Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

NOUS SOMMES TOUS IRANIENS…

Mardi soir, sans surprise, Donald Trump a donc annoncé que Washington quitterait l’accord sur le nucléaire iranien – signé le 14 juillet 2015 – également par la France, la Grande Bretagne, la Russie, la Chine et l’Allemagne. Cet accord avait permis une levée partielle des sanctions économiques contre l’Iran, en échange du gel et de la supervision internationale du programme nucléaire iranien pour au moins dix ans. Comme l’explique au cordeau Guillaume Berlat, cette décision n’est pas une surprise tant elle est conforme aux obsessions politiques et géopolitiques américaines : satisfaire l’électorat évangéliste et pro-israélien, satisfaire Tel-Aviv et Riyad, défier Moscou et impressionner Pékin…

Mais au-delà de ces effets de conséquences, la « cause efficiente » de cette décision, qui piétine le multilatéralisme et la paix, ramène en droite ligne à l’argent, – l’argent – l’obsession d’un homme d’affaire qui cherche à « faire du fric » par tous les moyens… Dynamitant ainsi l’ordre international et ses différents instruments élaborés au sortir de la Seconde guerre mondiale, le président américain prône le retour à l’état de nature, à la loi du plus fort : celle de la main invisible d’Adam Smith et ses suiveurs classiques et néo-classique (Léon Walras, Vilfredo Pareto et consorts). Et comme les Américains ont l’art d’habiller leurs coups de force en « norme universelle », le Congrès doit encore avaliser la décision pour rendre conforme ce nouvel embargo avec la législation américaine dans un délai de trois à six mois.

Mais dès à présent, aucun nouveau contrat ne pourra être signé entre des sociétés américaines (et occidentales affiliées) et l’Iran. Pour les contrats existants, les sanctions seront rétablies à l’issue de périodes transitoires de 90 à 180 jours. Autrement dit, toutes les compagnies étrangères ont entre trois et six mois pour « sortir » d’Iran. Quant aux groupes actuellement en négociation pour de futurs contrats, ils doivent y renoncer immédiatement. Par exemple, l’ambassadeur américain à Berlin a déclaré que les entreprises allemandes devaient cesser leurs activités en Iran « immédiatement ». Ceux qui ne respecteront pas les conditions imposées par Washington s’exposeraient à des mesures de rétorsion et à l’interdiction d’accès au marché américain.

Cette nouvelle manifestation de l’unilatéralisme américain perturbe, d’ores et déjà, nombre d’accords passés en Iran par plusieurs centaines de PME françaises depuis la fin 2015. De surcroît, ce coup de force remet en cause plusieurs projets de grandes d’importance prévus en Iran par des groupes français, à commencer par Total, Airbus, Renault et Peugeot. Les activités mondiales de ces sociétés pourraient être gravement mises en péril si elles continuent d’investir en Iran malgré le nouvel embargo.

TOTAL DANS L’ETAU AMERICAIN

Le groupe pétrolier français a fait son retour en Iran en juillet 2017, par la signature avec la National Iranian Oil Company (NIOC) d’un contrat pour développer la production de la « phase 11 » d’un immense champsgazier – South Pars. Par ce contrat, Total – opérateur du projet – est engagé sur 20 ans et détient une participation de 50,1% dans South-Pars-11. La première phase du projet représente un investissement de l’ordre de 2 milliards de dollars, avec un premier versement de plus d’un milliard de dollars.

Mais dès novembre 2017, Patrick Pouyanné – le PDG du pétrolier français – avait pondéré l’enthousiasme né de ces perspectives iraniennes, affirmant que Total réexaminerait ses options d’investissement en Iran si les Etats-Unis décidaient d’adopter de nouvelles sanctions contre ce pays. Il avait alors insisté sur l’importance du marché américain pour le groupe : « nous travaillons aux Etats-Unis, nous avons des actifs aux Etats-Unis, nous venons d’acheter des actifs supplémentaires aux Etats-Unis… »

Le ministre iranien du pétrole avait répondu par cette mise en garde : « si Total, en dehors d’une décision du Conseil de sécurité, annonce qu’il a l’intention de renoncer au contrat, aucun capital ne sera rendu, ni aucune somme transférée à cette entreprise ».

UNE CENTAINE D’AIRBUS POUR IRAN-AIR

Fin 2016, Airbus a reçu une commande de la compagnie nationale Iran-Air portant sur une centaine d’appareils, pour un montant-catalogue de 20,8 milliards de dollars (17,5 milliards d’euros). D’autres commandes iraniennes sont en négociation, notamment pour l’acquisition de plusieurs dizaines d’hélicoptères.

Avec sa prudence habituelle, Airbus a réagi à l’annonce américaine de mardi soir en temporisant : « le groupe va examiner très précisément la décision du président américain avant de bouger », ajoutant que l’exercice prendrait « un certain temps ». Le responsable de la communication d’Airbus – Rainer Ohler – a déclaré : « nous analysons attentivement cette annonce et évaluerons les prochaines étapes en cohérence avec nos politiques internes et dans le respect complet des sanctions et des règles de contrôle des exportations ».

De son côté, Boeing, le concurrent américain d’Airbus, a indiqué dès mardi soir qu’il se conformerait à la décision de la Maison blanche de rétablir les sanctions et à leurs modalités pratiques édictées par le Congrès. En décembre 2016, Boeing avait conclu la vente de 80 appareils à Iran-Air, d’une valeur-catalogue de 16,6 milliards de dollars. Mais la livraison des premiers appareils – initialement prévue fin 2018 – avait été reportée. L’avionneur américain avait aussi signé un contrat de 3 milliards de dollars pour la vente d’une trentaine d’appareils 737-Max à la compagnie iranienne Aseman.

PEUGEOT ET RENAULT AUSSI DANS LA TOURMENTE

Les deux constructeurs automobiles français – Peugeot et Renault – sont aussi dans la tourmente puisque très engagés sur le marché iranien où le taux d’équipement automobile demeure relativement bas. Actuellement estimé à 1 million de véhicules, le marché iranien pourrait tripler de volume durant les dix prochaines années. Afin de concrétiser ces perspectives prometteuses, Peugeot avait signé début 2016 son grand retour en Iran qu’il avait été contraint de quitter en 2012. Son partenaire de l’époque – l’américain General Motors – exigeait déjà que le Français applique l’embargo de Washington imposé à l’Iran !

En janvier 2016, Peugeot créait, à nouveau une joint-venture avec le groupe Iran Khodro avec lequel il travaillait avant son départ forcé d’Iran, L’objectif étant de produire, à terme, quelque 200.000 véhicules par an. La production a démarré en 2017.

Resté engagé dans le marché iranien malgré les sanctions, Renault a signé en 2016 un accord stratégique pour accélérer le développement de ses ventes dans le pays, via une nouvelle société commune avec IDRO (fonds d’investissement et de rénovation de l’industrie en Iran) et Parto Negin. Dans un premier temps, l’objectif était de produire 150.000 véhicules par an, venant s’ajouter aux capacités existantes d’une production annuelle de 200 000 véhicules.

CHINE ET RUSSIE EGALEMENT TOUCHEES

Depuis le 2 mai dernier, l’armée américaine a cessé de vendre dans les magasins de ses bases des téléphones portables chinois de marque Huawei et ZTE, invoquant des risques de sécurité. Cette décision s’inscrivait dans le cadre plus vaste de mesures visant à stopper ou limiter la pénétration des constructeurs chinois dans l’économie américaine. « Avec l’abrogation de l’accord sur le nucléaire iranien », explique l’économiste Hervé Juvin, spécialiste de l’extra-territorialité du droit américain1, « il sera encore plus facile pour les autorités américaines de contrer les concurrences chinoises ou russes sous prétexte que des composants de leurs différents produits sont de conception ou de fabrication américaines ».

Les sanctions américaines qui ont frappé dernièrement le patron de RUSAL, le « tsar de l’aluminium », et le groupe suisse Glencore s’inscrivent dans la même logique, faisant flamber le cours de ce métal de 12% en une semaine, « du jamais vu en une quarantaine d’année », expliquent les spécialistes de la branche. « Le prolongement du statu quo sur l’acier européen jusqu’en juin, n’empêchera pas l’adoption de mesures protectionnistes américaines très dures à l’encontre de nos industriels », ajoute Hervé Juvin.

« A force de multiplier les sanctions, on va se retrouver tout seul et détesté… » avait mis en garde Barak Obama, craignant que les Etats-Unis se mettent le monde à dos avant de quitter la Maison blanche. Donald Trump, qui prend résolument le contre-pied de son prédécesseur sur la plupart des dossiers, instrumentalise la lutte contre le terrorisme, la corruption et la prolifération des armes de destruction massive pour avantager les sociétés américaines et, ainsi, remettre en cause les principes de la libre concurrence défendus par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les institutions de Bretton-Woods. Dans ce contexte – et plus que jamais depuis la fin de la Seconde guerre mondiale – la dernière décision unilatérale de Donald Trump impose de manière brutale au monde entier les normes américaines du droit des affaires.

L’EXTRA-TERRITORIALITE DU DROIT AMERICAIN

Hervé Juvin : « l’application extra-territoriale du droit américain a détruit des entreprises françaises (Alcatel et Alstom notamment), elle a permis d’extorquer des milliards d’euros à des entreprises et des banques européennes. Cette même pression vise à attaquer Sanofi, Airbus, Safran et bien d’autres. Elle prend pour prétexte la lutte anti-corruption, le respect des embargos américains et le combat anti-terroriste. Le prétendu objectif est l’efficacité économique, la moralisation des affaires, l’établissement des conditions d’une concurrence libre, ouverte et équitable partout dans le monde. Tout cela, en réalité, à l’appui d’un impérialisme juridique grandissant, tout cela au seul bénéfice de l’intérêt national américain. L’extra-territorialité du droit américain se propage à la faveur de l’abandon du droit international, de la faiblesse du régalien et de la négation de la souveraineté des pays Europe. Elle constitue un élément majeur de la stratégie de « Global Constraint » – « contrainte globale » – qui renouvelle la stratégie de l’empire américain ».

Désormais, nous devons regarder la réalité en face. Au nom de la lutte contre la corruption, au nom du combat légitime contre les pratiques abusives, c’est la lutte contre la diversité humaine et contre la liberté des peuples à décider de leurs lois et de leurs principes qui devrait s’imposer. C’est une colonisation américaine d’un nouveau type – soft et smart colonisation – qui s’affirme au fur et à mesure que la croissance économique (totem de la mondialisation) signifie moins la volonté de répondre aux besoins que l’obsession de tuer ses concurrents par tous les moyens. Cette nouvelle colonisation s’immisce jusqu’au cœur de notre vite quotidienne en affectant l’emploi des Français, des autres Européens et de tous les pays en développement.

« Cette position n’est pas acceptable » pour le ministre français de l’Economie Bruno Le Maire qui a déploré mercredi matin la position de « gendarme économique de la planète » de Donald Trump. « En deux ans, la France avait multiplié par trois son excédent commercial avec l’Iran », a-t-il expliqué lors d’un entretien à France Culture, jugeant que la décision américaine aurait des « conséquences » dommageables pour plusieurs fleurons français. Il a affirmé qu’il aurait « un entretien téléphonique d’ici la fin de la semaine avec le secrétaire au Trésor américain Steven Mnuchin » pour étudier avec lui les possibilités d’éviter ces sanctions.

A l’évidence, Bruno Le Maire croit encore au Père Noël ! Le jour où l’Union européenne et les pays européens – dont la France – auront le courage politique d’appliquer des mesures de réciprocité, sinon de représailles envers les Etats-Unis, nous en reparlerons ! Dans l’immédiat, des mesures symboliques pourraient être prises à l’encontre des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), des MacDo et autres Starbucks-cafés qui détruisent nos restaurants, cafés et centre-ville !

 
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Dans la bouche de Donald Trump, « America first » signifie « par ici la monnaie ». Premier ministre de la colonie du Cap en Afrique du sud de 1890 à 1896 et l’un des inspirateurs du système d’apartheid, Cecil Rhodes disait : « l’argent, c’est le sang des autres… ». Nous y sommes jusqu’au cou…

Richard Labévière
14 mai 2018

1 Hervé Juvin : La guerre du droit pénal américain aura-t-elle lieu ? Cap sur le nouveau système de corruption mondialisé. Editions de l’Observatoire EUROGROUP-CONSULTING, mai 2016. 

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