Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018

MAALOULA VOUS DIT DEJA MERCI !

Je vous fais suivre cet émouvant récit d’une visite rendue au village chrétien de Maaloula durant les fêtes de Noël 2017. Plus que tout, ce récit est un cri silencieux, une action de grâce, et un hymne à la paix.

Chère amie, cher ami, 

Je vous avais parlé avant Noël de mon voyage en Syrie… et avant toute chose, je voudrais vous dire MERCI. Merci à tous ceux qui ont répondu favorablement à mon appel pour aider le village de Maaloula en Syrie. L’argent collecté grâce à vous servira à la construction d’une clinique à Maaloula. Je vais vous en dire plus dans un instant. 

Ce voyage m’a permis de prendre contact avec la population syrienne. A partir de Damas je me suis rendu avec une petite équipe à Maaloula, Homs et Alep. 

Premier contact avec une capitale abritant 4 millions et demi d’habitants dont près de 2 millions de "déplacés", victimes des zones occupées par les factions terroristes encore tapies dans la banlieue de la ville. Concentré de culture, d’histoire, d’architecture, d’atmosphère, habité sans discontinuer depuis plus de 7 000 ans, Damas était autrefois appelée « le grain de beauté du monde ». 

Elle ressemble aujourd’hui à une ville sans trop de bobos, ou presque, après avoir été meurtrie pendant 2 années, entre 2011 et 2013. La capitale aujourd’hui (presque) sécurisée n’est pas en état de siège, mais en Vigipirate renforcé, et continue à vivre, tant bien que mal, dans l’insouciance, à l’abri d’une guerre qui se poursuit à quelques kilomètres de là, au milieu d’une banlieue ô combien instable. 

Heureuse capitale presque en paix dans un pays arabe en guerre… Pied de nez au conflit, au moment où nous arrivons, c’est-à-dire en période de fin d’année, les quartiers chrétiens de la capitale, et notamment la célèbre "rue Droite" aboutissant à la Porte Saint Thomas du vieux Damas, sont décorés d’arbres de Noël, de crèches, de guirlandes, de vœux pour une bonne année 2018 et animés par des chants religieux et populaires. 

La nuit dans la capitale, les mortiers tonnent

Seconde journée dans la capitale. Drôle de réveil au milieu de la nuit, juste avant l’appel à la prière du muezzin, dans l’hôtel, dans le quartier chrétien : trois détonations de mortier résonnent suivies du passage d’un avion de l’armée syrienne pilonnant la position rebelle située dans la banlieue de la capitale. Il paraît que c’est courant… et que les Damascènes les ignorent même. 

On ne pouvait pas quitter cette merveilleuse capitale aux 800 mosquées et aux 40 églises et chapelles, sans effectuer la visite de la mosquée mythique des Omeyyades, aux trois minarets. Cet édifice religieux musulman construit entre 706 et 715 par le calife Omeyyade Al Walid 1er. Elle a été érigée à l’emplacement d’une cathédrale, l’ancienne église Saint Jean le Baptiste. Ainsi, elle a été érigée sur l’endroit considéré comme le plus saint de la ville par ses habitants. Longue de 157 mètres et 97 mètres de large, le décor le plus remarquable de l’édifice est constitué par les mosaïques de verre à fond d’or de style byzantin qui recouvrent en grande partie les murs. 

Le 25 décembre 2017, nous parvenons à Maaloula située à 42 kilomètres au nord-ouest de Damas, dans la région des Monts Qualamoun, en plein désert, à 1650 mètres d’altitude.  Autrefois, ce village comptait 3 000 âmes (jusqu’à 5 000 durant la saison estivale) ; aujourd’hui il ne compte plus qu’un millier de Maaloulites. Il était il n’y a pas si longtemps un lieu de villégiature, de pèlerinage et de rencontre très prisé et fait partie des 20 sites syriens classés au patrimoine mondial de l’Unesco. 

Maaloula est aussi l’un des quatre derniers sites au monde où l’on parle l’araméen (le syriaque) qui est la langue du Christ. Le site fut peuplé dès la préhistoire, et on y trouve encore sur les hauteurs un nombre important de grottes et d’abris creusés dans la roche, refuges troglodytes habités durant les premiers siècles du christianisme. 

Autre richesse de la ville, l’église conventuelle du couvent Saint Serge de Maaloula, la plus ancienne église du monde, dit-on. Les archéologues estiment qu’elle a été construite avant le concile de Nicée qui s’est tenu en 325. Le couvent abritait des icônes arabes inestimables du XVIIe siècle, qui avaient été exposées à Paris en 2003. Elles ont été volées lors de l’occupation de la ville par les terroristes d’al Nosra. 

Car Maaloula doit surtout sa triste célébrité parce que près d’une centaine de djihadistes y sont venus le mercredi 4 septembre 2013 à 6 heures du matin, venant du Liban tout proche, pour détruire l’histoire et violer la foi des villageois (chrétiens à 65% et musulmans à 35%) vivant jusque-là en parfaite harmonie. 

Aux cris de "Allah ou Akbar", un kamikaze jordanien s’est d’abord fait exploser avec sa voiture bourrée d’explosifs sous l’arche d’entrée de l’agglomération, tuant plusieurs soldats de l’Armée syrienne régulière en poste sur ce check-point.

Après quelques heures de combats et l’abandon du bas de la ville, les éléments présents de l’armée régulière se sont regroupés dans le centre et les maisons nichées à mi pente. Les rebelles ont alors utilisé une technique un peu inhabituelle en basculant, depuis les montagnes, en direction du village situé en contre-bas, des pneus bourrés d’explosifs. Ce fut alors la capitulation et la parade des terroristes de Daesh, al-Nosra et Geych el Islam aux cris de "Nous voulons égorger les chrétiens, les adorateurs de la croix". 

Le choc ! Là où les chrétiens avaient la sensation d’appartenir encore à la société de leurs voisins, des gens avec qui ils avaient fait leurs études, les habitants du quartier qu’ils connaissaient, ces gens qui partageaient jusqu’aux fêtes du village, ont tendu ce jour la main à Daesh. « Des femmes sont sorties sur leurs balcons pour lancer des cris de joie et des enfants ont fait de même. J’ai découvert que notre amitié n’était que superficielle », raconte Adnane Nasrallah, un chrétien. 

Menacés, ces musulmans avaient-ils une autre solution ? penseront certains…

C’est sans doute ce qui fut le plus terrible dans la prise de Maaloula pour ces chrétiens : ils ont non seulement été chassés en quelques heures de chez eux, et réfugiés dans le village voisin à majorité musulmane avant de fuir à Damas ou Beyrouth, mais encore les gens dont ils se sentaient proches les ont trahis et ont contribué à piller et détruire leur maison. Le père Toufik, francophone, curé de cette paroisse grecque catholique melkite à Maaloula, prieur du monastère Saint Serge et Bacchus dominant la ville, se rappelle d’un temps où « 206 000 visiteurs dont 34 000 Français se pressaient ici. On y vivait ensemble, en paix, avec les musulmans, Dae’ch chasse les chrétiens mais persécute et exécute les musulmans et les yézidis qui ne se soumettent pas », rappelle-t-il. 

Destructions, otages et martyrs. Conséquence de cette occupation : les églises de Maaloula sont détruites et ravagées. Le couvent de Sainte Thècle de rite grec orthodoxe, tenu par des religieuses, a été vandalisé jusqu’à la profanation de la tombe de la Sainte, les pilleurs espérant y trouver des bijoux, l’église Saint Georges défigurée (mais aujourd’hui "restaurée" par l’association SOS Chrétiens d’Orient). Les statues décapitées, les icônes défigurées, les évangiles brûlées ne se comptent plus ; de même la croix et la coupole du monastère de Saint Serge et Saint Bacchus ont été vandalisées. 

Et comme si tout cela n’était pas déjà suffisamment tragique, les Sœurs du couvent de Saint Thècle seront enlevées… avant d’être libérées contre une rançon le 14 avril 2014.  Mais surtout, à retenir pour la mémoire et pour l’histoire, la mort de 3 chrétiens devenus les martyrs de Maaloula. 

Le Père Toufik relate ainsi le drame : « Leur maison a été la première à tomber entre les mains des djihadistes quand ils sont rentrés en ville. Leurs habitants étaient trois à se cacher à l’intérieur : Sarkis, qui était en deuxième année d’université, Antoine, qui était le facteur de Maaloula et Michail, père de trois fils. Les trois hommes avaient le choix entre la conversion à l’islam ou la mort. N’hésitant pas sur leur choix, ils ont été abattus de sang-froid… ».

Pendant 8 mois, Maaloula entre en hibernation et se meurt. Jusqu’au 14 avril 2014, où le soleil reparaît derrière les nuages gris assombrissant cette portion de terre chrétienne : le village est libéré par les forces de Damas aidées par le Hezbollah libanais.

Peu à peu, les Maaloulites reviennent, reconstruisent, avancent malgré la tristesse et souvent le désespoir lorsqu’ils retrouvent leurs habitations pil­lées, brûlées et détruites. Aujourd’hui, seules quatre familles de musulmans résident à Maaloula et l’appel à la prière du muezzin n’a pas résonné au lever du jour… Tout est ruine. Ce qu’il reste aujourd’hui des exactions des terroristes, c’est l’arc (l’arche) défiguré marquant l’entrée de Maaloula. Il sert toujours de point de contrôle des militaires à l’entrée de la ville. En allant vers le centre de la ville martyre, adossées sur le flanc de la montagne, on découvre des maisons balafrées, saccagées ou détruites. Cette partie du village autrefois habitée, poussée anarchiquement et nichée contre la montagne, ne ressemble plus à rien, sinon à des ruines… 

Cet enchevêtrement de débris, avec parfois les restes d’une machine à laver en équilibre, fait penser à un tableau surréaliste sorti dont on ne sait de quel enfer. L’enfer de Daesch ! Les gravats de toutes espèces donnent un air particulièrement lugubre et chaotique à ce décor d’apocalypse qui sert aujourd’hui de témoin à la folie des terroristes. 

Mais la vie reprend. Bientôt les habitants disposeront d’un dispensaire et d’une antenne chirurgicale. Des médecins de Damas viendront régulièrement assurer des consultations. Les habitants attendent des milliers de pèlerins, dès que la paix sera revenue.

Notre périple se prolonge vers le nord. Une autoroute relie Homs à Alep. Malheureusement elle est aux mains des rebelles. Nous ferons 100 km supplémentaires sur des routes défoncées pour éviter d’être égorgés.  De retour à Damas, grosse émotion ! Une roquette (remplie de clous) partie de la ville de Gouta dans la banlieue est tombé à 100 mètres de notre hôtel. Deux enfants qui jouaient sur la petite place ont été disloqués. 

 
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Toutefois les rues de la ville et les souks grouillent de monde, comme un défi à la sauvagerie de Daesh. Il reste à sécuriser l’autoroute, reprendre l’aéroport militaire d’Idleb près d’Alep et neutraliser la banlieue Est. Peut-être encore quelques mois avant le retour à la paix à laquelle aspire la Syrie depuis 6 ans ? J’espère que ces quelques lignes vous aideront à mieux comprendre ce qui se passe, car comme pour les questions de santé, nous sommes souvent très mal informés. Je vous souhaite une belle semaine. 

Dr Jean-Pierre Willem
2 avril 2018

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