Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

MONDIALISATION : UN DISCOURS DE LA METHODE…

« Pour tromper le monde, ressemblez au monde » (William Shakespeare, Macbeth). Mais, à quoi ressemble le monde en cette fin d’année 2019 ? La réponse à cette délicate question est loin d’être aisée tant le monde d’aujourd’hui est aussi complexe qu’imprévisible. Manifestement, notre élite germanopratine, qui prolifère dans les cabinets (pas les lieux d’aisance) ministériels, n’a en pas la moindre idée pas plus qu’elle n’en a sur ce que pourraient être les contours du monde de demain. Il n’est qu’à voir, par exemple, comment elle est prise de court par les derniers rebondissements du feuilleton qui a pour nom « Brexit » et par la « tectonique des peuples ». En effet, le court-termisme et le présentisme, conjugués à la politique de l’essuie-glaces (un évènement chasse l’autre) sont les maladies chroniques des politiques qui ont le nez vissé sur le guidon d’un vélo qui avance dans une direction inconnue.

Ces derniers s’agitent désespérément pour exister médiatiquement. Tel est leur unique horizon alors que la planète poursuit inexorablement sa rotation de manière chaotique qui pourrait la conduire à sa perte (Cf. le dérèglement climatique pour ne citer que lui) ! Il est de plus en plus évident que la page du monde d’hier est définitivement tournée alors que les bases du monde de demain doivent être jetées. Un retour en arrière s’impose pour mieux appréhender la situation et éclairer l’avenir.

RAPPELER LES FONDEMENTS DU MONDE D’HIER

Si l’on essaie de résumer de manière sommaire les fondements du monde d’hier, c’est-à-dire de celui de l’après Seconde Guerre mondiale, à quelles conclusions parvient-on ? L’architecture des relations internationales peut être comparée à un véhicule à trois roues, mu par un carburant spécial.

La trilogie classique : norme, juge, gendarme

Ce que l’on qualifie traditionnellement de multilatéralisme dans la société internationale n’est autre chose que ce que l’on maîtrise parfaitement dans la société interne. Un authentique État de droit est constitué d’une tripode, d’un trépied (un triporteur) sur lequel repose le fonctionnement harmonieux d’une société civilisée. Nous voulons parler des trois ingrédients suivants.

L’existence de normes acceptées par tous et qui encadrent l’activité de chacun. Après le désastre de la Seconde Guerre mondiale, un consensus s’est fait jour pour éviter la réédition d’une telle mauvaise expérience. Ainsi, se précisent les contours de ce que l’on qualifie de « paix par le droit » ! Au niveau universel, le meilleur exemple en est fourni par la Charte de l’ONU adoptée en 1945 à San Francisco. Au niveau régional, l’autre exemple est constitué par le traité créant le Conseil de l’Europe, adopté en 1949 à Londres. Ces textes fondateurs ont été complétés par la suite par de nombreux instruments juridiques internationaux couvrant une large palette de questions politiques ou techniques. Les États considèrent qu’il est dans leur intérêt bien compris de faire passer l’intérêt général avant leur intérêt particulier pour prix de leur sécurité. Un mauvais compromis diplomatique vaut mieux qu’une bonne guerre dont on ne sait jamais où elle peut conduire.

L’existence d’un juge chargé de vérifier la conformité des actes des États à leurs engagements. L’homme étant un loup pour l’homme (Thomas Hobbes), on ne peut lui faire confiance pour être certain qu’il ne viole pas la norme, la coutume qu’il a volontairement acceptée. Ce qui vaut pour l’homme vaut pour les relations entre États. Le juge peut être un juge politique comme c’est le cas du Conseil de sécurité de l’ONU (Cf. chapitre V de ladite Charte) ou un juge judiciaire comme l’est la Cour européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe qui vérifie la conformité des décisions de justice des États membres de l’organisation strasbourgeoise à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Et, l’on pourrait multiplier les exemples de toutes les organisations internationales ou de structures ad hoc en charge du contrôle des engagements.

L’existence d’un gendarme chargé de punir l’éventuel délinquant. Le constat d’un éventuel délit n’a d’intérêt, tant dans la société nationale que dans la société internationale que, dans la mesure et seulement dans la mesure où, existe une autorité responsable de la punition du déviant. Dans le cas contraire, c’est l’anarchie assurée ou le règne des puissants au détriment des faibles. La punition a un rôle dissuasif (prévenir la commission d’éventuels délits) et coercitif (rappeler que force revient toujours à la loi). Une fois de plus, le Conseil de sécurité, à l’échelon universel, s’est vu reconnaître la responsabilité de décider des mesures à envisager en cas de « menace contre la paix, de rupture de la paix et d’acte d’agression » (Cf. chapitre VII de la Charte de l’ONU). Aujourd’hui, nombreux sont les exemples de sanctions édictées à l’encontre d’États qui violeraient leurs engagements. On pense à ceux qui utiliseraient des armes chimiques en violation de la Convention d’interdiction des armes chimiques de 1993.

Si tous ces ingrédients matériels sont nécessaires à la bonne marche du véhicule (tels le moteur et les roues), ils n’en sont pas pour autant suffisants tant un élément immatériel est indispensable à la propulsion de la machine.

Le carburant classique : la confiance

L’expérience que nous fournit l’Histoire est indispensable si l’on veut comprendre pourquoi le droit n’est pas suffisant en lui-même. Toute société – nationale ou internationale – ne peut fonctionner correctement sans un minimum de confiance.

Quelle est la définition savante de ce terme ? « La croyance spontanée ou acquise en la valeur morale, affective, professionnelle… d’une autre personne, qui fait que l’on est incapable d’imaginer de sa part, tromperie, trahison ou incompétence »1. On l’aura compris, nous sommes insensiblement passés d’une dimension objective (l’existence d’une norme écrite et précise) à une dimension subjective (l’appréciation d’un sentiment de confiance) du paradigme des relations internationales. Est c’est là que réside toute la difficulté de l’exercice. Pourquoi et à partir de quand passer d’un sentiment de défiance à l’égard d’un État à un sentiment de confiance à l’endroit de ce même sujet du droit international ? C’est à cette capacité de jugement que l’on reconnait un véritable homme (femme) d’État, un visionnaire. Capacité à apprécier la permanence dans la volatilité d’une situation. Une sorte de révélation des contraires.

Quel est le contour concret de ce concept ? Malheureusement, il n’existe pas de précis de la confiance dans les relations internationales. Ce serait trop facile. C’est là qu’il faut se fier aux leçons de l’Histoire pour tenter d’appréhender les ingrédients indispensables à la construction de ce sentiment de confiance. D’abord, et d’une manière générale, la confiance est toujours plus lente à construire que ne l’est la défiance à s’installer. Si l’on se reporte à la question de l’instauration de la confiance entre individus, on définit quatre principaux ingrédients : compétence, sincérité, fiabilité et bienveillance2. Tous ces éléments constituent une bonne base d’appréciation du problème de l’édification de la confiance dans les relations internationales. Lors d’une négociation diplomatique, la confiance est essentielle à l’obtention d’un résultat concret et tangible. En 1953, le comte de Saint-Aulaire (ambassadeur) écrivait ceci : « En diplomatie, les seuls traités durables seraient les traités conclus entre les arrière-pensées ».

Quels sont les exemples de ce concept ? Le premier document agréé entre Américains (et leurs alliés de l’OTAN) et Soviétiques (et leurs alliés du Pacte de Varsovie) en 1975, alors que l’Acte final de la Conférence d’Helsinki n’était pas encore conclu et que nous étions en pleine guerre froide (crise de missiles en particulier) s’intitulait mesures de confiance et de sécurité (MDCS en français et CSBM pour « confidence and security building measures » en anglais).

Bien que limitées dans leur portée, ces mesures vont contribuer à bâtir la confiance entre les adversaires et déboucher sur deux autres importants traités à l’époque de pierre angulaire de la sécurité en Europe : sur les forces classiques en Europe (FCE) et Ciel ouvert. De la même façon, l’on peut constater que, dès que des diplomates, envisagent la structure d’une négociation à plusieurs composantes pour sortir d’un long conflit, ils envisagent un volet mesures de confiance. C’est bien la preuve que sans confiance, il est impossible de bâtir la paix et de renforcer la sécurité internationale.

Le moins que l’on puisse dire est que les différents paramètres du monde d’hier (Stefan Zweig) évoluent à vitesse « V ».

PRENDRE CONSCIENCE DE LA CRISE ACTUELLE

Force est de constater que les linéaments du monde d’hier s’effacent lentement mais sûrement. Plusieurs constats d’évidence s’imposent à celui qui ne veut pas détourner le regard d’un monde en transition, de celui du XXe à celui du XXIe siècle. Nous limiterons le champ de notre recherche aux trois principales remarques suivantes afin de mieux éclairer le débat qui se trouve au cœur de la problématique des relations internationales au XXIe siècle.

La grave crise du multilatéralisme

Tout d’abord, comme Thierry de Montbrial – dont l’IFRI qu’il a créé célèbre son quarantième anniversaire – l’écrit si justement : « Jamais le monde n’a été autant interdépendant alors que les institutions de gouvernance et de régulation créées dans l’après-guerre sont en crise. Les institutions sont comme les roseaux : elles retiennent la terre meuble, mais si l’on ne veille pas au renforcement du sol, tout finit par être emporté »3. Le concept de droit par la paix semble aujourd’hui relever d’une douce utopie révolue. À la paix par la confiance fait place la guerre (commerciale, de plus en plus) par la défiance. Est-il raisonnable, dans ce contexte, de continuer à répéter en sautant sur sa chaise comme un cabri « multilatéralisme, multilatéralisme… » en adepte de la méthode du bon docteur Coué ? Que faire de l’ONU, de l’OMC, de l’Union européenne (« au bord du précipice »), de l’OTAN (« en état de mort cérébrale »), voire de la Cour pénale internationale alors que leur socle conceptuel ne cesse de s’effriter ? Ont-elles encore leur raison d’être ? Doivent-elles être supprimées ou profondément repensées avant d’être réformées ? Là est la question à laquelle nous n’avons pas encore le moindre commencement de réponse de la part de nos dirigeants politiques. Il est vrai qu’ils pensent de moins en moins comme en faisait récemment l’amer constat, le Premier ministre, Édouard Philippe. La com’ est devenue l’opium de l’élite. Elle fait pièce à la bonne vieille stratégie.

Le grand retour de la géopolitique

Ensuite, comme le souligne l’ex-représentant permanent de la France auprès de l’ONU à New-York, François Delattre, nous assistons au « grand retour de la géopolitique ». Que constate-t-on ? « La montée en puissance spectaculaire de la Chine en miroir de la bascule américaine vers un retrait des affaires du monde »4. Les fractures sont en train de menacer la gouvernance mondiale sur lequel est fondée l’organisation actuelle de la société internationale et de faire éclater la communauté internationale (si tant est que ce concept ait encore une quelconque signification concrète). Pour leur part, les chercheurs n’ont pas de certitude sur la sortie de crise de ce « monde en morceaux »5 mais leurs éclairages permettent d’aider les décideurs à saisir la complexité des débats et à les aider à aborder les problèmes. Pour sa part, l’observateur attentif des relations internationales est perdu tant les changements intervenus au cours des dernières décennies ont été rapides : monde bipolaire, monde multipolaire, monde apolaire…

L’Histoire se répèterait-elle, bégaierait-elle ? Où en sommes-nous véritablement ? Où allons-nous ? Sommes-nous revenus au concert des nations ou bien à une nouvelle forme de bilatéralisme rénové ? Malheureusement, toutes ces questions importantes, elles aussi, restent encore sans réponses précises. Faute d’un cap pérenne et d’un pilotage automatique confié à la discrétion de l’ordinateur de bord (une sorte d’intelligence artificielle déconnectée du réel), le navire monde ne fonce-t-il pas vers un énorme iceberg à la manière du Titanic ? Qu’arriverait-il dans cette hypothèse que personne n’envisage par pudeur de gazelle ?

La nouvelle grammaire des relations internationales

Enfin, « l’affolement du monde, le retour des rivalités de puissance et la transgression croissante des règles dans les relations internationales sont un défi pour le moins inédit » pour reprendre le diagnostic posé par Thierry de Montbrial précité. Le monde est sens dessus dessous. Le web est un amplificateur de l’irrationalité. Le centre du monde se situe de moins en moins en Occident. D’une candeur rafraichissante, l’Union européenne, empêtrée dans la crise sans fin du « Brexit », apparait de plus en plus spectateur et non acteur d’un monde en pleine évolution, pour ne pas dire révolution. Va-t-elle sortir de l’histoire ? Alors que le temps devrait impérativement être à la raison et à la prévision (anticipation et prospective), il est de plus en plus au retour des passions et au règne de l’imprévision, pour ne pas dire de l’impéritie. Et, le moins que l’on puisse dire est que les dirigeants de la planète semblent plus accaparés par des approches tactiques que par des approches de long terme. Les épiciers, les notaires ont remplacé les visionnaires, les passeurs d’idées. Les pompiers (occidentaux) sont souvent les meilleurs pyromanes (Cf. les derniers rebondissements de la crise libyenne qui sont particulièrement éclairants sur l’irresponsabilité de nos dirigeants passés et présents). Leur impuissance d’aujourd’hui n’a d’égale que leur irresponsabilité d’hier. Ceci est de moins acceptable. Qu’attendent-ils réellement avant de retrousser leurs manches et commencer à réfléchir ? Quand accepteront-ils de passer le cap de l’expression par les mots pour aborder celui du traitement des maux ?

Peut-on sérieusement imaginer aujourd’hui le passage sans encombre, sans sérieuses embardées d’un monde à un autre, de jeter les bases acceptables du monde de demain ?

JETER LES BASES DU MONDE DE DEMAIN

Comme toujours dans ce genre de situation complexe et évolutive, la démarche intellectuelle la plus prometteuse s’inscrit dans le temps long historique. Elle devrait reposer sur un champ d’études fertile6. Elle suppose un indispensable sursaut avant de penser à la mise au point d’une feuille de route.

Un indispensable sursaut salutaire

Face au démantèlement de l’ordre établi après la Seconde Guerre mondiale, complété après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, la page de la gouvernance internationale est blanche. Peut-on/veut-on la remplir ? Où veut-on privilégier un grand classique, à savoir la très célèbre politique du chien crevé au fil de l’eau qui nous conduira directement à « L’étrange défaite » ? Comme le relève justement Jacques Attali, en analysant les ressorts de Games of Thrones, la série déroule « un scenario de destruction de l’ordre civil et politique » qui entre en résonance avec le « pessimisme actuel » et « la conscience latente de la fin de la civilisation occidentale telle que nous la connaissons ». Voulons-nous reconstruire une nouvelle architecture de sécurité en Europe ?7 Souhaitons-nous nous contenter du rôle de simple spectateur de la construction du monde de demain ou bien en être les acteurs de premier plan, les architectes ? Dans cette démarche volontariste, l’Histoire peut être d’une grande utilité. Certes, il faut se méfier des parallélismes historiques. Les anachronismes ne sont jamais loin. Les conclusions hâtives non plus. N’empêchent, ils ont au moins valeur d’avertissement8.

Une feuille de route réaliste

Quelles sont les pistes de réflexion envisageables pour assurer la transition ? Pragmatiques avant tout, elles doivent prévenir contre le risque de tomber dans le risque des dogmes et des liturgies mortelles. Nous nous limiterons une fois encore, aux trois principales pistes suivantes.

Une (re)construction de la confiance perdue. Sans retour à une confiance minimale entre les grands acteurs mondiaux (ceux du P5 : Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie), il ne pourra pas y avoir un minimum de stabilité et de prévisibilité dans les relations internationales. Or, la confiance, pas plus que la paix,9 ne se décrète ni par de généreuses déclarations d’intention, ni par quelques traités Maginot. Elle se construit sur le temps long et sur la base de concessions réciproques. Ce que les diplomates disparus présentaient sous la formule do ut des ou en bon français, le donnant-donnant. Imagine-t-on un seul instant qu’un dialogue fructueux pourra se nouer avec la Russie à coup d’anathèmes (Moscou aurait le monopole des « fake news »), de sanctions (après l’affaire ukrainienne) et de mensonges (la résolution 1973 du CSNU concernant la Libye sur laquelle que les Occidentaux ont fondé leur intervention militaire en 2011) ? Seule une conférence sur la sécurité en Europe (hors la présence des Américains et des Canadiens et donc de l’OTAN), idée chère à Dominique de Villepin et à Hubert Védrine, pourrait relancer le cercle vertueux de la confiance avec la Russie10. À condition, bien évidemment, que cet exercice ne soit pas que médiatique et à un coup et que les Européens osent penser l’après-OTAN surtout après le coup de semonce d’Emmanuel Macron dans son entretien à The Economist du 7 novembre 201911. En dernière analyse, c’est une révolution copernicienne qui serait nécessaire pour parvenir à ce résultat, substituer une approche coopérative à une approche coercitive ! Les esprits sont-ils préparés ? Rien n’est moins sûr !

Un retour à une certaine forme de bilatéralisme. Si l’engagement pavlovien réitéré en faveur du multilatéralisme n’est pas inutile en ces temps d’unilatéralisme débridé de l’Amérique, il n’est pas pour autant suffisant pour combler les béances d’un système multilatéral épuisé. La nature ayant horreur du vide, il est indispensable de revigorer toutes les formes de coopération susceptibles d’amortir les chocs des plaques tectoniques sous peine de voir resurgir des logiques de Diktat, de force, de puissance non maîtrisée. La première piste prometteuse porterait sur une revitalisation de la relation franco-allemande (évitions l’utilisation du terme impropre de couple), qui aille au-delà des traités bidons (Cf. celui d’Aix-La-Chapelle), des déclarations creuses (Cf. discours de la Sorbonne) et des tribunes non concertées (Cf. celle sur la « Renaissance européenne »12 et celle précitée à The Economist). Sans cela, l’Union européenne est condamnée à une paralysie permanente. La deuxième piste consisterait à renouer un dialogue franc avec Russes et Chinois sur toutes les grandes questions internationales, en évitant un tête-à-tête stérile entre Washington et Moscou et Pékin. La troisième piste reviendrait à donner un contenu substantiel à nos multiples dialogues stratégiques qui ne sont en réalité que des coquilles vides. Grâce à cet écheveau de relations bilatérales remusclées, il y a fort à parier que les conditions de relance d’un multilatéralisme efficace puissent être en partie remplies par extension successives à de nouveaux partenaires intéressés.

Une invention de nouvelles stratégies d’alliances. Le salut viendra de la stratégie d’alliances entre certaines nations et non d’organisations internationales, qu’elles soient universelles (comme l’ONU) ou régionales (comme l’Union européenne13 ou l’OTAN) qui sont aujourd’hui paralysées, de manière durable, par leurs fractures internes et externes. À titre purement indicatif (Cf. p.m. tribune conjointe de Jean-Yves Le Drian et d’Heiko Maas), nous livrons une piste à explorer pour l’avenir :

Il n’y a pas une solution unique. Au contraire, il importe de constituer des réseaux flexibles d’États engagés qui, grâce à une géométrie variable et à la diversité des participants, produiront le maximum d’effets. Des coalitions d’États partageant les mêmes vues devraient se former en fonction des thématiques afin d’obtenir des résultats politiques concrets. La participation à ce réseau pour le multilatéralisme n’est pas exclusive mais elle vise à contribuer de façon engagée et durable aux objectifs de l’Alliance pour le multilatéralisme.

Le concept développé en franco-allemand nous paraît prometteur à condition de le muscler sur le long terme dans une perspective stratégique et non de s’en servir comme un simple gadget sans contenu concret.

p.m. : nos lecteurs voudront bien trouver ci-dessous, à titre de pure information, la tribune conjointe de Jean-Yves Le Drian et de son homologue allemand, Heiko Mass intitulée « Qui, sinon nous ? », publiée dans le quotidien Süddeutsche Zeitung lors de la Conférence sur la sécurité (Münich, 15 février 201914) :

Début de citation :

« Le système multilatéral tel qu’il a été conçu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale traverse ce qui est peut-être la crise la plus grave de son existence. Malheureusement, l’idée qu’un système international fondé sur des règles est le meilleur garant de notre sécurité et de notre prospérité n’est plus évidente pour tous. La confiance et la force obligatoire des engagements qui caractérisent la coopération internationale, la recherche de solutions communes, la force et la capacité d’action des institutions – toutes ces valeurs et ces principes s’érodent, menaçant de nous ramener à un « monde d’hier ». Cette année encore, lors de la 55e Conférence de Munich sur la sécurité, la situation critique dans laquelle se trouve le multilatéralisme (autrement dit une politique extérieure de différents États fondée sur la coopération) dominera les discussions.

L’ordre international est soumis à des pressions massives. Certains acteurs misent de manière accrue sur la politique de puissance, minent l’idée d’un ordre fondé sur des règles pour pouvoir faire jouer la loi du plus fort à leur profit. Dans le même temps, dans de nombreuses sociétés, y compris du monde occidental, des critiques se font jour quant à l’apparente inefficacité de la coopération internationale. De plus en plus de voix s’élèvent selon lesquelles il conviendrait de rejeter cette coopération au motif qu’elle serait trop coûteuse et de faire comme si les problèmes mondiaux tels que le changement climatique, les migrations et la cybersécurité pouvaient être traités à l’intérieur des frontières nationales. La concurrence entre grandes puissances et la montée des nationalismes entraînent un éclatement accru de l’ordre mondial sur les plans politique, économique et sociétal.

Afin de contrer cette tendance, les États partageant les mêmes vues doivent entreprendre des actions communes et renforcer leur engagement en faveur du multilatéralisme. La France et l’Allemagne entendent être pionnières en la matière. De concert avec nos partenaires européens, nous misons sur la coopération multilatérale et sur un ordre mondial fondé sur des règles. Nous sommes convaincus qu’un engagement renouvelé en faveur du multilatéralisme, une alliance pour le multilatéralisme, est plus que jamais nécessaire pour stabiliser l’ordre mondial fondé sur des règles, en préserver les principes et l’adapter à de nouveaux défis si nécessaire. C’est pourquoi nous voulons tisser avec nos partenaires un réseau mondial de ceux qui, comme nous, sont convaincus que la poursuite d’intérêts nationaux et légitimes et la protection des biens communs de l’humanité ne sont pas contradictoires mais parfaitement compatibles.

Nous devons protéger les normes, accords et institutions internationaux lorsqu’ils sont soumis à des pressions, que leur existence ou leur financement est menacé. Sont notamment concernés le droit international, ainsi que les droits de l’homme et le droit humanitaire international, qui subissent chaque jour des violations dans le monde entier, exacerbant les conflits. Cela implique que nous nous engagions en faveur d’un commerce libre et équitable et que nous mettions tout en œuvre pour préserver les avancées diplomatiques significatives telles que l’accord sur le nucléaire iranien, les accords sur la lutte contre le changement climatique ou les régimes de maîtrise des armements.

Nous devons également faire preuve d’un engagement et d’une détermination accrus là où une régulation politique est nécessaire et où les défis nouveaux exigent une réponse commune. Cela vaut en particulier pour les crises régionales et les nouveaux mécanismes de coopération internationale. À l’ère du numérique, nous nous engageons pour une régulation appropriée qui concilie respect de la vie privée, préoccupations liées à la sécurité et défense des libertés individuelles. Et nous entendons formuler des réponses multilatérales efficaces aux cyberattaques et aux manipulations malveillantes de l’information.

Sans aucun doute, le système multilatéral actuel n’est pas parfait. Il n’est pas toujours en mesure de trouver les réponses adaptées aux innombrables défis à relever. Ceux qui, comme nous, défendent le multilatéralisme doivent également veiller à ce que celui-ci soit plus efficace, plus représentatif et plus réactif. L’ordre politique et économique mondial doit devenir plus inclusif et plus efficace afin d’apporter aux citoyennes et citoyens du monde entier des résultats plus tangibles.

Les défis sont gigantesques. Il n’y a pas une solution unique. Au contraire, il importe de constituer des réseaux flexibles d’États engagés qui, grâce à une géométrie variable et à la diversité des participants, produiront le maximum d’effets. Des coalitions d’États partageant les mêmes vues devraient se former en fonction des thématiques afin d’obtenir des résultats politiques concrets. La participation à ce réseau pour le multilatéralisme n’est pas exclusive mais elle vise à contribuer de façon engagée et durable aux objectifs de l’Alliance pour le multilatéralisme.

La France et l’Allemagne sont prêtes, de concert avec d’autres partenaires, à jouer le rôle de moteur et de pivot pour ce réseau. En 2019 et 2020, Paris et Berlin utiliseront la présence de l’Allemagne au Conseil de sécurité comme membre élu comme une occasion de travailler ensemble au renforcement du multilatéralisme, en particulier à l’occasion de nos présidences successives du Conseil de sécurité à New York en mars et avril prochains.

À cet égard, nos partenaires européens et les institutions européennes jouent un rôle clé. L’Union européenne est une pièce maîtresse du système multilatéral. Le compromis et la recherche du juste équilibre sont inscrits au plus profond de son ADN. Nous, Européens, sommes donc un partenaire fiable pour ceux qui entendent préserver un ordre fondé sur des règles et qui sont disposés pour cela à endosser davantage de responsabilité. Nous constatons partout dans le monde une forte volonté d’œuvrer en ce sens. Il est grand temps de nous concerter plus étroitement et de bâtir un réseau solide et engagé permettant de préserver la diplomatie multilatérale des fausses promesses d’une action purement nationale, ainsi que d’une politique de puissance débridée. Qui le fera, sinon nous ? Et quand, si ce n’est maintenant ? ».

Fin de citation

Avant toute chose, les peuples ont besoin de savoir où leurs dirigeants les entraînent. Et, pour cela, il importe que ces derniers se fondent sur une recherche en relations internationales libre et indépendante15, qui serve de « poil à gratter » et non à une recherche aux ordres du pouvoir. Face au démantèlement de l’ordre établi, la page est blanche. La France et l’Allemagne veulent-elles l’écrire alors que le fossé creuse entre les États-Unis et l’Europe se creuse, que Moscou veut préserver son influence et que la Chine veut affirmer sa puissance ?

« L’ironie est une clairvoyance » (Rémy de Gourmont). Il y a peu encore, prétendre, oser affirmer que le monde avait changé, même sur le ton de l’ironie, revenait, dans les cercles de la bienpensance technocratique parisienne, à blasphémer dans une église. Le leadership (pardon pour cet anglicisme) ne consiste-t-il pas à savoir entendre les vérités dérangeantes ? Il arrive parfois à vos contradicteurs d’avoir raison. Machiavel enseigne qu’un dirigeant doit savoir faire preuve de virtu, c’est-à-dire de sens moral, de « virtuosité » dans l’anticipation.

Comment ne pas s’en souvenir ? Réchauffement climatique, monde multipolaire, multiplication des guerres régionales et des égoïsmes nationaux, n’est-ce pas la tragédie qui se joue au niveau mondial, comme le suggère la revue stratégique américaine Foreign Policy qui file des comparaisons entre « la politique étrangère brutale de Games of Thrones et celle d’aujourd’hui, expliquant que Westeros est un lieu familier »16. Tragédie à laquelle il convient d’apporter le plus rapidement les réponses idoines et non se contenter de ressasser les vieilles lunes, les erreurs du passé, sauter sur sa chaise comme un cabri en disant multilatéralisme, multilatéralisme (comme souligné plus haut) … mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien (général de Gaulle, 1965).

 
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La perspective historique est essentielle pour comprendre les origines de la crise actuelle. Elle permet de comprendre pourquoi, à l’époque, certains n’avaient rien vu ou n’avaient pas voulu voir. Elle permet, pour celui qui sait en tirer les bonnes leçons, de se projeter utilement sur l’avenir. Variations sur le monde d’aujourd’hui et de demain. Un vrai sujet de dissertation et de débat pour envisager un futur recomposé !

Guillaume Berlat
2 décembre 2019

1 http://www.cnrtl.fr/definition/confiance
2 https://journalmetro.com/opinions/au-boulot/325209/une-recette-pour-creer-la-confiance/
3 Marc Semo, Thierry de Montbrial influenceur diplomate, Le Monde, 9 avril 2019, p. 27.
4 Marie Bourreau, Nations unies : le pari européen au Conseil de sécurité, Le Monde, 9 avril 2019, p. 27.
5 Sylvie Kauffmann, Un monde en morceaux, Le Monde, 21 février 2019, p. 29.
6 Claire Jude de la Rivière, Le Brexit, un champ d’études fertiles, Le Monde, 15 avril 2019, p. 28.
7 Nicolas Baverez, Reconstruire la sécurité en Europe, Le Figaro, 25 février 2019, p. 21.
8 Marie Charrel, Inégalités : les leçons de la Rome antique, Le Monde, 17 avril 2019, p. 28.
9 Jean-Pierre Raffarin, « La paix n’est pas un miracle qui tombe du ciel », Le Figaro, 21 février 2019, p. 16.
10 Thierry de Montbrial, « La principale rupture du système international fut 1989 et non 2001 », Le Figaro, 18 mars 2019, p. 20.
11 Hervé Hannoun, La France au sommet de l’OTAN du 4 décembre 2019 : résistance ou résignation ?, Le Blog de Hervé Hannoun, www.mediapart.fr , 29 novembre 2019.
12 Cécile Boutelet, La réplique sans concession de la CDU à Macron, 12 mars 2018, p. 4
13 Sergio Leone, Pauvre Europe !, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 avril 2019.
14 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/allemagne/evenements/article/tribune-de-jean-yves-le-drian-et-heiko-maas-qui-sinon-nous-15-02-19
15 Olivier Beaud, « La liberté académique est de plus en plus menacée en France », Le Monde, 12 avril 2019, p. 29.
16 Frédéric Joignot, Un bréviaire de science politique, Le Monde, 14-15 avril 2019, p. 19.

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