Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

ORIENT-ATIONS 212


LA GUERRE COMMERCIALE AURA BIEN LIEU – Guillaume Berlat. Hormis les bruits de bottes qui résonnent aux quatre coins de la planète, une guerre réelle et meurtrière à maints égards fait rage dans la plus grande indifférence. Cette guerre, c’est la guerre commerciale que mène, telle une croisade païenne, le 45ème président des États-Unis. Il fut élu, à la surprise générale des diplomates, experts, journalistes, prévisionnistes de tout poil, sur un slogan simple, pour ne pas dire simpliste, l’Amérique, d’abord et avant tout (« America First »). Les mêmes feignaient d’ignorer que Donald Trump n’était pas issu du sérail politique des bords du Potomac. Et qu’il avait un grave défaut pour un politicien traditionnel, il fait ce qu’il dit, y compris pour mener à bien ses idées les plus baroques. Le président américain n’a que faire du droit, des conventions internationales. Il veut imposer un sérieux aggiornamento des règles du commerce mondial et se lance dans un durable bras de fer avec la Chine. Pour ce qui est de la désunion européenne, il s’agit d’une simple promenade de santé tant le courage n’est pas la vertu cardinale de ce colosse aux pieds d’argile.

UN AGGIORNAMENTO DES RÈGLES DU COMMERCE MONDIAL

Donald Trump est avant tout un homme d’affaires qui sait ce que compter veut dire. Il ne s’embarrasse pas de théories fumeuses. Il est un praticien dur en négociation. Pour lui, tout échange doit être équilibré, gagnant/gagnant. Fini le temps des concessions octroyées par ses prédécesseurs aux Chinois qui inondent le marché américain de produits « made in China » tout en lui pillant ses technologies de pointe, aux Européens (plus spécialement les Allemands) qui exportent aciers, automobiles… Pour l’ancien magnat de l’immobilier new yorkais, il était grand de temps de mettre un point final à cette symphonie d’une Amérique bienveillante, aux contrats qu’il juge léonins, à cette pétaudière multilatérale. Désormais, c’est la loi du talion qui doit gouverner les relations internationales. Au diable, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui fait le jeu des Chinois alors que ces derniers ne respectent pas les règles du jeu. Au feu, les G7 et autres G20 et leurs communiqués à l’eau de rose qui servent les délinquants du commerce international. Le mot d’ordre est clair, réciprocité. Le signal est rapide, le Tweet ravageur qui règle en 140 signes un problème complexe. Le procédé est simple, sanction et extraterritorialité du droit américain. Au passage, on se débarrasse des concurrents encombrants que sont les actionnaires d’Airbus que l’on met à genou pour favoriser Boeing, sous de fallacieux prétextes1. La méthode est brutale. Téhéran ne veut pas répondre au Diktat américain, on lui inflige des trains de sanctions dont l’Iran aura le plus grand mal à se remettre. Il n’y a plus d’alliés dans cette guerre mondiale. Il n’y a que des concurrents ennemis potentiels de l’Amérique impériale. Gare à celui à qui il viendrait l’idée saugrenue de se mettre en travers du bulldozer américain. Il lui en coûtera. Le cadre général du débat est posé. Pour ceux qui n’auraient pas compris le message de l’homme à la mèche blonde tel qu’il ressort de ses déclarations et de ses saillies, on demande au secrétaire d’État américain (l’équivalent de notre ministre des Affaires étrangères), Mike Pompeo (ex-directeur de la CIA) de faire la leçon aux Européens dans leur capitale d’opérette en carton-pâte qui a pour nom Bruxelles2. Une sorte de village Potemkine à la sauce libérale.

UN BRAS DE FER DURABLE AVEC LA CHINE

Donald Trump considère qu’il n’est plus possible de tolérer un tel déficit commercial avec une Chine impériale et « impérieuse »3, pas qu’un pillage systématique des technologies américaines. Il faut y donner un sérieux coup d’arrêt. Le différend prend deux dimensions.

Une dimension commerciale, tout d’abord. Washington lance ses premières fatwas qui ne sont pas suivies d’effet du côté chinois. Et comme Pékin semble ne pas comprendre la méthode douce, on passe aussitôt (mars 2018) à la méthode force : coercition et sanction pour démontrer sa détermination à ne pas laisser les choses traîner. On allume alors le deuxième étage de la fusée en imposant des droits de douane dissuasifs sur une impressionnante de produits chinois. Et ce qui devait se produire se produit. Dès le mois d’avril, la Chine réplique par l’imposition de taxes sur 123 produits américains. Et le jeu des sanctions et des contre-sanctions se prolonge. Il faudra attendre le G20 de Buenos Aires (censé traité de la réforme des règles du commerce mondial et de l’OMC) pour qu’en marge de cette réunion Donald Trump et Xi Jinping décide d’une trêve. Mais pour combien de temps encore ? Une réunion entre experts des deux pays a lieu à Pékin le 7 janvier 2018. C’est le remake de la célèbre politique du bâton et de la carotte.

Mais, le problème prend une dimension diplomatique, ensuite. Quand les États-Unis mènent une guerre commerciale, ils ne lésinent pas sur les moyens. Ils exigent et obtiennent du Canada l’arrestation à Vancouver de Meng Wanzhou, directrice financière du géant chinois des telécoms Huawei, qui est à Pékin ce qu’Apple est à Washington. Que lui reproche-ton ? Rien d’autre que d’avoir violé l’embargo américain contre l’Iran, et de tomber sous le coup d’une législation que les Américains entendent imposer au monde entier. Les Chinois réagissent en arrêtant deux Canadiens sur leur territoire. La réponse du berger à la bergère. Les États-Unis et le Canada demandent, le 21 décembre 2018, la « libération immédiate » de deux Canadiens emprisonnés en Chine et au centre d’une crise diplomatique entre Ottawa et Pékin après l’arrestation au Canada d’une dirigeante du géant chinois des télécoms Huawei. Affaire à suivre… Derrière l’affaire qui touche les géants des télécoms se joue la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis4.

« Quelle que soit l’issue de ce bras de fer, les Européens seraient bien inspirés de ne pas rester l’arme commerciale au pied, en jouant les idiots du village global »5. Or, nous n’en sommes pas encore là !

UNE PROMENADE DE SANTÉ AVEC L’UNION EUROPÉNNE

Les Diktats commerciaux américains (menaces d’imposition de droits de douanes exorbitants sur l’acier et l’aluminium, en mars 2018, en violation des règles de l’OMC accompagnées de l’application extraterritoriale du droit américain) s’accumulent régulièrement sur l’Union européenne (ainsi que sur ses États membres, en particulier l’Allemagne). Et sans que cela ne suscite, jusqu’à présent du moins, de réactions dignes de ce nom, hormis quelques borborygmes inaudibles (Tweets du genre : « Donald Trump est du mauvais côté de l’histoire ») de la commissaire européenne au commerce, Anna Cecilia Malmström (suédoise au nom prédestiné) ou de menaces de porter l’affaires devant l’Organisation mondiale du commerce dont le fonctionnement est paralysé par l’Amérique du nord. L’Union européenne, qui exerce une compétence entière sur ces matières, a-t-elle définie une stratégie claire, un plan d’action, un dialogue stratégique ou tout autre gadget du genre dont elle a le secret ? Pas du tout. Elle préfère s’occuper à des questions techniques ou juridiques qui n’ont pas le moindre intérêt pour les citoyens européens. Laissant ainsi le soin à chacun des Vingt-Sept États membres de réagir à sa manière. Berlin va négocier directement à Washington pour faire exempter de droits de douanes ses exportations d’automobiles vers les États-Unis. Paris, par la voix de son inefficace ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, multiplie les déclarations lyriques et viriles qui ne changent rien à l’affaire. Il est vrai que l’addition de vingt-sept lâchetés n’a jamais conduit à une politique commerciale européenne courageuse et crédible face à la détermination de Donald Trump et à ses Oukases. Le fameux diviser pour mieux régner fonctionne à la perfection. Lors du sommet UE/Chine du 16 juillet 2018 à Pékin, le tandem Juncker/Tusk ne saisit pas l’occasion du différend américano-chinois pour poser le problème du commerce entre la Chine et l’Europe en termes de réciprocité et mettre des propositions concrètes sur la table. On préfère s’en tenir aux toasts diplomatiques célébrant la vigueur de l’amitié entre l’Empire du milieu et l’empire du néant.

Au-delà de sa dimension purement commerciale qui n’est pas négligeable, cette crise est avant tout une crise de la mondialisation. Crise qui n’est traitée jusqu’à présent que par des gesticulations, des provocations verbales, de coups de communication. Ces faux remèdes ne font qu’aggraver le mal. Les institutions internationales compétentes sont neutralisées. Les chefs d’État s’exposent dans une surcommunication à outrance, pratiquant le narcissisme stérile et l’irresponsabilité totale. Résultat, les crises s’ajoutent aux crises : celles de la mondialisation, de la régulation internationale, du multilatéralisme, de l’Europe, de l’autorité…, en vérité une crise géopolitique (« l’ère des cauchemars », Nicolas Tenzer). Cependant, tout cela n’aura aucun sens si l’on croit s’en tirer grâce à un remède miracle. Il faudra bien répondre un jour à la question de l’avenir de la gouvernance mondiale au XXIe siècle. Le veut-on ? Le peut-on ? Si le diplomate-écrivain, Jean Giraudoux écrivait en 1935 « La guerre de Troie n’aura pas lieu », nous pouvons dire, sans grand risque d’erreur en cette fin d’année 2018 et en ce début d’année 2018, que la guerre commerciale avec les États-Unis aura bien lieu.

1 Chloé Aeberhadt/Marie-Béatrice Baudet/Vincent Nouvet/Stéphanie Pierre, La justice américaine enquête sur Airbus, Le Monde, Économie & Entreprise, 21décembre 2018, pp. 1-2-3.
2 Guillaume Berlat, Mike Pompeo : Requiem pour le multilatéralisme, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 décembre 2018.
3 Éditorial, La Chine, puissance impérieuse, Le Monde, 22 décembre 2018, p. 19.
4 Alain Frachon, Huawei dans la bataille, Le Monde, 21 décembre 2010, p. 22.
5 Jack Dion, Le symbole Huawei, Marianne, 14-19 septembre 2018, p. 30.
 
 
JAIR BOLSONARO, LA SAMBA DES FOLLICULAIRES – Jean Daspry. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » ! C’est la devise que l’on est convenu d’attribuer à Basile bien qu’elle ne se trouve pas formulée dans sa fameuse tirade du Barbier de Séville. Pour autant, elle ne semble pas avoir pris la moindre ride en ce début de XXIe siècle. En ce prologue d’année 2019, la machine à déverser des invectives, la machine à lancer des anathèmes est repartie de plus belle. Nos perroquets à carte de presse, auto-érigés en procureur style Fouquier-Tinville s’en donnent à cœur joie. Ils ont désigné leur tête de turc, leur bouc émissaire tout trouvé. Il a pour nom Jair Bolsonaro. Il prend, le 1er janvier 2019, les commandes du Brésil pour un mandat de quatre ans. Et de recourir à la bonne vieille méthode des dictatures, à savoir la technique du discrédit permanent pour dissimuler celle de l’aveuglement permanent.

LA TECHNIQUE DU DISCRÉDIT PERMANENT

Sus au tyran. Le nouveau président du Brésil est intronisé le 1er janvier 2019. Dès l’an neuf, les médias de la bienpensance, moralisateurs de pacotille, n’ont de cesse de tirer à boulets rouges contre l’autocrate, le despote, le dictateur, l’oligarque, le ploutocrate, le tyran6, le « Trump tropical », le « Trump brésilien », … Avant même d’avoir pris officiellement ses fonctions, il est l’objet d’une curée violente. Elle reproduit à l’identique la campagne lancée par la même cohorte médiatique qui ne donnait pas plus que quelques mois avant que Donald Trump ne soit destitué pour ses turpitudes financières et ses frasques sexuelles. Tout est mauvais chez l’ancien capitaine de l’armée brésilienne, Jair Bolsonaro7. Il n’y a rien à garder chez lui pour plagier Georges Brassens. Vous rendez-vous bien compte des crimes dont va se rendre l’homme à la main de fer, l’Hitler de l’hémisphère sud. Il veut lutter contre la corruption endémique et rétablir la sécurité dans un pays à l’insécurité galopante tout en libérant le pays du « socialisme »8. Dérives qui ont prospéré sous le règne du parti des travailleurs (PT) dont le chef Lulla croupit en prison pour ses multiples malversations.

Sus au peuple. Et le peuple brésilien n’a rien compris en se laissant berner, leurrer par ce bouffon tout droit sorti d’un opéra-comique de Jacques Offenbach, le fameux air du Brésilien de la Vie parisienne. « Fasciste »« clown »« stupide »« mythe »« héros » … Les qualificatifs pour désigner le nouveau président brésilien, investi très officiellement mardi 1er janvier 2019, ne manquent pas, pleuvent comme à Gravelotte. Pas plus que pour qualifier les membres de son gouvernement !9 Les libertés fondamentales seraient menacées au Brésil décrète Edwy Plenel, le mètre (maître) étalon de la démocratie et de l’état de droit10. Rien que cela. Le site de délation en ligne est plus discret sur les turpitudes de la Roumanie qui prend le même jour la présidence de l’Union européenne11. De l’indignation à géométrie variable de nos donneurs de leçons ! Tous ces folliculaires ont oublié que dans une démocratie digne de ce nom, la souveraineté appartient au peuple. À les suivre, il faudrait dissoudre tous les peuples – à la manière de Bertold Brecht – qui ne votent pas dans le sens souhaité par leurs élites arrogantes.

LA TECHNIQUE DE L’AVEUGLEMENT PERMANENT

Ne rien voir. Tous ces comiques médiatiques, épaulés par certains chercheurs issus de Sciences Po12, n’ont toujours rien compris à un phénomène, qu’ils se contentent seulement de dénoncer avec véhémence, celui de la montée des populismes13. Il ne s’agit bien évidemment pas de le justifier mais de comprendre. Comment peut-on combattre un mal sans en connaître les causes profondes ? Pourquoi ce phénomène se répand-il aussi rapidement en Europe (Cf. le dernier en date étant le parti VOX en Espagne) et ailleurs (Amérique du nord et Amérique du sud) ? Il faudra s’y faire, sauf à tomber dans le déni de réalité., Une « internationale conservatrice » tisse sa toile avec Donald Trump (qui a trouvé son discours d’investiture « formidable », ses homologues italien, hongrois, voire Roumain sans parler de ce qui risque d’arriver en mai prochain lors des élections au Parlement européen. Pense-t-on un seul instant que c’est en dénigrant cette nouvelle donne, une sorte de révolte des peuples contre les élites, que l’on luttera efficacement contre la montée des populismes, étant entendu que ce terme ne signifie rien ? Pense-t-on un seul instant que c’est par la stigmatisation de la volonté populaire, quelle qu’elle soit, que l’on va réconcilier durablement les peuples avec les paradigmes du XXe siècle que l’on croyait immuables ? Le monde a profondément changé. Veut-on en tenir compte ou souhaite-t-on continuer à faire comme si de rien n’était ? Faute de quoi, nos dirigeants se promettent d’autres crise des « gilets jaunes » à une autre échelle, d’autres étranges défaites encore plus cuisantes dans les prochains mois, dans les prochaines années.

Tout confondre. Et, nos journalistes, qui n’ont de journalistes que le nom, de décortiquer la future diplomatie de Jair Bolsonaro dans tout ce qu’elle aurait de plus détestable14. Il est vrai qu’elle sent le souffre tant elle ressemble, à bien des égards, à un vulgaire copier-coller de celle du vulgaire Donald Trump (le fils du nouveau président aurait scellé une « alliance stratégique » avec John Bolton en novembre 2018) : renonciation à l’accord de Paris sur le climat (il a refusé d’accueillir la COP25 au Brésil), critique de la place de la Chine sur l’échiquier international, soutien sans faille à la politique israélienne, mépris pour l’Union européenne et les organisations internationales, lutte contre les régimes cubain, nicaraguayen et vénézuélien (après s’être entretenu avec son nouvel homologue, Ernesto Araujo, Mike Pompeo annonce qu’il veut faire front commun avec le Brésil contre les régimes autoritaires en Amérique latine), volonté de criminaliser les migrants et les réfugiés, prises de position jugées conservatrices sur les armes, la drogue, la « théorie du genre » … Que lui reproche-t-on entre autres ? D’être le président du non « politiquement correct » ? Le mot est lâché. Il brise les codes de la bienpensance. Ce qui est tout simplement insupportable pour boboland et autres technocrates moralisateurs. Il est vrai que la bienpensance est plus accommodante avec l’extrême-gauche qu’avec l’extrême-droite (« Brésil : l’extrême-droite au pouvoir. Bolsanoro investi… sur un militaire de samba »15). Comme son mentor, Donald Trump, Jair Bolsonaro risquerait de faire ce qu’il avait promis. Ce qui est parfaitement insupportable pour tous nos menteurs à la tête des authentiques démocrates qui prennent le contre-pied de leurs engagements de campagne.

Un peu de patience. Un peu de calme. Que diable ! Attendons quelques semaines encore avant de pouvoir juger objectivement sur des actes et non sur des intentions la nouvelle diplomatie brésilienne ! Et, c’est seulement à partir de ce moment que nous pourrons nous prononcer valablement sur la nouvelle politique étrangère de Jair Bolsonaro dont ont dit qu’elle fait l’objet d’une dénonciation par les diplomates de l’Itimaraty (le Quai d’Orsay brésilien plus courageux que son homologue français). Les Français, en particulier, cette immense majorité qui a voté pour Jupiter, devraient faire preuve d’un minimum d’humilité avant de stigmatiser le nouveau président brésilien au moment où la diplomatie française est décrédibilisée, ridiculisée. Pour ce qui est de nos journaleux incultes et incapables de la moindre réflexion objective, ils devraient se garder de danser la samba des folliculaires à propos de l’élection par le peuple, à la loyale, de Jair Bolsonaro.

6 Petit lexique de l’autoritarisme, Le Monde, Idées, 29 décembre 2018, p. 6.
7 Jean-Mathieu Albertini, Au Brésil, Bolsonaro impose une extrême-droite aux contours divers, www mediapart.fr , 1er janvier 2019.
8 Claire Gatinois, Jair Bolsonaro salue un Brésil libéré du « socialisme », Le Monde, 3 janvier 2019, p. 3.
9 Jean-Mathieu Albertini, Les hommes forts du nouveau gouvernement brésilien, www.mediapart.fr , 30 décembre 2018.
10 Edwy Plenel, Ce qui menace aujourd’hui la vérité, Blog : les carnets libres d’Edwy Plenel, www.mediapart.fr , 1er janvier 2018.
11 Jean-Baptiste Chastand, La Roumanie en pleine dérive illibérale, Le Monde, 1er – 2 janvier 2019, pp. 1 et 3.
12 Gaspard Estrada, Bolsonaro va réorienter la diplomatie brésilienne, Le Monde, 30-31 décembre 2018, p. 22.
13 Guillaume Berlat, De Brasilia à Wiesbaden : la revanche des peuples, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 novembre 2018.
14 Gaspard Estrada, Bolsonaro veut réorienter la diplomatie brésilienne, Le Monde, 30-31 décembre 2018, p. 22.
15 Le Canard enchaîné, 2 janvier 2019, p. 1.
 
 
LE SPLEEN DES DIPLOMATES – Ali Baba. Pendant que la France d’en haut évolue entre La Mongie et Saint-Tropez et que la France d’en bas trime entre buffet froid et rond-point chaud, la France Ferrero Rocher alterne entre dépit et blues. À l’heure de l’Open Data, nos folliculaires préférés nous taisaient, jusqu’à ce jour, quelques nouvelles de la plus haute importance. C’est qu’il se passerait des choses incroyables au Quai d’Orsay. Heureusement, le sublime perroquet à carte de presse, expert es-clairvoyance rétrospective, Marc Semo, l’homme qui écrit sous la rubrique « géopolitique » du quotidien Le Monde (mazette !) nous sert du lourd à la veille du Nouvel an16. Dans le monde feutré de la diplomatie française, on entonnerait déjà – mezzo voce – un « de profundis macronibus »17. C’est que le courage n’est pas la vertu cardinale de nos diplodocus bon chic bon genre ! Ce serait plutôt du genre, messes basses et délation. Un petit air d’eau de Vichy ou mieux de Châteldon pour les connaisseurs. Revenons à nos moutons, journalistes et diplomates au moment où la France entame l’année 2019 en marche arrière.

LE QUAI DES BRUMES ET LE QUAI DANS LA MOUISE : LA DÉCOUVERTE DES MASSMÉDIOCRES

La découverte de l’eau chaude

Il aura fallu plus d’un an à nos perroquets à carte de presse, régulièrement gavés aux fameux EDL telles des oies à la veille des fêtes de fin d’année, pour découvrir que la diplomatie d’Emmanuel Macron était une diplomatie de l’esbrouffe et de l’enfumage, une diplomatie Potemkine. C’est que tous ces grands spécialistes de la spécialité se sont laissés bernés durant de longs mois par les rodomontades diplomatiques de Manu, son « France is back » (en français dans le texte). Ils n’avaient pas perçu le décalage abyssal entre ambitions mondiales démesurées et budget peau de chagrin, entre clins d’œil jupitérien à l’intention des ambassadeurs et des ambassadrices pendant leur semaine et leur marginalisation organisée, entre hausse des crédits miliaires et baisse des crédits diplomatiques voulue par les crânes d’œuf de Bercy… Pour nous démontrer sa parfaite bonne foi, Marc Semo fait appel à Thomas Gomart (IFRI), Christian Lequesne (Sciences Po Paris) et à l’inoxydable je me trompe toujours, Michel Duclos (institut Montaigne) pour nous expliquer que cela va mal, très mal au Quai des Brumes et de la mouise. C’est du très lourd.

La découverte du diplomate meurtri

Et de nous livrer aujourd’hui, au moment de la trêve des confiseurs, dans les colonnes du quotidien de l’après-midi les confidences volées de quelques diplomuches aigris mais peu courageux. Aucun n’ose parler à visage découvert, y compris quelques ambassadeurs dignitaires de renom (club des Vingt par exemple). On peut lire, sous la plume de notre nouveau Joseph Kessel, les mots incongrus de « bronca », de « blues », de « diplomates mal défendus ». La voix de la France ne porterait plus tant elle a abusé des bobards, des calembredaines, des bons mots sans lendemain au cours des derniers mois. Avec la crise des « gilets jaunes », la diplomatie française serait menacée « d’immobilisme ». Diantre ! Que resterait-t-il du rêve jupitérien ? En définitive, il ne resterait que diplomates, honteux et confus, jurant mais un peu tard qu’on ne les prendrait plus à voter Macron et toute sa clique de la République en godillots et en marche arrière.

LE QUAI DES PLEURS ET DES PLEUTRES : LA RENGAINE DES DIPLOMUCHES

Le règne des experts en questions générales

Comme le soulignait si justement le général de Gaulle qui les avaient vus à l’œuvre durant la Seconde Guerre mondiale (ils étaient légions à résister à l’envie de résister) et, plus tard, lorsqu’il prit ses distances avec les Américains (retrait de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, discours de Phnom Penh…), nos diplomates sont « impayables ». Côté clairvoyance, vous repasserez. L’élection de Donald Trump, le Brexit, la montée des populismes en Europe, le succès de Bachar al-Assad en Syrie avec l’aide de Vladimir Poutine, la victoire de Bolsonaro… Ils n’ont rien vu venir. Inquiétants, n’est-ce pas pour des experts de la chose du dehors ? Comment voulez-vous, dans ces conditions, qu’ils comprennent quelque chose au pays qu’ils sont censés représenter à l’étranger ? Ils n’ont ni vu monter la colère du peuple à travers la crise des « gilets jaunes », ni vu les dégâts incommensurables que cette jacquerie aurait sur la crédibilité de la France. Rappelons qu’un diplomate sidéré est un diplomate désarmé ! Bravo à tous nos experts, énarques en tête de liste…

Le règne des prétentieux incultes

Tous ces prétentieux n’avaient pas compris que Jupiter n’avait aucune expérience de la diplomatie. Il raisonnait comme un petit Marquis de Bercy qui ignorait que la diplomatie est un mélange de raison et de passion qui se conjuguent sur le temps long. Le coup médiatique macronien est à l’opposé de la diplomatie gaullo-mitterrandienne. Cela était gros comme une maison pour celui qui était doté d’un minimum de bon sens et cela dès le départ du mandat jupitérien. La liste des échecs royaux est impressionnante qu’il s’agisse de son projet de refondation de l’Europe, de sa mise au pas de Donald Trump et de Vladimir Poutine, de sa diplomatie climatique, de sa diplomatie des (fausses) valeurs, de sa conférence sur la paix, de tous ses happenings sans lendemain… Que reste-t-il en réalité de tous ces pétards diplomatiques mouillés ? Un tas de promesses non tenues.

Tous ces prétentieux n’avaient pas compris que la Sainte-Trinité plaçait à la tête du Quai d’Orsay (pour ne pas dire les Pieds Nickelés) ne valait pas tripette. De Jean-Yves Le Chouchen à qui les affaires sont toujours restées étrangères à Madame Sans-Gêne à la manœuvre pour barrer dans les eaux de la désunion européenne en passant par l’inutile bénédictin en charge des farces et attrapes, tout ceci ne laissait rien augurer de bon. Le résultat parle de lui-même. Le Quai d’Orsay ne pèse pas grand-chose budgétairement et intellectuellement à l’échelon interministériel sans parler de l’échiquier international. Mais, ce trio infernal est toujours aussi plein de morgue et de fatuité. Il n’a rien compris au film qui se déroule devant lui. La machine folle s’emballe et nous coûte un pognon de dingue. Elle se ridiculise dans l’affaire des passeports diplomatiques d’Alexandre Benalla (le ministre est même poursuivi devant la Cour de justice de la République pour incompétence notoire) …

Tous ces prétentieux n’avaient pas compris que la cellule diplomatique de la présidence de la République dirigée par le fourbe et incompétent, Philippe Étienne épaulé par quelques amateurs sans expérience, conduirait indubitablement le navire France sur l’iceberg à l’instar du Titanic, faute de cap et de boussole. Tous les marins le savent. Nous n’en voudrons pour preuve que le tout faux de Jupiter sur le dossier syrien sans parler de la prétendue refondation de l’Europe. La France est aujourd’hui l’homme malade de l’Europe et son président est la risée de tous ses homologues. Et le Quai d’Orsay, le dindon de la farce, le cocu de la comédie de boulevard. Mais, on nous dit que Philippe Etienne serait nommé au printemps ambassadeur de France à Washington. En macronie triomphante, on récompense les incompétents à raison de leur servilité et de la souplesse de leur échine.

Avec l’acte VII des « gilets jaunes », le roi est nu et la diplomatie est à poil. Comme le relève avec pertinence, Luc Ferry les Français ont installé « un gamin à l’Élysée ». Ces diplomates de pacotille, mais sûrs d’eux et dominateurs, découvrent qu’ils avaient voté, comme un seul homme, pour Macron mais qu’ils avaient élu Bercy à la tête de l’État. Sacrée méprise pour des gens censés être aptes à scruter l’âme des hommes (et des femmes) mais aussi des peuples. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. Dès lors, ils sont très mal placés pour se lamenter alors qu’ils sont tombés à pieds joints dans le piège qu’ils ont eux-mêmes armé. Ils n’ont que la diplomatie des apparences qu’ils méritent. À quand quelques tribunes bien senties contre le déclassement de l’outil diplomatique français dans de grands quotidiens comme cela se faisait encore il y a quelques années ? À quand quelques coups d’éclats des syndicats maison qui préfèrent s’attaquer au décret de nomination de Philippe Besson comme consul général à Los Angeles ? Que fait l’ADIENA (association des anciens élèves de l’ENA) ? Rien. Cela ne serait pas convenable. Laissons tous ces médiocres à leurs pseudo-états d’âme et autre spleen de midinette !

16 Marc Semo, Diplomatie. Le blues du Quai d’Orsay, Le Monde, Géopolitique, 30-31 décembre 2018, pp. 12-13.
17 Vingtras, Ça branle dans le manche…, www.mediapart.fr , 29 décembre 2018.
 
 
HUBERT VÉDRINE, UN NOUVEAU CONFORMISTE – Jean Daspry. « C’est la surprise, l’étonnement qui nous oblige à évoluer » souligne justement Edgar Morin. Et c’est bien de surprise dont il s’agit lorsque l’on découvre les derniers entretiens aux médias de l’ex-ministre des Affaires étrangères, désormais consultant, Hubert Védrine en cette fin d’année 2018. Et, la surprise est de plus en plus déroutante, au plus mauvais sens du terme. Comment un esprit aussi indépendant, qui n’a plus rien à attendre en termes de carrière politique (il aurait refusé à plusieurs reprises de reprendre la tête du Quai d’Orsay), se complait-il dans le compromis, si ce n’est la compromission avec la (mauvaise) pensée du moment sur la gouvernance internationale du monde ? Comment a-t-il pu passer, en quelques mois, du statut peu enviable de non conformiste à celui plus aisé de conformiste ?

UN NON CONFORMISTE, UN DE MOINS !

Le poil à gratter diplomatique

Nous apprécions dans le passé les analyses à contre-courant de notre observateur attentif des relations internationales, adepte d’une forme renouvelée de Realpolitik, sans pour autant tomber dans le cynisme. Nous apprécions dans le passé les jugements nuancés, pour ne pas dire parfois critiques, sur des mots fourre-tout (« communauté internationale » par exemple), sur la diplomatie française de l’exclusion (à l’encontre de la Russie et d’autres), sur l’OTAN (machine à détruire la défense européenne), sur la construction européenne (dévoyée de son objectif initial), sur les (fausses) valeurs que l’Occident tentait d’imposer à la terre entière (droits de l’homme à la pointe du fusil) … Et, nous pourrions multiplier à l’envi les exemples de cette petite musique qui venait casser le rythme de la doxa officielle claironnée de manière pavlovienne par communicants et médias panurgistes sur l’air de tout va très bien madame la marquise.

Le prêche dans le désert médiatique

Qu’il est doux et réconfortant de disposer – elles sont tellement rares – d’opinions discordantes dans ces temps de pensée unique ! Nous pensons à des personnalités aussi différentes qu’attachantes que Jean-Pierre Chevènement, Régis Debray, Michel Onfray, Michel Houellebecq, voire Éric Zemmour… qui pratiquent, à notre plus grand plaisir, la disputatio (action de discuter, d’examiner contradictoirement), le débat d’idées si cher à la patrie des Lumières. La fameuse maxime de Montesquieu : « il faut voyager et frotter sa cervelle contre celle d’autrui ». Toutes ces personnalités, et bien d’autres, faisaient l’honneur de la France éternelle à l’étranger. Elles portaient haut la lumière dans l’obscurantisme ambiant. Or, cette petite lumière vacille. Tel est le cas de l’ombre portée du propos védrinien !

UN NOUVEAU CONFORMISTE, UN DE PLUS !

Le retour à la norme actuelle

Le moins que l’on puisse dire est qu’Hubert Védrine aurait, aujourd’hui, la fâcheuse tendance à faire marche arrière par rapport à sa démarche originelle et originale pour tomber dans le travers du moment, la reproduction des idées reçues, sorte de tyrannie d’une majorité inculte et suiviste, pour ne pas dire opportuniste. Nous en avons aujourd’hui deux exemples à travers des entretiens donnés à un quotidien national18 et à un quotidien régional19. Nous espérions une pensée sortant des sentiers battus. Nous avons une pensée cadenassée, formatée, reprenant à l’identique les poncifs du moment en dépit de quelques légères nuances de forme. Prenons quelques exemples tirés de ses propos pour nous faire une idée plus précise de l’évolution notable de son approche des relations internationales !

Sur l’état du monde, Hubert Védrine enfonce des portes ouvertes du genre : « dans ce monde très incertain » (quel scoop !), « nous n’échapperons pas à une lecture plus lucide des rapports de force et l’obligation de durcir nos politiques extérieures » (c’est donc qu’elles étaient molles jusqu’à présent !), « cette interrogation traduit un doute que nous devons dépasser pour nous concentrer sur les enjeux essentiels, ne pas nous disperser sur les fronts secondaires » (lesquels ?), « Voulons-nous réduire notre dépendance vis-à-vis des prédateurs ? » (qui sont ces méchants ?), « Mais, ce n’est pas le monde des Bisounours ou la ‘communauté internationale’. C’est Jurassic Park » (cela signifie quoi dans le langage courant ?), « Mais, il n’y a pas de baguette magique » (qui y a-t-il à la place ?), « Trump pense qu’il est un Gulliver ligoté par des Lilliputiens » (cela fait-il avancer le schmilblic ?), « je pense que les démocraties représentatives sont menacées » (tout le monde le savait depuis belle lurette) …

Sur l’Union européenne, Hubert Védrine enfourche avec délectation les lieux les plus communs sur le marasme déjà ancien de cette machine folle et impuissante : « Renforcer une entité européenne capable de défendre la civilisation européenne, de la moderniser en l’adaptant » (Bravo), « il faut trouver une voie ambitieuse. Réconciliant les classes populaires et les convaincre » (comment ?), « on ne reviendra pas à cette Amérique rêvée, que les Européens ont adorée cet elle assurait leur protection » (et après ?), « Beaucoup de normes, d’engagements, de cliquets juridiques, de déclarations bien intentionnées, dans les filets desquels nous voulions enserrer le reste du monde, pour son bien naturellement, risquent maintenant de nous, entraver, nous ! » (Que faire pour changer cela ?), « la demande des peuples d’un meilleur contrôle des flux migratoires » (comment ?), « il n’y a pas à ‘la relancer’ sans arrêt, c’est anxiogène », « la juste formule de Delors, une ‘fédération d’États’ à atteint un équilibre » (est-ce si évident que cela ?) …

Une exception qui confirme la règle

Sur la politique étrangère de cellule diplomatique macronienne et la diplomatie de la soldatesque le drianesque, et pour être tout à fait objectif, reconnaissons à Hubert Védrine une légère capacité critique à mots comptés et pesés. Après avoir rendu un hommage (immérité à notre sens) à Jean-Yves le Drian (« nos handicaps sont connus, en tout cas des autres, mais nos atouts sont nombreux, et nous devons les mobiliser sans relâche comme le fait Jean-Yves Le Drian pour constituer des coalitions ad hoc… »), il a le culot de s’en prendre à Jupiter 1er : « … il a fait tant de propositions pour préserver la coopération internationale, et le pour réveiller le système européen, qu’il devrait pouvoir, dans cette phase nouvelle, trier, hiérarchiser, trancher, et durcir, et entraîner ». C’est donc bien qu’une chatte n’y retrouverait pas les siens tant la diplomatie d’Emmanuel Macron est aussi confuse qu’inefficace. Cela a le mérite d’être dit et dit de manière diplomatique. Chassez le naturel, il revient au galop ! Mais, nous préférions que l’exception dans le propos devienne la règle afin d’alimenter utilement le débat interne pour mieux l’amorcer sur le plan international.

Sur la question européenne, nous sommes parfaitement rassurés par le propos profond du président de la République lors de ses vœux du 31 décembre 2018 : il annonce qu’il proposerait « dans les prochaines semaines » son « projet européen renouvelé » censé en finir avec le « sentiment d’impuissance » et « mieux protéger les peuples » (Dieu soit loué !). Nous le sommes moins par le propos de nos chiens de garde de la pensée unique. En effet, nous sommes bien loin des « non-conformistes des années 30 » (nébuleuse de groupes et de revues d’inspiration « personnaliste », apparue entre 1930 et 1934 et animée par de jeunes intellectuels français qui avaient la volonté de situer leur « engagement » en marge des mouvements d’idées établis)20. Avec Hubert Védrine, cuvée 2018, nous serions plutôt sur les traces du conformiste d’Albert Moravia21. Et c’est bien dommage !

18 Hubert Védrine (propos recueillis par Alain Salles et Marc Semo), « Soyons déterminés face aux puissances hostiles à nos valeurs », Le Monde, 30-31 décembre 2018, p. 14.
19 Hubert Védrine (propos recueillis par Laurent Marchand), « Il faut sauver le projet européen », Ouest France, 28 décembre 2018, pp. 1-2.
20 Jean-Louis Loubet del Bayle, Les non-conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Seuil, 1969.
21 Alberto Moravia, Le conformiste, Flammarion, 1951.

Print Friendly, PDF & Email