Observatoire Géostratégique

numéro 235 / 17 juin 2019

ORIENT-ATIONS 211

VARIATIONS SUR UNE FIN D’ANNUS HORRIBILIS – Jean Daspry. Ainsi vont les dernières semaines, les derniers jours de l’année 2018 sur la scène internationale ! Cette année écoulée ressemble plus à un (mauvais) inventaire à la Prévert qu’à un (beau) jardin à la Française. Le monde marche sur la tête au rythme des Tweets trumpiens et du poison des réseaux sociaux, le mur des chiottes pour reprendre l’expression consacrée d’une experte sur le sujet. Communication plus qu’action. Action plus que réflexion. Précipitation plus que pondération. Intoxication plus qu’information.

À tout seigneur tout honneur. L’Union européenne s’enfonce de plus en plus en plus dans la crise. Hier, elle pensait avoir conclu un accord avec le Royaume-Uni sur le « Brexit ». Aujourd’hui, elle privilégie le « no deal ». Alors qu’elle va fêter le vingtième anniversaire de l’entrée en vigueur de l’euro, la monnaie européenne n’a pas encore remplacé le dollar comme monnaie de référence. Plutôt que de s’intéresser aux ingérences russe et chinoise, elle ferait mieux de s’attaquer à l’enquête américaine qui menace Airbus. Elle se montre toujours aussi incapable de faire pièce à l’extraterritorialité du droit américain. En Allemagne, Angela Merkel est poussée vers la sortie par AKK. Les populistes ont le vent en poupe à six mois du scrutin au parlement européen même si nous apprenons que BHL se lance dans un « one man show » pour terrasser le populisme (le Danemark lance un plan controversé contre ses « ghettos »). Il aura fort à faire en raison de la multiplication des gouvernements minoritaires (quatorze gouvernements). En effet, la poussée des droites radicales empêche la formation de blocs majoritaires.

Dans les Balkans, ventre mou de l’Europe, le pouvoir serbe de Bosnie fait arrêter le leader d’une protestation pacifique. Le ton monte entre la Russie et l’Ukraine après un incident naval.

Au Proche et au Moyen-Orient, l’Amérique retire ses billes de Syrie sans crier garde (Le Monde va jusqu’à évoquer « le coup de poignard de Trump »), laissant ses alliés sans voix. Ankara et Moscou apparaissent comme les grands gagnants de feu le printemps syrien. Les Kurdes vont être les dindons de la farce en dépit des rodomontades de la France. Un léger espoir d’accalmie se profile au Yémen dans la foulée de la neutralisation diplomatique saoudienne (le prince MBS) de l’opposant Jamal Kashoggi (diplomatie de la scie). L’Iran peine à se remettre des trains successifs de sanctions de l’Oncle Sam. L’Alliance Iran/Qatar/Turquie se renforce au détriment de l’Arabie saoudite. La Libye n’organisera pas d’élections en décembre comme s’en était vanté Jupiter, un temps. Le maréchal Al Sissi interdit la vente des gilets jaunes en Égypte. En raison de la dissolution du parlement, Benjamin Nétanyahou remet son poste de premier ministre en jeu.

L’Afrique est l’objet de toutes les convoitises : chinoise, russe (RCA), turque, brésilienne, israélienne…, laissant la Françafrique à ses espoirs déçus. Les grandes pandémies progressent plus rapidement que la démocratie et l’état de droit. Les autocrates s’accrochent au pouvoir. Le G5 Sahel démontre ses limites en dépit de la visite d’Emmanuel Macron au Tchad pour Noël. RDC, RCA, des acronymes qui riment avec insécurité et tueries. Le continent ne parvient pas à retenir ses populations tentées par l’immigration vers l’Europe et encouragées par la conclusion à l’ONU d’un Pacte sur les migrations. Le Soudan connait des troubles liés à la hausse du prix du pain.

L’Asie attend que la rencontre de Singapour entre Donald Trump et Kim Jong-un débouche sur de nouvelles avancées concrètes en termes de confiance et de sécurité. La Chine « impérieuse » déroule ses nouvelles « routes de la soie » au grand dam de ses voisins et met en service son premier EPR. Le premier ministre du Sri Lanka est réinvesti après avoir été limogé. À Taïwan, le parti favorable au rapprochement avec la Chine remporte les dernières élections. L’Afghanistan vit au rythme des attentats, d’un nouveau désengagement américain (la moitié de ses effectifs annoncé par Donald Trump) dans ce pays où elle avait mis les pieds en 2011 après les attentats du 11 septembre. « Cimetière des empires ». Jamais, ce pays n’a si bien porté son nom.

L’Amérique latine voit le Venezuela s’enfoncer dans une crise sans précédent. L’Argentine retombe dans la crise financière. Cuba peine à retrouver les chemins de la liberté. Au Nicaragua, la démocratie n’est pas un long fleuve tranquille. Ce serait plutôt crime contre l’humanité. Le nouveau président mexicain AMLO s’engage à lutter contre la pauvreté, l’insécurité, la corruption. Le Brésil se dote d’un président, Jair Bolsonaro qui veut en finir avec le laisser-aller du Parti des travailleurs. L’Amérique du nord cherche querelle à la Chine en dépit d’une trêve conclue en marge du G20 de Buenos Aires sur le plan commercial. Les relations restent tendues avec Vladimir Poutine (confronté à une chute de popularité) après l’incident dans le détroit de Kertch. Le gouvernement américain perd régulièrement ministre après ministre, y compris celui de la défense après que le président ait annoncé le retrait (jugé « déroutant » par les folliculaires) des troupes américaines de Syrie, voire d’Afghanistan.

La scène multilatérale ne porte guère à la détente, à l’optimisme. À l’ONU, faute de pouvoir contribuer à la diminution de la tension dans le monde, au rétablissement de la confiance entre les acteurs clés, le Congrès s’amuse en adoptant coup sur coup un pacte sur les migrations (à Marrakech) et sur les réfugiés. Faute de résoudre les problèmes, ces deux conventions ont l’immense mérite de jeter de l’huile sur le feu. La COP24 de Katovice peine à freiner le réchauffement climatique. L’OMC est paralysée faute de pouvoir se réformer. La CPI se discrédite chaque jour davantage en raison de sa dépendance et de sa partialité. Preuve en est qu’elle sera peut-être contrainte à libérer Laurent Gbagbo, faute de preuves dans le courant de l’année 2018. Les droits de l’homme sont fortement contestés au moment où l’on célèbre le 70ème anniversaire de l’adoption de la déclaration universelle des droits de l’homme à Paris en 1948. Le G20 est à la peine en dépit d’un accord en trompe-l’œil sur le commerce international à Buenos Aires. Tout va très bien madame la marquise… hormis un petit rien. Heureusement, la diplomatie du Tweet fonctionne à plein régime.

Dans son message urbi et orbi, le pape François plaide pour plus de « fraternité » et moins de « voracité » (« nos différences ne sont pas un préjudice ou un danger, elles sont une richesse »). Il dresse un panorama du monde contemporain, appelant Israéliens et Palestiniens à retrouver les chemins du dialogue et de la paix, une solution politique en Syrie « martyrisée ». Il relève la progression des personnes déplacées et plaide pour la protection des minorités.

À la veille sa présidence du G7, à l’étranger l’image d’Emmanuel Macron et de la France est passablement écornée par plusieurs « Black Friday » agités. Jupiter est redescendu sur terre après un crash qu’il n’avait pas vu venir tant il est sûr de son fait. Aujourd’hui, il se fait tout petit sur la scène internationale. Oubliés ses projets de refondation de l’Europe (Cf. son discours de la Sorbonne) et du système multilatéral (Cf. ses deux harangues lors de l’Assemblée générale de l’ONU) comme toutes les autres fadaises déversées depuis mai 2017. La faute en est attribuée aux technocrates tout puissants : son secrétaire général, Alexis Kohler (ENA, finances) et Benoît Ribadeau-Dumas, directeur de cabinet du premier ministre (ENA, Conseil d’État comme Edouard Philippe). Le site Ariane du Quai d’Orsay est piraté, signe que la citadelle imprenable de la diplomatie française est assiégée. La forteresse semble de plus en plus vide. Ses coups de menton réguliers frisent le ridicule.

De quelques variations libres sur cette extrême fin d’annus horribilis que fut l’année 2018 dans l’attente de 2019 (fin 2017, Emmanuel Macron tweetait : « Sur le plan de la Nation, l’année 2018 sera « celle de la cohésion de la Nation » ! Le pire n’est jamais certain.
 
 
2019 : QUELLES MENACES ? Sergio Leone. Au-delà des propos magniloquents et des alertes paranoïaques des pompiers pyromanes dans les capitales européennes, ou depuis le siège de l’OTAN, il est grand temps de regarder de plus près l’état de la securité et de la défense européenne. Pour cela, il est utile d’examiner froidement menaces réelles et enjeux à long terme sur les trois théâtres prioritaires : 1) Afrique du Nord et prolongements sahéliens ; 2) Proche et Moyen Orient ; 3) Russie et ses environs.

1) il y a 45 ans la vision de Georges Pompidou lançait en 1972-73 la formule 3+3 (France, Italie, Espagne, Maroc, Algerie, Tunisie) pour la Méditerranée occidentale, devenue plus tard 5+5 avec la cooptation du Portugal, Malte, Libye et Mauritanie. Il s’agissait d’isoler la sous-région des conflits paralysants de la Méditerranée orientale (arabo-israéliens, Chypre) et de « diluer » les influences bipolaires sur les sujets riverains : notamment dans le cas de l’Italie, le monopole américan de puissance à travers les bases aéronavale, l’industrie de défense, le contrôle politique, l’héritage naturel de la défaite de1943-45. De son côté, l’Espagne revenait à la démocratie. En effet, la guerre du Kippour, les chocs pétroliers et financiers conséquents ainsi que les terrorismes de toute nature consentaient aux grands décideurs de la politique internationale de gérer le « statu quo », paradoxalement aggravé par la fin la Guerre froide et la montée de l’hyper-puissance. Guerres du Golfe, « Printemps arabes » et chaos généralisé en étaient le résultat avec les corollaires de l’immigration sauvage et du terrorisme d’aller et retour dont la marque n’est pas toujours déchiffrable (Qaïda des Tours Jumelles, Qaïda/Jabhat al-Nosra en Syrie, Dae’ch, groupuscules sans paternité, etc.). L’Europe de Maastricht, c’est à dire de l’Allemagne réunifiée et des élargissements forcenés à l’Est, tournait le dos à la Méditerranée.  Tout comme, de son côté, le mirage du « moteur franco-allemand » allait tourner le dos à l’Europe en tant que sujet cohérent et solidaire. Les soi-disant « Printemps arabes » ont offert depuis 2011 le spectacle déplorable du « chacun pour soi et tous avec Washington ». Au point que, face à la décision de Donald Trump de se retirer de Syrie, un leader européen s’est exclamé pathétiquement : « un allié se doit d’être fiable ! ». Allié pour quoi faire ? Fiable pour quoi faire ? Personne ne l’a clarifié ! De même pour la Libye où, semble-t-il, on attend depuis 2011 un arbitrage de Washington entre…Rome et Paris !!!

2) Pour le PMO, l’esprit et la stratégie des Croisades et des Mandats de la SDN semble persister, à l’appui plus récent, il est vrai, des potentats pétroliers et financiers du Golfe qui engagent les guerriers européens (ainsi que les « contractors » americains) comme le faisaient Gênes et Venise au XIIeme et XIIIeme siècles.  Paradoxe extrême : les intérêts à long terme de l’Europe sans politique étrangère, de sécurité et de défense semblent, en fin de compte, confiés à la Turquie néo-ottomane.

3) "Last but not least", la Russie et l’espace ex-soviétique. L’ivresse du monde unipolaire après 1991 a poussé l’élargissement de l’OTAN en proximité de la banlieue de Saint Pétersbourg (l’Estonie) et a confié la gestion du dossier ukrainien au Royaume de Pologne et au Grand-Duché de Lituanie, les anciennes puissances de l’Intermarium, le grand espace de la Baltique à la mer Noire. Le CdS a été délégitimé entre 1999 (Kosovo), 2003 (Irak, voire le célèbre plaidoyer de Dominique deVillepin) et 2011(Libye) par la manipulation des résolutions ou tout simplement en les passant par pertes et profits. La patience de l’Ours, on le sait, a des limites. Depuis le célèbre « Fuck Europe » d’une « dame » américaine, l’Europe ainsi violentée (comme la jeune fille de la mythologie) n’arrive pas à sortir de l’impasse, malgré Minsk et la schizophrénie de l’Allemagne, écartelée entre Gazprom et les réprimandes américaines (surplus, autos, Deutsche Bank, budget de l’OTAN, etc.). A noter que la crise ukrainienne, tout comme les « Printemps arabes », sont les cadeaux de l’administration démocrate d’Obama et donc de ce « mainstream » officiel de Washington dont l’objectif est de renverser un président – trublion grossier – qui essaie de faire entrer de l’argent dans son pays par tous les moyens possibles…
 
 
L’HONNEUR PERDU DE LA CPI – Guillaume Berlat. Au moment où s’achève l’année 2018 et où elle vient de célébrer le vingt-sixième anniversaire de sa création, la Cour pénale internationale (CPI), joyau de la justice pénale internationale, va de Charybde en Scylla. Avant de porter un jugement subjectif critique sur son fonctionnement, nous fondant sur les dérives d’une institution qui était présentée, il y a quelques années encore, comme le fleuron de la justice pénale internationale par juristes hors-sol et droits de l’hommistes incurables, rappelons succinctement ce qu’est cette Cour. C’est grâce à ce cheminement intellectuel que nous pourrons mesurer le chemin parcouru en deux décennies… surtout dans la mauvaise direction et en violation des droits dont elle est censée être la gardienne particulièrement scrupuleuse. L’éternel fossé entre la théorie et la pratique, entre le droit et le tordu.

QU’EST LA COUR PÉNALE INTERNATIONALE ? LA CPI POUR LES NULS

Rappelons que la Cour pénale internationale est une juridiction pénale universelle permanente chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’humanité, de crime d’agression et de crime de guerre. Le Statut de Rome est le traité international qui a créé la Cour pénale internationale qui a créé la Cour pénale internationale. Il est adopté lors d’une conférence diplomatique réunissant les représentants des États adhérant aux Nations unies, dite Conférence de Rome, qui se déroule du 15 juin au 17 juillet 1998 à Rome, en Italie. Il entre en vigueur le 1er juillet 2002 après sa ratification par 60 États : la Cour pénale internationale est alors officiellement créée. Cependant, la compétence de la Cour n’étant pas rétroactive, elle traite les crimes commis à compter de cette date.

Le siège officiel de la Cour est situé à La Haye, aux Pays-Bas. Depuis le 4 mars 2016, 123 États sur les 193 États membres de l’ONU ont ratifié le Statut de Rome et acceptent l’autorité de la CPI (dont tous les États de l’Union européenne). Cependant, trente-deux États supplémentaires, dont la Russie et les États-Unis, ont signé le Statut de Rome mais ne l’ont pas ratifié. Certains, dont la Chine et l’Inde, émettent des critiques au sujet de la Cour et n’ont pas signé le Statut.

La CPI peut en principe exercer sa compétence si la personne mise en accusation est un national d’un État membre, ou si le crime supposé est commis sur le territoire d’un État membre, ou encore si l’affaire lui est transmise par le Conseil de sécurité des Nations unies. La Cour est conçue pour compléter les systèmes judiciaires nationaux : elle ne peut exercer sa compétence que lorsque les juridictions nationales n’ont pas la volonté ou la compétence pour juger de tels crimes. L’initiative en matière d’enquête et de jugement de ces crimes est donc laissée aux États.

Après la théorie, la pratique.

QU’EST-CE QUI NE TOURNE PAS ROND À LA COUR PÉNALE INTERNATIONALE ? LA CPI POUR LES MISÉRABLES

Au cours des mois et des années passés, le site prochetmoyen-orient.ch s’est efforcé, dans toute la mesure du possible, de présenter à ses lecteurs quelques-unes des turpitudes révélées par sa gouvernance chaotique, son fonctionnement indigne. Reprenons les divers maux particulièrement bien documentés dont souffre la CPI en cette fin d’année 2018.!

Une gouvernance interne défaillante : la pétaudière de La Haye

Dès le printemps 2016, nous nous interrogions sur les lourdes hypothèques qui grevaient le fonctionnement normal et harmonieux de cette prestigieuse structure1. Nous prolongions cette réflexion sur ses dysfonctionnements de plus en plus visibles et de plus en plus problématiques à l’automne 20172. Ceux-ci ont fait l’objet d’une enquête approfondie réalisée par un consortium de médias à la fin de l’année 2017 et au début de l’année 2018. Elle met à jour népotisme, corruption, conflits d’intérêts, incompétence, ingérences étrangères… au sein même de la structure et de ceux qui l’avaient quitté (l’ancien procureur Ocampo) pour conseiller des cabinets de conseil américains au mépris de toute déontologie élémentaire. Les deux marqueurs d’une authentique Justice que sont les critères d’indépendance et d’impartialité sont foulés au pied sans le moindre ménagement.

Une justice fortement pifométrique : les Pieds nickelés en Batavie

Notre magazine avait appelé l’attention de ses lecteurs sur l’intérêt subi portée par Fatou Bensouda, la procureure de la CPI à la situation en Afghanistan. Outre la Géorgie et la Birmanie au titre de la déportation des Rohingya3, ce nouveau front a pour nom Afghanistan. Pourquoi la CPI n’irait-elle pas fourré son nez dans ce « cimetière des empires » où les cadavres sont nombreux et, pour certains d’entre eux, sont encore chauds (17 000 civils tués et 33 000 blessés entre 2009 et 2016) ? Les Talibans semblent être la cible privilégiée de notre nouveau Fouquier-Tinville. Ils ont du sang sur les mains. Les Américains et toutes leurs violations des droits élémentaires pourraient également servir de tête de turc tant certains de leurs agissements salvateurs pour autrui pourraient être qualifiés de traitements dégradants et inhumains, de violences sexuelles (c’est à la mode), voire de génocide et de crimes contre l’humanité. Lors de l’audition de Fatou Bensouda devant le Conseil de sécurité de l’ONU (8 novembre 2017), le représentant américain a adopté les accents de la vertu outragée. Pour Washington, toute enquête serait « inutile et injustifiée » pour la simple et bonne raison que l’Amérique a « une objection de principe à l’exercice par la CPI de se compétence sur le personnel des États-Unis ». Ce qui signifie, circulez, il n’y a rien à voir.

La CPI, c’est pour les pouilleux et les métèques du genre Bachar Al-Assad mais pas pour l’Oncle Sam. Par nature, ce dernier ne peut être que pur puisque ses interventions armées à l’extérieur n’ont qu’une justification humanitaire. Peu importe, quelques bavures sur des hôpitaux, quelques assassinats ciblés par drones interposés, quelques humiliations avec viols à la clé sur la base de Bagram… Tout ceci n’était inspiré que par un seul et unique objectif : apporter le bien-être aux Afghans ! On l’aura compris, ce n’est pas demain la veille que la CPI traînera un ressortissant américain dans ses geôles néerlandaises4. Et, à la veille de l’anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, c’est au tour de John Bolton d’adopter, à son tour, les accents de la vertu outragée. L’irascible conseiller national à la sécurité nationale de Donald Trump, l’homme à la moustache a le verbe haut et la menace prompte dès que la Cour brandit la menace de convoquer à La Haye des citoyens du peuple à la destinée manifeste5.

Le cas le plus emblématique d’une justice à la dérive est celui de l’ex-président ivoirien. Rappelons que la Cour pénale internationale est loin d’être un parangon de vertu en termes de conduite d’un procès équitable de tous ceux qui sont traînés dans les geôles de La Haye. La procédure lancée contre Laurent Gbagbo tourne à la pantalonnade tant le dossier est vide et les règles essentielles de ce fameux droit à un procès équitable (présomption d’innocence, instruction à charge et à décharge, administration de la preuve revenant à l’accusation…) allègrement mises à mal par quelques magistrats incompétents ou instrumentalisés par quelques ex-puissances coloniales comme la France6. Et dans ce procès, la CPI accumule les bévues7. Plus récemment, la Cour s’est couverte de ridicule en devant élargir Jean-Pierre Bemba en raison de nombreux vices de procédures8.

Sept ans après avoir été incarcéré, il y a de fortes chances que Laurent Gbagbo, poursuivi pour « crimes de guerre et crimes contre l’humanité », puisse quitter sa cellule de la prison de Scheveningen à La Haye. Mais, cette liberté provisoire n’est pas pour tout de suite tant les juges prennent tout leur temps pour en finir avec un dossier d’accusation présentée par le procureur de la CPI, la gambienne, Fatou Bensouda prend l’eau de toutes parts. Une audience prévue le 14 décembre 2018 pour examiner sa quinzième demande de liberté provisoire a été repoussée après les vacances judiciaires9. À 73 ans, certains, y compris à la CPI, s’interrogent sur ce qui pourrait advenir en cas de décès de Laurent Gbagbo en détention alors même que la preuve de sa culpabilité n’a toujours pas été rapportée10. Attristante cette manière de croire que le droit est le remède miracle à tous les maux de la terre ! Une bonne commission Vérité et Réconciliation aurait vraisemblablement eu de meilleurs résultats qu’une justice pifométrique, dépendante et partiale aux ordres de quelques États peu scrupuleux.

Il va falloir s’y faire et en tirer toutes les conséquences qui s’imposent. Le système multilatéral de gouvernance des relations internationales mis en place, à l’instigation des Américains, après la Seconde Guerre mondiale est mal en point du fait même de ses géniteurs dont il subit les assauts répétés11. Même si les États-Unis se sont tenus à l’écart de ce qu’ils considèrent comme un anachronisme, la Cour pénale internationale souffre de maux profonds évoqués ci-dessus. S’ils n’étaient pas corrigés à brève échéance, la juridiction sise à La Haye risquerait de perdre son âme et sa raison d’être en violant allégrement les principes dont elle devrait être la gardienne scrupuleuse. Aujourd’hui, l’affaire Laurent Gbagbo révèle, s’il en était encore besoin, l’honneur perdu de la CPI.

1 Guillaume Berlat, Cour pénale internationale : entre puissance et impuissance , www.prochetmoyen-orient.ch , 28 mars 2016.
2 Guillaume Berlat, Rien ne va plus à la Cour pénale internationale, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 octobre 2017.
3 Stéphanie Maupas, La CPI se déclare compétente sur la déportation des Rohingya, Le Monde, 8 septembre 2018, p. 4.
4 Jean Daspry, Justice pénale internationale : le tour est joué… ou presque, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 décembre 2017.
5 Guillaume Berlat, La CPI est morte : Bolton l’a tuer…, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 septembre 2018.
6 Jean Daspry, Laurent Gbagbo : de la vilénie de la CPI à la duplicité de Paris , www.prochetmoyen-orient.ch , 19 février 2018.
7 Guillaume Berlat, Affaire Gbagbo devant la CPI : descente aux enfers, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 juillet 2018.
8 Jean Daspry, J.P. Bemba ou les délices de la CPI, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 juin 2018.
9 Alain Léauthier, Cour pénale internationale. Gbagbo aux portes de la liberté, Marianne, 20 décembre 2018 – 3 janvier 2019, p. 24.
10 Laurent Gbagbo/ François Matéi, Libre. Pour la vérité et la justice, Max Milo, 2018.
11 Guillaume Berlat, Mike Pompeo : requiem pour le multilatéralisme, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 décembre 2018
 
 
LA DIPLOMATIE DES POCHES VIDES – Jean Daspry. Au cours des dernières années, des derniers mois, nous nous sommes efforcés de dénoncer les faiblesses de la diplomatie française écartelée entre nobles ambitions politiques (briller au firmament de la galaxie diplomatique planétaire) et piètres réalités budgétaires (racler les fonds de tiroir pour boucler les fins de mois difficiles). Depuis l’arrivée de Jupiter à la tête du char de l’État, le décalage entre les premières et les secondes apparait de plus en plus évident, de plus en plus criant. Rupture entre le mot et le sens, le signe et l’idée, la parole et l’acte. S’il en était encore besoin, une note interne alarmante destinée au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian est publiée dans le Figaro daté du 8 juin 2018 dans le corps d’un article intitulé : « Le Quai d’Orsay craint son ‘décrochage international’ »12, sous le plume d’Alain Barluet. Nous avons cru opportun de le reprendre in extenso tant il parle de lui-même.

Début de citation

Diplomatie. Le lamento du Quai d’Orsay déplorant d’être « réduit à l’os » n’est pas une complainte nouvelle, c’est même un grand classique. Mais, cette fois, l’alarme se veut sérieuse. À quelques jours des premiers arbitrages pour le budget 2019, une note interne du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères détaille le « risque de décrochage » menaçant la diplomatie française et s’afflige de sa « paupérisation ». Cette note destinée au ministre Jean-Yves Le Drian évoque plusieurs scénarios et les « impacts majeurs » qui découleront des coupes budgétaires dans les moyens de fonctionnement ou d’intervention du Quai d’Orsay. Fin mai, Gérald Darmanin, le ministre des Comptes publics, a annoncé une baisse de 10% des effectifs des fonctionnaires à l’étranger. Les réductions budgétaires auraient aussi pour conséquence la fermeture du centre de crise à Paris outil pour l’action d’urgence créé par Bernard Kouchner.

Selon ce document que Le Figaro a pu consulter, le maintien de la Représentation permanente (RP) auprès de l’ONU à New York serait remis en question – réduit à un simple poste de présence diplomatique. Compte tenu de la baisse de nos contributions volontaires au système onusien (actuellement au 19e rang derrière la Belgique et l’Argentine), « notre RP à New York ne pourra plus faire illusion bien longtemps » lit-on dans cette note. « Il faudrait alors assumer politiquement l’abandon par la France de son siège permanent au Conseil de sécurité, au profit de l’Allemagne, plus riche que nous, ou d’un siège européen, tout cela pour un gain budgétaire limité », ajoute le texte.

Autre conséquence à attendre de nouvelles restrictions, la perte par le Quai de tout levier d’intervention en matière de coopération et de développement (au profit de l’AFD, dont le périmètre s’est considérablement accru). Cela, déplore la note, « au moment où les autorités politiques mettent l’accent sur la nécessité de travailler à des solutions politiques aux conflits en cours (Syrie, Yémen, Libye…) ». « La réduction ou suppression des bourses scolaires, qui touchera en priorité les familles les plus modestes […] et endommagera le business modèle des lycées français à l’étranger », est également envisagée dans cette note comme une option possible. En cas de diminution de la masse salariale, un scénario consistant à baisser l’indemnité de résidence à l’étranger des diplomates « produirait un effet désincitatif, voire la création de phénomènes de corruption, perte d’indépendance… ».

La note souligne, paradoxalement, la « forte progression de l’influence française cette année, jusqu’à atteindre la première place si l’on en croit certains classements internationaux ». Un trompe-l’œil, dû à « l’effet Macron », au relatif retrait diplomatique allemand et britannique et au maintien du deuxième réseau diplomatique au monde – qui « est de plus en plus une illusion ». « Un modèle s’essouffle et arrive en bout de course », souligne encore la note. Selon celle-ci, les efforts réels en matière de gestion et de rationalisation (diminution des effectifs d’un tiers en dix ans, fermeture des consulats, cession d’emprises immobilières prestigieuses…) ne peuvent être poussées plus loin sans « compromettre la capacité d’action du ministère ». Son budget d’élève à 4,7 milliards d’euros en 2018, en augmentation de 2,2%.

Alors qu’Emmanuel Macron « porte une ambition forte pour la France, la poursuite de la trajectoire actuelle remettra en cause la réalisation de cette ambition », lit-on en conclusion. Et aussi : « On peut jouer dans la catégorie de nos voisins italien ou espagnol […]. C’est tout à fait respectable. Encore faut-il l’assumer politiquement ».

Fin de citation

On ne saurait être plus clair. Les anglo-saxons ont coutume de dire que la France possède un billet de 3ème classe mais entend voyager en 1ère classe. Bravo au prestidigitateur « bling bling », qui a pour nom Jupiter13 (l’homme qui trouve subitement dans ses poches des dizaines de milliards pour tenter de mettre un terme à la fronde des « gilets jaunes »), pour son éminente contribution au déclassement annoncé de la diplomatie française des poches vides ! Adieu Jupiter, bienvenue à Pinocchio.

12 Alain Barluet, Le Quai d’Orsay craint son « décrochage international », Le Figaro, 8 juin 2018, p. 6.
13 Erik Emptaz, En acier Trumpé, Le Canard enchaîné, 6 juin 2018, p. 1.
 
 
LAFARGE EN SYRIE : LA FAUTE À JUPPÉ ET À FABIUS – Ali Baba. Après un long silence médiatique, l’affaire Lafarge en Syrie revient sur le devant de la scène publique grâce à un long article publié le 23 décembre 2018 par le Journal du Dimanche14. Sa description présente l’immense mérite de nous ouvrir les yeux – du moins celui des Candide – sur divers volets de l’affaire qui la colorent d’une façon différente de celle présentée par les magistrats et les politiques. Finies les présentations manichéennes des juges ignares, drapés dans leurs certitudes, qui ignorent autant les subtilités du droit pénal que celles de l’Orient compliqué ! Retour à la dure réalité des zones de conflit au sein desquelles la passion l’emporte souvent sur la raison, le pragmatisme sur l’idéologie, le complexe sur le simple, l’intérêt sur l’idéal. Finie la trop commode politique vieille comme le monde du bouc émissaire15 consistant à charger Lafarge pour exonérer politiques indignes et hauts fonctionnaires lâches. C’est trop facile surtout lorsque l’on sait ce que sont Laurent Fabius et Alain Juppé.

DE LA VÉRITÉ JUDICIAIRE À LA VÉRITÉ VRAIE

Beaucoup de nos concitoyens ne savent peut-être pas encore qu’il y a un fossé entre la vérité judiciaire (celles des prétoires) et la vérité vraie (la « vérité des faits » chère à Hannah Arendt). Or, c’est bien ce dont il s’agit dans l’affaire du cimentier Lafarge en Syrie.

Si l’on s’en tient à la conviction des magistrats de l’instruction (ces gens travaillent sur des convictions, non sur des certitudes et mettent en examen un innocent en un tournemain), l’affaire est d’une simplicité biblique. Loin d’être trompeuses, les apparences sont crédibles pour ces juges à la petite semaine qui sont censés instruire à charge et à décharge, en théorie du moins cette affaire depuis 2016. Soupçonnés d’avoir versé, entre 2012 et 2014, plusieurs millions de dollars à des groupes armés liés à l’EIIL, la société Lafarge (devenue depuis Lafarge-Holcim par fusion avec son concurrent suisse) a été mise en examen pour « financement d’une entreprise terroriste » et « complicité de crime contre l’humanité » (rien de moins). Par ailleurs, huit de ses cadres sont poursuivis, à titre personnel et ont été écartés de la maison mère franco-suisse. Dans un grand élan de contrition très artificiel, Lafarge-Holcim a déploré publiquement « ce qui s’est passé dans sa filiale syrienne ». Pour les magistrats (le terme est-il idoine ?), il ne fait aucun doute que la société et ses agents ont intentionnellement financé des activités terroristes. Ils sont donc coupables. C’est que les avocats qualifient de vérité judiciaire, la seule qui soit à la portée d’esprits peu « intelligents » et dénués de tout bon sens populaire. Une sorte de réalité reconstruite pour les besoins de la cause et de leur construction intellectuelle folle. Celle qui conduit Patrick Dils, les protagonistes d’Outreau, Christian Iacono tous innocents à la case prison. Mais tous les individus qui ont contribué à ces erreurs judiciaires n’ont jamais été inquiétés. Mieux encore, ils prospèrent, reproduisant les mêmes fautes graves.

Si l’on fait l’effort d’aller à la recherche des faits objectifs recontextualisés, l’affaire est d’une complexité toute moyen-orientale comme le site prochetmoyen-orient l’écrivait dès 201716. Ce que certains journalistes découvrent seulement aujourd’hui. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, a-t-on coutume de dire ! Le monde n’est pas celui des bisounours tel que l’imaginent ces magistrats incultes et ignorants du monde, de sa complexité surtout pendant des guerres civilo-globales (à dimensions nationale, régionale et internationale) comme le conflit syrien. Que doit-on retenir des documents que les magistrats n’ont, semble-t-il, pas voulu connaître dans la mesure où ils allaient à l’encontre de leurs convictions ? Ces informations, qui sont trop compliquées pour des individus aussi frustres et au QI faible, sont pourtant faciles à comprendre pour toute personne censée disposant d’un minimum de bon sens, de connaissance des relations internationales et du monde du renseignement. Du côté de notre service de contre-espionnage (DGSI), ses agents en charge des questions économiques entretenaient un dialogue constat avec les cadres de Lafarge en Syrie pour obtenir de précieuses informations sur les multiples réseaux terroristes qui sévissaient dans la zone. De là à y voir un encouragement, il n’y a qu’un pas. Du côté du Quai d’Orsay, du quai du mensonge et de la fourberie, ses agents chargés de promouvoir la diplomatie économique – au détriment de la diplomatie des valeurs – et les autres étaient également en contact avec les mêmes personnes et ne leur ont jamais déconseillé de quitter la Syrie. De là à y voir une complicité, il n’y a qu’un pas.

En un mot, comme en cent, s’il peut y avoir responsabilité de Lafarge, celle-ci est partagée tant avec celle des services de renseignement et avec les responsables de la diplomatie française. Mais au pays de la logique et de Descartes, aucun fonctionnaire de Levallois ou du Quai des bords de Seine n’a été inquiété, ni même mis en examen à ce jour. Pourquoi alors même que l’article premier de la constitution française du 4 octobre 1958 décrète que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » ? Qui de nos ministres en charge de nos étranges affaires ?

DE L’INCOHÉRENCE JUPPÉ À L’INCONSÉQUENCE FABIUS

« Errare humanum est, perseverare diabolicum » (l’erreur est humaine, l’entêtement [dans cette erreur] est diabolique) comme nous le rappelle fort justement cette locution latine. Et, c’est bien de cela dont il s’agit avec nos élites énarchiques (le plus souvent sorties des grands corps) qui ignorent tout autant humilité et bon sens. Tel est le cas d’Alain Juppé et de Laurent Fabius.

L’incohérence d’Alain Juppé. Rappelons pour ceux qui l’auraient oublié que nous devons à l’édile bordelais d’avoir décrété la fermeture de notre ambassade à Damas pour montrer notre condamnation de la répression par Bachar al Assad à la faveur des « printemps arabes » ! Il s’agissait pour notre crâne d’œuf de Bercy de démontrer à la face du monde que la France, patrie des droits de l’homme et des farces et attrapes ne saurait tolérer, au nom de sa fameuse diplomatie des valeurs, que le boucher de Damas extermine une partie de son peuple. Décision dont nos noterons au passage qu’elle n’a jamais été concertée avec nos partenaires européens ! Cette décision a eu pour principal effet de nous rendre aveugle sur la situation dans le pays, ne disposant plus sur place de diplomates, d’attaché militaire, de représentants des services. D’où la nécessité pour nos services de renseignement (DGSI, DGSE, DRM…) de faire appel à des « sources » in situ pour mieux appréhender une réalité complexe. Tout naturellement, la première de ces sources est une entreprise française, Lafarge opérant dans l’œil du cyclone. Ce que l’arrogant Alain Juppé ignore, c’est que le maintien d’une représentation diplomatique dans un pays ne signifie en rien caution de son régime. Il ignore également que nous aurions pu rappeler notre ambassadeur sur place, l’inénarrable Éric Chevallier tout en conservant un chargé d’affaires accompagné de quelques autres agents (militaires et services). Jamais, Alain Juppé n’a jamais confessé ses fautes. Il est trop arrogant pour cela.

L’inconséquence de Laurent Gafius17. Il est vrai que les diplomates sont souvent le miroir grossissant de leur ministre. Nous l’avions exposé en son temps avec la volte-face du « Kouchnerboy », Éric Chevallier (médecin intégré dans le corps des ministres plénipotentiaires, nommé par la grâce de son mentor, le président d’Affaires sans frontières18, directeur du service de la communication et par ses successeurs ambassadeur en Syrie, puis au Qatar et aujourd’hui directeur du centre de crises). Souvenons-nous que Laurent Fabius avait fait de la « diplomatie économique » le mantra de sa diplomatie largo sensu ! Cela signifiait que pour doper le commerce extérieur de la France, il importait d’être peu regardant sur nos fameuses fausses valeurs. Vendre tout et n’importe quoi à n’importe qui comme à nos grands amis saoudiens pour massacrer les civils du Yémen. Il va sans dire mais cela va mieux en le disant que le Quai d’Orsay au sens large (administration centrale et ambassade à Amman couvrant la Syrie) n’a rien fait pour décourager Lafarge de continuer à travailler sur place. Et cela d’autant plus que Laurent Fabius déclarait urbi et orbi que Bachar al Assad n’en avait que pour quelques jours, quelques mois avant d’être destitué ou de subir le même sort que le guide libyen, y compris avec un coup de main des forces françaises. Aux yeux de Laurent Gafius, il aurait été dommage, dans ces conditions, de quitter prématurément la Syrie alors qu’une prétendue opposition démocratique, que nous financions et armions, s’apprêtait à prendre le pouvoir à Damas. On sait ce qu’il est advenu de tous ces contes de fées n’ayant rien à voir avec l’Orient compliqué. Un fiasco de la diplomatie française des énarques puants et incultes… Laurent Fabius n’a jamais confessé ses fautes. Il est trop arrogant pour cela.

DE QUELQUES VÉRITÉS SUR CES DEUX « GRANDS SERVITEURS DE L’ÉTAT » !

Ces deux tristes sires (Alain Juppé et Laurent Fabius) ont plusieurs points en commun : tous deux sont passés par l’ENA (école nationale de l’arrogance), tous deux sont sortis dans la botte (inspection des Finances pour l’un et Conseil d’État pour l’autre), tous deux ont été premier ministre de la France très jeunes), tous deux sont aussi arrogants l’un que l’autre et c’est peu dire, tous deux n’auraient jamais dû occuper de postes aussi importants que celui de ministre des Affaires étrangères en raison de leur passé (condamnation dans l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris pour le premier) implication dans le scandale du sang contaminé (dont il est sorti responsable mais pas coupable pour le second) et de leur incompétence notoire (qui a éclaté au grand jour lors des mal nommés « printemps arabes ») , tous deux se pavanent dans le champ médiatique (en qualité de maire de Bordeaux pour l’un et de président du Conseil constitutionnel pour l’autre), tous deux ignorent l’humilité lorsque l’on entre dans le champ des relations internationales et, plus particulièrement, dans celui du Proche et du Moyen-Orient, tous deux ignorent le mea maxima culpa lorsqu’ils se sont trompés sur le dossier syrien, tous deux ne seront jamais inquiétés par la justice, étant membres éminents de La Noblesse d’État chère à Pierre Bourdieu, La Caste de Laurent Mauduit… Cette élite française que le monde entier nous envierait mais qui fait rire sous cape dès que l’on franchit les frontières de l’Hexagone. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » nous rappelle Pascal ! De la cécité de nos élites !

Il est grand temps que les magistrats en charge de l’instruction de cette affaire abandonnent leur posture de déni de la réalité. Vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle surtout lorsque l’on sait qui sont certains et certaines. Il est grand temps que les élites sortent de leur « sommeil dogmatique ». Vaste sujet comme aurait pu le dire Emmanuel Kant. On comprend mieux, s’y l’on prend la peine d’y regarder de plus près, quelques-unes des revendications des « gilets jaunes » sur la crise structurelle de la démocratie en France que résume à merveille Victor Hugo dans Ruy Blas :

Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !19

Tant que le pouvoir exécutif et l’autorité judiciaire n’auront pas été profondément réformés, ce genre d’affaires se reproduira à l’identique. En plagiant de nouveau Victor Hugo, on pourrait dire, sans grand risque d’erreur, l’affaire Lafarge en Syrie -véritable séisme de la diplomatie française au Proche et au Moyen-Orient -, c’est de la faute à Juppé et à Fabius.

14 Guillaume Dasqué, Les e-mails secrets de l’affaire Lafarge, Le Journal du dimanche, 23 décembre 2018, pp. 30-31.
15 René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.
16 Jean Daspry, Lafarge en Syrie ou la quadrature du cercle, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
17 Jean Daspry, Lafarge en Syrie : Gafius ne savait pas, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 août 2018.
18 Bernard Kouchner, « Trump a trahi ceux qui luttaient en notre nom », Le Journal du Dimanche, 23 décembre 2018, p. 32.
19 Victor Hugo, Ruy Blas, Acte III – Scène II.

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