Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

ORIENT-ATIONS 230

MORT DE DEUX COMMANDOS MARINE LORS D’UNE OPERATION DE LIBERATION D’OTAGE – Sirpa Marine, 10 mai. Dans la nuit du 9 au 10 mai 2019, durant une mission qui a permis la libération de 4 otages au Burkina Faso, deux commandos Marine ont trouvé la mort. "Les MT Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, du commando Hubert, sont morts cette nuit au combat dans une opération de libération d’otages. J’admire leur courage, je partage la peine de leurs familles et de leurs proches." Amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine.

IN MEMORIAM Maître Cédric de Pierrepont

Né en 1986, le maître de Pierrepont est entré dans la Marine nationale en 2004, au sein des équipages de la flotte. Il intègre en 2005 la spécialité de fusilier marin et se distingue en terminant premier sur quarante-sept de son cours de Brevet élémentaire.

Un an et demi plus tard, il réussit le stage commando. Il est ensuite affecté au commando de Penfentenyo où il est promu au grade de second-maître et obtient son brevet d’aptitude technique fusilier marin-commando. En août 2012, il réussit le cours de nageur de combat puis rallie le commando Hubert. Il y occupait les fonctions de chef de groupe commando depuis le 1er avril 2018.

Le maître de Pierrepont était pacsé. Il cumulait 15 ans de service au cours desquels il a plusieurs fois été engagé sur des théâtres d’opérations en Méditerranée, au Levant et au Sahel ; théâtre sur lequel il était déployé depuis le 30 mars dernier.

Il était titulaire de quatre citations (à l’ordre du régiment, de la brigade et de la division) avec attribution de la Croix de la Valeur Militaire et d’une citation à l’ordre de la Brigade avec attribution de la Médaille d’or de la Défense nationale. Il était en outre décoré entre autres de la Médaille d’or de la défense nationale « Nageur de combat – Missions d’opérations extérieures » et de la médaille d’Outre-mer avec agrafes Sahel et Liban.

IN MEMORIAM Maître Alain Bertoncello

Le maître Alain Bertoncello, né en 1991, est entré dans la Marine nationale en rejoignant l’école de maistrance le 14 février 2011. Il choisit le 1er mars 2012 la spécialité de fusilier marin et réussit le stage commando la même année. Après 5 ans au commando Jaubert, il obtient le brevet de nageur de combat et rejoint le commando Hubert basé à Saint-Mandrier dans le Var, où il était affecté depuis juillet 2017.

Après son entrée au sein des commandos marine, le maître Bertoncello a participé à des missions de défense des intérêts maritimes français aux Seychelles (protection des thoniers) et à plusieurs opérations extérieures au Qatar, au Levant et au Sahel ; théâtre sur lequel il était engagé depuis le 30 mars dernier.

Le MT Bertoncello était pacsé. Il cumulait plus de 7 ans de service au sein de la Marine nationale.

Il était titulaire d’une citation à l’ordre du régiment avec attribution de la Médaille d’or de la Défense nationale et était décoré de la Médaille d’Outre-mer pour le Moyen-Orient ainsi que de la Médaille d’argent de la Défense nationale.
 
 
CUBA-UNION EUROPENNE : HONTE AU QUAI D’ORSAY ! Richard Labévière. Ca commençait bien : « Les Etats-Unis ont décidé de mettre en application à partir du 2 mai 2019 le titre III de la loi Helms-Burton qui était suspendu depuis 1998. La France regrette cette décision et rappelle sa préoccupation ancienne quant aux dispositions concernées, dont la portée extra-territoriale contrevient au droit international, comme l’ont rappelé la Haute représentante Federica Mogherini et la commissaire européenne au commerce Cecilia Malmström. Avec ses partenaires européens, la France est déterminée à utiliser l’ensemble des instruments à sa disposition pour protéger les activités économiques et les investissements légitimes de ses ressortissants et de ses entreprises à Cuba. Elle rappelle que le règlement européen de blocage s’applique. Il rend inopposables en Europe les jugements rendus aux Etats-Unis en application du titre III de la loi Helms-Burton. Les entreprises ou ressortissants européens lésés seront fondés à poursuivre, auprès des juridictions des Etats membres de l’Union européenne, le particulier ou l’entreprise américaine, ainsi que ses représentants, à l’origine de la plainte aux Etats-Unis, pour exiger une indemnisation ». Enfin, un peu de clarté et de fermeté !

Malheureusement, la suite est confondante : « la France est engagée en faveur de la promotion de la démocratie et des droits de l’homme à Cuba et entend poursuivre, avec les autres Etats membres de l’union européenne, son dialogue avec les Etats-Unis sur cet objectif commun. Elle estime toutefois qu’une politique d’isolement et l’application du titre III de la loi Helms-Burton n’en facilitent pas la réalisation ». Pour une fois que l’UE faisait preuve d’un peu de courage, il faut que le Quai d’Orsay s’excuse auprès de Washington de partager cette détermination en rajoutant un paragraphe parfaitement hors sujet : une rhétorique qu’on n’a pas vu depuis plus de 20 ans d’aplaventrisme devant Washington qui ne sait plus quoi inventer pour s’attaquer à Cuba, qui comme chacun sait, menace la paix et la stabilité du monde entier ! Trump affirme actuellement que… 20 000 soldats cubains (pas moins) sont engagés au Venezuela… Diantre ! Il veut certainement parler des médecins et personnels infirmiers cubains qui apportent, actuellement, une assistance sanitaire gratuite à la population vénézuélienne. Quant à faire la morale à Cuba, Paris devrait certainement s’abstenir au moment même où un cargo saoudien devait appareiller du Havre chargé d’armes françaises à destination du Yémen… Ne parlons pas du soutien de la France éternelle au Tchad d’Idriss Déby et à bien d’autres ploutocraties africaines, toutes modèles et exemples à suivre en matière de démocratie et de droits de l’homme. Une fois de plus honte – oui honte – aux commissaires politiques du Quai d’Orsay qui prennent des décisions idéologiques n’ayant rien à voir – mais alors rien à voir – avec les intérêts vitaux de la France.
 
 
LES ÉLUCUBRATIONS DU BARDE DIPLOMATE – Jean Daspry. « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » (Albert Camus). Telle est la leçon que l’on devrait enseigner à tout nouvel entrant dans la diplomatie qu’il s’agisse des diplomates oints de leurs succès aux concours d’entrée dans la Carrière mais surtout des ministres des Affaires étrangères néophytes. Cela leur éviterait quelques embardées regrettables pour les intérêts bien compris de la France. Et, notre pays en a bien besoin surtout depuis l’arrivée à l’Élysée d’un jeune et fringant inspecteur des Finances peu au fait des us et coutumes diplomatiques et d’un responsable du Quai d’Orsay chenu et madré qui confond estrade de réunions politiques bretonnes et tapis vert des discussions diplomatiques. L’homme parle trop, souvent à tort et à travers, comme nous le soulignons régulièrement dans notre site. Pour être concret, reprenons son dernier entretien au Figaro portant sur la situation en Libye – un morceau de bravoure – et tentons d’en faire une exégèse – un monument d’anthologie !

LA DOCTE PAROLE DU BRETON ARMÉ

Début de citation

« LE FIGARO. – Pourquoi la France est-elle si concernée par la Libye ?

Jean-Yves LE DRIAN. – D’abord pour combattre le terrorisme. C’est notre objectif prioritaire dans la région, et depuis longtemps, car, dès l’opération française au Mali – « Serval », 2013 -, nous nous sommes aperçus que la plupart des armes venaient de Libye et que beaucoup de groupes y avaient des bases arrière, à commencer par Aqmi. Souvenez-vous : al-Qaida est devenu dominant à Benghazi, l’ambassadeur américain Chris Stevens a été tué dans cette même ville en 2012 et Daech a ensuite infiltré des territoires libyens. J’avais alerté dès septembre 2014, dans une interview au Figaro, sur les risques terroristes et sur la possibilité d’une implantation locale de Daech. C’est exactement ce qui s’est passé : Daech a occupé plusieurs villes libyennes et menaçait même, à une époque, de mettre la main sur les ressources pétrolières. Plusieurs attentats commis par des djihadistes ces dernières années – celui du Bardo à Tunis en 2015, l’exécution de 21 chrétiens coptes cette même année à Syrte, l’attentat de Manchester dans une salle de concert en 2017 – ont des ramifications en Libye.

Y a-t-il eu des transferts de djihadistes vers la Libye depuis la chute du califat de l’État islamique au Levant ?

Bien sûr. Des djihadistes venus de Syrie ont gagné des villes libyennes, notamment Syrte et Sabratha. D’autres se sont disséminés dans le pays. Malgré sa défaite en Syrie, Daech continue à revendiquer des attentats. Il ne faut pas sous-estimer cette menace.

Quelles sont les autres raisons de l’engagement français ?

Il s’agit d’assurer la sécurité des pays voisins, qui sont, comme l’Égypte et la Tunisie, des pays essentiels pour notre propre stabilité et sur lesquels le chaos libyen a fait peser un gros risque. Il faut éviter la contagion. Mais si la France est aussi active en Libye, c’est également pour lutter contre les trafics, y compris le pire, celui des êtres humains. La Libye est devenue le carrefour des risques et des menaces. Enfin, en tant qu’acteurs de l’intervention militaire de 2011, et parce que le suivi politique n’a pas été effectué après la chute de Kadhafi, nous avons aussi une forme de responsabilité dans cette crise. Sans compter que son siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU donne à la France une responsabilité particulière dans les grandes crises internationales.

Lors de votre tête-à-tête avec le maréchal Haftar à Benghazi le 19 mars, vous a-t-il parlé de l’offensive militaire qu’il s’apprêtait à lancer sur Tripoli ?

En aucun cas. Là n’était pas, d’ailleurs, le propos de ma visite. Je suis allé confirmer le soutien apporté par la France et par son président aux accords d’Abu Dhabi, ce processus de transition signé au début de l’année et qui doit aboutir à des élections. J’ai répété à Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement d’union nationale, et à Khalifa Haftar, le chef de l’Armée nationale libyenne, qu’il ne pouvait y avoir de solution militaire. À l’issue de ces deux entretiens, j’ai constaté, contrairement à nos attentes, que la situation était bloquée. Sarraj comme Haftar hésitaient à franchir le pas pour conclure.

Mais avez-vous senti de sa part un élan militaire particulier ?

Non. D’ailleurs, dans tous les entretiens que j’ai eus avec lui, je lui ai toujours rappelé, quand il était impatient, la nécessité d’une solution politique. C’est vrai que nous estimons qu’il fait partie de la solution. Haftar n’est pas un chef militaire sorti de nulle part. Son opération contre-terroriste lancée à l’est en 2014 a été approuvée par le Parlement et le gouvernement qui étaient reconnus internationalement à l’époque, car nous étions avant les accords de Skhirat (décembre 2015). Il m’a toujours fait part de son désir de servir une autorité civile, une fois que des élections auraient eu lieu. Ce sera le rôle de la communauté internationale que de lui faire tenir parole le moment venu. C’est aussi la raison pour laquelle la France insiste depuis deux ans pour des élections. Aujourd’hui, personne ne peut prétendre détenir un mandat des Libyens, c’est une des raisons majeures de la crise actuelle.

Qu’est-ce qui l’a poussé à se lancer dans cette aventure militaire qui, pour l’instant, ne lui a pas vraiment réussi ?

J’imagine qu’il a estimé que le temps ne jouait pas en sa faveur. Peut-être aussi a-t-il été encouragé par le bon accueil qui lui a été réservé dans le sud du pays, où les habitants sont lassés par les trafics et les djihadistes. Quant à moi, je constate que l’absence de perspective politique a entraîné l’immobilisme des uns (Sarraj) et l’imprudence des autres (Haftar). On retourne toujours au même point. Sans élection, aucun acteur libyen ne peut prétendre être totalement légitime.

Comment expliquez-vous son échec militaire ?

Parce que les milices, qui jusque-là étaient émiettées, se sont réunies dans un front anti-Haftar. Les combattants à l’ouest sont plutôt anti-Haftar que pro-Sarraj, et cela pose au passage la question de l’ambiguïté qu’entretiennent certains groupes liés à l’islamisme politique avec des groupes djihadistes. L’Union européenne appelle à ce que chacun se tienne à distance sur le terrain des groupes et des individus que le Conseil de sécurité a listés comme étant des groupes terroristes.

Finalement, le fait de soutenir le maréchal Haftar n’était-il pas une fausse bonne idée ?

Je vous laisse juge. L’Armée nationale libyenne contrôle une grande partie du territoire. Et dans le camp de ses opposants, on trouve parmi les miliciens des responsables de hold-up, des spécialistes de la prédation et des djihadistes. Parmi les opposants à Haftar, il y a les groupes mafieux de passeurs qui torturent et mettent en esclavage des migrants. Ils ne se battent pas pour Sarraj mais pour la protection de leurs activités criminelles. Haftar a lutté contre le terrorisme à Benghazi et dans le sud de la Libye, et cela était dans notre intérêt, celui des pays du Sahel, celui des voisins de la Libye. Je soutiens tout ce qui sert la sécurité des Français et des pays amis de la France.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’avoir pris position pour lui ?

C’est triste. La France a continûment soutenu le gouvernement de Sarraj. Nous l’avons beaucoup soutenu aux Nations unies et sur le plan de la sécurité. Il le sait. Je remarque que Fathi Bachagha, le ministre de l’Intérieur, qui attaque régulièrement la France et dénonce son ingérence supposée dans la crise, n’hésite pas à passer du temps en Turquie. Alors, je ne sais pas où sont les interférences…

Comment sortir de l’impasse ?

En promouvant une solution politique qui permettra la formation d’un gouvernement issu des urnes, doté d’une légitimité interne et externe, c’est-à-dire ayant l’aval des Libyens et donc la reconnaissance internationale. La France n’a pas varié de politique depuis qu’en juillet 2017 le président de la République a pris l’initiative de réunir à La Celle-Saint-Cloud les deux principaux responsables libyens. La solution politique a été réaffirmée par la conférence internationale de l’Élysée en mai 2018, puis celle de Palerme, et enfin par les accords d’Abu Dhabi en novembre dernier. Nous poursuivons donc aujourd’hui nos efforts pour obtenir un cessez-le-feu et la réouverture d’une solution politique sur la base du processus d’Abu Dhabi, par l’intermédiaire de Ghassan Salamé, l’envoyé spécial de l’ONU en Libye ».1

Fin de citation

Essayons d’y voir un peu plus clair dans le discours de Jean-Yves Le Chouchen !

LA FOLLE PAROLE DU CLÉBARD IDÉFIX

Comme souvent, allons du général au particulier.

D’une manière générale, il est fortement recommandé à tout ministre, surtout lorsque les Affaires qu’ils traitent lui sont étrangères et qu’elles sont complexes, d’en dire le moins possible pour conserver ses marges de manœuvre. Cela est encore plus vrai lorsque le président de la République s’érige en médiateur de la crise libyenne2. En termes d’opportunité, cet entretien au Figaro est mal venu. Le moins que l’on puisse dire est que son conseiller spécial, l’inoxydable Jean-Claude Mallet conseille mal Le Chouchen. Au surplus, il ignore l’invite de Talleyrand : « La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée » car la diplomatie doit se montrer sinon secrète, du moins discrète pour être efficace. Nos dirigeants confondent diplomatie et exercice de téléréalité. Par ailleurs, Jean-Yves Le Drian enfonce des portes ouvertes en mettant en avant la menace terroriste. Nous ne nous souvenons pas qu’il se soit opposé, en son temps, à l’intervention militaire dans le pays en dénonçant les risques de déstabilisation du pays et de la région. Pour ce qui est de l’EIIL, notre breton nous expliquait, il y a peu encore, que DAECH avait été défait en Irak et en Syrie mais nous apprenons aujourd’hui, que Paris et Bagdad ont décidé d’intensifier leur coopération pour lutter contre l’EI3. Tout ceci n’est pas très sérieux, pas très cohérent ! Enfin, notre ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) ne sait toujours pas qu’il est malaisé de gagner la guerre contre une idéologie. Nous en avons une preuve tangible avec les limites de l’opération Barkhane4.

D’une manière spécifique, il est fortement recommandé à tout ministre occupant le bureau de Vergennes d’éviter d’enfoncer des portes, ouvertes, d’alimenter le sottisier de la Direction des archives du Quai d’Orsay… en un mot d’enfiler des perles Le moins que l’on soit autorisé à dire est que Jean-Yves Le Drian est un orfèvre en la matière. Il pourrait ouvrir une boutique de ventes de perles qui rencontrerait un énorme succès germanopratin. Tenons-nous en aux meilleures du genre ! Pour ne pas lasser nos lecteurs, nous nous en tiendrons à quatre bien qu’il n’en existent bien d’autres.

Les limites de la diplomatie des élections. Souvenons-nous que la principale « réussite » d’Emmanuel Macron, à l’issue de la réunion de l’Élysée, fut l’annonce d’élections le 18 décembre 2018 ! Il est inutile de rappeler que ce scrutin n’a jamais eu lieu et n’est pas prêt de se tenir tant qu’il n’existera pas un minimum de confiance entre les frères ennemis. Penser que l’organisation d’élections constitue le remède miracle à tous les maux de la terre est une vue de l’esprit. En RCA, elles n’ont rien réglées pas plus qu’en Côte d’ivoire ou ailleurs surtout dans des États où la dimension ethnique et religieuse des problèmes est déterminante. La démocratie clé en mains à l’anglo-saxonne n’a jamais fonctionné, du moins à ce jour. Pourquoi ?

Les limites de la diplomatie de la duplicité. Toute action humaine n’a de chance d’être crédible qu’à la condition d’être frappée au sceau de la clarté et de la cohérence. On ne peut défendre à l’ONU le régime de Sarraj (parce qu’il est reconnu par l’introuvable communauté internationale) et d’armer en sous-main l’opposant Haftar (parce qu’il est notre meilleur rempart dans la lutte contre le terrorisme islamiste et les trafics en tous genres). C’est bien connu, on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses propres dépens. En diplomatie, la pratique du en même temps jupitérienne se heurte rapidement au mur de la transparence et des réalités. Nos amis se chargent de nous rappeler, à l’occasion, que le pays de la logique manque de la logique élémentaire.

Les limites de la diplomatie guerrière. Manifestement, nous n’avons toujours pas compris que la diplomatie guerrière à ses limites. Et cela d’autant plus lorsque l’on répète ad nauseam que nous privilégions une solution politique d’un problème tout en déployant nos forces armées (visibles ou invisibles avec nos forces spéciales) sur le terrain. À l’instar des Américains (Afghanistan, Irak…), nous sommes passés maître dans l’art de gagner une bataille mais surtout de perdre la guerre. L’opération « Barkhane » se transforme en sparadrap du capitaine Macron tant nous n’avons jamais envisagé notre sortie de théâtre d’opérations en y entrant. De puissance libératrice, nous sommes passés au statut de puissance occupante avec tous les risques que cela comporte pour nos vaillants et valeureux militaires.

Les limites de la diplomatie du pyromane-pompier. En particulier (en dépit de la phrase passe-partout « Enfin, en tant qu’acteurs de l’intervention militaire de 2011, et parce que le suivi politique n’a pas été effectué après la chute de Kadhafi, nous avons aussi une forme de responsabilité dans cette crise »), le pompier paie, intérêt et principal, l’addition de la folle aventure (Sarkozy-BHL) dont le seul objectif était d’éliminer le colonel Khadafi et non de stabiliser un pays particulièrement instable. La diplomatie efficace ignore le temps médiatique. Elle se joue sur le temps long, le seul à l’aune duquel on peut mesurer ses avantages et, surtout, ses inconvénients. Quand voudra bien tirer les leçons de notre incurie ? Pas plus en Libye qu’en Syrie, nous n’avons bien réfléchi à toutes les conséquences sécuritaires de nos actes irresponsables.

Les limites de la diplomatie des couleuvres avalées. Rappelons que Jean-Yves Le Chouchen ne manque pas d’aplomb en nous déclamant toutes ses sornettes si l’on souvient d’une chose précise. Nous en trouvons des preuves tangibles en lisant un ouvrage récent consacré à Emmanuel Macron. En effet, quoi qu’en disent les conseillers du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, la conférence diplomatique de la Celle-Saint-Cloud sur la Libye (juillet 2017) est organisée à la surprise totale du Quai d’Orsay et de son ministre. « Au Quai, les diplomates de carrière, mis bien de côté sur ce projet élyséen, ne cessent pourtant de dénoncer depuis une ‘diplomatie parallèle’ »5.

Le reste de l’entretien (vraisemblablement lu et relu par les conseillers spéciaux ou pas du ministre) est à l’avenant !

Tournons au plus vite la page de ce sketch désormais éculé de la diplomatie humanitaro-sécuritaire ! Les dernières opérations du genre Libye se sont soldées par des fiascos, des drames. Elles méritent à leurs auteurs et à leurs complices une participation gratuite au festival des farces et attrapes diplomatiques. Le fils de l’otage au Mali, Sophie Pétronin décrit à merveille la manière d’agir du Quai d’Orsay et de ses dignes représentants lorsqu’il déclare : « Je ne peux pas en dire autant des représentants du Quai d’Orsay qui n’ont cessé de me mentir et de me manipuler, et dont je me demande comment ils font pour se regarder dans un glace »6. Les termes « mentir » et « manipuler » résument parfaitement les méthodes d’une diplomatie incohérente et inefficace qui nous avait été annoncée comme devant rompre avec les dérives de l’Ancien monde. Nous en sommes encore loin, le Nouveau monde ressemblant à s’y méprendre à l’Ancien mais en pire. Encore un nouvel épisode – peu glorieux au demeurant – du feuilleton Jean-Yves Le Chouchen au Quai d’Orsay qui a pour titre les élucubrations du barde diplomate !

1 Jean-Yves Le Drian (propos recueillis par Isabelle Lasserre), « En Libye, Haftar fait partie de la solution », Le Figaro, 3 mai 2019, p. 5.
2 Frédéric Bobin, En Libye Zinten fracturée entre pro et anti-Haftar, Le Monde, 5-6 mai 2019, p. 4.
3 Nathalie Guibert/Hélène Sallon, France et Irak accroissent leur coopération dans la sécurité, Le Monde, 5-6 mai 2019, p. 3.
4 Morgane Le Cam, « Barkhane » menacée d’enlisement au Mali. La principale opération française étend sa zone d’action pour tenter d’endiguer les forces djihadistes, Le Monde, 5-6 mai 2019, pp. 2-3.
5 Marc Endeweld, Le grand manipulateur, Stock, 2019, p. 249.
6 Sébastien Chadaud-Pétronin (propos recueillis par Pierre-Laurent Mazars), « Si je perds, ma mère meurt », Le Journal du Dimanche, 28 avril 2019, p. 20.
 
 
UN AMBASSADEUR DANS LA GUERRE – Guillaume Berlat. « Les relations interétatiques, s’expriment dans et par des conduites spécifiques, celles des personnages que j’appellerai symboliques, le diplomate et le soldat… » écrivait Raymond Aron7. Il peut arriver – même si le cas de figure est assez rare dans la pratique – que le diplomate agisse main dans la main avec le soldat sur le terrain et non en consécutif, le premier venant conclure autour du tapis vert les résultats obtenus sur le champ de bataille par le second. Tel fut le cas d’un diplomate peu connu du grand public, et qui le restera encore très vraisemblablement ! Il fut le premier ambassadeur de France en Bosnie-Herzégovine en 1993. Il aura la lourde tâche de représenter notre pays de 1993 à 1995 en pleine guerre civile. L’intéressé a pris du recul – presqu’un quart de siècle – pour publier, sous forme de mémoires au jour le jour, un ouvrage sur cette période déjà lointaine de l’histoire tourmentée des Balkans8. Hasard du calendrier, au moment où nous achevions la lecture de cet ouvrage, en appel, la Chambre d’appel du Mécanisme pour les tribunaux pénaux internationaux (chargés de boucler les derniers procès du Tribunal Pénal international pour l’ex-Yougoslavie ou TPIY clos en 2017) condamnait le 20 mars 2019 à la prison à perpétuité, l’ex-chef politique des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic (condamné à 40 ans de prison en première instance) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité (épuration ethnique des Musulmans et les Croates)9. Henry Jacolin indique qu’il a été conduit à témoigner devant cette juridiction pénale internationale à La Haye. Après la petite histoire (la relation des faits), nous tenterons d’approcher la grande histoire (l’analyse du jeu des principaux acteurs) !

UNE RELATION DES FAITS : LA PETITE HISTOIRE

Il ne nous appartient pas de nous livrer à un résumé exhaustif de cet ouvrage d’une particulière densité diplomatique, militaire et historique. Il fera, sans nul doute, le délice des historiens avides de détails sur les lieux, les êtres humains, les faits précis. Henry Jacolin choisit la forme chronologique pour présenter en environ 500 pages les méandres d’une mission compliquée du premier représentant diplomatique de la France à Sarajevo (le lieu où a été allumée la mèche qui conduira à la Première Guerre mondiale) de 1993 (il quitte son poste d’ambassadeur au Fidji) à 1995 (pour de nouvelles aventures) et passe le relai à son successeur, Yves Gaudeul. Et de conclure son récit très fouillé, parfois touffu tant il privilégie la narration des faits précis à la synthèse, par la formule sobre : « Mission terminée » et quelques lignes pour rappeler que, dix ans après en 2003, il participe à la cérémonie marquant le cinquante-huitième anniversaire de la libération de Sarajevo au cours de laquelle lui est remise la plus haute distinction de la ville.

Entre ces deux dates, le diplomate ne ménage pas sa peine pour informer ses autorités, pour nouer des contacts avec les mille et une factions (serbe, croate, bosniaque) qui se font la guerre et peinent à faire la paix, avec la FORPRONU, les divers représentants spéciaux de l’ONU, de l’Union européenne, du groupe de contact, pour organiser un vrai 14 juillet… Mais, rien n’y fait les épurations ethniques organisées par les Serbes de Bosnie – le duo Karadzic/Mladic – se poursuivent. Il suffit de rappeler quelques noms d’agglomérations pour rafraîchir notre mémoire : Sarajevo, Bihac, Goradze, Mostar, Srebrenica… Issu du corps d’Orient et parlant le serbo-croate, Henry Jacolin se délecte de la politique locale, prend plaisir à rencontrer une multitude d’acteurs locaux pour tenter de comprendre les enjeux de la « cantonisation », de la régionalisation.

Reconnaissons-le, nous avons parfois le tournis. Mais, nous sommes rapidement pris par l’intensité du récit, l’horreur de la guerre mais aussi par tous les problèmes matériels que l’ambassadeur – et de temps à autre, son épouse qui le seconde utilement – rencontre quotidiennement. L’homme aime le terrain, moins les réflexions en chambre, spécialité favorites de nos brillants énarques. Ce que l’on qualifie pudiquement de jus de crâne.

UNE ANALYSE DES ACTEURS : LA GRANDE HISTOIRE

L’immense mérite de ce récit – même si la présentation aurait dû associer le chronologique et le transversal – est qu’il nous fait constamment passer de la petite histoire à la grande histoire. Tout d’abord, sur un plan général, la relation qui nous est faite porte sur l’histoire d’un génocide organisé devant lequel la fameuse « communauté internationale » est restée inerte, impuissante. Ensuite, ce sont les divergences entre grands acteurs (États-Unis, Russie, OTAN, UE, ONU) qui contribuent à faire perdurer cette guerre civile durant plusieurs années avant que la paix intervienne. Enfin, ce sont les écarts entre objectifs nobles et moyens souvent dérisoires de la FORPRONU qui ne parviennent pas à dissuader les Bosno-Serbes de mettre un terme à leur funeste projet.

En définitive, qui tirent les marrons du feu après avoir tiré les ficelles en coulisses ? Les Américains avec les fameux accords de Dayton et, dans une moindre mesure, les Allemands très opportunistes, le Deutsche Mark étant la monnaie utilisée dans les transactions quotidiennes en Bosnie-Herzégovine. Mais, qui sont les perdants ? L’ONU en priorité en grande partie à cause de l’insuffisance du représentant spécial du secrétaire général dans l’ex-Yougoslavie, le japonais, Yushi Akashi ; l’Union européenne qui a parfois de bonnes idées mais qui se fait toujours rafler la mise par les Américains ; l’OTAN qui n’a d’autre stratégie que guerrière ; la diplomatie française qui s’agite beaucoup mais qui n’a pas de cap précis et cela alors même que nous sommes le premier État à avoir accrédité un ambassadeur à Sarajevo et que les principaux officiers de la FORPRONU sont de nationalité française (tout le monde pense à la figure charismatique du général Morillon). Chronique d’un génocide annoncé, tel pourrait être le titre qu’aurait pu choisir Henry Jacolin pour son ouvrage !

Une excellente leçon de diplomatie concrète loin des fantasmes de certains chercheurs et de relations internationales croisant différents échelons : local, régional, européen et mondial pour apprentis diplomates et autres experts en herbes de la politique de l’extérieur. Suffisamment rare pour être souligné par comparaison avec les mémoires à l’eau de rose de certains ex-grands ambassadeur !

« Les diplomates, disait de Gaulle, ne sont utiles que par beau temps. Dès qu’il pleut, ils se noient dans chaque goutte ». Le sarcasme est à l’évidence excessif mais il n’est pas totalement infondé tant il avait pu se faire une idée précise de la pleutrerie de la corporation durant la Seconde Guerre mondiale. Dans le cas de figure, Henry Jacolin est peut-être l’exception qui confirme la règle. Nous sommes loin, bien loin de l’ambassadeur Ferrero Rocher ou du marquis de Norpois de La recherche du temps perdu de Marcel Proust. Nous nous trouvons au cœur de l’action : la guerre, la méfiance entre communautés, le poids de l’histoire et de la géographie, la pratique de la diplomatie hors des cocktails et activités sociales si chères à de nombreux ambassadeurs qui nous livrent de mièvres mémoires insipides. Tel est l’immense mérite que nous reconnaissons à Henry Jacolin, celui de nous avoir relaté l’histoire d’un ambassadeur dans la guerre, dans une sale guerre (le siège de Sarajevo durera cinq ans)10. Un sujet de méditation pour bon nombre de nos dirigeants incultes en termes de relations internationales et de diplomatie concrète.

7 Jean-Jacques Roche, Le diplomate et le soldat : une nouvelle hiérarchie, Le Figaro, 16 décembre 2005.
8 Henry Jacolin, L’ambassadeur et le siège. Sarajevo 1993-1995, Fauves éditions, 2018.
9 Stéphanie Maupas, Karadzic condamné en appel à la perpétuité, Le Monde, 22 mars 2019, p. 6.
10 Hedy Belhassine, Le récit du siège de Sarajevo par l’ambassadeur Jacolin, https://hybel.blogspot.com/2019/04/le-recit-du-siege-de-sarajevo-par.html , 3 avril 2019.
 
 
LE DÉCLIN DE L’OCCIDENT – Jean Daspry. « Vladimir Poutine se demande si pour moderniser un pays, il faut copier exactement l’Occident » (Hélène Carrère d’Encausse). Et, la question ne manque pas de pertinence au moment où le centre du monde se déplace de l’Ouest vers l’Est et où la crise économique et financière (celle des « subprimes ») exportée de l’Amérique remet en question les mirages de la mondialisation heureuse. Force est de constater que l’Occident est toujours en retard d’une guerre dans son appréciation de la situation internationale. Il n’avait pas vu venir le « Brexit », l’élection de Donald Trump, la montée des populismes aux quatre coins de la planète, le repli de l’état islamique (EI) sur d’autres terrains d’opération après sa défaite en Irak et en Syrie, l’expansionnisme chinois avec ses « nouvelles routes de la soie », l’effondrement de l’Union européenne, la crise du multilatéralisme…Mais, en dépit de ce tsunami conceptuel, l’Occident ne semble pas avoir pris la mesure du phénomène, se contentant d’une posture commode de dérision. Avec pour corollaire, un certain mépris pour l’étude des signaux faibles.

LA PRATIQUE DE LA DÉRISION OCCIDENTALE

En Occident, il est de bon ton de railler la faiblesse militaire et diplomatique de la Russie tout en dénonçant sa capacité d’intoxication médiatique à travers les fameuses « fake news ». Curieux, n’est-ce pas ? À en croire nos oracles patentés, Moscou serait relégué au rang de spectateur du monde, laissant à la toute puissante Amérique le rôle de phare du monde épaulée en cela par ses idiots utiles de l’OTAN. Quant à l’Union européenne, et en dépit du feuilleton aux multiples rebondissements du « Brexit »11, elle enfilerait désormais les habits de la puissance, après avoir longtemps hésité entre le « soft » et le « hard » « power », anglicisme oblige ! En période de campagne électorale en vue du scrutin du 26 mai 2019, tous les coups, tous les bobards sont permis du genre l’Europe qui vous protège contre toutes les plaies de la terre. Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, c’est bien connu surtout depuis que la République en marche a opéré sa mue (l’acte II du quinquennat) en République en mensonges12. Il est plus commode d’accuser le thermomètre que de s’en tenir aux causes de la fièvre du patient monde. Comme l’apprennent les étudiants en médecine, la sémiologie est capitale pour porter le bon diagnostic, dans un premier temps, et, le cas échéant dans un second, proposer le remède idoine pour tenter de guérir durablement le malade13. Toutes choses élémentaires que nos élites sorties des grands corps de l’ENA – dont on parle un peu plus qu’à l’accoutumée à l’occasion de la clôture du grand débat national qui prend les allures d’une grande débâcle – semblent ignorer tant l’humilité n’est pas encore une matière enseignée à l’école nationale de l’arrogance. Et cela en dépit du brillant passage de Nathalie Loiseau de mauvais augure à la tête de cette prestigieuse école de la République de l’entre-soi de 2012 à 2017.

LA PRATIQUE DE L’ETUDE DES SIGNAUX FAIBLES

La théorie. Or, que constate-on au cours des dernières semaines ? Quelques signaux faibles – ceux qui devraient être la boussole de la communauté du renseignement et de la diplomatie – parviennent jusqu’à nos oreilles. Mais, ils sont couverts par le brouhaha médiatique ambiant, le buzz sur des sujets sans la moindre importance. La « hanounacratie » fait un tabac. Le monde manichéen tient le haut du pavé. Au diable, les analyses se fondant sur des faits objectifs pour tenter de mieux appréhender le monde d’aujourd’hui et anticiper le monde de demain. Le nouveau monde cher à Emmanuel Macron ne saurait s’embarrasser de telles subtilités héritées de l’ancien monde. La querelle des Anciens et des Modernes a encore de beaux jours devant elle. Nonobstant ce procès en sorcellerie sur les méthodes surannées de l’analyse diplomatique, jetons-nous à l’eau sur le problème de l’action extérieure russe.

La pratique. Plusieurs points du globe retiennent notre attention. Au Proche-Orient, la Russie a gagné la guerre en Syrie, marginalisant les Occidentaux pour un long moment encore. En Europe, elle suit de près les évolutions en Ukraine et reprend pied chez certains de ses anciens affidés de la Guerre Froide. En Afrique, elle avance ses pions – moins loin que la Chine avec ses « nouvelles routes de la soie » qui commencent à inquiéter14 – et nous fait des pieds de nez dans notre pré-carré de la Françafric. Nous pensons bien évidemment à la RCA. En Libye, Vladimir Poutine a pris depuis le début le parti du maréchal Haftar, entraînant ainsi dans la danse Donald Trump15. En Asie, les Russes profitent des déconvenues américaines pour se réintroduire dans le processus de négociation entre Afghans16. Dans cette période de pause dans les négociations entre Washington et Pyongyang, la Corée du nord se rapproche de la Russie (Cf. entretiens de Vladivostok)17. Et, Vladimir Poutine, en fin diplomate qu’il est, ne se contente pas de prodiguer des bonnes paroles mais réclame un accord international répondant aux exigences de sécurité de son homologue nord-coréen, Kim Jong-un18. Quel retournement de situation inattendu ! Au Venezuela, l’arrivée de matériels et de militaires russes semble avoir douché, au moins pour un temps, les velléités américaines et européennes de procéder à un changement de régime dans le pays sans aval du Conseil de sécurité de l’ONU. Est désormais révolu le temps des Diktats américains en matière de dialogue stratégique nucléaire. En effet, nous apprenons que le Kremlin juge « pas sérieuses » les propositions américaines sur la limitation des arsenaux nucléaires (initiative de Donald Trump en vue d’un nouvel accord sur le contrôle des armes stratégiques avec la Russie et la Chine). « Ce serait idéal de débarrasser le monde entier de l’arme nucléaire mais d’un autre côté nous nous priverions d’un facteur de dissuasion », a commenté Dmitri Peskov devant la presse en marge du sommet sur les nouvelles « routes de la soie » organisé à Pékin. « Il ne faut pas oublier le facteur de la dissuasion, la parité de la dissuasion », a-t-il ajouté. Au passage, on notera que Vladimir Poutine et le président chinois Xi Jinping ont eu entretiens et échanges de vue sur la Syrie, le Venezuela et la Libye lors de leur rencontre. Le traitement des grandes questions internationales n’est plus le monopole des Occidentaux. De la même manière, Donald Trump s’entretient avec Vladimir Poutine pour parler du Venezuela, de la Corée du nord. Il lui aurait même proposé de négocier de nouveaux accords sur le désarmement nucléaire comme au bon vieux temps de la Guerre froide. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ?

Même si une hirondelle (un signal faible) ne fait pas le printemps (un signal fort), elle peut être annonciatrice d’évolutions durables. « La diplomatie et le renseignement sont des outils régaliens. Ils ont en commun le traitement de la « matière extérieure ». La diplomatie utilise un grand-angle et le renseignement un téléobjectif » nous rappelle fort opportunément un diplomate qui fut également directeur général de la sécurité extérieure (DGSE) Pierre Brochand en 2006. Manifestement, et on ne peut que le regretter, le Quai d’Orsay et le boulevard Mortier ne synchronisent pas toujours aussi bien qu’il conviendrait leurs matériels photographiques afin de donner aux décideurs la meilleure image possible des multiples convulsions du monde du XXIe siècle. Combien de temps nous faudra-t-il pour nous rendre compte que le monde du début du XXIe siècle n’est pas et ne sera pas le même que celui de la seconde moitié du XXe. Ses paramètres ont insensiblement changé, sa gouvernance également. La moindre des évolutions n’est-elle pas le déclin de l’Occident19, et peut-être, le retour en force de la Russie. Qui sait !

11 Cécile Ducourtieux, UE en panne : l’excuse britannique est un peu facile, Le Monde, 27 avril 2019, p. 31.
12 Jean Daspry, LREM ou la République en mensonges, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 avril 2019.
13 La sémiologie médicale est la partie de la médecine qui étudie les signes (qui traduisent la lésion ou le trouble d’une fonction) que peut relever le médecin à l’examen clinique (signes physiques, signes fonctionnels et généraux) ou avec des examens complémentaires (imagerie, biologie).
14 Frédéric Lemaître, Xi Jinping promet des « routes de la soie » plus transparentes », Le Monde, 27 avril 2019, p. 6.
15 Claude Angeli, Le va-t-en-guerre libyen et ses chers parrains, Le Canard enchaîné, 24 avril 2019, p. 3.
16 Jacques Follorou, En Afghanistan coup de froid sur la stratégie américaine de négociation avec les Talibans. Les insurgés ont annulé une rencontre interafghane et accepté une réunion sous égide russe, Le Monde, 27 avril 2019, p. 4.
17 Philippe Pons/Nicolas Ruisseau, Dans l’impasse avec Trump, la Corée du Nord se rapproche de la Russie, Le Monde, 25 avril 2019, p. 6.
18 Philippe Pons/Nicolas Ruisseau, En recevant Kim Jong-un, la Russie a repris un rôle-clé dans le dossier nord-coréen, Le Monde, 27 avril 2019, p .6.
19 Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, Gallimard, 1918.
 
 
LES MALHEURS DE NATHALIE (2) : LOISEAU EST UNE BUSE – Ali Baba. La vie n’est certainement pas un long fleuve tranquille. Surtout lorsque l’on a ostensiblement choisi de briller sous les feux de la rampe médiatique et que l’on n’est pas à la hauteur du défi. Ce qui est manifestement le cas de la tête de la liste de la Renaissance (rebaptisée à la hâte, En marche pour L’Europe) aux prochaines élections européennes qui a pour nom prédestiné, Nathalie Loiseau née Ducoulombier. Après les envolées lyriques ayant succédé à l’annonce surprise de sa candidature spontanée face à Marine Le Pen, ce serait, aujourd’hui, du genre Berezina. Après l’envol de Loiseau humoriste à l’insu de son plein gré, nous avons eu droit à la fin du rêve Loiseau politicien malgré elle et le délit de fuite démocratique de Loiseau fuyant sans parler des balivernes incongrues de Loiseau bavard. En définitive, ce sont les délires à jet continu de Loiseau sans ailes. Tout un programme en somme tant le sujet est inépuisable.

L’ENVOL DE LOISEAU HUMORISTE À L’INSU DE SON PLEIN GRÉ

Après avoir été encensée hier par les journalistes politiques, Nathalie Loiseau se transforme désormais en tête de turc des humoristes. Ils font assaut d’originalité pour railler la péronnelle en nous aidant à tenter d’appréhender sa personnalité complexe. La fameuse règle des trois « L » : lécher, lâcher, lyncher ! Pour tenter de la disculper après ses bourdes à répétition, les fans de Nathalie Loiseau – ceux de la République en marche arrière à croire les sondages d’opinion – nous expliquent bravement qu’elle « pense avec son cœur ». C’est donc bien, comme nous l’avions écrit depuis des mois dans les multiples articles qui lui furent consacrés, que notre tête de liste ne pense pas avec son cerveau. Curieux, pour une personne qui se présentait, jusqu’à présent, comme une femme de tête. Après avoir eu la tête dans les étoiles, elle a la tête sur le billot. Emmanuel Pinocchio se mordrait les doigts de son choix hasardeux, murmure-t-on dans les milieux autorisés, pour reprendre la formule de Coluche dans son sketch sur les journalistes. C’est pourquoi, il entend changer de stratégie pour éviter une catastrophe annoncée le 26 mai prochain, pour l’appuyer dans son « Blitzkrieg positif » (Nathalie Loiseau à Caen). L’expression fait immédiatement polémique sur les réseaux sociaux, y compris Daniel Cohn-Bendit qui la juge « horrible ». Attention, cela va décoiffer à en croire les paroles mémorables du premier sinistre, Edouard Philippe qui en fait un max pour sauver la tête de liste !20 Nathalie Loiseau est « pour une Europe des solutions, pas des idéologies ». Le seul problème est qu’elle ne fournit pas le mode d’emploi de cette Europe idéalisée.

LA FIN DU RÊVE LOISEAU POLITICIENNE MALGRÉ ELLE

Relancer la « fabrique des héros ». Tel est le nouvel objectif d’Emmanuel Macron dans cette campagne des européennes. Las de constater que la candidature de Nathalie Loiseau peine à donner du souffle à la liste LREM, le chef de l’État a décidé de changer de stratégie. Il profite des commémorations du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, le 2 mai 2019 dans le Val de Loire, pour appliquer son nouveau plan. Le président aurait récemment confié à ses proches qu’il souhaitait renouer avec « une Europe qui fait rêver ». Pour y parvenir, il entend faire émerger des personnalités européennes « auxquelles on peut s’identifier ». En privé, deux exemples reviennent d’ailleurs régulièrement dans sa bouche pour illustrer son propos. Il s’agit de Simone Veil, ex-présidente du parlement européen et de Robert Schuman, l’un des pères fondateurs de l’Europe. « Aujourd’hui, ils ne sont malheureusement plus contemporains pour nos jeunes. Il nous faut donc leur trouver des successeurs »21. Drôle d’idée pour un homme qui entendait faire table rase de l’Ancien Monde pour nous faire entre dans le Nouveau Monde jupitérien ! Comme dit l’autre, le Nouveau Monde, c’est l’Ancien en pire. En attendant, on fait monter au créneau le crâne d’œuf de Premier ministre, Edouard Philippe en l’envoyant porter la bonne parole à Caen dans le Calvados22. Quant à notre oiseau, qui a raté son envol, on la propulse à Strasbourg (chaperonnée par Édouard Philippe pour l’empêcher de faire des bourdes) pour tenter de se relancer en s’affichant avec quelques partenaires européens plus capés et plus crédibles. Cela suffira-t-il pour relancer sa campagne ?23 Madame Sans-Gêne ne manque pas de toupet à la barre du bateau ivre de la Macronie de moins en moins triomphante. Il est vrai qu’elle possède un don pour raconter n’importe quoi et démontrer qu’elle n’a toujours rien compris au fonctionnement du Parlement européen. Voici ce qu’elle déclare sur France Inter le 5 mai 2019 : « Nous voulons être un groupe central, au centre du Parlement européen, sans lequel aucune majorité ne peut se faire ». On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi la chancelière allemande se dit « frappée et inquiète par la faiblesse de la liste présidentielle ».

LE « DÉLIT DE FUITE DÉMOCRATIQUE » DE LOISEAU FUYANT

Avant même que la campagne officielle ne soit lancée, Emmanuel Macron est contraint, sous la pression des sondages d’opinion, de changer son fusil d’épaule. Nathalie Loiseau de mauvais augure n’a jamais fait rêver les électeurs. En fait de rêve, c’est plutôt Madame Cauchemar ! D’autant que nous apprenons que notre blanche colombe pratiquerait le « délit de fuite démocratique » selon les responsables de LR qui se demandent s’il s’agit d’une « esquive personnelle » ou d’une « stratégie politicienne ». En effet, les chaînes LCI et CNews ont chacune proposé un duel entre Nathalie Loiseau, la tête de liste de La République en marche (LREM) pour les européennes, et François-Xavier Bellamy, le candidat des Républicains (LR). L’ancienne ministre d’Emmanuel Macron a refusé par deux fois. « Nous avons au final eu un refus, motivé par un agenda contraint et une campagne qui se fait déjà suffisamment dans les médias », explique-t-on de source bien informée au sein de l’une des deux chaînes24. En attendant, la consigne du château est passée aux membres de la LREM, il faut à tout prix (à n’importe quel prix) sauver le soldat Loiseau25. Drôle de revirement. Il y a peu encore, le petit soldat Loiseau nous répétait à tue-tête qu’il allait sauver la France de la peste brune. Mais, ces idiots utiles de la République en godillots en sont contraints à nous assèner quelques inepties à tomber de sa chaise, du genre : « Voter Loiseau, c’est l’assurance de faire bouger les lignes au Parlement européen » (Gabriel Attal). Comme dirait Michel Audiard, les cons ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnait. On comprend encore mieux le désamour croissant entre les citoyens et leurs dirigeants lorsque ces derniers les prennent pour des truffes, des attardés mentaux incapables de réfléchir par eux-mêmes.

LES BALIVERNES INCONGRUES DE LOISEAU BAVARD

Mais, Loiseau à la peine ose encore se faire remarquer en lançant, avec sa collègue Marlène Schiappa un « pacte Simone Veil » pour le droit des femmes dans une tribune du JDD du 5 mai 2019. Elles expliquent qu’elles veulent « harmoniser par le haut les droits des femmes en Europe en incitant les États membres à introduire dans leur législation les mesures les plus avancées ayant fait leurs preuves » dans l’Union européenne. Le quotidien L’Humanité prétend que cette proposition ne serait qu’un vulgaire copier-coller du programme du candidat du PCF, Ian Brossat. Le Journal du Dimanche du 7 mai 2019 publie la tribune signée par Manon Aubry, tête de liste de la France insoumise aux européennes, Clémentine Autain, députée de Saint-Saint Denis, et Prune Helfter Noah, juriste, ancienne élève de l’ENA et candidate FI aux européennes. Elles répondent à la tribune publiée dimanche dans le JDD par la tête de liste LREM Nathalie Loiseau, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, et la candidate LREM Chrysoula Zacharopoulu.  Nous nous en tiendrons seulement à la conclusion de leur lettre ouverte à Nathalie Loiseau : « …Mesdames, le féminisme ne se paie pas de mots. L’ultra-libéralisme que vous défendez est incompatible avec l’émancipation des femmes, en France comme en Europe ». On comprend mieux pourquoi Emmanuel Macron sermonne ses ouailles en Conseil des ministres. Le message est clair. Je ne veux plus que certains « bavent dans la presse ». « Maintenant, ça suffit. Il n’y a qu’un mot d’ordre pour les trois semaines à venir : tous derrière Nathalie. Tout le monde sur le pont ! »26. Alléluia ! Emmanuel Macron découvre que, si la parole est d’argent, le silence est d’or. L’oie blanche a dû avoir les oreilles qui sifflaient, elle qui se rend le 9 juin au Panthéon pour rendre hommage à Simone Veil. Toute cette récupération est indécente.

LES DÉLIRES CONTINUS DE LOISEAU SANS AILES

Le 6 mai 2019, notre oiseau de mauvais augure récidive dans une tribune publiée dans Les Échos dont le titre est un (non) programme : « Le statu quo n’est pas tenable pour l’Union européenne »27. Il fallait être directrice de l’ENA pour se permettre ces propos d’une candeur rafraichissante. Dans la République en godillots, le cynisme et la démagogie n’ont plus de limites. Est-ce bien cela que les citoyens attendent de leurs dirigeant(e)s en période de crise des « gilets jaunes » alors que 33 listes sont représentées au scrutin du 26 mai prochain ?28 Rien sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la réduction des inégalités, l’insécurité, l’immigration… tous sujets qui figurent parmi les priorités des Français. Comment ne pas sourire, pour ne pas dire mourir de rire, en entendant les justifications emberlificotées de la cassante Amélie de Montchalin (successeur de Nathalie Loiseau aux affaires européennes) pour tenter maladroitement de sauver le soldat Loiseau en perdition (Europe 1, 6 mai 2019). Nathalie Ducoulombier vit dans un autre monde avec ses remèdes du style cautère sur une jambe de bois ? Le moins que l’on puisse dire est que Loiseau plane, bat de l’aile. Comme le souligne l’humoriste Nicolas Canteloup (Europe 1, 7 mai 2019), « Nathalie L’autruche, le seul oiseau qui ne décolle pas ». Il récidive sur TF1 le même jour et le lendemain avec de nouveaux jeux de mots peu amènes sur notre diva (« la juppéiste nulle, croisement de Benny Hill et d’Angela Merkel »). Au fil des jours, les plaisanteries sur Ducoulombier ne cessent de prospérer dans les médias tant le sujet est inépuisable. Force est de constater que nos humoristes s’en donnent à cœur joie sur l’oiseau qui ne sait que marcher alors que l’on attendait son envol. La rançon de la gloire… Nathalie Loiseau, a reconnu (8 mai 2019) avoir commis des « maladresses » depuis le début de la campagne, qu’elle a qualifiée de « dure ». Le début de la sagesse ?

LA CAMPAGNE DU MOINEAU : « ÉLECTROENCÉPHALOGRAMME PLAT »

Avec la République en marche, nous allons de surprises en surprises. Mauvaises surprises, il va sans dire mais cela va mieux en le disant. La signification du sigle de la LRM serait plutôt du genre Le Radeau de la Méduse tant les rats commencent à quitter le navire (nous n’en voulons pour preuve la fuite des Mormons du Château), voire La Répression en Marche après les déclarations hasardeuses de Castaner-Tartarin sur les incidents de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. Pas une seule proposition innovante pour la construction de l’Europe à l’avenir dans le « programme » de Nathalie Loiseau, hormis quelques grandes phrases creuses (Faire respecter l’Europe dans la mondialisation, Donner à l’Europe les moyens de se défendre, Faire respecter nos valeurs et nos frontières, Unir autour de l’identité européenne, Rendre l’Europe aux citoyens, Pour une politique féministe européenne29) en dépit de l’inflation de ses déclarations30. Il faudra attendre le jour de l’Europe, le 9 mai 2019, pour que soit dévoilé ce véritable « programme européen » qui pourrait se résumer ainsi : « saturer l’espace médiatique et créer l’évènement »31. Vaste programme… qui brille par son caractère flou ! Mission d’Edouard Philippe : « remplumer Loiseau ». Devant le début de campagne difficile de Nathalie Loiseau, la candidate de la liste En marche aux élections européennes, l’exécutif a décidé d’agir. Après la présence d’Edouard Philippe au meeting de Caen32, Emmanuel Macron s’invite le lendemain au comité de campagne de la candidate33. Tout ceci est déplorable ! Lorsque les situations sont graves, la première des choses à faire est de nous retourner vers les humoristes pour éclairer notre lanterne. Comme le relève avec pertinence, l’humoriste Guillaume Meurice sur France Inter (« Le moment Meurice », 2 mai 2019), « Nathalie Loiseau porte bien son nom, c’est une buse ».

La suite de notre feuilleton, Les malheurs de Nathalie dans notre prochain numéro.

20 Édouard Philippe en fait un max, Le Canard enchaîné, 8 mai 209, p. 8.
21 Arthur Berdah, Macron veut une « Europe qui fait rêver », Le Figaro, 3 mai 2019, pp. 2-3.
22 Marcelo Wesfreid, À Caen, Philippe à la rescousse de Loiseau, Le Figaro, 7 mai 2019, p. 4.
23 Manuel Jardinaud/Ellen Salvi, LREM mobilise le gouvernement et Cohn-Bendit pour se relancer, www.mediapart.fr , 7 mai 2019.
24 Loris Boichot, LR dénonce le refus de Loiseau de participer à deux face-à-face télévisés avec Bellamy, www.lefigaro.fr , 3 mai 2019.
25 Mathilde Siraud, Le gouvernement à la rescousse de Loiseau, Le Figaro, 4-5 mai 2019, p. 5.
26 La droite pour cible, Le Canard enchaîné, 8 mai 2019, p. 2.
27 Nathalie Loiseau (propos recueillis par Catherine Chatignoux et Isabelle Ficek, « Le statu quo n’est pas tenable pour l’Union européenne », Les Échos, 6 mai 2019, p. 6.
28 Patrick Roger, Européennes : 33 listes sur la ligne de départ, Le Monde, 5-6 mai 2019, p. 7.
29 https://www.lepoint.fr/elections-europeennes/exclusif-europeennes-voici-le-programme-de-la-republique-en-marche-08-05-2019-2311356_2095.php
30 Ivan Krastev, « Construire dans la peur du passé, l’Europe a aujourd’hui peur de l’avenir », Le Monde, 5-6 mai 2019, p. 17.
31 Manuel Jardinaud, LREM : un programme européen très attendu et si peu ambitieux , www.mediapart.fr , 8 mai 2019.
32 Olivier Faye, L’exécutif au chevet de la campagne de Loiseau, Le Monde, 8 mai 2019, p. 9.
33 Mathilde Siraud, La visite surprise de Macron à la liste LREM, Le Figaro, 8 mai 2019, p. 6.
 
 
LE RETOUR DE SYRIE OU LE REVEIL DE L’ACTE DE GOUVERNEMENT – Roseline Letteron/Libertés-libertés chéries, 3 mai. Dans deux ordonnances du 9 avril 2019, le juge des référés du tribunal administratif de Paris refuse d’enjoindre au ministre des affaires étrangères d’ordonner le rapatriement de ressortissants français actuellement retenus dans le camp de Roj, situé au nord est de la Syrie.  La première décision concerne Mme X, retenue avec ses trois enfants et sa mère, Mme Y., la seconde Mme Z. qui a également trois enfants mineurs. Les deux ordonnances sont évidemment identiques.

L’intérêt supérieur de l’enfant

Les requérantes se plaçaient sur le double fondement des articles 2 et 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme, l’un qui consacre le droit à la vie, l’autre qui interdit les traitements inhumains ou dégradants. Leur dossier était étayé par des témoignages d’ONG dont Human Right Watch qui invoquait une "tragédie humanitaire", les enfants, déjà traumatisés par la guerre, étant victimes de manque de soins et sans protection suffisante. Cette analyse s’appuyait essentiellement sur la décision rendue le 21 mars 2019 par le Conseil constitutionnel, affirmant que l’intérêt supérieur de l’enfant était une "exigence constitutionnelle".

Le juge des référés mentionne cette exigence constitutionnelle, comme il mentionne les "obligations qui s’imposent à l’Etat au titre de son devoir général de protection de ses ressortissants sur le territoire français, mais également hors de ses frontières", mais il ne va pas au-delà de cette simple référence, tout simplement parce qu’il n’a pas besoin d’envisager la requête au fond. En effet, celle-ci est déclarée irrecevable.

L’acte de gouvernement

Utilisant une formule bien connue, le juge des référés rappelle que "l’organisation ou l’absence d’organisation du rapatriement des personnes concernées ne sont pas détachables de la conduite des relations extérieures de la France. Elles échappent ainsi à la compétence de la juridiction administrative française". 

Les avocats des requérantes ne s’étaient pas beaucoup attardés sur cette question purement juridique, préférant se concentrer sur la dénonciation des mauvais traitements infligés aux enfants et à leur mère. De fait, ils s’étaient contentés d’affirmer que l’acte du gouvernement n’était qu’une "théorie", qui plus une théorie "obsolète". 

En réalité, l’acte du gouvernement est loin d’être une simple théorie. Jean-François Lachaume, dans le répertoire Dalloz de contentieux administratif, affirme au contraire que les actes de gouvernement sont "porteurs d’une charge importante d’effets juridiques". En revanche, ils ne se détachent pas de l’action politique interne ou internationale, et c’est cette non-détachabilité qui entraine l’incompétence du juge administratif. 

Quant à l’"obsolescence" de l’acte administratif, il est un peu difficile de comprendre ce qu’elle signifie, dans la mesure où cette notion est dépourvue de tout contenu juridique. En revanche, on peut constater que le champ de l’acte de gouvernement s’est réduit au fil du temps, le Conseil d’Etat s’efforçant de placer sous son contrôle des décisions qui auparavant lui échappaient.

Dès l’arrêt Prince Napoléon du 19 février 1875, il s’est déclaré compétent pour requalifier en acte administratif une mesure dont l’administration estimait qu’elle touchait à une "question politique". Mais ce n’est pas parce que le "mobile politique" peut être écarté par le juge qu’il est toujours écarté. Dans le domaine des relations internationales, certaines décisions sont sorties du champ de l’acte du gouvernement, parce que les procédures se sont juridictionnalisées. Tel est le cas du décret d’extradition, depuis l’arrêt d’assemblée, Royaume-Uni et gouverneur de la colonie royale de Hong Kong du 15 octobre 1993, En revanche, tout le domaine de la protection diplomatique demeure solidement ancré dans le champ de l’acte de gouvernement, depuis l’arrêt Mme Crémencel du 2 mars 1966, d’autant que cette protection présente un caractère totalement discrétionnaire en droit international. Les ordonnances du 9 avril 2019 s’inscrivent donc dans cette jurisprudence constante.

Acte de gouvernement et négociations avec des groupes non étatiques

Le juge des référés apporte sur ce point une précision qui ne va pas dans la sens de la réduction du champ de l’acte de gouvernement. Il l’utilise en effet pour désigner les "relations extérieures de la France", sans attribuer à ces relations un caractère nécessairement interétatique. On sait en effet que les ressortissants français sont retenus dans des camps contrôlés par des combattants kurdes. De fait, le juges des référés évoque "les autorités qui contrôlent ce territoire", ou les "groupes armés étrangers", sans jamais mentionner les Kurdes. Pour le juge, le fait que les camps soient contrôlés, ou non, par un Etat ne change rien au fait que l’éventuel rapatriement de ressortissants français relève d’une négociation entre la France et les autorités qui contrôlent ces territoires, et donc d’une négociation internationale.

Le raisonnement du juge ne surprend pas, car on imagine mal qu’une négociation internationale menée par les autorités françaises, par exemple avec un groupe de terroristes preneurs d’otages, soit soumise au contrôle du juge administratif, sous prétexte que ces négociations ne sont pas interétatiques. Quant aux enfants de djihadistes, cinq d’entre eux ont déjà été rapatriés au mois de mars, ce qui montre que les autorités françaises ont effectivement engagé des négociations et n’ont pas adopté une position de refus systématique. Dans de telles conditions, on peut se demander si ce type de recours, destiné avant tout à "faire le buzz" dans l’opinion, sert réellement leur cause.

Sur les actes de gouvernement : Chapitre 3 section 3 § 2 B  du manuel de Libertés publiques sur internet , version e-book, ou version papier.
 
 
DEVOIR DE RESERVE DES FONCTIONNAIRES : UNE OBLIGATION EXTRA-STATUTAIRE – Acteurs-publics, 3 mai. L’analyse de la réserve et de la loyauté doit faire l’objet d’une comparaison en droit de la fonction publique et en droit du travail, explique dans cet extrait de l’ouvrage Le Travailleur obligé, regards croisés sur les obligations de l’agent public et du salarié* Emmanuel Aubin, professeur de droit public à la faculté de droit et des sciences sociales de l’université de Poitiers. Il y revient notamment sur le devoir de réserve des fonctionnaires, marqué par une absence de législation et relevant d’une logique empreinte parfois d’une certaine réserve normative.

Le devoir de réserve constitue la sourdine juridique de la liberté d’expression des fonctionnaires et pourtant, on observe une certaine réticence permettant de comprendre son absence de légalisation. Le devoir de réserve des fonctionnaires s’inscrit, en effet, dans une logique juridique empreinte parfois d’une certaine “réserve” normative. Il s’agit de l’une des rares obligations déontologiques d’origine jurisprudentielle ne figurant toujours pas à l’article 25 du titre Ier du Statut général malgré l’adoption de la loi du 20 avril 2016. Dans l’avant-projet de loi d’avril 2013, le devoir de réserve était pourtant enfin légalisé, mais, au fur et à mesure des discussions parlementaires, il a été décidé de laisser cette arme juridique maniée avec plus ou moins de prudence par les autorités administratives entre les mains du juge de l’excès de pouvoir. Cette option relève d’un certain paralogisme car elle part du postulat erroné que chaque fonctionnaire et agent public est en mesure de comprendre et fixer lui-même les limites déontologiques de sa liberté d’expression. Tel n’est parfois pas le cas, comme le montre la recrudescence des affaires disciplinaires liées notamment à la tenue de propos par des fonctionnaires notamment sur les réseaux sociaux et qui ont un retentissement sur l’image de l’administration et du service public. Quels que soient les arguments avancés, on peut se montrer critique à l’encontre de la non-inscription du devoir de réserve dans le titre Ier du Statut général et, par voie de conséquence, du maintien de la seule régulation par les agents et le juge de cette obligation de plus en plus souvent méconnue — sans qu’ils le sachent nécessairement — par des agents “blogueurs” ou adeptes du dénigrement hiérarchique sur les réseaux sociaux.

Facebook s’invite régulièrement dans le fonctionnement des services publics, ces dernières années, et il est dommage que la loi reste muette sur l’étendue d’une obligation s’imposant aux agents en dehors du service ; la liberté d’expression devant rencontrer des limites rappelées par le Conseil d’État qui juge, depuis plus d’un siècle, que les propos injurieux à l’encontre de supérieurs hiérarchiques peuvent justifier des poursuites disciplinaires. Il a été récemment jugé qu’une gendarme manquait à son devoir de loyauté en évoquant en des termes injurieux son commandant de brigade, lors d’une discussion sur sa page personnelle du réseau social Facebook. Pour le juge, ces faits révèlent une faute de nature à justifier une sanction, quand bien même la diffusion de ses propos a été limitée au seul réseau de connaissances de sa collègue. En outre, il est précisé, de façon réaliste, qu’une discussion sur Facebook ne relève pas de la correspondance privée, car elle est “susceptible d’être lue par toutes les personnes appartenant au réseau de connaissances de sa collègue et ayant accès à la page Facebook de cette dernière”. L’Administration n’a donc pas méconnu l’exigence de loyauté en recueillant cette preuve et en en tirant les conséquences qui s’imposaient. La cour précise, par ailleurs, que le recours à un huissier n’est pas nécessaire pour établir la matérialité des faits. L’Administration a, effectivement, produit des copies d’écran retraçant la conversation à laquelle l’intéressée a participé, l’absence de constat par huissier ne permettant pas de contredire utilement les éléments de preuve ainsi avancés. On peut en déduire qu’à plus forte raison, la consignation par un procès-verbal dressé par un huissier ne desservira pas la cause de l’autorité administrative.

Au-delà du manque de pondération dans l’expression sur les réseaux sociaux, l’existence d’un droit statutaire de réserve spécialement imposé à certains agents facilite la qualification juridique des comportements. Il arrive que des cadres supérieurs poursuivant une mission de puissance publique franchissent la limite sémantique lors de participation à des manifestations. Par exemple, si les temps ont changé au sein de la grande muette, moins rétive à l’exercice d’une certaine liberté d’expression, le rappel des exigences statutaires s’impose parfois avec la force du droit et non celle de l’évidence lorsqu’un militaire abuse d’une liberté d’expression en décalage avec la spécificité de l’état militaire. Celle-ci implique des obligations avec lesquelles l’État ne peut pas transiger car dans la société, le militaire demeure un citoyen spécial. Ce constat s’impose d’autant plus lorsque, comme l’a fait un Général lourdement étoilé, le militaire se prévaut devant les médias, lors d’une manifestation interdite à laquelle il décide de participer, de sa qualité d’officier général et des responsabilités qu’il a exercées dans l’armée. L’épée devient alors transparente, le militaire s’exposant à une riposte juridique inévitable car aucun haut gradé arborant quatre étoiles n’est censé ignorer la célèbre phrase de De Gaulle : “Au fond des victoires d’Alexandre, il y a toujours Aristote”… et ses réflexions sur l’éthique. En revanche, le Conseil d’État a annulé pour excès de pouvoir la révocation du gendarme Matelly au motif que, si ce dernier avait bien manqué à son devoir de réserve en publiant un article critiquant la réforme de l’institution de la Gendarmerie nationale et en exposant publiquement cette critique, il a cependant utilisé “des termes mesurés, sans caractère polémique”, le juge censurant le caractère manifestement disproportionné de la sanction infligée par l’autorité administrative. Cette affaire illustre, s’il en était besoin, la nécessité d’adopter une approche empirique pour qualifier juridiquement les mots utilisés par un fonctionnaire plus critique que les autres et soumis statutairement au devoir de réserve ; preuve, s’il en est, que l’écriture formelle de cette obligation n’empêche pas le juge d’exercer pleinement son office.

*Le Travailleur obligé, regards croisés sur les obligations de l’agent public et du salarié, Collectif sous la direction d’Alexis Zarca, Dalloz, 216 pages, 44 euros
 
 
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