Observatoire Géostratégique

numéro 248 / 16 septembre 2019

ORIENT-ATIONS 246

CRU 2019 DU RAOUT DES AMBASSADEURS/AMBASSADRICES : MUCH ADO ABOUT NOTHING1 – Jean Daspry. En partie éclipsée par l’ombre portée du « sublime » G7 de Biarritz, la traditionnelle grand-messe des ambassadeurs et des ambassadrices (XXVIIe édition) se tient à Paris du 27 au 30 août 2019. Cette conférence/semaine réunit la fine fleur de la diplomatie française sous les ors de la République. Elle a pour sujet de réflexion, pour ne pas dire de méditation : « Relever les défis mondiaux : responsabilités françaises et européennes »2. En lui-même, ce titre est tout un programme qui sonne faux et creux à la fois. Comment traiter sérieusement en quelques heures des défis mondiaux, si l’on exclut les incontournables discours du président de la République, du Premier ministre et du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères et table rondes sur des problématiques inutiles un aussi vaste sujet, dans un si bref laps de temps ? Cela relève de l’affichage pur et simple pour ne pas dire de la com’. Quant à la seconde partie de l’énoncé, il relève de la blague si l’on sait que la diplomatie française jupitérienne est une suite d’échecs patents et que la diplomatie européenne n’existe pas hormis par la horde de fonctionnaires qui compose le Service européen d’action extérieure » (ce serait plutôt le Service européen d’inaction extérieure).

QUELQUES MOTS À PROPOS DU PROGRAMME DES EXCELLENCES HOMMES ET FEMMES

Reportons-nous à la présentation du site du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères !

Début de citation

XXVIIe édition de la Conférence des ambassadeurs et ambassadrices (27-30.08.19)

Jean-Yves le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, réunit les ambassadeurs et les ambassadrices du mardi 27 août au vendredi 30 août 2019. Cette 27e édition de la Conférence des ambassadeurs et des ambassadrices, qui se tient dans la foulée du G7 de Biarritz, a pour thème : « Relever les défis mondiaux : responsabilités françaises et européennes ».

Ce rendez-vous annuel est un moment central pour la diplomatie française : c’est l’occasion pour les plus hautes autorités françaises de présenter les orientations et les priorités qui guideront le travail des représentants de la France à l’étranger et auprès des organisations internationales tout au long de l’année à venir. Au-delà du rendez-vous diplomatique, la Conférence permet aux chefs de poste diplomatiques d’échanger entre eux, de partager leur expérience, mais aussi de débattre avec des élus, des experts ou encore des représentants du secteur privé.

Le programme de la 27e édition

Une partie de ces événements peut être suivie en direct sur les réseaux sociaux – #ConfAmbass – et sur ce site.

27 août

11h – Ouverture de la Conférence par le président de la République, Emmanuel Macron, au Palais de l’Élysée.

Après-midi : les Rendez-vous Diplomatie-entreprises. Près de 400 chefs d’entreprise, des PME venant de toute la France, rencontreront les ambassadeurs, et ambassadrices, ainsi que la Team France Export et ses partenaires sous forme d’entretiens individuels de 15 minutes chacun.

28 août

18h – Allocution publique du Premier ministre, Edouard Philippe

29 août

14h – Discours de clôture de Jean-Yves Le Drian

17h à 18h : table-ronde sur la relation entre la France et les pays du continent africain, une des priorités de la politique étrangère de la France.  À suivre en direct sur Facebook : envoyez-nous vos questions ! Retrouvez notre dossier Afrique

30 août

140 ambassadeurs se rendront dans 11 régions métropolitaines. Ils y rencontreront les préfets, les élus, les principaux responsables économiques, publics et privés lors de sessions économiques régionales organisées par les nouvelles « Team France Export », regroupant les régions, les CCI, Business France et Bpifrance. Ces moments permettront des échanges directs entre les chefs de postes, des entreprises et l’ensemble des acteurs locaux engagés dans l’internationalisation de nos territoires.

Fin de citation

Rien de très original dans ce programme tel qu’il nous est présenté par le site du Quai d’Orsay. On en retire l’impression que nos diplomates en sauront plus par la lecture de quelques revues spécialisées que par les exposés insipides qu’ils devront subir du président de la République, du premier ministre et du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Comprendre le monde du début du XXIe siècle, c’est accepter de l’appréhender dans toutes ses dimensions les plus variées et les plus complexes et non au travers de quelques clichés médiatiques éculés. Comprendre le monde du début du XXIe siècle, c’est accepter de penser autrement (« out of the box ») pour éviter de se fourvoyer dans les impasses où se trouve aujourd’hui la diplomatie française (la Syrie en est le plus bel exemple). Comprendre le monde du début du XXIe siècle, c’est accepter de s’en tenir à la vérité des faits et non à une pseudo-réalité construite pour les besoins de la cause. C’est récuser une « vérité à son usage exclusif, une vérité à sa ressemblance et à sa seule convenance » (Lucien Febvre). Or, nous en sommes encore loin en raison du panurgisme diplomatique ambiant. Le Quai d’Orsay n’a jamais brillé par son courage, surtout dans les périodes noires de notre Histoire telles que le régime de Vichy sur lequel il y aurait beaucoup à dire. Ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer y compris depuis la stupide course à la parité hommes/femmes.

QUELQUES RÉFLEXIONS À PROPOS DE L’HOMÉLIE DE FRÈRE EMMANUEL

Comment parvenir à synthétiser ce qui ne peut l’être tant la présentation tourne au robinet d’eau tiède ? L’exercice est plus que compliqué pour ne pas dire impossible. Nous nous sommes astreints à extraire la substantifique moëlle d’un texte qui aurait dû se limiter à une présentation d’une vingtaine de minutes percutantes par son diagnostic et par ses remèdes. Nous n’en sommes pas encore là.

Le président de la République dresse un tableau du monde et de ses désordres (un bousculement de l’ordre international). Il organise sa présentation autour de quatre tendances : recomposition géopolitique et stratégique marqué par une fin de l’hégémonie occidentale ; crise de l’économie de marché ; révolution technologique et bouleversements écologiques.

Sur le plan méthodologique, Emmanuel Macron écarte les stratégies de la prudence et de l’adaptation pour privilégier une stratégie de l’audace, de la prise de risque. Stratégie qui mette l’homme au cœur de son projet de civilisation européenne portée au plan national et européen. Le chef de l’État reconnait qu’il s’agit d’un projet ambitieux fondé sur de nouvelles alliances et le respect de la dignité humaine. Le concept de la défense des droits de l’homme doit se trouver au cœur de l’action diplomatique française dans les périodes de paix mais aussi et surtout dans les temps de conflits.

Sur le plan concret, le président de la République définit cinq axes principaux d’action : jouer le rôle de puissance d’équilibre (repenser notre indépendance diplomatique et stratégique, notre relation avec la Russie pour créer les conditions de la confiance et de la stabilité, construire un partenariat euro-chinois, peser grâce à un axe indo-pacifique) ; travailler à un agenda de souveraineté européen (en matière de défense en complémentarité avec l’OTAN, industrielle et climatique, technologique, économique, financière numérique, culturelle) tout en revitalisant le bilatéralisme trop souvent délaissé mais complémentaire du multilatéralisme et notre relation avec les Balkans occidentaux ; construire un partenariat avec l’Afrique et la Méditerranée (Emmanuel Macron aligne poncifs et lieux communs sur le sujet avec l’accompagnement des initiatives régionales) ; ancrer notre action dans une diplomatie des biens communs par un multilatéralisme fort mais aussi renouvelé (repenser l’OMC pour prévenir sa disparition)

Discours fleuve de plus de deux heures (sa diffusion est interrompue par France Info) marqué au sceau de l’autosatisfaction, d’une perversion ordinaire dans lequel une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Trop de priorités tue les priorités surtout lorsque le président de la République reste discret sur les moyens humains et financiers du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères constamment rabotés au cours des dernières années. En un mot, l’archétype d’un discours irréaliste par sa complexité et sa confusion intellectuelle et diplomatique. Jupiter ne sait faire ni court, ni clair. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent clairement (Nicolas Boileau). On peut et doit s’interroger sur le point de savoir ce que retiendront nos ambassadeurs et nos ambassadrices de cet inventaire à la Prévert fait de redites, de digressions, de platitudes, de coups de menton, de leçons de morale… Emmanuel Macron oublie que la diplomatie ne doit pas se borner à enregistrer des faits. Il faut qu’elle sache les prévoir, les redresser, les utiliser au mieux des intérêts dont elle a la charge. Manifestement, cette qualité lui fait cruellement défaut. Lui qui explose d’orgueil depuis son prétendu succès de la veille lors du G7 de Biarritz3. Aussitôt effacé par le serpent de mer de la réforme des retraites par application de la politique de l’essuie-glaces, un sujet effaçant l’autre4.

On l’aura compris tout ceci n’est pas très sérieux. Sur la forme, on ne comprend pas, à l’époque de la diplomatie numérique et de l’intelligence artificielle, qu’il faille déplacer à Paris plus de deux cents hauts fonctionnaires venus des quatre coins de la planète pour écouter quelques philippiques stupides alors qu’avec les NTIC, cela aurait pu se faire à travers la toile et cela aurait fait une économie pour le contribuable. Sur la substance, tout ceci est du vent. Les vrais problèmes n’ont pas été traités lors de ces sauteries tant la pensée est bâillonnée et la parole cadenassée chez nos « diplomuches » plus préoccupés par leur Carrière que par la défense des intérêts de la France. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à prendre connaissance des « brillantes » notes rédigées par le CAPS (une sorte d’EHPAD diplomatique qui vient de toucher un nouveau directeur à qui nous souhaitons plein succès dans sa mission de remise sur pied d’un édifice fissuré) qui est censé être, en théorie du moins, le haut lieu où l’on pense librement et stratégiquement. Par-delà mots et bons mots, pas de cap, pas de vision du président de la République – incapable de produite deux ou trois priorités claires et lisibles dans son interminable prêche aux ambassadeurs/ambassadrices – pour une diplomatie du bateau ivre et du froc baissé qui se laisse porter par la vague médiatique. C’est tout ce que l’on peut retenir de ce cru 2019 du raout des ambassadeurs/ambassadrices : « much ado about nothing » ! (Shakespeare).

1 Comédie de William Shakespeare écrite en 1598-1599, dont on pourrait traduire le titre par l’expression française beaucoup de bruit pour rien.
2 www.diplomatie.gouv.fr
3 Marc Semo, Après le succès du G7, Macron bouscule les ambassadeurs, Le Monde, 29 août 2019, p. 4.
4 Isabelle Lasserre, Macron secoue la diplomatie française, Le Figaro, 28 août 2019, pp. 6-7.
 
 
STUPIDE CRISE DIPLOMATIQUE FRANCO-BRÉSILIENNE – Jean Daspry. « Qui sème le vent récolte la tempête ». Ce qui signifie que celui qui provoque des différends risque la querelle. Autrement, quand on provoque le désordre, il ne faut pas s’étonner des conséquences5. Emmanuel Macron, héros autodésigné du sommet du G7 de Biarritz (24-26 mai 2019) vient de l’apprendre à ses dépens, une fois encore tel un gamin, un garnement qui n’en fait qu’à sa tête. L’homme pétri de morale a une obsession : clouer au pilori les dirigeants, démocratiquement élus, qu’il qualifie dédaigneusement de « populistes ». Le russe Poutine, le hongrois Orban, l’italien Salvini, le britannique Johnson, le brésilien Bolsonaro… sont ses têtes de turc privilégiées. Il ne manque jamais une occasion de les stigmatiser, se présentant en parangon de toutes les vertus à la face du monde. Or, cet exercice peut, à l’occasion, se révéler dangereux surtout lorsque Jupiter pousse le bouchon de l’arrogance, de la morgue un peu loin. Aujourd’hui, par ses maladresses diplomatiques répétées, il s’est lancé dans une crise diplomatique sans précédent depuis quatre décennies avec son homologue brésilien, Jaïr Bolsonaro6. Le même qui a récemment posé un lapin diplomatique à son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, alias, Le Chouchen7. Quoi qu’il fasse, le président brésilien est discrédité par la bienpensance. Il est critiqué parce que notre maison brûle par Jupiter qui fait preuve d’une méconnaissance coupable des usages diplomatiques pour un président de la République.

LA THÉORIE DU DISCRÉDIT PERMAMENT

Rappelons qu’avant même d’avoir pris officiellement ses fonctions, le président brésilien est l’objet d’une curée violente. Elle reproduit à l’identique la campagne lancée par la même cohorte médiatique qui ne donnait pas plus que quelques mois avant que Donald Trump ne soit destitué pour ses turpitudes financières et ses frasques sexuelles. Tout est mauvais chez l’ancien capitaine de l’armée brésilienne, Jair Bolsonaro8. Il n’y a rien à garder chez lui pour plagier Georges Brassens. Vous rendez-vous bien compte des crimes dont va se rendre l’homme à la main de fer, l’Hitler de l’hémisphère sud. Il veut lutter contre la corruption endémique et rétablir la sécurité dans un pays à l’insécurité galopante tout en libérant le pays du « socialisme »9. Dérives qui ont prospéré sous le règne du parti des travailleurs (PT) dont le chef Lulla croupit en prison pour ses multiples malversations. Et le peuple brésilien n’a rien compris en se laissant berner, leurrer par ce bouffon tout droit sorti d’un opéra-comique de Jacques Offenbach, le fameux air du Brésilien de la Vie parisienne. « Fasciste »« clown »« stupide »« mythe »« héros » … Les qualificatifs pour désigner le nouveau président brésilien, investi très officiellement mardi 1er janvier 2019, ne manquent pas, pleuvent comme à Gravelotte. Pas plus que pour qualifier les membres de son gouvernement !10 Et, cela ne fait que continuer dans la mesure où il est étiqueté « populiste »11. Une sorte de mauvais procès permanent12.

NOTRE MAISON BRÛLE

La crise diplomatique bilatérale se noue, il y a quelques jours à propos de l’accord de libre-échange négocié depuis vingt ans par la Commission européenne avec le Mercosur. Emmanuel Macron, qui n’a toujours rien compris au langage diplomatique et à ses subtilités, qualifie son homologue brésilien de « menteur » (rien de plus), motif pris qu’il aurait violé les engagements climatiques qu’il a souscrit dans l’accord conclu par l’Union européenne avec le Mercosur et qu’il aurait réitérés lors du G20 d’Osaka. Même si cela était le cas, la diplomatie traditionnelle incite à la prudence dans le langage, dans les termes pour éviter de passer un point de non-retour préjudiciable à la qualité des relations entre deux États. À mots presque explicites, Jupiter accuse le brésilien d’avoir délibérément mis le feu à la forêt amazonienne, notre bien commun13. Il va jusqu’à évoquer un « écocide ». Comme ceci était largement prévisible, Jair Bolsonaro ne s’en laisse pas conter, estimant la remarque du coq gaulois humiliante. Directement et indirectement par la voix de son ministre de l’Éducation nationale, il envoie plusieurs bordées de tweets par lesquels il mouche le président de la Grande Nation. Tous les sujets sont bons pour rappeler au fringuant président français à ses devoirs de politesse élémentaire : âge de Brigitte Macron (le procédé est peu élégant), duplicité diplomatique (sous la pression du lobby agricole français), incapacité à maîtriser le feu à Notre-Dame (inscrite au patrimoine de l’humanité), heures noires de notre histoire, stupidité du président, politique colonialiste de la France en Guyane… De manière maladroite, Emmanuel Macron forme le vœu que les Brésiliens se dotent le moment venu d’un président ayant plus de hauteur de vues et plus respectueux du statut des femmes, amplifiant ainsi la polémique. De quoi se mêle-t-il ? Pire encore, Emmanuel Macron, incapable de trouver un consensus à sept sur les enjeux climatiques, se saisit de la question amazonienne14 pour proposer au Brésil une aide de vingt millions de dollars pour lutter contre le fléau de la déforestation. La réponse de Brasilia est immédiate : refus de cette aide que les Brésiliens n’ont pas sollicités et qu’ils considèrent comme une ingérence inadmissible dans leurs affaires intérieures. Désormais, il l’accepterait. Et, notre clergé médiatique prend immédiatement fait et cause pour Emmanuel Macron, défenseur de la veuve et de l’orphelins. Manque de chance, si tôt de retour à Washington, Donald Trump fait un tweet dans lequel il prend fait et cause pour son ami Brésilien. Jair Bolsonaro réclame des excuses pour les « insultes » d’Emmanuel Macron. Pas très glorieux…

UNE MÉCONNAISSANCE COUPABLE DES CODES DIPLOMATIQUES

Si elle n’était pas grave, cette affaire prêterait à sourire. Si Emmanuel Macron souhaitait traiter de la question des feux de forêt au sein du G7, il aurait dû s’y prendre tout à fait autrement. À savoir, les évoquer tous (France, Espagne, Canaries, Portugal, Grèce, Russie…) pour éviter de stigmatiser un grand pays émergent comme le Brésil. Erreur de débutant. Il aurait dû laisser le soin à la commission européenne de traiter d’une question relevant de sa compétence. Alors qu’il déclame désormais urbi et orbi que la France, puissance d’équilibre parle à tous, la moindre des politesses eut été de traiter la question par les canaux diplomatiques traditionnelles dans la plus grande discrétion. La diplomatie du tapage médiatique est rarement efficace. Elle conduit souvent à vous discréditer. Cette affaire de Clochemerle (nous parlons de ces échanges d’amabilités peu aimables et non de l’Amazonie) pourrait avoir des conséquences négatives pour toutes les entreprises travaillant déjà au Brésil et pour toutes celles qui caressent le projet de signer de juteux contrats dans divers domaines. Ceci est très mauvais pour notre balance commerciale déjà bien mal en point. Pense-t-on un seul instant que la France se grandit avec ces procédés de cour de récréation et qu’elle va ainsi contribuer à sa diplomatie d’influence et au rayonnement de la Francophonie ? Enfin, notre très jeune président a la mémoire courte. Oublie-t-il les propos désobligeants (il évoque pour sa part des propos « irrespectueux » et « irrévérencieux » à l’égard de son épouse) tenus pas son ex-ministre en charge des Affaires européennes, chef de la délégation La Renaissance au Parlement européen, l’illustrissime, Nathalie Loiseau (qu’il n’a, à notre connaissance, jamais désavouée) à destination de ses opposants et alliés dans un « off » qui restera dans les annales de la diplomatie du couac ? En dernière analyse, nous apprécierions de savoir la véritable doctrine du président de la République sur la problématique des accords de libre-échange négociés par la Commission. Accords dont la philosophie est inspirée du monde d’hier de plus en plus contesté par les citoyens ! Est-il pour ou est-il contre ?

« La diplomatie incline à la modération et au compromis non seulement par « souci de politesse », mais parce qu’elle est l’essence de sa fonction et souvent le seul résultat qu’elle puisse espérer atteindre » (Maurizio Serra, diplomate italien, 2011). Un peu d’humilité, monsieur le président lorsque vous vous adressez à vos homologues étrangers. Cela fait partie intégrante des bonnes manières, en général et des us et coutumes diplomatique, en particulier. Toutes choses que vous semblez ignorer. Ce qui est particulièrement regrettable lorsque vous pérorez pendant plus de deux heures pour haranguer les ambassadeurs et ambassadrices réunis (es) pour leur traditionnelle rencontre annuelle sous les ors de l’Élysée en leur infligeant d’improbables leçons de diplomatie irréelle et irréaliste (27 août 2019). « Un monde sans protocole serait en guerre ». Il est grand temps de vous reprendre, monsieur le président en mettant un terme à cette stupide crise diplomatique franco-brésilienne que vous avez initiée de manière maladroite alors que l’affaire relevait juridiquement de la compétence de la Commission européenne et que la France ne fait pas que des miracles en Guyane. Vous avez mieux à faire qu’à vous livrer à ce genre d’échanges stériles alors que vous prétendez peser sur les affaires du monde en étant une puissance d’équilibre, de modération et de médiation. Reprenez-vous le plus rapidement possible dans l’intérêt bien compris des intérêts de la France éternelle au lieu de vous ridiculiser !

5 www.linternaute.com
6 Jaïr Bolsonaro, La samba des folliculaires, www.prochetmoyen-orient.ch , 7 janvier 2019.
7 Ali Baba, Le Chouchen danse la samba à Brasilia, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 août 2019.
8 Jean-Mathieu Albertini, Au Brésil, Bolsonaro impose une extrême-droite aux contours divers, www mediapart.fr , 1er janvier 2019.
9 Claire Gatinois, Jair Bolsonaro salue un Brésil libéré du « socialisme », Le Monde, 3 janvier 2019, p. 3.
10 Jean-Mathieu Albertini, Les hommes forts du nouveau gouvernement brésilien, www.mediapart.fr , 30 décembre 2018.
11 Maud Chirio, La puissance destructrice du bolsonarisme, Le Monde, 28 août 2019, p. 24.
12 Ernesto Araujo, Incendies en Amazonie : le procès en sorcellerie fait au gouvernement du Brésil, Le Figaro, 28 août 2019, p. 19.
13 Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Il faut mieux protéger l’Amazonie, Le Monde, 28 août 2019, p. 24.
14 Philippe Descola, « En Amazonie, c’est d’abord le milieu de vie des Amérindiens qui est détruit », Le Monde, 28 août 2019, p. 23.
 
 
BORIS JOHNSON N’EN FAIT QU’À SA TÊTE – Guillaume Berlat. Le feuilleton du « Brexit » n’en finit pas. Chaque jour nous apporte une nouvelle surprise venue d’Outre-Manche, surprise aussi si ce n’est plus surprenante que la précédente. Souvenons-nous des déclarations publiques bravaches de nos technocrates bruxellois et de ceux des États membres. La machine européenne ne ferait qu’une seule bouchée de la petite Angleterre dont le peuple allait amèrement regretter d’avoir opté pour le divorce avec le continent. L’affaire était pliée. Albion plierait le genou avant de le mettre à terre. L’interminable saga de Theresa May devant le Parlement de Westminster a amplement démontré qu’avec les Britanniques, rien n’était simple et qu’un plus un ne faisait pas nécessairement deux. Son remplacement par Boris Johnson ne présageait rien de bon tant le personnage est complexe. Tour à tour élitiste, bouffon, vulgaire, menteur, dilettante, cynique … mais aussi excellent manœuvrier15. Grâce au ciel, Emmanuel Macron nous avait rassurés. Lors du G7, Boris Johnson avait joué la partition de la séduction, de la discrétion en dépit de ses accolades avec Donald Trump. Jupiter s’attribuait aussitôt le mérite de cette évolution, de cette volte-face du malotru. En effet, il l’avait personnellement sermonné lors d’un déjeuner à l’Élysée (la chancelière, qui le recevait la veille à Berlin, s’était montrée plus accommodante avec BOJO). Sa remise au pas avait donc été suivie d’effet. Il est vrai, qu’à Biarritz, Jupiter marchait sur l’eau tel Moïse. Certains esprits chagrins regrettent encore l’absence sur la Côte des Basques du Pape François qui aurait pu procéder à sa Béatification.

Et, Patatras avec notre équilibriste grand breton. Deux jours après la fin des agapes biarrotes, Boris Johnson annonce la suspension des travaux du Parlement jusqu’au 14 octobre 2019 afin d’avoir les coudées plus franches dans sa négociation avec la Commission européenne et les Vingt-Sept qui ne savent plus à quel saint se vouer. Décision immédiatement saluée par Donald Trump. Au Royaume-Uni, les esprits s’échauffent. Le coup de force de l’ex-maire de Londres aggrave encore la zizanie, Écossais et Irlandais du Nord sont effrayés à la perspective d’une sortie « sauvage » de l’Union européenne16. L’opposition tente de faire front commun pour éviter la politique du pire17. En créant une crise politique18 doublée d’une crise constitutionnelle (« un outrage constitutionnel »19), il fait diversion, détournant les regards de Bruxelles vers Londres. Tant que la Maison brûle à Londres, les naïfs européens vont se montrer plus ouverts à quelques délais supplémentaires, et, ainsi, faire le jeu de Boris Johnson. Aucun expert n’est en mesure de nous dire avec certitude si l’objectif du Premier ministre est un non accord ou un accord avantageux pour Londres. Boris Johnson est toujours là où l’on ne l’attend pas. Il pratique la « surprise stratégique » avec un art consommé de la négociation. Une chose que les Européens ne parviennent pas à comprendre, enfermés qu’ils sont dans une diplomatie de lamentation et dans leurs propres divisions. À Bruxelles, les discussions avec le négociateur britannique David Frost, principal conseiller de Boris Johnson se poursuivent sur des échanges de généralités et de banalité qui ne font pas avancer la négociation. Tout ceci donnant l’impression générale que Londres souhaite seulement gagner du temps20. Il joue la montre, essayant d’être le maître des horloges. Mais, nous sommes pleinement rassurés en apprenant par un proche de la négociation que « les négociateurs de l’UE maintiennent le cap de la fermeté, se disant ouverts à une adaptation de la déclaration politique sur la future relation Bruxelles-Londres, sur les mécanismes du libre-échange qui pourraient la régir, ou le fonctionnement de l’Union douanière ». Quelle est la stratégie de l’Union européenne ? Nous ne le savons toujours pas.

À trop s’éterniser, la négociation sur le « Brexit » affaiblit encore plus une Union au bord de la désunion. Et, cela alors qu’elle n’en a pas besoin. La zone euro n’est pas au mieux de sa forme. Elle doit affronter quatre principaux défis : fragilité de l’Italie, récession industrielle allemande, ralentissement économique généralisé et modèle du libre-échange de plus en plus rejeté par les citoyens, affectant ainsi l’Union monétaire. La nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen peine à constituer sa « dream team » tant elle doit tenir compte de multiples impératifs du moment : équilibres politiques, géographiques, souci de parité…21 Au lieu de se concentrer sur l’essentiel, l’Europe se noie dans l’accessoire. Une de ses grandes spécialités. Oubliant au passage qu’elle sous-estime la détermination et le cynisme de l’actuel Premier ministre britannique. Boris Johnson n’en fait qu’à sa tête.

15 Guillaume Berlat, Boris Johnson, le fauteur de troubles, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 août 2019.
16 Cécile Réto, Brexit ; le coup de force aggrave encore la zizanie, Ouest-France, 30 août 2019, p. 2.
17 Alice Brogat, L’opposition s’organise pour bloquer une sortie chaotique de l’UE, Ouest-France, 30 août 2019, p. 2.
18 Cécile Ducourtieux, La crise politique au Royaume-Uni. Brexit : le coup de force de Boris Johnson contre Westminster, Le Monde, 30 août 2019, pp. 1-2-3.
19 Éditorial, Un « outrage constitutionnel », Le Monde, 30 août 2019, pp. 1 et 26.
20 Jean-Pierre Stroobants/Jean-Baptiste Chastand/Thomas Wieder, À Bruxelles, les négociations continuent sans illusions, Le Monde, 30 août 2019, p. 3.
21 Sophie Petitjean/Jean-Pierre Stroobants, Ursula von der Leyen en quête d’équilibres politiques et de parité, Le Monde, 30 août 2019, p. 5.
 
 
RUSSIE : LA BRUSQUE CONVERSION DE JUPITER ! Ali Baba. Il en va parfois de la diplomatie comme du dogme. Dogme d’hier n’est pas toujours dogme d’aujourd’hui et de demain. Nous en avons un exemple frappant avec la mue diplomatique du président de la République dont nous sommes témoins au cours des dernières semaines à propos de la relation franco-russe. Hier, traité en paria de la société internationale pour ses forfaits en Crimée, en Syrie, en matière de désinformation à l’étranger et dans son propre pays (situation des droits de l’homme) …. , Vladimir Poutine est désormais courtisé par Emmanuel Macron avant et depuis la rencontre de Brégançon. Il semble devenir son point de référence, son modèle. Revenons sur cette révolution copernicienne et sur les coupables de l’ancienne diplomatie méprisante à l’endroit de la Russie ! Elle nous révèle quelques bonnes surprises qu’il convient d’analyser de plus près. Ce que ne font pas nos perroquets à carte de presse gavés aux EDL.

JUPITER CHANGE DE PIED SUR LA RUSSIE EN DEUX TEMPS, TROIS MOUVEMENTS

Au cours de l’été 2019, le chef de l’État, Emmanuel Macron opère un visage à 180° sur son approche de la Russie de Vladimir Poutine. Appui marqué à la réintégration de la délégation parlementaire russe à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (au nom de la Realpolitik) ; réception en grandes pompes de Vladimir Poutine au Fort de Brégançon à la veille du G7 de Biarritz (au nom de l’appartenance de la Russie à l’Europe) ; instruction formelle donnée aux ambassadeurs d‘évoluer dans leurs mentalités (au nom d’une « stratégie de l’audace »)22, plus d’autres signes révélateurs d’une nouvelle approche de la problématique russe par le président à la diplomatie « disruptive ». Qui l’aurait cru, il y a quelques mois encore tant l’atmosphère était à la défiance et tout défenseur d’une politique de dialogue avec Moscou était aussitôt cloué au pilori par les chiens de garde de l’école néoconservatrice du Quai d’Orsay et d’ailleurs ? Nous avions un allié indéfectible, l’Amérique (dont nous étions les vassaux, les idiots utiles) et un objectif intangible, la construction européenne (dont nous pensions qu’elle était la solution de tous nos maux). Ainsi, pouvait-on résumer la diplomatie jupitérienne ! Le diable est à Moscou. Tenons-le à distance et imposons-lui des sanctions pour l’amener a quia. Diplomatie dont nous avons amplement récolté les « dividendes »… négatifs. Il va sans dire mais cela va mieux en le disant. Il est vrai qu’en deux années d’apprentissage diplomatique, le président de la République semble avoir appris de ses erreurs de jeunesse sur les dossiers diplomatiques. Un triangle Moscou-Pékin-Washington se construisait, laissant l’Europe à ses doux rêves d’un monde révolu. C’est pourquoi, afin de remettre la France dans le jeu diplomatique, Moscou valait bien une messe orthodoxe. Lorsque vos alliés traditionnels à l’ouest ne sont pas fiables, rien ne vaut une bonne alliance de revers à l’est. Le général de Gaulle, qui ne sortait pourtant pas de l’école nationale de l’arrogance (ENA), l’avait compris dès la Seconde Guerre mondiale. Il se méfiait déjà des pratiques dignes d’États voyous des États-Unis toujours prêts à vous faire faire tout et n’importe quoi sans vergogne.

JUPITER TROUVE DES VICTIMES EXPIATOIRES EN LA PERSONNE DES DIPLOMATES

Dans la République monarchique macronienne, le roi ne peut pas se tromper. Tel le pape, il est infaillible sur le plan du dogme. Si pêchés il y eut, ils ne peuvent être de son fait. Ils le sont de la faute de ses ouailles (le « deep state » comme le stigmatise Donald Trump), de son troupeau de brebis diplomatiques égarées sur les chemins de la diplomatie irréelle. Jupiter serait presque tenté de parler de brebis galeuses qu’il a vertement tancées lors de son sermon d’ouverture de la Conférences des ambassadeurs et des ambassadrices en son château de l’Élysée relooké par Bijou (27 août 2019). Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y a pas été par quatre chemins. Les mots furent durs. Le ton martial, le geste réprobateur. La saillie fut violente mais il fut tout de même applaudi par la cohorte des ambassadeurs/ambassadrices courtisan(e)s, les professionnels bien connus de la diplomatie du froc baissé. Ils en redemandaient tout en maugréant dans leur barbe contre ce malotru qui se permettait de la faire la leçon du haut de ses quarante ans. On ne sait jamais, il est toujours hasardeux d’insulter l’avenir. À y regarder de plus près, l’homme de la verticalité assumée a instruit son propre procès en incompétence diplomatique. Déterminant seul les linéaments de sa politique étrangère et la mettant en œuvre seul à travers une diplomatie zigzagante, il est le seul et unique responsable de sa bérézina. Au début de son quinquennat, il avait promis de mettre la haute administration au pas. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Pourquoi a-t-il promu ambassadrice dignitaire de France, la première femme, à savoir notre ambassadrice à Moscou, Sylvie Bermann alors qu’elle est en partie visée par sa critique implacable ? Pourquoi a-t-il maintenu comme ambassadeur à Pékin, le prédécesseur de Sylvie Bermann à Moscou, Jean-Maurice Ripert (droit de l’hommiste kouchnérien qui touchât un temps des primes indues alors qu’il n’occupait aucun poste à l’administration centrale mais qui a lui aussi été élevé à la dignité d’ambassadeur de France par son ami François Hollande) qui ne faisait pas mystère de sa détestation du régime russe et de son nouveau tsar ? Pourquoi nomme-t-il en conseil des ministres des diplomates néoconservateurs hostiles à la Russie aux plus hauts postes de responsabilité du Quai d’Orsay (directeur de cabinet du ministre, directeur des affaires politiques, directeur des affaires stratégiques…). Tout ceci est incohérent. S’il veut nettoyer les écuries d’Augias proatlantistes, il a un sacré ménage à faire. Le veut-il ? Le peut-il ? Encore un exemple de diplomatie du coup de menton sans lendemain hormis quelques articles flagorneurs de folliculaires aux ordres comme ceux du quotidien Le Monde. Encore, une fois nous frisons le comique et le ridicule qui ont leur place au théâtre de boulevard mais pas au sommet de l’État. Pour ne pas dire la schizophrénie.

À l’aube de l’acte II de son quinquennat dont on nous rebat les oreilles, Jupiter découvre, avec un certain retard à l’allumage, quelques vieux préceptes de la diplomatie de l’ancien monde. En particulier, celui de l’importance de la diplomatie de l’équilibre pour une puissance moyenne comme la France. Curieux pour une personnalité dotée d’une intelligence hors du commun ! Sûrement, mais sous doté d’une qualité qui fait le véritable homme d’État, le bon sens populaire, le sens des réalités. Il arrive souvent à Emmanuel Macron de résonner comme un tambour. À tout prendre, cette évolution est une excellente chose pour la diplomatie française fort mal en point depuis quelques années tant elle a persévéré dans l’erreur avec une constance qui mérite louange. Bravo pour cette busque conversion de Jupiter sur le dossier russe. Formons le vœu que les paroles soient suivies d’effets tant dans l’enceinte de l’Union européenne que de l’OTAN et de l’OSCE. Mais, ceci est une autre histoire… à suivre de très près en particulier dans quelques semaines lors de son intervention tant attendue devant l’Assemblée générale de l’ONU à New York.

22 Marc Semo, Après son succès au G7, Macron bouscule les ambassadeurs, Le Monde, 29 août 2019, p. 4.
 
 
L’ILLUSIONNISTE MACRON : DÉFENSEUR DES VALEURS, MARCHAND DE CANONS… EN MÊME TEMPS – Guillaume Berlat. « Appuyez-nous sur les principes, ils finiront bien par céder ! ». Manifestement, Emmanuel Macron est, par certains aspects et par certains aspects seulement, un adepte de Charles-Maurice de Talleyrand Périgord, ancien ministre français des Affaires étrangères. L’inoxydable diable boiteux, qui traversa avec brio une succession de régime et fut l’un des héros du Congrès de Vienne (1815), en connaissait un rayon en la matière (Cf. Le souper, ouvrage de Jean-Claude Brisville). L’homme du en même temps peut dire tout et son contraire à quelques minutes d’intervalle sans la moindre gêne. Qualité indispensable pour un politicien n’ayant pas la trempe d’un homme d’État. Sa pratique diplomatique nous fournit quantité d’exemples concrets de cette pratique. Au cours du récent G7 de Biarritz, il nous a vanté les immenses mérites de la mondialisation tout en instruisant son procès. Que croire ? Mais, il y a un domaine spécifique de son champ d’action qui mérite d’être exploré. Nous avons eu l’occasion, dans le passé, d’en dévoiler quelques facettes. Pour faire simple, il s’agit de son mantra qualifié de « diplomatie des valeurs » sur lequel il vient de nous apporter d’excellentes démonstrations, de superbes couplets tant à Biarritz qu’à l’Élysée (Cf. son discours d’ouverture de la conférence des ambassadeurs et des ambassadrices). À entendre les discours de notre président de la République, la France serait la défenderesse des principes intangibles. À découvrir sa pratique quotidienne, la France est adepte de l’exception indienne.

LA FRANCE DES PRINCIPES INTANGIBLES

La France mère des arts, des armes et des lois, patrie autoproclamée des droits de l’homme est porteuse d’un projet humaniste des relations internationales. Elle met l’homme au cœur de son projet. Cette approche permet de rebâtir un récit et un imaginaire collectif, de porter un projet européen de civilisation inspiré de l’esprit de la Renaissance et de celui des Lumières. C’est peu dire que Jupiter se veut intransigeant sur le respect de la dignité humaine, sur la promotion des droits de l’homme dont il condamne les reculs dans certains États du monde. Les régimes « populistes », les dictatures, les démocraties illibérales, les démocratures sont sa bête noire. Il leur mène la vie dure. Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant, il ne faut pas compter sur lui pour livrer quelques armes sophistiquées à ce genre de mécréants afin qu’ils asservissent leurs peuples ou guerroient avec leurs voisins. Mais, force est de constater que nous sommes en France, pays dans lequel l’exception confirme la règle. L’Arabie saoudite du très jeune et réformateur prince MBS saucissonne ses opposants dans son consulat général à Istanbul et commet des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité au Yémen. Cela n’a guère d’importance dans la mesure où Riyad remplit les carnets de commandes de l’industrie d’armements française. L’illustrissime maréchal Al-Sissi ignore, pour ne pas dire bafoue les droits de l’homme en Égypte à tel point qu’une conférence de l’ONU sur la torture vient d’être annulée pour cause d’incongruité du lieu. Cela n’a guère d’importance dans la mesure où Le Caire remplit les carnets de commandes de l’industrie d’armements française avec quelques financements saoudiens. Et, nous pourrions multiplier à l’infini les exemples de cette duplicité française, cette difficile pour ne pas dire impossible conciliation française de la « diplomatie des valeurs » et de la « diplomatie économique »23. Notons que nos voisins allemands y parviennent avec un brio qui force le respect.

LA FRANCE DE L’EXCEPTION INDIENNE

Aujourd’hui, c’est vers l’Inde que nos regards et nos attentions se portent pour éclairer notre lanterne jupitérienne. À la veille de son G7 de Biarritz, le président de la République consulte ses homologues pour prendre la température aux quatre coins de la planète et réussir son sommet des frères ennemis. À cette fin, il reçoit en son château de Chantilly (celui où l’on accueille la crème de l’élite mondiale), le Premier ministre indien (également invité au G7 de Biarritz pour la séance finale), le très nationaliste (pour ne pas dire « populiste », RFI le qualifie même « d’homme d’extrême droite »), Narendra Modi. L’homme est affable, bien élevé, très oxfordien dans son port et représente la sixième puissance mondiale. Très récemment, il a abrogé unilatéralement le statut d’une partie du Cachemire indien, provoquant une montée des tensions avec son voisin pakistanais (autre puissance nucléaire non autorisée par le TNP). Le très multilatéraliste, Emmanuel Macron estime que l’affaire ne doit pas être portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU mais traitée dans la plus grande discrétion de manière bilatérale ente New Dehli et Islamabad. Il y a quelques mois, Bercy, sous instruction de Jupiter, annulait un redressement fiscal de 143,7 millions d’euros dont été victime, l’un des amis de Narendra Modi, homme d’affaires qui a pour nom, Anil Ambani, propriétaire de Reliance Communications, une société française. Les noms de Françoise Hollande et de Julie Gayet avaient été évoqués à l’époque dans le contexte de cette affaire. Dans d’autres temps et dans d’autres lieux, Narendra Modi aurait été ostracisé à la manière d’un Orban, d’un Salvini, d’un Bolsonaro…

Paradoxalement, il a droit à tous les honneurs de la République. Pourquoi une telle exception à la règle ? L’argent n’a pas d’odeur… L’Inde est un excellent client de l’industrie française d’armements24. Lors de la rencontre de Chantilly, le premier ministre indien aurait mis l’eau à la bouche de Jupiter en évoquant un nouveau lot de 36 Rafale et de 60 Rafale-Marine destinés aux futurs porte-avions indiens auxquels la France apportera son appui technique. Comment ne pas avoir les yeux de Chimène pour un tel Père Noël qui évoque également l’achat de quelques (12) sous-marins d’attaque ? De quoi mettre l’eau à la bouche d’un président VRP de la quincaillerie française hors de l’Hexagone. La toujours très sensible question des transferts de technologie sera traitée le moment venu dans l’intérêt bien compris de toutes les parties.

Tout ceci ne semble pas très sérieux de la part d’un président de la République au discours moralisateur qui déclare urbi et orbi conduire une diplomatie d’apaisement, d’équilibre, de médiation. Pourquoi ne pas livrer les mêmes armes au frère pakistanais afin de maintenir la balance égale entre Indiens et Pakistanais qui disposent tous deux de l’arme nucléaire pour s’expliquer en gentlemen ? C’est ce que l’on peut qualifier de contraste de l’audace d’Emmanuel Macron sur la scène extérieure et sa prudence sur la scène intérieure.

« Trop sérieuse (la guerre) aussi pour être laissée à des inspecteurs des Finances qui n’ont jamais tué un coup de fusil »25. En France, nous sommes le pays du grand écart entre les généreuses pétitions de principe et les pratiques plus que douteuses et peu appétissantes26. Comme le souligne l’inoxydable journaliste du volatil, Claude Angeli : « Dans cette région du monde, comme dans bien d’autres, on est toujours prêts à se tuer pour des idées simples. Et parfois avec des armes françaises ». Décidément, avec Jupiter, tout change pour que rien ne change. C’est tout sauf glorieux pour quelqu’un qui pensait inventer un monde nouveau. L’illusionniste Macron – notre bon docteur Jekyll et Mister Hyde27, pratique à merveille la diplomatie du en même temps pour ce qui est de la défense des valeurs et de la vente des canons. Bravo l’artiste ! Parfois, « la morale outragée demande châtiment »28.

23 Guillaume Berlat, Ventes d’armes, défense des valeurs, mensonge d’état…, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 avril 2019.
24 Claude Angeli, Un nationaliste indien fait le plein d’armes à Paris. Macron le fête, malgré de grands risques de conflit avec le Pakistan, Le Canard enchaîné, 28 août 2019, p. 3.
25 Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, 2019, p. 41.
26 Jean de Glinasty, La diplomatie au péril des « valeurs ». Pourquoi nous avons eu tout faux avec Trump, Poutine, d’autres…, Collection Valise diplomatique, L’Inventaire, 2017.
27 Françoise Fressoz, Les deux visages du président, Le Monde, 28 août 2019, p. 26.
28 Philippe Jaenada, La serpe, Julliard, 2017, p. 270.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE : L’INDÉCENTE DÉSIGNATION DE SYLVIE GOULARD – Ali Baba. « En France, il faut toujours prendre l’envers des mots pour en trouver la vraie signification » (Honoré de Balzac). Manifestement, dans la Macronie déclinante après avoir été triomphante, les termes de déontologie, d’éthique, de morale n’ont plus la même signification que dans les temps honnis de l’Ancien monde ! Plus c’est gros, plus ça passe. Chaque jour nous apporte son lot d’incongruités qui ne semble pas émouvoir nos folliculaires pourtant attachés – c’est du moins ce qu’ils prétendent – à la défense de la morale républicaine. Hier, on désignait comme membre du Conseil constitutionnel, un ex-inspecteur des Finances, ex-premier ministre… Alain Juppé qui avait fait l’objet d’une condamnation pénale confirmée par la Cour d’appel. Aujourd’hui, Jupiter propose à la toute nouvelle présidente de la Commission européenne, l’ex-ministre allemande de la Défense, Ursula Von der Leyen, le nom d’une française devant remplacer numériquement le commissaire français, Pierre Moscovici (il devrait rejoindre la Cour des comptes pour y remplacer Didier Migaud). Il s’agit de Sylvie Goulard29. Une femme, parité oblige. Une énarque, noblesse d’État oblige. Une courtisane, macronisme oblige30. Les fidèles lecteurs de notre site se souviendront que nous lui avions réservé un sort spécial lors de sa nomination discutable à la Banque de France.

LE PREMIER ACTE DE LA FARCE : LA BANQUE DE FRANCE

Voici comment nous relations cette déjà grotesque et pittoresque nomination de droit divin ou macronien à la Banque de France :

Début de citation

« Le second exemple concerne l’ex-ministre des Armées (et plus qu’éphémère, elle n’avait été en fonction qu’un petit mois, elle bat le record de Michèle Alliot-Marie au Quai d’Orsay qui avait tout juste tenu trois petits mois), Sylvie Goulard qui fait aujourd’hui un « happy come back » dans le monde de la finance qui nous avait été annoncé quelques heures avant sa nomination en Conseil des ministres par le volatil du 17 janvier 2018 (« Parachutage en or »). Notre eurobéate, qui avait involontairement confondu finances du Modem et du parlement européen, vient d’être recasée, six mois après sa démission rapide, comme « seconde sous-gouverneure de la Banque de France ». Son traitement ne nous est pas indiqué, vraisemblablement au nom de la transparence de la vie publique. Nous apprenons qu’elle avait fait partie des soutiens à la nomination de l’actuel gouverneur, François Villeroy de Galhau en 2015 et qu’elle remplacera Denis Beau qui progressera comme premier vice-gouverneur. Il faut bien le reconnaître que cette licenciée en droit, diplômée de Sciences-Po, ancienne élève de l’ENA (elle était sortie au Quai d’Orsay), ex-députée européenne ne dispose d’aucune compétence financière spécifique. Mais, qu’à cela ne tienne, elle sera notamment chargée des « affaires européennes et internationales ». Ouf ! C’est tant mieux pour cette européenne viscérale. S’occuper de finances à la Banque de France lorsqu’on pourrait être mise en examen pour des affaires de gros sous (Cf. enquête préliminaire sur les assistants parlementaires du Modem soupçonnés d’être des emplois fictifs remontant à l’époque où elle était député européenne), cela ne manque pas de sel. Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule. En effet, nous apprenons grâce au site mediapart que la sous-gouverneure de la Banque de France, Anne Le Lorier, part à la retraite et devrait profiter du maintien de son salaire pendant trois ans, soit près de 700 000 euros. Alors que la banque prône une politique d’austérité envers les smicards ou les épargnants modestes (Les parachutes en or de la Banque de France) ».31

Fin de citation

Et, le fabuleux destin de Sylvie Goulard ne s’arrête pas en si bon chemin. Il prend désormais le chemin de Bruxelles où elle devrait normalement siéger dans le Saint des Saints du bidule, à savoir la Commission européenne.

LE SECOND ACTE DE LA FARCE : LA COMMISSION EUROPÉENNE

« Le besoin d’avoir raison est la marque de l’esprit vulgaire » (Albert Camus). Le moins que l’on puisse dire est qu’Emmanuel Macron ne manque pas d’air alors qu’il nous rebat les oreilles avec les mots d’exemplarité et autres coquecigrues. Il est vrai que Sylvie Goulard comptait parmi ceux et celles qui ont travaillé à son QG de campagne à la rédaction de son programme européen, prônant un rapprochement avec la chancelière. On peut mesurer à sa juste valeur le résultat de l’action de cette européenne convaincue dans la pratique diplomatique jupitérienne dans ces deux domaines.

Que peut-il se produire dans les semaines à venir ? On voit mal – mais le pire n’est jamais certain -, Ursula von der Leyen refuser cette candidature d’une femme attachée au renforcement de la relation franco-allemande alors qu’elle doit en partie sa nomination à Emmanuel Macron. Ensuite, la nomination de notre éphémère ministre des Armées doit être confirmée par le Parlement européen. Qui sait ? Après le psychodrame Loiseau, certains parlementaires pourraient avoir l’idée saugrenue de mettre en exergue la fragilité de la moralité de la candidate française (emplois fictifs du Modem indûment rétribués par les finances du Parlement européen) d’autant plus qu’elle traîne d’autres casseroles, en particulier une rémunération conséquente d’un centre de recherche américain alors qu’elle était députée européenne. Cela s’appelle du conflit d’intérêts. On l’aura compris, Sylvie Goulard est une femme bien sous tous rapports… hormis quelques légers écarts avec la morale publique avec laquelle on ne plaisante pas au nord de la France32. Ce qui ne semble pas poser problème à notre Pinocchio national et encore moins à cette dame vertueuse. Comme par hasard, le parquet vient de classer sans suite l’affaire des présumés conflits d’intérêts du secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler. La Justice est indépendante, comme tout le monde le sait, dans notre pays… sauf aux yeux de la Cour européenne des droits de l’homme qui a jugé, à deux reprises en 2010, que le parquet à la française n’était ni indépendant, ni impartial au sens de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe (droit à un procès équitable). Depuis, rien n’a été fait pour remédier à cette déficience inacceptable dans un authentique État de droit comme se pense la France des farces et attrapes et de la gaudriole. Elle qui se croit autoriser à donner des leçons de morale à la terre entière alors qu’elle devrait en recevoir de sacrées afin de se faire remettre les idées en place. Encore un exemple d’arrogance de la France sur la scène internationale, arrogance qui indispose sérieusement et qui décrédibilise sa parole à tel point qu’elle en devient inaudible et peu crédible.

LES GAITÉS DE L’ESCADRON

« Le spectacle a gagné en ridicule et en cruauté »33. Après les frasques de Nathalie Loiseau de mauvais augure, nous avons droit aux écarts de Sylvie Goulard. Comme par un curieux hasard, il s’agit de deux femmes, l’élite de la République. Comme quoi, la parité quantitative et non qualitative n’a pas que des avantages dans la pratique actuelle. L’Union européenne ne deviendrait-elle pas elle le dépotoir de la politique française et de la haute administration hexagonale ? La question mérite à tout le moins d’être posée alors que nous abordons l’acte II du quinquennat jupitérien. En définitive, en termes de moralisation de la vie publique, le moins que l’on soit autorisé à dire est que la proposition de désignation par le président de la République, comme commissaire européenne au titre de la France, de Sylvie Goulard née Grassi, est pour le moins indécente à maints égards.

29 Marcelo Wesfreid, Bruxelles : la France choisit l’ex-ministre Sylvie Goulard, Le Figaro, 29 août 2019, p. 4.
30 Gabriel Grésillon, Sylvie Goulard, une « forte en thème » pour pousser l’agenda de Macron à Bruxelles, Les Echos, 29 août 2019, p. 6.
31 Ali Baba, La République des réseaux, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 janvier 2018.
32 Ludovic Lamant/Ellen Salvi, Commission européenne : Sylvie Goulard, choisi malgré ses déboires judiciaires, www.mediapart.fr , 28 août 2019.
33 Nicolas Sarkozy, Passions, éditions de l’Observatoire, 2019, p. 100.

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