Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

LIBYE : MAINTENANT, C’EST A BERLIN QUE CA SE PASSE…

« Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde. La tâche de la nôtre est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse » (discours d’Albert Camus lors de la réception du prix de Nobel de littérature 1957). En ce début d’année 2020, la planète brûle (Cf. les feux qui courent de l’Amazonie à l’Australie), la communauté des nations se défait (comment parler de communauté internationale ?), la grammaire des relations internationales du XXe siècle est obsolète (le multilatéralisme est moribond), les spectateurs du monde d’hier se transforment en acteurs du monde du demain (nous assistons au déclin de l’Occident). En France, notre « Audacieux Monarque » maintient son cap que personne n’entrevoit clairement sinon lui-même. Après sa prise de fonctions, il avait fait du monde son terrain de jeu favori, trouvant le territoire national trop étroit pour ses ambitions mondiales. Aujourd’hui, il est peine à s’imposer dans l’Hexagone à tel point qu’il est contraint de fuir les « Bouffes du Nord » où certains de ses détracteurs avaient pris « La mouche »1. Mais aussi de s’effacer de la scène internationale2 pendant que de nouveaux acteurs, plus agiles et plus cohérents viennent l’occuper. Nous pensons tout particulièrement au très épineux dossier libyen. Pendant que certains s’en vont honteux et confus, jurant mais un peu tard qu’on ne les y prendrait plus3, d’autres font leur entrée sur le théâtre libyen à l’occasion des rencontres successives de Moscou et de Berlin.

L’ÉTRANGE DÉFAITE DU P3 : LES NOUVEAUX SPECTATEURS

Aujourd’hui, le Conseil de l’ONU est paralysé depuis que les P3 (FR+UK+US) ont manqué à leur parole après le vote de la résolution 1973 qu’ils ont transformé en instrument de changement de régime en Libye. Depuis cette date, Chinois et Russes s’opposent à toute résolution se présentant comme une application de la « responsabilité de protéger ». Après ses cocoricos de victoire en 2018, la France jupitérienne est devenue inaudible et inexistante sur un dossier qui touche à ses intérêts de sécurité et à des questions énergétiques de la première importance pour elle. Bravo l’artiste !

Conseil de sécurité de l’ONU paralysé/P3 aux abonnés absents

Qu’en est-il du jeu des principaux acteurs qui furent très actifs (surtout militairement) au début de la crise libyenne ? Rappelons que l’ONU est paralysée par les désaccords persistants entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Ne parlons-pas de la Chine qui tisse méthodiquement ses « nouvelles routes de la soie » et s’impose comme la puissance du XXIe siècle, évitant de se fourvoyer militairement dans le bourbier libyen ! Les États-Unis continuent leur pivot vers l’Asie, laissant une immense pagaille au Proche et au Moyen-Orient et passant la patate chaude aux Européens4. En outre, ils les mettent à genou sur le dossier iranien5. Sans parler des inepties déversées par le progressiste Bernard Kouchner sur l’assassinat Soleimani6. En Syrie, ce sont Russes et Turcs qui mènent désormais le branle, laissant les Occidentaux à leurs jérémiades et autres sommets qui ne débouchent au mieux que sur quelques paroles creuses, au pire sur un désaccord patent.

En Libye, ces mêmes Occidentaux (la bande des trois) paient aujourd’hui, au prix fort, la facture de leur inconséquence de l’année 20117. Sous couvert d’une action conduite sous le voile de la « responsabilité de protéger » (résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU), ils ont délibérément procédé à un changement de régime, exécutant le colonel Kadhafi dans des conditions qui ont peu à voir avec leurs valeurs et leurs droits de l’homme. Après avoir joué les pyromanes, ils ne parviennent pas à jouer les pompiers afin de circonscrire l’incendie qui embrasse le pays et la région avoisinante (Sahel en premier lieu) et le développement incontrôlé des migrations Sud-Nord. Empêtrés dans leur « Brexit » même si le parlement vient d’adopter le « Brexit Bill », les Britanniques sont peu actifs sur le dossier libyen, hormis mettre leur signature au bas de quelques parchemins sans la moindre utilité.

France inaudible et inexistante 

Les rencontres successives de Moscou et de Berlin (dans la même semaine) marquent l’effacement indéniable de la diplomatie française sur le dossier libyen. Pris à son propre piège, Emmanuel Macron expérimente la fable de l’arroseur arrosé et celle du diplomate malgré lui. Le concours de rodomontades sur tous les sujets internationaux tourne à son désavantage8.

La fable de l’arroseur arrosé. Notre « Manager Maximo » nous expliquait, il y a quelques mois encore, qu’il était parvenu à réconcilier les frères ennemis libyens et à les amener à organiser des élections générales en décembre 2018. Bien évidemment, rien de tout cela n’a eu lieu9. Nous étions dans un pur exercice de diplomatie incantatoire10. C’était il y a bientôt deux ans, en mai 2018. À Paris, le président français Emmanuel Macron s’enorgueillissait de réussir à rassembler pour la première fois les acteurs principaux du conflit en Libye sous l’égide des Nations unies et en présence d’une vingtaine de pays habitués à tirer les ficelles, chacun dans son coin, selon leurs intérêts dans la région. En première ligne sur la photo aux côtés d’un Macron tout sourire se trouvaient les deux frères ennemis qui ne se parlent pas : le chef du très précaire gouvernement de Tripoli (GNA) reconnu par la communauté internationale, Fayez al-Sarraj, et l’ancien soutien de Kadhafi, communément désigné « l’homme fort de l’Est », Khalifa Haftar, l’autoproclamé chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) en Cyrénaïque, qui entend conquérir coûte que coûte le centre du pouvoir. La France transpirait de fierté avec son « accord de Paris » « historique » qui scellait un pari – irréaliste aux yeux de tous les spécialistes de la Libye : des élections présidentielle et législatives sept mois plus tard. Elles n’ont jamais eu lieu et l’accord de Paris a très vite volé en éclats. Rares sont ceux qui s’en souviennent encore et qui osent le rappeler à nos diplomates français aussi arrogants qu’incompétents. Les faits sont têtus.

Le diplomate malgré lui. Aujourd’hui, le président de la République en est réduit à pratiquer la diplomatie du roquet, du narcissisme11, lançant ses invectives aux uns et aux autres, preuve éclatante de son manque d’influence sur ce dossier. Il fait de la diplomatie émotionnelle. De la diplomatie à court terme. Il s’est inquiété de l’envoi à Tripoli de combattants syriens pro-turcs en soutien au gouvernement local en soutien par l’ONU. « Je dois vous dire la vive inquiétude que m’inspire l’arrivée de combattants syriens et étrangers dans la ville de Tripoli, il faut que cela cesse ». L’agitation médiatique et stérile n’a jamais été le meilleur gage d’efficacité dans la sphère des relations internationales. Pour résoudre un problème complexe, il faut prendre la situation telle qu’elle est et non pas telle qu’on voudrait qu’elle soit. Faute de quoi, on se fourvoie dans des impasses dont il est difficile de s’extraire12. Un classique de la diplomatie multilatérale que nos experts semblent manifestement ignorer. Et pourtant la France se situe aux premières loges pour gérer la question terroriste dans le Sahel, avec le succès que l’on sait13 ainsi que celle du pétrole et des migrations. Emmanuel Macron en est réduit à enfoncer quelques portes ouvertes pour marquer sa différence : « La France sait ce que la déstabilisation de la Libye coûte aux pays les plus vulnérables parmi ses voisins, ceux du Sahel » ou bien « rien ne sera jamais acquis aussi longtemps que l’ordre ne sera pas rétabli en Libye ». Il paie également sa duplicité sur la question libyenne qui n’échappe pas à personne. Au départ, porté vers le régime reconnu par l’ONU tout en aidant en sous-main son opposant, le maréchal Haftar, motif pris que l’on ne peut ignorer celui qui occupe une grande partie du territoire.

La clé de l’échec. Il y a une dissonance entre ce que la France dit et ce qu’elle fait. En diplomatie, la politique du en même temps démontre rapidement ses limites. C’est bien connu depuis le cardinal de Retz : « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». La réunion de Berlin se charge de le rappeler à Jupiter. Et, cela ne lui plait guère tant il possède un ego surdimensionné.

« Voilà de quoi remettre au tableau noir la formule de Maurice Donnay, ingénieur de l’école centrale et académicien : la réussite, produit de l’effort individuel par les circonstances. En songeant aux avatars de la diplomatie publique d’aujourd’hui et à ses malfaçons, on serait tenté d’allonger ainsi la formule du succès diplomatique :

Effort + durée + secret x circonstances »14

Ce énième échec de la diplomatie jupitérienne est à mettre en relation avec un autre dont on ne parle pas, et pour cause. Nos brillants esprits du château et du Quai avaient décidé, il y a plusieurs mois déjà, de faire de l’Irak un pays cible de notre diplomatie moyen-orientale. L’affaire a piteusement capoté dans un État failli15, situation qui avait échappé à nos diplomates de bas étage. Encore, un grand bravo à Jupiter et à sa mauvaise troupe de courtisans. Tout est erroné dans le macronisme tant il est prisonnier de dogmes dépassés pour « comprendre le monde comme ambiguïté » (Milan Kundera).

Mais, tout le monde sait que la nature a horreur du vide, y compris et surtout dans la sphère des relations internationales. En raison de l’incurie et de l’inconséquence des principaux responsables du chaos libyen (le P3 pourrait-on dire pour citer les États-Unis, la France et le Royaume-Uni), d’autres sont venus se glisser dans le jeu libyen, maniant habilement la carotte et le bâton, laissant les premiers à leurs rires un peu bécassons et à leur célèbre diplomatie de la com’, des bobards, des « fake news ».

LE SUCCÈS DES TRIO : LES NOUVEAUX ACTEURS

Qui sont les nouveaux entrants sur la scène libyenne ? Ils sont principalement au nombre de trois : la Russie encore plus impériale que jamais, la Turquie de plus en plus conquérante et, enfin, l’Allemagne décomplexée qui veut sa part du gâteau international au titre de sa puissance diplomatique retrouvée sur base d’une puissance économique confirmée. Les deux premiers s’imposent désormais comme les nouveaux acteurs clés de la crise. Qui l’aurait cru, il y a quelques mois ? Le troisième joue à la perfection sa partition de puissance de médiation dans un pays où elle n’a pas de passé colonial.

Russie impériale : le tandem Poutine/Lavrov

Nous pensons à Vladimir Poutine – en plein processus de réforme interne16 – qui envoie quelques sociétés militaires privées (SMP) sur le terrain (comme l’ont fait avant lui les Américains en Irak, en Syrie et ailleurs) et organise, avec les Turcs, une conférence à Moscou pour amener autour de la table Fayez al-Sarraj (l’autorité reconnue par l’ONU) et les maréchal Khalifa Haftar (le challenger qui regagne du terrain avec l’aide affichée ou discrète d’une multitude d’États). Le moins que l’on puisse dire est que le maître du Kremlin dispose d’une approche cohérente et constante des problèmes internationaux qui fait la force de sa diplomatie au Proche-Orient et en Afrique du nord17.

Il n’est nul besoin de s’étendre sur le sujet. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, l’un des meilleurs ministres des Affaires étrangères du circuit18 – rien à voir avec la nullité de notre Le Chouchen/Daladier et son « Breizh Lab » – , a reconnu que les deux belligérants du conflit libyen n’étaient pas parvenus à entamer un « dialogue sérieux » lors du sommet international de Berlin. « La conférence a été très utile (…) mais il est clair qu’on n’a pas réussi pour l’instant à lancer un dialogue sérieux et stable » entre le chef du gouvernement d’union nationale (GNA), Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU, et l’homme fort de l’Est libyen, Khalifa Haftar, a déclaré le chef de la diplomatie russe à la presse à l’aéroport de Berlin. « Les parties libyennes ont fait un petit pas en avant par rapport à la rencontre à Moscou » le 13 janvier 2020, à l’issue de laquelle le maréchal Haftar19 avait refusé de signer un accord de cessez-le-feu, affirmant avoir besoin de plus de temps, a-t-il reconnu. Serguei Lavrov est reconduit dans le nouveau gouvernement de Mikhaïl Michoustine20.

Turquie conquérante : les ambitions du nouveau Sultan

Nous pensons également à Recep Tayyip Erdogan qui décide de dépêcher quelques troupes turques en Libye, lui permettant d’étendre son influence dans la région et de compter dans les négociations futures21. Sur le terrain, la montée en puissance turque s’est traduite par l’arrivée à Tripoli de plusieurs dizaines d’officiers après la signature, fin novembre, d’accords bilatéraux sur la coopération militaire et la délimitation de frontières maritimes communes, puis par le vote au Parlement turc, début janvier, d’une résolution autorisant l’envoi de troupes. Qui sait ? la Libye possède d’énormes réserves de pétrole. Elle représente un enjeu énergétique non négligeable pour aujourd’hui et pour demain. Rappelons que sur le plan diplomatique, l’activisme turc a abouti à un fragile cessez-le-feu, en place depuis le 12 janvier 2019 avec le coparrainage de la Russie. Celui-ci rend possible la tenue, le 19 janvier, de la conférence internationale de Berlin, sous l’égide de l’ONU, même si le maréchal Haftar a ostensiblement refusé, le 13 janvier 2020 à Moscou, de signer un accord officialisant la trêve. Irrité par la rebuffade du maréchal, le président turc Recep Tayyip Erdogan a prévenu qu’en cas de reprise des hostilités par l’ANL, la Turquie « n’hésitera pas à donner à Haftar la leçon qu’il mérite ». 

L’enjeu pour Ankara dépasse en effet le soutien qu’elle pourrait accorder à un régime ami, dernier vestige du croissant pro-Turcs et pro-Frères musulmans dont le chef d’État islamo-nationaliste a sans succès encouragé la constitution, de la Syrie à la Tunisie, durant les mal nommés « printemps arabes ». Ignorer le rôle de la Turquie – que l’on apprécie ou pas son président – constitue une faute grave pour l’Union européenne et pour la France. Nous le découvrons chaque jour un peu plus. Le 24 janvier 2020, le président turc Recep Tayyip Erdogan et la chancelière allemande Angela Merkel ont appelé à consolider la fragile trêve en Libye, Ankara mettant en garde contre une propagation du « chaos » si le calme ne s’impose pas.

Allemagne décomplexée : une place de choix sur l’échiquier international

Comment qualifier la démarche diplomatique retenue par l’Allemagne dans le traitement de la crise libyenne ? Au travers trois principales caractéristiques qui en font sa force.

Une démarche diplomatique qui s’inscrit dans le long terme. Nous pensons enfin aux Allemands, hôtes inhabituels d’une réunion sur la Libye (un conflit qui aurait fait 2 000 morts et 146 000 déplacés), chasse gardée pendant longtemps de l’Italie22. Mais, ceci ne tombe pas du ciel. La République fédérale d’Allemagne veut aujourd’hui transformer sa puissance économique en puissance diplomatique23. Quoi de plus naturel ! Berlin, qui accueille une forte communauté turque (c’est à l’initiative de l’Allemagne qu’a été conclu l’accord entre l’Union européenne et Ankara sur la question des réfugiés), entretient un dialogue régulier avec Moscou, n’est pas suspecté de visées colonialistes, entend assumer un rôle plus actif sur la scène internationale en accueillant cette conférence. La fait que cette rencontre ait lieu constitue un succès en soi. C’est ce que déclare la ministre de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer (plus connue sous son acronyme AKK) : « cette conférence peut marquer une avancée énorme lors de laquelle l’Allemagne doit jouer un rôle moteur ». En 2013-2014, l’Allemagne avait laissé passer une occasion similaire sur le dossier syrien. Cette évolution donne une idée du chemin parcouru en un peu moins d’une décennie. Il est vrai que la traditionnelle rencontre de Munich sur la sécurité constitue un utile galop d’essai, une sorte de Davos de la sécurité. De plus, depuis l’arrivée de Donald Tump au pouvoir, l’Allemagne a pris conscience du rôle qu’elle pouvait/devait jouer sur la scène européenne et extra-européenne. Pour sa part, l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel est on ne peut plus clair sur le grand dessein de son pays : « Nous avons quelque chose de plus fort que les armes et l’argent : la légitimité ! Nous n’avons pas participé à la guerre en Libye24, et nous n’avons jamais été une puissance coloniale25. Il est bon que l’Allemagne n’abandonne pas la Libye aux autocrates ». Comme le souligne Ulrich Speck (German Marshall Fund) : « En Libye, l’enjeu purement militaire est un peu moins important qu’en Syrie, de sorte qu’il y a sans doute un peu plus de place pour la diplomatie en tant que telle. Or, c’est un terrain où l’Allemagne a une carte à jouer ». Le moins que l’on puisse dire est que nous nous situons dans une période de transition marquée par une intense réflexion sur la stratégie allemande de demain. Depuis des mois, l’Auswärtiges Amt (ministère fédéral des Affaires étrangères et les principaux de recherche (puissants de l’autre côté du Rhin) ont travaillé d’arrache-pied pour préparer cette réunion. Et cela dans la plus grande discrétion pour en assurer le succès, même relatif. Chancellerie (CDU) et diplomatie (SPD) travaillent main dans la main avec pour seul objectif : l’intérêt bien compris de l’Allemagne et la recherche de la stabilité et de la sécurité internationale. Le moins que l’on puisse dire est que l’objectif est en partie atteint, s’agissant d’un processus qui n’en est qu’à ses premiers balbutiements diplomatiques après des années de guerre.

Une démarche diplomatique qui s’inscrit dans le réel. À Berlin, les dirigeants des principaux pays concernés par le conflit en Libye se sont engagés le 19 janvier 2020 dans un long communiqué (55 points) à respecter l’embargo sur les armes décidé en 2011 par les Nations unies et à renoncer à toute « interférence » étrangère dans le conflit26. Ils ont convenu qu’il n’existait pas de « solution militaire » à ce conflit, qui déchire la Libye depuis près de 10 ans, a déclaré la chancelière allemande Angela Merkel. Les participants ont aussi appelé à un véritable cessez-le-feu permanent sur le terrain, qui se fait attendre malgré l’entrée en vigueur le 12 janvier 2020 d’une fragile trêve entre belligérants. Pour s’assurer du respect effectif et durable de la fin des hostilités, des rencontres inter-libyennes entre représentants militaires des deux camps devraient être organisées prochainement. Une invitation sera lancée « dans les prochains jours », a assuré Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU. Pour la consolidation du cessez-le-feu, l’émissaire de l’ONU a appelé les deux camps rivaux à former une « Commission militaire » composée de dix officiers, 5 de chaque côté. Cette commission aura pour mission de définir sur le terrain les mécanismes de mise en œuvre du cessez-le-feu. L’Union africaine, l’Union européenne et la Ligue arabe pourraient participer à une présence internationale en Libye. Enfin, les participants s’engagent à lutter contre les interférences étrangères. Angela Merkel a salué une « nouvelle impulsion ». L’Algérie, qui opère un retour sur la scène diplomatique dans un souci d’apaisement et qui partage plus d’un millier de kilomètres de frontières avec la Libye, a même proposé le 21 janvier 2020 d’accueillir une rencontre interlibyenne sur son sol. Elle était présente à Berlin, contrairement à la Tunisie, oubliée de la liste des invités, alors qu’elle est l’une des nations les plus frontalement touchées par la crise libyenne.

Une démarche diplomatique qui s’inscrit dans le possible. Avant la conférence proprement dite, la chancelière avait réuni autour d’une même table onze chefs d’État et de gouvernement (Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Emmanuel Macron (mal à l’aise dans ce format), Boris Johnson, Guiseppe Conte, Mike Pompeo…) ainsi que des représentants de quatre institutions internationales dont l’ONU et l’Union européenne. Pour éviter les esclandres, Angela Merkel et son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas (SPD) ont informé séparément Al-Sarraj et Haftar (passé par Athènes avant de rejoindre Berlin27) des résultats des rencontres bilatérales alors que les principaux autres acteurs dont Emmanuel Macron n’étaient pas encore arrivés à Berlin. De son côté, le président russe s’entretenait avec son homologue turc. Un vrai ballet diplomatique parfaitement mis en musique par les Allemands. Durant toute l’après-midi et une partie de la soirée, Angela Merkel et ses hôtes ont débattu des 55 points du communiqué final. Une gageure en soi. De façon générale, les médias soulignent que la réunion s’est conclue « par l’adoption d’une déclaration commune entrouvrant un léger espoir d’apaisement », laquelle appelle à un « cessez-le-feu permanent », à « s’abstenir de toute ingérence dans le conflit armé » et à relancer le « processus politique » brisé par l’attaque de Tripoli en avril 2019 par le maréchal K. Haftar. Cela a relativement bien fonctionné en dépit des persifflages de mauvais aloi du quotidien Le Monde, ventriloque du pouvoir28. Imité par le site en ligne médiapart qui ignore tout des finesses d’une diplomatie du temps long29. Elle n’a rien voir avec un numéro de prestidigitation à l’issue duquel la puissance invitante sort un lapin de son chapeau. Comment imaginer résoudre en une journée de rencontre des centaines de problèmes qui ne l’ont pas été au cours de la décennie écoulée ? Angela Merkel a pleinement joué son rôle « d’honnête courtier » (« honest broker »), de médiatrice impartiale alors même qu’on la dit usée par tant d’années de pouvoir. Elle a été aidée en cela par sa méthode (faire travailler diplomates et chercheurs) mais par sa crédibilité (sa parole est respectée). Toutes qualités qui font défaut à la diplomatie française. C’est ce que l’on qualifie de « multilatéralisme efficace », de diplomatie créative caractérisés par discrétion, agilité, réalisme, humilité…. Ceci tranche avec l’impasse dans laquelle se sont enfermés les Européens sur le dossier nucléaire iranien conduisant Téhéran à envisager son retrait du traité de non-prolifération (TNP)30, comme l’avait fait en son temps la Corée du nord. Sauront-ils reballer sur le dossier libyen ?31 L’Allemagne saura-t-elle jouer ce rôle de catalyseur d’un sursaut européen après des années d’inertie ou d’alignement sur les positions américaines ou otaniennes les plus farfelues ? Les paris sont ouverts.

Pour être complet sur le sujet, relevons que le ministre allemand des Affaires étrangères était en visite officielle en Algérie et en Tunisie après la réunion de Berlin sur la Libye32. Preuve en est que Berlin estime indispensable de s’intéresser aux marches de l’Europe, à savoir l’Afrique du nord sur les plans économique, mais aussi maintenant diplomatique (organisation d’un sommet Allemagne-Afrique). Elle laisse le soin à la France de s’embourber au Sahel tout en tirant son épingle du jeu ailleurs avec de sérieux atouts : continuité, cohérence, puissance économique et diplomatique. Le réveil risque d’être douloureux pour nos élites parisiennes incultes. La diplomatie est une affaire trop sérieuse pour être confiée à des imbéciles, catégorie dans laquelle nous disposons de superbes échantillons.

 
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« Les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger » (discours d’Albert Camus lors de la réception du prix de Nobel de littérature 1957). Il est bon d’identifier les erreurs de calcul qu’on peut corriger. Ceci démontre amplement l’impérieuse nécessité pour la diplomatie française de s’adapter sans cesse à la réalité au lieu de procrastiner en attendant des jours meilleurs. Et de se souvenir que « l’essence de la diplomatie, c’est le dialogue. L’essence de la paix, c’est la dialogue 33». Ceci démontre amplement l’absence de diplomatie européenne, sa vacuité en dépit des milliers de pseudo-diplomates qui la représentent aux quatre coins de la planète et de ses fausses prétentions34. Alors que la Libye est une sorte de Syrie aux portes de l’Europe35. Encore, une plaisanterie qui coûte « un pognon de dingue » au contribuable européen. « Nous repérons trop tard les risques que nous menacent. Et lorsque nous finissons par les identifier, nous n’osons pas agir. La politique est lente face aux très rapides transformations qui nous affectent »36. À sa manière, l’Allemagne a apporté sa contribution diplomatique à la recherche d’une solution à un problème délicat. Elle a la chance de ne pas avoir d’élite formée à « l’ENA assurance-vie des hauts fonctionnaires que l’État prenait soin de bichonner, et qui apprenaient à afficher une opinion définitive sur tous les sujets, des yaourts bulgares à la dérive des continents »37. Pour donner des leçons aux autres, il faut être irréprochable soi-même. Ce que semble oublier un Jupiter qui ne prend pas conscience de la rétractation de l’autorité de la France sur la scène internationale (en dépit de la promotion de son concept de « multilatéralisme fort » et de « valeur ajoutée du multilatéralisme » par la directrice générale de l’UNESCO38) – comme sur le front intellectuel39 – alors qu’il entame l’acte II de son quinquennat sous les pires auspices (Cf. la détérioration de la situation intérieure en France). Pour compter et être respecté dans le monde, il faut avoir une politique étrangère indépendante. Ce qui est loin d’être le cas. Après les conférences de Moscou et de Berlin, le moins que l’on puisse dire est que les cartes sont rebattues en Libye.

Guillaume Berlat
27 janvier 2020

1 Etienne de Montety, Bouffes. Théâtre où peut se dérouler un spectacle désolant, Le Figaro, 20 janvier 2020, p. 44.
2 Cédric Pietralunga, À Jérusalem, Macron bouscule le protocole, Le Monde, 24 janvier 2020, p. 4.
3 En parodiant la morale de la fable Le Corbeau et le renard de Jean de la Fontaine.
4 Jean-Pierre Stroobants, Les vues de Trump pour l’OTAN au Moyen-Orient laissent perplexe, Le Monde, 15 janvier 2020, p. 3.
5 Claude Angeli, La « servitude volontaire » en Europe face à Trump, Le Canard enchaîné, 22 janvier 2020, p. 3.
6 Denis Monod-Broca, Kouchner ou la mort cérébrale, Marianne, 24-30 janvier 2020, p. 61.
7 Guillaume Berlat, Intervenir en Libye : une lubie française, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 janvier 2016.
8 Natacha Polony, Macron contre les GAFAM : torse bombé et petits bras, Marianne, 24-30 janvier 2020, p. 3.
9 Jean Daspry, La diplomatie du fiasco des médiations françaises, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2020.
10 Guillaume Berlat, Vers une réconciliation des frères ennemis libyens, www.prochetmoyen-orient.ch , 31 juillet 2017.
11 Guillaume Berlat, Libye ou la diplomatie du narcissisme, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 juin 2018.
12 Guillaume Berlat, La France piégée dans le bourbier libyen !, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 mai 2019.
13 Guillaume Berlat, Manque de Pau : Jupiter se plante !, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 janvier 2020.
14 Jules-François Blondel, Ce que mes yeux ont vu de 1900 à 1950. Récit d’un diplomate, Tome 1, 1960.
15 Georges Malbrunot, Bagdad traque la taupe qui aurait livré Soleimani, Le Figaro, 24 janvier 2020, p. 10.
16 Renaud Girard, La trame des changements poutiniens, Le Figaro, 21 janvier 2020, p. 15.
17 Thierry Oberlé, Poutine au centre de toutes les attentions, Le Figaro, 24 janvier 2020, p. 8.
18 Isabelle Mandraud, Le diplomate permanent, Le Monde, 24 janvier 2020, p. 17.
19 Des terminaux pétroliers bloqués par les pro-Haftar, AFP, 19 janvier 2020.
20 Anne Dastakian, Michoustine, la surprise du chef, Marianne, 24-30 janvier 2020, pp 36-37.
21 Nicolas Cheviron, Avec la Libye, la Turquie tente de briser son isolement en Méditerranée occidentale, www.mediapart.fr , 18 janvier 2020.
22 Frédéric Bobin, Le réveil de la diplomatie algérienne sur la Libye, Le Monde, 18 janvier 2020, p. 3.
23 Thomas Wieder, La diplomatie allemande sort de sa réserve, Le Monde, 19-20 janvier 2020, p. 3.
24 Une pierre dans le jardin français.
25 L’ancien ministre oublie de parler de l’ancien sud-ouest africain, aujourd’hui Namibie où les Allemands ont procédé à quelques massacres dont ils hésitent encore à s’excuser.
26 Nathalie Versieux, Libye : la conférence de Berlin appelle à renforcer l’embargo sur les armes, Le Figaro, 20 janvier 2020, p. 7.
27 Le maréchal Haftar reçu à Athènes, Le Monde, 19-20 janvier 2020, p. 3.
28 Frédéric Bobin, Unité de façade pour une sortie du conflit libyen, Le Monde, 21 janvier 2020, p. 4.
29 Rachida El Azzouzi, À Berlin, un sommet de vœux pieux pour la Libye, www.mediapart.fr , 20 janvier 2020.
30 Yves Bourdillon, Téhéran menace de se retirer du traité de non-prolifération nucléaire, Les Échos, 21 janvier 2020, p. 8.
31 Anne Rovan, Les Européens tentent de revenir dans le jeu en Libye, Le Figaro, 21 janvier 2020, p. 7.
32 https://www.auswaertiges-amt.de/de/newsroom/maas-algier-tunis/2295040
33 Jean-Christophe Notin, Français, le monde vous regarde, Tallandier, 2020, p. 71.
34 Frédéric Bobin/Jean-Pierre Stoobants, À Berlin, l’UE veut se montrer unie pour contrer l’axe turco-russe, Le Monde, 18 janvier 2020, p. 3.
35 Éditorial, La Libye, une « Syrie aux portes de l’Europe », le Monde, 21 janvier 2020, p. 33.
36 Mikhaïl Gorbatchev, Le futur du monde global, Flammarion, 2019, p. 8
37 Patrick Rambaud, Emmanuel le magnifique. Chronique d’un règne, Grasset, 2019, pp. 28-29.
38 Philippe Gélie (propos recueillis par), Audrey Azoulay : « L’UNESCO montre la valeur ajoutée concrète du multilatéralisme », Le Figaro, 23 juillet 2020, p. 18.
39 Pierre Vermeren, Pourquoi la vie intellectuelle est si affaiblie en France, où elle rayonné longtemps, Le Figaro, 21 janvier 2020, p. 14.

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