Observatoire Géostratégique

numéro 226 / 17 avril 2019

ORIENT-ATIONS 215

LE TRAITE FRANCO-ALLEMAND D’AIX-LA-CHAPELLE MET EN DANGER LA RELATION FRANCO-ALLEMANDE – Roland Hureaux/Mouvance France, 21 janvier. Le traité franco-allemand que Macron et Merkel signent ce mardi 22 janvier à Aix-la-Chapelle, aura le contraire des effets escomptés car il aigrira les relations entre les deux peuples. Ce traité, préparé en catimini, sans débat, a été dévoilé quelques jours avant sa signature. Il sera passé entre deux chefs d’État et de gouvernement en grave déficit de légitimité : Emmanuel Macron, empêtré dans la crise des Gilets jaunes, Angela Merkel en fin de course, gérant les affaires courantes. Triste caricature du traité de l’Elysée, signé le 22 janvier 1963 entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, mettant fin à un siècle d’hostilité entre les deux pays. Le partenariat franco-allemand, dans l’esprit de ses prestigieux signataires, était équilibré. Ce n’est plus le cas. L’euro tel qu’il a été géré en est la principale cause : il stimule l’industrie allemande et entraîne la mort lente de l’industrie française. Les échanges, y compris agricoles, sont de plus en plus excédentaires pour l’Allemagne, déficitaires pour la France. Comme s’il y avait un plan concerté d’affaiblir la puissance française, le contrôle de nos fleurons industriels, produits du génie national, Alstom, Nexter, bientôt peut-être Naval-Group et d’autres, est transféré outre-Rhin – ou ailleurs – sous prétexte de coopération. Airbus, né des efforts de générations d’ingénieurs français, échappe aujourd’hui à tout contrôle français. Le traité laisse voir le projet d’une fusion à terme des deux nations en un seul État : un Parlement, un budget, une armée. Il comporte un appui français à la revendication allemande d’un siège permanent au conseil de sécurité. Même si celle-ci n’a aucune chance d’aboutir, cet appui apparaîtra au monde entier comme un signe d’allégeance. Macron espère, en s’appuyant sur Merkel, entraîner les autres pays dans un ultime sursaut vers l’intégration supranationale. C’est le contraire qui se produira : ce traité, au demeurant non conforme au traité de Lisbonne qui soumet les coopérations renforcées à l’aval des autres États-membres (article 21), ne pourra qu’exciter le ressentiment envers nos deux pays. L’intégration projetée, à rebours de l’histoire qui voit partout le retour de la souveraineté des nations, ne correspond ni de près ni de loin à la volonté de nos deux peuples. Le peuples, comme les individus, n’aiment pas la promiscuité. Deux voisins qui s’entendent bien, se détesteront vite si les cloisons qui les séparent sont abattues. La réconciliation franco-allemande semblait acquise. En nous obligeant à partager le même lit, Macron et Merkel la remettent en cause. Le traité n’accorde qu’une place secondaire à la question de la langue : les Allemands comme Français pratiquent de moins en moins la langue de l’autre. Macron lui-même n’a jamais fait l’effort d’apprendre un peu d’allemand. Il en résulte une ignorance réciproque dont témoigne une oligarchie française germanomane qui veut imiter tout ce qui vient de l’autre côté du Rhin mais ignore ce qui s’y passe. Que nos amis allemands ne s’y trompent pas : cette apparente germanophilie des prétendues élites françaises est moins le signe d’un intérêt pour l’Allemagne réelle que de leur mépris pathologique pour le peuple français. Les Français avec lesquels leur gouvernement négocie dans le secret ne sont pas le peuple français. Ils ne l’engagent pas. Qu’ils prennent garde au contrecoup du discrédit et de la haine qu’inspirent aujourd’hui à une majorité de Français les dirigeants auxquels ils ont affaire ! Loin de rapprocher les deux peuples ce traité risque de les brouiller. Ce traité constitue un bras d’honneur aux revendications populaires : il implique un renforcement de l’euro, qui constitue la principale source de déséquilibre entre les deux pays et de la baisse du pouvoir d’achat dont se plaignent les Gilet jaunes ; ni xénophobes ni germanophobes, ils pourraient, devant tant de mépris, le devenir.
 
 
« L’OTAN ARABE », UNE ARME MASSIVE DE DESTABILISATION – Michel Annequin. Depuis son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump nourrit le projet d’établir une nouvelle alliance stratégique pour le Moyen-Orient. Jusque-là, les contours de ce projet sont restés assez flous. Depuis le "Pacte de Bagdad" (1955), presque mort-né, plusieurs initiatives ont vu le jour ces dernières années. L’obsession à vouloir réduire l’influence de l’Iran et des chiites dans la région, a poussé l’administration américaine à lancer l’idée, en mai 2017, d’une “OTAN arabe". Une démarche qui consacre la défiance de Washington à l’égard de Téhéran après son retrait de l’accord sur le nucléaire. Il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre ce qui se joue. Après le Liban,  l’Irak et la Syrie, « l’OTAN arabe » n’a d’autre projet que de raviver les tensions entre sunnites et chiites ave la bénédiction d’Israël qui a tout à gagner du chaos qui en découlerait. Les arrières pensées géostratégiques n’échappent à personne. La différence avec ce qui s’est joué dans le passé c’est la part de calcul et de cynisme totalement assumée par Donald Trump. S’il n’y avait pas de conflit et de rivalité entre Téhéran et Riyad, les USA perdraient les milliards de dollars que rapporte la vente d’armes aux Saoudiens. Le président américain n’en fait pas mystère. Son pays a besoin d’une industrie de l’armement qui tourne à plein régime pour maintenir le plein emploi et remplir les caisses de l’Etat. Dès lors, comment ne pas voir “L’OTAN arabe” comme un outil de déstabilisation massive? Ce genre d’alliance ne peut qu’attiser la flamme du sectarisme entre sunnites et chiites et embraser la région. L’administration américaine est prête à tout pour protéger et étendre une hégémonie qui a le double mérite de doper son économie tout en renforçant sa mainmise sur les ressources pétrolières mondiales. Heureusement, le projet “d’Otan arabe” est mal parti. Les désaccords sont tels au sein du Conseil de coopération du golfe qu’aucun consensus ne se dégage autour de la proposition américaine. Plusieurs pays, parmi lesquel l’Egypte, la Jordanie ou encore le Qatar souhaitent  entretenir des relations apaisée avec l’Iran. Les va-t-en guerre comme l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis n’emportent pas l’adhésion de leurs voisins. La démarche n’a d’autre objectif que de renforcer la domination américaine au Moyen-Orient comme en atteste les efforts diplomatiques déployés par le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo lors de sa visite dans la région ces derniers jours. Pour la paix dans la région et dans le monde, la saborder est devenu un devoir.
 
 
LES FACÉTIES DU SAPEUR LE CHOUCHEN – Jean Daspry. Que reste-t-il à faire au responsable de la diplomatie française lorsqu’il est absent de la scène internationale ? Tenter d’exister sur la scène intérieure en faisant le buzz. Tel est le dilemme auquel est aujourd’hui confronté, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, désormais plus connu sous son sobriquet de Jean-Yves Le Chouchen. Il ne manque pas de talent, faut-il le lui concéder, dans l’art de conter quelques balivernes de son cru (ou de son cabinet) réhaussées d’un zeste d’humour breton. Reçu en audience par le Saint-Père, Emmanuel Macron n’évoquait-il pas la « mafia bretonne » qui semblait faire la pluie et le beau temps au Royaume de Saint-Pierre. Aujourd’hui, à l’étranger le ministre en charge des affaires du dehors apparait, plus que jamais, comme le Lorientais désorienté tandis que pour les affaires du dedans, il fait désormais figure de nouveau Daladier.

LE LORIENTAIS DÉSORIENTÉ

Avec notre actuel ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, nous sommes en présence du capitaine du bateau ivre et du capitaine je ne sais rien.

Le capitaine du bateau ivre

Sur l’échiquier international, le ministre de l’Europe perdue dans les affres du « Brexit » (être ou ne pas être dedans, en plagiant Shakespeare1) et dans des Affaires qui lui sont plus qu’étranges et étrangères essaie, tant bien que mal, de survivre, dans La mêlée mondiale2, L’affolement du monde3. Faute d’imaginer le monde de demain, la chef de la diplomatie française se cantonne au rôle peu enviable de commentateur d’une actualité brouillonne, d’un présent insaisissable. Un peu court pour barrer le frêle esquif « France » sur une mer déchaînée surtout lorsque le capitaine Le Drian n’a ni cap, ni boussole que lui aurait assignés l’armateur Macron. Le prochain exploit de notre nouveau héros du Vent des globes, peu au fait de la géographie et de la météorologie, se situe en Irak. Déplacement qui ne se présente pas sous les meilleurs auspices tant les signes avant-coureurs apparaissent peu favorables. En effet, un diplomate irakien prétend qu’Emmanuel Macron aurait omis de féliciter Baram Saleh pour sa réélection à la présidence de la République alors qu’il aurait adressé ses félicitations au nouveau premier ministre, Adel Abdel Madi. Et de souligner qui accueillera Emmanuel Macron lorsqu’il se rendra en Irak !4 La présidence de la République française précise qu’une lettre aurait bien été adressée au récipiendaire mais qu’elle ne serait pas parvenue dans les délais. Encore, une carabistouille diplomatique du Quai d’Orsay chargé en principe de l’acheminement de ce genre de missive. Tout ceci n’est pas de nature à mettre de l’huile dans les rouages de la relation franco-irakienne au moment où Paris critique le désengagement américain en Syrie. Heureusement, nous sommes parfaitement rassurés d’apprendre que l’objectif de cette visite était de préserver l’influence de la France en Syrie après le départ des troupes américaines de Syrie. Paris redouterait de ne plus pouvoir peser sur la solution politique au conflit5. On croit rêver en lisant de telles sornettes. La France ne pèse plus rien au Proche-Orient6. Cela commence à se murmurer y compris dans les colonnes du très sérieux Monde7. Saurons-nous en tirer toutes les conséquences qui s’imposent ? Il y a fort à parier que nous en serons incapables.

Le capitaine je ne sais rien !

Mais, tout va très bien au Royaume de Jean-Yves Le Drian à prendre connaissance du site internet de son département ministériel (https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/ ) ! On y découvre que l’inutile Nathalie Loiseau de mauvais augure s’est rendu au Parlement européen à Strasbourg le 15 janvier 2019 (elle connait bien la ville où elle a officié durant cinq ans comme directrice de l’ENA) et que le secrétaire d’état aux Affaires étrangères, Jean-Baptiste Lemoyne a présidé, le 17 janvier 2019, le troisième comité de pilotage du tourisme. Nous sommes ravis d’apprendre, qu’après un examen de la conjoncture, ce conseil a détaillé les actions de France Tourisme Ingénierie et abordé les questions de formation, de tourisme durable et d’observation statistique. Il est vrai que Jean-Yves Le Drian ne semble pas être très au fait de ce qui se passe dans son ministère : les passeports diplomatiques d’Alexandre Benalla (Cf. sa piteuse prestation devant la commission d’enquête du Sénat comme l’a noté Jean-Pierre Sueur, son vice-président) ou l’annulation par le Conseil d’État de la suspension pour six mois sans traitement d’un diplomate qui a aussitôt repris ses fonctions dans son poste à l’administration centrale. Décidément, ses services juridiques ne sont pas à la hauteur de leurs hautes fonctions en dépit de leur morgue et de leur servilité. Il apprend qu’Alexandre Benalla précédait Emmanuel Macron au Tchad par la lecture de la presse et non par les télégrammes diplomatiques de son ambassadeur à N’Djamena. Des sanctions vont-elles pleuvoir contre le ministre incompétent et l’ambassadeur léger ? Mais, Dieu soit loué, le directeur de cabinet de Dame Loiseau a convoqué l’ambassadrice d’Italie à Paris pour la tancer après les propos de Luigi di Maio sur les « colonies africaines » !8 L’honneur est sauf ! Surtout lorsque cette Dame aux prétentions illimitées peut assurer que la France n’a pas l’intention de jour « au concours de celui qui est le plus bête »9. Il faut lui concéder que, dans ce domaine, elle en connaît un rayon. Quant au transparent secrétaire d’État, Jean-Baptiste Lemoyne, il promenait son incompétence à Bruxelles, le 21 janvier 2019, pour honorer de son auguste présence la réunion ministérielle Union européenne/Union africaine. Tout ce beau monde nous coûte un « pognon de dingue » en voyages et petits frais annexes. Il serait temps qu’ils commencent à le comprendre dans ce climat de défiance à l’égard des élites et d’antiparlementarisme croissant.

Tout cela fait penser aux activités ludiques de la SDN (la « diplomatie lacustre ») au moment où l’on entendait des bruits de bottes au centre de l’Europe en 1939-1940. Le Quai d’Orsay s’amuse et s’abuse alors que le monde est au bord de la crise de nerfs. L’affolement du monde10 ne semble guère les affoler.

LE NOUVEAU DALADIER

Avec notre actuel ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Breton nous sommes en présence d’un des plus grands penseurs des relations internationales du XXIe siècle et un remonteur de bretelles hors-pair.

Le penseur du XXIe siècle

Sur la scène intérieure, le président du Conseil régional de Bretagne pense et s’agite beaucoup. Sur ses terres morbihannaises, il cogite. Il vient de créer une sorte de cercle de réflexion, les « progressistes bretons » (« Breizh Lab ») pour apporter sa pierre à l’édifice du débat (hypothétique) sur l’avenir de la démocratie (elle est en crise), sur le devenir de l’Europe (il est incertain) et sur d’autres carabistouilles (il est expert). Nous apprenons par son porte-parole officieux, le quotidien breton, Le Télégramme le report du lancement de cette brillante initiative. L’objectif aussi peu avoué qu’avouable de ce machin est d’éviter une débâcle aux prochaines élections européennes (26 mai 2019) qui viendrait s’ajouter à la déroute macronienne consécutive aux festivités des « gilets jaunes » (« Black Saturdays »). En dépit de son âge avancé, il semble que la consommation régulière d’hydromel par notre Talleyrand modèle miniature le pousse à croire encore au Père Noël. Il est hors course et devrait reprendre le chemin de sa Belle Bretagne et de son air pur et iodé pour y rédiger ses antimémoires des étranges affaires sur lesquelles il n’a pas eu la moindre prise. Cela nous ferait rire, du moins sourire.

Le remonteur de bretelles

Jean-Yves Le Drain amuse et distrait les réunions du conseil des ministres tant par ses remarques décalées sur la farce du « Brexit » (il ne sait plus à quel saint breton se vouer) que sur la situation intérieure (il ne sait pas où elle va nous conduire) qui n’est, à notre connaissance, pas de son ressort. La sortie de notre Breton bien aimé vaut son pesant d’or. La scène remonte à une semaine. Lors du dernier conseil des ministres du 9 janvier, Jean-Yves Le Drian est sorti de ses gonds, suite à une déclaration de Gérald Darmanin, d’après Europe-1. Alors que chaque ministre est invité à prendre la parole à tour de rôle, le ministre du Budget met sur la table la réforme de la fonction publique et de l’Etat, prévue depuis l’année dernière. Suite à ces propos, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, dégoupille : « Il faut peut-être arrêter les bêtises. On a déjà une crise sur les bras, on ne va peut-être pas y rajouter les fonctionnaires ! ». Avant de poursuivre, en plaidant la cause de ces derniers : « Les agents de l’Etat ne sont pas forcément des technocrates, ils sont aussi des aides-soignants, infirmières, douaniers, policiers, etc. Il ne faudrait pas aggraver la situation »11. Il devrait commencer par s’occuper par ce qui se passe dans son propre ministère dont le fonctionnement ressemble à une véritable pétaudière. Bravo à notre nouveau Daladier.

Le moins que l’on puisse dire est que le propos est aussi percutant que viril. On a l’impression de fréquenter une cour d’écoles peuplée de mauvais garçons. Quel niveau affligeant pour la crème de l’élite de la République française !

CONSTAT D’IMPUISSANCE : AMBITIONS ET AMBIGUÏTÉS !

Alors que certains évoquent un éventuel transfert de Jean-Yves Le Drian12 de l’hôtel d’Orsay à l’hôtel Matignon, on reste dubitatif. Alors que ce politicard rad soc dans l’âme a amplement montré ses limites aux Affaires qui lui sont restées totalement étrangères, le simple fait d’envisager une telle éventualité fait froid dans le dos. Cela en dit long sur la crise de la démocratie, de la représentativité que nous traversons, crise crûment à jour par celle des « gilets jaunes ». Manifestement, le Président de la République a perdu la boule, a perdu le cap de la République en marche en dépit d’une très légère remontée dans les sondages d’opinion. Quel constat d’impuissance accablant (« C’est ainsi que j’entends transformer avec vous les colères en solutions », Lettre aux Français, d’Emmanuel Macron, 14 janvier 2019) et attristant après le cercle des promesses disparues !13 Dans la comédie du pouvoir qui se joue actuellement tous les soirs dans nos lucarnes, dieu soit loué, nous bénéficions d’un peu d’air pur et détendant avec les dernières facéties du Lorientais désorienté, du nouveau Daladier, du Sapeur Le Chouchen.

1 May en mai, Le Canard enchaîné, 16 janvier 2019, p. 2.
2 Hubert Védrine, Dans la mêlée mondiale : 2009-2012, Fayard, 2012.
3 Thomas Gomart, L’affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques, Tallandier, janvier 2019.
4 Le président irakien mécontent d’Emmanuel Macron, Figaro-ci… Figaro-Là, Le Figaro, 15 janvier 2019, p. 38
5 Isabelle Lasserre, Paris lutte pour préserver son influence en Syrie, Le Figaro, 21 janvier 2019, p. 8.
6 Dominique Moïsi, Quel rôle pour la France au Moyen-Orient ?, Les Échos, 21 janvier 2019, p. 10.
7 Myriam Benraad, Bachar Al-Assad a déjà gagné, et haut la main, Le Monde, 24 janvier 2019, p. 22.
8 Jérôme Gautheret, Le gouvernement italien ulcère Paris avec ses provocations, Le Monde, 23 janvier 2019, p. 3.
9 Éditorial, Italie-France : la stratégie du « coup de boule », Le Monde, 25 janvier 2019, p. 20.
10 Thomas Gomart, L’affolement du monde. 10 enjeux politiques, Tallandier, janvier 2019.
11 Le Drian demande au gouvernement « d’arrêter les bêtises », www.valeursactuelles.com , 17 janvier 2019.
12 Nicolas Legendre, Quand Jean-Yves le Drian se rêvait « transcourant », M. Le Magazine du Monde, 19 janvier 2019, pp. 17-18.
13 Antoine Perraud, Rambaud habille Macron pour l’hiver, www.mediapart.fr , 24 janvier 2019.
 
 
LE MERCATO DES COSTAUDS – Ali Baba. Vous avez dit mercato14 ? Oui, mercato. Mais, il ne s’agit pas de celui dont les médias vous rebattent les oreilles, celui des hommes tatoués de la tête au pied, au compte en banque amplement fourni qui passent 90 minutes à taper sur un ballon rond et à s’embrasser après chaque but. Il s’agit de quelque chose de plus sérieux, à savoir le mercato des ambassadeurs de la République Française. C’est que pour être grand serviteur de l’État, on n’en néglige pas moins ses intérêts personnels, ses objectifs de carrière bien compris. Et, l’époque est propice à une certaine agitation de nos diplomates en quête d’un bicorne, un premier ou un énième. Les couloirs feutrés du quai d’Orsay bruissent de toutes les rumeurs sur les futures affectations des chers (chères) collègues, parité oblige. Il y a les informations recoupées et les bobards (sorte de « fake news » diplomatiques) que certains médias se plaisent à relater dans leurs gazettes15. C’est que les prétendants à cette fonction de tous les fantasmes sont légions et les ambassades moins nombreuses.

C’est donc une course à l’échalotte où tous les coups sont permis : les bons (la célèbre brosse à reluire) comme les mauvais (la non moins célèbre savonnette sous le pied). Il va sans dire mais cela va mieux en le disant, la recette ne fait l’objet d’aucun vadémécum officiel, d’aucun manuel du putatif ambassadeur. Sur la base de l’expérience et des conseils glanés de ci de là auprès des anciens, chacun met au point sa stratégie, sa tactique pour parvenir à ses fins. C’est que les choses se corsent depuis que l’on fait croire au gogo diplomate que la désignation des Excellences Ferrero Rocher serait parfaitement encadrée par la procédure dite de transparence, qui n’a de transparence que le nom et qui a tout d’un chemin de Damas des plus opaques. Quels sont ceux et celles qui tiennent la corde pour le prochain mercato ?

LA FARCE DE LA TRANSPARENCE : OPEN DATA

À la fin de l’été, circule auprès des prétendants aux postes de chefs de missions diplomatiques et consulaires, un précieux sésame qui a pour nom « transparence ». Sur ce parchemin qui circule sous le manteau, figure la liste de tous les postes d’ambassadeurs qui sont susceptibles de se libérer dans le courant de l’année à venir. Et, les diplomates avides de sensations fortes de se délecter de la lecture de cet opus magnum. Les fantasmes sont différents en fonction du caractère des futurs impétrants : importance diplomatique du poste, ambassade bilatérale ou multilatérale, exotisme du pays, montant de l’indemnité de résidence non imposée, qualités des collaborateurs, charge de travail couleur locale …. Après mûre cogitation, le diplomate retourne à la direction des ressources pas très humaines trois vœux accompagnés d’une lettre de motivation. Et, le tout est mouliné par le Dieu ’informatique censée être objectif. Une première liste est discutée par la bande des quatre : secrétaire général, directeur de cabinet du ministre, directeur (trice) général de l’administration et de l’inspecteur (trice). Et le processus se perd dans les arcanes du cabinet du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, de Matignon et de l’Élysée. On assiste à quelques allers et retours officieux dont seuls les candidats (hormis les plus « pistonnés ») sont régulièrement informés. Depuis ces dernières années, une case supplémentaire a été rajoutée à ce jeu de piste une audition du candidat au bicorne par une sorte de jury comportant, outre quelques sommités Maison, un psychologue chargé de décrypter les capacités managériales des candidats. Au terme de ce marathon administratif, le quémandeur est informé du sort réservé à ses desideratas, le moment venu. Rarement, lorsque votre candidature n’a pas été retenue. Courage, fuyons ! Tout ceci se perd dans le brouillard de la diplomatie.

C’est qu’en France, il existe toujours un fossé entre la théorie généreuse et la pratique mesquine de l’administration. Un acte se revendiquant de « transparence » peut se limiter à « gérer l’opacité » comme le souligne le professeur Paul Cassia16.

LA RÉALITÉ DE L’OPACITÉ : DARK WORLD

C’est que les papables ou papabiles (dans la langue italienne) ne sont pas tous nés de la dernière pluie. Ils ont compris que la transparence officielle n’est qu’un vulgaire écran de fumée. Il s’avère donc indispensable de la contourner ou de la conforter par des procédures, des démarches qui n’ont rien de très transparentes. Cela s’apparente, à maints égards à une sorte de jeu de l’oie, formule Quai d’Orsay. Dans toute la mesure du possible, il faut tâter le pouls des plus Hautes autorités, aller baiser la babouche de ceux qui comptent au château de l’Élysée si vous y avez quelques vieilles connaissances ou si vous avez rendu quelques menus services. Ensuite, il est convenable de solliciter quelques entrevues officielles auprès des membres de la bande des quatre. Elles vous sont accordées ou refusées en fonction de votre notoriété du moment. Des prosternations devant les membres du cabinet du ministre ne peuvent pas faire de mal. Mais, plus important encore, les circuits occultes doivent être explorés, soignés pour optimiser ses chances de décrocher la timbale. Et de faire état de sa qualité d’ancien élève de l’ENA (vous avancez de trois cases), d’ancien d’un cabinet ministériel (vous avancez de deux cases), de votre genre (l’Association « Femme et diplomatie » vous propulse de plusieurs cases), de votre qualité de Frère ou de Sœur (c’est le grand bon en avant), de votre appartenance syndicale (la CFDT vous fait avancer d’une case), de votre appartenance à une minorité agissante (vous dépassez les copains et copines sur le jeu de l’oie), de vos origines sociales surtout si vous venez du triangle Neuilly-Auteuil-Passy (c’est bon pour faire un saut important)…

Et l’on pourrait multiplier les critères occultes à l’envi. Et, si vous cumulez plusieurs de ces critères, vous pouvez décrocher la timbale d’or en dépit de votre insuffisance diplomatique ! Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que lorsque vous êtes proches du Prince, la transparence n’est qu’une formalité. Vous en êtes dispensés de facto si ce n’est de jure. La transparence, c’est pour les ploucs ! Vous l’aurez compris. Cela sert à amuser la galerie et à agiter le Landerneau.

LE BAL DES VANITÉS : VANITY FAIR

C’est au tour du magazine Challenge, sous la plume d’Antoine Izambard de nous informer que « Le Quai d’Orsay se prépare à un mercato XXL ». Qu’apprend-on à cette occasion ? C’est du lourd et ça va secouer en 2019

La valse des ambassadeurs affole déjà les chancelleries. D’ici cet été, près de 70 ambassades vont changer de titulaires dont celles de Washington, Pékin ou Madrid. Un grand remue-ménage qui concernera aussi l’Élysée puisque le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron, Philippe Étienne, ancien ambassadeur en Allemagne, est pressenti pour prendre la direction des États-Unis. Reste à savoir si ce sera à Washington ou à New York. Selon le site spécialisé Intelligence Online, le sherpa du chef de l’État « viserait » le poste d’ambassadeur aux États-Unis qu’occupe Gérard Araud depuis 2014 (l’ambassadeur tweeteur-gaffeur indignitaire). D’après nos informations, il pourrait aussi atterrir à New York et succéder à François Delattre comme représentant permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies. Ce dernier, en fonction depuis 2014, avait décliné la proposition faite par Emmanuel Macron après son élection, de devenir son conseiller diplomatique, préférant pour des raisons personnelles rester aux États-Unis.

Un vaste jeu de chaises musicales qui pourrait propulser l’actuel directeur de cabinet de Jean-Yves Le Drian au Quai d’Orsay, Emmanuel Bonne, à l’Élysée. Cet ancien ambassadeur au Liban, fin connaisseur du Moyen-Orient, coche toutes les cases selon plusieurs sources. « Ce n’est pas un dinosaure (il a 48 ans, Macron l’apprécie et il s’est fait la main depuis 18 mois auprès de Le Drian » juge un diplomate français. S’il n’est pas choisi, Aurélien Lechevallier, conseiller diplomatique adjoint à l’Élysée et issu de la même promotion de l’ENA (Senghor) que le président de la République, pourrait prendre du galon. Comme par hasard, l’entre-soi et la tyrannie de l’énarchie.

Parmi les postes qui suscitent aussi une forte convoitise : celui d’ambassadeur à Pékin. Le titulaire, Jean-Maurice Ripert, un proche de François Hollande, prendra sa retraite cet été. Il a été successivement à Moscou (il ne parlait pas le russe) et à Pékin (il ne parlait pas un mot de chinois). Collègue de la promotion Voltaire de l’ENA, ce diplomate indélicat (il a touché pendant un an des primes sans avoir de poste budgétaire) avait été élevé ambassadeur de France dignitaire par son ami François Hollande. Vive le népotisme ! Pour lui succéder, deux noms reviennent avec insistance dans les couloirs du Quai d’Orsay : Emmanuel Lenain et Thierry Mathou. Le premier est l’actuel conseiller diplomatique d’Édouard Philippe qu’il a connu sur les bancs de l’ENA (promotion Marc-Bloch). Avant cela, il était le directeur des régions Asie et Océanie au ministère des Affaires étrangères. Un poste qu’occupe aujourd’hui Thierry Mathou, ex ambassadeur aux Philippines.

Autre succession à venir : celle à Moscou de Sylvie Bermann, pas toujours très soignée de sa personne. En poste depuis 2017, cette ancienne ambassadrice au Royaume-Uni (et à Pékin) prendra sa retraite fin décembre 2019. L’Arabie saoudite pourrait aussi voir arriver un nouvel ambassadeur. En poste depuis 2016, l’excellent, François Gouyette devrait, selon certaines sources, prendre une nouvelle ambassade. Enfin, l’Iran où la France n’a pas d’ambassadeur depuis le mois de juin 2018 (et l’on pense jouer un rôle dans la solution du conflit syrien), pourrait enfin voir arriver ces prochains mois un nouveau représentant français. Bruno Aubert, ambassadeur en Irak, fait partie des noms évoqués en interne pour le job. Le troisième réseau diplomatique mondial et ses 163 ambassades va bel et bien faire face en 2019 à l’une des plus importantes rotation de son histoire. Sollicité par Challenges, le Quai d’Orsay n’a pas souhaité faire de commentaire sur ce mercato estival17. Que pourrait-il dire de plus de cette salade diplomatique ?

Ainsi va le petit monde de la diplomatie, en cette période de remue-méninges intense sur la crise de la démocratie et de la représentativité dans notre pays, pour caser les copains du prince, les rois de la débrouille et de la carabistouille. Et cela alors que l’on nous rebat les oreilles de la méritocratie républicaine et autres sornettes destinées à tromper le gogo. La République monarchique fonctionne à plein régime. Preuve en est l’organisation de la deuxième édition de « Choose France » par Emmanuel Macron au château de Versailles. La République des coquins du nouveau monde de Jupiter est aussi vivace, si ce n’est plus que celle de l’ancien monde (Cf. le projet de nomination de Philippe Besson comme consul général à Los Angeles attaqué par un syndicat devant le Conseil d’État). On peut même dire qu’elle prospère comme le chiendent. Quelques médias poil à gratter s’en font à l’occasion l’écho. Dans ce contexte, quelles assurances peut-on avoir que les petits marquis du Quai d’Orsay servant de plénipotentiaires et d’émissaire de la Macronie à l’étranger soient recrutés sur les seuls critères du mérite et non du copinage ? Aucune. Et que l’on ne fasse pas passer les copains devant les fonctionnaires ayant passé des concours ?18 Aucune. Voici la morale de la fable du mercato des costauds de la diplomatie.

14 De l’italien marché. Il désigne également la période des transferts dans le monde du sport ou de l’audiovisuel. Marché des transferts. https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/mercato/
15 Jean Daspry, Mercato des diplos : la foire aux vanités, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 février 2017.
16 Paul Cassia, La charte de transparence du conjoint du président de la République, un an après, Le Blog de Paul Cassia, www.mediapart.fr , 21 août 2018.
17 https://www.challenges.fr/politique/le-quai-d-orsay-se-prepare-a-un-mercato-xxl_635454
18 Thomas Cantaloube, Une possibilité nomination française à l’ONU fait grincer des dents, www.mediapart.fr , 24 janvier 2019.
 
 
ROOSEVELT ENTRE DE GAULLE ET PÉTAIN : L’IMBROGLIO – Guillaume Berlat. « Au théâtre, l’imbroglio, est une pièce à l’intrigue dort complexe. Le mot vient de l’italien qui vient de l’ancien français, broueillier ; il s’applique à une situation confuse, embrouillée, avec une nuance de tromperie. Comment découvrir une situation plus confuse que celle des États-Unis dans leurs rapports avec la France, pendant la Deuxième guerre mondiale ? Franklin Roosevelt, l’un des présidents les plus ‘progressistes’ de l’histoire américaine, maintient, au -delà des ressacs du conflit contre l’Axe, un lien fort avec le régime de Vichy ». À tout seigneur, tout honneur ! Comment mieux résumer que le fait son auteur, l’historien Charles Zorgbibe, la thèse qu’il défend dans son dernier ouvrage consacré aux rapports complexes entre l’Amérique du nord de Franklin Roosevelt et la France de Vichy et celle d’Alger/Londres ?19 De cette somme de 450 pages, il est possible de mettre en exergue la rigueur implacable du travail de l’historien avec son travers bien connu, celui de l’inflation de détails. Mais, en définitive, le lecteur retiendra de l’épilogue quelques jugements frappés au coin du bons sens, pépites irremplaçables pour celui qui veut comprendre le monde d’aujourd’hui à travers ses constantes.

LA RIGUEUR IMPLACABLE ET INCONTOURNABLE DE L’HISTORIEN

Nous recommandons vivement à tous ceux qui n’ont qu’une connaissance approximative de la relation franco-américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, de prendre le temps de lire la somme de Charles Zorgbibe sur le sujet. De manière chronologique et suivant une approche évènementielle, l’auteur nous présente les avatars de cette relation. Après un assez long prologue sur la personnalité de Franklin Roosevelt et de son entourage le plus proche (une cinquantaine de pages), l’historien nous dresse une fresque de cette relation à tout le moins tumultueuse sous forme de quadriptyque. Nous évoluons de « France comme la Prusse après Iéna » vers « le pari américain de Vichy » puis sur « Vichy hors les murs, sous protectorat américain » pour déboucher sur un épilogue fort instructif plus général intitulé « Roosevelt, la fin de l’imbroglio ». Nous y découvrons les grands axes de la diplomatie gaullienne, de celle du président américain ; les appréciations peu élogieuses de Staline sur la France. Deux phrases de Charles Zorgbibe résument à la perfection ces temps troubles : le temps des contorsions mentales, le temps du réalisme politique. Il nous rappelle fort à propos que « les États-Unis se sont refusé à toute reconnaissance de la France libre jusqu’en août 1943 ». C’est peu dire le peu d’estime qu’ils nourrissaient à l’égard du héros de la France libre et leur duplicité à l’endroit du maréchal Pétain et toute sa clique.

LA TENDANCE À L’INFLATION DE DÉTAILS DE L’HISTORIEN

Défaut de ses qualités, ce travail remarquable par sa précision tombe souvent dans le travers de l’inflation de détails inutiles, du moins à nos yeux. Cette très grande richesse en évènements par trop anecdotiques conduit souvent à faire passer l’accessoire avant le principal, à détourner l’attention du lecteur sur les grandes lignes de force de la diplomatie de Franklin Roosevelt et de ses émissaires sur les quai de l’Allier (l’amiral Leahy qui souhaitait reprendre en mains le régime de Vichy) et à Alger (Robert Murphy qui faisait le jeu des vichystes au détriment des gaullistes). Vanité des prévisions politiques et diplomatiques. Il y a souvent des passages trop pointillistes qui lassent le lecteur et nuisent, en dernière analyse, à la démonstration pertinente de l’auteur. Trop de détails tuent les détails. Pour notre part, nous aurions préféré une approche des relations internationales fondées sur les forces profondes conjuguée aux circonstances imprévisibles d’une période comme celle de la Seconde Guerre mondiale. Manque en effet à Charles Zorgbibe une capacité de synthèse de l’évènementiel qui porte souvent sur l’écume des jours. Le récit en gagnerait en pédagogie qui est normalement le propre d’un universitaire de son niveau. L’auteur est professeur agrégé de droit public…

LES PÉPITES IRREMPLAÇABLES DE L’HISTORIEN

Pour le plus grand plaisir de nos lecteurs, du moins nous l’espérons, nous avons sélectionné dans l’épilogue quelques bonnes pioches.

La diplomatie gaullienne :

« Le comportement du général de Gaulle à Alger en 1943 est le prélude, ou le banc d’essai, ou le laboratoire de la diplomatie de la Cinquième République. De fait, il existe bien un style diplomatique français, un mode français de négociation, qui résulte de l’histoire, de la culture et peut-être du tempérament français – et surtout du pli donné par Charles de Gaulle au début de la Cinquième République. Ce style diplomatique semble présenter deux caractères dominants : il se manifeste, de manière heurtée, par des coups de boutoir, une certaine arrogance et un certain goût du panache, une démonstration de cartésianisme, un discours logique, la place faite au raisonnement déductif ; il exprime la nostalgie d’une ancienne grande puissance, au statut diminué, mais qui éprouve toujours le désir d’être traitée comme un Grand, il reflète une vision du monde, une culture d’opposition aux normes dominantes. Une susceptibilité exacerbée, la volonté d’être traité en égal par la ou les puissances dominantes ».

L’appréciation de Roosevelt sur de Gaulle livrée à Churchill en 1943 :

« Nous devons nous séparer de De Gaulle qui s’est montré déloyal, indigne de notre confiance. Il s’intéresse plus aux intrigues politiques qu’à al poursuite de la guerre et ces intrigues sont menées au détriment de nos intérêts militaires ».

L’appréciation de Staline sur de Gaulle livrée à Roosevelt en 1943 :

« C’est Pétain qui représente la vraie France, non de Gaulle ! Ce général de Londres ne comprend rien aux sentiments profonds des Français. Il n’a aucune importance politique… La classe dirigeante politique française est pourrie jusqu’à la moëlle ! Bergery, l’ambassadeur que Vichy nous avait envoyé à Moscou, représentait parfaitement le type de politicien majoritaire en France : proche du national-socialisme et admirateur du Reich ! Après la guerre mondiale, on ne pourra confier aucune responsabilité internationale, stratégique ou autre, à la France ».

Manifestement, tous ces hauts personnages n’ont rien compris à la personnalité du général de Gaulle et au redressement de la France auquel il contribuera en accédant à la fonction de président de la Cinquième République. En diplomatie rien n’est simple et ne se ramène à une formule algébrique. Décidément, nos « alliés » américains ne comprennent rien au reste du monde (« The Rest of the World ». Ce qui explique en grande partie leurs revers au Vietnam, en Afghanistan, en Irak et, plus récemment encore, en Irak et en Syrie et cela en dépit de leur puissance militaire et de leur capacité de désinformation (« fake news »).

L’histoire du passé éclaire le présent et le futur. C’est bien connu de tous les hommes de bon sens. Bon sens qui fait amplement défaut à nos élites incultes ! Nous pensons tout naturellement à notre président de la République, Emmanuel Macron qui parle parfaitement la langue de Shakespeare mais n’a toujours rien compris aux ressorts de la diplomatie américaine à l’égard de la France. Très récemment, ce brillant esprit découvre que Donald Trump retire ses troupes de Syrie sans l’en informer au préalable alors que la France participe à la coalition des idiots utiles et serviles de l’Oncle Sam. Et de déclarer, avec une candeur rafraichissante, depuis le Tchad qu’un « allié doit être fiable » (sous-entendu, l’Amérique du nord). S’il avait pris la peine de lire l’ouvrage de l’historien Charles Zorgbibe, il aurait appris le mépris dans lequel nous tiennent les Américains. Le général de Gaulle en a fait l’amère expérience mais il en a tiré toutes les conséquences qui s’imposaient tant durant la guerre que lorsqu’il revient en pouvoir en 1958. Telle est la principale leçon de l’imbroglio de Roosevelt entre Vichy et Alger, entre de Gaulle et Pétain !

19 Charles Zorgbibe, L’imbroglio. Roosevelt, Vichy et Alger, éditions de Fallois, 2018
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. FEUX D’ARTIFICE DE DÉBUT D’ANNÉE – Jean Daspry « Une fois qu’on a dépassé les bornes, il n’y a plus de limites » (Alphonse Allais). Sous le règne emprunt de magnificence et de munificence de Macron-Pinocchio 1er, la morale publique en prend un sérieux coup au fil des semaines, des jours. Et cela en dépit des lois adoptées, des commissions de déontologie, des déontologues, des référents déontologues mises en place pour veiller au grain et remettre de l’ordre dans la pétaudière Hollando-sarkoziste. Le monarque veille à la bonne tenue de ses très hauts fonctionnaires, de ses très grands serviteurs de l’État. Ils n’ont qu’à bien se tenir tant il leur en coûterait en cas de faux pas. Les foudres jupitériennes conjugués à la Roche tarpéienne leur sont promis. C’est que l’on ne badine pas avec la morale dans le monde nouveau du plus jeune président de la Ve République. L’exemplarité est la norme sacrée. Mais, le moins que l’on puisse dire est que la pratique semble d’autant plus souple (pour ne pas dire laxiste) que la théorie est rigide (pour ne pas dire implacable). Nous en avons quelques nouveaux exemples éclairants fournis par l’actualité la plus récente.

LE FOUTOIR DES AUTORITÉS ADMINISTRATIVES INDÉPENDANTES

Dès juillet 2014, une professeure agrégée de droit public à Paris IV Sorbonne titrait l’un de ses articles sur son blog bien connu auprès des connaisseurs : « Autorités administratives indépendantes : une joyeuse anarchie »20. Elle rappelait les conclusions peu encourageantes du rapport du sénateur Patrice Gélard sur le fonctionnement, pour le moins chaotique, de ces objets juridiques non identifiés (OJNI) : inflation du nombre d’AAI, absence de cadre juridique, absence de contrôle démocratique, institutions en lévitation. En un mot, le modèle type de l’usine à gaz à la française qui ne dérange personne mais fait le bonheur financier des heureux élus qui sont à la tête de ces bidules. En 2017, les AAI se voyaient enfin doter d’un statut21. Mais, rien n’était réglé tant notre Douce France, les questions qui dérangent sont traitées dans la plus stricte opacité. On avait ainsi créé des « quasi-ministères » comme le souligne l’ex-député, René Dosière.

Or, à la faveur de la divulgation du traitement de la présidente de la commission nationale du débat public, Chantal Jouanno, nous découvrons le pot aux roses de la question baroque du système de rémunérations des dirigeants des AAI à une époque où l’exécutif et le législatif estiment qu’un sou est un sou et où La France est au bord de l’abîme22. Le moins que l’on puisse dire est que cela ressemble à une pagaille digne d’une ploutocratie23. Comme disait Coluche, « si voter changer quelque chose, il y a longtemps que cela serait interdit ». Grâce aux informations fournies par le Volatil, on tombe de Charybde en Scylla. Bienvenue dans le monde merveilleux et jargonnant des AAI, où le salaire des dirigeants ne relève n’aucun critère objectif (à quoi sert donc la prestigieuse Cour des comptes ?), mais de l’entregent dont ils savent faire preuve auprès de nos dirigeants. Un comble pour des institutions qui ne doivent leur existence qu’à l’indépendance qu’elles sont censées garantir vis-à-vis du pouvoir. Bravo à François Hollande d’avoir recasé, en fin de mandat, certains de ses amis proches dans des AAI ! Ne revenons pas sur le cas de la délicieuse Chantal Jouanno24. Matignon et l’Élysée se sont bien gardés de suivre la suggestion de cette dernière qui proposait de « revoir à la baisse », le montant de sa rémunération. Et pour cause, il aurait fallu réviser du même coup celle des 25 autres présidentes d’autres AAI dont les traitements s’échelonnent entre 2 000 et 20 000 euros25. Cette remise à plat du dossier aura braqué les lumières sur tous ces cumulards de la fonction publique qui touchent par ailleurs des pensions en violation des principes (interdiction d’un salaire supérieur à un tiers de leur retraite, sauf exceptions). Et le volatil de nous livrer les traitements indécents des présidents de l’Autorité de régulation des jeux en ligne, de la Commission de la régulation de l’énergie, de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Olivier Schrameck (CSA) et Francis Delon (commission nationale de contrôle des techniques de renseignement), tous deux brillants membres du Conseil d’État, font encore plus fort avec 15 000 euros de rémunérations qui s’additionnent aux 6 000 euros de retraite de la plus haute juridiction administrative. La palme revient au Défenseur des droits, Jacques Toubon, qui estime tout à fait normal lors de son entretien à RTL, de cumuler environ 30 000 euros mensuels si l’on additionne en sus de ses 15 000 euros de DD autant au titre de ses diverses retraites.

Mais quelle indécence qui explique, en partie, la crise de confiance des citoyens dans leurs élites bienfaitrices. Cela pourrait finir très mal un de ces quatre matins.

LA VASTE BLAGUE DU CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA MAGISTRATURE

Le citoyen peut désormais dormir sur ses deux oreilles tant il vient, in extremis, d’échapper à une injustice d’autant plus injuste et plus grave qu’elle allait concerner une future membre du très sérieux Conseil supérieur de la magistrature (CSM)26, organisme en charge de l’évolution des carrières des magistrats du siège, de leur déontologie, de leur discipline. Pour faire court, le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand envisageait de désigner une personne très qualifiée pour siéger dans cet auguste cénacle. Sauf que cette personne, Mireille Faugère, ancienne de la SNCF, de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (HP-AP) [elle y touchait 300 000 euros brut par ans, soit 50% de plus que son prédécesseur et un parachute doré de 26 000 euros ] a été malmenée par un jugement du tribunal administratif de Paris, après l’avoir été par la Chambre régionale des comptes, pour une vulgaire vétille ; cumul indu de rémunérations publiques et privées (environ 150 000 euros). Son sort est entre les mains de la commission des lois de l’Assemblée nationale qui l’a auditionnée. L’audition a tourné à la vaste farce27. Mais, ne soyez pas mesquins, elle vient d’être recasée à la Cour des comptes. Cela ne s’invente pas. En France, tout finit par des chansons… mais aussi par des parachutages et des recasages. Vive la République française une et indivisible.

L’ENA, ENCORE ET TOUJOURS POUR LA CNIL ET LE CSA

Le mercato des AAI tourne à plein régime en ces temps de disette. Les copains et les coquins se placent pour se recaser à la CNIL et au CSA, postes jusqu’à présent occupés par deux conseillers d’État, noblesse d’État oblige, Isabelle Falque-Pierrotin pour la première et Olivier Schrameck pour le second. Mais soyez rassurés, le prince Macron a trouvé deux de ses copains (copines) à recaser, tous deux anciens élèves de l’ENA : à la CNIL, Marie-Laure Denis, Ancienne membre du CSA et de l’Arcep (auditrice au Conseil d’État puis membre de plusieurs cabinets ministériels) et au CSA, Roch-Olivier Maistre (proche d’Alain Juppé et issu de la Cour des comptes)28. Ce petit monde parisien de l’entre-soi qui bénéficie de toutes les prébendes au mépris du système de la méritocratie républicaines ! Tout est bien qui finit bien. Les courtisans de Pinocchio tiennent la corde et se recasent toujours.

LE MAUVAIS EXEMPLE VIENT TRÈS SOUVENT DU CONSEIL D’ÉTAT

Comme le rappelle le volatil, les GAFA que Bruno Le Maire veut taxer, peuvent se frotter les mains. Amazon France vient de recruter Yohann Bénard, maître des requêtes au Conseil d’État au poste de directeur de la stratégie. Passé par les cabinets de François Fillon et de Christine Lagarde, cet humble de la section du contentieux va pouvoir doubler ou tripler son salaire. Tous les grands groupes comptent des magistrats administratifs (des membres du Conseil d’État et non des magistrats comme l’écrit improprement le volatil) à leur tableau de chasse. Tous ces Messieurs sont d’une grande utilité pour leurs employeurs. Ils rédigent d’excellentes notes pour être des lobbyistes travaillant contre l’État. Très moral me direz-vous !

Mais, ceci ne semble pas gêner le moins du monde le vice-président du Conseil d’État, le macroniste Bruno Lassere (impliqué dans une sale affaire de harcèlement moral dans le cadre de ses anciennes fonctions) n’y trouve rien à redire. Statistiques à l’appui, il estime que le phénomène est marginal, quantitativement parlant. De plus, il ne s’agit pas de départs définitifs. Certains conseillent les gros fraudeurs pour qu’ils échappent aux poursuites du fisc. On croit rêver. Et, notre vice-président bien aimé de nous préciser que « les intéressés ne doivent pas présenter des requêtes ou des mémoires devant le Conseil d’État pendant trois ans ». Ce sinistre personnage prend les citoyens pour des imbéciles. Comment empêcher ces fonctionnaires en délicatesse avec la République de rédiger les notes et de les faire signer par d’autres avocats.

On va de Charybde en Scylla en apprenant que pour rédiger « l’exposé des motifs » de la loi Mobilités, le gouvernement d’4Edouard Philippe (lui-même issu du Conseil d’État) a fait appel au cabinet international Dentons dont le bureau parisien est dirigé par Marc Fornacciari, ex-maître des requêtes du Conseil d’État, expert des transports. Et le tour est joué…

Toute cette sinistre farce démontre, s’il en était encore besoin, tout le chemin qu’il reste à parcourir pour en finir, une bonne fois pour toutes, avec tous ces « placards douillets de la République »29, cette République prétendument exemplaire que l’on nous sert à toutes les sauces jupitériennes. Dans la foulée de l’affaire Jouanno, le sénateur (LR) Henri Leroy a décidé de déposer une proposition de loi ayant pour objectif d’empêcher les anciens ministres et parlementaires d’être nommés au sein d’une autorité administrative indépendante dans les cinq ans qui suivent la fin de leur fonction ou de leur mandat. Sion, « comment s’étonner que le fossé entre les Français ne cesse de creuser ? », précise-t-il à juste titre. Ce serait déjà un bon début. Mais, il ne faut pas rêver dans un pays où tout change pour que rien ne change et où nous assistons en ce début d’année à un feu d’artifice en termes de moralisation de la vie publique – la confusion des genres digne d’une vulgaire République bananière -, pour ne pas dire d’immoralité de la Caste.

N.B. : À méditer par nos élites suffisantes :

« Les jeunes », a-t-il expliqué dans son discours aux autorités, « demandent aux adultes, mais spécialement à tous ceux qui ont leadership dans la vie publique, de mener une vie conformément à la dignité et à l’autorité qu’ils revêtent et leur a été confiée » … Il a invité « à vivre avec rigueur et transparence pour les autres et pour le monde » et « à mener une vie qui montre que la fonction publique est synonyme d’honnêteté et de justice, et antinomique avec toute forme de corruption »30.

Pape François, Panama, 24 janvier 2019.

20 Roseline Letteron, Autorités administratives indépendantes : une joyeuse anarchie, www.libertescheries.blogspot.com , 28 juillet 2014.
21 Roseline Letteron, Les autorités indépendantes ont un statut, www.libertescheries.blogspot.com , 4 février 2017.
22 Luc Ferry, La France est au bord de l’abîme, Le Figaro, janvier 2019, p. 17.
23 Hervé Liffran, Jouanno se barricade et met le bazar chez les cumulards, Le Canard enchaîné, 16 janvier 2019, p. 4.
24 Jean Daspry, Moralisation de la vie publique. Et, c’est reparti de plus belle !, www.prochetmoyen-orient.ch , 14 janvier 2019.
25 Sophie de Ravinel, Plongée au sein de très généreuses institutions de la République, Le Figaro, 22 janvier 2019, pp. 14.15.
26 Isabelle Barré, Une future juge des juges a un accroc dans la robe, Le Canard enchaîné, 16 janvier 2019, p. 4.
27 Isabelle Barré, Un casting très inspiré, Le Canard enchaîné, 23 janvier 2019, p. 4.
28 François Bougon, Roch-Olivier Maistre proposé pour diriger le CSA, Le Monde, Médias & Pixels, 20-21 janvier 2019, p. 8.
29 Étienne Girard, Les placards douillets de la République, Marianne, 18-24 janvier 2019, pp. 24-25-26-27.
30 Nicolas Senèze, L’appel du pape contre la corruption en Amérique latine, la Croix, 25 janvier 2019, p. 15.

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