Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

MANQUE DE PAU : JUPITER SE PLANTE !

« L’action diplomatique est rarement cohérente. Mais la cohérence est souvent gage de son succès » (Grégoire Mallard, 2007). Et c’est bien là que le bât blesse dans ce que l’on pourrait qualifier de diplomatie jupitérienne. Celle qui confond allégrement diplomatie active avec diplomatie agitée et brouillonne. Malheureusement, les exemples d’incohérence, d’agitation brouillonne ne manquent pas tant elles sont consubstantielles à la personnalité du gamin que les Français ont choisi pour occuper le palais de l’Élysée en mai 2017. Succès rares, échecs nombreux1. Quatre mots qui résument parfaitement la pratique extérieure d’Emmanuel Macron avec un recul de plus de deux années. Le Monde diplomatique propose à la une de son édition du début d’année : « 2020. On s’arrête, on réfléchit ». Quelle meilleure résolution à prendre et à suivre pour l’année nouvelle et pour le nouveau monde décrété par le chef de l’État ! Comme toujours dans l’analyse des relations internationales, il importe d’aller du général – sans faire de mauvais jeu de mots dans le cas d’espèce – au particulier pour prendre toute la mesure d’un phénomène aussi complexe que celui des interventions militaires françaises sur les théâtres d’opérations extérieures. La perte de treize de nos héros dans le Sahel le 25 novembre 2019 au Mali (elle faisait suite à celle de l’un de nos soldats le 2 novembre 20192) est venue nous le remémorer, nous faire une utile piqûre de rappel contre le mal du déni. S’interroger sur les résultats de la réunion du G5 Sahel (Pau, 13 janvier 2020) convoquée par Emmanuel Macron, dans une certaine précipitation3, suppose de s’interroger sur le bien-fondé de nos interventions militaires, d’une manière générale avant de se livrer à un questionnement similaire sur la situation particulièrement inquiétante prévalant dans le Sahel. In fine, nous serons plus en mesure de porter un jugement sur le barnum de Pau au cours duquel le chef de l’État cajole le maire4.

UNE INTERROGATION LANCINANTE SUR LE BIEN-FONDÉ DE NOS INTERVENTIONS MILITAIRES

Pour mieux appréhender la problématique de la rencontre de Pau, il importe de la replacer dans le contexte plus général de celle de nos interventions extérieures. À l’aune des débats qu’elles suscitent, force est de constater qu’elles conduisent à un constat sans appel de la haute hiérarchie militaire et laissent d’importantes questions cruciales sans réponse.

Un constat sans appel de la haute hiérarchie militaire

Les plus hauts cadres de l’armée française – qui ne sont ni de dangereux révolutionnaires, ni de vulgaires écervelés – n’ont de cesse de mettre en garde les dirigeants politiques contre les dangers qui s’attachent à nos interventions militaires à l’étranger. À intervalles réguliers, ils prêchent dans le désert, au sens propre et figuré du terme, pour transmettre un message clair et audible (ce que ne font malheureusement pas nos courageux diplomates). Ils appellent tous à la prudence avant de s’engager sur un territoire étranger (surtout lorsque nous faisons cavalier seul, ne faisant appel à nos amis européens que lorsque nous sommes dans l’embarras), à la définition d’objectifs stratégiques clairs, à la brièveté de notre présence pour éviter l’enlisement et le rejet des populations locales, à ne pas demander aux militaires de résoudre des problèmes qui ne sont pas de leur ressort (sociaux, économiques, financiers, politiques, culturels, religieux, climatiques…). En un mot, à ne pas présumer de nos forces militaires qui sont de moins en moins dimensionnées pour des missions de plus en plus nombreuses.

D’importantes questions cruciales laissées sans réponse

Reprenons quelques-unes des remarques de nos valeureux militaires pour passer de la théorie à la pratique !

Le général Vincent Desportes résume parfaitement la situation lorsqu’il écrit « qu’il faut sortir de l’illusion que les outils d’hier sont pertinents pour le monde de demain »5. Les bonnes vieilles méthodes de la Françafrique ont fait leur temps. La force n’est plus le remède adapté dans une Afrique qui est mal partie6… depuis plus d’un demi-siècle. Rappelons que le général Vincent Desportes a été sanctionné en 2010 pour avoir critiqué les « guerres américaines » qui « produisent un effet militaire mais pas d’effet politique ». On ne saurait être plus actuel7.

Les causes de notre enlisement dans le Sahel – n’hésitons pas à employer les mots qui fâchent – sont connues, documentées par les experts de la chose militaire et de l’Afrique depuis bien longtemps8. Comme le souligne régulièrement, l’ex-CEMA, Pierre de Villiers, si nous savons gagner la guerre, nous ne savons pas gagner la paix9. Pourquoi ? Nous sommes victimes du syndrome de la médiatisation des conflits : l’urgence remplace les priorités, le temps s’écrase pendant que l’espace s’élargit ; le comment (la tactique) l’emporte sur le pourquoi (la stratégie) … La combinaison de toutes ces dérives explique en partie nos déconvenues dans le Sahel.

En des termes diplomatiques, le CEMA, le général François Lecointre souligne justement : « Je crois que nous n’atteindrons jamais une victoire définitive. Contrairement aux grands conflits du XXe siècle, jamais les armées françaises ne défileront en vainqueur sous l’Arc de Triomphe »10. Les faits sont têtus. Sans aller jusque-là, la victoire risque d’avoir le goût amer d’une débandade inéluctable dans le cas d’une guerre asymétrique.

Plus récemment, dans une communication devant l’Académie des sciences morales et politiques, le général Henri Bentegeat, ancien chef d’état-major des armées (CEMA) s’est interrogé sur le thème suivant : « Les interventions militaires de la France sont-elles encore utiles et efficaces ? ». Le haut gradé part du constat que, pour une série de raisons de diverses natures, l’interventionnisme déployé depuis 25 ans par notre pays est aujourd’hui jugé risqué et coûteux pour des résultats incertains. C’est la question de l’efficacité voire de l’utilité et de l’acceptabilité de nos engagements qui est posée. Y répondre est une impérieuse nécessité car, comme l’avait bien perçu Clausewitz, lorsqu’une nation est confrontée à la guerre, une communion parfaite entre le Prince, le Chef militaire et le Peuple s’impose11.

L’absence de clarté dans nos objectifs de crise et de sortie de crise dans le temps long est flagrante. Il ne suffit pas de se gargariser en martelant que le pire a été évité. Le pire est peut-être à venir. Mais, nous ne pourrons nous contenter encore longtemps de faire abstraction des brutales évidences du réel12. Surtout, lorsqu’il s’agit du Sahel13.

UN TABLEAU CLINIQUE SAHÉLIEN DES PLUS INQUIÉTANTS POUR LE PRÉSENT ET LE FUTUR

Au fil du temps, le fardeau de l’opération française dans le Sahel est de plus en plus insupportable. Et cela d’autant plus que l’action de la France se résume en une diplomatie du chien crevé au fil de l’eau. Posons quelques remarques générales avant d’en venir à d’autres plus spécifiques ! Elles permettent de mieux éclairer le débat sur la base de faits objectifs et non de dangereuses chimères.

De quelques remarques générales

Plusieurs angles d’attaque sont nécessaires pour mieux appréhender le contexte géopolitique prévalant dans le Sahel en ce début d’année 2020 et la situation intérieure au Mali qui ne cesse de se dégrader depuis le début de l’opération « Serval » au Mali déclenchée en 2013 par François Hollande pour prévenir le déferlement de colonnes d’islamistes vers la capitale Bamako. Opération transformée, dans la plus grande précipitation et sans réflexion stratégique préalable, en août 2014 en « Barkhane » destinée à sécuriser une zone plus importante, le Sahel avec moins de 5 000 hommes14. Cela posait, à l’évidence, de nombreuses questions légitimes, en particulier sur la pérennité de notre présence dans notre « Afghanistan de proximité ». Toutes questions qu’il est de bon ton de ne pas se poser pour éviter d’avoir à y répondre. Un grand classique de la politique française qui a pour nom politique du chien crevé au fil de l’eau ou d’axiome de Queuille : « il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout ». C’est qu’au fin du temps, les problèmes ne font que s’accumuler dans la zone et au nord. Nous pensons tout naturellement au chaos libyen déclenchée par les occidentaux (avec un rôle de premier plan au duo Sarkozy/BHL en 2010-2011) qui voit désormais l’entrée en scène des Russes et des Turcs15, la marginalisation croissante de l’Italie16. Ce qui était inconcevable, il y a quelques mois encore17. Gouverner, n’est-ce pas prévoir, surtout l’improbable dans un monde aussi complexe et imprévisible que celui dans lequel nous évoluons.

De quelques remarques spécifiques

Au fil du temps, la situation n’a fait que se dégrader sans que nos forces y puissent grand-chose18. L’année 2019 a été marquée par une recrudescence et une mortalité inédites des attaques djihadistes dans la région. Chacun s’accorde sur l’urgence – le moteur essentiel de l’action extérieure de la France – de la situation. Jamais le bilan des pertes humaines n’a été aussi lourd qu’en 2019 dans les trois États les plus exposés que sont le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Tel est le constat objectif que dresse le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres dans son dernier rapport : « Depuis le mois de janvier, plus de 1500 civils ont été tués au Burkina Faso et au Mali. Plus d’un million de personnes ont été déplacés à l’intérieur des pays du G5 Sahel, soit plus du double qu’en 2018 ». S’il faut croire le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi pour qui les déplacements sont « le baromètre des crises », le temps au Sahel est aux tempêtes dévastatrices.

Qu’en est-il de la énième réunion en format G5 convoquée en grandes pompes dans la bonne ville de Pau dont le maire n’est autre que l’éphémère ministre de la Justice, d’Emmanuel Macron, édile aujourd’hui mis en examen dans l’affaire des emplois fictifs du MoDem ?

UNE RENCONTRE DE PAU À DIMENSION UNIQUEMENT MÉDIATIQUE

Un incontournable retour en arrière sur la genèse de cette réunion improbable s’impose obligatoirement pour expliquer qu’elle déboucherait immanquablement sur l’absence de résultats concrets. Sept années d’incohérence et d’inconséquence françaises ne se règlent pas en une journée de réunion à grand spectacle mais sans substance ! Elles clouent au pilori un certain nombre d’accusés.

Retour sur la genèse de cette réunion improbable

Prévue initialement dans l’urgence et dans l’exaspération le 16 décembre 2019 après la mort de treize militaires de l’opération « Barkhane » à la fin du mois de novembre 2019, la réunion du G5 Sahel a été repoussée en raison d’une attaque meurtrière d’une caserne nigérienne (plus de 80 morts). Aujourd’hui, une fois le soufflet retombé (les Africains avaient été froissés de cette convocation pour le moins peu cavalière), les communicants nous expliquent que cette réunion à huis clos des chefs d’État représentés au G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) sera l’occasion d’une « clarification » sur la présence française au Sahel (vaste programme !) et d’une redéfinition du cadre de l’intervention « Barkhane » (enfin !) en raison de l’urgence de la menace djihadiste dans un Sahel en ébullition19. Nous allions voir ce que nous allions voir.

Interviewé en amont du sommet de Pau par RFI, J.-M. Jacques, député LREM et vice-président de la commission de la Défense nationale et des forces armées, regrette le « silence » des pays membres de l’organisation lors de la période de manifestations de sentiment anti-français au Sahel, qui, « face à des propos calomnieux, n’est pas acceptable ». Selon lui, il aurait été « légitime que les états africains qu’on aide de façon forte et significative prennent notre défense », évoquant notamment le cas de la vidéo du chanteur malien S. Keïta. Questionné sur l’aspect « maladroit » de l’invitation des pays africains au sommet, il juge que « cela aurait été la même chose dans une autre partie du globe », exigeant en outre « de la reconnaissance et du soutien » et « des propos clairs » de ces pays, alors que « la France donne de son sang ».  De son côté, Jean-Yves. Le Drian explique au micro de RTL que « la réunion de Pau est faite pour se remobiliser et pour s’adapter à la nouvelle donne », estimant également que « le fait que tout le monde soit là, à la fois les cinq pays du Sahel, mais aussi l’Union européenne, l’Union africaine, les Nations-Unies, permettra […] d’avoir une nouvelle mobilisation pour enrayer ce drame, qui est à la porte de l’Europe »20. Nous voici pleinement rassurés sur les chances de succès d’une telle rencontre historique. Surtout après les mises au point du château selon lesquelles « on considère comme un gage d’optimisme les prises de parole publiques assez fortes, ces dernières semaines, des présidents du Mali, du Niger mais aussi du Burkina Faso contre le narratif anti-français » qui prospère dans une partie de l’opinion publique de certains États.

Retour sur l’absence de résultats concrets de ce barnum béarnais

Qu’est-il sorti de cette réunion en cercle très restreint dont on nous expliquait avant même qu’elle n’ait eu lieu qu’elle donnerait un nouveau visage à « Barkhane »21 ? Nous devons nous reporter au contenu de la déclaration finale adoptée à six pour nous en tenir aux faits objectifs avant de passer à leur interprétation subjective22. Il manifeste le souhait de « la poursuite de l’engagement militaire de la France au Sahel » (Alléluia !) ; plaide pour « un renforcement de la présence internationale » (encore un vœu pieu !)23 ; marque « un tournant profond en redéfinissant les termes de l’engagement français » matérialisé par l’envoi de 220 hommes supplémentaires pour « Barkhane » (de la bouche d’Emmanuel Macron)24 ; effectue un saut stratégique de la plus haute importance avec la création d’une « coalition Sahel » regroupant les armées du G5, « Barkhane » et les futurs partenaires ( ?) sous un « commandement conjoint »25 (c’est ce que l’on appelle faire du neuf avec du vieux à la demande du Niger qui voulait s’inspirer de la coalition contre l’EEIL en Irak et en Syrie) ; traduit un recentrage de « Barkhane » et une reconcentration des « efforts opérationnels dans une zone dangereuse située à cheval sur les frontières du Mali, du Niger, du Burkina Faso pour répondre à l’extension du champ d’action de l’EIGS (Etat islamique au Grand Sahara) et du GSIM (Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans) ; fait appel à un contingent du Tchad et à une montée en puissance des troupes de l’ONU ; adopte une « feuille de route très réaliste » comportant des objectifs et un calendrier précis ; demande à Bruxelles de concrétiser ses promesses de don  et aux pays intéressés de s’engager à participer au sein de « Barkhane » à travers l’envoi de forces spéciales ; « marque sa reconnaissance à l’appui apporté par les États-Unis », et manifeste « le souhait de sa continuité » au moment où Washington s’apprête à la retirer… Un superbe inventaire à la Prévert dont les diplomates ont le secret pour masquer la faiblesse du contenu d’une déclaration politique de haut niveau. La quantité masque l’absence de qualité.

Retour sur les accusés

Si l’on veut bien prendre la peine d’examiner à la loupe les résultats du sommet de Pau, il sonne en creux comme un réquisitoire sans appel.

C’est d’abord le procès d’une Afrique de l’Ouest incapable de prendre en main son destin depuis son indépendance au début des années 196026. N’hésitons pas à le dire ! On ne peut instruire en permanence le procès d’un prétendu néo-colonialisme français et appeler au secours Paris lorsque la situation est désespérée. Où sont passées les milliards d’aide au développement déversés sur le continent depuis plusieurs décennies ? Il est grand temps de mettre nos amis africains face à leurs responsabilités. Ils doivent impérativement prendre leur destin en mains et poser le diagnostic pertinent sur les maux multiples qui rongent leurs sociétés. Une réflexion sans tabou s’impose à plusieurs niveaux : national (chacun des États doit procéder à son examen de conscience et non ressasser les vieilles lunes), régional (celui de la CEDEAO et autres organisations diverses et variés qui peuvent apporter une expertise utile), continental (celui de l’Union africaine qui doit cesser d’être un moulin à paroles creuses), universel (celui de l’ONU et de ses différents institutions spécialisées). Ne parlons pas de l’état catastrophique des armées du G5 Sahel, au premier rang desquels l’armée malienne27 !

C’est ensuite le procès d’une France qui n’a plus les moyens de ses ambitions en Afrique comme ailleurs sauf à être à la remorque d’une Amérique imprévisible et isolationniste. Elle ne peut plus assurer le rôle de gendarme de l’Afrique. Elle n’en a plus les capacités en dépit de l’annonce de l’envoi de 220 militaires de plus. C’est une réalité incontournable. Sa présence durable est perçue comme une ingérence dans les affaires intérieures d’Etats souverains et mal vécue par des populations versatiles toujours promptes à désigner l’ex-puissance colonisatrice comme bouc émissaire facile. Ce ne sont pas quelques bonnes paroles de circonstance de chefs d’État, de ministre des Affaires étrangères ou d’intellectuels africains éclairés qui changeront la donne28. Nous ne le répéterons jamais assez, l’outil militaire, quelle que soit son efficacité, est inadapté pour résoudre des problèmes qui n’entrent pas dans son champ traditionnel d’activités. Comment répondre efficacement au défi posé par la multiplication des États faillis dans cette zone (Mali29, Burkina Faso30…) dans un environnement marqué par une Libye durablement déstabilisée depuis notre intervention en 2011. Les additions des échecs se paient toujours au prix fort, intérêt et principal sur le long terme. Nous en avons un exemple avec cette guerre perdue du Sahel31. Ce n’est pas d’un « souffle nouveau » dont l’opération « Barkane » a besoin mais d’une réflexion globale sur son efficacité32. Toute la problématique de nos interventions militaires extérieures doit être mise sur la table et repensée à la lumière des défis du XXIe siècle et non de ceux du XXe siècle. Au passage, Emmanuel Macron tente d’embrayer sur l’écologie et une rencontre avec le maire de Pau, François Bayrou. Il promet l’arrêt de la réintégration des ours dans les Pyrénées. Cela ne peut pas faire de mal à quelques semaines d’élections municipales difficiles pour la République en Marche33. Dans la foulée, pour sa troisième cérémonie de vœux aux Armées, il rend hommage à l’engagement des militaires et annonce l’envoi du porte-avions Charles de Gaulle au Levant en soutien de l’opération « Chamal »34. Quant à la ministre des Armées, Florence Parly, elle se rend le 19 janvier au Sahel, accompagnée de trois de ses homologues européens (estonien, portugais et suédois). Nous n’y sommes pas seuls et nous y serons certainement plus nombreux encore lorsqu’à l’été, la force « Takuba » (composée de forces spéciales européennes) va pouvoir accompagner les forces armées maliennes » au combat, a-t-elle rappelé. Tout ceci ne sert à rien si ce n’est à démontrer la vacuité de l’Union européenne.

C’est enfin le procès d’une « Europe aveugle face à son encerclement » (Nicolas Baverez), cible privilégiée des djihadistes et des démocratures qui met à nue ses vulnérabilités. Que fait l’Europe en dehors de son bidule baptisé « Takuba » ? Les Européens se trouvent une fois de plus entre le marteau et l’enclume. Que fait l’Union européenne qui se trouve paralysée depuis le référendum britannique sur le « Brexit », qui est incapable de se montrer unie face à une Amérique imprévisible et à une Chine impériale pour se protéger et pour pallier les défections de l’OTAN35… ? Elle préfère inventer des bidules, des procédures, privilégier la forme par rapport à la substance, refuser de se poser les questions qui fâchent36. Ce n’est pas le nouvel exécutif bruxellois qui changera quoi que ce soit à cette débandade en règle. Sans parler de la Conférence sur l’avenir de l’Europe qui doit conclure ses travaux en 2022 sous présidence française et qui risque de faire pschitt surtout lorsque l’on apprend que l’on attend des réponses fortes de la part des initiatives citoyennes, en particulier des jeunes écervelés. À quand la désignation de Greta Thunberg (star du prochain Forum économique de Davos) comme porte-parole de la jeunesse européenne pour répondre aux multiples défis de notre siècle ?37 Elle résoudra tous nos problèmes, à n’en pas douter. C’est la diplomatie du cataplasme sur une jambe de bois qui a fait merveille depuis plus d’une décennie. Si le sujet n’était pas sérieux, il prêterait à sourire.

 
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« Nous n’avons ni boussole, ni pilote. Cela peut-il mener à autre chose qu’à un naufrage ? » (Talleyrand). Comme cela était largement prévisible, la montagne a accouché d’une souris38. Est-ce véritablement une surprise pour ceux qui suivent les avatars successifs des opérations « Serval » puis « Barkhane » ? Certainement pas ! Tant les expériences récentes (Afghanistan, Libye, Irak/Syrie…) ont amplement démontré les limites d’une réponse essentiellement militaire à une question politique, économique, sociale, religieuse, ethnique…39 Cessons de nous payer de mots en pensant que les populations – nous ne parlons pas des dirigeants africains affaiblis qui n’ont pas consulté leur parlement – voient d’un bon œil la pérennisation d’une présence française dans le Sahel !40 Aujourd’hui, le Sahel, c’est avant tout l’échec de la France, la chronique de son enlisement contesté par les pays concernés41. Depuis l’intervention au Mali, décidée par François Hollande en 2013, la France est très implantée militairement au Sahel. Mais le bilan est calamiteux : la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader et la présence des militaires français est décriée42. La France a perdu la confiance de ses alliés Touaregs43. « Tout le problème que pose Emmanuel Macron est là, dans la confusion de son lyrisme et la réalité de ses actes »44. Que restera-t-il de ce sommet à dimension fortement médiatique – présenté comme un « tournant » – si ce n’est une interrogation : sentiment anti-français ou sentiment anti-Françafrique ?45 Comment conclure sur un jeu de mots ? Manque de Pau : Jupiter se plante… une fois de plus !

Guillaume Berlat
20 janvier 2020

1 Jean Daspry, La diplomatie du fiasco des médiations françaises, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2019.
2 Guillaume Berlat, Un (e) mort de trop, un (e) mort pour rien !, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 novembre 2019.
3 Christophe Châtelot, Un nouveau cadre pour l’intervention au Sahel, Le Monde, 15 janvier 2020, p. 3
4 Ava Djamshidi, Le président cajole Bayrou, Le Parisien, 15 janvier 2020, p. 4.
5 Isabelle Lasserre (propos recueillis par), Général Desportes : « L’OTAN est une menace pour l’Europe », Le Figaro, 25-26 mai 2019, p. 20.
6 André Dumont, L’Afrique est mal partie, éditions du Seuil, 1962.
7 François de Labarre, La France démunie au Sahel, Paris Match, 16-22 janvier 2020, p. 29.
8 Alain Léauthier, Impossible mission au Sahel, Marianne, 17-23 janvier 2020, p. 29.
9 Régis Le Sommier (propos recueillis par), Général Pierre de Villiers : « Depuis 20 ans, on a perdu toutes les paix », Paris Match, 12-19 juin 2019.
10 Nathalie Guibert (propos recueillis par), Général François Lecointre : « La réussite n’est pas le nombre de djihadistes tués », Le Monde, 13 juillet 2019, p. 4.
11 https://www.asafrance.fr/item/intervention-du-general-bentegeat-les-interventions-militaires-de-la-france-sont-elles-encore-utiles-et-efficaces.html , 11 décembre 2019.
12 Guillaume Berlat, Sahel : périr ou partir ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 décembre 2019.
13 C.A., Les espoirs fous de Macron au Sahel, Le Canard enchaîné, 15 janvier 2020, p. 8.
14 Lancée le 1er août, 2014, Barkhane est une opération conduite par les armées françaises. Elle repose sur une approche stratégique fondée sur une logique de partenariat avec les principaux pays de la bande sahélo-saharienne (BSS) : Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina-Faso. Regroupés depuis le mois de février 2014 au sein d’un cadre institutionnel baptisé du nom de « G5 Sahel », ces pays ont décidé d’apporter une réponse régionale et coordonnée aux défis sécuritaires, ainsi qu’aux menaces que font peser sur eux les groupes armés terroristes (GAT). Dans ce cadre, ils ont manifesté leur volonté de conduire leur action aux côtés de la France considérée comme « un partenaire stratégique ayant toujours soutenu les pays du Sahel dans leurs actions de lutte contre le terrorisme ». Si Barkhane s’inscrit dans une nouvelle approche stratégique, elle se caractérise aussi par une logique de fusion et de partage des moyens qui, jusqu’alors étaient dévolus à des opérations distinctes (l’opération Serval au Mali, déclenchée en 2013 et l’opération Epervier au Tchad, déclenchée en 1986),

https://www.defense.gouv.fr/english/operations/actualites2/lancement-de-l-operation-barkhane
15 Piotr Smolar, En Libye, l’Europe prise de court par l’entrée en jeu des Russes et des Turcs, Le Monde, 12-13 janvier 2020, p. 4.
16 Jérôme Gautheret, L’Italie craint d’être encore marginalisée dans sa zone d’influence, Le Monde, 12-13 janvier 2020, p. 4.
17 Frédéric Bobin, En Libye, le cessez-le-feu illustre l’influence turco-russe, Le Monde, 14 janvier 2020, p. 4.
18 Christophe Châtelot, Au Sahel, Paris et ses alliés face à l’urgence djihadiste, Le Monde, 12-13 janvier 2020, p. 3.
19 Tanguy Berthemet, Macron convoque un sommet du G5 Sahel à Pau, Le Figaro, 13 janvier 2020, pp. 8-9.
20 Zoom Défense, Ministère des Armées, 10 janvier 2020.
21 Nathalie Guibert, Au Sahel, Le nouveau visage de « Barkhane », Le Monde, 14 janvier 2020, p. 4.
22 Tanguy Berthemet, Réuni à Pau, le G5 Sahel fixe un nouveau cadre pour l’opération « Barkhane », Le Figaro, 14 janvier 2020, p. 9.
23 « C’est symbolique, mais cela a son importance. On ne pouvait pas tolérer ces contre-vérités et ces fantasmes sur la présence des armés françaises au Sahel », assure un diplomate ! Nous allons pouvoir dormir en paix, nous ajoutons pour notre part.
24 Laurent Larcher, Les renforts et le « contre-feu » de la France pour le Sahel, La Croix, 15 janvier 2020, p. 10.
25 Son objectif sera de planifier, d’encadrer et de superviser les opérations « Barkhane », des éléments des armées des pays concernés, et pas seulement ceux mis à la disposition de de la force G5 Sahel.
26 Guy Konopnicki, Il y a 60 ans de Gaulle décolonise, Marianne, 17-23 janvier 2020, pp. 64 à 67.
27 Nicolas Barotte, « Reconstruire l’armée malienne, c’est réparer une voiture en roulant », Le Figaro, 13 janvier 2020, p. 9.
28 Tiébilé Dramé (ministre malien des Affaires étrangères) : « L’utilité de l’opération « Barkhane est indéniable », Le Figaro, 13 janvier 2020, p. 8.
29 Rémi Carayol, Ces chefs djihadistes que le Mali libère en catimini, www.mediapart.fr , 13 janvier 2020.
30 Jean-Mac Gonin, Sahel. Le Burkina Faso rongé par la violence (« L’armée burkinabé ne brille ni par sa présence ni par son efficacité : certains de ses hommes fuient au premier coup de feu »), Le Figaro Magazine, 17 janvier 2020, pp. 50 à 57.
31 Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Une guerre perdue. La France au Sahel, éditions JC Lattès, 2020.
32 Vincent Nouzille, Barkhane cherche un souffle nouveau, Le Figaro Magazine, 17 janvier 2020, pp. 58 et 60.
33 François-Xavier Bourmaud, Macron tente d’embrayer sur l’écologie, Le Figaro, 15 janvier 2020, p. 6.
34 Nicolas Barotte, Macron rend hommage à l’engagement des militaires, Le Figaro, 17 janvier 2020, p. 5.
35 Jean-Pierre Stroobants, Les vues de Trump pour l’OTAN au Moyen-Orient laissent perplexe, Le Monde, 15 janvier 2020, p. 3.
36 Piotr Smolar, Les alliés occidentaux en déni de séparation, Le Monde, 14 janvier 2020, p. 29.
37 Raphaël Stainville, Hypocrite, apocalyptique, hystérique. L’imposture Greta. Enquête sur le phénomène qui tétanise le monde et qui défie la raison. Le diable s’habille en Greta, Valeurs Actuelles, 16 janvier 2020, pp. 1, 20 à 31.
38 Éditorial, Paris face aux nouveaux défis du Djihad sahélien, Le Monde, 15 janvier 2020, p. 30.
39 Nicolas Barotte, Les impasses d’une opération armée, Le Figaro, 13 janvier 2020, p. 9.
40 Renaud Girard, Le Sahel demande à la France de rester, Le Figaro, 14 janvier 2020, p. 19.
41 La rédaction de mediapart, G5 Sahel : pourquoi l’engagement de la France est contesté, www.mediapart.fr , 15 janvier 2019.
42 René Backmann, Sahel : la priorité donnée à la solution militaire conduit à l’enlisement, www.mediapart.fr , 29 novembre 2019.
43 Rémi Carayol, Au Sahel, comment la France a perdu la confiance de ses alliés touaregs, www.mediapart.fr , 13 janvier 2020.
44 Ivan Rioufol, Pourquoi la démocratie française suffoque ?, Le Figaro, 10 janvier 2020, p. 21.
45 Les invités de Mediapart, Sommet de Pau : sentiment antifrançais ou sentiment anti-Françafrique ?, www.mediapart.fr , 12 janvier 2020.

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