Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

MENACES CONTRE L’IRAN, BRUITS DE GUERRE AU LIBAN ET GRAND BASCULEMENT…

Le 13 octobre dernier, Donald Trump a annoncé qu’il ne « certifierait » pas l’accord sur le nucléaire iranien. Il s’agissait, comme tous les 90 jours – selon la loi américaine – de valider auprès du Congrès cet accord international qui vise à empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique. Le 20 mai dernier, c’est-à-dire le jour même de la proclamation officielle du résultat de l’élection présidentielle iranienne, qui a vu une nouvelle victoire du réformateur Hassan Rohani – après un scrutin démocratique exemplaire -, Donald Trump avait appelé, depuis Riyad et devant une cinquantaine de pays sunnites (dont une majorité de dictatures), à isoler l’Iran « qui soutient et finance le terrorisme… ». Et pour que les choses sont bien claires, la Maison blanche a lancé conjointement une vaste campagne de presse internationale pour « appeler tous les pays du monde à s’opposer à la dictature iranienne ».

Sans surprise, Le Monde s’est ainsi empressé de publier le tract de Tom Bossert, conseiller à la sécurité intérieure de la Maison Blanche : « Les Etats-Unis continueront à isoler l’Iran et son allié le Hezbollah »1. Un grand morceau d’anthologie de l’Orwellisation des esprits : « le Hezbollah kidnappe des soldats et des civils, lance des roquettes sur des familles et des enfants israéliens, et prépare des attentats terroristes partout dans le monde ». Bigre ! Monsieur Tom Bossert semble ignorer qu’Israël et le Liban ne sont – toujours – pas en paix, que la Ligne bleue (frontière sud sous le contrôle des Nations unies) n’est toujours pas stabilisée, que le retrait israélien du sud-Liban en juillet 2000 n’a pas été complet puisque les soldats de Tel-Aviv occupent toujours le secteur stratégique des Fermes de Chebaa, afin de contrôler le réseau hydrographique du fleuve Litani et de pomper les nappes phréatiques de la région. Une vieille habitude israélienne !

PROPAGANDE ET VOL DE TERRES ARABLES

Parcourant la Ligne bleue de la prison de Khiam à la ville de Tyr, quelques jours après le retrait israélien, l’auteur de ces lignes s’étonnait de voir la succession d’une cinquantaine de trous énormes – grands comme des immeubles – déchirant la terre libanaise de cette région frontalière. Natif de Khiam, son chauffeur lui expliquait une histoire hallucinante qui – à notre connaissance – n’a jamais été publiée par personne : six mois avant le retrait, les autorités israéliennes ont déployé, sur la frontière du sud-Liban, une noria de pelleteuses et camions-bennes en action jour et nuit pour… voler la terre arable de ces régions, connue pour leur grande fertilité agricole !

A plusieurs reprises, prochetmoyen-orient.ch a rappelé une évidence, maintes fois confirmée par les évolutions du conflit sur le terrain : en s’engageant militairement en Syrie, le Hezbollah a sauvegardé l’intégrité territoriale et politique du Liban !

En investissant le jurd de Qoussair, les régions de Yabroud et Qalamoun durant l’été 2013, le Hezbollah a effectivement empêché Jabhat al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) et l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch) de s’emparer de la ville portuaire de Tripoli, dans le nord du Liban. Dans le sud du Pays du Cèdre, le Hezbollah a aussi empêché les hordes de criminels jihadistes de s’implanter durablement, notamment sur le plateau du Golan. Toujours prompts à crier au loup et à la menace terroriste, les Israéliens – pour leur part – livraient armes et matériels de communication aux katibas salafo-jihadistes et soignaient leurs blessés rapatriés vers les hôpitaux des villes du nord d’Israël !

On ne peut pas dire tout et faire n’importe quoi ! Voilà plusieurs décennies que Tel-Aviv s’oppose à la modernisation de l’armée nationale libanaise en empêchant – la France notamment – de lui livrer des matériels opérationnels. Et l’existence de l’aile armée du Hezbollah a toujours été justifiée, par une majorité de Libanais, pour pallier aux insuffisances d’une armée à laquelle Tel-Aviv et Washington interdisaient la livraison de blindés, d’hélicoptères et de missiles. Monsieur Tom Bossert devrait aussi savoir que – chaque jour que Dieu fait – l’armée de l’air et la marine de guerre israéliennes violent allègrement l’espace aérien du Liban et les eaux territoriales de sa Zone économique exclusive (ZEE). En ce moment même, Tel-Aviv cherche à annexer plusieurs « blocs » de la ZEE libanaise riches en gaz et pétrole !

Tout en déniant au Hezbollah le droit d’avoir une représentation parlementaire au sein de l’assemblée nationale libanaise2, Monsieur Tom Bossert l’accuse d’avoir assassiné l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri, rien de moins ! Précipitation, ignorance ou manque de maturité ? Peut-être tout à la fois… notre accusateur devrait faire preuve d’une certaine prudence et reprendre les conclusions des juges internationaux successifs qui ont eu à diriger l’enquête. La messe est loin d’être dite et de récentes découvertes contribuent à renforcer la thèse de l’implication de plusieurs services spéciaux occidentaux dans cet assassinat, dont ceux de Tel-Aviv !

Toujours est-il qu’en ce moment dans la région, le ton monte contre le Hezbollah qui avait infligé à l’armée israélienne une sérieuse déculottée durant l’été 2006. Tel-Aviv n’a toujours pas digéré cette humiliation politique et opérationnelle qui a fait voler en éclats le mythe de son invincibilité, ne cessant de répéter que l’heure de la revanche viendrait un jour ! A Beyrouth, les meilleurs analystes militaires craignent une nouvelle guerre déclenchée par Israël : « c’est toujours la même chose lorsque Tel-Aviv et Washington ne peuvent pas s’en prendre directement à Téhéran. Ils cherchent alors à fragiliser ses partenaires et alliés en Syrie et/ou au Liban. Chaque guerre contre notre pays a été précédée d’une campagne contre l’Iran. C’est un peu une loi de thermodynamique », explique un général libanais responsable du renseignement militaire.

Dans ce contexte, on comprend mieux l’étrange discours prononcé par le président libanais Michel Aoun lors de son passage à Paris fin septembre. Durant un bon quart d’heure, il s’était livré à une surprenante apologie du Syria Accountability Act américain3, accompagnée d’une série de critiques envers la Syrie. S’attribuant ainsi à lui seul, le mérite de la restauration de la souveraineté libanaise, Michel Aoun cherchait-il à envoyer un message d’apaisement aux Etats-Unis, à Israël et leurs satellites européens ? D’autres observateurs ont mis ce dérapage sur le compte d’une fatigue certaine et des injures du temps qui passe…

LE GRAND BASCULEMENT

Mais cette fois la campagne américaine tourne mal, parce que les Etats-Unis s’isolent ! Ils sont « plus seuls que jamais contre le peuple iranien », a lancé le président iranien Hassan Rohani dans une récente intervention télévisée. Donald Trump « n’a pas lu le droit international », a déclaré le président iranien : « Est-ce qu’un président peut seul annuler un accord multilatéral et international ? Apparemment, il ne sait pas que cet accord n’est pas un accord bilatéral entre l’Iran et les Etats-Unis ». Le président Hassan Rohani de conclure : « les déclarations [de Donald Trump] sont un tissu d’insultes et d’accusations sans fondements ».

Après la menace du président américain – et à l’unisson avec les responsables de l’AIEA4 – les pays signataires de l’accord sur le nucléaire iranien ont fait état de leurs inquiétudes. Moscou a dénoncé la stratégie d’un Donald Trump « très isolé sur ce dossier ». La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini a mis en garde contre la tentation de « démanteler un accord qui fonctionne et tient ses promesses ».

Dans un communiqué diplomatique mais ferme, la Première ministre britannique Theresa May, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron ont souligné qu’ils restaient « engagés » dans et par l’accord, appelant à sa « pleine application par toutes les parties ». Emmanuel Macron, envisageant de se rendre prochainement à Téhéran, est allé jusqu’à s’entretenir avec Hassan Rohani au téléphone, pour l’assurer de « l’attachement de la France » à l’accord de 2015.

Voici le communiqué diffusé vendredi soir dernier par l’Elysée : « nous restons fermement attachés au Plan d’action global commun et à sa mise en œuvre totale par toutes les Parties. La préservation du Plan d’action est dans notre intérêt de sécurité nationale partagé. L’accord nucléaire a été l’aboutissement de 13 années de diplomatie et a constitué une avancée majeure pour faire en sorte que le programme nucléaire iranien ne soit pas détourné à des fins militaires. Le Plan d’action global commun a été entériné à l’unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies dans la résolution 2231. L’Agence internationale de l’énergie atomique a confirmé de façon répétée, grâce à son programme de vérification et de suivi à long terme, que l’Iran se conformait au Plan d’action. Par conséquent, nous encourageons l’Administration et le Congrès américains à prendre en compte les implications que leur décision aurait pour la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés, avant de prendre toute mesure susceptible de porter atteinte au Plan d’action – par exemple la réimposition envers l’Iran de sanctions levées en vertu de l’accord. Tout en œuvrant pour préserver le Plan d’action, nous partageons des préoccupations quant au programme de missiles balistiques de l’Iran et à ses activités dans la région, qui affectent également nos intérêts de sécurité européens. Nous sommes prêts à prendre de nouvelles mesures adéquates pour traiter ces questions, en étroite coopération avec les États-Unis et tous les partenaires concernés. Nous attendons de l’Iran qu’il s’engage dans un dialogue constructif pour cesser les actions de déstabilisation et œuvrer en vue de solutions négociées. Nos gouvernements ont pris l’engagement de veiller au maintien du Plan d’action global commun. Indépendamment, nous devons faire en sorte que nos préoccupations collectives plus larges soient prises en compte. Nous avons demandé à nos ministres des affaires étrangères d’étudier avec les Etats-Unis les moyens d’avancer sur ces questions ».

Evénement considérable qui marque un grand basculement : pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, une décision américaine ne va pas s’imposer au monde entier ! Pour une fois, les intérêts américains ne dictent pas leur conduite aux européens ! Et le politologue Hervé Juvin nous fait remarquer qu’en France, on n’a pas suffisamment pris la mesure de ce « grand basculement : la Chine a développé des plateformes en yuans afin de s’émanciper des paiements en dollars.

Les Russes chiffrent désormais leurs exportations gazières et pétrolières en se passant du dollar, comme l’Iran, le Venezuela et d’autres pays comme l’Algérie qui pourraient aussi y venir… Ensuite, beaucoup de décideurs économiques de ces pays se portent acquéreurs d’or sur le marché chinois. En même temps, on sous-estime complètement le réseau d’alliances et de partenariats économiques, financiers et commerciaux que l’Iran a su tisser, non seulement avec la Turquie, mais avec d’autres grands pays du sud comme le Brésil, notamment ».

Hormis l’isolement grandissant des Etats-Unis, l’autre face de ce grand basculement réside dans la multiplication de convergences d’intérêts entre la Russie et la Chine. Cette convergence se traduit aussi sur le plan stratégique, avec ces derniers mois, la multiplication de manœuvres militaires conjointes entre les armées de terre, de l’air et les marines des deux pays.

A L’UNESCO AUSSI

Même basculement avec l’élection d’Audrey Azoulay à la tête de l’UNESCO. A ce sujet, on pourra lire attentivement dans ce numéro Guillaume Berlat, qui a suivi heure par heure le processus électoral avant d’en tirer quelques enseignements utiles pour la suite ! On ne va pas bouder son plaisir : qui aurait pu imaginer deux secondes voir le Qatar être en mesure de présider aux destinées de la vieille dame culturelle des Nations unies ? L’UNESCO n’est pas le PSG, et il ne suffit pas d’acheter quelques musées et des marques de haute couture de l’intelligence pour s’imposer comme une terre de grande culture capable de veiller aux patrimoines de l’humanité et à la diversité culturelle.

Accusant l’UNESCO d’avoir pris trop de décisions en faveur de la défense de la culture palestinienne, les Etats-Unis et Israël ont décidé de quitter l’organisation. Là encore, bonne nouvelle, très bonne nouvelle qui permet d’y voir enfin plus clair… entre les marchands de soupes qui considèrent les cultures comme des savonnettes et des boîtes de sardines et ceux qui estiment que les productions culturelles ne peuvent être soumises aux seules lois du marché, comme les ressources naturelles et les produits manufacturés.

Bien-sûr, ajoute Guillaume Berlat, ensuite il faudra assumer cette vision politique ô combien honorable, mais surtout, mettre sur la table les moyens sonnants et trébuchants permettant de la mettre en œuvre ! Dans tous les cas de figure, ces évolutions sont positives, parce que symptomatiques de l’évolution d’un monde moins unilatéral, moins soumis à l’hyperpuissance d’un seul pays. Ces évolutions, ces différentes faces du Grand basculement constituent autant d’opportunités pour – peut-être – le retour d’une certaine idée de la France.

UNE CERTAINE IDEE DE LA FRANCE

Dans son excellent article qui fait la une de la dernière livraison du Monde diplomatique, l’ancien ambassadeur de France en Russie Jean de Gliniasty5 note que le président Emmanuel Macron aurait pris quelque distance avec l’école néo-conservatrice française qui a fait main basse sur le Quai d’Orsay depuis 15 ans, soulignant à nouveau la singularité de la position française, baptisée « gaullo-mitterrandienne ».

Relevant que « les élites hexagonales, de plus en plus formées selon des modèles homogènes de type euro-américain ( en vertu du processus de Bologne notamment ), pensent de façon « globalisée » plutôt que selon des préoccupations nationales ». Cette déviation « idéologique » de notre diplomatie, qui nous a conduit à nous tromper lourdement sur des dossiers aussi stratégiques que ceux des crises de Syrie et d’Ukraine notamment, nous fait ignorer la pesanteur de l’histoire, la diplomatie faisant alors l’économie d’une analyse objective des rapports de forces. « Le résultat a été catastrophique partout », note encore Jean de Gliniasty avant d’ajouter : « paradoxe ! Avec un effet retard d’une dizaine d’années et après s’être opposée à l’intervention en Irak en 2003, la France chevauche les valeurs néoconservatrices américaines. Autre paradoxe : c’est au moment où le monde multipolaire, appelé en son temps de ses vœux par la France gaullo-mitterrandienne, est en passe d’advenir que Paris se montre incapable d’en affronter les complexités et les dangers ».

 
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En définitive, le retour à une diplomatie incarnant nos souveraineté et indépendance nationales n’est possible que si la tension avec la Russie s’apaise sur le Vieux continent. « Une conférence sur la paix et la sécurité en Europe pour refonder l’accord d’Helsinki de 1975, mis à mal par les uns et les autres depuis la chute de l’empire soviétique (Kosovo, extension de l’OTAN, Crimée, etc.), pourrait constituer une approche prometteuse », conclut l’ambassadeur. Il serait aussi peut-être temps – comme prochetmoyen-orient.ch le préconise depuis plusieurs années – d’adopter une position plus pragmatique sur le dossier de la guerre civilo-globale de Syrie, notamment en rouvrant l’ambassade de France à Damas, fermée par Alain Juppé en mars 2012.

Richard Labévière
16 octobre 2017

1 Le Monde, 10 octobre 2017.
2 Avec 13 députés, le Hezbollah constitue avec Amal et ses alliés la deuxième force politique de l’assemblée nationale libanaise.
3 La Loi sur la responsabilité en Syrie et la restauration de la souveraineté libanaise ( SALSRA ) est un projet de loi du Congrès des États-Unis adopté le 12 décembre 2003. L’objectif est de mettre fin à ce que les États-Unis considèrent comme un soutien syrien au terrorisme, de mettre fin à la présence syrienne au Liban, en vigueur depuis la fin de la guerre civile libanaise en 1990, de cesser l’importation illégale de pétrole iraquien par la Syrie et de mettre fin aux envois de matériels militaires aux forces anti-américaines en Irak.
4 L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est une organisation internationale qui travaille sous l’égide de l’ONU. Elle rend un rapport annuel à l’Assemblée générale des Nations unies et à chaque fois qu’elle est saisie par le Conseil de sécurité. Fondée en 1957 et basée à Vienne (Autriche), elle s’efforce de promouvoir les usages pacifiques de l’énergie nucléaire et à limiter le développement de ses applications militaires.
5 Auteur de La Diplomatie au péril des « valeurs ». Editions l’Inventaire, 2017.

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