Observatoire Géostratégique

numéro 226 / 17 avril 2019

ORIENT-ATIONS 226

COMMENT PEUT-ON ÊTRE EUROPEEN ? MédiumTransmettre pour innover. Directeur Régis Debray. Janvier/juin 2019 (numéro 58-59). Dernière livraison de l’excellente revue Médium en perspective des élections européennes de mai prochain. L’éditorial : Sisyphe heureux remet les pendules à l’heure. Extrait : « Pour l’europe, en substance, les arguments tiennent en quatre mots : la paix, la prospérité (attendue de la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes), la puissance (face aux empires qui se partagent le monde), et les valeurs européennes… On connaît les objections. La paix certes, mais quid de la sécurité déléguée à une tierce personne, dans une Union sans vraies frontières, ou qu’une Chancelière peut décider d’ouvrir sans consulter les principaux intéressés ? (…) Une union en marche, donc, mais pour aller où ? Faut-il imaginer Sisyphe heureux ? »

Au sommaire également, une brillante contribution signée Luc Debieuvre : « Pourquoi l’Europe n’existe pas au Moyen-Orient ? Aux yeux d’un arabe du Moyen-Orient, les Etats-Unis existent mais l’Europe reste une inconnue ». L’Europe n’existe pas pour le monde arabe, « en fait, elle ne semble exister qu’en Palestine occupée, où elle dépense de façon récurrente de fortes sommes destinées à reconstruire les hôpitaux ou les écoles qu’elle a financés et que l’armée israélienne a bombardé de la même façon récurrente ». Luc Debieuvre déplore « cet ensemble de plus en plus atomisé (…) Quand seul un noyau de puissances partageant les mêmes objectifs globaux aurait une chance de faire entendre sa voix, qu’est-ce que cette « Europe » d’aujourd’hui pourrait honnêtement inspirer aux pays du Moyen-Orient quand, à la première occasion d’une négociation de métro ou de centrale électrique, chaque pays ne regarde plus que ses propres intérêts nationaux ? » Extrêmement pédagogique, Luc Debieuvre – grand et fin connaisseur des Proche et Moyen-Orient – souligne aussi une « rivalité encore silencieuse mais croissante entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) au Yémen et plus largement en mer rouge. Conclusion : « Europe-Moyen(Orient, une rencontre manquée. Le Moyen-Orient continuera à regarder vers le grand Ouest et plus encore, vers le Grand Est. Quant aux pays européens, ceux qui seront le mieux introduits, le plus à l’écoute, qui auront su bénéficier d’une présence sur place d’ambassadeurs lucides et ne cherchant pas à se cramponner à tout prix à leur poste, seront momentanément avantagés (…). L’Europe n’existe pas ; le Moyen-Orient non plus. Dans cette vaste destruction en cours du multilatéralisme, tant l’Europe que le Moyen-Orient apportent de l’eau au moulin bilatéral de l’Amérique de M. Trump ». A lire absolument.
 
 
BREXIT : LA SALSA DU DÉMON – Jean Daspry. « La clairvoyance des gens bornés : ils comprennent tout mais à moitié » (Robert Merle). Afin de porter un jugement objectif sur la préscience, la clairvoyance de nos dirigeants – de droite comme de gauche – sur les questions internationales, en général et sur les questions européennes1, en particulier, il est toujours utile de se reporter à leurs déclarations prononcées au moment d’un fait majeur. Tel fut le cas lors des mal nommés « printemps arabes ». Tel est actuellement le cas du « Brexit », décision souveraine du peuple britannique du 23 juin 2016 (consulté par referendum) de quitter l’Union européenne !2 Que nous disait-on en 2016 ? Que nous dit-on aujourd’hui en 2009 surtout après le report au 31 octobre 2019 de la date du « Brexit »3 ? Le moins que l’on puisse dire est que la plaisanterie ne manque pas de sel, pour ne pas dire de piquant tant le ton a changé. D’une Angleterre paiera (explicite), nous sommes insensiblement passés à l’Europe paiera (implicite). Chronique d’une décennie de crise européenne.

QUE NOUS DISAIT-ON EN 2016 ? L’ANGLETERRE PAIERA…

Que n’a-t-on entendu de la bouche de nos dirigeants sidérés par une décision qu’ils n’avaient pas envisagée un seul instant ! Londres allait voir ce qui lui en coûterait de critiquer la construction européenne, sorte de vache sacrée de la religion des fédéralistes européens. Un calendrier contraignant est alors fixé. La procédure devrait être terminée à la fin du mois de mars 2019, à la veille des élections au Parlement européen. La substance devrait conduire à une capitulation britannique en règle. L’addition serait salée, on évoque un montant de 50 milliards d’euros pour éponger les dettes britanniques. Tels les Bourgeois de Calais si bien représentés par le sculpteur Rodin, ils iraient la corde au cou prendre connaissance de leur reddition en rase campagne. Ils auraient tous les inconvénients du divorce sans en avoir aucun des avantages. En prime, les plénipotentiaires britanniques, tels les Français qui avaient été convoqués à Rethondes le 22 juin 19404, auraient à passer sous les fourches caudines de l’élite des négociateurs de la Commission européenne, le sieur Michel Barnier. L’homme nous est présenté comme le nouveau Talleyrand de la diplomatie européenne. Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que cette formalité serait une promenade de santé pour l’Union européenne et un chemin de croix pour le Royaume Uni, désuni pour la circonstance. Face au roc européen, le sable britannique volerait rapidement au vent. Nous allions voir ce que nous allions voir. Le délai fixé au mois de mars 2019 était impératif et ne souffrirait d’aucun report Dans les bonnes universités françaises, quelques diplomates éclairés expliquaient à des étudiants médusés l’art de la négociation à la lumière de l’expérience à venir du « Brexit ». Un remake de la parabole de David et Goliath mais, dans le cas d’espèce, le pot de fer ne ferait qu’une bouchée du pot de terre.

Voici quelques-unes des coquecigrues qui nous étaient débitées à longueur de mois par nos politicards, sornettes reprises à l’unisson par nos perroquets à carte de presse et autres histrions gavés aux fameux EDL (éléments de langage) gracieusement mis à leur disposition par des communicants zélés du Château, à l’instar de notre nouvelle porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye. Seuls quelques esprits retors s’interrogeaient sur la crédibilité d’un tel scénario binaire au fil de mois en février 20175, en août 20176, en novembre 20177, en décembre 20178, en août 20189, en novembre 201810, en décembre 201811. Force est de constater qu’ils prêchaient dans le désert tant la puissance de la doxa était forte. Une sorte de mensonge d’État permanent !

C’est qu’en trois ans, le ton a bien changé. Nous sommes passés des déclarations viriles à des explications controuvées.

QUE NOUS DIT-ON EN 2019 ? L’EUROPE PAIERA…

Trois ans après ce tsunami, la procédure du divorce n’est toujours pas close tant les époux n’ont pas encore trouvé les termes d’un accord amiable. Pourquoi ? C’est que nos dirigeants, qui ont une connaissance des questions internationales qui est une asymptote de zéro, ont découvert, à leurs dépens, que cette négociation obéissait à quelques règles que l’expérience enseigne aux diplomates. La première est qu’il est toujours hasardeux d’enfermer une négociation dans un cadre temporel contraint assorti de dates butoir irréalistes surtout lorsque son objet est particulièrement complexe. La deuxième est que les Britanniques sont des négociateurs aguerris qui ne sont jamais aussi efficaces que dans l’adversité. Ils maîtrisent parfaitement la stratégie du pourrissement. Leur résilience est immense, elle est à toute épreuve. Souvenons du Blitz Krieg au début de la Seconde Guerre mondiale ! À l’exception, en son temps, du général de Gaulle12, nos dirigeants ont oublié que l’on parle de la Perfide Albion. La troisième est que le plus fort n’est pas toujours celui que l’on croit. Le négociateur Barnier ne pèse pas grand-chose face à des diplomates Britanniques dont la devise est Dieu est mon droit. Une fois de plus, il a montré qu’il frise l’incompétence (il ne connait pas grand-chose aux fondamentaux de la diplomatie), le ridicule (il suffit de l’entendre ahaner quelques mots d’anglais, donnant l’impression qu’il ne comprend pas ce qu’il dit), la fatuité (il se prend pour une gravure de mode irrésistible et raconte n’importe quoi). La quatrième est que la négociation n’est jamais un jardin à la française. Elle connait des hauts et de bas (Cf. négociation avec l’Iran sur le nucléaire) surtout lorsqu’elle est l’otage de la politique intérieure britannique au sein de laquelle le Parlement a son mot à dire13. Nous sommes loin de l’unanimisme de la République en godillots de Jupiter. La cinquième est que, contrairement à ce que pensent nos bonnes âmes formées au sein de l’école nationale de l’arrogance (ENA), être seul contre tous n’est pas nécessairement un handicap.

Au fil des mois, les Britanniques jouent à merveille la division des Européens mais aussi leur lassitude. On voit bien, qu’au fil du temps, les 27 sont de plus en plus ouverts à l’idée d’un report des échéances irréalistes fixées par la mauvaise troupe de Michel Barnier et ses hordes de juristes qui n’ont rien compris à l’alchimie de la négociation diplomatique. À la veille du Conseil européen du 10 avril 2019, Angela Merkel use des charmes à Berlin (la véritable capitale de l’Europe), puis à Paris pour obtenir un long report de la date de clôture de la négociation14. Elle obtient une oreille attentive avec Angela Merkel et Donald Tusk (prêts à une prolongation d’un an) en dépit des stupides et inutiles rodomontades d’Emmanuel Macron15. Peut-on lui refuser ce report sans endosser la responsabilité d’un « no deal » qui porterait également préjudice aux ressortissants des 27 autres États membres ? Finalement, l’Union européenne et Theresa May (pas si faible que cela) s’accordent sur un report au 31 octobre 2019 (6 mois). Et, Pinocchio est accusé par les Allemands d’avoir fait passer ses intérêts électoraux avant de passer à l’unité de l’Europe…

On l’aura compris, rien de tout ce qui précède, n’avait été réellement pris en compte en abordant la négociation en 2016. Au lieu d’envisager toutes les hypothèses possibles – et surtout les plus improbables -, nos politiciens aveugles n’ont rien vu venir de ce qui se passe aujourd’hui. Est-ce une surprise tant ils naviguent à vue sur la scène intérieure et sur la scène internationale ? Que font leurs hordes de conseillers diplomatiques qui n’ont rien de diplomatiques tant ils vivent murés dans leurs certitudes de premier de la classe qui ne sait pas que le bon sens populaire est une denrée plus rare que l’intelligence abstraite que l’on enseigne dans les grandes écoles de la République. Comme disait l’écrivain italien, Primo Levi : « l’enfer, c’est où il n’y a pas de pourquoi ». Ne serait-il pas grand temps de se poser la question des États qui ne jouent pas la solidarité communautaire : paradis fiscaux, dumping social, violation des libertés publiques et des éventuelles sanctions à leur encontre à l’avenir16.

« La plupart des crimes sont des actes de somnambulisme, la morale consisterait à réveiller à temps le dormeur » (Paul Valéry). Nous parlons ici des crimes de somnambulisme diplomatique de nos dirigeants de plus en plus sidérés qui attendent le 10 avril 2019 pour envisager des hypothèses alternatives, prisonniers qu’ils sont de la démagogie et du court-termisme. Quoi qu’en disent nos folliculaires incompétents, les Britanniques viennent de remporter une première manche avec l’obtention de ce report jusqu’au 31 octobre 2019 de la date sacrée de mars 2019. C’est que rien n’est inscrit dans le marbre lorsqu’il s’agit de négociation diplomatique ! Par ailleurs, ils ont commencé à enfoncer un coin dans la prétendue solidité du « couple franco-allemand » et cela en dépit des promesses du traité d’Aix-La-Chapelle. Ils sont coutumiers du fait. Ce succès fournit un répit aux Britanniques pour mieux définir leur stratégie en interne. Le ver britannique est dans le fruit européen. À la lumière des derniers rebondissements, et alors que le chaos est parti pour durer, le « Brexit » s’apparente de plus en plus à la Salsa du démon17.

1 Arthur Berdah/Marcelo Wesfreid, La sortie du grand débat parasite les européennes, Le Figaro, 11 avril 2019, p. 2.
2 Guillaume Berlat, Brexit : de Gaulle avait raison, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 juin 2016.
3 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants/Cédric Pietralunga, L’UE se résout à un « Halloween Brexit », Le Monde, 12 avril 2019, p. 2.
4 L’armistice est signé le 22 juin 1940 entre le gouvernement du maréchal Pétain et le général Wilhelm Keitel, représentant l’armée allemande. Les Français sont représentés par le général Huntziger et Léon Noël. Il est signé dans la forêt de Compiègne en présence d’Hitler, .
5 Guillaume Berlat, Union molle et Brexit dur, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 février 2017.
6 Guillaume Berlat, Brexit ou la petite musique de l’Europe, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 août 2017.
7 Guillaume Berlat, Brexit or not Brexit ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 novembre 2017.
8 Guillaume Berlat, Brexit : fin de première manche, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 décembre 2017.
9 Guillaume Berlat, Brexit : to deal or not to deal ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 août 2018.
10 Guillaume Berlat, Brexit : du mépris à la haine des peuples, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 novembre 2018.
11 Guillaume Berlat, Divorce à l’anglaise : Brexit introuvable, Europe improbable, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 décembre 2018.
12 Arnaud de la Grange, L’ombre de de Gaulle, Le Figaro, 10 avril 2019, p. 1.
13 Isabelle Lasserre, L’intransigeance calculée d’Emmanuel Macron, Le Figaro, 10 avril 2019, p. 3.
14 Nicolas Barotte/François-Xavier Bourmaud, Brexit : Paris et Londres étudient un report long, Le Figaro, 10 avril 2019, pp. 2-3.
15 Cécile Ducourtieux/Thomas Wieder/Cédric Pietralunga, Macron et Merkel, les nerfs à vif sur le Brexit, Le Monde, 13 avril 2019, p. 7.
16 Anne Dastakian/Franck Dedieu/Emmanuel Lévy/Alexandra Saviana, Ces pays qu’il faudrait sortir de l’Europe, Marianne, 12-18 avril 2019, pp. 29-31.
17 Chanson du Grand Orchestre du Splendid sorti en 1980.
 
 
LA JUSTICE FRANCAISE CONFRONTÉE À SES DÉMONS – Ali Baba. « Où commence le mystère finit la justice » (Edmond Burke). C’est bien un sentiment d’incompréhension, de mystère que les citoyens français ressentent dans leur majorité à l’égard d’un Justice censée être rendue au nom du peuple français. Tel est le résultat d’un nouveau sondage concordant avec les précédents sur le sujet18. C’est que nos concitoyens ont plus de bon sens que leurs élites prétendument intelligentes parce que sorties des meilleures écoles de la République. C’est que nos concitoyens ont plus de sentiment du juste que nos brillants magistrats19. C’est que nos concitoyens ont plus d’intuition que les procureurs de la République censés défendre les intérêts de la société qu’ils ignorent, claquemurés dans leur certitude20. Mais, au-delà de l’écume de la vague médiatique, nos concitoyens mettent le doigt sur un marqueur essentiel de l’état de droit et de la démocratie dans un pays qui s’autoproclame urbi et orbi patrie des droits de l’homme et des lumières. À y regarder de plus près, ils mettent en exergue trois maux de notre Justice. Ils ont pour nom confusion des genres et partialité. Et ceci est valable, au moins, à trois titres.

UN PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE VÉRITABLE FREGOLI

Comme souvent en France, il existe un hiatus entre la théorie et la pratique. On les sait les relations entre le pouvoir exécutif et la Justice sont toujours très tumultueuses. Que nous dit l’article 64 de la constitution française du 4 octobre 1958 qui traite de « l’autorité judiciaire » (Titre VIII) et non du « pouvoir judiciaire » comme on l’entend parfois d’experts prétendument avertis :

« Le Président de la République est garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire.

Il est assisté par le Conseil supérieur de la magistrature ».

Si l’on y regarde de plus près, l’on s’aperçoit que les choses ne sont pas si simples qu’il y paraît tant les interférences informelles de l’Élysée (tous régimes confondus) sur le ministère de la Justice et sur le fonctionnement de la Justice ne sont pas qu’une fable de mauvais plaisant. À titre d’exemple, quelle est la justification de la présence d’un conseiller Justice au château au sein du « pôle régalien », Mme Sonya Djemni-Wagner21, magistrate de l’ordre judiciaire ? Peut-être quelques petits coups de fil à l’occasion pour influencer l’autorité judiciaire dans un sens que l’on peut aisément imaginer ! Quant au Conseil supérieur de la magistrature, c’est une vaste blague. Combien de magistrats convaincus d’erreurs judiciaires avérés ont-ils été traduits devant ce bidule et sanctionner à raison de leurs fautes ? Comment se fait-il que notre ex-ambassadeur de France à Madrid siège dans ce comité Théodule alors que c’est un historien et pas un juriste reconnu ? Parce que c’est le fils de son père… Et, nous pourrions ajouter d’autres carabistouilles du même acabit à cette liste qui jette un sérieux doute sur l’impartialité de la relation entre l’exécutif et l’autorité judiciaire. Et l’on sait que la France s’autoproclame patrie des droits de l’Homme et des farces et attrapes. Pas très regardante lorsqu’il s’agit de ses grands amis saoudiens aux poches cousues d’or22.

UNE JUSTICE JUDICIAIRE À RAYER LE PARQUET

C’est que la France est en délicatesse avec la Cour européenne des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe située à Strasbourg depuis 1950. Par deux arrêts structurels de 2010, cette juridiction (devant laquelle tout citoyen peut porter une décision défavorable pour lui de dernier recours de la Cour de cassation et du Conseil d’État, pour faire condamner l’État coupable) a souligné que le parquet à la française n’était ni indépendant, ni impartial en violation de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’Homme qui se lit ainsi :

« ARTICLE 6 Droit à un procès équitable 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. Le jugement doit être rendu publiquement, mais l’accès de la salle d’audience peut être interdit à la presse et au public pendant la totalité ou une partie du procès dans l’intérêt de la moralité, de l’ordre public ou de la sécurité nationale dans une société démocratique,  lorsque les intérêts des mineurs ou la protection de la vie privée des parties au procès l’exigent, ou dans la mesure jugée strictement nécessaire par le tribunal, lorsque dans des circonstances spéciales la publicité serait de nature à porter atteinte aux intérêts de la justice.

2. Toute personne accusée d’une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie. 3. Tout accusé a droit notamment à : a) être informé, dans le plus court délai, dans une langue qu’il comprend et d’une manière détaillée, de la nature et de la cause de l’accusation portée contre lui ; b) disposer du temps et des facilités nécessaires à la préparation de sa défense ; c) se défendre lui-même ou avoir l’assistance d’un défenseur de son choix et, s’il n’a pas les moyens de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d’office, lorsque les intérêts de la justice l’exigent ; d) interroger ou faire interroger les témoins à charge et obtenir la convocation et l’interrogation des témoins à décharge dans les mêmes conditions que les témoins à charge ; e) se faire assister gratuitement d’un interprète, s’il ne comprend  pas ou ne parle pas la langue employée à l’audience »23.

Or, depuis ces deux arrêts Moulin et Medvedyev, la France (trois présidents de la République successifs) n’a pas mis en conformité son droit positif avec les termes de la Convention européenne sans que cela ne fasse la moindre vague. C’est tellement plus commode d’avoir un parquet à sa botte24 et quelques procureurs maladroits, à l’occasion25. Nous en avons eu un exemple frappant lors de la nomination hors-norme du procureur de Paris, Rémy Heitz. Une nomination digne d’une vulgaire République bananière. Surtout lorsque l’on sait que la vaste blague que constitue le procès Tapie (ni Nicolas Sarkozy, ni Claude Guéant n’étaient convoqués à cette joyeuse sauterie) aura coûté la bagatelle de 500 millions d’euros à l’État26. En toute logique, cette carabistouille aurait dû faire l’objet d’un signalement au Parquet national financier (PNF) au titre de l’argent public détourné de sa destination normale. Et, que dire d’une ministre de la Justice, professeure agrégée de droit public qui collectionne les boulettes sur la loi anti-casseurs27.

UNE JUSTICE ADMINISTRATIVE COUCHÉE

Mais, nous n’avons pas tout vu. Parlons un instant de la plus haute juridiction administrative française, le prestigieux Conseil d’État qui opère près de la Comédie française. Citons toutes les incongruités juridiques qui le caractérisent : application d’un droit d’exception, le droit administratif (très peu protecteur des droits des citoyens) par une juridiction d’exception (ses fonctionnaires sont qualifiés de « membres » du Conseil d’État et non de « magistrats ») qui cumulent les fonctions de conseil et de juge de l’État, et dont les membres évoluent au gré des majorités politiques entre l’administration et le Palais-Royal sans que cela ne soulève la moindre objection… En un mot, de hauts fonctionnaires sortis dans la botte à l’issue de leur scolarité à l’ENA. Un État dans l’État au mépris de la démocratie. Nous avons un exemple frappant de cette confusion des genres permanente avec l’actuel secrétaire général du gouvernement (SGG) qui est déjà désigné pour occuper le poste de vice-président du Conseil d’Etat en 2022 au départ de l’actuel. Un nom à retenir, Marc Guillaume, archétype de l’homme de l’ombre mais très puissant dans la pratique28. Et, l’on pourrait multiplier la liste des errements français qui disqualifient la France dans la catégorie des pays respectueux de l’état de droit au sein des démocraties occidentales. Pour voir une petite idée de ce qui se passe dans ce caravansérail, nous recommandons à nos lecteurs fidèles de lire ou relire Richie de Raphaëlle Bacqué publié en 2016 et repris plus récemment dans Le Livre de poche29. Ils apprendront des choses intéressantes sur le fonctionnement de cet État dans l’État.

Le monde nouveau d’Emmanuel Macron n’a rien à envier à l’ancien tant il est pire, avec leçons de morale à la clé de Jupiter et conflits d’intérêts en prime30. C’est vrai qu’il y a du crime de lèse-majesté à rappeler au souverain ses fautes. Par ailleurs, comme le souligne si justement Maître Henri Leclerc : « Elle (la presse) a failli comme la justice. On est en droit d’attendre plus d’impartialité de la justice et plus de vérité de la presse 31». Et, c’est bien d’impartialité dont manque la justice française, sans parler d’indépendance au sens premier du terme. Et c’est un expert en la matière qui met en garde le citoyen français contre l’injustice qui le guette au coin de la rue et du prétoire : « Car même dans un état de droit, sous l’influence de ce que nous portons en nous d’irrationnel ou de malsain il arrive au pouvoir de soutenir l’injustice »32. Et des injustices, nous n’en manquons pas d’exemples au fil des années de l’affaire Dreyfus au scandale d’Outreau. Il y a tant de subtilités dans lesquelles la justice se perd. Le pouvoir rendrait-il fou ? Il est beau d’écrire ce que l’on pense, c’est le privilège de l’homme, nous enseigne Voltaire dans Candide. Ecrire, clamer à haute et intelligible voix, que la justice française est confrontée à ses démons !

18 Jean-Marc Leclerc, Deux Français sur trois sont mécontents de la justice, Le Figaro, 4 avril 2019, pp. 10-11.
19 Christophe Soullez, « Cette étude éclaire sur le sentiment du juste dans la société », Le Figaro, 4 avril 2019, p. 11.
20 Paule Gonzalès, Englués dans la procédure, les procureurs tentent de justifier cette image négative, Le Figaro, 4 avril 2019, pp. 10-11.
21 https://www.elysee.fr/la-presidence/cabinet-du-president-de-la-republique-et-services-de-l-elysee
22 Benjamin Barthe, Silence radio autour du procès Khashoggi, Le Monde, 6 avril 2019, p. 5.
23 https://www.echr.coe.int/Documents/Convention_FRA.pdf
24 Un parquet complètement ciré, Le Canard enchaîné, 10 avril 2019, p. 8.
25 Yann Bouchez, Les maladresses en série du procureur de Nice, Le Monde, 13 avril 2019, p. 12.
26 Hervé Martin, Crédit lyonnais : experts et avocats ont coûté un demi-milliard à l’État, Le Canard enchaîné, 3 avril 2019, p. 4.
27 Hervé Liffran, La belle collection de boulettes de Belloubet, Le Canard enchaîné, 10 avril 2019, p. 4.
28 Étienne Girard/Louis Haushalter, Marc Guillaume. Le technocrate le plus puissant de France, Marianne, 29 mars-4 avril 2019, pp. 12-13-14.
29 Raphaëlle Bacqué, Richie. Un roman vrai sur les marches du pouvoir, Grasset, 2016.
30 La rédaction de mediapart, Polémique autour du recrutement de Gilles Legendre à la FDJ, www.mediapart.fr , 12 avril 2019.
31 Henri Leclerc, La parole et l’action, Fayard, 2017, p. 372.
32 Éric de Montgolfier, On ne peut pas éternellement se contenter de regarder les cadavres passés sous les ponts, Cherche midi, 2017, pp. 50-51.
 
 
NATHALIE LOISEAU OU LES DANGERS DE LA JUSTICE MÉDIATIQUE ! Ali baba. Trente ans après qu’il eut inventé le Web, l’ex jeune ingénieur anglais au CERN, Tim Berners-Lee reconnait qu’il n’avait anticipé ni les réseaux sociaux ni leurs dérives. Il s’alarme aujourd’hui de la confusion entre connaissance et croyances, un danger pour la rigueur scientifique33. Dérives que les femmes et les hommes politiques ne mesurent toujours pas à leur juste proportion en dépit des multiples avertissements que l’actualité leur donne. Face aux dits réseaux sociaux qui seraient plutôt du genre asociaux tant ils se transforment facilement en outil de délation à la puissance infinie, on se doit d’observer la plus grande retenue. En effet, tout propos peut être amplifié, déformé, mal interprété. L’air de la calomnie se met en marche et il n’y a plus rien à faire pour s’opposer à une machine folle lorsque l’on a soi-même ouvert la boite de Pandore. La tête de liste du parti jupitérien, Nathalie Loiseau en fait l’amère expérience à travers plusieurs accusations qui pèsent sur elle. Il ne nous appartient pas de porter le moindre de jugement de valeur sur les faits qui lui sont reprochés, faute d’avoir en notre possession tous les éléments pertinents des dossiers concernés. De plus, elle bénéficie, comme dans tout état de droit, du bénéfice de la présomption d’innocence qui ressemble de plus en plus à une clause de style. Revenons sur quelques-uns des reproches qui l’accablent et des conclusions provisoires que l’on peut en tirer !

GESTION DES RESSOURCES HUMAINES LAMENTABLE

Successivement directrice des ressources humaines, puis directrice générale de l’administration au Quai d’Orsay (nommé à ce poste par celui dont elle fut la conseillère, Alain Juppé, remercié par son successeur, Laurent Fabius), Nathalie Loiseau ne s’est pas fait que des ami(e)s à ce poste tant sa gestion des ressources humaines n’était pas très fluide. Un agent de catégorie B, Françoise Nicolas lui reproche explicitement la manière, qu’elle estime humiliante et dégradante, dont Nathalie Loiseau l’a traitée. Le moins que l’on puisse dire est que l’article de Mondafrique qui a relayé sa philippique a fait le buzz et fait aujourd’hui surface à la faveur de la campagne pour les élections européennes n’est pas tendre34. C’est la loi du genre. L’opération déminage lancée par le truchement du quotidien Libération pose plus de questions qu’elle n’en résout35. La défense est toujours plus difficile que l’attaque.

GESTION FINANCIÈRE PROBLÉMATIQUE

Directrice de l’ENA de 2012 à 2017, Nathalie Loiseau se voit reprocher une gestion financière problématique de l’école de l’élite de la République. Chiffres à l’appui, le site Acteurs publics fournit des chiffres accusateurs du déficit creusé par notre diplomate de haut rang. Son successeur à Strasbourg parvient à changer le cours des choses grâce à une gestion plus rigoureuse. La défense de l’accusée, pour audible qu’elle soit dans le brouhaha médiatique ambiant, n’est guère convaincante tant elle revient à renvoyer à autrui la responsabilité de ce déficit. Arrivée sur le son des trompettes de la renommée à la tête de l’ENA, elle quitte l’école sur la pointe des pieds, réduisant le nombre de ses apparitions publiques. Comme quoi, on peut être une femme brillante ayant eu son bac à 16 ans et ne pas être pour autant une gestionnaire hors-pair. On est toujours stigmatisé par son manque d’humilité. Vertu qui n’est innée pas chez Nathalie Loiseau !

DÉCLARATION DE PATRIMOINE INCOMPLÈTE

La déclaration de patrimoine immobilier à la Haute autorité de la transparence de la vie publique de la ministre en charge des affaires européennes, Nathalie Loiseau fait apparaître une sous-évaluation du prix de son appartement dans le très chic 7ème arrondissement de la capitale. L’intéressé plaide la bonne foi – ce dont nous avons aucune raison de douter a priori – et corrige aussitôt son erreur. Mais, l’affaire revient à la surface par le biais des réseaux sociaux qui ont la mémoire longue et la rancœur tenace. Une fois de plus, c’est la loi du genre. Mais, si l’on veut être à l’abri de toute critique, il faut soi-même faire preuve de compréhension vis-à-vis d’autrui. Ce qui n’a pas toujours été le cas de Nathalie Loiseau. Un minimum de charité chrétienne pour autrui n’aurait pas fait de mal à celle qui revendique haut et fort ses convictions de catholique. Elle est aujourd’hui rattrapée par la patrouille par où elle pèche.

CONFLIT D’INTÉRÊT POTENTIEL

Épouse d’un banquier de formation prénommé Bertrand, Nathalie Loiseau se voit également reprocher un éventuel conflit d’intérêt entre ses différentes fonctions au Quai d’Orsay jusqu’à celles de ministre et l’employeur de son mari. En effet, il est directeur exécutif adjoint innovation à l’AFD. Ayant succédé à la Caisse française de développement, l’Agence française de développement (AFD), est une institution financière publique qui met en œuvre la politique de développement de la France, agit pour combattre la pauvreté et favoriser le développement durable. Présente en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique Latine, dans la Caraïbe et l’Outre-mer, cet établissement public finance et accompagne des projets qui améliorent les conditions de vie des populations, soutiennent la croissance économique et protègent la planète2. En 2017, l’AFD a consacré 10,4 milliards d’euros au financement de projets dans des pays en développement, émergents, et en faveur de l’Outre-mer français. Un engagement en hausse de 10% par rapport à 20163. Le groupe AFD finance et accompagne environ 3600 projets de développement. Son siège social se trouve à Paris. Ses équipes sont basées à Paris, à Marseille et dans un réseau de 85 agences et bureaux de représentation à l’étranger dont 9 dans l’outre-mer français, l’AFD est présent dans 110 pays. Son conseil d’administration comprend six représentants de l’État dont un membre du ministère des Affaires étrangères et c’est là, que selon certains, le bât blesse. Il est vrai, qu’en ce temps où le gouvernement se gargarise de moralisation de la vie publique, l’affaire Loiseau mari et femme pose à l’évidence un problème de principe. On ne peut prôner en même temps transparence et morale tout en n’étant pas soi-même au-dessus de tout soupçon. Telle est la loi du nouveau monde voulu par Emmanuel Macron au sein duquel soupçon signifie preuve.

Pour conclure sur les capacités professionnelles de Nathalie Loiseau, nous nous reporterons aux qualificatifs peu amènes d’un de ses anciens compagnons de route de LR, Renaud Muselier qui déclare « Mme Loiseau a montré son incompétence crasse »36. On n’est jamais si bien servi que par ses (ex)amis.

LA FABLE DE L’ARROSEUR ARROSÉ

Toute bonne histoire a une morale. Face à la multiplication des attaques personnelles dont elle est actuellement l’objet, la défense de Nathalie Loiseau aurait été plus crédible si la tête de liste de la Renaissance européenne avait conservé à l’esprit quelques réflexes de pur bon sens au cours de la dernière décennie. Le premier est que l’on évite de se présenter en parangon de vertu et de morale comme elle l’a fait sans la moindre retenue en 2014 dans son opus magnum37, réédité en édition de poche. Cela peut vous revenir en boomerang à la figure, ce qui est le cas aujourd’hui ! La seconde est que l’on évite la surexposition médiatique inutile comme elle en abuse. Elle devrait connaître la règle d’airain des journalistes, celle des trois « L » : lécher, lâcher, lyncher. Elle tombe aujourd’hui dans le piège qu’elle a soigneusement et méthodiquement armé. La troisième est que l’on se doit, au niveau de responsabilité qui est le sien, d’être un défenseur farouche et intraitable du principe juridique sacré de la présomption d’innocence (Cf. dans l’affaire Carlos Ghosn). Et, surtout, lorsqu’en qualité de ministre en charge des affaires européennes, on avait dans son domaine d’attribution le Conseil de l’Europe qui a adopté en 1950 une convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi que l’Union européenne qui a adopté en 2000 une Charte des droits fondamentaux. Faute de quoi, on ne peut reprocher à ses détracteurs de la bafouer en privilégiant une présomption de culpabilité. La quatrième est qu’à force de jouer avec les réseaux sociaux, ces derniers ont tôt fait de se jouer de vous. La cinquième est que l’on lorsque l’on s’estime diffamé à tort, on dispose de voies de droit (la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris) vous permettant de faire juger les propos contestés. Ce que l’intéressée n’a jamais fait. On apprend à tout âge. Ainsi, Nathalie Loiseau découvre, confuse mais un peu tard, les dangers de la justice médiatique.

33 Francis Flückiger, Le Web a été un amplificateur de l’irrationalité, Le Monde, Idées, 13 mars 2019, p. 27.
34 Françoise Nicolas, Nathalie Loiseau m’a tuer, Le Blog de Françoise Nicolas, www.mediapart.fr , 28 août 2017.
35 Jacques Pezet, De quoi Françoise Nicolas, ex-fonctionnaire aux affaires étrangères, accuse-t-elle Nathalie Loiseau ? www.liberation.fr , 9 avril 2019.
36 V.L.T., Muselier étrille Loiseau, Le Figaro, 11 avril 2019, p. 2.
37 Nathalie Loiseau, Choisissez tout, JC Lattès, 2014.

Print Friendly, PDF & Email