Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

ORIENT-ATIONS 221

PINOCCHIO ENTRE DANS L’ARÈNE EUROPÉENNE – RENAISSANCE OU CRÉPUSCULE ? Guillaume Berlat. « La parole est d’argent mais le silence est d’or » nous rappelle l’adage populaire. Après une brève cure de diète médiatique pour crise paroxystique des « gilets jaunes », le président de la République revient à ses fondamentaux. Une parole libre (les petites phrases inopportunes), une parole fréquente (le propre du comédien), une parole creuse (la forme l’emporte sur le fond), une parole discréditée (l’action suit rarement), une parole incantatoire (le docteur Coué est de retour) … Telles sont les principales caractéristiques de la posture bien rôdée du chef de l’État, Emmanuel Macron ! C’est dans un contexte économique, social et international dégradé que Jupiter décide de se lancer dans l’arène européenne1 en publiant le 5 mars 2019 une tribune décalée dans les médias hexagonaux et européens après s’être adressé au peuple italien dans le cadre d’un entretien télévisé avec la chaîne publique Rai Uno le 3 mars 2019.

UN CONTEXTE DÉGRADÉ

Alors que l’on constate un désamour croissant à l’égard de la construction européenne considérée comme aussi tatillonne qu’inefficace, l’Union n’a ni cap, ni boussole, procrastinant sur la voie d’une grave erreur méthodologique.

Un désamour croissant des peuples

Le moins que l’on puisse dire est que l’Europe n’a pas la côte en ce début de l’an 2019. Même s’il ne faut pas leur donner plus d’importance qu’ils n’en ont, les sondages fournissent une photographie intéressante, à l’instant « T », de l’état de l’opinion. Que nous disent-ils à moins de trois mois du scrutin du 23 mai 2019 ? En France, 72% des personnes interrogées se disent insatisfaites du fonctionnement de l’Union européenne. Preuve en ait le score envisagé pour le RN, comparés à ceux des partis traditionnels (LR et PS) ayant gouverné en alternance aux cours des dernières décennies. En Europe, ces mêmes sondages prévoient un important reflux des deux principaux partis (principalement PPE pour les conservateurs et SOC pour les sociaux-démocrates) siégeant à Bruxelles/Strasbourg qui s’accompagnerait d’une poussée significative des partis dits populistes (Nationaux-conservateurs)2. Ainsi va l’Europe !

Une grave erreur méthodologique

Le principal problème de l’Union européenne est qu’elle n’est pas de projet pour l’avenir en plus de n’être ni protectrice, ni efficace. « Les dirigeants occidentaux, qui avaient dans l’ensemble bien conduit les affaires du monde au lendemain de la guerre, ont commis des erreurs qui rendent la situation explosive. Les Anglo-saxons ont cru qu’en faisant tomber les règles … ils allaient doper la croissance. Ce fut vrai un temps au début des années Thatcher-Reagan. Puis, très vite, les crises à répétition éclatèren.t. Les Européens ont eu le tort de suivre le mouvement. Pire, ils ont imaginé que l’adoption d’une monnaie commune allait doper la croissance, et faciliter la marche vers le fédéralisme. Or cette monnaie attise les divisions au lieu de les réduire… »3. On connait la suite, un navire sans cap, ni boussole incapable de répondre aux multiples défis du monde du XXIe siècle. Aujourd’hui, technocrates et pompiers essaient d’éteindre l’incendie économique, financier et social qu’ils ont eux-mêmes allumés. Adieu, les penseurs et les architectes de la seconde moitié du XXe siècle. Le bateau prend l’eau de toutes parts et ses passagers passent le plus clair de leur temps à se quereller sur des broutilles sans importance ou sur de stériles querelles théologiques. Procédure et procrastination sont les évangiles de la Commission européenne et des États membres. Pas de quoi enthousiasmer les peuples, les citoyens attachés aux résultats concrets sur leur vie quotidienne4.

Dans ce contexte particulièrement dégradé, que pouvait apporter de positif une énième sermon jupitérien après la Bible de la Sorbonne dont même les pratiquants les plus acharnés ne se souviennent plus ?

UNE TRIBUNE DÉCALÉE

Afin de préparer une réappropriation du champ européen déserté par ses principaux homologues touchés par la montée des partis eurosceptiques, Emmanuel Macron donne un entretien à la télévision européenne sous forme de déclaration d’amour destinée à annoncer les grands axes de sa nouvelle approche dans une tribune publiée simultanément dans la presse régionale française et dans les grands titres européens.

Un entretien à la Rai TV Uno (3 mars 2019) sous forme de déclaration d’amour

Dans cet exercice classique du robinet d’eau tiède, du comédien égaré dans la politique, dans lequel il excelle, Emmanuel Macron, désormais épaulé par Jean-Pierre Raffarin5, se concentre sur trois thématiques.

Sur la relation entre la France et l’Italie, le ton est à la réconciliation6. Il en appelle à dépasser les malentendus et à condamner les « propos excessifs » (ceux des membres du gouvernement italien mais également implicitement ceux de sa ministre des Affaires européennes qui a oublié ce qu’était la prudence diplomatique élémentaire). L’Europe ne pourra avancer que si Paris et Rome s’entendent, nous dit-il. Nous sommes heureux de le découvrir.

Pour ce qui est de « gilets jaunes », le président de la République est contraint de « confesser des erreurs » (il découvre que certains français souffrent) tel un mauvais garnement pris la main dans le pot de confiture. Est-ce le lieu bien choisi (l’étranger) pour traiter d’un sujet grave de politique intérieure (toujours la même méthode) ? N’eut-il pas été plus convenable de le faire lors de ses rencontres avec les Français à l’occasion du grand débat national ?

S’agissant de l’avenir de la construction européenne, Jupiter se livre à son exercice classique de politique déclamatoire et incantatoire7. Il faut réinventer l’Europe. Comme dit l’autre, il fallait y penser. Pour cela, il faut imaginer un système qui évite le manque de solidarité entre les États membres. Sauf que la solidarité ne se décrète pas, elle se construit avec patience et avec des compromis. Par ailleurs, le chef de l’État en appelle à une Europe forte et souveraine en matière de politique8, de défense, de climat et d’alimentation. À constater les difficultés existantes pour mettre au point une politique étrangère commune et une défense européenne indépendante de l’OTAN, nous sommes certains que toute cette logorrhée ne débouchera sur rien. Ne parlons pas du climat sur lequel les 27 ne défendent pas les mêmes positions. Rien de nouveau sous le soleil si ce n’est un peu de mousse médiatique pour cacher l’affaissement de l’Union européenne9. Il évoque rapidement la mondialisation10.

Une tribune dans la presse régionale et européenne (5 mars 2019) sous forme de profession de foi

Baptisé sur l’autel médiatique, le texte de la tribune est baptisé « Renaissance européenne ». C’est donc que le monstre est en état de mort clinique. Heureusement, le Docteur Miracle/Macron est là tel le Zorro de la diplomatie. Voici les grands actes de sa comédie de boulevard.

La scénographie de l’urgence et de la gravité du moment. « Si je prends la liberté de m’adresser directement à vous Il y a urgence, ce n’est pas seulement au nom de l’histoire et des valeurs qui nous rassemblent. C’est parce qu’il y a urgence » : Emmanuel Macron exhorte les citoyens européens à « reprendre le contrôle de leur destin » et à ne pas céder au « repli nationaliste » et à la « résignation » lors des élections européennes « décisives » du 26 mai 2019. Nous sommes sur un volcan, dit-il. Et Jupiter dramatise la situation en ayant recours à la dimension tragique de l’Histoire pour mettre en garde contre le risque de dilution de l’Europe. Nous sommes en présence d’un nouveau discours refondateur face aux souverainistes et aux nationalistes qui s’adresse aux citoyens européens passant de facto au-dessus de ses homologues. Nous voici rassurés.

La recette du lyrisme et de l’irréalisme. Les communicants du président de la République nous expliquent, comme si la tribune ne se suffisait pas en soi, que cette démarche est moins théorique que celle de la Sorbonne. Elle combinerait vision à long terme (« faire perdurer la civilisation européenne », « c’est le moment de la renaissance européenne »), préoccupations électoralistes (l’emporter contre les nationalistes et autres populistes tout en évitant de recourir à l’opposition entre progressistes et nationalistes11) et propositions concrètes12. Quelles sont ces propositions ? Nous retombons dans l’inventaire à la Prévert cher au chef de l’État : interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères (un coup de pied de l’âne à la Russie) ; bannir d’internet, par des règles européennes, tous les discours de haine et de violence, remettre à plat l’espace Schengen en rétablissant des contrôles rigoureux aux frontières et une même politique d’asile avec les mêmes règles d’accueil et de refus, créer une police des frontières communes et un office européen de l’asile ; assurer une juste concurrence et sanctionner ou interdire en Europe les entreprises qui portent atteinte à nos intérêts stratégiques et nos valeurs essentielles (un coup de pied de l’âne à la Chine) ; instaurer un bouclier social pour chaque travailleur afin de garantir la même rémunération sur le même lieu de travail et un salaire minimum adapté à chaque pays et discuté chaque années collectivement ; créer une banque européenne du climat pour financer la transition écologique ; financer l’innovation en dotant le nouveau Conseil européen de l’innovation d’un budget comparable à celui des États-Unis ; nouer un pacte avec l’Afrique, négocier un « traité de défense et de sécurité » qui renforcerait un engagement militaire commun « en lien avec l’OTAN » (ce qui signifie en clair sous la supervision américaine)…

Nous ne sommes pas surpris d’apprendre que ce morceau de bravoure est l’œuvre des communicants de l’Élysée. Nous nous en serions doutés à lire cette prose qui démontre une méconnaissance grave du fonctionnement de la mécanique européenne. À quoi sert la cellule diplomatique qui nous coûte un « pognon de dingue » ?

« Bavardage est écume sur l’eau, action est goutte d’or ». Aujourd’hui, tout est possible alors qu’un Coluche ukrainien est aux portes du pouvoir (« les gens sont fatigués de la corruption, ils ont sauté sur ce qui leur semblait neuf »)13 et, qu’en France, nous sommes au cœur du mercato des premier ministrable et des ministres14. La foire aux vanités et le bal des faux-culs doublés de courtisans est à son apogée. Pourquoi ne pas profiter du scrutin européen pour se pousser du col ? C’est le nouveau pari d’Emmanuel Macron15. Réinventer l’Europe, la faire renaître de ses cendres tel Lazare comme si son discours refondateur de la Sorbonne de septembre 2017 avait fait pschitt. Finie l’arrogance de la Grande Nation. Le ton est aujourd’hui à un peu plus d’humilité, à un peu moins d’arrogance. Mais, une fois encore, une fois de plus, nous avons droit au Concours Lépine des idées aussi irréalistes que comiques. On l’aura compris, nous sommes à l’évidence dans un exercice de pure communication qui se veut diplomatique mais certainement pas dans une démarche stratégique concertée avec ses principaux partenaires (Allemagne en tête de liste) s’inscrivant dans le long terme. Aujourd’hui, Pinocchio entre de plain-pied dans l’arène européenne. Qui sait dans quel état il en ressortira le 26 mai prochain ? Renaissance ou crépuscule ?

1 Stéphane Dupont, Macron et la guerre de mouvement, Les Échos, 4 mars 2019, p. 2.
2 Benoît Vitkine, En Estonie, la formation d’extrême-droite opère une nette percée aux législatives, Le Monde, 5 mars 2019, p. 3.
3 Jean-Michel Naulot, Les oubliés de la République, JDD, 3 mars 2019, p. 35.
4 Hubert Védrine/Luuk van Middelaar, « De l’Union imaginaire à une Europe qui agit », Le Monde, 5 mars 2019, p. 26.
5 Jean-Pierre Raffarin (propos recueillis par Marion Mourgue), « C’est le projet du président que je soutiendrai sans hésitation », Le Figaro, 5 mars 2019, pp. 2-3.
6 Olivier Bonnel, La France et l’Italie se réconcilient autour de Léonard de Vinci, Le Monde, 5 mars 2019, p. 21.
7 Yves Thréard, « Vous avez dit ‘incantation’, Le Figaro, 5 mars 2019, p. 1.
8 Fabien Escalona, Une politique étrangère européenne est-elle possible ?, www.mediapart.fr , 5 mars 2019.
9 Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, 2019.
10 Mario Draghi, L’Europe, la souveraineté et la mondialisation, Le Monde, 5 mars 2019, p. 18.
11 Anne Rovan, Macron met en sourdine sa croisade antinationaliste, Le Figaro, 5 mars 2019, pp. 4-5.
12 Marcelo Wesfreid, Dans une tribune publiée dans 28 pays, Macron appelle de ses vœux une « renaissance européenne », Le Figaro, 5 mars 2019, pp. 2-3.
13 Karen Lajon, Un Coluche ukrainien aux portes du pouvoir, JDD, 3 mars 2019, p. 13.
14 Sarah Paillou, Agnès Buzin sur le départ, JDD, 3 mars 2019, p. 8.
15 Jean-Baptiste Chastand/Olivier Faye/Cédric Pietralunga, Européennes : Macron monte au front, Le Monde, 5 mars 2019, p. 6.
 
 
FAKE NEWS, DEEP FAKE ET ÉLECTIONS EUROPÉENNES – Guillaume Berlat. « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent » (George Orwell). Une fois de plus, nous pouvons mesurer la clairvoyance, la prescience de l’écrivain britannique du siècle dernier. Il avait tout vu, tout compris. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Dans cette période de surinformation (infobésité) et de sous-information (« infotainment »), nous sommes les témoins d’évolutions inquiétantes, voire d’une révolution copernicienne dans la sphère de l’information. Nous en avons d’excellents exemples avec toutes les restrictions qui sont insidieusement apportées à la sacro-sainte liberté d’information sans que cela ne soulève des cortèges de réprobation. De ce constat global, nous pouvons glisser vers une approche plus spécifique, une déclinaison européenne dans la perspective des élections au Parlement du 26 mai 2019. Que de sornettes, la propagande officielle nous sert elle à longueur de journée sur les chaînes d’abrutissement en continu.

LE CONSTAT GLOBAL : UNE RÉGRESSION DE LA LIBERTÉ D’INFORMATION

En cette période de généreuses pétitions de principe, de rengaines sur les grands principes, la liberté d’information est bien mal en point. Les coups les plus durs lui sont portés par Jupiter-Pinocchio en complément de ceux de l’Oncle Donald.

Ce qui nous vient de Jupiter

Dans un monde où le conditionnement des esprits prend de l’ampleur et la protection des libertés publiques perd de sa substance, tout est possible, y compris et surtout, le pire. « Il y a pourtant aujourd’hui où règnent la confusion, l’enfumage et la répression dans cette démocrature macronienne, la nécessité absolue d’être vigilants, sceptiques et prêts à la riposte… Puisque nous sommes entrés dans l’époque des turbulences politiques, il ne me semble pas inopportun de prendre le temps de la réflexion et de mettre un bâton de longueur lorsqu’on examine les situations… »16. Ce constat est d’autant plus préoccupant qu’« Emmanuel Macron ne veut pas seulement restreindre la liberté de manifester ; il rêve, aussi, de placer la presse sous tutelle en créant des ‘structures’ qui auraient la charge de ‘ s’assurer de sa neutralité’. La menace est d’autant plus grave que les grands médias, croqués par des milliardaires, ont perdu leur indépendance et que des lois liberticides se sont accumulées durant le quinquennat ».  Le moins que l’on puisse dire, à travers les propos tenus récemment par le chef de l’État à quelques journalistes triés sur le volet, est que le liberticide tient le haut du pavé. L’intérêt de ces propos d’Emmanuel Macron, c’est qu’ils laissent clairement transparaître sa conception de l’information. Une conception caporalisée : à l’entendre, le rôle de la presse serait de faire entendre le « vrai », pour étouffer le faux. En quelque sorte, le bon journal serait celui qui propage la vérité – la pravda en russe ! Pas celui qui enquête, qui investigue, qui révèle les faits que les pouvoirs, quels qu’ils soient, financiers ou politiques, voudraient cacher aux citoyens ; non : la presse qui ne dérange pas. Avec Emmanuel Macron, on a assisté à un véritable renversement : au travers de ces deux textes sur les « fake news » et le secret des affaires, les principes de la loi de 1881 ont été battus en brèche et l’opacité est devenue la règle, la loi définissant juste quelques exceptions17.

Ce qui nous vient de Donald

Toutes les mauvaises idées nous viennent d’Outre-Atlantique et de leurs centres de recherche. Au pays du « politiquement correct » qui fait des ravages incommensurables dans notre pays, l’information constitue un domaine de recherche, d’expérimentation privilégiée. Après les très célèbres « fake news » qu’évoquent régulièrement Donald Trump, la menace du « deep fakes », la dernière mode prend de l’ampleur sur le web. Cette technologie consistant à remplacer le visage et la voix d’une personnalité dans une vidéo s’améliore de jour en jour. Aux États-Unis, certains élus la considèrent comme une « menace contre la sécurité nationale ». Le « deep fake » le plus célèbre concerne Barack Obama. Dans une vidéo publiée par Buzzfeed en avril, l’ancien président des Etats-Unis insulte Donald Trump « d’idiot absolu ». Décidemment, on n’arrête pas le progrès. Il se passe toujours quelque chose de nouveau, d’extraordinaire dans notre e-monde hypernumérisé et hyperconnecté. C’est comme aux Galeries Lafayette de notre enfance au XXe siècle.

Tout ceci est pain béni pour nos dirigeants aux abois – en dépit de récents sondages moins catastrophiques – dans la perspective des prochaines élections au Parlement européen du 26 mai 2019. C’est que le pire est toujours possible dans le prétendu monde de la fin de l’histoire, de la géographie, des États et autres sornettes que l’on nous débitait après la chute du mur de Berlin.

UNE DÉCLINAISON EUROPÉENNE : SUS AUX BOBARDS

Pour justifier à l’avance la chronique d’une descente européenne aux enfers annoncée, rien de tel qu’un bon bouc émissaire, un bon fusible venant de l’est de l’Europe. !

La descente aux enfers

Le moins que l’on puisse dire est que l’Europe va mal, très mal. Nous l’écrivons régulièrement sur www.prochetmoyen-orient.ch18 . Les symptômes des maux du patient Europe sont de plus en plus récurrents, de plus en plus forts. Les remèdes homéopathiques administrés ont amplement démontré leurs limites intrinsèques. Citons quelques exemples tirés de l’actualité la plus récente : désaccord entre les 27 sur la reconnaissance d’un président en charge au Venezuela, opposition de la Commission européenne au projet de fusion Alsthom/Siemens, négociations sur le « Brexit » tournant à la farce, bras de fer américano-chinois sur le commerce démontrant l’absence criante de l’Europe (Cf. débat autour de la 5G et du géant chinois des télécommunications Huaweï) … En un mot, rien qui ne puisse rendre l’Europe efficace et protectrice aux yeux de citoyens désabusés en rébellion contre leurs dirigeants (Cf. crise des « gilets jaunes »). Le désamour est croissant. Rien ne pourra y faire sauf à lancer une réflexion d’ampleur, stratégique, sans tabou sur la finalité du projet européen au XXIe siècle19. Il est révolu le temps béni du discours refondateur de la Sorbonne. Le bateau ivre européen navigue à vue à proximité de l’iceberg qui a pour nom populisme/nationalisme.

Le recours au bouc émissaire

Faute de pouvoir vendre aux citoyens un bilan présentable et un projet européen cohérent pour l’avenir, les dirigeants préparent le terrain, anticipant une progression forte des partis nationalistes/populistes aux élections du 26 mai prochain. Ils ont désormais recours à une large palette de mesures destinées à expliquer très en amont les raisons de l’étrange défaite, faute de pouvoir l’empêcher, la combattre efficacement sur le seul terrain qui vaille, celui des idées20.

La première mesure est le contrôle des médias au nom de la neutralité et de l’objectivité de l’information. De la loi sur les « fake news » (informations bidon) à son récent projet d’une « vérification de l’information » subventionnée, Emmanuel Macron multiplie les initiatives visant à faire de la presse un outil pour conduire son combat politique21. Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne manque pas d’imagination en la matière. Le verrouillage de l’information, il en connait un sacré rayon. C’est le moins que l’on puisse dire. Surtout, lorsque l’on désigne à la tête de l’AFP, de Radio France quelques copains de La Caste des énarques. Le système est sous contrôle.

La deuxième mesure est la mise en œuvre concrète de la fameuse loi sur les « fake news ». Et, il y a là matière à inquiétude. Les magistrats de l’ordre judiciaire, qui ne passent pourtant pas de brillants esprits vifs, commencent à s’inquiéter de la multiplication des contentieux en période électorale22. Qu’est-ce que la vérité, l’information objective, neutre ? Comment faire le tri entre vraies ou fausses informations à l’époque des « trolls » et des « bots »23 ? Il leur reviendra de trancher en toute indépendance et en toute impartialité. Bon Courage pour jouer la carte de la Pravda ! Encore une nouvelle usine à gaz dont la France a le secret. Pour tenter de résoudre un problème, on en crée inutilement un autre. Et de proche en proche, la machine tourne à vide et crée du contentieux à tour de bras. Mais, on nous explique que les messages destinés à des publics ciblés peuvent nourrir des campagnes de désinformation24.

La troisième mesure consiste à désigner à l’avance un grand manipulateur bien connu, le méchant ours russe25. Il a déjà un lourd passif à son actif : élection de Donald Trump, vote en faveur du « Brexit », succès des partis nationalistes au quatre coins de l’Europe et du Brésil, réchauffement de la planète, guerre commerciale, désinformation permanente venue du Kremlin… Mais, l’Europe s’est mise en ordre de bataille pour combattre la bête immonde. À Bruxelles, on veille au grain26. On dénombre 10 à 15 « Fake News » mises en ligne par « Sputnik »27. Le gendarme européen a le petit doigt sur la couture du pantalon. Y compris le grand frère américain, vous savez Facebook, celui qui vous espionne en toute impunité juridique (il ne connaît que le droit américain) et fiscale (il ne paie pas ses impôts en France), se met au service de la démocratie européenne28. Le problème est que l’on nous explique dans le même temps que l’on est parfaitement protégé contre le méchant ogre russe mais qu’il va tout de même parvenir à manger le pauvre petit européen. On l’aura compris, tout ceci n’est pas très sérieux. Une vaste farce médiatico-politico-diplomatique. Et, notre quotidien préféré Le Monde et sa cohorte de décodeurs, mais aussi de déconneurs, de montrer la voie. Le risque des ingérences étrangères lors du scrutin européen du 26 mai 2019 est grand, nous prévient-on29. Et d’enfoncer le clou avec un accent hexagonal, l’expert des « fake news » est bien le Rassemblement national et ses alliés30. Les autres partis politiques ne jouent pas, jamais à ce petit jeu. Ils sont tout blanc comme neige, cela va sans dire mais cela va mieux en le disant. Mais, nous sommes pleinement rassurés d’apprendre, comme par un heureux hasard, que l’Europe va mieux du côté de ses finances publiques31 et que « nous sommes convenablement préparés pour un Brexit sans accord »32. Nous allons pouvoir dormir sur nos deux oreilles.

« Dans des temps de tromperie généralisée, le seul fait de dire la vérité est un acte révolutionnaire » (George Orwell). Ceux qui aujourd’hui, s’inquiètent de l’utilisation que pourrait faire, demain, un pouvoir « extrémiste » de tous ces outils de « censure » oublient qu’une velléité totalitaire ne dépend pas d’abord des idées portées par le pouvoir, mais bien de la manière que celui-ci a de les défendre33. La question posée n’est pas sans importance. Elle se situe au cœur de la démocratie et de l’état de droit. Elle concerne la manière dont le droit sert ou ne sert pas de rempart contre les dérives autoritaires34. Adoptée en 1950, la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales fait reposer lesdites libertés fondamentales « sur un régime politique véritablement démocratique, d’une part, et d’autre part, sur une conception commune et un commun respect des droits de l’homme ». Est-ce vraiment le cas de nos jours en ces temps de campagne électorale européenne marquée par « Fake News » et « deep fake » ? La réponse est dans la question…

16 Vingtras, Le piège du court terme, BLOG : VINGTRAS, www.mediapart.fr , 6 février 2019.
17 Laurent Mauduit, Macron veut placer l’information sous contrôle, www.mediapart.fr , 4 février 2019.
18 Guillaume Berlat, Pavane pour une Europe défunte, www.prochetmoyen-orient.ch , 14 janvier 2019.
19 Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard (« Tracts »), février 2019.
20 Lucie Soullier, À l’extrême-droite, les « fake news » se partagent à foison, Le Monde, 13 février 2019, p. 9.
21 Charlotte d’Ornellas, De la démocratie en France, Valeurs actuelles, 7 février 2019, pp. 29.
22 Paule Gonzalès, Les juges inquiets de l’application de la loi « fake news », Le Figaro, 1er février 2019, p. 2.
23 Jean-Louis Gergorin (propos recueillis par Marie-Laetitia Bonavita, « Les démocraties doivent se défendre contre la cyberguerre », Le Figaro, 30 janvier 2019, p. 18.
24 Damien Leloup, Le casse-tête des publicités ciblées en ligne, Le Monde, 16 février 2019, p. 9.
25 Jack Dion, Guerre médiatique, Feu sur la Russie, Marianne, 22-28 février 2019, p. 46.
26 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, L’Europe appelle à l’autorégulation du web, Le Monde, 16 février 2019, p. 9.
27 Anne Rovan, À Bruxelles, l’anxiété autour des ingérences russes, le Figaro, 1er février 2019, p. 2.
28 Lucie Ronfaut, Facebook se prépare aux élections européennes, Le Figaro, 1er février 2019, p. 3.
29 Olivier Faye/Alexandre Lemarié, Européennes : le risque des ingérences étrangères. Européennes : la crainte d’une élection sous influence, Le Monde, 16 février 2019, pp. 1-8-9.
30 Stéphane Séjourné, « Les ‘fake news’ sont le bras armé du RN et de ses alliés », Le Monde, 19 février 2019, p. 8.
31 Cécile Ducourtieux, Finances publiques : l’Europe va (un peu) mieux), Le Monde, Économie & Entreprise, 28 février 2019, p. 19.
32 Elke König (propos recueillis par Marie Charrel et Véronique Chocron), « Nous sommes convenablement préparés pour un Brexit sans accord », Le Monde, Économie & Entreprise, 28 février 2019, p. 19.
33 Charlotte d’Ornellas, précitée.
34 François Saint-Pierre, Le droit contre les démons de la politique, Odile Jacob, 2019.
 
 
LA MASCARADE DU MULTILATÉRALISME – Jean Daspry. « Il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités » nous rappelle fort justement le général de Gaulle. Or, c’est malheureusement un grand principe que la diplomatie française ignore superbement au cours des dernières années. La diplomatie de Laurent Fabius qui décrétait, à l’été 2012, la fin de Bachar Al-Assad. On voit que la réalité en 2019 n’est pas tout à fait comme cela. La diplomatie de Jean-Yves Le Drian qui s’époumone à déclamer multilatéralisme, multilatéralisme, multilatéralisme sur l’air des lampions. En bon adepte de la méthode du bon docteur Coué notre Lorientais désorienté, fidèle parmi les fidèles à la parole du Dieu Jupiter-Pinocchio pense que la liturgie fait le dogme. Mais, que constatons-nous aujourd’hui de manière objective ? L’organisation des relations internationales sur la base du multilatéralisme est mise à mal à tel point que les Cassandre prédisent sa fin. Dans ce contexte, comment peut-on caractériser la posture française sur la gouvernance mondiale fondée sur le multilatéralisme ? Elle est déclaratoire, irréaliste et hypocrite.

UNE POSTURE DÉCLARATOIRE

Il n’ait pas un discours du président de la République, Emmanuel Macron, qu’il s’agisse de la conférence des ambassadeurs ou devant l’Assemblée générale de l’ONU ou autres cénacles de haut vol, sans qu’il ne se fasse l’avocat zélé, le thuriféraire d’un multilatéralisme pur et dur. Sa pensée complexe pourrait se résumer ainsi : sans multilatéralisme point de salut ! Son porte-voix dans la grande mêlée mondiale, Jean-Yves le Drian se plait à répéter à haute et intelligible voix la parole divine tel l’officiant lors des grandes messes païennes. Plus multilatéraliste que moi tu meurs ! Cette obsession tourne au psittacisme diplomatique. La France, mère des arts, des armes et des lois guide les peuples vers la liberté grâce aux seuls bienfaits d’un multilatéralisme heureux comme le fut en son temps la mondialisation. Pour donner de la chair à la chimère, on en appelle à l’ONU pour tenter de résoudre des crises sur lesquelles elle n’a aucune prise à l’instar de la crise vénézuélienne au lieu de laisser le soin aux pays d’Amérique latine (groupe de Lima) d’éviter le pire. Rien de tel pour décrédibiliser le machin et toutes les institutions spécialisées de sa famille ! Cette posture déclaratoire se double comme souvent d’une diplomatie de l’invective, de l’anathème, du discrédit pour tous ceux qui auraient le malheur de rappeler qu’il existe dans la panoplie du diplomate d’autres outils qui peuvent parfois s’avérer plus efficace à l’instar du bilatéralisme ou d’autres procédures telles que la médiation, la conciliation… bien connues des étudiants en relations internationales. Mais, rien n’y fait. Circulez, il n’y a rien à voir. S’interroger sur l’efficacité réelle du multilatéralisme en cé début du XXIe siècle relève du péché mortel puni d’excommunication. Qu’en est-il dans les faits de la posture française en la matière ?

UNE POSTURE IRRÉALISTE

Le monde a bien changé depuis le début du XXIe siècle. Une page a bel et bien été tournée. Les relations internationales ne sont plus les mêmes. Leur grammaire est en voie de réécriture. Le multilatéralisme se meurt et il est nécessaire de regarder la réalité en face. Les Américains, qui avaient porté le multilatéralisme sur les fonts baptismaux en 1945, en font aujourd’hui ostensiblement litière au nom de l’America First. Tout ceci avait déjà bien commencé sous les deux mandats de Barack Obama. Donald Trump ne fait qu’accentuer le trait, parfois de manière caricaturale. Face à cette situation inédite, nous devons nous adapter ou nous soumettre. Citons quelques exemples pour illustrer notre propos. Le système de sécurité collective mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale est à l’agonie comme le souligne justement le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres lors de son intervention devant la Conférence du désarmement le 25 février 2019 à Genève. L’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle-même basée à Genève, est dépassée par la crise de la mondialisation. Américains et Chinois ne portent pas leur querelle commerciale devant l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’OMC mais négocient bilatéralement une solution. Après le brillant résultat de Laurent Fabius sur la question du réchauffement climatique lors de la COP21 au Bourget en décembre 2015, le château de cartes s’effondre. Il est vrai que notre brillantissime président du Conseil inconstitutionnel ne s’était pas aperçu, aveuglé qu’il était par son narcissisme débordant, qu’avant que l’encre du bout de papier mâché ne soit séchée, chaque partie avait déjà reprise sa mise. Nous voulons pour preuve le fait que les COP 22, 23 24 se sont conclues en eau de boudin. Dont acte ! Et nous pourrions multiplier ad nauseam les exemples d’affaissement du multilatéralisme. Qu’en est-il ces conséquences concrètes de l’irréalisme de la posture française ?

UNE POSTURE HYPOCRITE

Les prêches de Jupiter. Mais que font les multilatéralistes français pour faire avancer la cause sacrée d’un multilatéralisme moribond ? Tels Janus Bifrons, en théorie flagorneurs, en pratique démolisseurs ! Nous en avons quelques exemples éclairants avec la pratique diplomatique jupitérienne. Qu’il s’agisse de la Syrie où nous n’invitions seulement que des « amis » sans aucune légitimité pour des réunions à Paris ou de la Lybie où nous court-circuitons les Nations-Unies sans le moindre état d’âme ! Qu’il s’agisse du Forum de la paix qui ne concerne que 80 États triés sur le volet ou des « Make our Planet Great Again » sur le climat qui fait appel à Boboland de la planète où nous ignorons superbement le machin que nous sommes censés adorer. Il n’est qu’à se reporter au calendrier du président de la République sur le site www.elysee.fr pour se rendre compte de l’étendue de la supercherie. Cela ressemble à s’y méprendre à l’époux qui se prétend fidèle à la face du monde et qui trompe de manière éhontée son épouse légitime avec quelques femmes de petite ou de grande vertu. Cela frise le comique.

Les sermons de Daladier. Mais après Dieu, tournons-nous vers l’un de ses Saints qui a pour patronyme Jean-Yves Le Chouchen, bien connu des fidèles lecteurs de www.prochetmoyen-orient.ch Une sorte de Daladier du siècle nouveau. Notre breton armé revient d’une visite en Afrique du sud. Qui faisait-il alors qu’il se passe quelques évènements importants en Syrie, au Venezuela, en Algérie… ? L’on nous explique que Paris est à la recherche de « partenaires de combat contre l’unilatéralisme des États-Unis, de la Russie et de la Chine ». Pas moins…35. Et cela tombe bien, « l’Afrique du sud partage avec nous les valeurs de tolérance, de démocratie et d’attachement au multilatéralisme que nos diplomaties peuvent promouvoir ensemble ». Mazette ! Mais pourquoi diable ne pas faire appel à nos partenaires de l’Union européenne ? Nous découvrons que c’est pareil langage que Daladier aurait tenu au Japon, en Corée du sud, en Australie, au Canada, au Mexique, en Argentine, en Inde. « Il s’agirait de vérifier comment nous pouvons préserver nos intérêts et ceux de l’Europe dans le cadre des valeurs communes ». De quelles valeurs s’agit-il ? Les vraies ou les fausses valeurs ? Mais, il y a mieux, la France, si mal en point grâce à la crise des « gilets jaunes », tout en ne voulant pas apparaître à la tête d’une croisade de la « Ligue des démocraties », aurait décidé de partir à la conquête « d’alliances alternatives à la carte » en fonction des sujets. Une sorte de remake des « coalitions de volontaires » de Donald Rumsfeld de la belle époque. On envisage de réunir à New-York, à la fin de la présidence française du Conseil de sécurité, une sorte de « noyau dur » constitué de « puissances de bonne volonté, des démocraties même imparfaite pais qui veulent un nouveau multilatéralisme ». Le mot est lâché. C’est donc qu’en matière de multilatéralisme, il en irait de même qu’avec le Testament, il y aurait l’Ancien et le Nouveau. L’objectif serait « d’accentuer les coopérations les coopérations sur les sujets les plus cruciaux, comme le climat ou le commerce, afin de diminuer les risques de confrontation ». Plus concrètement, cela signifie-t-il que nous voulons jeter aux oubliettes COP et autres OMC ?

On l’aura compris, tout ceci n’est pas très sérieux. Jean-Yves Le Chouchen est un penseur méconnu des relations internationales qui vient d’apporter sa pierre à l’édifice par la création d’une nouvelle branche de la diplomatie qui a pour nom patadiplomatie. Elle est à la diplomatie ce que la pataphysique est à la physique…

« Périodiquement déçue mais toujours solvable ‘est l’Espérance »36. Qu’on le veuille ou non, la puissance – y compris pour une puissance moyenne comme la France – repose plus sur les réalités que sur les apparences mais aussi et surtout sur la cohérence au long court. La meilleure diplomatie que l’on connaisse privilégie la logique au paralogisme. À un moment où le passé se meurt, il est indispensable que la diplomatie française en finisse avec ses errements actuels qui contribuent à son déclassement. Il faut avoir le courage de rêver tout en restant lucide. Il devient de plus en plus urgent que la diplomatie de Jupiter-Pinocchio organise le présent en lui imprimant une direction nouvelle afin d’imaginer l’avenir. La fuite en avant multilatéraliste provoque le retour en arrière bilatéraliste. Cessons de ranimer par de beaux discours l’intérêt des derniers abonnés à notre représentation du théâtre de guignol. La condition sine qua non de cette révolution diplomatique silencieuse est donc qu’elle en finisse, une bonne fois pour toutes, avec sa mascarade franchement ridicule du mantra du multilatéralisme.

35 François Clémenceau, La France va-t-elle continuer à sa battre pour le multilatéralisme ?, Le Journal du Dimanche, 3 mars 2019, p. 15.
36 Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, « Tracts », 2019, p. 2

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