Observatoire Géostratégique

numéro 226 / 17 avril 2019

ORIENT-ATIONS 216

NON, DONALD TRUMP N’A PAS TOUJOURS TORT ! Jean-Paul Pancracio. Je préviens d’emblée que cet article n’est nullement l’expression d’un quelconque euroscepticisme. L’auteur de ces lignes est un Européen convaincu qui, comme bien d’autres, trouve à la fois des qualités et des défauts à l’Union européenne, mais continue d’en être un partisan déterminé…. et parfois amusé, ce qui est le cas dans la présente affaire. Alors, bon, soyons honnêtes, lorsqu’il a pris la décision de rétrograder le rang de préséance protocolaire du délégué de l’Union européenne à Washington, dont la presse européenne a fait ses gorges chaudes, le président Trump a pris une décision logique et parfaitement conforme au droit diplomatique. Certes, il y a aussi du politique là-dedans et cela peut aussi s’interpréter comme une mesure inamicale compte-tenu de certaines déclarations antérieures, quelque peu agressives, dont le président a gratifié les Européens. Mais l’Union européenne, n’en déplaise à la Commission de Bruxelles, n’est encore pas un Etat. Stricto sensu, pour l’heure, elle a le statut d’organisation internationale. Or seuls les Etats – à l’exception remarquable du Saint-Siège – et en leur qualité d’entités souveraines, ont le droit de se faire représenter par des ambassadeurs. Et en tant que représentants de ces entités souveraines, ces chefs de mission diplomatique ont droit non seulement à l’exclusivité de ce titre mais également au premier rang des préséances diplomatiques derrière le Doyen du Corps diplomatique. Les représentants d’organisations internationales auprès d’Etats ou d’autres organisations internationales sont des « délégués ». Et en protocole, ils prennent rang lors des cérémonies et réunions officielles, après les ambassadeurs. Bien sûr, un Etat peut toujours, s’il le désire, reconnaître à un  délégué de l’UE, par simple usage de courtoisie, un rang de préséance (pas le titre) égal à celui des ambassadeurs. C’était le cas  aux Etats-Unis par décision du président Barak Obama. Mais l’usage de courtoisie ne dure que le temps de la courtoisie et de la bienveillance. Il est fragile et sensible au moindre refroidissement. C’est ainsi que le délégué de l’Union européenne qui venait au 27e rang de préséance (déterminé en fonction de l’ancienneté des ambassadeurs dans leur poste à Washington) s’est retrouvé en fin de liste, au 173e rang, aux côtés du représentant de l’Union africaine. Il est vrai que depuis quelques années, les délégués de l’Union européenne ne cessent de vouloir se faire appeler « ambassadeurs » de l’Union et de se faire reconnaître dès lors un droit de préséance égal à celui d’un chef de mission diplomatique. C’est tout spécialement le cas en Afrique où les chefs d’Etat leur reconnaissent d’autant plus facilement cette appellation, non conforme en l’occurrence, que le délégué de l’Union bénéficie de l’aura d’un porteur de chéquier « Politique de coopération de l’UE ». La décision de Donald Trump ne fait par conséquent que remettre les choses dans le bon ordre. Non seulement il a raison du point de vue du droit diplomatique mais il a aussi raison au regard des traités européens d’Amsterdam[1] et de Lisbonne[2]. Pas plus que l’Union n’a de ministre des Affaires étrangères, elle n’a d’ambassadeurs. Elle s’est dotée avec le traité d’Amsterdam, d’un Service européen d’Action extérieure avec à sa tête un Haut représentant de l’Union pour les Affaires extérieures qui est actuellement Madame Federica Mogherini. Et elle s’est dotée avec celui de Lisbonne d’un corps de « délégués ». Elle disposait ainsi en 2018 de 144 délégations et chefs de délégation (justes terminologie employée par les traités européens) auprès des Etats tiers et d’organisations internationales : l’Onu (à New York et à Genève, l’OMC, mais aussi des organisations internationales régionales comme le Conseil de l’Europe, l’Union africaine ou encore l’ASEAN[3]. Précisons que les Etats membres de l’Union européenne, souverains, conservent la maîtrise de leur politique étrangère et donc de leur diplomatie.

[1] Signé le 2 octobre 1997 à Amsterdam, il est entré en vigueur le 1er mai 1999.

[2] Traité sur l’Union européenne (TUE), signé le 13 décembre 2007 à Lisbonne, il est entré en vigueur le 1er décembre 2009.

[3] Le SEAE est actuellement doté d’un peu plus de 4000 agents dont la moitié est affectée dans les délégations. Tous ne sont pas des fonctionnaires européens puisque le SEAE peut être renforcé par des membres des ministères des affaires étrangères des Etats membres placés par leur administration en position de détachement au profit de l’Union sous l’appellation d’« experts nationaux spécialisés détachés » (END).

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QUAI D’ORSAY : LA BALLADE DES AMBASSADEURS HEUREUX – Jean Daspry. Dans ce temple de la vertu qu’est le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) plus connu par son adresse Quai d’Orsay, il se passe des choses que la morale républicaine réprouve. Du moins qu’elle devrait en toute logique réprouver, condamner, voire sanctionner très lourdement, de manière exemplaire. Nous n’en sommes pas encore là, malheureusement. Ne parlons-pas d’éthique ou de déontologie, termes aujourd’hui largement galvaudés par ces temps d’usage de mot-valise ! Tout le monde sait parfaitement que les commissions de déontologie et autres comités Théodule du même acabit ne sont en réalité que de vulgaires chambres d’enregistrement des décisions des « intouchables » de la République, de La Caste, de La noblesse d’État. Le nouveau monde cher à notre président jupitérien n’a rien à envier à l’ancien tant il lui ressemble en pire. Tous les coups de Jarnac sont permis à ceux qui se croient tout permis et qui se permettent tout et encore plus. Après un aperçu du gotha des ambassadeurs exemplaires, nous prendrons connaissance du cas de deux zigotos « incorruptibles ».

LE GOTHA DES AMBASSADEURS EXEMPLAIRES

Après une dure vie de labeur sous les ors de la République, il est tout à fait convenable de se recycler du public vers le privé. Par ici la bonne soupe et par Riyad le pactole. Ainsi pourrait-on résumer cette triste fable !

Par ici la bonne soupe

Le magazine Challenges vient récemment de dresser le hit-parade de tous ces ambassadeurs en retraite qui ont oublié qu’ils étaient censés être des serviteurs de l’État. Le magazine nous livre les noms d’une vingtaine d’anciens diplomates qui se sont récemment reconvertis dans le très lucratif conseil aux entreprises. Le chiffre d’affaires de certains fait rêver. Il pourrait faire jaser les « gilets jaunes » payés au lance-pierre. C’est un poids lourd du Quai d’Orsay qui a franchi le Rubicon le 7 janvier 2019, nous dit-on. Après quarante et un ans de maison, dont quatre comme ambassadeur au Qatar puis neuf – un record – en Arabie saoudite, Bertrand Besancenot a pris sa retraite pour mieux se lancer dans le grand bain du privé1. Nous renvoyons les lecteurs de www.prochetmoyen-orient.ch à la lecture complète et instructive du magazine Challenges pour qu’ils puissent se faire leur propre opinion sur les agissements de tous ces Messieurs au-dessus de tout soupçon et qui continuent à œuvrer pour le bien de la République bon Prince mais avant tout pour le bien de leur compte en banque.

Par Riyad le pactole

C’est que le seul nommé dans le développement qui précède a droit cette semaine aux honneurs du Canard enchaîné ainsi que son successeur. Il est vrai que ce passage du public par le privé ne nous avait pas laissés indifférents. Nous l’avions relevé sous la rubrique « Bertrand Besancenot, la vie devant soi ». Voici ce que nous écrivions à ce sujet :

« Notre ex-ambassadeur en Arabie saoudite (cet ex collaborateur de Michèle Alliot-Marie au ministère de la Défense a presque passé une décennie à Riyad) occupait jusqu’à son départ à la retraite les fonctions de Conseiller diplomatique du gouvernement. Une sucette permettant à des ambassadeurs en fin de course de toucher de rondelettes primes en échange de quelques menus ménages. Dans le cas de figure, quelques missions dans le Golfe pour le compte de Jupiter. Or, qu’apprenons-nous ? Que ce monsieur, très imbu de son éminente et auguste personne, va se reconvertir dans la consultance pour arrondir sa modeste retraite de ministre plénipotentiaire. Celui que le Figaro qualifie de « l’un des meilleurs connaisseurs du Golfe » vient de créer sa propre société de conseil, Palmelys destinée à aider toutes les entreprises voulant travailler dans la zone.2 En un mot, il monnaie son carnet d’adresses abondé lorsqu’il était ambassadeur dans le privé. A-t-il obtenu un avis favorable de la commission de déontologie du Quai d’Orsay ? Dans l’affirmative, a-t-on connaissance du contenu de la décision de cette commission ? Qui siégeait dans cet auguste cénacle ? Alors que certains, qui trouvent à redire aux activités de consultant d’Alexandre Benalla, qui était sans emploi après son éviction de l’Élysée, estiment tout à fait normale la situation de Bertrand Besancenot. Il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre Douce France sans que cela n’interpelle nos élites bienpensantes »3.

LE CAS DE DEUX ZIGOTOS « INCORRUPTIBLES »

Le très libéral prince saoudien MBS veut apparaître comme victime d’un complot après l’affaire Kashoggi. À cette fin, il entend se refaire une virginité en traitant comme des nababs quelques hauts diplomates du Quai d’Orsay peu scrupuleux.

Se refaire une virginité

Qu’apprend-on à la lecture de la dernière livraison du volatil de ce qui se passe au royaume extraordinaire du ministre intègre qui a pour sobriquet, Jean-Yves Le Chouchen et qui est cousu de fil blanc ? Nos amis saoudiens entendent redorer leur blason terni après une vulgaire affaire de saucissonnage à la tronçonneuse d’un quidam du nom de Jamal Kashoggi alors qu’il s’était présenté au consulat général d’Arabie saoudite à Istanbul pour y régulariser sa situation administrative. L’affaire a fait grand bruit sauf en France. Le Machin (ONU) entend même mener une enquête « indépendante » in situ pour faire toute la lumière sur ce mauvais polar. Il est vrai que notre ami MBS ne semble pas très pressé de voir mettre au grand jour les agissements de ses nervis bien qu’il se prétende innocent, blanc comme neige. N’oublions pas qu’il conduit une très sale guerre chez son voisin yéménite qui le fait passer, aux yeux de certaines mauvaises langues, comme un vulgaire auteur de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité qui pourraient l’envoyer devant la Cour pénale internationale ! Quelle meilleure manière de se refaire une virginité en invitant – sur ses propres deniers, il va sans dire – quelques idiots utiles à se rendre dans son pays pour attester que le Royaume est un havre de beauté, la septième merveille du monde où il fait bon vivre et où règne une démocratie à la norvégienne. Manifestement, il y a toujours pléthore de candidats parmi nos concitoyens, en général et parmi les hauts cadres de la diplomatie française, en particulier.

Se faire traiter comme des nababs

Revenons aux allégations du volatil du 30 janvier 2019 !4 L’Arabie saoudite serait en voie de devenir la destination privilégiée Des amis français des droits de l’homme, les défenseurs des valeurs de la France éternelle. Pour le démontrer, le Royaume ne lésine pas. Il lance des invitations à tout ce qui compte dans Paris afin que d’illustres personnages se rendent – répétons-le, aux frais de la sympathique monarchie – passer quelques jours dans le désert saoudien et y admirer et entendre le merveilleux violoniste, Renaud Capuçon dans le cadre d’un festival de musique impie. Le site nabatéen d’Al-Ula semble tout désigné pour y accueillir la crème de l’élite : blogueur, créateur de start-up, ancien conseiller de l’Élysée mais aussi, plus surprenant des diplomates français. Nous retrouvons un trio diplomatique de haut vol. Outre la spécialiste de l’Arabie saoudite au Quai d’Orsay (?), furent conviés à cette sympathique sauterie l’actuel ambassadeur de France dans ce pays, l’excellent François Gouyette (adepte de la philosophie, promu ministre plénipotentiaire hors classe à compter du 1er février 20195), bien connu des lecteurs de notre site et surtout le jeune retraité, évoqué plus haut, Bertrand Besancenot (catholique pratiquant la charité chrétienne). Toutes ces carabistouilles ne sont bien évidemment pas conformes à la règle qui interdit à tout diplomate d’accepter de cadeaux (en l’espèce le voyage, l’hébergement, le couvert…) d’une puissance étrangère. Mais, le Quai d’Orsay rassure aussitôt les âmes sensibles et pointilleuses. Il précise que le séjour de ces bons apôtres a été pris en charge par ses soins. Mais, oublie de signaler que l’organisme qui a pris en charge ces « missions » est abondé par des fonds saoudiens. La bonne vieille technique du jeu de bonneteau. Et d’ajouter, compte tenu de nos intérêts dans le programme touristique saoudien, que refuser les invitations du gouvernement de Riyad « serait apparu comme discourtois et anti-commercial ». Ces Pieds-Nickelés ont fourni de la « chair à Canon » (marque d’appareils photos bien connue) à l’insu de leur plein gré, jouant ainsi les ambassadeurs du royaume saoudien, du site de promotion d’Al-Ula. Une nouvelle forme de diplomatie économique chère à Laurent Fabius réhaussée de diplomatie de la com’. La diplomatie 5.0 est en marche… et la diplomatie française s’enfonce dans un trou noir.

N.B. : de quelques nouvelles de notre charmant ambassadeur à Londres !

Vous vous souvenez que François Hollande (ayant intégré la Cour des comptes à sa sortie de l’ENA) avait été bon prince en nommant son ex-secrétaire général de l’Élysée, camarade de la promotion Voltaire de l’ENA (ayant intégré Bercy à sa sortie de l’ENA), Jean-Pierre Jouyet au poste convoité d’ambassadeur de France à Londres. Notre jovial président de la République poursuit sa tournée active de promotion de son ouvrage Les leçons du pouvoir dans la capitale du Royaume-Uni. Activité tout à fait privée et n’ayant rien d’une mission officielle. Nonobstant ce léger détail, François Hollande sera hébergé gratuitement à la résidence de l’ambassadeur de France, située dans un quartier chic de Londres. Anecdote rapportée par son ex-ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian et contée par le volatil6. À quand une saisine du parquet national financier (PNF) sur cette affaire ?

Selon La Lettre de l’expansion, l’ancien président de la République a créé une société pour facturer ses conférences. Après son départ de l’Élysée, il assurait pourtant qu’il réaliserait ces exercices à titre bénévole. Il pourra ainsi se payer sa chambre d’hôtel lorsqu’il reviendra à Londres…

« Certains diplomates français que j’ai rencontrés se comportent comme s’ils étaient les incarnations de la noblesse et du bon goût, face aux Bédouins attardés qui n’ont eu que la peine de naître entre deux puits de pétrole » écrivait en 2012 le sulfureux Ziad Takieddine. Le moins que l’on soit autorisé à dire est qu’il a mis dans le mille avec cette dernière équipée sauvage qui discrédite les hauts diplomates et leur morgue de donneurs éternels de leçons de morale et de vertu. Même en diplomatie, surtout en diplomatie, les symboles comptent beaucoup. Mais, la diplomatie économique valait bien de consentir ce pêché d’allégeance à un tyran dont les agissements coupables sont particulièrement bien documentés. Des diplomates de caractère auraient, sans doute, procédé avec plus de prudence. Mais ceux dont nous parlons savent-ils vraiment ce que signifie le terme caractère ? Nous serions plutôt en présence de deux zigotos (en argot : individu qui se fait remarquer) bouffis de la fatuité que l’on prête aux diplomates. Au Quai d’Orsay, c’est la ballade des ambassadeurs heureux !

1 David Bensoussan/Antoine Izambard, Le business des ex-ambassadeurs, http://lirelactu.fr/source/challenges/3619728f-66c0-4ae4-abba-5ef6072751ef
2 Bertrand Besancenot quitte le Quai d’Orsay, Figaro-ci… Figaro-là, Le Figaro, 9 janvier 2019, p. 38.
3 Jean Daspry, Moralisation de la vie publique. Et c’est reparti de plus belle !, www.prochetmoyen-orient.ch , 14 janvier 2019.
4 Jean-Michel Thénard, Salmane ballade la diplomatie française, Le Canard enchainé, 30 janvier 2019, p. 4.
5 Décret du 1er février 2019 portant promotion dans le corps des ministres plénipotentiaires (agents diplomatiques et consulaires, JORF n° 0029 du 3 février 2019, texte n° 43.
6 L’appel de Londres, Le Canard enchainé, 30 janvier 2019, p. 2.
 
 
RIEN VU, RIEN COMPRIS ! Jean Daspry. « Nous n’avons ni boussole, ni pilote. Cela peut-il mener à autre chose qu’à un naufrage ? » nous rappelle fort à propos cet orfèvre de la diplomatie, toujours imité mais jamais égalé, que fut Talleyrand. Son jugement n’a pas pris la moindre ride pour celui qui prend la peine de décrypter la diplomatie jupitérienne à la loupe depuis le joli mois de mai 2017 qui nous a légué le plus jeune président de la Cinquième République. Comme toujours, il est incontournable de revenir aux fondamentaux de ce qu’est le deuxième plus vieux métier du monde qui a pour nom diplomatie pour mieux appréhender les termes du débat. Alors nous serons mieux équipés pour mesurer l’ampleur de la débâcle diplomatique de notre président-Pinocchio. Les conclusions de ce cheminement dans le brouillard de la diplomatie française s’imposeront d’elles-mêmes.

DE QUELQUES RAPPELS UTILES SUR LA DIPLOMATIE

Rappelons que la diplomatie n’est pas une science. C’est un art qui requiert de la part de celui qui le pratique, quelques qualités essentielles. À l’instar d’Henry Allize (1933), notons que « la diplomatie ne doit pas se borner à enregistrer des faits. Il faut qu’elle sache les prévoir, les redresser, les utiliser au mieux des intérêts dont elle a la charge ». Prendre connaissance des faits, les recouper et les vérifier, les analyser objectivement, froidement dans leur gravité, leur complexité, leur multiplicité, les replacer dans leur contexte global, anticiper très amont pour pouvoir agir au mieux de ses intérêts bien compris (stratégiques, économiques, sécuritaires, culturels, moraux …), telle est l’essence du travail diplomatique. En réalité, il ne s’agit que la simple déclinaison de l’adage, largement perdu de vue de nos jours, selon lequel gouverner, c’est prévoir… et non temporiser. Mais, les temps ont bien changé depuis que nous disposons d’une diplomatie 5.0. Diplomatie de l’émotion, de l’instant, de la tactique, de la communication qui se joue plus sur les réseaux sociaux que dans le secret des chancelleries ! Sans rejouer un nouvel épisode de la querelle des anciens et des modernes, force est de constater que la diplomatie du monde nouveau conduit la France dans une impasse dont elle éprouve quelques sérieuses difficultés à se sortir.

DE QUELQUES EXEMPLES DE CAFOUILLAGE DIPLOMATIQUE

Quelques exemples concrets permettent de mesurer l’ampleur de cette Bérézina diplomatico-macronienne qui ne pratique pas la préscience7. Au mieux, ce serait une forme de clairvoyance rétrospective. Au pire, un aveuglement tenace.

« La diplomatie, c’est d’abord le bon sens en charge de la folie » (François-Régis Bastide, 1994)

Plusieurs cas emblématiques illustrent notre propos ! Les mal nommés « printemps arabes » (tout le monde les pensait irréversibles), le maintien de Bachar Al-Assad (tout le monde l’imaginait éliminé), l’élection de Donald Trump (tout le monde avait les yeux de Chimène pour Hillary Clinton), le vote britannique en faveur du « Brexit » (tout le monde le croyait impossible) et l’hypothèse d’un non-accord (tout le monde l’écartait), la montée irrésistible des votes « populistes » (tout le monde les excluait), la remise en question de la mondialisation (tout le monde la pensait « heureuse »), la crise du multilatéralisme (tout le monde le croyait solide comme le roc), la fin de l’histoire (tout le monde la croyait inéluctable), la fin des États (tout le monde la prédisait)…. Et, oui, le travail du diplomate consiste à penser l’impensable et non ce que l’on souhaite voir advenir ou ce que le Prince du moment veut entendre, lire. Rien n’est plus hasardeux dans cette discipline que l’application de la fameuse méthode du bon Docteur Coué doublée d’une bonne dose de servitude volontaire.

« Dans la diplomatie, un petit rien peut causer votre perte. Des détails qui semblent négligeables » (Lawrence Durrell (1994)

Au cours des derniers mois, la diplomatie française n’a cessé d’accumuler les erreurs fatales en termes de résultat ; organisation d’une réunion sur la Libye sans les Italiens ; décision d’organiser des élections dans une Libye en guerre civile le 10 décembre 2018, élections qui n’ont pas pu se tenir ; organisation de réunions avec la pseudo-opposition démocratique syrienne qui n’a jamais existé si ce n’est dans le crâne de quelques idiots utiles ; retrait stupide la Légion d’honneur à Bachar Al-Assad avec lequel il faudra compter tant pour une sortie de crise politique que pour la reconstruction d’un pays dévasté ; lancement sur la scène internationale de la déclaration de la Sorbonne sur la refondation de l’Europe juste avant les élections allemandes et sans concertation avec Berlin ; discours enflammés sur un multilatéralisme alors qu’il est moribond ; attachement à la Cour pénale internationale alors qu’elle est en pleine crise après les acquittements de MM. Bemba, Gbagbo et Blé-Goudé ; organisation d’un Forum de la paix en marge des cérémonies du 11 novembre 2018 qui n’a débouché sur rien si ce n’est du vent… Et, cette liste n’est malheureusement pas exhaustive. Comme le rappelle le général de Gaulle : « il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités ». À chaque jour sa bourde diplomatique justifiée, en grande partie, pour des impératifs de communication et d’audimat. On en mesure les résultats sur le long terme. La France est hors-jeu au Proche-Orient, elle ne pèse plus en Europe, en Asie elle est inexistante… Mais, elle s’épanouit dans la dispute.

« Conseils aux diplomates : dans vos conversations, évitez soigneusement tout ce qui peut choquer » (Napoléon).

Ne parle-t-on pas de prudence Norpois par référence à la caricature du diplomate que croque Marcel Proust dans La recherche du temps perdu. Prudence excessive, parfois. Prudence justifiée souvent. Dans toute la mesure du possible, on évite de se moquer, voire de donner des leçons de morale, de fausses valeurs à ses interlocuteurs surtout lorsque l’on n’est pas soi-même irréprochable. Le risque est que les critiques que vous adressez à l’autre pour vous donner bonne conscience vous reviennent à la figure par effet boomerang et vous renvoyant à votre mauvaise conscience. Le moins que l’on puiss dire est que les leçons données à Donald Trump (accord sur le climat, sur le nucléaire…) sont revenues à la figure de l’envoyeur. Les leçons de négociation de l’idiot utile et crétin des Alpes lui sont également revenues en pleine poire, le « Brexit » est encore loin d’être sur les rails. Les avertissements lancés à la Perfide Albion se sont retournés contre leur auteurs. Les leçons de morale administrées ex cathedra au nouveau gouvernement italien nous sont retournées sur le thème de nos relations avec l’Afrique et sur la crise des « gilets jaunes ». Quoi que l’on puisse penser de l’horrible président du Venezuela, Nicolas Maduro, il est chef de l’état élu. Vouloir son départ par le seul fait de la volonté de la rue pourrait créer de fâcheux précédents pour quelques autocrates que nous soutenons parce qu’ils nous achètent des armes. Moscou ne s’est pas fait prier pour nous renvoyer nos propos au visage lors de la dernière réunion du Conseil de sécurité consacrée au Venezuela. « Que penseriez-vous si la Russie demandait de discuter au Conseil de sécurité de la situation en France ? Et des "gilets jaunes" qui sont descendus dans les rues par milliers encore ce week-end ?», a suggéré aujourd’hui l’ambassadeur russe à l’ONU Vassily Nebenzia à son homologue allemand Christoph Heusgen, pour qui discuter du Venezuela relève de la "diplomatie préventive". Une sortie russe qui a ulcéré la France… Je rassure la représentante de la France (Anne Gueguen, ambassadrice adjointe présente), nous n’avons pas l’intention de saisir le Conseil de sécurité de cette situation », a toutefois aussitôt ajouté l’ambassadeur russe. « Nous demandons de respecter les autorités légitimes, de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures des pays, de ne pas imposer des solutions de l’extérieur mais d’aider les Vénézuéliens à régler leurs problèmes par des moyens pacifiques », a-t-il précisé. Illustration parfaite des avantages indéniables de l’impératif de retenue dans la pratique diplomatique… et de mettre en avant l’Union européenne qui existe, nous dit-on !

En diplomatie rien n’est simple et ne se ramène à une formule algébrique. La diplomatie est une éternelle toile de Pénélope. Rien n’est éternel. Rien n’est acquis. C’est qu’un diplomate désarmé est un diplomate surpris. Le moins que l’on puisse dire est que la diplomatie d’Emmanuel Macron est une diplomatie de la « sidération ». Rien n’est anticipé, tout est subi en dépit des grands experts qui l’entourent, le conseillent au jour le jour. « Un diplomate est, en fait, un augure antique qui prédit l’avenir en lisant dans les entrailles d’un oiseau. Ce qui est absurde, c’est que pour pouvoir le faire, il doit d’abord tuer l’oiseau » (Morris West, 1965). Anticiper doit être le maître mot d’un authentique diplomatie qui ne doit jamais exclure aucune hypothèse afin de s’y préparer. À l’aune de ces mois passés sous la férule diplomatique exigeante et distrayante de notre Kim Jong-un français, un constat d’évidence s’impose : ils n’ont rien vu. Ils n’ont rien compris ! Il s’agit bien évidemment de tous ceux qui imaginent notre politique étrangère et sont en charge de la mettre en œuvre à travers la diplomatie. Sacré naufrage de la diplomatie française…

7 Guillaume Berlat, 2018-2019 : Grandeur et décadence de la diplomatie macronienne !, www.prochetmoyen-orient.ch , 7 janvier 2019.
 
 
HALTE AU RENIEMENT DE LA LANGUE FRANÇAISE ! Guillaume Berlat. « C’est peu d’aimer, il faut aime toujours : on est heureux qu’à force de constance » (Fabre d’Églantine8). Ce qui vaut pour les êtres humains vaut également pour la France. France malmenée par Emmanuel Macron. Citoyens français détestées par le même Jupiter. Langue française abandonnée par Pinocchio. Triste constat accablant pour notre si belle langue dont tant d’étrangers sont les meilleurs ambassadeurs, souvent mieux que nos excellences Norpois. Nos fidèles lecteurs se souviendront que nous n’avons eu de cesse de stigmatiser, depuis mai 2017, les multiples entorses à la pratique de la langue de Molière, tant sur la scène intérieure que sur la scène internationale, par notre plus jeune président de la République qui se prend pour Dieu. Cette détestable pratique est une constante de l’actuel quinquennat. Elle constitue une violation flagrante de la constitution. Mais, aujourd’hui il y a la goutte d’eau qui fait déborder le vase et qui fédère les amoureux de notre belle langue française.

UNE PRATIQUE CONSTANTE DÉTESTABLE

Comme nous l’avons indiqué plus haut, la trahison des clercs ne date pas d’aujourd’hui, s’agissant du mépris affiché par nos élites et par la technostructure à l’égard de la non-pratique de la langue française par ceux qui devraient en être les premiers et les plus acharnés défenseurs. Au fil des mois, et pour nous en tenir à deux seuls exemples, nous dénoncions tour à tour :

Dans « La Francophonie est morte : Macron l’a tuer », nous écrivions :

« Un président dans le déni de l’exception française. Emmanuel Macron semble ignorer que maîtriser une langue riche et complexe aide à structurer sa pensée. Parler anglais, c’est penser anglais, respirer anglais. Parler français, c’est penser français mais aussi imposer ses idées aux autres. C’est aussi « cette capacité à contredire les fatalistes »9. Il devrait s’inspirer de l’universitaire Alain Borer qui impose de faire ses conférences en français, notamment aux États-Unis, précisant que « les gens adorent, ce qui montre que nous sommes en soumission imaginaire ». C’est bien de soumission dont il s’agit pour une puissance moyenne comme la France. Quand le chef de l’État s’exprime en anglais, il renonce à la spécificité de la France, à son indépendance, à sa liberté de penser. Alors qu’il devrait mener un combat acharné pour la défense de la langue française à Bruxelles, condition du redressement de notre pays sur la scène internationale. Que dire de Michel Barnier, en charge de la négociation du « Brexit », qui parle un franglais indigne : « elle sera challengée quand on entrera dans les discussions » !10 Où ce crétin des Alpes a-t-il à parler la langue française ? Peut-être dans les couloirs de la Tour de Babel qu’est devenue la Commission européenne ? Que dire de nos brillants diplomates français qui ont abandonné depuis belle lurette le noble combat pour la francophonie qu’ils sont censés menés au titre de la trop fameuse « diplomatie d’influence » (sur qui et sur quoi ?) dont on nous rebat les oreilles. Nous ne sommes plus à cela près avec nos élites universalistes arrogantes. Comment gagner la bataille de l’utilisation de la langue française dans les relations internationales si l’on baisse les bras en ne se battant pas pour elle ? C’est une fois de plus, « l’étrange défaite » du médiéviste Marc Bloch qui nous pend au nez. Pense-t-on un seul instant que c’est avec ce genre de reculade en rase campagne que la France sortira grandie, écoutée et suivie dans le monde ? Certainement pas ! « Le danger qui menace l’actuel chef de l’État, ce n’est pas l’exercice de l’autorité (il l’incarne naturellement), mais le manque de métier politique. Il est entouré par une génération à son image, des hyper-diplômés hyper-sûrs d’eux-mêmes »11 »12.

Dans « Le Fossoyeur d’Erevan », nous écrivions :

« C’est un abus de laisser croire que l’usage du français, doit, pour triompher dans l’univers, s’abstraire de ses origines. Une sorte de repentance new-look ! Pire encore, nous apprenons qu’il existe une différence entre le Français « langue de création » (langue du divertissement et de la gastronomie) et l’anglais (le globish ») « langue d’usage, d’échange très forte ». Dire cela, c’est abdiquer tout rôle du Français dans la diplomatie, le commerce, la culture, l’échange entre les peuples… Cela s’appelle, en d’autres termes, de la soumission ! Car parler anglais, c’est penser anglais et d’est enterrer vivante la langue française, devenue langue morte »13.

Et bien d’autres références pourraient être rappelés de nos cris d’orfraie face à une pratique mortifère pour la place de la France dans le monde.

UNE VIOLATION FLAGRANTE DE LA CONSTITUTION

L’affaire dépasse une simple querelle de Clochemerle. Elle comporte une dimension juridique incontournable que les experts en droit constitutionnel connaissent parfaitement. En effet, chose encore plus grave et que certains auraient tendance à minorer, à ignorer, Emmanuel Macron méconnait gravement un texte dont il est censé être le garant suprême (« Le Président de la République veille au respect de la Constitution », article 5) ainsi libellé :

« La langue de la République est le français ».

Ce document, sans la moindre importance, n’est autre que la Constitution française du 4 octobre 1958 (version actualisée du 23 juillet 2008), article 2, Titre premier intitulé : « De la souveraineté »14. C’est-à-dire notre norme juridique fondamentale. Ce qui signifie clairement que la langue française est consubstantielle, inséparable de la souveraineté et de l’indépendance de la France à laquelle les citoyens sont tellement attachés. Pourquoi existe-t-il dans notre pays un Conseil constitutionnel, présidé aujourd’hui par Laurent Fabius, qui a pour mission première de vérifier la constitutionnalité des lois à la Constitution ? Pourquoi a été mise en place, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, une procédure spécifique permettant à tout citoyen de mettre en cause la non-constitutionnalité d’une loi qui lui serait opposée à travers la QPC (question prioritaire de constitutionnalité) ? Tout ceci est loin d’être anodin, folklorique. Cela soulève une question déterminante : sommes-nous une démocratie, un authentique état de droit au sein duquel un certain nombre de principes fondamentaux sont intangibles en dépit des aléas de la vie politique ? Ou bien serions-nous en passe de devenir une démocrature, une démocratie « illibérale » que nous n’avons de cesse de dénoncer en Europe et ailleurs ?

UNE GOUTTE D’EAU QUI FAIT DÉBORDER LE VASE

Alors que se déroulait dans les hauts lieux culturels de la capitale la « Fashion Week » (semaine de la mode) et que le président de la République recevait en son château de Versailles, les participants de la seconde édition de « Choose France », il se passait des choses horribles à l’occasion du Salon du Livre. Toutes ces trahisons sont heureusement dénoncées dans une Tribune publiée dans le quotidien Le Monde intitulée : « Non l’anglais ne doit pas remplacer le français ! »15. Dans ce texte, une centaine d’écrivains, d’essayistes, de journalistes et d’artistes s’indignent de coir le « globish », un sous-anglais, supplanter dans notre langue. Y compris au sein du prochain salon Livre Paris (15-19 mars 2019). Les auteurs de cette tribune dénoncent l’annonce faite sur le site internet de cette manifestation : « Pour la deuxième année consécutive, la littérature Young Adult est mise à l’honneur au salon Livre Paris ». Et, nos amoureux de la langue française de dénoncer ce tsunami de la langue anglaise déferlant dans l’hexagone, cette « goutte d’eau qui fait déborder le vase de notre indulgence, de notre fatalisme parfois ». Ils poursuivent en dénonçant justement « une agression, une insulte, un acte insupportable de délinquance culturelle… d’impérialisme culturel… ». Ils en appellent au ministre de la Culture pour veiller au respect de la langue française, y compris en usant de la coercition (suppression des subventions aux délinquants culturels), au ministre de l’éducation afin qu’il donne la préférence aux mots français. Ils concluent en réclamant une prise de conscience salutaire de la destruction de notre patrimoine culturel et une invention en langue française. Bravo à tous ces défenseurs de notre plus bel héritage qu’est notre langue !

Au rythme où vont les choses, nous nous interrogeons sur le point de savoir s’il ne serait pas opportun de saisir l’occasion de la prochaine révision constitutionnelle (une sorte d’arlésienne jupitérienne) pour amender notre loi fondamentale sur un seul et unique sujet. Celui de la langue de la République. La modification serait d’une simplicité biblique. Elle ne porterait que sur un unique mot de telle façon que l’article 2 devrait se lire : « La langue de la République est l’anglais ». Si tel n’était pas le cas, dans cette époque de prurit normatif, ne serait-il pas indispensable de créer un délit de harcèlement linguistique, de violation linguistique passible de peines d’amendes et d’emprisonnement, voire de déchéance, d’indignité nationale ? Histoire de rappeler l’essentiel à nos élites aussi arrogantes que défaitistes dès qu’il s’agit de la pratique de notre langue. Faute de quoi, nous sommes guettés, dans un très proche avenir, par une nouvelle « étrange défaite ». C’est pourquoi, il nous faut crier vite, haut et fort : halte au reniement de la langue française !

8 Philippe-François-Nazaire Fabre, dit Fabre d’Églantine né et baptisé le 28 juillet 1750 à Carcassonne et guillotiné le 5 avril 1794 à Paris, est un acteur, dramaturge, poète et homme politique français, https://fr.wikipedia.org/ .
9 Michaela Wiegel, « J’aime cette capacité à contredire les fatalistes », Le Monde, 28 juillet 2017, p. 24.
10 Michel Barnier, Le Brexit « sans perdre de temps », Le Monde, 14 juin 2017, p. 2.
11 François d’Orcival, L’été de l’affaire de Villiers, Le Figaro Magazine, 28 juillet 2017, p. 14.
12 Guillaume Berlat, La Francophonie est morte : Macron l’a tuer, www.prochetmoyen-orient.ch , 31 juillet 2017.
13 Guillaume Berlat, Le fossoyeur d’Erevan, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 octobre 2018.
14 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
15 Collectif, Non l’anglais ne doit pas remplacer le français !, Le Monde, 27-28 janvier 2019, p. 25.

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