sinon un obstacle à leurs ambitions, notamment celle de vouloir représenter l’ensemble des Chrétiens ». Selon d’autres partisans de Sleiman Frangié, il est clair que si les gens du Nord avaient voulu empêcher cette visite, elle n’aurait pas eu lieu… » Lors des élections législatives de 2009, les votants du CPL atteignaient péniblement un quota de 800 sur quelque 20 000 électeurs.

En définitive, la « tournée nordiste » de Gebran Bassil n’a pas été une franche réussite, même si elle est passée par le domicile de Michel Moawad (chef du Mouvement de l’indépendance) absent, car en voyage aux Etats-Unis pour assister à la cérémonie des Oscars en compagnie d’amis banquiers… Accueillant Gebran Bassil, l’ancienne députée Nayla Moawad a voulu confirmer l’alliance en vue entre son fils Michel Moawad et le CPL, « une alliance contre-nature » selon les notables du Nord.

C’est aux côtés de Nayla Moawad, lors du dîner de clôture de cette incursion dans le Nord du Liban, que Gebran Bassil a prononcé les mots de trop : « ce retour du CPL à Zghorta vise à rejeter l’unilatéralité », des propos faisant directement écho à la tuerie d’Ehden. En effet, en 1978, la famille Gemayel avait employé, quasiment les mêmes mots, pour justifier l’assassinat de Tony Frangié et de sa famille par le commando de Samir Geagea…

L’OBSESSION DE GEBRAN BASSIL

Gendre du général Michel Aoun, Gebran Bassil nourrit depuis toujours une incompressible obsession : celle d’être le prochain président de la République du Liban. Pour ce faire, il n’hésite pas à « singer Bachir Gemayel et à reprendre sa rhétorique d’un Christianistan libanais, épuré de toutes autres communautés », explique un grand politologue libanais ; « il l’a fait dernièrement en insultant le président chi’ite du Parlement Nabih Berri, allant jusqu’à provoquer des affrontements armés ». Comme Bachir Gemayel, qui voulait « rassembler le fusil chrétien », Gebran Bassil veut aujourd’hui « rassembler la rue chrétienne… » On retrouve ici la déchirure, sinon la malédiction chrétienne – la Guerre de mille ans – qui divise les Chrétiens du Liban. Deux conceptions politiques et géopolitiques continuent de s’affronter : celle des héritiers de Bachir Gemayel – notamment de Samir Geagea – d’un Christianistan épuré de toutes autres communautés à celle de Sleiman Frangié, de Chrétiens libanais qui continuent à être les témoins et les acteurs d’un Liban unifié, mais pluri-communautaires et pluri-confessionnels.

En juin 2017, prochetmoyen-orient.ch écrivait : « actuel ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil se rend souvent aux Etats-Unis où il ne cache pas son admiration pour Donald Trump dont il fréquente les plus proches collaborateurs. Ces contacts politiques sont notamment favorisés par Raya Daouk (très en cour à la Maison Blanche), qui n’est autre que la sœur de Randa Takieddine, journaliste libanaise très proche du 14 mars (droite et extrême-droite) au quotidien saoudien Al-Hayat et le politologue Walid Pharès. Durant la guerre civile, ce dernier fut l’un des idéologues des FL, auteur d’une petite brochure de propagande – « Le Peuple chrétien du Liban »6 – qui a mystérieusement disparu de sa bibliographie. Ce pamphlet servait de référence aux réunions de recrutement des jeunes chrétiens, organisées par les Forces libanaises ».

L’EPOUVANTABLE WALID PHARES

En reprenant les discours récents de Gebran Bassil, on retrouve les mêmes thèmes, voire les mêmes expressions et mots d’ordre de Walid Pharès. C’est en 1981 que ce dernier rejoint le Comité des Chrétiens du Moyen-Orient. Trois ans plus tard, il adhère à l’Union sociale démocratique chrétienne (USDC). En 1986, il rejoint le bureau politique des Forces libanaises en tant que représentant de l’USDC. En 1988, il est élu secrétaire général de l’USDC, renommé à cette occasion Parti démocrate social-chrétien (PDSC). C’est à cette époque qu’il milite plus ouvertement en faveur d’une séparation du Liban entre deux parties, l’une musulmane et l’autre chrétienne. Il quitte les FL et rejoint le général Michel Aoun jusqu’à sa chute le 13 octobre 1990.

Dès lors, il est placé sur une liste des opposants les plus recherchés et doit quitter le Liban. En 1990, il s’établit aux États-Unis et obtient la nationalité américaine. Mais avant cela, il passe par la case « Israël » où il aurait été « capté » par les services de renseignement extérieurs. À Washington, il fonde un centre de recherche très proche de Tel-Aviv – le Global Policy Institute – et s’impose comme un « expert » des Proche et Moyen-Orient. À ce titre, il participe à la rédaction de la résolution 1559 des Nations unies, texte franco-américain destiné à affaiblir le Hezbollah et la Syrie. Partisan et propagandiste inconditionnel de la « Révolution du cèdre » et du 14 mars, il devient conseiller de l’équipe du candidat Donald Trump pour les questions du Moyen-Orient et du terrorisme.

Walid Pharès intervient régulièrement sur la chaîne de télévision américaine Fox News, (proche de l’aile droite, voire extrême-droite du parti républicain). Il est aussi invité régulièrement par les « journalistes » du programme français de France-24, qui, à l’évidence, ne savent pas très bien à qui ils ont affaire… Toujours est-il que plusieurs officiers de services européens de renseignement considèrent que ce personnage travaille activement pour différentes officines d’influence israélienne et que cet engagement date du milieu des années quatre-vingt.

Ne cachant pas sa proximité avec le général Michel Aoun, ni sa satisfaction de voir le CPL se rapprocher des FL de Samir Geagea, Walid Pharès est pourtant plus discret sur les relations qu’il entretient avec le gendre du président libanais Gebran Bassil, mais les discours de ce dernier ne laissent aucun doute quant à la convergence idéologique des deux hommes dont les thèses ramènent les Chrétiens du Liban trente ans en arrière. « Influencé par les thèses de Walid Pharès, le CPL s’obstine à vouloir relancer la question chrétienne selon des modalités confessionnelles, alors que dans le contexte actuel de lutte contre Dae’ch et les autres groupes terroristes qui sévissent dans toute la région, elles sont complètement dépassées, alors qu’il s’agit de contre-attaquer aussi sur le plan idéologique, en défendant une nouvelle citoyenneté trans-confessionnelle », explique un ancien officier des FSI (Forces de sécurité intérieure).

Après la curieuse équipée de Gebran Bassil dans le Nord du Liban, la Guerre de mille ans se poursuit, continuant à fragiliser la situation des Chrétiens du Liban, et à travers elle, celle des Arabes-chrétiens de Syrie, d’Irak et d’Egypte et d’ailleurs…

 
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Malgré tout, bonne lecture et à la semaine prochaine pour une séquence durant laquelle la rédaction de prochetmoyen-orient.ch s’installe à Djibouti pour essayer de comprendre l’évolution de la guerre meurtrière qui sévit toujours au Yémen.

Richard Labévière
12 mars 2018

1 Jonathan Randal : La Guerre de mille ans – Jusqu’au dernier Chrétien, jusqu’au dernier marchand, la tragédie du Liban. Editions Grasset, 1984.
2 Régina Sneifer : Guerre maronites – 1975 – 1990. Editions de L’Harmattan, 1994.
3 Fils de Pierre Gemayel, Bachir Gemayel naît dans une importante famille chrétienne en 1947. Pendant la guerre du Liban, il fonde la milice des Forces libanaises en 1976, regroupant presque toutes les milices chrétiennes de Beyrouth-Est et du mont Liban. Il prend alors la tête de la milice chrétienne et s’impose par la force comme chef du camp chrétien dans la guerre qui fait rage face aux milices palestiniennes de Yasser Arafat. Il affronte ses rivaux chrétiens comme Tony Frangié et Dany Chamoun qui dirigeait la milice des Tigres. On lui attribue également les carnages du « samedi noir » durant lequel des dizaines de civils musulmans sont égorgés par la milice phalangiste. Le 13 juin 1978, ses hommes éliminent Tony Frangié et massacrent sa famille dans un assaut contre sa résidence.
4 Richard Labévière : La Tuerie d’Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens. Editions Fayard, mai 2009.
5 Frédéric Domont et Walid Charara : Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste. Editions Fayard, 2004.
6 Walid Pharès : Le Peuple chrétien du Liban – 13 siècles de lutte. Artgraphic – Joseph D. Raidy, 1er janvier 1982.

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