Observatoire Géostratégique

numéro 248 / 16 septembre 2019

ORIENT-ATIONS 231

ALGERIE : Y-A-T-IL UN PILOTE DANS LE HIRAK ? Philippe Tourel. Depuis la démission d’Abdelaziz Bouteflika de son poste de Président la république, suite aux pressions combinées de la rue et de l’armée, la constitution algérienne a été formellement respectée. Une équipe de transition a été laborieusement mise en place. Adbelkader Ben Salah, l’ancien président du Sénat et fidèle parmi les fidèles de l’ancien locataire du Palais d’El Mouradia a été nommé président intérimaire sans réelles prérogatives pour 90 jours en vue d’organiser, comme le prévoit la constitution, de nouvelles élections. Un gouvernement de transition présidé par l’ancien ministre de l’intérieur, le technocrate Noureddine Bedoui a été formé pour conduire cette transition en vue de la préparation de l’élection d’un nouveau président qui a été fixé au 4 juillet 2019.

Ce scénario, prévu par la constitution, a été rejeté par la rue bien qu’adoubé et souhaité par le général Gaïd Salah, le tout puissant chef d’état-major de l’armée. Ce dernier, pour rappel, a été nommé à ce poste par l’ancien président démissionnaire et a été l’un des principaux leviers du régime. Il avait soutenu le quatrième mandat en 2014, malgré l’état de santé détérioré de Bouteflika comme il avait soutenu l’option de cinquième mandat avant de se rétracter et s’imposer comme le fossoyeur du régime de son ancien bienfaiteur. Il a profité de l’insurrection populaire pour se débarrasser de tous les piliers de l’ancien pouvoir notamment certains hommes d’affaires ou les deux anciens patrons des services (les généraux Toufik et Tartag). La justice sous ordre fait désormais du zèle pour traquer, au nom de la lutte anti-corruption tous ceux ou celles qui pourraient gêner. Ces mesures populistes n’ont pas calmé la rue. Certains jusqu’au-boutistes réclament désormais le départ même du général Gaïd Salah qui a jusqu’ici refusé toute sortie de crise anticonstitutionnelle.

Si les meneurs du Hirak (nom donné par les médias aux manifestations de rue) exigent désormais, après avoir obtenu la démission de Bouteflika, l’éviction de « tout le système », ils s’avèrent incapables de se choisir une direction collégiale capable de négocier avec le pouvoir de fait en place ou de proposer une feuille de route crédible. Une posture nihiliste qui ouvre une boîte de pandore dont personne, au jour d’aujourd’hui, n’imagine les conséquences désastreuses pour le pays et pour la région. Pour le chercheur Ahmed Bensaada (voir son enquête dans ce numéro de Proche et Moyen-Orient.ch), le doute n’est plus permis : parmi ces meneurs on compte d’innombrables militants formés dans les officines des organismes américains d’exportation de la démocratie. L’ancien Front islamique du salut (FIS) de sinistre mémoire renait de ses cendres et noyaute désormais ostensiblement les manifestations. C’est le cas aussi de certains mouvements régionalistes qui estiment le moment opportun pour imposer leurs revendications séparatistes au nom de la démocratie et des droits de l’homme. Le glissement de la revendication initiale du refus du cinquième mandat, somme toute légitime et salutaire, vers l’éradication de tout le système mis en place par les libérateurs du pays et les artisans de son indépendance dès 1962, met en rage les vrais patriotes et démocrates algériens qui, tout en rejetant certaines dérives et pratiques inadmissibles et ubuesques des pouvoirs successifs, n’en reconnaissent pas moins les acquis indéniables tant sur le plan intérieur ( politiques sociales, rejet du libéralisme sauvage, développement autonome, attachement au concept d’état-nation, souverainisme) que sur le plan extérieur (non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays, une diplomatie agissante et respectueuse du droit international, aide au règlement pacifique des conflits, soutien aux mouvements de libération partout dans le monde, refus des guerres d’agression, attachement aux principe toujours d’actualité de la conférence de Bandung…).

Contrairement au processus de changement actuellement en cours au Soudan – où les dirigeants et les animateurs de la mobilisation populaire contre le régime islamiste d’Omar Al-Bachir, après avoir obtenu son départ négocient intelligemment avec le pouvoir militaire de facto une transition vers un nouveau régime démocratique sanctionné par des élections libres et transparentes – en Algérie on ne voit pas émerger une direction acceptée par tous les courants du Hirak assez courageuse et réaliste pour négocier une telle sortie de l’impasse. Et pour cause : ce hirak n’est ni homogène et encore moins mature.

Comme l’écrit si bien Abderrahmane Mebtoul (1), « il est utopique de demander à plus de 20 millions d’algériens des représentants traversés par des courants idéologiques contradictoires : comment concilier les ultra gauchistes, les ultra droitistes, les islamistes modérés ou radicaux, les laïques, les libéraux et les sociaux-démocrates etc… devant satisfaire uniquement les socles communs minimums, dont les personnalités rejetées et reconnues immorales appartenant à une justice indépendante de reconnaître ou pas leur culpabilité. Certaines personnes s’autoproclament les sauveurs, alors que par le passé ils ont eu à gérer la société, ayant conduit le pays par le passé au rééchelonnement des années 1992/1995 et récemment 2000/2018 d’autres dans l’impasse actuelle, n’étant nullement mandatés par cet immense élan populaire. »

LA POURSUITE DE L’IMPASSE

Jusqu’ici, le Hirak s’est déroulé pacifiquement. C’est en grande partie grâce au sang-froid des forces de sécurité algériennes et leur comportement citoyen. Mais jusqu’à quand le civisme va prévaloir et la sagesse guider les pas des marcheurs et du pouvoir. Ne serait-ce que pour éviter un scénario à la syrienne ou, ce qui est plus probable, à l’égyptienne.

Il est urgentissime pour tous les Algériens de sortir de cette confrontation absurde et porteuse de menaces géopolitiques graves, d’autant que les conditions actuelles sont favorables à la satisfaction de leurs revendications pour plus de démocratie et moins de bureaucratie.

Le « dégagisme », que les Algériens avaient pourtant observé avec inquiétude dans les pays voisins, à l’occasion des mal nommés printemps arabes, semble maintenant séduire certains d’entre eux. Car il faut bien comprendre qu’à travers cette pulsion suicidaire artificielle pour mettre à terre « tout le système » se cache une entreprise de démolition de l’ADN du pays lui-même : sa politique sociale, sa diplomatie, son armée et finalement sécurité et son rôle dans la région et dans le monde. Une fois affaiblie, déstructurée, l’Algérie, sous couvert de liberté et de libéralisme, abandonnera sa dimension sociale. Retrouvera le chemin du FMI et du surendettement comme dans les années qui avaient conduit à la décennie noire. Son armée sera amenée à se projeter à l’extérieur pour faire la police en Libye, au Mali et ailleurs, comme le lui ont demandé jusqu’ici en vain les pays occidentaux. Et ce n’est pas un hasard si le maréchal Haftar, un ancien agent de la CIA, a profité du repli provisoire de l’Algérie pour imposer son contrôle avec le soutien des pays occidentaux, l’Egypte et les Emirats arabes unis, à l’ensemble de la Libye. Une option que l’Algérie avait jusqu’ici rejetée avec force, appelant plutôt à une solution négociée impliquant toutes les parties libyennes antagonistes.

Avec la poursuite du pourrissement, l’élection présidentielle fixée au 4 juillet n’aura pas lieu. L’Algérie entrera ainsi dans une crise de régime. La vacance sera comblée par l’armée. Est-ce vraiment ce vers quoi aspirent ceux qui brandissement à longueur de marches et de manifestations les « démocrates » algériens.

Notes

« Dix propositions pour une sortie urgente de la crise politique en Algérie. » Par le Professeur des universités et expert international, le Docteur Abderrahmane MEBTOUL. Source :

https://algeriepart.com/2019/05/18/decryptage-dix-propositions-pour-une-sortie-urgente-de-la-crise-politique-en-algerie/
 
 
SAUVER LE SOLDAT SENEMAUD – Richard Labévière. Dans son discours devant la conférence des ambassadeurs – le 27 août 2018 -, le président Macron annonçait la nomination de son… « représentant personnel » sur la Syrie : « Nos lignes sur le conflit syrien sont claires : la lutte contre Dae’ch et les groupes terroristes qui menacent la sécurité de l’Europe, le soutien aux populations civiles et la promotion d’une feuille de route diplomatique inclusive, en lien avec les Nations Unies. J’ai confié à mon Envoyé personnel sur la Syrie, l’Ambassadeur François Sénémaud, la mission de faire avancer ces objectifs en lien avec l’ensemble des ministères concernés. Mais la situation est aujourd’hui alarmante, car le régime menace de créer une nouvelle tragédie humanitaire dans la région d’Idleb et ne montre jusqu’à présent aucune volonté pour négocier la moindre transition politique. Cela implique de renforcer encore la pression sur le régime et ses alliés et j’attends à cet égard beaucoup de la Russie et de la Turquie, compte tenu de leur rôle et des engagements pris. Nous voyons bien ceux qui voudraient, une fois la guerre contre Dae’ch achevée, faciliter ce que d’aucun appelle un retour à la normale. Bachar al-Assad resterait au pouvoir, les réfugiés de Jordanie, du Liban, de Turquie, retourneraient chez eux, et l’Europe et quelques autres reconstruiraient ». Au-delà du fond, totalement à côté de la plaque, sur la forme, les gens du Quai d’Orsay juraient tous les grands dieux qu’avec le camarade Sénémaud, ancien grand chef à plumes à la DGSE, « on allait voir ce qu’on allait voir ! » Depuis, silence radio. Rien ! Pas même une petite conférence de presse, pas le moindre Tweet… au point que les plus folles rumeurs commencent à circuler sur la situation du soldat Sénémaud. Alors qu’une majorité de pays européens rouvrent leur ambassade à Damas, les uns après les autres, la France – elle – reste droite dans ses bottes : pas question de parler à Bachar qui doit partir ! Depuis le début de cette crise (mars 2011), le Quai d’Orsay fonde dans le mur, à vive allure et en klaxonnant… Quel échec pathétique ! Dans tous les cas de figures, ce triste constat ne nous rassure pas sur la situation personnelle de François Sénémaud qui a disparu des écrans radars !
 
 
MONSIEUR TRUMP ET LES PASDARAN – François Nicoullaud/A contre-courants (http://nicoullaud.blogspot.com/). Il y a d’abord eu, le 8 avril, une déclaration du Président Trump annonçant son intention de placer les Gardiens de la Révolution islamique, ou Pasdaran, sur la liste des organisations terroristes dressée par son Département d’État ; puis le 15 avril, l’inscription effective de l’organisation sur cette liste, y compris sa filiale, le mouvement de jeunesse dit des Bassidji ou « mobilisés ». Voilà donc les Pasdaran en bonne compagnie, aux côtés du Hezbollah libanais, du Hamas et du Jihad islamique palestiniens, mais aussi avec leurs pires ennemis : Da’esh, el Qaida. Au moins ne croiseront-ils pas dans cet enfer leurs vieux adversaires, les Moudjaheddine du Peuple iraniens : inscrits sur cette liste en 1997, mais rayés en 2012, grâce à l’intense lobbying d’amis américains tels que John Bolton ou Rudy Giuliani, gravitant aujourd’hui autour de Donald Trump.

Donald Trump et son secrétaire d’État, Mike Pompeo, ont tous deux souligné que les États-Unis qualifiaient pour la première fois d’organisation terroriste une institution d’État étranger, et rappelé que le régime iranien, par son usage systématique de la terreur, se différenciait fondamentalement de tout autre type de gouvernement. La décision de l’Administration visait à accroître encore la pression sur Téhéran pour le contraindre à mettre fin à ses agissements de hors-la-loi.

DE MINCES EFFETS

En réalité, la mesure est, pour l’essentiel, symbolique. L’Organisation des Gardiens de la révolution et toutes ses succursales sont déjà sous sanctions américaines depuis huit à douze ans pour leurs entreprises terroristes, leur rôle en matière de prolifération nucléaire et balistique et leurs violations des droits de l’Homme. Elles sont d’ailleurs aussi sous sanctions européennes. Quant à l’État iranien lui-même, il est officiellement qualifié depuis janvier 1984 par le Département d’État de « soutien du terrorisme ».

La nouvelle mesure produit au plus deux effets. D’abord, tout membre de l’Organisation, voire ancien membre, et toute personne lui ayant apporté son soutien peut se voir interdire pour ce seul motif l’accès au sol américain, ou en être expulsé. Ce qui fait des millions de personnes, si l’on met dans le lot les fameux Bassidjis, sans oublier les étrangers. Mais, à vrai dire, depuis le « Muslim Ban » de Trump en février 2017, ce sont pratiquement tous les Iraniens qui sont interdits de territoire américain. Ensuite, l’échelle des peines pouvant frapper une personne physique ou morale apportant son soutien aux Pasdaran se trouve aggravée par la qualification d’action criminelle. Mais les peines antérieures, déjà fort lourdes, étaient pleinement efficaces, comme l’a démontré l’assèchement des échanges de tous genres avec l’Iran après le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire de Vienne et le retour des sanctions américaines.

LE DIABLE DANS LES DETAILS

Côté américain, le projet a suscité l’opposition des bureaux du Département d’État et du Pentagone, conscients des risques de dérapage incontrôlé que pourrait générer un contact plus ou moins rugueux entre éléments armés, notamment dans les eaux ou l’espace aérien du Golfe persique. Trump est passé outre. Mais on peut faire confiance aux plus hauts gradés américains pour réduire les risques à près de zéro : depuis 2003 et le fiasco irakien, ils manifestent une aversion constante à toute idée de conflit avec l’Iran. Quant au Département d’État, il en est à préparer une série de directives pour que des officiels étrangers, des membres d’organisations non-gouvernementales ou même des hommes d’affaires ne se trouvent pas empêchés de pénétrer aux États-Unis pour avoir, entre autres exemples, serré la main d’un Pasdar.

Pour éviter toute escalade, on peut aussi faire confiance aux Pasdaran, fort conscients, malgré quelques rodomontades, de leur infériorité de moyens face à l’Amérique. Tout en développant des tactiques de combat du faible au fort, ils n’éprouvent aucune urgence à les mettre en œuvre. Ils démontrent d’ailleurs en Syrie leur capacité de « patience stratégique », selon l’expression de Barack Obama, en encaissant sans riposter les coups très durs que leur porte régulièrement l’aviation israélienne. Là, le seul but qui vaille est de parvenir à doter le Hezbollah libanais d’un arsenal de missiles de précision suffisamment nombreux, puissants et fiables pour tenir le territoire israélien sous leur menace. Alors, la donne au Moyen-Orient se trouverait radicalement changée. Mais y parviendront-ils ?

TROIS RESULTATS COLLATERAUX

La décision de Donald Trump a quand même produit à l’heure qu’il est trois résultats significatifs. Le premier a été de donner un coup de pouce à Benyamin Netanyahu en pleine campagne électorale. Dès l’annonce à Washington de la mesure, ce dernier a publiquement remercié le Président américain d’avoir ainsi répondu à une demande de sa part : façon de passer à l’électorat israélien le message qu’il avait le Président des États-Unis à sa main. À voir l’issue très serrée du scrutin, le geste de Trump a peut-être été décisif.

Le second résultat a été de déclencher en Iran un réflexe de solidarité nationale autour des Pasdaran. Oubliées les mises en cause de leurs façons d’agir, tant en Iran qu’à l’étranger. Les voilà transformés en cause sacrée. Le Président Rouhani, qui pourtant ne les aime guère, a déclaré que la décision de Trump était une « insulte à toutes les forces armées et plus largement au grand peuple iranien ». Les députés unanimes, conservateurs et réformateurs confondus, ont élaboré en urgence un projet de loi faisant miroir à la mesure de Washington en qualifiant de terroristes toutes les forces américaines stationnées au Moyen-Orient. Voilà donc les Pasdaran renforcés, légitimés comme jamais.

Le troisième résultat touche aux relations entre l’Europe et l’Iran. La désignation des Pasdaran comme organisation terroriste rend encore plus incertaine la mise du système bancaire et financier iranien aux normes du Groupe d’action financière (GAFI), organisation multi-gouvernementale qui traque à travers le monde le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Déjà beaucoup, au cœur du régime, mettent des bâtons dans les roues du gouvernement du Président Rouhani qui déploie son énergie à cette mise en conformité. La position des opposants se trouve désormais encore renforcée. Mais sans cette adhésion de l’Iran aux normes du GAFI, le dispositif de compensation dit INSTEX, en cours de montage, destiné à faciliter les échanges commerciaux entre l’Iran et l’Europe sans passer par le dollar, aura beaucoup de mal à fonctionner. Le piège est en train de se refermer sur la seule ouverture qu’avait imaginée l’Union européenne pour alléger, même à petite échelle, l’effet des sanctions américaines.

Comme l’écrivait naguère le grand humoriste iranien Ebrahim Nabavi, hélas depuis emprisonné puis exilé : « Heureusement que les Iraniens et les Américains ne sont pas les seuls habitants de la planète et que d’autres peuples existent, sinon il ne resterait rien de notre monde. »
 
 
LES MALHEURS DE NATHALIE (3) : MACRON REMPLUME LOISEAU DÉPLUMÉ – Ali Baba. Assaillies par de multiples polémiques – la plupart qu’elles a inconsciemment initiées -, Nathalie Loiseau est éclipsée de la campagne pour les élections européennes du 26 mai 20191 par des soutiens de poids : juppéistes (l’ancien monde vient au secours du nouveau), ministres du gouvernement Philippe, premier Ministre et désormais Président de la République. Tous venus ont un seul objectif : sauver le soldat Ducoulombier. La courtaude est désormais considérée comme un peu courte pour affronter les enjeux politiciens et stratégiques d’une campagne qui la dépassent. Campagne qui se transforme désormais en double référendum : pour ou contre une Union européenne jugée, à tort ou à raison, inefficace par les citoyens ; pour ou contre Emmanuel Macron jugé responsable de la fracture du pays, mais très accessoirement contre Loiseau de mauvais augure. Nathalie Loiseau, qui a raté son envol européen, ne fait plus le poids au sens politique, il va sans dire. Loiseau joue la politique du gadget. Loiseau rapporte n’importe quoi. L’apôtre creuse sa propre tombe. Loiseau, qui se cache pour mourir, appelle au secours.

LOISEAU JOUE LA POLITIQUE DU GADGET

Aujourd’hui, l’Union se trouve en porte-à-faux face aux grandes mutations du XXIe siècle. Elle dispose de moins d’une décennie pour se refonder, ou pour disparaître2. L’Europe manque d’architectes disposant d’un cap, d’une vision. Ce qui n’est pas le cas de Nathalie Loiseau qui à d’autres chats à fouetter, des préoccupations plus terre à terre. Tout est permis pour relancer une opération qui n’a jamais démarré tant la tête de liste est fragilisée par plusieurs polémiques comme si le titre de son programme (« L’Europe, reprendre le contrôle de notre destin ») s’appliquait à sa campagne ! Pêle-mêle, Nathalie Loiseau mise sur l’écologie pour se relancer3 ; elle ressort le protectionnisme hier si décrié comme les autres partis4 ; elle essaie de ratisser à droite et à gauche pour grapiller quelques malheureuses voix5 ; elle invente des jeux vidéos stupides ; elle en appelle au président du Conseil européen, Donald Tusk pour crier haro sur le défaitisme6. Mais rien n’y fait ! Pour faire taire les critiques, notre blanche Colombe de la discorde embouche le clairon de l’indignation, du Progrès bafoué, de l’Humanité blessée, du sexisme malsain. Elle brille plus dans l’administration des choses que dans la connaissance profonde des êtres7. Elle pratique la politique de la diversion pour masquer son bilan déplorable de ministre des Affaires européennes qui n’a rien pu changer aux dérives de l’Union8, pour masquer les insuffisances climatiques de Bruxelles à propos de la mise en œuvre des engagements de la COP219.

LOISEAU RACONTE N’IMPORTE QUOI

Le moins que l’on puisse dire est que le pouvoir macronien sature l’espace médiatique avec sa candidate aux élections européennes. Il ne se passe pas une journée – au mépris de la règle de l’égalité entre les candidates – sans que Nathalie Loiseau ne fasse une apparition remarquée, mais pas remarquable, sur les chaînes de radio, de télévision, dans les colonnes de la presse écrite.

Elle a droit à une pleine page d’entretien dans le très sérieux quotidien Le Monde à moins de deux semaines du scrutin10. C’est du Loiseau pur jus ; creux sur la substance, agressif dans la forme… indigne de la crème de la haute fonction publique française qu’elle prétend incarner. Comment résumer ce nouveau morceau de bravoure de Demoiselle Ducoulombier dépourvue de tout charisme ? Autour de quelques grandes têtes de chapitre tant le contenu est indigent. Victimisation : Nathalie Loiseau confesse des « maladresses », son passé de syndicaliste à Sciences Po. Déresponsabilisation. Nathalie Loiseau peine à assumer ses responsabilités en trouvant des excuses : violence de la campagne, attaques répétées contre sa personne (l’argument des féministes du Loiseau bashing), polémiques exploiter par ceux qui ne veulent pas parler du fond (elle en connait un rayon sur le sujet). Courtisanerie : Nathalie Loiseau saisit l’occasion pour passer, de manière indécente, la brosse à reluire à son mentor, Pinocchio. La bonne vieille théorie de la servitude volontaire. Présentisme : Nathalie Loiseau, n’ayant pas le début du commencement d’une idée sur son projet européen, se livre à de stupides développement sur l’Europe sociale (sait-elle ce que signifie le mot social, elle qui est fille de banquier, née à Neuilly et épouse de banquier), sur l’Europe du climat (elle nous sert quelques idées baroques de création d’une banque européenne du climat qui relève aujourd’hui du fantasme) et sur Schengen (sa pensée a évolué au cours des mois sur ce sujet auquel elle n’a rien compris11). Anathème et caricature de la chancelière allemande (qu’elle classe dans « L’Europe des résignés » qu’elle oppose à « L’Europe des convaincus, des engagés » dont elle fait partie), du retour aux années 1930, du gouvernement polonais, du Rassemblement national (« Le groupe d’extrême droite qu’ils veulent constituer, c’est le groupe Poutine au Parlement européen »). Elle conclut son opus magnum par une formule creuse dont elle a le secret : « Faire gagner la liste Renaissance, c’est vouloir que la France pèse plus en Europe ». Un grand bravo à notre experte es-charabia12.

Et, nous apprenons que Nathalie Loiseau aurait, une fois de plus, menti. Elle aurait figuré sur une liste concurrente de Simone Weil lors des élections de 1989 sous son nom de jeune fille, Ducoulombier. Aujourd’hui, elle va lui rendre hommage au Panthéon accompagnée se son fils Jean. Décidément, notre blanche Colombe a la mémoire courte.

Le moins que l’on puisse dire est que le résultat est catastrophique et qu’il contribue encore plus à son discrédit déjà important en raison de ses bourdes à répétition.

LOISEAU CREUSE SA PROPRE TOMBE

Oubliés la participation estudiantine à une liste d’extrême-droite, les propos polémiques (homophobie, romanichels, ENA…), les accusations de mauvaise campagne européenne qui nécessiterait l’intervention du gouvernement et du Premier ministre, tout ce qui chargeait la barque de Nathalie Loiseau, tête d’affiche du casting En marche-MoDem et alliés. Peut-être aussi parce que l’ex-ministre n’est plus la star de la campagne macroniste… Mais, elle excelle dans le genre gaffes et bourdes à répétition sans qu’elle ne prenne la dimension de ses erreurs grossières. Elle s’essaie même à l’humour qui ne fait rire qu’elle. Après une apparition télévisée en direct sous la pluie et le vent en Bretagne, Nathalie Loiseau lance : « vous comprenez maintenant pourquoi c’est mieux d’être chauve quand on fait de la politique »13. Son mentor, Alain Juppé appréciera la délicatesse du procédé et la lourdeur de la blague qui décoiffe. Bien qu’elle soit née à Neuilly-sur-Seine, notre diva ressemble de plus en plus à Tartarin de Tarascon qui disait : « L’homme du midi ne ment pas, il se trompe. Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire ». Sa présentation du projet européen n’est pas crédible avec toute la meilleure volonté du monde tant il manque de colonne vertébrale crédible14. Voici ce qu’elle déclare : « Moi je ne suis pas rentrée en politique pour promettre à mes concitoyens de les ramener dans une France en noir et blanc ». Si le sujet n’était pas sérieux, il prêterait à sourire tant il ne dit rien des insuffisances de l’Union européenne15. Pourquoi cette grande experte des questions européennes – c’est du moins ce que l’on essaie de nous faire gober -, ne n’est-elle pas livrée à un double exercice pédagogique sur l’Europe : un bilan de deux ans de son action à la tête du ministère en charge des affaires européennes et une pédagogie simple sur son projet16. Mais, point de cela tant le sujet est dangereux ? Faire diversion pour ne pas parler des sujets qui fâchent, une tactique politicienne bien rôdée. « Marine Le Pen et ses amis seront les représentants de Poutine au Parlement européen ». Telle est la seule boussole de Nathalie Loiseau ! Pas très brillant pour une personne censée défendre un projet au moment où « L’Europe des comptables ne fait pas rêver »17.

Après Alexandre Benalla, Nathalie Loiseau, c’est le sparadrap du capitaine Macron. D’où l’idée, à deux semaines du scrutin, de lui lancer quelques salutaires bouées de sauvetage. Que ne ferait-on pas pour lui abréger son chemin de croix !

LOISEAU APPELLE AU SECOURS

Samedi 11 mai 2019 à Strasbourg, la présence de l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, soutien de poids, d’une kyrielle d’alliés européens et du chef du gouvernement Edouard Philippe éclipse la tête de liste. Loiseau, l’oubliée de la campagne ?18 Manifestement, le Premier ministre, Édouard Philippe est chargé de materner la mère de famille Loiseau qui a raté son envol, de sauver les meubles alors que les sondages d’opinion ne sont pas au beau fixe pour la tête de liste de l’Europe en marche arrière. Après l’avoir accompagné à Caen, il signe une tribune de deux pleines pages dans le Figaro du 13 mai 2019. Il la juge « compétente, précise, patiente et tenace »19. Mais ne va pas plus loin dans l’encensement de Madame Sans-Gêne tant le cas semble désespéré ! Certains silences sont éloquents. C’est ce que l’on appelle botter en touche au rugby.

Après avoir écarté d’un revers de main l’aide de Jupiter, Nathalie Loiseau la versatile l’appelle de ses vœux, des sondages en berne en étant vraisemblablement la cause20. Désormais, le président de la République se jette à corps perdu dans la campagne électorale pour sauver ce qui peut encore l’être alors que le débat se résume en un duel LRM contre RN21. Mais que faire lorsque la tête de liste que l’on a soi-même désignée tête de liste intuitu personae, plombe la campagne par ses maladresses à répétition ? Mais que faire lorsque le risque est grand que le scrutin se transforme en référendum anti-Macron deux ans après l’entrée de Jupiter à l’Élysée ? Emmanuel Macron est contraint de jeter toutes ses forces dans la dernière ligne droite de la campagne22. De manière peu élégante, il exfiltre sans ménagement des affiches de campagne Loiseau de mauvais augure, remplacée au pied levé par sa photographie jupitérienne. Nathalie Loiseau a été jetée dans l’arène au beau milieu des gougnafiers, des grands baratineurs, aux requins des basses eaux prêts à dévorer cette proie si vulnérable. Un oisillon chez les rapaces. Une Sainte Blandine égarée dans la fosse au lion ! Le pompier de service a pris la pose… Un seul sauveur lui23. « Sur l’affiche et la profession de foi des candidats LREM pour les élections européennes, on lit un grand ‘Avec Emmanuel Macron », mais nulle trace de la tête de liste. À peine envolée, Nathalie Loiseau a déjà été rapatriée dans son nid présidentiel, à la place que le maître des lieux lui a réservée, dans un petit coin au fond, près de la sortie »24. Voilà ce qui arrive lorsque l’on se couche devant son maître à penser, son mentor en politique !

Nicolas Canteloup et ses tous ses collègues humoristes s’en donnent à cœur joie. Ils croquent à merveille et au quotidien les travers de notre tête de liste de choc. Ils y trouvent une certaine délectation tant le sujet est inépuisable. Comme toujours, les humoristes sont toujours au plus près de l’âme humaine et de ses tourments. Le résultat est dévastateur pour la tête de liste comme semblent le montrer les sondages d’opinion, y compris après son débat du 15 mai 2019 avec Jordan Bardella, le loup et Loiseau25.

VENT MAUVAIS

« Quand on monte sur un bateau, on n’élit pas le capitaine, on choisit celui qui sait naviguer », aime à confier Nathalie Loiseau. Le problème est triple : le bateau sur lequel elle veut nous conduire ressemble au radeau de la méduse, le capitaine semble ignorer l’utilisation des instruments de navigation et les vents sont particulièrement mauvais depuis ses bourdes à répétition. C’est que son ramage ressemble à son plumage, sa suffisance n’ayant d’égale que son insuffisance. L’échec de Nathalie Loiseau, c’est d’abord l’échec de la fatuité d’une femme qui n’avait pas mesuré ses propres limites. L’échec de Nathalie Loiseau, c’est ensuite et surtout l’échec d’Emmanuel Macron, le président ventriloque26. Celui qui a fait le mauvais choix alors que les faiblesses et les foucades de sa pouliche étaient connues de tous à condition de ne pas se fermer les yeux et se boucher les oreilles27. Rien n’y fait, Emmanuel Macron ne parvient pas à remplumer Loiseau déplumé.

Nos lecteurs retrouveront, la semaine prochaine, la suite de notre feuilleton à rebondissements, les malheurs de Nathalie avec son épisode numéro quatre. Nous formons le vœu qu’ils y trouvent matière à sourire, voire à rire…

1 Jean-Baptiste Chastand/Cécile Ducourtieux, Très cher Parlement européen, Le Monde, 17 mai 2019, pp. 2-3.
2 Nicolas Baverez, « Plaidoyer pour une Europe déliquescente », Le Figaro, 13 mai 2019, p. 21.
3 Alexandre Lemarié, Européennes : LRM mise sur l’écologie pour se relancer, Le Monde, 10 mai 2019, p. 9.
4 Alexandre Mestre/Sarah Belouezzane, Alexandre Lemarié/Lucie Soullier/Sylvia Zappi, Européennes : chacun cherche son protectionnisme, Le Monde, 11 mai 2019, p. 8.
5 Alexandre Lemarié, La République en marche engagée sur trois fronts, Le Monde, 12-13 mai 2019, p. 12.
6 Jaroslaw Kurski/Adam Michnik/Bartosz T. Wielinski (propos recueillis par), Donald Tusk : « Ne succombons pas au défaitisme », Le Monde, 11 mai 2019, p. 4.
7 La lettre de M. de Rastignac, Vent mauvais, Valeurs actuelles, 9 mai 2019, p. 89.
8 Renaud Girard, Des élections qui ne sont plus européennes, Le Figaro, 14 mai 2019, p. 17.
9 Audrey Garric/Sophie Landrin, La fin du leadership européen sur le climat, Le Monde, 14 mai 2019, p. 3
10 Olivier Faye/Alexandre Lemarié/Philippe Ricard (propos recueillis par), « Je ne veux pas d’un retour aux années 1930 ! », Le Monde, 16 mai 2019, p. 8.
11 La rédaction de Mediapart, Pascal Canfin : « Nous voulons être au centre du jeu européen », www.mediapart.fr , 15 mai 2019,
12 Georges L. Zelter, Petit à petit Loiseau fait son nid, Agoravox, 15 mai 2019.
13 Loiseau flingue Juppé, Marianne, 10-16 mai 2019, p. 38.
14 Marion Mourgue, Bellamy et Loiseau s’affrontent sur deux visions de l’Europe, Le Figaro, 14 mai 2019, pp. 4-5.
15 Laure Mandeville, Plongée dans la bulle bruxelloise, au cœur d’une Europe qui doute, Le Figaro, 14 mai 2019, pp. 8-9.
16 Françoise Fressoz, Européennes : une pathologie française, Le Monde, 15 mai 2019, p. 30.
17 Jacques Vuillemin, L’Europe des comptables ne fait pas rêver, Marianne, 17-23 mai 2019, p. 58.
18 Sarah Paillou, Européennes : Nathalie Loiseau, plus diplomate que candidate, Le Journal du Dimanche, 12 mai 2019, p. 11.
19 François-Xavier Bourmaud/Marc Landré/Vincent Trémolet de Villers/Marcelo WesfreId/Albert Zennou (propos recueillis par), « Pour une France forte dans une Europe solide. On avance même s’il nous reste tant à faire », Le Figaro, 13 mai 2019, pp. 1-2-3.
20 Pierre Lepelletier, Loiseau et Peltier, deux visions de l’Europe, Le Figaro, 13 mai 2019, p. 4.
21 Charles Sapin, Macron et Le Pen imposent leur duel, Le Figaro, 11-12 mai 2019, p. 4.
22 Arthur Berdah/Mathilde Siraud, Macron jette toutes ses forces dans le sprint final de la campagne, Le Figaro, 16 mai 2019, p. 2.
23 Serge Raffy, L’inélégante mise à l’écart de l’apôtre Loiseau, www.nouvelobs.com , 16 mai 2019.
24 Loiseau dans son nid, Marianne, 17-23 mai 2019, p. 46.
25 C.S./M.S, Bardella-Loiseau, un duel de fond entre deux visions irréconciliables, Le Figaro, 16 mai 2019.
26 Christian Salmon, Portrait du président en ventriloque, www.mediapart.fr , 11 mai 2019.
27 Stéphane Dupont, Tous contre Macron, Les Échos, 14 mai 2019, p. 2.
 
 
PINOCCHIO VA À CANOSSA SUR MOSKOVA – Jean Daspry. L’analyse des relations internationales, de la politique étrangère, de la diplomatie nécessite de bonnes connaissances de ces différentes disciplines, beaucoup de bon sens et une curiosité bien placée. Et cela d’autant plus que l’on évolue dans un monde aussi complexe qu’imprévisible qu’est celui de ce début du XXIe siècle. Muni de ce viatique, l’on se sent mieux armé pour tenter de décrypter les méandres capricieux de l’actualité quotidienne. Les mots parlent, les sous-entendus éclairent le propos. La discipline du lire entre les lignes permet de compléter le décryptage des formules creuses, des litotes journalistiques. Comme dirait l’autre, cela permet de voir les choses sous un autre jour plus intéressant, plus instructif, plus éclairant que la glose insipide de nos folliculaires incultes et ignares. Cela change de la vacuité des fameux éléments de langage (EDL) et des « punchlines ». Nous en avons aujourd’hui un exemple intéressant avec une information concernant les relations franco-russes. Après l’exposé de l’information brute, vient le temps béni du décryptage de l’information. Le plus intéressant pour nos lecteurs fidèles avides de clés de compréhension de notre monde.

L’EXPOSÉ DE L’INFORMATION BRUTE

Qu’apprend-on du site généralement bien informé qui a pour nom IntelligneOnline.fr ?

Début de citation 

« Selon les informations recueillies par le site IntelligenceOnline.fr, Jean-Pierre Chevènement, envoyé spécial de la France pour la Russie, a été reçu le 18 avril 2019 par Vladimir Poutine, dans la foulée de l’entretien de deux heures accordé par le président russe à la délégation des patrons français. D’après les sources de ce site, l’ancien ministre de la Défense était porteur d’une lettre d’Emmanuel Macron proposant une relance des relations franco-russes et invitant le maître du Kremlin à se rendre en France pour des entretiens avec le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Le créneau du 6 juin, un temps étudié, n’est pas envisageable en raison de la concomitance du Forum économique de Saint-Pétersbourg. Mais le Quai d’Orsay entend bien organiser un tel sommet dans la foulée de l’investiture du Zelensky »28.

Fin de citation

Pour celui qui sait lire entre les lignes, cette brève nous en dit beaucoup sur l’état de la relation bilatérale franco-russe sous le règne plein de magnificence et de munificence d’Emmanuel Macron/Pinocchio premier que ce que nous servent les commentateurs de l’actualité.

LE DÉCRYPTAGE DE L’INFORMATION

La première réflexion, qui vient à l’esprit en apprenant que le chef de l’État veut « relancer » la relation bilatérale, est que cette dernière est au mieux inexistante aujourd’hui, au pire dégradée. Par la faute de qui ? Telle est la question subsidiaire. Avec le mauvais esprit qui nous caractérise, nous serions tentés de penser que le président de la République française porte une bonne part de la responsabilité de cet état de chose. Emmanuel Macron estime qu’in faisant fi des codes et usages diplomatiques, il fera passer le monde de son ancienne version (celle du XXe siècle) à celle du nouveau (celle du XXIe siècle). Recevant Vladimir Poutine à Versailles, il s’est cru intelligent en l’admonestant en public sur la question des « fake news ». Sujet qui revient de manière récurrente, pavlovienne dans ses critiques adressées au maître du Kremlin ! Pour ne pas être en reste, il passe son temps à humilier le peuple russe – il ne permettrait pas de telles privautés avec le peuple américain – sur toutes les questions internationales sur lesquelles il n’a aucune prise. Au passage, on peut s’interroger sur l’utilité de notre ex-ambassadeur à Moscou, Jean-Maurice Ripert et de l’actuelle, la forte Sylvie Bermann. Le premier, propulsé en Russie alors qu’il ne parle pas un traitre mot de russe mais qu’il est de la promotion Voltaire de l’ENA (pas très honnête avec les deniers publics)29, a été incapable de travailler au resserrement des relations entre les deux pays. Ce qui serait normalement son rôle ! Il a été récompensé par une élévation à la dignité d’ambassadeur de France et nommé ambassadeur en Chine. Il ne parle pas un traitre mot de mandarin. La seconde n’a pas plus compris la Russie (dont elle parle la langue) que la Chine (dont elle parle la langue). Il suffit de se reporter à sa prose mièvre qui démontre amplement qu’elle n’a rien compris à la Chine30. Et dire que ces deux ambassadeurs passent pour la fine fleur de la diplomatie française à l’aune des critères macroniens. Ceci explique peut-être cela !

La deuxième réflexion est que, telle que la situation nous est présentée, la France apparait dans la position de la demanderesse, de la quémandeuse. Nous sommes dans un exercice de billard à trois bandes. Faute d’être en bons termes avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron envoie un petit télégraphiste, respectable au demeurant (Jean-Pierre Chevènement) pour solliciter de sa haute bienveillance qu’il veuille bien participer à un sommet avec son voisin ukrainien. Sauf que le président russe n’a nul besoin que Jupiter joue les entremetteurs et qu’il peut rencontrer à sa guise Volodymyr Zelensky. Rappelons pour la bonne bouche qu’Emmanuel Macron n’avait pas trouvé mieux, à quelques jours du deuxième tour de la présidentielle ukrainienne, de rencontrer le corrompu Petro Porochenko (ex-président chouchou des Américains et des Européens) à qui le peuple a dit « dégage » !31 Encore un exemple parmi d’autres du manque de clairvoyance de Jupiter et de sa horde de conseillers fort peu diplomatiques. Le sinistre Philippe Etienne va être récompensé de sa série de bourdes en étant nommé ambassadeur à Washington. Cela ne s’invente pas ! La réalité dépasse la fiction en Macronie triomphante. Il aura fallu deux ans à Emmanuel Macron pour découvrir que la Russie devait être considérée comme un acteur important sur la scène internationale et que l’on ne pouvait l’humilier impunément (ce qu’Angela Merkel, qui parle parfaitement le russe, a parfaitement compris, Ostpolitik oblige !). Vladimir Lavrov et Serguei Lavrov ont la mémoire longue et la rancœur tenace. Ils n’ont aucun intérêt à faire le moindre cadeau à un président français embourbé dans la crise sans fin des « gilets jaunes » après le feuilleton d’été Benalla qui s’est transformé en affaire d’État Macron. Dans la diplomatie comme dans les relations humaines, on ne respecte que les États et les personnes respectables. Ce qu’ignorent les crânes d’œuf de Bercy du style Macron et Kohler… qui n’ont rien compris aux fondamentaux de la diplomatie que l’on ne peut fouler aux pieds. La jeunesse n’est pas un argument d’autorité dans les relations internationales.

La troisième réflexion est que la France jupitérienne pèse de moins en moins sur l’échiquier international si on la compare, par exemple, à l’Allemagne d’Angela Merkel. Emmanuel Macron accumule au fil des mois les déconvenues, pour ne pas dire les déculottées magistrales sur tous les fronts. Avec Donald Trump, il avait caressé le projet fou de le raisonner sur le climat et sur l’Iran. Il en a été pour ses frais. Avec l’Allemagne, c’est Berlin qui mène la danse et s’oppose ostensiblement à Paris sur le « Brexit ». Le fameux « couple franco-allemand » n’existe plus. Avec l’Union européenne sur laquelle il ne dispose de peu de leviers, ses discours de La Sorbonne, du Parthénon et sa lettre aux citoyens européens (« Pour une renaissance de l’Europe ») ont fait pschitt. La France a rompu les ponts avec le groupe de Visegrad alors qu’elle aurait dû dialoguer avec lui. En Afrique, Emmanuel Macron ne parvient pas à s’extirper du bourbier sahélien, l’opération Barkhane ayant montré ses limites en dépit du G5 Sahel et des déclarations lénifiantes de Jean-Yves le Drian. En Libye, notre duplicité apparait désormais au grand jour, nous discréditant pour jouer les médiateurs32. Fiers de nos succès militaires en Irak et en Syrie contre l’EIIL, nous avions cru que la guerre était finie. Or, il n’en est rien, ce groupe retrouve vigueur à la faveur du chaos et de la corruption qui gangrènent certains États faillis33. En effet, cette organisation se redéploie après la perte de son territoire. Après avoir gagné une bataille, nous sommes en train de perdre la guerre. Sur le dossier iranien, la France, comme l’Europe, s’est couchée devant l’Amérique en avalisant le train de sanctions imposé au régime des mollahs alors que ce dernier a rempli ses obligations contractuelles comme le constate l’AIEA. Nous laissons faire les néo-cons à Washington qui sont capables d’embraser toute la région pour assouvir leur soif de changement de régime à Téhéran. En Syrie, les rodomontades d’Alain Juppé, puis de Laurent Fabius poursuivies par celles de Jupiter nous ont définitivement écartées de la scène damascène. Moscou, Téhéran et Ankara mènent le branle et n’ont que faire des pitreries françaises. La diplomatie, comme la politique, se fonde sur des réalités et non sur des chimères. Nous paierons longtemps encore notre ignorance de cette règle de bon sens. Les faits sont têtus et Emmanuel Macron commence tout juste à s’en apercevoir s’agissant de nos relations avec la Russie. Notre alignement inconditionnel sur les positions des États-Unis nous conduit au rôle d’idiot utile de Washington et à celui pestiféré à Moscou sans parler de Pékin où nous faisons sourire.

La diplomatie du verbe et de la flamboyance a atteint ses limites moins de deux ans après l’entrée à l’Élysée du plus jeune président de la Cinquième République. La diplomatie française compte de moins en moins sur la scène internationale tant elle n’a plus les moyens de ses ambitions. Emmanuel Macron aurait découvert que le rôle du président de la République était de donner un cap, une vision à sa politique étrangère devant être mise en œuvre au quotidien par ses diplomates. La confusion des deux concepts l’a conduit dans le mur. Trop tard pour redresser la barre au moment où il a dû personnellement s’impliquer dans la campagne désastreuse de Nathalie Loiseau en vue des élections européennes. La diplomatie française ne s’improvise pas au rythme du buzz médiatique. Elle se pense et se met en œuvre sur le long terme et dans sa globalité à l’échelle des grands enjeux du monde de demain. Ce que font les Américains avec la visite de Mike Pompeo à Moscou au cours de laquelle il s’entretient directement avec Poutine des sujets brûlants du moment (15 mai 2019). Sur le dossier russe, pour ce qui le concerne, Pinocchio est contraint d’aller piteusement à Canossa sur Moskova.

28 France/Russie. Emmanuel Macron cherche toujours la détente avec Vladimir Poutine, www.intelligenceonline.fr , n° 829, 8 mai 2019, p. 3/8.
29 Franck Renaud, Quai d’Orsay : primes généreuses pour un diplomate ami de Hollande, www.lepoint.fr , 3 février 2014.
30 Sylvie Bermann, La Chine en eaux profondes, Stock, 2017.
31 Guillaume Berlat, Ukraine ou la comédie du pouvoir : Porochenko dégage !, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 avril 2019.
32 Frédéric Bobin, Libye. Retour à la case départ, Le Monde, 12-13 mai 2019, pp. 16-17.
33 Hassan Hassan, « La corruption et le chaos constituent l’environnement idéal pour l’EI », le Monde, Géopolitique, 12-13 mai 2019, p. 19.
 
 
BREXIT : LA DERNIÈRE AVANIE – Jean Daspry. Comme le disait Coluche à propos des journalistes critiquant les humoristes : ils disent qu’on ne raconte que des conneries, maintenant on va raconter les leurs. Cette remarque frappée au coin du bon sens s’applique à merveille à nos hommes politiques – n’oublions pas les femmes politiques, parité oblige – et aux bobards qu’ils nous servent à longueur de temps. En ces temps de campagne électorale pour le scrutin du 26 mai 2019, l’Europe constitue leur terrain de chasse favori. Dans ce domaine, la question du « Brexit » révèle, depuis 2016, l’étendue du bourrage de crâne auquel ils (elles) se livrent sans vergogne auprès des citoyens qu’ils traitent comme des demeurés. Il y a peu encore, nous établissions un catalogue des multiples incongruités qu’ils ou elles nous servent depuis la décision souveraine du peuple britannique de larguer les amarres avec le continent34. En un mot comme en cent, grâce au tandem de choc Barnier/Loiseau, les rosbeefs allaient passer à la casserole et se souviendraient pendant longtemps de quel bois les Européens bon chic, bon genre se chauffent. En deux ans, la négociation sur les modalités du divorce serait pliée, Londres étant contraint de boire le calice jusqu’à la lie, pour son crime impardonnable de lèse-Europe. L’addition serait d’autant plus salée que, face à une Union européenne unie, solide comme un roc breton, le Royaume était particulièrement désuni et son premier ministre affaibli, quasiment K.O. par jet de l’éponge. Cette thèse ne souffrait pas la moindre critique, le moindre questionnement, y compris le plus académique. On ne remet pas en cause les écritures saintes sous peine d’excommunication pure et simple. De concert, le crétin des Alpes et Loiseau de mauvais augure nous serinaient leur musique wagnérienne, leur chevauchée des Walkyries. Mais, au fil des mois, le bébé (royal baby) se présentait mal. Au lieu d’un accouchement classique, certains mauvais esprits (quelques gynécologues-obstétriciens persifleurs) commençaient à envisager un accouchement au forceps, voire une césarienne. Le médecin généraliste de la Commission européenne n’avait pas envisagé une seule seconde que son diagnostic puisse être erronée. Ni lui, ni sa mauvaise troupe de Diafoirus n’avait envisagé d’autres hypothèses. Regrettable pour des experts patentés et reconnus de la chose européenne ! Ceux qui savent tous de la procédure mais ignorent tout de la substance comme nous pouvons en avoir un aperçu sur les questions commerciales (avec les États-Unis et la Chine), les questions migratoires (on pense quotas de migrants avant de penser opportunité d’accueil), les questions de sécurité (on renvoie la balle à l’OTAN du côté d’Evere), sur les questions climatiques (on pense norme avant de penser confiance) … De retard en retard venus de Londres – Westminster et 10 Downing Street), on s’impatiente, on grigne à Bruxelles. Mais, petit à petit, les Britanniques mènent le branle, imposent leur tempo, fissurent le front apparemment uni des Vingt-Sept sur la question du report de la date de conclusion du paquet. Angela Merkel fait cause commune avec Theresa May pour clouer le bec à l’arrogant gaulois Emmanuel Macron, en lui imposant un délai supplémentaire de six mois alors qu’il déclarait qu’on lui marcherait sur le corps mais qu’il n’en voudrait pas.

C’est que les choses continuent de plus belle, et cela se passe dans la plus grande indifférence générale. De proche en proche, les Britanniques, experts reconnus en matière de négociation et de coups tordus, parviennent à franchir le cap des élections européennes sans qu’aucun texte de compromis ne soit agréé. Et, de renvoyer la patate chaude à des Européens sidérés en leur imposant de participer au scrutin du 26 mai. La perfide Albion est passée maître en la matière de carabistouilles et autres fadaises diplomatiques. Et, les candidats britanniques au strapontin bruxello-strasbourgeois de crier victoire, d’annoncer la couleur. Il ne faudra pas compter sur eux pour jouer les potiches, les idiots utiles. Ils entendent semer la zizanie dans la pétaudière européenne en faisant valoir leurs intérêts bien compris et seulement eux, n’ayant rien à faire de l’intérêt général européen. On l’a compris, les Britanniques seront là pour jouer les trouble-fête puisqu’ils ont un pied dedans, un pied dehors. Avec l’aide de leurs collègues des partis populistes (plus nombreux que dans la précédente assemblée), ils entendent faire entendre leur voix pour gripper la mécanique parlementaire, déjà bien mal en point. Embrassons-nous Folleville, semble être leur nouveau cri de ralliement dans l’hémicycle. Plus on est de fous, plus on rit ! Nos gentlemen aux manières de voyous (leur manière de procéder au rugby) veulent donner toute la mesure de leur talent pour faire capoter, à leur façon, le projet européen. Après nous le déluge. D’une pierre, ils feront deux coups : servir leur propre dessein et servir celui de Donald Trump qui n’apprécie pas trop tous ces bidules siégeant à Bruxelles (UE et OTAN). Ils ne feront qu’une seule bouchée de la tête de liste Renaissance, rebaptisée dans la plus grande précipitation L’Europe en marche, Loiseau de mauvais augure et de toute sa mauvaise troupe de godillots. Telle est la dernière avanie des Britanniques, et ce ne sera certainement pas la dernière, soyons-en assurés… La suite au prochain numéro.

p.m. : pendant ce temps-là la croisière s’amuse !

Un mois après un sommet extraordinaire consacré au Brexit qui a souligné des divergences au sein de l’Union européenne, les chefs d’Etat et de gouvernement européens se retrouvent le 9 mai 2019 en Roumanie pour un sommet informel qui sera l’occasion d’évoquer des postes clés à attribuer cette année au sein du bloc. Sans les Britanniques, les Vingt-Sept se réunissent pour un rendez-vous à la symbolique forte à Sibiu, ville aux racines allemande et hongroise, quinze ans après l’élargissement du bloc à l’Est, mais aux enjeux restreints à deux semaines des élections européennes. « Le sentiment d’incertitude peut être surmonté seulement si l’UE agit de concert et l’exécutif européen envoie un message clair de son engagement à poursuivre l’intégration européenne », a déclaré le président roumain, Klaus Iohannis, dans une référence à peine voilée aux divisions régnant au sein du bloc sur un éventail de questions – parmi elles immigration et ouverture de l’Europe. Plus d’une dizaine de points, avec 2024 pour horizon, sont inscrits à l’« agenda stratégique » de ce sommet informel. Coopération accrue au sein de la zone euro, développement de l’intelligence artificielle et transition écologique font partie des sujets dont discuteront les Vingt-Sept, même si aucune décision n’est attendue. L’intérêt du rendez-vous pourrait davantage ressortir des discussions informelles qu’auront les dirigeants européens à propos des postes clés de l’exécutif de l’UE qui seront à pourvoir cette année – présidence du Conseil européen et de la Commission européenne notamment. De nombreux représentants s’attendent à l’organisation d’un nouveau sommet le 28 mai, deux jours après les élections européennes, afin de discuter de l’issue du scrutin et de convenir de la marche à suivre35.

34 Jean Daspry, Brexit : la salsa du démon, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 avril 2019.
35 L’UE, après les remous du Brexit, se réunit en sommet informel, Agence Reuters, 9 mai 2019.
 
 
CONSEIL DE L’EUROPE : CLAP DE FIN ? Guillaume Berlat. Souvent confondu avec l’Union européenne, le Conseil de l’Europe (qui a son siège à Strasbourg) traverse aujourd’hui des « vents mauvais ». Ils pourraient le conduire sur les récifs d’une déstabilisation durable si ses 47 États membres – la France qui assume sa présidence semestrielle – ne redressaient pas rapidement la barre. Mais, de cette question, les médias parlent peu tant elle ne fait pas recette, tant elle ne fait pas le buzz. Heureusement, par le truchement de notre ex-ambassadeur à Moscou, Claude Blanchemaison, nous avons la chance de prendre conscience de la problématique globale de l’avenir du Conseil de l’Europe au XXIe siècle36. Rappelons que ce diplomate n’est pas totalement inconnu de nos fidèles lecteurs depuis qu’il a écrit un ouvrage intéressant sur la Russie au temps de Vladimir Poutine37 qui fut présenté dans ce blog38. Après quelques indispensables rappels sur l’essence du Conseil de l’Europe, il importe d’examiner les éléments révélateurs de la crise que traverse l’organisation pan-européenne avant de porter une appréciation sur la dimension diplomatique, géopolitique de la situation actuelle.

DE QUELQUES RAPPELS INDISPENSABLES SUR LE CONSEIL DE L’EUROPE

Organisation qui célèbre en 2019 son 70ème anniversaire, le Conseil de l’Europe se considère comme le gardien de l’état de droit et de la démocratie dans l’espace européen largo sensu.

Une organisation venue de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’histoire du Conseil de l’Europe et de la Cour européenne des droits de l’homme mérite que l’on s’y arrête quelques instants compte tenu de la spécificité de cette institution européenne créée en 1949, l’une des premières à traduire dans les faits l’idée d’une construction politique à l’échelle du continent. À la fin des années 1950, le général de Gaulle compare le Conseil de l’Europe à « une belle endormie au bord du Rhin ». Quelle est cette institution européenne originale peu connue du grand public ? Première tentative de regroupement des États européens à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le Conseil de l’Europe naît en 1949 et son siège est installé à Strasbourg. L’organisation compte aujourd’hui 47 États membres, tous les pays d’Europe (Union européenne, Russie Turquie, Suisse, Norvège, Balkans…) à l’exception de ceux de l’Asie centrale, États qui adhérent à un certain nombre de valeurs édictées par sa charte constitutive, un socle d’environ 200 conventions et, surtout, la Convention européenne des droits de l’homme signée en 1950 qualifiée de « bijou de famille ». La France ne la ratifiera qu’en 1974 en raison des fortes réticences du Conseil d’État qui estimait incongrue qu’une juridiction internationale puisse censurer ses décisions marquées au sceau de la perfection. Le Conseil de l’Europe représente la première tentative de « paix par le droit » après 1945 (on connaît les limites de cette approche par la SDN). Au cours de cette période, l’institution a amplement rempli sa mission.

La promotion de l’état de droit et de la démocratie. Le Conseil de l’Europe repose sur le triptyque suivant : norme, contrôle de la mise en œuvre de la norme et sanction en cas de violation de la norme acceptée volontairement par l’État coupable. On doit y rajouter un volet coopération destiné à aider les États (ce fut particulièrement le cas après l’adhésion des anciens PECO dans les années 1990). Organisation interétatique, son organe délibérant est le comité des ministres (dans la pratique, les délégués des ministres, à savoir les ambassadeurs). Une assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) se réunit une semaine quatre fois par an et délibère des principaux sujets inscrits à l’ordre du jour du Conseil. Avec l’élargissement de ses membres et de ses compétences (adoption d’une charge des droits fondamentaux), l’Union européenne concurrence fortement le Conseil de l’Europe dont elle assure le financement d’une grande partie de ses programmes de coopération. Est envisagée l’adhésion de l’Union européenne à la convention européenne des droits de l’homme. Si le problème est réglé en théorie, il soulève d’immenses problèmes pratiques qui ne sont toujours pas réglés (mode de désignation du ou des juges européens, prééminence entre les deux cours, celle de Strasbourg et celle de Luxembourg, qui de États membres du Conseil de l’Europe non membres de l’Union européenne…). L’affaire est loin d’avoir trouvé son épilogue juridique et politique39. Sur un plan politique, le Conseil de l’Europe constitue une enceinte de dialogue privilégiée avec la Russie (et la Turquie non membre de l’UE) au même titre que l’OSCE, à la seule différence que les États-Unis n’en sont pas membre. Or, l’organisation strasbourgeoise traverse aujourd’hui de graves zones de turbulence en raison d’un grave différend entre Moscou et ses 46 partenaires.

DE QUELQUES ÉLÉMENTS RÉVÉLATEURS DE LA CRISE DU CONSEIL DE L’EUROPE

Revenons à la présentation très didactique et précise de Claude Blanchemaison ! Que se passe-t-il à Strasbourg et que l’on nous cache alors que le sujet devrait être sérieusement traité par nos perroquets à carte de presse qui oublient que la France est le pays hôte du Conseil de l’Europe. Après le temps des sanctions de 46 états membres du Conseil de l’Europe, vient celui des rétorsions russes.

La sanction consécutive à l’annexion de la Crimée. Notre pays, aujourd’hui attaqué sur la question de l’itinérance du Parlement européen à Strasbourg (une semaine par mois), aurait tout intérêt à se battre pour la survie du Conseil de l’Europe. Aujourd’hui, la Russie fait l’objet d’une procédure de sanction déguisée de la part de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) qui se réunit une semaine par trimestre à Strasbourg. La raison tient à l’annexion de la Crimée qui a conduit à suspendre de leur droit de vote des 18 parlementaires russe. Cela s’était déjà produit en 2000 à propose de la Tchétchénie. L’APCE procède à l’élection du secrétaire général de l’organisation et des juges à la Cour européenne des droits de l’homme. C’est dire tout l’intérêt qui s’attache à la Russie de conserver son droit de regard sur ces compétences essentielles au fonctionnement de l’institution.

La mesure de rétorsion russe. La Russie a décidé de ne plus envoyer de délégation parlementaire à Strasbourg tant que celle-ci ne serait pas rétablie dans ses droits (2016), de ne plus acquitter la totalité de sa contribution financière au budget de fonctionnement du Conseil de l’Europe (2017), de ne pas verser sa cotisation annuelle à ce même budget (2018). La conséquence est évidente : la situation financière de l’organisation est devenue problématique, la conduisant à envisager des réductions forcées d’effectifs. Le bras de fer se poursuit de nos jours. Les Russes sont des négociateurs avisés et veulent faire payer le prix de ce qu’ils considèrent comme une sanction non justifiée. Certains envisageraient, à Moscou, un retrait pur et simple du Conseil de l’Europe (« Ruxit ») et, par voie de conséquence, de la Convention européenne des droits de l’homme. Ce qui éviterait de subir les conséquences diplomatiques et financières des nombreux arrêts de la CEDH qui la condamnent régulièrement.

Il est important de dépasser le stade d’une crise technique (budgétaire dans le cas de figure) pour aborder celui de la géopolitique (la place de la Russie sur la scène européenne).

DE QUELQUES APPRÉCIATIONS DIPLOMATIQUES DE LA CRISE RUSSE

La balle est aujourd’hui dans le camp de ses 46 partenaires qui doivent choisir entre la voie coopérative (celle du dialogue) et la voie coercitive (celle des sanctions).

Le « bon élève » de la classe. Rappelons que la Russie est devenue membre du Conseil de l’Europe en février 1996 après avoir déposé sa candidature en 1992. Elle a accepté les obligations juridiques découlant de son adhésion aux différentes conventions qui sont la marque d’un état de droit et d’une démocratie dont un moratoire sur l’application de la peine de mort. En ratifiant en 1998 la convention européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe, elle a reconnu le droit de recours individuel et la juridiction obligatoire de la CEDH. Bon gré mal gré, elle applique les nombreuses décisions de cette juridiction la condamnant régulièrement pour de graves violations de l’état de droit en Russie. Les défenseurs de sa pleine participation au Conseil de l’Europe et donc de son adhésion à ses valeurs mettent en avant tous les inconvénients qui s’attacheraient à son exclusion pour un bénéfice réduit. En diplomatie, mieux vaut garder un élève turbulent dans la salle de classe pour qu’il s’amende que de l’en exclure avec le risque qu’il ne dérive dangereusement.

L’exclusion du « mauvais » élève de la classe. Très prochainement, l’APCE doit procéder au renouvellement de son secrétaire général, le norvégien Thornbjorn Jagland ayant exercé deux mandats. Imagine-t-on un seul instant que Moscou ne participe pas à ce temps fort de la vie de l’organisation ? Imagine-t-on un seul instant que Moscou soit contraint de quitter Strasbourg et reprendre sa liberté d’action ? Veut-on pousser les Russes dans les bras des Chinois ? Veut-on les exclure encore plus du grand jeu international ? Est-ce de l’intérêt des Européens de se priver d’un canal utile de dialogue et de laisser les Russes traiter directement et uniquement avec les Américains ? Toutes ces questions méritent d’être posées le plus rapidement possible pour éviter une catastrophe de grande ampleur. Comme le souligne justement Claude Blanchemaison : « Le président Emmanuel Macron a souligné dans son discours devant le Forum économique de Saint-Pétersbourg, le 24 mai 2018, que la Russie était en Europe et qu’il entendait agir pour assurer son ancrage en Europe. Voilà pour le chef de l’État un problème urgent dont la solution constituerait une application concrète de l’engagement pris un an plus tôt ». Problème d’autant plus urgent que la France assure la présidence semestrielle du Conseil de l’Europe. Veut-elle montrer sa totale indépendance, sa capacité de médiation, de conciliation pour faire prévaloir la voie du dialogue et la coopération comme mode de gouvernance des relations internationales ? Rien n’est moins sûr…

Si la crise actuelle ne trouve pas d’épilogue positif à brève échéance, il y a fort à parier que le Conseil de l’Europe ne soit tout trouvé – après bien d’autres organisations internationales – pour traverser une crise grave et de longue durée : crise financière, d’abord, et crise politique, ensuite. Peut-il se le permettre ? À trop laisser le soin à quelques parlementaires irresponsables – il n’est qu’à voir le niveau moyen des parlementaires français désignés par l’Assemblée nationale et le Sénat pour faire du tourisme parlementaire – le soin de conduire ce qu’ils qualifient de « diplomatie parlementaire » et ce qui n’est en vérité qu’une politique de gribouille, on va droit dans le mur et en klaxonnant. Et, le Conseil de l’Europe, et son bijou de famille qu’est la Cour européenne des droits de l’homme, risquent fort le discrédit avant la fin programmée. La présidence semestrielle du Conseil de l’Europe, qui revient à la France, gagnerait – si tant est que cela soit encore dans le domaine du possible – à prendre de fortes initiatives pour tenter de sortir de l’impasse. Encore, faudrait-il que la présidence de la République dispose d’un quelconque levier à Moscou ! Ce qui n’est malheureusement pas le cas compte tenu des positions antirusses systématiques prises par Emmanuel Macron et son entourage néo-con sur de multiples questions internationales. C’est pourquoi, un clap de fin n’est pas entièrement à exclure pour le Conseil de l’Europe si les choses restaient en l’état.

36 Claude Blanchemaison, « Un ‘Ruxit’ au Conseil de l’Europe serait lourd de conséquences », Le Monde, 15 mai 2019, p. 26.
37 Claude Blanchemaison, Vivre avec Poutine, éditions Temporis, 2018.
38 Jean Daspry, Poutine, l’homme de l’ombre vu par le Père Claude, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 mars 2018.
39 Guillaume Berlat, Jupiter fait la cour à Strasbourg, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 novembre 2017.
 
 
HOMMAGE À ROMAIN GARY – Guillaume Berlat. « On connaît l’image de Romain Gary : physique d’acteur américain des années trente, écrivain élégant, prix Goncourt en 1956, auteur de nombreux ouvrages, facétieux puisqu’il obtint un second prix Goncourt sous un pseudonyme, séducteur aux mariages flatteurs – l’actrice Jean Seberg notamment – mais aussi homme de conviction, héros de la France libre, mélangeant dans ses livres un esprit caustique à la Nabokov avec la défense d’idées qui lui étaient chères – l’engagement, l’humanité, la nature, une sorte de pureté lucide et désenchantée. Personnage multiple, amateur de travestissements – une figure à la Watteau et un tourment à la Dostoïevski. La célèbre formule « l’humour est la politesse du désespoir » lui convient à merveille. Mondain et solitaire, fonctionnaire et indépendant, immigré et profondément patriote, idéaliste et dilettante, léger et profond, généreux sans illusion, ce mélancolique s’est donné la mort en 1980 »40.

Trente-neuf ans après sa mort, l’auteur de « La promesse de l’aube » et de « La vie devant soi » entre dans la célèbre collection « La Pléïade » chez Gallimard41. Cela ne traduit-il pas assez justement la place que Romain Gary occupe dans la littérature française ?42 Provocateur, humaniste, séducteur, dilettante, égocentrique, imposteur, mystificateur, écrivain et/ou romancier… Les qualificatifs font défaut pour décrire cet ancien de la France libre, diplomate français dont la Carrière a tout fait pour l’exclure de ses rangs, deux fois récompensés par les Goncourt sous son nom de Gary (« Les racines du ciel », 1956) et son pseudonyme d’Ajar (« La vie devant soi », 1975). Que dire de cet homme de conviction ? Son succès auprès du public fut inversement proportionnel au mépris de la minorité germanopratine influente qui lui reprochait de ne pas savoir écrire, d’user d’un vocabulaire commun, de négliger sa syntaxe. Rien de moins ! Ces bons apôtres refusaient à Romain Gary l’accès à la Littérature, la grande Littérature, la haute Littérature. Ce qu’il y a d’extraordinaire avec l’auteur, est que chez lui « l’irréel est souvent plus réel que le réel » (Dominique Bona). Rappelons qu’il aura fallu plusieurs décennies avant que la majorité découvre que « Les racines du ciel » fut le premier roman écologique qui a prédit, bien avant les meilleurs experts, la catastrophe environnementale actuelle. Amélie Nothomb a les mots justes pour appréhender l’auteur : « Qu’il soit question de la cause animale, du racisme, de concombres polonais ou d’amour, Gary est l’écrivain providentiel. Fulgurant, il atteint à chaque fois la vérité, à savoir ce qui crève les yeux en même temps. Surtout, il révèle qu’aimer, c’est raconter. Et il aime comme personne ». Que dire de plus ? Si nous devions résumer en quelques mots la personnalité complexe de Romain Gary, nous reprendrions l’anecdote suivante. Quand un journaliste lui demandait quelle était sa nationalité, lui le français de fraiche date, il prenait un malin plaisir à lui répondre : « Je suis Français libre », France libre, sa vraie famille à laquelle il a toujours été fidèle.

Hasard de calendrier ou heureuse initiative, sort à la même date « Le dictionnaire amoureux de Joseph Kessel ». Romain et Joseph, ce sont deux destins siamois, si bien que les mots décrivant l’un collent parfaitement à l’autre43. Deux destins extraordinaires d’étrangers (russes au départ) devenus Français par désir, ayant l’amour de la France chevillé au corps

À consommer sans modération. Pour tous ceux qui ne connaîtraient pas encore le romancier Romain Gary, lire en priorité « La promesse de l’aube » ! Le reste suivra. Comme l’écrit Joann Sfar : « Quelle que soit votre maladie, l’antidote c’est Gary ! » Et nous avons tous besoin d’antidote dans ces zones de turbulence et de vents mauvais que nous traversons…

40 Romain Gary, un diplomate non-conformiste, Questions internationales, La Documentation française, n° 33, septembre-octobre 2008, pp. 113-120
41 Dominique Bona, Romain Gary : après le mépris, la consécration, Le Figaro littéraire, 16 mai 2019, pp. 1-2-3.
42 Pierre Lemaître, Romain Gary n’a jamais menti, Le Monde des livres, 17 mai 2019, p. 4.
43 Mohammed Aïssaoui, Kessel, le grand frère rêvé, Le Figaro littéraire, 16 mai 2019, p. 3.

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