Observatoire Géostratégique

numéro 231 / 20 mai 2019

MONDIALISATION HEUREUSE, BALKANISATION FURIEUSE !

Comme l’année dernière, une partie de la rédaction de prochetmoyen-orient.ch prend la mer, ce lundi à Djibouti pour un mois en océan Indien. Malgré cette mission de terrain maritime, votre magazine poursuit sa publication régulière, mais il se pourrait que quelques rubriques subissent creux de vagues, vents contraire et confrontations avec de probables pirates. D’ores et déjà nous vous prions de nous en excuser. Comme l’écrivait Michelet, « la mer est notre avenir », mais celui-ci peut être imprévisible. Votre magazine reprendra son rythme de croisière à la mi-avril. Merci de vous compréhension, bonne lecture, bonne semaine et bon vent…
 

 

MONDIALISATION HEUREUSE, BALKANISATION FURIEUSE !

Dans la bonne société parisienne – La Caste, si bien décrite et dépeinte par Laurent Mauduit -, il est de bon ton de tirer à boulets rouges sur le magnat de l’immobilier new-yorkais, l’homme à la mèche blonde, le président aux tweets ravageurs. Et cela, pour la simple et bonne raison que Donald Trump n’est pas issu du système comme l’était sa concurrente malheureuse, Hillary Rodham Clinton. Nous avons pu mesurer les immenses talents diplomatiques de cette Dame lorsqu’elle fut secrétaire d’état. Tout ce que fait et dit le 45ème président des États-Unis est frappé d’une sorte de fatwa par nos intello-bobos à la dent aussi dure pour lui qu’elle est peu acérée pour les membres de leur mafia ! Par nature, tout ce qu’il propose est frappé au sceau de l’infâmie même s’il peut arriver qu’il fasse preuve de bon sens. Comme nous le rappelle injustement, René Descartes, le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. À voir, les bourdes jupitériennes à répétition, on pourrait croire qu’intelligence au-dessus de la moyenne ne rime pas nécessairement avec bon sens hors-norme.

S’il y a bien un sujet sur lequel Donald Trump a mis le doigt sur un véritable problème qui affecte les relations internationales, c’est bien celui des ravages d’une mondialisation échevelée sans règles qui affecte durablement le commerce international. On en mesure les conséquences néfastes quotidiennement. Cette réflexion doit nous conduire de la fable de la mondialisation heureuse à la réalité de la mondialisation malheureuse. Veut-on véritablement tirer les conséquences de cette révolution copernicienne ? Dans l’affirmative, comment envisage-t-on de s’adapter à cette nouvelle donne des relations internationales de manière réaliste ? Toutes ces questions méritent d’être posées sans tabou pour éviter de recommencer les erreurs fatales d’un passé encore récent. Car, à la faveur de cette révolution, l’Europe en général1 et la France en particulier disparaissent lentement mais sûrement de la scène internationale piégée par des concepts qu’elles n’ont pas su contrôler efficacement. Vont-elles saisir l’occasion qui leur est fournie par le président américain d’inventer leur avenir ?

LA FABLE DE LA MONDIALISATION HEUREUSE

Avec la chute du mur de Berlin et l’espérance d’une fin de l’Histoire, le concept de mondialisation, venu de la nuit des temps s’impose pour soigner les maux du XXIe siècle.

Un concept du XXe siècle venu du IIe siècle avant Jésus Christ

Le peuple à la destinée manifeste. Comment appréhender cette rupture avec le monde d’hier et sa définition conceptuelle venue de la généreuse Amérique ?

« Avant, les évènements qui se déroulaient dans le monde n’étaient pas liés entre eux. Depuis, ils sont tous dépendants les uns des autres. » La constatation est banale, hormis le fait que celui qui la formule, Polybe, vivait au IIe siècle avant J.-C. ! Venu, comme souvent, du monde anglo-saxon, le concept de « mondialisation » pour les Français, de « globalization » pour les anglo-saxons s’impose après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS. Pourquoi cette force d’attraction ? Parce qu’il est porteur d’une utopie à laquelle aucun État ne peut résister : une construction politique, économique, financière, sociale, culturelle et métaphysique conduisant à un monde nouveau, merveilleux, joyeux. Une sorte de meilleur des mondes à la Aldous Huxley revu et visité à la sauce libérale. Une sorte de tsunami planétaire auquel rien ne résiste et qui laisse inexorablement derrière lui les dépouilles des États, des frontières, des peuples, des souverainetés, des cultures, des langues, des histoires et des géographies. C’est le temps béni de la fin du monde d’hier cher à Stefan Zweig qui laisse la place au monde de demain de Joe Star. C’est le temps béni du nouveau monde d’Emmanuel Macron qui prend le pas sur l’ancien monde moribond.

L’alpha et l’oméga du nouveau monde. C’est l’époque des concepts qui fleurissent dans les « think tanks » américains (ces boîtes à idée où l’on penserait « out of the box ») comme celui de le « fin de l’Histoire »2 (Francis Fukuyama), de « monde plat » (le monde est devenu plat ; sans frontières commerciales ni politiques, sous le double effet de la globalisation et de la révolution numérique)3, de « village planétaire »4, de l’abolition des frontières, de la fin des passions… La mondialisation se transforme en quelque sorte en « martingale » pour les dirigeants politiques5. Surtout, la mondialisation se transforme en remède miracle pour guérir tous les maux de la terre. Elle devient l’universelle panacée. Ainsi, on tourne la page d’une histoire révolue pour entrer de plain-pied dans un futur radieux. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Insensiblement, nous passons d’un monde bipolaire menacé par l’apocalypse nucléaire aux bienfaits d’un monde unipolaire placé sous les auspices de la bienveillante Amérique disposée, dans sa grande magnificence et dans son immense munificence, à dispenser aux quatre coins de la planète les bienfaits du peuple à la destinée manifeste. Alléluia, s’époumonent les officiants et les fidèles de la nouvelle église mondialiste.

Un graal miraculeux pour soigner les maux du XXIe siècle

Comment peut-on définir simplement ce concept tant en termes de science économique qu’en termes institutionnels et politiques ?

En termes de science économique, la mondialisation est un processus se caractérisant par l’extension progressive des échanges de biens, de services et de capitaux, par la mise en relation des différentes parties du monde ainsi que par l’organisation de la production à l’échelle du monde. Elle est censée ne plus laisser personne au bord du chemin. En termes de sciences humaines, et cela depuis le début des années 1990, la « mondialisation » désigne une nouvelle phase dans l’intégration planétaire des phénomènes économiques, financiers, écologiques et culturels. La globalisation fut longtemps considérée comme la phase la plus avancée de l’internationalisation, de l’intégration économique. Ce facteur d’accélération des échanges contribue à l’interdépendance des pays, à travers la libre circulation des biens, des services, des capitaux, des hommes, des idées, de la technologie et des biens culturels. De facto, la notion et le concept de globalisation sont devenus un phénomène plus ample, à savoir le fait de globaliser : penser, percevoir, concevoir et agir dans une perspective d’ensemble (Cf. la globalisation industrielle, commerciale, financière). Néanmoins, la globalisation est aussi politique et culturelle. Elle recouvre un champ d’intervention qui intègre le traitement des problèmes tels que l’environnement6, le terrorisme, les conflits religieux, la lutte contre le crime organisé, les narcotrafiquants, le trafic d’organes, la cybersécurité…7 Personne n’échappe désormais aux fourches caudines de la globalisation.

En termes institutionnels, elle se traduit par une levée des obstacles de toute nature à la libre circulation des biens, des marchandises, des services et, parfois, des hommes. L’Organisation mondiale du commerce (OMC avec son organe de règlement des différends), à l’échelon universel et l’Union européenne (UE avec ses différentes procédures destinées à lutter contre la concurrence déloyale et autres subventions étatiques) au niveau régional en ont été les meilleurs promoteurs au cours des dernières décennies. Elle est complétée par un tissu dense d’accords commerciaux, surnommés accords de libre-échange destinés à traduire en termes concrets la mondialisation et tous ses bienfaits pour tous les citoyens du monde qu’ils soient riches ou pauvres. Sur le plan du commerce international, le General Agreement on Tarifs and Trade (GATT) a quant à lui vu le jour en 1948, quand 23 pays ont signé le protocole d’accord sur les réductions tarifaires. En 1994, alors que le GATT comprenait 116 pays, le nom du GATT fut modifié pour prendre celui d’Organisation mondiale du Commerce (OMC) dont le siège se trouve à Genève.

Le multilatéralisme vise le libre-échange, la croissance de la production mondiale et l’accroissement de l’interdépendance entre pays. Il vise à inclure l’ensemble des pays de la planète. Il va de soi que ce cadre de négociations est plus exigeant ; il est plus difficile de s’entendre entre 120 pays qu’entre deux. Ces accords ont pour acronyme CETA (accord commercial entre le Canada et l’Union européenne), ALENA (accord instituant une zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique), TTIP (entre les États-Unis et l’Union européenne) ou le futur JEFTA (entre le Japon et l’Union européenne) …

En termes politiques, la mondialisation a le visage de la liberté et de la démocratie. Aujourd’hui, on dirait qu’il s’agit d’une variante du monde des bisounours. Un examen attentif montre que ce phénomène, comme tant d’autres dans l’histoire ancienne et contemporaine des relations internationales, n’est ni linéaire ni irréversible. On pourrait le qualifier de théorie des dominos à l’envers. La théorie des dominos est une théorie géopolitique américaine énoncée au XXᵉ siècle, selon laquelle le basculement idéologique d’un pays en faveur du communisme serait suivi du même changement dans les pays voisins selon un effet domino. Ce volet politique de la mondialisation heureuse a connu plusieurs avatars au cours des dernières années. Au début des années 2000, les Américains ont imaginé leur grand plan de Grand Moyen-Orient, vaste opération de démocratisation de la région intervenant soit de manière concertée, soit de manière imposée (Cf. la guerre en Irak de 2003 qui a abouti à la chute de Saddam Hussein). Au début des années 2010, les Occidentaux (France en tête de liste) se sont bercés de l’illusion (de l’utopie, de la farce) des « printemps arabes » qui allaient balayer tous les tyrans et autres autocrates de la zone et installer démocratie laïque et économie de marché en un tournemain. La vacuité du discours révèle une autre forme d’exploit : la méconnaissance grave de la région et de son histoire. On connait que trop bien la suite avec le chaos généralisé instauré en Irak dans la suite de la guerre de 2003 (émergence de l’EEIL à cheval sur l’Irak et la Syrie) et l’avènement des « hivers islamistes » (chaos en Libye, en Syrie, au Yémen…).

L’Histoire reste mouvante et ouverte sur l’incertain. « Les cours de l’histoire n’est pas étale… il peut aussi s’inverser et il arrive trop souvent qu’il se brise »8. Au début du XXe siècle, c’était déjà la mondialisation. Au début du XXIe siècle, c’est déjà la démondialisation. Mais, la roue tourne. Serait-ce le temps de la mondialisation excessive et d’un retour de bâton ?

LA RÉALITÉ DE LA MONDIALISATION MALHEUREUSE

« En devenant financière, la mondialisation crée de l’instabilité et des inégalités »9. Et, c’est le moins que l’on puisse dire à la lumière des heurts et malheurs de la mondialisation heureuse au cours de la dernière décennie, et plus encore, au cours des deux dernières années. Colère des peuples qui se conjugue avec un phénomène de rejet de la mondialisation par Donald Trump.

La colère des peuples contre l’ensauvagement de la mondialisation

Rien ne va plus. « Le meilleur des mondes n’est que le moins mauvais » (Vladimir Jankélévitch). Les signes de craquement et de rupture dans l’édifice de la mondialisation sont aussi nombreux qu’inquiétants. En effet, depuis 2008, les crises financières se succèdent à un rythme élevé sans que les dirigeants ne semblent avoir barre sur un phénomène qui les dépasse « tant les mouvements de capitaux font la loi »10. L’ex-patron du FMI, Jacques de Larosière s’inquiète des effets négatifs de la globalisation des échanges. A l’occasion du « Brexit », certains prédisent une nouvelle crise, estimant qu’il y a toutes les raisons d’être inquiet ?11 La Grèce peine à se relever. Espagne et Portugal sont montrés du doigt pour l’importance de leurs déficits. Ces deux pays relèvent le défi budgétaire au prix d’une casse sociale importante. Le moins que l’on puisse dire est que la crise financière de 2008 a changé le monde12. S’en est-il définitivement remis ou s’agit-il d’une simple rémission temporaire qui conduira à de lourdes récidives ? L’Italie rue dans les brancards.

Le monde se cabre. Si la mondialisation a réduit les inégalités entre les nations, elle n’a pas eu le même effet au sein même des nations. L’ouverture des frontières des pays émergents à bas salaires et la pression à la concurrence qui l’a accompagnée ont provoqué une modération de l’inflation dans les pays industrialisés13. Ne dit-on pas que l’Europe est devenue le continent malade de la mondialisation faute d’avoir adopté les protections nécessaires en lieu et place d’ouvrir ses frontières aux quatre vents ! Le désordre mondial renvoie avant tout à des causes structurelles, en particulier à une raison éthique qui peut se résumer ainsi : « Qu’est-ce que la mondialisation compétitive et guerrière si ce n’est l’expression du délitement des consciences ? […] Cependant, la pire des mondialisations est selon moi celle qui clone les esprits, les standardise et instaure une monoculture terriblement préjudiciable à l’évolution et à la pérennité »14. Imposer sa langue sa culture, c’est imposer sa pensée. La mondialisation est plus subie involontairement que concertée et acceptée volontairement. Aujourd’hui, elle est rejetée en Allemagne (Bavière, Hesse avec la poussée des Verts et de l’AFD), au Brésil (élection de Jair Bolsonaro), en Espagne (avec la poussée de VOX).

Le rejet continental de la mondialisation. Se multipliant au des derniers mois, ces manifestations de rejet de la mondialisation (elles ne sont plus seulement le fait d’altermondialistes agités) prennent différentes formes qui la rendent moins attractives dans un monde où la perception compte autant que la réalité. Les damnés de la mondialisation, qui sont de plus en plus nombreux au Nord et au Sud de la planète, ne souhaitent pas en devenir les idiots utiles. Ils déclinent à l’envi les travers de cette « mondialisation de l’indifférence » (Pape François). Tour à tour, et d’une manière générale, ils dénoncent « la mondialisation de la criminalité » particulièrement documentés par un expert dans trois de ses dimensions : crise de 200815, dérives du capitalisme16 et guerre financière17 ; la mondialisation des ravages écologiques, essentiellement dans les pays du Sud ; plus grave encore pour leur sécurité, la mondialisation du terrorisme18… toutes choses qui débouchent sur la mondialisation du chaos. En un mot, la mondialisation ne fait plus rêver. Elle donnerait plutôt des cauchemars à ceux qui la subissent de plein fouet qu’à de doux rêves d’enfant. Le libéralisme débridé s’attaque aujourd’hui aux classes moyennes qui n’en peuvent mais19… si ce n’est se retourner vers les partis dits populistes. La mondialisation s’est faite sur leur dos20. En France, la « crise des gilets jaunes » en est en partie l’illustration.

Les doutes américains sur les bienfaits de la mondialisation. Fait inédit, la critique vient désormais des États-Unis ! Comme un certain nombre de ses compatriotes, le milliardaire, Donald Trump, candidat républicain à la présidentielle de novembre 2017, récuse la mondialisation. Le débat qui agite les États-Unis, et qui ne saurait tarder à bouleverser la France selon la loi qui veut que toute innovation (merveilleuse ou affligeante) finit forcément par traverser l’Atlantique, c’est désormais celui des dividendes de la mondialisation pour les pays industrialisés. Sur le vieux continent, « l’Union européenne doit cesser d’être l’idiot utile de la mondialisation. Il en va de sa survie politique »21. Pour ce qui est du TAFTA, les citoyens européens sont de plus en plus nombreux à dénoncer « un traité supposé porter en germe le pire de la mondialisation : le nivellement des normes par le bas ; les destructions d’emplois, les fermetures d’usines »22. Plus récemment encore, « Le vote ‘ Brexit ‘ dépasse l’argumentaire rationnel. Il est affectif, il obéit à un besoin de patrie renouvelé, au malaise généré par la mondialisation des échanges, à un mal-être identitaire de ceux qu’elle malmène dans leur propre pays »23. Élection après élection, le rejet de la mondialisation se traduit par celui d’une Europe ouverte aux quatre vents mais qui ne sait pas se protéger des prédateurs dans un monde sans maîtres et sans règles si ce n’est celles des GAFAM. Rejet de l’Europe qui trouve sa meilleure expression dans le vote dédaigneusement qualifié de « populiste » ; Allemagne, Autriche, Hongrie, Italie, Pologne, Slovénie, Espagne… Et la contagion touche aussi l’Amérique du nord (Donald Trump) et du sud (Brésil avec Jair Bolsanoro24) sans parler des autres continents : Philippines, Turquie, Russie… Y compris au Forum économique mondial de Davos, à la faveur du vent populiste, le doute s’instille25. Les Chinois tiennent le haut du pavé en l’absence des Américains.

Le rejet de la mondialisation par Donald Trump au nom de « l’America First »

Faire ce que l’on a promis. Fait inconcevable en d’autres temps, après son élection à la présidence des États-Unis, Donald Trump commence à faire ce qu’il avait dit et cela au grand dam de ses partenaires occidentaux et de son rival chinois. Il met à bas le système que l’Amérique avait porté sur les fonts baptismaux après la fin de la deuxième guerre mondiale. Multilatéralisme et libéralisme, qui en constituaient les clés de voûte, sont désormais voués aux gémonies. Le monde d’hier est rejeté par le pourfendeur du multilatéralisme. Place au nouveau monde régi par de nouvelles règles, qui ressemblent à s’y méprendre au chacun pour soi et au monde d’hier. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées sauf lorsqu’il s’agit de punir le boucher de Bagdad ou quelques terroristes. On les élimine, de manière ciblée, grâce à quelques drones ou autres joujoux du même acabit qui pratiquent la guerre à distance, la guerre propre pour soi et un peu moins pour les autres (Cf. celle du Yémen pour laquelle Washington prête main forte au prince MBS, l’homme formé chez monsieur bricolage comme nous avons pu nous en apercevoir avec la disparition dans les locaux du consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul du journaliste opposant du nom de Jamal Kashoggi).

La méthode Trump mise en musique. Des gouvernants comme Donald Trump sont tentés de fermer les frontières pour mieux protéger l’Amérique contre tous les prédateurs étrangers (États étrangers comme la Chine avec laquelle il s’est lancé dans un bras de fer de longue durée, entreprises étrangères accusées d’enlever le pain de la bouche des ouvriers américains, migrants parfois assimilés à des terroristes…). Et le président américain ne dédaigne pas à l’usage de la manière forte pour imposer son slogan de campagne : « America First ». Ce « new deal » prend différentes formes : remise systématique de tous les accords commerciaux conclus par Washington dans les temps anciens (en particulier l’ALENA avec le Canada et le Mexique comme ceci a été indiqué plus haut26) ; application stricte de la règle de l’extraterritorialité de la loi américaine à toutes les entreprises étrangères (allemandes, françaises…) ayant violé de près ou de loin le droit américain qui sont frappées de lourdes pénalités, et cela sans que cela n’entraîne de réactions européennes basées sur le principe de réciprocité27 ; remise en question de la gouvernance du commerce international28 ; remise en cause de l’impartialité de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) basée à Genève et de son organisme de règlement des différends (ORD)29 supposé faire le jeu de la Chine au détriment de l’Amérique, OMC qui se trouve aujourd’hui proche de la paralysie30 dans une situation de grande pagaille31…. En définitive, Donald Trump veut-il aller jusqu’à la guerre avec la Chine32, lui qui est le premier dirigeant occidental à dénoncer les stratégies chinoises de pillage technologique et d’intimidation des investisseurs occidentaux en Chine33. Il alterne le bâton et la carotte.

Tout n’est pas à jeter chez Donald Trump. En dernière analyse, l’on peut dire que Donald Trump utilise une mauvaise méthode pour défendre une juste cause34, celle d’un commerce juste et équitable basé sur un minimum de réciprocité. L’Union européenne, si prompte à tout normaliser sur le plan intérieur, serait bien inspirée d’en faire autant sur le plan extérieur, en particulier vis-à-vis de la Chine qui pille ses ressources technologiques et viole les règles élémentaires du commerce international édictée par l’OMC, organisation dont elle membre35. Et, les chantiers de réflexion, puis d’action ne manquent pas si l’Europe veut sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve aujourd’hui, elle qui évolué dans un écheveau embrouillé de vérités, de demi-vérités et de mensonges sur ses maux profonds. Les accords de libre-échange, modèle ancien monde, ne préparent-ils pas les prochaines crises ?36 Il faut être conscient que bien des orientations prises par le 45ème président des États-Unis ne seront pas abandonnées à l’avenir quel que soit le futur titulaire de la Maison Blanche tant il s’agit de forces profondes ancrées dans la société américaine37. En dernière analyse, les économistes s’interrogent sur les effets, réels ou supposés, de la mondialisation du rôle de la Chine38.

MENACES D’UNE ÉCONOMIE MONDIALE « DÉSYNCHRONISÉE »39

Il y a pénurie de tout sauf de ridicule. Le centre de gravité économique du monde bascule vers l’Asie. Comme toujours depuis un siècle, la France, l’Union européenne et l’Occident jouent leur avenir sur leur aptitude à réussir dans cette nouvelle mondialisation qui effraie les peuples. Si l’on restreint le champ de notre réflexion à notre pays, la question de la mondialisation/démondialisation n’est pas anodine. C’est qu’en toutes choses, « toute idée a priori rationnelle est vite contaminée par les délires les plus dangereux »40. La France ne serait-elle pas devenue, à l’insu de son plein gré, « une vague province du monde, un lieu de villégiature muséale définitivement sorti de l’histoire et sans prise sur elle. L’histoire est à nos portes. Ses fracas retentissent autour de nous et nous n’y prenons pas notre part » ?41 La problématique française est ainsi parfaitement résumée. Elle est la conséquence d’un constat d’évidence : la France n’a plus de projet d’avenir. Qu’attend-elle pour se défaire de ses chimères par paresse de l’esprit ? Nous ne trouvons nulle trace de la moindre autocritique des méfaits d’une mondialisation échevelée sur l’économie française alors que nous assistons à la « fin du doux commerce »42. La mondialisation n’est plus heureuse, elle devient l’instrument du conflit43.

 
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Comme le rappelle utilement Karl von Clausewitz : « Dans la guerre tout est simple, mais le plus simple est difficile ». Ce qui rend les choses encore plus compliquées, c’est que les guerres ont cette caractéristique que, jusqu’à la veille du déclenchement des hostilités, personne ne se rend à l’évidence de leur invulnérabilité. L’obstination, le cynisme et la bêtise se mêlent dans un cocktail si bien décrit par le diplomate-écrivain, Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu. La guerre commerciale dans laquelle s’est lancé Donald Trump n’échappe pas à la règle. Semaine après semaine, la surenchère entre les États-Unis et la Chine prend de l’ampleur (Cf. affaire Huawei)44. Que peut et doit faire l’Union européenne pour faire d’un mal un bien ? Pour l’instant, si peu de choses concrètes et efficaces visibles pour le commun des mortels dans un environnement marqué par les frottements explosifs entre mondialisation et nationalisme. Si ce n’est s’opposer à la fusion entre Alsthom et Siemens au nom d’un juridisme décalé45. Les réalités sont têtues, soulevant toujours les mêmes questions. C’est pourquoi, la morale de cette fable revient sans conteste à Régis Debray lorsqu’il déclare : « La mondialisation heureuse, c’est à l’arrivée une balkanisation furieuse ».

Guillaume Berlat
11 mars 2019

1 Cécile Ducourtieux, Commerce : l’Europe veut gagner du temps face aux États-Unis, Le Monde, Économie & Entreprise, 20-21 janvier 2019, p. 4.
2 Francis Fukuyama, La fin de l’histoire, Folioactuel, 2004.
3 Thomas Friedman, La terre est plate : brève histoire du XXIe siècle, Saint-Simon, 2006.
4 William Shawcross, Le village planétaire, Stock, 1994.
5 Christian Makarian Le bûcher de la mondialisation, L’Express, n° 3382, 27 avril-3 mai 2016, p.33.
6 Philippe Escande, La mondialisation bonne pour la planète, le Monde, Économie & Entreprise, 4 décembre 2018, p. 1.
7 Miguel da Costa, France Angola. Une diplomatie dynamique, Alexandrines, 2018, p. 9.
8 Henry Cuny, Arménie : l’âme d’un peuple, éditions Sigest, 2016, p. 47.
9 Jean-Marc Vittori, « Les Échos », un siècle de mondialisation, Les Échos, Spécial 110 ans, 12-13 octobre 2018, p. 2.
10 Jacques de Larosière, entretien avec Marie Charrel, « Les mouvements de capitaux font la loi », Le Monde, Économie et entreprises, 15-16-17 mai 2016, p. 3.
11 Marie Charrel, Va-t-on revivre la crise de 2008 ?, Le Monde, Économie & Entreprise, 9 juillet 2016, p. 3.
12 Marie Charrel, Comment la crise de 2008 a changé le monde ?, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 octobre 2018, p. 1.
13 Jacques de Larosière, Cinquante ans de crises financières, Odile Jacob, 2016.
14 Pierre Rabhi, Conscience et environnement. La symphonie de la vie, Les éditions du Relié, 2006.
15 Jean-François Gayraud, La grande fraude : crime, subprimes et crises financières, Odile Jacob, 2011.
16 Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel : crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence, Odile Jacob, 2014.
17 Jean-François Gayraud, L’art de la guerre financière, Odile Jacob, 2016.
18 Richard Labévière, Terrorisme et mondialisation : crise ou normalité ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 mai 2016.
19 François Darras, Comment le néo-libéralisme détruit les classes moyennes, Marianne, 28 septembre – 4 octobre 2018, pp. 8 à 11.
20 Natacha Polony, La grande trahison, Marianne, 28 septembre – 4 octobre 2018, p. 3.
21 Renaud Girard, Pour un protectionnisme européen raisonné, Le Figaro, 3 mai 2016, p. 17.
22 Cécile Ducourtieux, Traité transatlantique : « Tu veux ou tu veux pas ? », Le Monde, 8-9 mai 2016, p. 23.
23 Alain Frachon, Brexit et plombier polonais, Le Monde, 17 juin 2016, p. 26.
24 Lamia Oualalou, Brésil. La Samba de l’extrême droite, Marianne, 26 octobre – 1er novembre 2018, pp. 30 à 34.
25 J.-M. Th., À Davos, le capitalisme en descente, Le Canard enchaîné, 30 janvier 2019, p. 8.
26 Arnaud Leparmentier, Commerce : un nouvel accord remplace l’ALENA, Le Monde, Économie & Entreprise, 2 octobre 2018, p. 4.
27 Arnaud Leparmentier, Pascal Lamy appelle à une extraterritorialité européenne, Le Monde, Économie & Entreprise, 24 octobre 2018, p. 4.
28 Jean-Pierre Robin, Trump a-t-il pour objectif d’affaiblir l’économie mondiale, Le Figaro, 29-30 septembre 2018, p. 17.
29 Marie de Vergès, Le gendarme OMC au bord de la paralysie, Le Monde, Économie & Entreprise, 30 septembre – 1er octobre 2018, p. 6.
30 Pascal Lamy, À qui Trump joue-t-il ? Le Monde, Économie & Entreprise, 15-16 avril 2018, p. 6.
31 Marie de Vergès, Pagaille à l’Organisation mondiale du commerce, Le Monde, Économie & Entreprise, 6 juillet 2018, p. 2.
32 Jean-François Billeter, Chine trois fois muette, Allia, 2019.
33 Renaud Girard, Trump veut aller jusqu’au bout sur la Chine, Le Figaro, 25 septembre 2018, p. 17.
34 Yannick Mireur, Donald Trump utilise une mauvaise méthode pour une juste cause, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 juillet 2018, p. 7.
35 Renaud Girard, Trump et XI vont s’entendre sur notre dos, Le Figaro, 22 janvier 2019, p. 17.
36 Collectif, Les accords de libre-échange préparent la prochaine crise, Le Monde, Économie & Entreprise, 3 octobre 2018, p. 7.
37 Alexandra de Hoop Scheffer, Le trumpisme continuera après Trump, Le Monde, Idées, 27 octobre 2018, p. 6.
38 Sophie Boisseau du Rocher/Emmanuel Dubois de Prisque, La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation, Odile Jacob, 2019.
39 Martine Orange, Les menaces d’une économie mondiale « désynchronisée », www.mediapart.fr , 28 octobre 2018.
40 Philippe Moreau Defarges, La tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècles), Odile Jacob, 2018.
41 Natacha Polony, Une piètre idée de la France, Marianne, 19-25 octobre 2018, p. 3.
42
43 Dossier, La fin du « doux commerce », Le Monde, Idées, 10-11 février 2019, pp. 6-7.
44 Stéphane Lauer, OMC : la guerre aura bien lieu, Le Monde, 25 septembre 2018, p. 21.
45 Pascal Salin, Alstom, Siemens et l’erreur conceptuelle du « droit de la concurrence », Le Monde, Économie & Entreprise, 22 janvier 2019, p. 7.

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