Observatoire Géostratégique

numéro 218 / 18 février 2019

ORIENT-ATIONS 217

PAUL BALTA NOUS A QUITTE… Ancien correspondant du Monde à Alger, Paul Balta nous a quitté dimanche dernier après-midi.  Ses obsèques ont eu lieu le mardi 5 février à 14 h 30 en l’église Saint-Jean-Baptiste de Belleville. France-Maghreb-2 lui a rendu hommage dans son émission Lgf (Le Grand Forum), vendredi 1er février. Tarek Mami, le directeur de France-Maghreb-2 nous rappelle quelques dates de la vie de ce grand journaliste. Né en 1929 à Alexandrie, (en Égypte), Paul Balta aurait fêté ses 90 ans le 24 mars prochain. Il a été, de 1970 à 1985, le spécialiste du Proche-Orient et du Maghreb du quotidien Le Monde, (NDLR : lorsque ce titre était encore un grand journal). Paul Balta a été correspondant, aussi pour Le Monde en l’Algérie pendant les mandats du Houari Boumediene avec lequel il s’était lié d’amitié. Le président Boumediene le taquinait souvent et lui disait qu’il « avait du sang arabe », ce qui dans la bouche du président algérien signifiait amitié, fierté, respect et estime. Paul Balta, a d’abord été journaliste à l’agence Associated Press, puis à Paris-Presse et L’Intransigeant, avant de rejoindre Le Monde en 1970. Il a également collaboré avec des revues et journaux comme le Middle East Journal (Washington), El Pais (Madrid) et Le Libéral (Casablanca) de 1990 à 1995. Journaliste de terrain, Paul Balta, a couvert les grands événements du Moyen-Orient dont le conflit israélo-palestinien, les guerres du Kurdistan, la révolution iranienne et la première guerre du Golfe (1980-1988). Outre cette pratique du terrain, Paul Balta, a été, entre autres, de 1988 à 1994, directeur du Centre d’études de l’Orient contemporain à l’Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, avant de devenir membre du Conseil d’administration de la Fondation René-Seydoux pour le monde méditerranéen, du groupe Observatoire Méditerranée et Moyen-Orient de la Fondation pour les études de défense (Paris), de la « Section Méditerranée » du Conseil économique et social de PACA (Marseille) et du Comité international du Forum civil Euro-med (Barcelone). Seul (ou avec Mireille Duteil et Claude Rulleau), il a écrit L’Algérie des Algériens : vingt ans après (Éditions ouvrières 1981) ; La Stratégie de Boumediene (La Bibliothèque arabe 1978) ; le grand Maghreb : des indépendances aux années 2000 (La Découverte 1990). Les rédactions de prochetmoyen-orient.ch, d’Afrique-Asie et de France-Maghreb-2 s’associent afin d’adresser leurs meilleures pensées et soutiens à la famille de Paul. « On est avec toi chère Bérénice », Richard Labévière.
 
 
LE PAPE, DERNIER VRAI DIPLOMATE ? Guillaume Berlat. Dans un monde sans repère, sans vision, il est toujours réconfortant d’entendre une voix singulière, y compris lorsque celle-ci prêche dans le désert, au sens propre et, parfois, figuré. C’est ainsi que nous pourrions qualifier la visite du Pape François aux Émirats arabes unis (EAU)1 du 3 au 5 févier 2018. Éclipsé par l’actualité nationale (grand débat national, suites de l’affaire Benalla, incendie de la rue Erlanger…) et internationale (crise au Venezuela, bras de fer numérique entre la Chine et les États-Unis autour de la 5G, confirmation de la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un au Vietnam les 27 et 28 février 2019…), ce premier déplacement de trois jours dans la Péninsule arabique est particulièrement important sur la scène internationale. Notons que le Pape est reçu comme un roi par le Prince Mohamed Ben Zayed al-Nathyan tout en restant, pour sa part, attaché à son vœu de pauvreté (Cf. le contraste impressionnant entre le ballet des limousines blanches et petite auto de marque Kia, modèle Soul. Ce déplacement mérite notre attention à plus d’un titre tant il comporte au moins trois dimensions essentielles.

UNE DIMENSION SPIRITUELLE : LE DIALOGUE DES RELIGIONS

Cette visite constitue une première en termes spirituels, constituant un premier pas du Souverain Pontife dans la Péninsule arabique, terre pas spécialement connue pour sa tolérance religieuse2. Le Pape François y est bien accueilli, y célèbre plusieurs offices en présence des représentants d’autres religions, mettant ainsi en pratique son projet de dialogue des religions. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, le Pape François se situe dans la cohérence et dans la continuité. En présence de 400 personnalités prononce une allocution de haute tenue, d’une rare intensité, « l’appel d’Abu Dhabi » dans lequel il lance un vibrant appel à la fraternité. Il signe un document « sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». Avant ce temps fort de cette visite, il a visité la « neuvième plus grande mosquée du monde avec ses 40 000 places » et s’est entretenu avec le Conseil des Sages, organisation internationale de hauts responsables religieux musulmans. Pour conclure son message fort, le Pape François réclame « la liberté religieuse » et pas la « seule liberté de culte », notamment pour les « chrétiens de la bien-aimée et névralgique région moyen-orientale ». Il faut que des sociétés ou des personnes de diverses religions aient le même droit de citoyenneté » et non « le droit à la seule violence sous toutes ses formes »3. De fait, il stigmatise les apôtres de la tolérance à géométrie variable4. On ne saurait être plus clair ! Sur un plan interne, le contexte de cette visite constitue le meilleur exemple de la volonté du Pape argentin de faire toute la lumière sur les dérives internes à l’église catholique. Après la pédophilie, il veut s’attaquer courageusement et sans tabou aux abus de religieuses par des prêtres5.

Mais, cette symbolique visite sur le plan religieux comporte des aspects plus vastes embrassant la géopolitique.

UNE DIMENSION GÉOPOLITIQUE : LA RECHERCHE DE LA PAIX

Le Pape François en a appelé les religions à agir avec « courage et audace, sans artifice, pour aider la famille humaine à mûrir la capacité de réconciliation et les itinéraires concrets de paix… Comme jamais dans le passé, et dans cette situation historique délicate, on ne peut reporter cette tâche qui incombe aux religions : contribuer activement à démilitariser le cœur de l’homme ». Poussant son raisonnement géopolitique, le Souverain Pontife déclare, que pour parvenir à cet objectif, il faut refuser ce corollaire : « La course aux armements, l’extension des propres zones d’influence, les politiques agressives au détriment des autres ». Il force le trait. Tout cela il faut l’arrêter : « La guerre ne sait pas créer autre chose que la misère, les armes rien d’autre que la mort ». Il poursuit « la vrai religiosité ne peut pas juger les autres en ennemis et adversaires et doit dépasser le clivage entre amis et ennemis ». Fixant son hôte, il a dénoncé la duplicité : « On ne peut proclamer la fraternité et ensuite agir en sens contraire ». Il en appelle au « courage de l’altérité » et à « ne pas abdiquer sa propre identité pour plaire à l’autre ». À cette occasion, il a plaidé contre la guerre au Yémen à laquelle contribuent les EAU en appui de l’Arabie saoudite. Pour cela, il en appelle au dialogue et à la paix. De manière plus générale, il démonte les ressorts de l’âme humaine pour expliquer le chaos actuel sévissant dans les relations internationales. C’est un véritable discours de la méthode géopolitique que présente le Pape François. Quel excellent exercice de réflexion courageux et sans complexe autour de la problématique de la guerre et paix chère à Tolstoï, de paix et guerre entre les nations développée par Raymond Aron dont il est fortement question en ce moment. Les plumes de Jupiter Pinocchio pourraient en prendre de la graine en lieu et place de nous servir d’infâmes brouets sans consistance et sans saveur géopolitique.

Après (avec) la stratégie vient le temps de la tactique, de la leçon de diplomatie pontificale appliquée au monde et au Moyen-Orient.

UNE DIMENSION DIPLOMATIQUE : LA FORCE DU COMPROMIS

Si Staline s’interrogeait au siècle dernier sur la puissance réelle du Saint-Siège à travers sa célèbre formule « Le Pape combien de divisions ? » (en réponse à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses en URSS en 1935), nous pouvons affirmer que le Pape François possède une authentique force de frappe diplomatique6. Plus que la quantité, il y a la qualité intrinsèque de sa diplomatie qui pense dans la discrétion et qui agit dans l’ombre. On en mesure les résultats concrets avec cette visite aux EAU. Ses actes (forts en direction d’un islam de tolérance) et ses mots (son très long discours) constituent une excellente illustration. Cette visite constitue une illustration de la dimension diplomatique de l’activité du Pape François. Deux questions méritent d’être soulignées. Yémen et Venezuela sur lesquelles il adresse des messages forts.

S’agissant du Yémen, le message est on ne peut plus clair : la paix par la négociation et non par la force. Il applique à la lettre la célèbre maxime du cardinal de Richelieu : « Il faut toujours négocier de près comme de loin ». Dans cette perspective, la patience doit être un des grands principes de l’art de négocier. Car, « la diplomatie se propose de composer plus que d’opposer, sans composer au point de décomposer » comme le souligne le Comte de Saint-Aulaire. C’est donc a priori le pays idéal pour le « message de paix » que le souverain pontife est venu porter dans le golfe Persique, épicentre d’un triple conflit entre Arabes sunnites et Iraniens chiites, entre sunnites de la péninsule arabique et rebelles chiites du Yémen, entre tenants d’une société traditionnelle où la religion est aux mains des émirs et partisans d’un Islam transformé en doctrine politique (autrement nommé Islamisme). Fidèle à sa ligne, le pape se rend au cœur des conflits, il ne reste pas à distance, comme il l’a fait avec les migrants en Méditerranée, ou avec les Rohingya en Asie. Pour dénoncer les crimes dont la population yéménite est massivement victime, mieux vaut s’adresser au principal allié de l’Arabie saoudite (les E.A.U.) que d’exprimer sa désapprobation aux autorités de Ryad, particulièrement fermées au dialogue sur ce sujet. François ne se fait certainement pas d’illusions, mais accomplit son ambition de faiseur de paix (« Fais de moi l’instrument de ta paix », selon la phrase de son modèle absolu, Saint François d’Assises). 

Pour ce qui est de l’Amérique latine que le Pape connait parfaitement, Le Vatican est prêt à effectuer une médiation au Venezuela si les parties en conflit le demandent mais des mesures doivent être prises au préalable pour rapprocher les deux camps, a déclaré mardi le pape François, de retour de son voyage aux Emirats arabes unis. Le chef de l’Eglise catholique, qui s’est confié aux journalistes à bord de son avion, a confirmé avoir reçu une lettre du président vénézuélien Nicolas Maduro, qu’il a dit cependant ne pas avoir encore lue. Interrogé par la chaîne italienne Sky TG24, Nicolas Maduro a annoncé lundi qu’il avait envoyé une lettre au pape dans l’espoir que ce dernier « aide à faciliter et renforcer le dialogue » au Venezuela. « Je vais lire cette lettre et voir ce qu’il est possible de faire mais la première condition est que les deux parties le demandent. Nous sommes prêts », a déclaré le pape. Une médiation formelle constituerait la dernière étape d’un processus de rapprochement, qui passerait d’abord par une reprise du dialogue, a ajouté le souverain pontife. Plusieurs tentatives de pourparlers entre pro et anti-Maduro ont déjà capoté, dont l’une sous l’égide du Vatican, et l’opposition se méfie des offres de dialogue du chef de l’Etat vénézuélien, estimant qu’il cherche avant tout à gagner du temps. Nicolas Maduro, qui a entamé en janvier son second mandat, est défié par l’opposant Juan Guaido, président de l’Assemblée nationale, qui rejette la légitimité de son élection et s’est proclamé la semaine passée président par intérim du pays, avec le soutien de nombreux pays dont les Etats-Unis. Souvenons-nous que le rétablissement des relations diplomatiques entre le Cuba et les États-Unis est le résultat d’une longue et discrète médiation du Saint-Siège ! Une solution diplomatique est préférable à une approche coercitive7.

Derrière le caractère inédit, spectaculaire, historique de la visite (la vingt-septième de son pontificat) qu’effectue François aux Émirats arabes unis, se dissimule une stratégie profonde, qui vise à la fois à désenclaver le christianisme et à favoriser l’évolution de la religion musulmane vers la modernité. Les rapports subtils entretenus par l’actuel chef de l’Église catholique avec l’Islam se lisent en effet à deux niveaux ; l’un se déroule en pleine lumière, l’autre se situe dans l’ombre. 

Ce déplacement du Pape François, en terre d’islam, riche conceptuellement parlant, tranche, par effet de miroir, avec la pauvreté intellectuelle ambiante. Quelle densité, quelle épaisseur comparée à la salade servie par notre VRP Macron en Égypte8, une semaine plus tôt !9 C’est que le Saint-Père n’est pas dans la vulgaire com’10. Il évolue dans la profondeur stratégique, dans le débat d’idées : « il n’y a pas d’autre alternative, ou bien nous construisons ensemble l’avenir, ou bien il n’y aura pas de futur » déclare-t-il aux EAU. Comme le souligne, l’ambassadeur, Yves Aubin de la Messuzière : « Pour faire simple, il ne peut y avoir de bonne diplomatie sans diplomates ‘ingénieurs de la paix’ »11. En cela, le Saint-Père maîtrise parfaitement tous les leviers de la diplomatie, contrairement à nombre de chefs d’État et de gouvernement qui se croient les Talleyrand du monde nouveau. Il travaille pour la confiance et donc pour la paix. En ce sens, on peut dire que le Pape François est le dernier vrai diplomate12.

1 Etienne de Montety, Un dernier mot, Emirat, Le Figaro, 6 février 2019, p. 38.
2 Cécile Chambraud, Le « pas en avant » du Pape vers l’islam, Le Monde, 7 février 2019, p. 3.
3 Jean-Marie Guénois, Aux Émirats, le Pape défend la liberté religieuse, Le Figaro, 5 février 2019, p. 10.
4 Benjamin Barthe, Les Émirats arabes unis, apôtres d’une tolérance à géométrie très variable, Le Monde, 6 février 2019, p. 4.
5 Jean-Marie Guénois, Le Pape face à d’autres scandales sexuels, Le Figaro, 6 février 2019, p. 10.
6 Guillaume Berlat, Le Pape, combien de divisions ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 juillet 2018.
7 Collectif, S’engager pour une solution diplomatique, Le Monde, 8 février 2019, p. 21.
8 Elise Barthet, Le commerce extérieur français s’est encore dégradé en 2018, Le Monde, Économie & Entreprise, 8 février 2019.
9 Guillaume Berlat, Pinocchio à la peine chez Pharaon…, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 février 2019.
10 Macron n’est pas en campagne, mais c’est tout com’ !, Le Canard enchaîné, 6 février 2019, p. 1.
11 Yves Aubin de la Messuzière, Profession diplomate. Un ambassadeur dans la tourmente, Plon, janvier 2019, p. 396.
12 Christian Makarian, Le Pape François, le vrai dernier diplomate ?, www.lexpress.fr , 4 février 2019.
 
 
PARIS-ROME : LA RUPTURE ! Jean-Paul Pancracio, 7 février. Enfin, Nous y voilà ! La France rappelle ce jeudi 7 février son ambassadeur à Rome. Il s’agit d’une mesure assez classique en droit diplomatique qui caractérise un état de vive tension dans les relations entre deux Etats. Le rappel de l’ambassadeur « en consultation » ou « pour consultation » (en fait ce n’est pas du tout pour le consulter !) est une façon de montrer son mécontentement quand il ne suffit plus de « faire des représentations » à la partie adverse. Elle distend, au moins temporairement, les relations diplomatiques avec l’Etat accréditaire et évite de recourir à la rupture pure et simple des relations diplomatiques, aux effets très lourds. C’est néanmoins une forme de mini-rupture. L’ambassade est laissée aux mains d’un chargé d’affaires ad interim, en général le n°2 dans la hiérarchie du poste. Et cela peut durer des mois. A titre d’exemple récent, le 21 octobre 2017, le Maroc avait rappelé en consultation son ambassadeur à Alger pour s’élever contre les propos tenus par le ministre des Affaires étrangères d’Algérie accusant le Maroc de blanchir l’argent du trafic de Haschich en Afrique ». Pas vraiment gentil.

Le Palais Farnèse, ambassade de France à Rome

Vis-à-vis de l’Italie, c’était dans un premier temps un état d’esprit louable de se dire que nous n’allions pas nous laisser entraîner dans le jeu des provocations. On pouvait se dire qu’après tout, elles venaient après des paroles pas très aimables du président Macron envers le gouvernement italien lorsqu’il fut formé à l’issue des élections législatives de 2018. Nous étions nous aussi dans l’ingérence. Et en diplomatie, l’ingérence est un boomerang. Entre-temps, nous étions passés à autre chose, laissant là l’Italie et laissant parler.

Mais il y a un niveau d’offense qui contraint à réagir autrement qu’en affichant un air de ne pas entendre. Et au cours des derniers jours, il a été atteint par Luigi Di Mayo (Mouvement 5 étoiles), vice-premier ministre de son état. Se sentant politiquement dépassé en Italie par son allié et également vice-premier ministre Matteo Salvini (Ligue du Nord), infiniment plus politique au bon sens du terme, il a senti qu’il lui fallait faire des coups pour exister. Confronté à la dure réalité de l’exercice du pouvoir en coalition et sentant que les promesses faites au peuple italien seraient difficiles à tenir, rien de mieux qu’un bouc émissaire.

Alors, après avoir titillé un peu l’Allemagne, pourquoi pas la France ?  Et de nous accuser d’appauvrir l’Afrique, et d’en appeler au peuple français pour qu’il rejette son président, et de venir jusque dans la capitale hier 6 février rencontrer de prétendus « Gilets jaunes » en en appelant au changement de gouvernement en France. Ce ne sont pas seulement des ingérences dans nos affaires intérieures, ce sont des ingérences injurieuses.

Il fallait donc bien en arriver à un acte fort : rappeler notre ambassadeur à Rome. Au sein de l’Union européenne, ce n’est pas rien. Justifiant cette décision, le Quai d’Orsay  a déclaré par sa porte-parole que la France n’avait pas subi de telles attaques de la part de l’Italie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Peut-être une façon de dire, depuis… Mussolini ? Mais aujourd’hui nous sommes dans une autre histoire, nous appartenons à une Union, une foule innombrable de choses nous lient. Et il y a aussi des gens raisonnables à Rome : le président Sergio Mattarella, le Premier ministre Giuseppe Conte institutionnellement en charge des relations extérieures, et peut-être Matteo Salvini lui-même qui, du coup, paraît être beaucoup plus ouvert et mesuré que Luigi di Maio. La France et l’Italie se fréquentent avec assiduité depuis plus de deux millénaires. Il y a des moments où il faut se fâcher, mais il est difficile d’envisager que les choses aillent plus loin. Parlons-nous. Fratelli d’Italia, la Francia sarà sempre vicina.

http://observatoire-de-la-diplomatie.com/paris-rome-rupture/
 
 
FRANCE-ITALIE. L’IMPROMPTU DE PARIS13 – Ali Baba. Le 7 février 2019, nous découvrons, avec surprise pour ne pas dire avec stupeur, le communiqué publié par le porte-parole du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, l’imposante franco-suisse, Agnès von der Mühll. Le Quai d’Orsay annonce le rappel pour consultations de son ambassadeur à Rome, Christian Masset après la rencontre de Luigi di Maio avec les « gilets jaunes »14. Du jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale et le lancement de la Communauté économique européenne (CEE à laquelle a succédé l’Union européenne) à Rome en 1957. Le propos est fort, assuré comme toujours au sein du Département ministériel dirigé par Daladier-Le Chouchen, tout juste revenu du Caire. Il avait tout simplement omis de nous faire part du crash d’un Rafale en pleine visite du chef de l’État, information révélée par le site mediapart le même jour15. Le petit cachotier… Après avoir pris connaissance du sublime texte du communiqué du Quai d’Orsay, il est utile de s’interroger sur l’opportunité de cette surprenante décision.

LE SUBLIME TEXTE DU COMMUNIQUÉ DU QUAI D’ORSAY

Comme toujours en de telles circonstances, il est incontournable de revenir au texte qui justifie ce rappel. Il se lit et se déguste comme de l’excellente littérature de gare :

Début de citation :

« Italie – Rappel de l’ambassadeur de France pour consultations (07 février 2019)

La France et l’Italie sont unies par une histoire commune ; elles partagent un destin. Elles ont ensemble construit l’Europe et œuvré pour la paix. La France est profondément attachée à cette relation d’amitié qui nourrit des coopérations dans tous les domaines et une proximité entre nos peuples. L’amitié franco-italienne est plus que jamais indispensable pour relever les défis qui sont les nôtres au XXIème siècle.

La France a fait, depuis plusieurs mois, l’objet d’accusations répétées, d’attaques sans fondement, de déclarations outrancières que chacun connaît et peut avoir à l’esprit. Cela n’a pas de précédent, depuis la fin de la guerre. Avoir des désaccords est une chose, instrumentaliser la relation à des fins électorales en est une autre.

Les dernières ingérences constituent une provocation supplémentaire et inacceptable. Elles violent le respect dû au choix démocratique, fait par un peuple ami et allié. Elles violent le respect que se doivent entre eux les gouvernements démocratiquement et librement élus.

La campagne pour les élections européennes ne saurait justifier le manque de respect de chaque peuple ou de sa démocratie.

Tous ces actes créent une situation grave qui interroge sur les intentions du gouvernement italien vis-à-vis de sa relation avec la France.

À la lumière de cette situation sans précédent, le gouvernement français a décidé de rappeler l’ambassadeur de France en Italie pour des consultations.

La France appelle l’Italie à agir pour retrouver la relation d’amitié et de respect réciproque, à la hauteur de notre Histoire et de notre destin commun »16.

Fin de citation et fermez le ban !

DE QUELQUES INTERROGATIONS SUR CETTE SURPRENANTE DÉCISION

À ce stade, nous limiterons à trois questions importantes.

La première question que nous devons nous poser est celle de l’opportunité d’une telle mesure dans un contexte de tensions grandissantes entre Paris et Rome depuis l’arrivée au gouvernement d’une coalition de droite, stigmatisée dès le départ par Emmanuel Macron et sa joyeuse troupe ?17 Alors que l’équipe Macron peine à gérer la « crise des gilets jaunes » et l’affaire Benalla18, sorte de sparadrap du capitaine Jupiter-Pinocchio, fallait-il ouvrir un front externe ? La réponse est dans la question. Traiter ainsi le sujet revient à donner plus d’importance à cette affaire (encore un propos d’estrade en période pré-électorale) qu’elle n’en mérite19. Ceci n’a rien à voir avec le calme et la sérénité qui devraient caractériser la diplomatie française en une période de trouble internationale et d’agitation internationale20. Préservons la relation franco-italienne de troubles passagers pour le plus grand bien de l’Europe !21 Gardons-nous de jeter l’anathème sur l’autre !22

L’important est de sortir de cette spirale de l’exclusion.

La deuxième question est celle des précédents en la matière. Nous n’en trouvons guère ou si peu que la décision de Paris de rappeler son ambassadeur pendant quelques jours prend aussitôt une tournure paroxystique par le buzz médiatique qu’elle engendre23. Une fois de plus, la convocation de l’ambassadeur d’Italie (c’est une femme) à Paris aurait pu faire l’affaire. On sort le canon pour tuer une mouche. Est-ce digne d’un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, puissance nucléaire au sens de l’article VI du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) qui se targue de jouer dans la cour des grands. Par cette farce, la diplomatie française se déconsidère encore plus à un moment où elle n’en a certainement pas besoin. Talleyrand est toujours de bon conseil lorsqu’il écrit : « Un bon diplomate doit avoir l’instinct du métier, paraître ouvert en restant impénétrable, réservé sous un masque de franchise, adroit tout en demeurant simple et même naïf à l’occasion ».

La troisième question concerne la cohérence de la diplomatie française en la matière. Le texte du communiqué du Quai d’Orsay utilise un terme précis pour qualifier les agissements de certains membres du gouvernement italien, celui d’« ingérences ». De deux choses l’une, soit la France ne s’ingère jamais dans les affaires intérieures des autres États et elle est en droit de s’émouvoir d’ingérences extérieures, soit elle le fait et elle n’a rien à dire. Prenons quelques exemples pour illustrer notre propos.

Rappelons-nous que lors de sa récente visite officielle en Égypte, le président de la République a reçu quelques opposants au régime. S’agit-il ou pas d’une ingérence dans les affaires intérieures d’un pays avec lequel nous avons un partenariat stratégique ?

En l’absence d’accord entre les 27/28, la France a reconnu comme « président en charge », Juan Guaido alors qu’il y a un certain Nicolas Maduro qui est le président légal24 et que la recherche d’une solution négociée est en cours25. S’agit-il ou pas d’une ingérence dans les affaires intérieures d’un pays souverain ?

Le président Erdogan se rend à Strasbourg en octobre 2015 où il organise une véritable réunion électorale au Zénith (hommes et femmes étant séparés) et cela à un mois des élections législatives anticipées. S’agit-il ou pas d’une ingérence dans les affaires intérieures françaises qui auraient dû conduire au rappel de notre ambassadeur à Ankara ?

Enfin même si la liste n’est pas exhaustive, nous apprenons des choses particulièrement amusantes le 7 février 2019 à propos de l’Arabie saoudite. D’une part, une commission indépendante de l’ONU conclut à l’implication directe des plus hautes autorités de l’État saoudien dans l’assassinat au Consulat général d’Istanbul de Jamal Kashoggi26. D’autre part, le renseignement américain fait état d’une interception qui démontre l’implication directe du prince MBS dans cette action à tel point que le Congrès américain envisage de lui imposer des sanctions. S’agit-il ou pas d’une ingérence saoudienne dans les affaires intérieures turques ? Face à de telles évidences, la patrie des droits de l’homme ne devrait-elle pas procéder, séance tenante, au rappel de son ambassadeur à Riyad, François Gouyette, celui qui honore de son auguste présence les concerts dans le désert ? Qu’attend notre sympathique animateur de radio-crochet, Emmanuel Macron pour rappeler à Paris l’excellent François Gouyette, au moins pour quelques intenses consultations ?

PENSÉE DU DÉCLIN OU DÉCLIN DE LA PENSÉE ?27

Dans la langue de Molière si riche et si contestée par le « globish », les mots ne manquent pas pour caractériser la diplomatie du duo de choc Pinocchio/Jupiter-Le Chouchen/Daladier. Diplomatie de gribouille, diplomatie à la petite semaine, diplomatie d’amateurs, diplomatie du chien crevé au fil de l’eau, diplomatie de l’incohérence, diplomatie de l’indignation à géométrie variable, diplomatie du spectacle, diplomatie du n’importe quoi… C’est que la diplomatie française évolue entre peste et choléra tant elle manque de colonne vertébrale, de cohérence, de constance, de vision. À trop vouloir en faire et en défaire, elle se perd dans le ridicule et tombe dans les pièges qu’elle a elle-même armés. C’est bien connu depuis le cardinal de Retz, on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. Et comme l’aurait dit un diplomate écrivain bien connu, Jean Giraudoux, de ce dernier épisode du match France-Italie, c’est l’impromptu de Paris…

13 Jean Giraudoux, L’impromptu de Paris, Grasset, 1937.
14 Luigi di Maiao, « Pourquoi j’ai voulu rencontrer des représentants des ‘gilets jaunes’ », Le Monde, 9 février 2019, p. 20.
15 Arthur Herbert, Le crash secret d’un Rafale en Égypte embarrasse Paris et Le Caire, www.mediapart.fr , 7 février 2019.
16 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/italie/evenements/article/italie-rappel-de-l-ambassadeur-de-france-pour-consultations-07-02-19
17 Valérie Segond, Crise diplomatique entre la France et l’Italie. La France hausse le ton face aux provocations du gouvernement italien, Le Figaro, 8 février 2019, pp. 1 et 8.
18 Fabrice Arfi/Antton Rouget/Marianne Turchi, Benalla et le contrat russe : la justice ouvre une enquête pour « corruption », www.mediapart.fr , 7 février 2019.
19 Jérôme Gautheret/Marc Semo, Crise sans précédent entre la France et l’Italie. Entre la France et l’Italie, un conflit inédit, Le Monde, 9 février 2019, pp. 1-2.
20 Jean-Paul Pancracio, Paris-Rome. La rupture, 7 février 2019, http://observatoire-de-la-diplomatie.com/paris-rome-rupture/
21 Ginevra Bompiani, La France doit retrouver l’Italie, son amie de toujours, Le Monde, 9 février 2019, p. 20.
22 Éditorial, France-Italie : les contradictions de Luigi di Maio, Le Monde, 9 février 2019, p. 21.
23 Isabelle Lasserre, Entre Paris et Rome, un duel attisé par les Européennes, le Figaro, 8 février 2019, p. 8.
24 Jack Dion, Le piège de Caracas, Marianne, 8-14 février 2019, p. 18.
25 Marc Semo/Christine Legrand, À Montevideo, la recherche incertaine d’une issue négociée, Le Monde, 9 février 2019, p. 5.
26 Kashoggi : Ankara déplore le manque de transparence des Saoudiens, Agence Reuters, 8 février 2019.
27 Nicolas Truong, Les intellectuels sonnent l’alarme, Le Monde, Idées, 9 février 2019, p. 6.
 
 
MICHEL PINTON EN NOTRE TEMPS – Philippe de Saint-Robert, 6 février. Michel Pinton est un homme politique attaché aux « territoires », selon l’appellation à la mode (je ne sais pourquoi ce vocable a remplacé celui de « région », qui avait remplacé celui de « province »…). L’ouvrage qu’il nous donne met en cause L’identitarisme contre le bien commun, et est sous-titré « Autopsie d’une société sans objet »28. Rappelons qui est Michel Pinton : fondateur en son temps de l’U.D.I. giscardienne, brièvement député au Parlement de Strasbourg, et durant deux mandats maire de Felletin (Creuse), c’est-à-dire que c’est un homme de ce qu’il est convenu d’appeler la France profonde.

Son jugement sur la présidence de Giscard d’Estaing est sévère : « Aucune des mesures qu’il a prises durant son septennat n’a eu le bien commun comme critère exclusif et impératif. Il lui a préféré sa doctrine du consensus dans une société sans objet. (…) L’idée du bien commun est devenue confuse. Pour de Gaulle, elle ne se divisait à aucun niveau de pouvoir. Les préfets la représentaient à la tête de l’exécutif des départements et des régions, comme le président à la tête de l’État. » Ce livre est, disons le tout de suite, une charge musclée contre la société libérale avancée, inventée jadis par Lecanuet, qui « loin de nous conduire vers l’ordre stable et la démocratie apaisée annoncés par l’auteur de Démocratie française, s’enfonce dans les divisions et l’impuissance. » De fait, ajoute l’auteur, « le développement des nations a été abandonné aux humeurs capricieuses des détenteurs de capitaux. »

Ce qui tourmente Michel Pinton, c’est cette constatation d’un désastre qui va s’étendre aux « gouvernances » : « L’idée de souveraineté nationale, c’est-à-dire la volonté de répondre de soi dans tous les actes relevant du bien de la France, fut de moins en moins revendiquée par nos gouvernements successifs. Ils préférèrent s’abriter derrière des ‘‘souverainetés partagées’’ dans des organes internationaux. (…) J’étais convaincu que notre classe dirigeante dilapidait les forces de la nation dans la poursuite d’une chimère. Ses élans vers de nouvelles ‘‘ souverainetés partagées’’ ne pouvaient, pensais-je, que nous coûter cher, affaiblir notre puissance, diviser notre peuple et s’achever dans l’amertume. »

L’auteur écrit : « Le public est persuadé que l’Europe est un destin politique. C’est une erreur, elle est un acte religieux. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Giscard lui-même. Les hommes d’État pour lesquels il a le plus d’affinités, ceux avec lesquels il se sentait prêt à collaborer, étaient, selon ses propres affirmations, des dirigeants dont la foi européenne était aussi fervente que la sienne. (…) Il a trouvé ses soutiens les plus solides dans le comité Jean Monnet, dont le ciment était cette même foi européenne. »

Michel Pinton cite son ami Giscard mais avec désolation, selon qui « nous resterons Français, mais de façon privée, comme on est catholique ou membre d’une association. Nous nous dirons Européens d’origine française comme il y en aura d’autres d’origine allemande ou italienne. Ce jour là, nous aurons accompli une émancipation d’immense portée. » On ressent une angoisse et on se demande comment tant de gens se disant encore gaullistes ont pu faire semblant d’accepter voire de collaborer à un tel égarement.

Ces gens, explique l’auteur, se justifièrent en se persuadant que ce qu’il est convenu d’appeler le mondialisme, qui est une vaste blague, rendait illusoire notre indépendance nationale. Cette vaste blague, dis-je, comme le montrent les stratégies nationalistes au sens d’impérialisme, suivies désormais par les hyperpuissances américaine et chinoise permettant toutefois à la Russie de réintégrer le concert des nations européennes – pour autant que celles-ci cessent de lui dénier l’exercice de sa souveraineté recouvrée.

Michel Pinton s’étend dans un long chapitre sur les tentatives faites en Creuse pour accueillir des réfugiés d’un autre monde. Évoquant cette question migratoire et le double rejet auquel elle se heurte, il écrit : « Ils [les réfugiés] disent ‘‘avoir la haine de la France’’. Mais ils se trompent. Ils ne la connaissent pas. Ils la confondent avec la société libérale avancée. C’est cette dernière qui les broie et c’est elle qu’ils rejettent sans le savoir. »

Analysant l’échec de l’accueil des Turcs d’Anatolie en Creuse, Michel Pinton note qu’ils refusent d’eux-mêmes toute intégration. Les jeunes de la deuxième et troisième génération retournaient en Anatolie pour, grâce au regroupement familial, en ramener épouses et enfants : « La troisième génération reste farouchement attachée à l’habitude de ses aînés. Le temps ne fait que durcir cette forme d’endogamie qui contredit, de façon flagrante, le principe de liberté individuelle, de mixité et de métissage si vantés par nos médias. »

Ce que nous compte l’auteur ne saurait être contesté, puisqu’il l’a vécu dans ses fonctions. Il conclut : « C’est par abus de langage que notre société des droits de l’homme se proclame multiculturelle. Elle n’est que multi-identitaire. Elle n’associe pas les cultures dans un élan commun. Elle juxtapose des identités, sans aucun souci d’ordre ni de cohérence. » Pourtant, montre l’auteur, le monde rural semble avoir mieux supporté cette violence que nos banlieues, mais cependant les familles turques sont toutes reparties, d’elles-mêmes, peu à peu vers ces banlieues.

C’est pourquoi le peuple est un souverain sous tutelle auquel nos dirigeants n’accordent aucune confiance, ainsi que des événements les plus récents ont pu faire prendre un tour tragique. L’expérience dont nous fait part Michel Pinton est solide, devrait être regardée de près, lue de près, méditée de près par une société dirigeante qui s’est coupée de tout sans même sans rendre compte. Rappel à l’ordre : « En liant notre avenir à notre patrimoine historique nous impatientons notre classe dirigeante. Elle n’a guère d’estime pour nos vieux bourgs de province. Elle y voit des communautés désuètes, que la mondialisation condamne à l’effacement. Elle a confié à des technocrates le soin de les recomposer en collectivités plus compétitives. Elle veut bien qu’on s’intéresse à leur passé, mais pour l’enfermer dans des musées, à la manière des curiosités laissées par les civilisations disparues. L’esprit libéral nous fait un reproche plus grave. Selon lui, affirmer le caractère intangible et irréductible d’une identité collective conduit au rejet des autres et à l’enfermement sur soi. »

Nous ne nous enfermons pas en nous-mêmes, récuse Michel Pinton, qui montre avec toute l’autorité du polytechnicien qu’il est, une longue expérience tant des « territoires » que de l’État. J’aimerais que ce livre touche tous ceux qui aujourd’hui s’interrogent avec sincérité sur nos erreurs passées et un présent qui exige qu’on le pense et l’aménage autrement qu’en d’improbables « relances » de ce qui a toujours échoué.
 
 
GBAGBO OUTRAGÉ, GBAGBO BRISÉ, GBAGBO MARTYRISÉ, MAIS GBAGBO LIBÉRÉ ! Guillaume Berlat. « Justice delayed is justice denied » (justice retardée est justice refusée). Cette maxime juridique signifie que si un recours est possible pour une partie qui a subi un préjudice, mais ne se présente pas dans les délais, il s’agit en réalité de la même chose que l’absence totale de réparation. Ce principe est à la base du droit à un procès rapide et des droits similaires destinés à accélérer le système juridique, car il est injuste pour la partie lésée de subir le préjudice sans avoir beaucoup d’espoir d’être résolue. La phrase est devenue un cri de ralliement pour les réformateurs du droit qui voient les tribunaux ou les gouvernements agissant trop lentement dans le règlement des questions juridiques, soit parce que le système existant est trop complexe ou surchargé, soit parce que la question ou le parti en question manque de faveur politique29. Décidément, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond à la Cour pénale internationale (CPI). Sa dernière facétie devrait entraîner une levée de boucliers dans l’Hexagone, patrie autoproclamée des droits de l’homme et des farces et attrapes comme nous l’avons écrit sans relâche dans le site www.prochetmoyen-orient.ch et, dans notre dernière contribution30. Une fois encore, il n’est pas question de s’ingérer dans les affaires intérieures ivoiriennes mais de réclamer pour Laurent Gbagbo, comme pour tout être humain, le droit à un procès équitable31. Ni plus, ni moins. Le moins que l’on puisse dire est que le procès – qui n’a du reste jamais eu lieu faute d’éléments matériels, de preuves irréfragables de la part de l’accusation – n’a jamais été équitable.

UNE AFFAIRE DE PLUS EN PLUS ROCAMBOLESQUE

Cette affaire est étonnante, exceptionnelle (au plus mauvais sens du terme) à plus d’un titre.

Une libération conditionnelle. Revenons sur le déroulement des faits. Quinze jours après avoir été acquittés par la Cour pénale internationale (CPI), l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo et son ministre de la jeunesse Charles Blé Goudé, ont été finalement libérés le 1er février 2019, mais avec des conditions équivalant à celles d’une assignation à résidence. Ils vont devoir demeurer dans un pays européen, en attendant une éventuelle procédure en appel. C’est la chambre d’appel de la CPI qui a pris cette décision, inédite dans l’histoire de la justice internationale. Elle avait suspendu, le 16 janvier 2019, leur remise en liberté, après une requête déposée par la procureure, l’inéfable Fatou Bensouda. Sortis le 1er février de la prison de Scheveningen de La Haye, siège de la CPI, Laurent Gbagbo, 73 ans, et Charles Blé Goudé, 47 ans, ont été conduits séparément dans une résidence de transit sur le territoire hollandais. Ils doivent y rester en attendant l’accomplissement des formalités administratives avec les États qui doivent les accueillir. Laurent Gbagbo, qui aura passé plus de sept ans en détention provisoire, devrait rejoindre la Belgique, où sa deuxième épouse réside depuis son incarcération. Charles Blé Goudé, qui a fait près de cinq ans en préventive, n’est pas encore fixé sur son futur pays d’accueil – la Belgique a refusé sa demande.

Une restriction à la liberté. Parmi les autres conditions imposées par la chambre d’appel figure l’obligation pour les deux acquittés de rendre leurs passeports et autres documents d’identité au greffe de la CPI. Ils ne pourront par ailleurs pas « voyager au-delà des limites territoriales de la municipalité de l’État d’accueil sans une autorisation préalable et explicite » de la CPI, ne pourront pas s’exprimer publiquement sur leur « affaire », devront se signaler chaque semaine auprès des autorités judiciaires et policières de leur pays d’accueil. On peine à trouver dans l’histoire des juridictions nationales et internationales d’autres cas de personnes acquittées, dont la libération immédiate a été ordonnée à deux reprises en 48 heures, qui ont été malgré tout maintenues en détention dans des conditions légales douteuses, avant de se voir finalement accorder une liberté de mouvements restreinte.

Une absence de preuves. Rappelons que les deux hommes étaient poursuivis pour « crimes contre l’humanité », présumés avoir été commis pendant la crise post-électorale de 2010-2011 en Côte d’Ivoire, au cours de laquelle 3 000 personnes ont été tuées, selon un chiffre officiel. Invoquant la « faiblesse exceptionnelle » de la preuve de la procureure, les juges de la chambre de première instance ont décidé de les acquitter après avoir entendu les 82 témoins de l’accusation et renoncé à auditionner ceux de la défense. Fatou Bensouda n’a pas prouvé l’existence d’un « plan commun » visant à maintenir à tout prix Laurent Gbagbo au pouvoir en 2011. Le site Mediapart avait pour sa part démontré que la procédure engagée, en 2011, contre Laurent Gbagbo était le résultat d’un montage politique conçu par la diplomatie française, l’actuel président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, et le procureur de la CPI de l’époque, Luis Moreno Ocampo.

Un nouvel acharnement du procureur. C’est en vertu de l’article 83.3.c du Statut de Rome, texte fondateur de la CPI, que Fatou Bensouda a saisi, après avoir annoncé son intention de faire appel de la décision d’acquittement, la chambre d’appel pour s’opposer à la libération immédiate des deux Ivoiriens. Selon cet article, une personne acquittée doit être remise immédiatement en liberté, mais « dans des circonstances exceptionnelles, et en fonction, notamment, du risque d’évasion, de la gravité de l’infraction et des chances de voir l’appel aboutir, la chambre de première instance peut, à la demande du procureur, ordonner le maintien en détention de l’accusé pendant la procédure d’appel. »

Des perspectives curieuses. « Il est impossible de limiter la liberté d’une personne reconnue innocente », a entre autres fait valoir l’avocat principal de l’ex-président, Emmanuel Altit, lors de l’audience convoquée par la chambre d’appel, ce 1er février. Celui de Charles Blé Goudé, Geert-Jan Alexander Knoops, a indiqué qu’il n’y avait jamais eu de cas de libération sous conditions après un acquittement devant des juridictions internationales. Il a souligné que non seulement la notion de « circonstances exceptionnelles » avancée par Fatou Bensouda était floue, mais que la procureure n’en avait donné aucune interprétation précise. « Lorsqu’il y a ambiguïté dans les statuts, toute interprétation doit se faire en faveur de la personne qui a été acquittée », a-t-il plaidé. Les juges ont donc choisi une libération sous forme d’assignation à résidence, aussitôt interprétée par de nombreux observateurs et Ivoiriens comme étant une décision politique visant à empêcher Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé de rentrer en Côte d’Ivoire. Selon plusieurs sources, il y a eu, entre le 15 janvier et le 1er février, de fortes pressions pour pousser la CPI à aller dans ce sens, venues notamment de Côte d’Ivoire et du Maroc – le roi du Maroc est proche de l’actuel pouvoir ivoirien et possède de nombreux intérêts en Côte d’Ivoire.

Appel ou pas ? Dans ce laps de temps, des représentants de l’Etat ivoirien ont par ailleurs été informés de décisions concernant, entre autres, Charles Blé Goudé, bien avant que son équipe de défense soit mise à son tour au courant, selon une source proche de cette dernière. Il n’est même pas certain qu’il y aura une procédure d’appel de la décision d’acquittement. Vendredi soir, Fatou Bensouda a publié un communiqué indiquant qu’elle attendait que les juges de la chambre de première instance communiquent par écrit leurs motivations juridiques pour la mesure d’acquittement – ils ne sont pour l’instant exprimés que de manière orale. « Ce n’est qu’après un examen et une analyse approfondie de ces motifs que mon bureau va décider ou non d’interjeter appel », a-t-elle ajouté. Des ONG internationales de défense des droits de l’homme – dont les rapports ont été utilisés par Fatou Bensouda pour constituer son dossier d’accusation – ont affirmé que la décision d’acquittement de Laurent Gbagbo consacrait « une impunité totale » pour les crimes perpétrés en Côte d’Ivoire. Mais comme l’a relevé dans un entretien récent une juge de la CPI, Chris Van den Wyngaert, personne n’a nié que des faits très graves aient été commis de part et d’autre dans le contexte de guerre qui a prévalu en Côte d’Ivoire. Simplement, Fatou Bensouda n’a pas apporté la preuve que ces violations graves des droits de l’homme constituaient également des crimes contre l’humanité et que Laurent Gbagbo en était responsable. Rappelons que pour prouver la commission de crimes contre l’humanité, il faut établir qu’une politique a été mise en place pour attaquer une population civile, de manière systématique et généralisée32.

UNE AFFAIRE DE PLUS EN PLUS INACCEPTABLE

L’absence remarquable de la France

Quand cette mascarade va-t-elle prendre fin ? Quand les droits de l’hommistes vont-ils décider de pousser un cri puissant afin que le droit, tout le droit soit respecté par la CPI qui est censée en être la gardienne scrupuleuse ? Quand la France va-t-elle tout simplement réclamer pour Laurent Gbagbo l’application des grands principes du droit de la défense contenus dans la déclaration universelle des droits de l’homme (1948), de la convention européenne des droits de l’homme (1950), de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (2000), elle qui est – du moins dans les mots – tant attaché au multilatéralisme, de l’état de droit, de la démocratie ? Ce serait à son honneur. Ne pas le faire serait se discréditer, démontrer sa duplicité en matière de respect des droits de la défense. C’est ce qui se passe en ce moment !

Un combat pour les grands principes

Il est vrai que dans l’affaire Carlos Ghosn, elle a brillé par sa lâcheté comme le souligne, François Zimeray, ancien ambassadeur de France pour les droits de l’homme :

« Si l’on de défend pas l’exigence d’une condition carcérale digne et le principe d’une justice équitable pour celui que le destin place en pleine lumière, pourquoi le ferait-on pour ceux dont le sort n’intéresse personne et qui, partout dans le monde, sont broyés par la mécanique de l’arbitraire ? La présomption d’innocence est un combat de tous les temps, de tous les lieux, la cause de tous les hommes »33.

Que dire de plus que les grands traités internationaux ne constituent pas l’assurance tout risque contre l’arbitraire des États mais aussi des juridictions nationales et internationales.

La farce de la justice pénale internationale aurait duré sept ans. On sait que les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. Courte, elle ne l’a pas été cette plaisanterie tant elle a été émaillée de violations des droits élémentaires des droits de la défense. Incroyable mais vrai ! Rares ont été ceux qui ont dénoncé cette mascarade inacceptable. La France s’est couverte de honte en jouant le rôle du mauvais génie sans que cela ne gêne les bons apôtres qui vivent et prospèrent dans l’hexagone. Heureusement, le droit a été plus fort que sa violation. Nous souhaitons que Laurent Gbagbo puisse finir ses jours dans son pays34. En plagiant le général de Gaulle lors de la Libération de Paris le 25 août 1944, nous pouvons et devrions clamer : Gbagbo outragé, Gbagbo brisé, Gbagbo martyrisé mais Gbagbo libéré !

28 FYP éditions, 2018 (www.fypeditions.com)
29 https://en.wikipedia.org/wiki/Justice_delayed_is_justice_denied
30 Guillaume Berlat, Honte sur la CPI !, www.prochetmoyen-orient.ch , 21 janvier 2019.
31 Cyril Bensimon, CPI : l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo en liberté conditionnelle, Le Monde, 3-4 février 2019, p. 4.
32 Fanny Pigeaud, Laurent Gbagbo est libéré mais assigné à résidence en Europe, www.mediapart.fr , 2 février 2019.
33 François Zimeray, Affaire Carlos Ghosn : le Japon, archipel judiciaire de l’arbitraire judiciaire, Le Figaro, 2-3 février 2019, p. 16.
34 Garance Le Caisne, Libéré, Laurent Gbagbo va-t-il retourner en Côte d’Ivoire ?, JDD, 3 janvier 2019, p. 15.
 
 
NATHALIE LOISEAU OU LE DEGRÉ ZÉRO DE LA DIPLOMATIE – Ali Baba. « La bouche en cul-de-poule, façon Quai d’Orsay » comme l’évoque Olivier Poivre d’Arvor, actuel ambassadeur de France en Tunisie. Cette formule pourrait judicieusement s’appliquer à la responsable de l’Europe au Quai d’Orsay. En effet, pour son premier Grand Jury RTL/LCI/LE FIGARO diffusé le dimanche 3 février 201935, Nathalie Loiseau, notre brillante ministricule en charge des Affaires européennes a fait fort. Comme diraient les célèbres Dupont et Dupond de la bande dessinée d’Hergé, Tintin, je dirai même plus, elle a fait très fort ! Quel morceau d’anthologie radiophonique à conserver très pieusement dans les archives de l’INA (institut national de l’audiovisuel). Au cours d’un entretien d’une heure sans un quelconque intérêt objectif pour l’information et l’éducation du citoyen avide de savoir, tous les sujets y passent avec maestria sur la forme et indigence sur le fonds.

UNE FORME PARFAITE MÉDIATIQUEMENT PARLANT

Nathalie Loiseau est parfaitement à l’aise dans la communication grand public. Elle a le verbe haut, la certitude forte, l’anathème cinglant. Madame Sans-Gêne a réponse à tout, surtout sur les questions qui ne relèvent pas de sa compétence : crise des « gilets jaunes » (elle a compris qu’existait en France une grave crise de confiance à l’égard de la classe politique et médiatique), opportunité et éventualité d’un référendum en mai prochain (« il est encore trop tôt pour en parler »36), des conditions du maintien de l’ordre et de l’utilisation des LDB40, loi anticasseurs (il faut cogner fort sur les fauteurs de trouble)37, organisation du grand débat national (son périmètre est ouvert tout en étant fermé), importation de viande avariée de Pologne, GPA, PMA (pour ses convictions personnelles sur le sujet, elle renvoie à son excellent ouvrage de référence), suppression de l’ENA (elle omet fort habilement de signaler qu’elle a quitté Strasbourg en laissant à son successeur un budget fortement déficitaire), retour des djihadistes de Syrie (elle nous sert le même brouet insipide que ses collègues communicants), Libye (nous sommes exemplaire dans l’accueil des migrants), Venezuela (« Nous considérons le président Juan Guaido comme le président légitime du Venezuela » et elle avait reçu la veille durant toute une journée une artiste opposée au régime du président Maduro38), stigmatisation de ses opposants, ses anciens frères d’armes (Laurent Wauquiez, Arnaud Danjean39. La locataire du Quai d’Orsay confie sa fidélité (propos ambigu par les temps de police du langage) et son amitié forte pour Alain Juppé, ex-délinquant condamné en son temps dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris.

Il faut reconnaître que Nathalie Loiselle excelle dans la pratique des formules prêtes à l’usage tirées des éléments de langage (EDL), nouvelle religion des temps modernes. À l’issue du grand débat national, nous sommes pleinement rassurés d’apprendre de sa bouche « qu’il y aura des réponses fortes ». Pour le mode d’emploi, vous n’en saurez pas plus. Elle nous rappelle qu’avec des si, on pourrait mettre Paris en bouteille. Durant cette (très) longue heure d’entretien à bâtons rompus, la Dame remplit à la perfection son rôle de voix de son maître qu’elle ne cesse de louer tel un ministre de Kim Jong-un. Experte de tout mais spécialiste de rien, elle remplit merveilleusement son rôle de commentatrice de la vie politique intérieure et internationale. Le ton est volontariste, incantatoire. Elle possède un art consommé d’enfoncer des portes ouvertes. Vers 13 heures, lorsque le robinet d’eau tiède va cesser de couler, la voix commence à être légèrement haut placé à la limite du nasillard.

UNE SUBSTANCE INDIGENTE DIPLOMATIQUEMENT PARLANT

Sur une petite heure d’entretien, les questions européennes stricto sensu occupent à peine un petit tiers du temps tant la ministre botte souvent en touche pour masquer son incompétence notoire. C’est bien connu de nos jours, lorsque l’on n’a ni politique, ni stratégie, on se rabat sur la communication et sur la tactique. Car, au bout du compte, Nathalie Loiseau réalise un tour de force, celui de faire l’impasse sur le bilan de l’Europe au cours des dernières années (pas très glorieux) et sur le projet qu’elle et son mentor Pinocchio portent (une sorte de château de cartes). En dehors du mantra selon lequel il faut une Europe efficace qui protège (de qui ? de quoi ?), les contours du projet de notre oiseau de mauvais augure sont pour le moins flous pour ne pas dire existants (« Une Europe en maîtrise de son destin » !). Elle confesse tout de même que la Commission est en charge d’appliquer des « règles absurdes » en s’opposant à la fusion Alsthom/Siemens et que le contournement du vote populaire sur le projet de traité constitutionnel était une erreur. Nous apprenons qu’elle préfère un « pas d’accord » à un mauvais accord avec les Britanniques sur le « Brexit ». La France défend une force européenne d’inspection sanitaire qui est contraire à l’esprit et à la lettre des traités et dont ne partenaires ne veulent pas entendre parler. Mais, nous ne savons pas où en est ce projet. S’il ressemble à l’armée européenne d’Emmanuel Macron, nous ne sommes pas prêts de le voir de notre vivant. Des mots, toujours des mots. Le très fameux discours de la Sorbonne n’a jamais été évoqué.

Mais, les coups pleuvent comme à Gravelotte sur tous ses opposants (surtout le RN et toutes ses mises en examen40) qu’ils soient Français ou étrangers (Italiens, Hongrois, Polonais…) C’est qu’à la veille du scrutin du 26 mai prochain pour le renouvellement du Parlement européen, les sondages – aussi fluctuants soient-ils – ne sont pas très prometteurs pour la République à marche au pas de l’oie. Pour tenter d’emporter la décision, Nathalie Loiseau alterne chantage à la peur (la victoire des populistes/nationalistes) et démagogie (l’absence d’Europe serait cruelle). C’est bien connu comme cela ne marche pas avec moins d’Europe (déjà trop à notre goût), il nous faut plus d’Europe (la bonne vieille Europe fédérale), étant précisé que les 27/28 ne sont d’accord sur rien. Et, cela va sans dire mais cela va mieux en le disant, elle veut une Europe plus efficace (ce qui signifie quoi très concrètement ?). La cible privilégiée de Nathalie Loiseau est principalement le Rassemblement national (RN), accessoirement François-Xavier Bellamy des Républicains qui n’ont rien compris à l’idée européenne. Les directs du droit, du gauche, les uppercuts sont distribués avec vigueur. Discréditer l’adversaire pour éviter le débat, une vieille technique stalinienne bien rôdée. Nous aurions aimé en savoir plus sur ce qu’elle pensait des derniers développements de l’affaire Benalla… Nathalie Loiseau se refuse à confirmer qu’elle pourrait conduire la liste LREM en mai prochain. Surprise, surprise. Nous en saurons plus lors du prochain épisode du feuilleton de Madame coqueluche des médias médiocres.

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que cette personne ignore les bases les plus élémentaires du métier de diplomate fondé sur le dialogue, la recherche du compromis et non l’invective et l’insulte qui constituent sa plus grande spécialité. Elle a tout à apprendre. Apprendre à accepter le débat avec l’autre. Vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle.

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que cette personne ignore le mode de fonctionnement de l’Union européenne dont la base est une approche coopérative. On parlait à une époque de la coopération politique européenne. L’Europe efficace n’est pas celle de la supériorité morale d’un État sur 27 autres États souverains mais celle de la coopération. Par ses propos inconsidérés, Nathalie Loiseau dynamite les bases de la construction européenne qu’elle méconnait. Nous ne savons toujours pas le projet qu’elle défend pour la simple raison qu’elle n’en a pas. Amuser la galerie ne constitue pas une diplomatie crédible !

Quand on est sûr d’avoir raison, il est parfois inutile de discuter avec ceux qui ont tort, comme dit l’autre. Nathalie Loiseau a la certitude des incompétents notoires. Elle est entrée en politique pour changer les choses afin de répondre à une inquiétude forte (la poussée des extrêmes) et de porter une espérance forte (une Europe à la hauteur des défis qui l’attendent), nous confie-t-elle. Nous sommes bien avancés avec ces formules creuses qu’elle ressert de manière pavlovienne à chacune de ses interventions. Elle se rengorge du grand débat national, première dans le monde d’un exercice de démocratie participative à si grande échelle. Alléluia. Nous nous croirions à une messe à Saint-Pierre du Gros Caillou. Pour ce qui est de la doctrine européenne de cette personne à la grosse tête et aux chevilles qui enflent, nous pouvons affirmer sans grand risque d’erreur : avec Nathalie Loiseau, c’est le degré zéro de la diplomatie. »>

35 Voir l’annonce publicitaire concernant cette émission, Le Figaro, 2-3 février 2019, p. 6.
36 Arthur Berdah, Nathalie Loiseau considère qu’il est encore « trop tôt pour en parler », Le Figaro, 4 février 2019, p. 3.
37 Ellen Salvi, « Cette loi anticasseurs ne menace pas le délinquant, elle menace le citoyen », www.mediapart.fr 3 février 2019.
38 Patrick Bèle, Venezuela : Guaido engrange les soutiens, Le Figaro, 2-3 février 2019, p. 7.
39 Marion Mourgue, Arnaud Danjean : « Le projet que nous portons repose sur un socle ‘solide’ », Le Figaro, 2-3 février 2019, p. 6.
40 Nathalie Loiseau oublie qu’elle avait sous-évalué son patrimoine immobilier dans sa déclaration à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP). Errare humanum est !
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. LES COPAINS D’ABORD – Jean Daspry Décidemment et plus que jamais en France, tout change pour que rien ne change. En dépit de la crise de confiance grandissante contre les dirigeants et l’élite technocratique (Cf. en particulier la crise des « gilets jaunes »), les mêmes pratiques immorales se perpétuent. Parfois, elles prospèrent et s’amplifient comme si ceux qui nous gouvernent étaient aveugles et sourds face à la colère qui monte (Cf. les cahiers de doléances qui ont un goût prérévolutionnaire). Nous en avons aujourd’hui un exemple frappant avec la désignation du nouvel ambassadeur de France en Norvège. Comme toujours, après la relation des faits vient le temps de leur interprétation qui, pour subjective qu’elle soit par sa nature même, est incontournable.

LA RELATION DES FAITS OBJECTIFS

Qu’apprend-on à la lecture du Journal Officiel (JORF) du 3 février 2019 sous la rubrique ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Mesures nominatives ? Le président de la République vient de désigner un nouvel ambassadeur pour le représenter en Norvège. Rien de plus normal !

« Le Président de la République,

Sur le rapport du Premier ministre et du ministre de l’Europe et des affaires étrangères,

Vu la Constitution, notamment son article 13 ;

Le conseil des ministres entendu,

Décrète :

Article 1

M. Pierre-Mathieu DUHAMEL, administrateur général, est nommé ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès du Royaume de Norvège en remplacement de M. Jean-François DOBELLE.

Article 2

Le Premier ministre et le ministre de l’Europe et des affaires étrangères sont responsables, chacun en ce qui le concerne, de l’application du présent décret, qui sera publié au Journal officiel de la République française.

Fait le 1er février 2019.

Emmanuel Macron

Par le Président de la République :

Le Premier ministre,

Edouard Philippe

Le ministre de l’Europe et des affaires étrangères,

Jean-Yves Le Drian »41.

Le lecteur averti devine que le nouvel élu ne vient pas du corps des conseillers des Affaires étrangères ou des ministres plénipotentiaires, diplomates ayant vocation statutaire à occuper les fonctions d’ambassadeur. Il apparait comme « administrateur général », titre ronflant mais qui nous laisse sur notre faim. Qui administre-t-il ?

Qu’apprend-on à la lecture du site Acteurs publics, sorte de Pravda de l’administration sur le parcours de cet ambassadeur de très fraîche date ?

« Devenu récemment président du Conseil d’orientation de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, Pierre-Mathieu Duhamel, inspecteur général des finances en service extraordinaire, vient d’être nommé ambassadeur de France en Norvège. Il remplace ainsi Jean-François Dobelle, qui occupait la fonction depuis 2016. La désignation de cet ancien maire UMP de Boulogne-Billancourt (2007-2008), proche d’Alain Juppé et du pouvoir macronien, était attendue depuis plusieurs mois. Elle avait ainsi notamment été pointée du doigt fin 2018 par nos confrères de Médiapart, qui avaient souligné que la nomination de Pierre-Mathieu Duhamel, qui a peu officié à des fonctions diplomatiques au cours de sa carrière, intervenait peu après que d’autres protégés du Président Emmanuel Macron, tels que Charline Avenel à l’académie de Versailles avaient été nommés récemment. Âgé de 62 ans, Pierre-Mathieu Duhamel est un énarque de la promotion Droits de l’Homme (1981), passé par Sciences Po Paris. Il a notamment collaboré à plusieurs reprises aux côtés d’hommes politiques placés à droite de l’échiquier politique. Il a ainsi été, entre autres, conseiller technique d’Alain Juppé au ministère chargé du Budget, sur la période 1986-1988 et directeur adjoint de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris (1991-1992), puis à nouveau conseiller d’Alain Juppé au secrétariat général du RPR (1992-1994), avant de suivre ce dernier à Matignon en tant que directeur adjoint de cabinet entre 1995 et 1996.

Pierre-Mathieu Duhamel a en outre occupé divers postes rattachés à Bercy, notamment ceux de directeur général des douanes et des droits indirects entre 1996 et 1999, puis de directeur du budget de 2002 à 2006, après avoir été ministre conseiller financier à la représentation permanente de la France auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur la période 2000-2002.

Passé également par le secteur privé, il a par exemple été président du directoire de la Financière Océor (groupe Caisse d’épargne) entre 2006 et 2007 et associé, puis président du comité stratégique de KPMG S.A., spécialisé dans l’audit, le conseil et l’expertise comptable (2008-2013). Nommé inspecteur général des finances en service extraordinaire en 2015, Pierre-Mathieu Duhamel a aussi été membre de l’équipe de campagne (chargé du projet) d’Alain Juppé, candidat à la primaire de la droite et du centre en vue de l’élection présidentielle de 2017 »42.

L’INTERPRÉTATION SUBJECTIVE DES FAITS

À y regarder de plus près, il convient de distinguer les éléments positifs et les éléments négatifs (?) entourant cette récente nomination par Jupiter-Pinocchio.

Les éléments positifs de cette nomination

Par son parcours (ancien élève de l’ENA, ministre conseiller financier auprès de la Représentation permanente de la France à l’OCDE, collaboration avec le monde politique, passage par le privé), Pierre-Mathieu Duhamel possède des atouts certains pour occuper le poste d’ambassadeur en Norvège. Les aspects commerciaux de la relation bilatérale de cet État, qui n’est pas membre de l’Union européenne, sont importants. Âgé de 62 ans, le moins que l’on puisse dire est qu’il possède l’expérience, le recul nécessaire pour occuper ce poste dans un pays actif sur la scène diplomatique. Qui plus est, comme nous le savons, au titre du fait du Prince et juridiquement parlant, le Président de la République peut nommer qui bon lui semble aux fonctions d’ambassadeur. Il pourrait nommer l’homme de culture, Stéphane Bern, le footballeur Kylian Mbappé… voire l’ex-garde de sécurité, Alexandre Benalla, qui possède déjà de nombreux passeports diplomatiques et de service.

Les éléments négatifs de cette nomination

À la lecture attentive de sa biographie, plusieurs éléments apparaissent pour celui qui veut bien aller au-delà de l’écume des jours. Pierre-Mathieu Duhamel possède plusieurs caractéristiques.

Un politicard. Il a été maire UMP de Boulogne-Billancourt de 2007 à 2008. Ce qui est tout à fait légitime. Mais ce qui l’est moins, ce qu’après avoir occupé à un mandat électif, on revienne dans la Haute Fonction publique dont on est issu avec un gros plus dans sa carrière administrative. Cette confusion des genres devrait être proscrite.

Un cabinard. Il a évolué à plusieurs reprises dans l’entourage d’hommes politiques (dans les fameux cabinets ministériels). Deux hommes politiques (Jacques Chirac et Alain Juppé), dont il fut très proche et dont il faut rappeler qu’ils ont tous les deux été condamnés par la justice pénale. En bon français, ce grand serviteur de l’État a servi deux délinquants. Un passage par les cabinets (pas les lieux d’aisance) pousse votre avancement.

Un pantouflard. Il a servi dans le privé [président du directoire de la Financière Océor (groupe Caisse d’épargne) entre 2006 et 2007 et associé, puis président du comité stratégique de KPMG S.A., spécialisé dans l’audit, le conseil et l’expertise comptable (2008-2013)], mettant son carnet d’adresses constitué à Bercy au service du secteur privé. Drôle de déontologie ! Nous sommes une fois de plus dans les privilèges de la Caste en particulier celle issue de Bercy. Quand en finira-ton avec tous ces privilèges d’un autre âge qu’on voudrait ne plus connaître ?

Un débrouillard. Il est nommé inspecteur général des Finances en service extraordinaire en 2015 grâce à tous les services rendus à des politiques évoluant de la Chiraquie à la Macronie. Cela fait toujours du bien à sa future retraite que de passer par ce grand corps de l’État. Pourquoi le quitter pour finir sa vie administrative dans une si modeste ambassade alors que l’on a de grandes ambitions et que l’on prend la place d’un diplomate qui est payé à rester chez lui ? Encore, un élément de confusion dans la pratique administrative française que nous voulons donner en exemple à la planète entière.

Nous n’épiloguerons pas sur les critères ayant présidé à cette désignation. Qui de la méritocratie, concept galvaudé de nos jours ?43 En fait de transparence, nous sommes dans l’opacité la plus complète et l’arbitraire le plus total44. Un grand classique de la vie politico-administrative française, la transparence Potemkine…

En cette période de grand débat national auquel le chef de l’État prend toute sa part, la vie continue comme avant. Ne varietur !45 Copinage, magouille carabistouille, prébende… vont bon train pour les amis du Prince. Ce qui est le cas de Pierre-Mathieu Duhamel, macroniste et macronien bon teint. Les amis du maire de Bordeaux sont les amis du locataire de l’Élysée. Quand on aime, on ne compte pas ! Encore un exemple frappant de népotisme que toutes les règles mises en place pour l’encadrer, le canaliser, le prévenir s’avèrent inefficaces à enrayer. En France, on n’a pas de probité mais on a des normes. La célèbre chanson de Georges Brassens « Les copains d’abord » n’a pas pris la moindre ride avec ce nouvel épisode la moralisation de la vie publique sous le règne de Pinocchio 1er.

41 Décret du 1er février 2019 portant nomination d’un ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès du Royaume de Norvège – M. DUHAMEL (Pierre-Mathieu), JORF n° 0029 du 3 février 2019, texte n° 41.
42 Shahinez Benabed, Un proche d’Alain Juppé nommé à un poste d’ambassadeur, www.acteurspublics.com , 4 février 2019.
43 David Guilbaud (propos recueillis par Marine Miller), « L’idée que ‘quand on veut on peut’ est en contradiction avec la rigidité de notre société ». David Guilbaud, énarque issu de la classe moyenne déconstruit le mythe du discours méritocratique, Le Monde, Universités et Grandes écoles, 7 février 2019, pp. 1 et 3.
44 Ali Baba, Le mercato des costauds, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 janvier 2019.
45 "Ne varietur" est une locution d’origine latine ou tiré du bas-latin à une époque où tous les actes étaient rédigés en latin. De nos jours elle est peu utilisée, mais on peut la rencontrer dans les documents émis par les administrations publiques et insérée en particulier dans les actes notariaux. Elle contient une sorte de promesse de ne rien changer à l’acte et peut figurer le plus souvent au-dessus de la signature de celui qui s’engage, https://www.dictionnaire-juridique.com/definition/ne-varietur.php .

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