Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

ORIENT-ATIONS 248

TRUMP EGORGE LE DOCTEUR FOLAMOUR – Jean Daspry. « Il faut avoir confiance dans les surprises de la vie » Jean-Philippe Blondel. Aussi cavalièrement qu’il avait annoncé sa nomination en mars 2018, Donald Trump limoge le 10 septembre 2019 en deux messages lapidaires John Bolton, son conseiller à la sécurité nationale1. « J’ai informé John Bolton hier soir que l’on n’avait plus besoin de ses services à la Maison-Blanche », a écrit Donald Trump sur son compte Twitter, son moyen de communication favori. « Je suis en profond désaccord avec beaucoup de ses suggestions, comme d’autres membres de ce gouvernement, et c’est pourquoi j’ai demandé à John sa démission qu’il m’a remise ce matin. Je remercie John pour ses services. Je nommerai un nouveau conseiller à la sécurité nationale la semaine prochaine ». John Bolton annonce, pour sa part, qu’il a proposé sa démission la veille. Ce à quoi Trump lui aurait répondu qu’on en « parlerait demain ». Sa présence était encore programmée mardi matin à un point de presse à la Maison-Blanche, une heure avant l’annonce de son départ2. Retour sur la présence d’un conseiller pyromane, un va-t-en-guerre à la Maison Blanche, utile pour démontrer sa fermeté vis-à-vis de l’étranger Conseiller devenu très encombrant, voire nuisible lorsque le président des États-Unis veut mettre dans la colonne succès du bilan de son mandat les conflits évités ou résolus, sujet important de son programme électoral de 2016.

UN CONSEILLER UTILE POUR DÉMONTRER LA FERMETÉ DE L’ONCLE DONALD

Dans le portrait que nous dressions de John Bolton à l’occasion de sa nomination à l’un des postes les plus prestigieux de la Maison Blanche, celui de conseiller à la sécurité nationale, nous mettions en évidence trois traits de son caractère à la lumière de son expérience passée de l’administration américaine : un faucon parmi les faucons, un unilatéraliste dogmatique, un voyou de haute lignée3.

Adepte de la « paix par la force », on le classe volontiers parmi les « poseurs de bombes ». Le radical et doctrinaire John Bolton n’apprécie ni le multilatéralisme, ni son expression la plus visible qu’est l’Organisation des Nations unies. Ne disait-il pas en 1994 que « Les Nations unies n’existent pas » ? Et d’ajouter, pour que sa pensée – toujours très claire au demeurant avec ses phrases chocs– soit parfaitement comprise : « Ce qui existe, c’est une communauté internationale qui peut être occasionnellement dirigée par la seule véritable puissance mondiale, quand cela sert nos intérêts ». Il complète utilement son propos par sa formule : « L’ONU, ça n’existe pas, l’immeuble à New York a 38 étages. Il pourrait bien en perdre dix, cela ne ferait aucune différence ». John Bolton exècre les normes internationales et les structures multilatérales en charge de dire le droit surtout au peuple à la « destinée manifeste ». C’est le moins que l’on soit autorisé à dire. John Bolton aime bien se trouver à la tête de coalitions de volontaires, de coalitions d’idiots utiles comme il en trouve à l’Alliance atlantique. Lors de ses dix-huit mois passés à ce poste stratégique à la Maison Blanche, il a pu démontrer l’immensité de ses talents de dur, de partisan de la guerre totale comme mode privilégié de règlement des conflits (le changement des régimes) lorsque l’on est à la tête d’un peuple élu. John Bolton aurait voulu régler définitivement leurs comptes aux Nord-coréens (dont Donald Trump minimisait les tirs de missiles) et aux Iraniens en leur expédiant quelques têtes nucléaires (à qui Donald Trump fait des avances diplomatiques). Notons au passage qu’il n’a jamais voulu reconnaître les conséquences négatives de la deuxième guerre d’Irak de 2003 dont il a été parmi l’un des plus ardents défenseurs (décision qualifiée par Donald Trump de « pire des pires décisions jamais prise »). John Bolton, écarté du dossier nord-coréen, s’était rabattu sur l’Amérique latine et centrale en inventant le concept de « troïka de la tyrannie » pour désigner Cuba, Nicaragua et Venezuela), en novembre 2018. C’est dire si le personnage est droit dans ses bottes et ne supporte pas la moindre contradiction. Si une telle posture est envisageable lorsque l’on se trouve dans l’opposition, l’on travaille pour un centre de recherches, voire pour FOX NEWS (ce qui fut son cas), il en va tout autrement lorsque l’on conseille le président des États-Unis qui peut à tout moment déclencher le feu nucléaire, transformer la paix en guerre. Lors de sa nomination nous écrivions : « S a nomination inquiète en Asie (Chine, Corée du sud) comme partout dans le monde. Elle porte un mauvais coup à tous les hommes de bonne volonté attachés à une approche multilatérale et coopérative des relations internationales, indispensable dans ce climat de défiance généralisée. Avec un tel pyromane à la tête des affaires de sécurité à la Maison Blanche qui ne s’est jamais distingué par ses idées modérées ou ses manières douces, le monde peut être inquiet pour les mois à venir ». Telles sont vraisemblablement les raisons qui ont poussé Donald Trump à le limoger en ce début du mois de septembre 2019.

UN CONSEILLER ENCOMBRANT POUR FAIRE LA PAIX DE L’ONCLE DONALD

Cette éviction de John Bolton doit s’appréhender, au moins, à deux niveaux pour en apprécier tout le sel et les conséquences concrètes qu’elle pourrait avoir sur le court et le moyen terme pour la politique étrangère et la diplomatie des États-Unis.

Au niveau de la démarche globale de Donald Trump à l’approche de la campagne électorale pour les élections présidentielles américaines du 3 novembre 2020, c’est-à-dire dans un peu plus d’un an. Autant une personnalité telle que celle de John Bolton était utile pour marquer sa volonté de fermeté de départ – une sorte de crédibilité de la parole – sur la scène internationale durant la première moitié de son mandat (la théorie de la pression maximale), autant une personnalité aussi entière devenait encombrante et nuisible pour préparer la seconde moitié de ce même mandat (la conclusion d’accords bilatéraux). Surtout, lorsque l’on sait que le temps politique passe très vite, plus vite que le temps diplomatique. Donald Trump s’est, en grande partie, fait élire sur un programme de cessation de tous les conflits dans lesquels son prédécesseur, Barack Obama est accusé d’avoir entraîné l’Amérique. En marge du sommet de Biarritz, Emmanuel Macron soulignait que son homologue américain devait tenir compte des engagements qu’il avait souscrit auprès de son électorat. Comment, dans le même temps, se vanter d’avoir mis fin à l’escalade avec la Corée du nord (Cf. rencontre de Singapour et d’Hanoï), d’avoir rapatrié les « boys » d’Afghanistan (pourparlers d’Oman avec les Talibans), d’Irak, de Syrie… tout en se lançant dans d’une guerre avec l’Iran qui pourrait embraser toute la région ou en refusant de conclure un an de négociations avec les Talibans ou avec Kim Jong un ? C’est ce que l’on appelle la quadrature du cercle. Chose que Donald Trump semble avoir comprise dans la perspective d’un second mandat qui ne semble pas hors de portée.

Au niveau de la démarche spécifique, le maintien de John Bolton à son poste commençait à poser de sérieux problèmes de cohérence de la politique étrangère de Donald Trump. Notons pour la petite histoire que le Pape François évoque l’hypothèse d’un schisme de l’église alors qu’il est à l’offensive contre les cercles conservateurs américains – ceux dont fait justement partie John Bolton – qui attaquent son discours social4. La mise à l’écart du plus proche conseiller du président américain était de plus en plus inévitable tant il devenait de plus en plus difficile de masquer les profondes dissensions existant au sein de l’Administration sur la question des pourparlers avec les talibans5. L’annulation, le 8 septembre 2019, par Donald Trump, d’une rencontre secrète avec une délégation d’insurgés semblait indiquer que l’avis de Bolton l’avait emporté. Le conseiller était, parmi les proches collaborateurs du président le plus opposé à ces négociations. Mais cette opposition s’étendait en fait à presque tous les sujets, ce qui a sans doute fini par précipiter sa chute.

À la différence de son prédécesseur, le général McMaster, considéré comme un militaire lettré et un soldat prudent, Bolton appartient à une tout autre catégorie : celle des idéologues intransigeants. À la veille de l’Assemblée générale de l’ONU, qui permet l’organisation de nombreuses rencontres bilatérales utiles (pourquoi pas avec envisager une rencontre avec le président iranien ?), était-il envisageable de maintenir à son poste celui qui était partisan de frappes de représailles contre l’Iran accusée d’avoir abattu un drone américain (frappe annulée à la dernière minute pas Donald Trump) ?6 Donald Trump semble avoir fini par réaliser que la politique étrangère est un peu plus compliquée dans la réalité que sur un plateau de télévision. C’est pourquoi, le départ du conseiller à la sécurité nationale était devenu inéluctable par la somme des divergences accumulées entre les deux hommes. Ce faisant, Donald Trump augmente sa marge de manœuvre dans les négociations avec les Talibans, les Nord-Coréens, les Iraniens, les Russes… Il démontre aussi qu’il est le seul maître à bord à qui il appartient de fixer la ligne américaine. De plus, il n’appartient pas à son conseiller à la sécurité nationale de couper les ponts avec le Pentagone et le Département d’État qui se situent sur des lignes dures mais plus pragmatiques. Il faut savoir reconnaître parfois que le temps est venu de faire la paix avec son ennemi en privilégiant la voie du dialogue à celle des armes qui ne règlent pas tout.

TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN

« J’adore les surprises et quand on ne m’en fait pas, je les provoque pour me les faire moi-même » (L’os à moëlle, Pierre Dac). Ainsi, pourrait-on qualifier la posture générale du 45ème président des États-Unis qui est toujours là où l’on ne l’attend pas et qui aime se défaire de ceux qu’il avait encensés la veille. Telle est la morale que nous pourrions tirer du dernier épisode du feuilleton, John Bolton, troisième conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump. Donald Trump entend signifier qu’il ne faut pas confondre « pression maximale », maître mot de sa diplomatie7 et guerres aux résultats incertains dont John Bolton était le défenseur acharné. Éviction qui intervient quelques jours après la démission de Jason Greenblatt, sceptique sur le plan de paix israélo-palestinien concocté au cours des derniers mois sous la plume des faucons américains et israéliens. Peut-être entrons-nous dans l’acte II du quinquennat de Donald Trump soucieux de présenter des résultats tangibles sur le plan extérieur à son électorat traditionnel et acquis. Un tient vaut toujours mieux que deux tu l’auras surtout dans les mois à venir. Il vaut mieux être à la manœuvre plutôt que de la subir. In fine, Donald Trump montre à la face du monde qu’il pouvait, sans la moindre retenue achever son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton cocktail de Terminator et de docteur Folamour, obstacle ultime à la réalisation de son grand dessein international, s’en tenir aux vrais sujets pour l’Amérique, le premier étant celui de la compétition stratégique et commerciale avec la Chine.

1 Mathieu Magnaudeix, John Bolton, va-t-en-guerre obsédé par l’Iran, quitte la Maison Blanche, www.mediapart.fr , 10 septembre 2019.
2 Gilles Paris, Trump limoge Bolton le va-t-en-guerre, Le Monde, 12 septembre 2019, pp. 1-2-3.
3 Jean Daspry, De quoi John Bolton est-il le nom ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 avril 2018.
4 Cécile Chambraud, Le pape François évoque l’hypothèse d’un schisme, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 6.
5 Thomas Cantaloube, Les Américains sont-ils prêts à la paix en Afghanistan, www.mediapart.fr , 10 septembre 2019.
6 Gilles Paris/Allan Kaval, Trump entretient l’idée d’une désescalade avec l’Iran. Le président suscite l’inquiétude des partisans de la ligne dure, affaiblis par le limogeage de John Bolton, Le Monde, 14 septembre 2019, p. 6.
7 Gilles Paris, La « pression maximale », maître mot de la diplomatie trumpienne, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 2.
 
 
BREXIT, RÉVÉLATEUR DE L’INCONSCIENT BRITANNIQUE ? Jean Daspry. « On s’est aperçu qu’il n’y avait pas de montagnes entre l’Angleterre et la France ; il y a seulement un canal » (Charles de Gaulle). Or, ce canal n’a fait que s’approfondir au fil des siècles en dépit de cette parenthèse européenne d’environ un demi-siècle (1973-2019) où le Royaume-Uni a successivement appartenu à la Communauté économique européenne (CEE) et à l’Union européenne avant de claquer la porte un 23 juin 2016 à la stupeur de tous ceux qui n’avaient rien compris aux particularismes du Grand-Breton. Rien n’y fait, le Britannique est différent du continental. Il parle une langue que personne ne peut imiter. Il roule à gauche. Il a gardé son propre système de mesure. Il raille tout ce qui est latin. Il se présente en modèle de démocratie à la terre entière. Westminster et le 10 Downing Street sont montrés à la face du monde comme le phare de la civilisation de l’état de droit, l’étalon de la protection des droits de l’homme (Cf. la procédure d’Habeas Corpus), le modèle de l’homme qui se tient droit (face au Blitzkrieg en 1940). Nul ne s’aventurerait sur le continent à mettre en doute ce postulat que l’on apprend dans les cours d’histoire, de droit, de science politique. Le pragmatisme à l’anglo-saxonne présente une supériorité indiscutable face au cartésianisme à la française. Il permet d’amortir les chocs de la société alors que la France excelle dans l’art de faire les révolutions, de mettre les citoyens dans les rues (Cf. crise des « gilets jaunes »). Mais rien n’est éternel, tout est éphémère (Mazouz Hacène), y compris dans ce Royaume-Uni qui semblait frappé par la grâce d’une éternité monarchique. Or, le « Brexit » vient jouer le rôle du grain de sable qui vient gripper la machine pourtant bien huilée par le poids des traditions et des coutumes locales. Alors que l’on pensait le Royaume de sa très gracieuse Majesté vacciné à jamais contre les maux du continent : populisme et dogmatisme8, il n’en est rien. Le spectacle, qu’offre au monde le feuilleton du processus devant conduire au divorce annoncé entre la Grande-Bretagne et les Vingt-Sept, est peu réjouissant. Westminster et Downing Street apparaissent de plus en plus comme les deux extrémités d’une scène du théâtre de Guignol. Chaque représentation relève du grand guignol. L’homme à la mèche blonde, sorte de clone de Donald Trump en moins cohérent, encaisse coup de bâton après coup de bâton, promettant d’en finir avec la guignolade qui a pour nom « Brexit » avant le 31 octobre 2019 « by hook or by crook » (quoi qu’il advienne ou coûte que coûte). Son entêtement commence à interpeller jusque dans les rangs des conservateurs qui l’accompagnaient au gouvernement ou au Parlement. Le radeau de la Méduse est aussi le bateau ivre. Un coup a droite, un coup à gauche. Une chatte n’y retrouve plus ses petits tant avec BOJO on dépasse les bornes de l’incongruité. Shoking, my dear ! Les continentaux sont des enfants de chœur comparés à nos donneurs de leçons devant l’Éternel que sont les Anglais. À les voir à l’œuvre depuis quelques mois, quelques semaines, le spectacle de la démocratie britannique est affligeant, voire pathétique. Ne signifie-t-il pas l’effacement de ce grand peuple (qui croit aux chimères9) de la scène internationale pour un bout de temps ? Ne signifie-t-il pas qu’une démocratie, si immunisée soit-elle comme pensait l’être le Royaume-Uni, n’est jamais à l’abri d’une embardée qui peut lui être fatale ? Ne signifie-t-il pas que la souveraineté n’appartient plus aux peuples mais aux Parlements ? Conclusion : tout ceci doit conduire à la plus grande humilité lorsque l’on manie des concepts tels que ceux de démocratie, d’état de droit, de patrie des droits de l’homme et autres plaisanteries du même acabit. « Il y a, entre Londres et Paris, cette différence que Paris est fait pour l’étranger et Londres pour l’Anglais. L’Angleterre a bâti Londres pour son propre usage, la France a bâti paris pour le monde entier » (Ralph Waldo Emerson). Nous en avons la preuve au quotidien. En dernière analyse, le « Brexit » n’est-il pas le meilleur révélateur de l’âme britannique dans ce qu’elle a de plus tourmentée ? Comme le pensait si justement le général de Gaulle, les Britanniques n’avaient pas leur place dans la construction européenne. Comme dit l’autre, ils nous ont fait c… pour y entrer, ils nous font c… pour en sortir. C.Q.F.D.

8 Alain Frachon, Brexit, populisme et dogmatisme, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 30.
9 Jacques Julliard, Lettre aux Anglais, Marianne, 13-19 septembre 2019, pp. 4-5.
 
 
LE CAPS DU QUAI : DE CHARYBDE EN SCYLLA – Ali Baba. « La prévision est difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir ». Cette maxime, du résistant et de l’humoriste que fut Pierre Dac, devrait être gravée en lettres d’or sur la porte d’entrée du très prestigieux Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS sous son acronyme) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE)10. Elle sied à la perfection à cette structure croupion qui faisait autrefois – au siècle dernier – la fierté du Quai d’Orsay. Les exemples de son incompétence et de son inconséquence ne manquent pas tant à travers les témoignages de sources concordantes que sur la médiocrité affligeante de ses écrits11. Au cours des années passées, des mois écoulés, notre site (plusieurs de ses contributeurs) a eu l’occasion d’informer ses fidèles lecteurs sur la vacuité de cette structure administrative censée être une passeuse d’idées, un lieu de tempête sous les crânes, une enceinte du non-conformisme de la pensée… afin d’alimenter la réflexion des décideurs sur les grandes problématiques internationales du moment et du futur12. Un exemple assez récent (il a moins d’un an) vient nous éclairer, une fois encore, sur les dérives que connaît ce machin qui ne présente plus aucune valeur ajoutée tout en coûtant un « pognon de dingue » au contribuable. Un constat objectif s’impose : nous sommes en présence d’une indigence de la réflexion caractérisée par le degré zéro de la pensée. Ce jugement n’est que la conséquence logique d’une déliquescence de la structure révélatrice des mirages de l’armée mexicaine.

L’INDIGENCE DE LA RÉFLEXION OU LE DEGRÉ ZÉRO DE LA PENSÉE

Sous un emballage trompeur, comme souvent, la substance fait défaut tant la pensée (l’absence dans le cas de figure) est déroutante, pour utiliser une litote diplomatique.

Un emballage trompeur

Pour son numéro de l’été-automne 2018 (n° 26), le CAPS diffuse manu larga dans tout ce qui compte de lieu de réflexion de France et de Navarre (encore une plaisanterie qui coûte un « pognon de dingue » au contribuable) sa prose exceptionnelle. Il s’agit des « Notes de réflexion et de prospective du CPAS ». Le thème retenu est alléchant à maints égards : « Technologie et puissance ». De quoi mettre l’eau à la bouche de tous les amateurs de relations internationales vues par d’éminents praticiens. En feuilletant cette brochure de plus de deux cents pages, nous découvrons un extraordinaire avant-propos du ministre, Jean-Yves Le Drian en personne suivie d’une auguste préface de l’ex-directeur du CAPS, Justin Vaïsse, élégamment recasé depuis dans un machin ayant pour nom « Forum de la paix » (un joujou de Jupiter mis en place durant les cérémonies commémoratives du 11 novembre 2018 mais qui ne sert à rien). Ensuite, nous parvenons au cœur du réacteur nucléaire – là où se produit la fission des matières fissiles -, à savoir les huit contributions portant sur le thème : « Technologie et puissance ». On y trouve successivement : « La guerre de l’intelligence artificielle aura-t-elle lieu ? », « Géopolitique des câbles : une vision sous-marine de l’internet » ; « Les manipulations de l’information, un défi pour nos démocraties » (un classique du CAPS, suivez mon regard qui va tout droit vers Moscou) ; « Les ‘Africactivistes’, nouveaux influenceurs de l’Afrique de l’Ouest » ; « ‘Digital China’ ou comment la révolution numérique redistribue la puissance à l’échelle globale », « Le cyber-califat de Daech » ; « Du bitcoin à la blockchain. Les avatars d’une technologie ‘cypherpunk’ » ; « Le système du crédit social en Chine. Un enfer numérique pavé de bonnes intentions ». Pour conclure, nous avons droit à un rubrique « Varia ». Cela fait plus chic. C’est l’auberge espagnole traitant des consultations citoyennes ; d’une nouvelle crise de la conscience européenne ; de la relation entre Washington et Moscou, les montagnes russes. Nous avons droit à deux fiches de lecture et à l’annonce des mercredis de l’Afrique du CAPS et pour finir des questions à Salieu Taal. Le « packaging » (l’emballage) est le premier outil de communication au royaume de la com’, c’est bien connu. Mais, ici nous avons ne principe à faire à un centre d’analyse, de prévision et de stratégie. Ce qui est tout à fait autre chose. Et, c’est là que le bât blesse. Le temps de la diplomatie n’est pas celui des coups médiatiques, surtout lorsqu’il s’agit du lieu de la réflexion sur le long terme des évolutions des relations internationales, par excellence… du moins en théorie. Dans la pratique, c’est une toute autre histoire.

Une pensée déroutante

Nous apprenons que cet opus magnum a été dirigé par Maya Kandel et Marine Guillaume, deux valeurs sûres de la mystification. Deux noms à retenir impérativement. C’est qu’à y regarder de plus près, le produit parait moins attractif que sa présentation fallacieuse ne le laissait envisager. Tout sonne creux. Une sorte de vide de la pensée. Nous frisons le plagiat. En effet, nous avons sollicité l’avis de plusieurs experts reconnus des relations internationales. Quel est leur diagnostic concordant ? Au mieux, tout ceci ne présente pas le moindre intérêt au regard du titre ronflant de cette publication attrape-tout, au pire, il s’agit d’une vaste mystification, d’une vulgaire opération d’enfumage. Pourquoi ? D’abord, parce que cette brochure ne comporte aucun raisonnement logique qui se tienne organisé autour de la définition des concepts, de leur analyse globale et non par le petit bout de la chandelle, de leur synthèse autour de quelques problématiques majeures pour comprendre la nouvelle grammaire des relations internationales, de leur mise en perspective au regard de l’action de la France (de l’Europe ?) dans ce domaine et de quelques propositions d’action pour l’avenir. Or, nous ne trouvons rien de tout cela dans ce torchon frappé au sceau de la médiocrité de « l’État profond ». Nos experts considèrent que ces huit contributions sont un cocktail de copies de piètre facture d’articles parus dans quelques revues savantes ou de notes de compte-rendu de colloques sur des sujets très pointus repompés sans la moindre hauteur de vues. C’est bien connu, au CAPS, on ne réfléchit pas parce que l’on n’a pas le début de commencement d’une idée articulée sur les grands paradigmes de ce début de XXIe siècle. Moins on réfléchit, moins on a de chance de s’aventurer sur des chemins minés. La présentation du ministre est constituée d’un ramassis de lieux communs, de portes ouvertes enfoncées qui n’apportent rien de concret à la compréhension fine du problème par des experts des relations internationales. En un mot, tout ceci est confondant de médiocrité à l’instar des précédents numéros des Carnets du CAPS frappés des mêmes maux.

Comme le rappelle Jean Bodin : « il n’est de richesse que d’hommes » et nous pourrions ajouter de femmes par souci de respect de la sacro-sainte parité. Mais, là n’est pas le problème. Il faut se pencher sur la composition et le fonctionnement du CAPS capable de produire de tels bibelots d’inanité sonore pour avoir une idée plus précise de ce naufrage de la diplomatie française que l’on mesure chaque jour un peu plus.

LA DELIQUESCENCE DE LA STRUCTURE OU LES MIRAGES DE L’ARMÉE MEXICAINE

Cette lente décomposition du CAPS vient de loin même si ses dérives se sont accentuées au cours des toutes dernières années. Elle s’est prolongée jusqu’à l’arrivée récente de son nouveau directeur, Manuel Lafont Rapnouil, brillant énarque venu tout droit d’un centre de recherches, l’European Council on Foreign Affairs (ECFR). Le nouvel élu est confronté à un double défi : humain et intellectuel.

Un défi humain : qualité versus quantité 

Alors que le CAP (Centre d’analyse et de prévision), créé en 1973 par Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères et dont la direction a été confiée à Thierry de Montbrial, a été pensé comme une structure légère et réactive, il est devenu au fil du temps (DP puis CAPS aujourd’hui) une structure pléthorique, une sorte d’armée mexicaine. Hormis quelques rares individualités qui y ont toute leur place, le CAPS, version 2019 se présente comme une structure hybride. Il est à la fois un EHPAD diplomatique (sorte de cimetière des éléphants pour diplomates incasables et inexportables) et une nursery diplomatique (sorte de crèche pour étudiants qui n’ont jamais passé le moindre concours de la fonction publique, y compris du Quai d’Orsay). Comment prétendre à l’excellence avec un tel équipage qui ne brille pas par ses qualités intellectuelles : analyse, réflexion et prospective ? Ce serait plutôt une annexe de la direction de la communication où l’on commente en live les dernières nouvelles du jour livrées par son smartphone. Les réunions hebdomadaires du CAPS sont un modèle de dérive administrative du temps perdu pour ne rien faire : vomir sur les « populistes » et sur Donald Trump). Tant d’un point de vue d’efficacité intellectuelle (produire une analyse originale et pertinente) que de coût financier (combien nous coûtent tous ces inutiles ?), il vaudrait mieux en revenir à une structure légère privilégiant la qualité à la quantité. Le CAPS n’a pas vocation à servir de lieu de formation d’étudiants moyens, voire médiocres ou de réceptacle de pseudo-chercheurs dont plus aucun centre de recherches ne veut. Le veut-on et le peut-on ? Il s’agit d’une question de courage en un temps où le seul sujet qui vaille est celui de la souffrance au travail. Nous sommes au cœur de la problématique de l’évaluation des fonctionnaires et de leur adéquation aux responsabilités qui leur sont confiées dans une période de vaste réforme de la Fonction publique. Vaste programme. Affaire à suivre dans les prochains mois.

Un défi intellectuel : révolution versus conformisme

Quel est le rôle assigné au CAPS. Il est censé assurer « en toute indépendance » les missions suivantes : analyses transdisciplinaires et prospectives des évolutions à moyen et à long terme de l’environnement international, sous l’angle régional et thématique ; présentation au ministre, à sa demande ou spontanément, des recommandations politiques ou des options stratégiques sur différents pans de la politique extérieure ainsi que sur l’adaptation du dispositif diplomatique français aux enjeux européens et internationaux ; favoriser le débat d’idées et faire émerger des concepts ou idées nouvelles, en encourageant et favorisant la recherche internationale ; participe aux efforts pour rehausser l’influence française dans les cercles de réflexion et de débats européens et internationaux13. Or, aujourd’hui, nous sommes loin du compte. Il n’ait qu’à prendre pour exemple le document consacré à la relation entre technologie et puissance : sorte de copier-coller d’articles de revues spécialisées ou de compte rendu de colloques. Où est l’originalité des travaux du CAPS ? En quoi favorise-t-elle le débat d’idées alors qu’elle n’a pas d’idées ? En quoi apporte-t-il une réelle valeur ajoutée au ministre et au président de la République sur les grandes problématiques du jour : guerre et paix ; gouvernance mondiale, crise du multilatéralisme, de la mondialisation, de l’Europe, problèmes environnementaux, avenir de la relation transatlantiques, du Proche et du Moyen-Orient, relations avec l’Afrique… ? Force est de constater que le CAPS est absent des débats que l’on trouve dans les revues spécialités américaines et, dans une moindre mesure, anglaise et allemande. Point de réflexion donc point d’innovation, d’anticipation et de prospective qui est en théorie le cœur de métier du CAPS. Il est vrai que le courage n’a pas été la vertu cardinale des deux derniers directeurs du CAPS qui obéissaient servilement aux injonctions du ministre : ne pas envisager le maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad (oukase de Laurent Fabius dont on mesure aujourd’hui à quelle impasse il a conduit la diplomatie française), de renouer le fil du dialogue avec la Russie, de critiquer les ratés de la construction européenne, de remettre en cause notre relation avec l’Afrique, avec les États-Unis, de repenser notre relation avec l’Allemagne… On l’aura compris, le CAPS est en total décalage par rapport aux vrais problèmes de la société internationale du XXIe siècle. Il vit sur une autre planète par conformisme et manque de courage. Un classique dans l’administration française… Un de ses anciens directeurs confessait, sous le sceau de la confidentialité, à un chercheur qu’il s’auto-censurait sur certains sujets importants pour éviter de déplaire en haut lieu (protéger sa Carrière) et de retrouver ses papiers sur des sujets d’importance (Russie, Iran, Syrie et bien d’autres) dans les poubelles du cabinet du ministre (protéger son ego). Le CAPS est le lieu par excellence où la pensée est cadenassée et la parole bâillonnée. Telle est la dure réalité et la vérité vraie ! Quels sont les pseudo-journalistes d’investigation qui l’écrivent ? Aucun lorsque l’on est un simple perroquet à carte de presse chargé de reproduire fidèlement les éléments de langage (EDL) des communicants.

Au vu de ce qui précède, nous pouvons dire que cela s’appelle jeter l’argent par les fenêtres au moment où l’on fait la chasse aux gaspillages dans la Fonction publique14. Il faudra bien, qu’un jour prochain, les structures en charge du contrôle du fonctionnement du Quai d’Orsay (Cour des comptes15, commission des Affaires étrangères du parlement…) aient le courage de se pencher sur l’inutilité abyssale du CAPS comparé à son coût prohibitif. Et, pourquoi pas proposer une solution innovante et dans l’air du temps. Pourquoi ne pas externaliser la fonction analyse et prévision en confiant, moyennant rétribution plus largement encore qu’actuellement, le soin de rédiger des études spécifiques souhaitées (?) par le ministre, son cabinet, ses services à des instituts de recherches tout en supprimant le bidule CAPS. On pense tout naturellement à l’IFRI qui célébrait récemment son quarantième anniversaire et qui figure en tête des classements des centres de recherche dans le monde. Cela tomberait bien, Thierry de Montbrial connait bien cette structure qu’il a contribué à créer en 1973. Mais, elle est loin d’être exclusive tant une saine concurrence est saine dans le domaine de la recherche. D’autres centres de recherche (CERI de Sciences-Po, laboratoires de recherche de grandes écoles… et tant d’autres sans la moindre exclusive) pourraient être sollicités en fonction de l’expertise spécifique dont ils disposent sur certains problématiques des relations internationales. À tout le moins, cette solution serait préférable au statu quo actuel qui conduit le CAPS de Charybde en Scylla !

10 Jean Daspry, De la clairvoyance rétrospective, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 mars 2018.
11 Ali Baba, Les chercheurs sont tombés sur la tête, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 octobre 2018.
12 Jean Daspry, Le Quai d’Orsay sans CAP (S), www.prochetmoyen-orient.ch , 6 mai 2019.
13 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/le-ministere-et-son-reseau/le-centre-d-analyse-de-prevision-et-de-strategie/
14 Bastien Scordia, Les suppressions de poste envisagées dans les ministères d’ici 2022, www.acteurspublics.fr , 13 septembre 2019.
15 Il existe rue Cambon une quatrième chambre en charge du contrôle du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, présidée par le fils d’un ambassadeur dignitaire de France, Gilles Andréani qui a fait plusieurs séjours au Quai d’Orsay dont un à la tête du CAPS (son épouse est ambassadrice de France à Budapest) et qui serait particulièrement qualifié pour conduire une telle mission de salubrité publique.
 
 
GUERRE, PAIX ET RÉCONCILIATION – Guillaume Berlat. « La politique et la stratégie de la guerre ne sont qu’une perpétuelle concurrence entre le bon sens et l’erreur » (général de Gaulle). Bon sens et erreur, vaste programme en ce début de XXIe siècle ! Dans le charivari médiatique et numérique16 ambiant, il est de bon ton d’éviter de poser les questions qui fâchent, les questions qui supposent réflexion, en un mot les questions essentielles tant dans la sphère interne que dans le champ des relations internationales. Dans ce dernier domaine, la problématique cardinale reste et restera celle de la guerre et de la paix17. Comment passe-t-on de l’une à l’autre ? Mais aussi une autre interrogation plus subtile mais tout aussi importante qui est celle des conditions de la consolidation de la paix. Pour avoir fait l’impasse sur cette question, l’Occident enregistre échec après échec en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Mali, dans le Sahel… Après avoir gagné la bataille de la guerre, nos dirigeants perdent immanquablement la bataille de la paix. Paix, processus plus complexe à appréhender allant au-delà de la cessation des hostilités militaires sur le terrain. Consolidation durable de la paix qui passe obligatoirement par une phase de réconciliation qui peut être nationale ou internationale.

LA FIN DE LA GUERRE NE SIGNIFIE PAS NÉCESSAIREMENT LA CONSOLIDATION DE LA PAIX

Si la cessation des hostilités militaires – par victoire d’un camp sur l’autre ou par accord des deux parties pour privilégier la voie diplomatique – est une condition nécessaire à l’établissement de la paix stricto sensu, elle n’en est pas pour autant indispensable à la consolidation de cette même paix sur le moyen ou le long terme. De combien d’exemples actuels disposons-nous de paix qui tournent à la guerre larvée, voire à la reprise des hostilités ? Le remède s’avère parfois plus nocif que le mal (Cf. la Lybie plongée dans un chaos sans nom alors que la bataille contre le guide libyen a été remportée haut la main). Les Occidentaux possèdent une science de l’échec qui mérite louange. S’ils savent mettre au point des plans de bataille, ils sont moins habiles dans la définition des paramètres essentiels de la paix, y compris et surtout dans les États fragiles. Pourtant, les concepts venus d’Outre-Atlantique ne manquent pas pour décrire une réalité difficilement saisissable : « peacekeeping », « peacemaking » … Mais entre le mot et l’action, il y a souvent un gouffre que les dirigeants politiques ne parviennent pas à combler. À l’ONU existe un important département qualifié de DOMP (département des opérations de maintien de la paix), traditionnellement dirigé par un ressortissant français, aujourd’hui, Jean-Pierre Lacroix qui a en charge la paix. Le seul petit problème tient au fait que, s’il est aisé de définir la guerre, il l’est beaucoup moins de circonscrire celui de paix tant le concept se prête peu à une approche scientifique (situation d’un pays qui n’est pas en guerre, cessation des hostilités, état de concorde, tranquillité18). La difficulté réside à la fois dans l’espace (local, national, régional ou international) et dans le temps (court, moyen, long terme ?) de référence. De plus, on ne prépare jamais suffisamment en amont les conditions de la paix, pris par l’enivrement de la victoire. Consolidation de la paix qui passe par la construction d’un climat de confiance en lieu et place d’un environnement de défiance généralisée. Et, la tâche est loin d’être aisée au regard de l’actualité internationale.

LA CONSOLIDATION DE LA PAIX PASSE PAR UNE AUTHENTIQUE RÉCONCILIATION

Universitaire, politiste, Milena Dieckhoff passe en revue les promesses et les dilemmes des processus de pacification depuis la fin de la guerre froide dans une analyse particulièrement documentée19. Elle souligne, en introduction, la déclaration de l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie (mars 2019) : « la route vers une nouvelle Syrie commence par des mesures de confiance et la réconciliation ». Mesures de confiance et réconciliation, les deux concepts clés que l’on trouve rarement dans la boîte à outils des faiseurs de paix. La réconciliation apparait de plus en plus comme un impératif des négociations de sortie de crise et des discussions de l’après-guerre. La difficulté tient, une fois de plus, à la définition de ses modalités de mise en œuvre. Souvent, elles passent par la mise en place de commissions dites « vérité et réconciliation » : Chili, Haïti, Afrique du sud (dont on dit qu’elle fut exemplaire pour sortir de l’apartheid), Sierra Leone, Pérou, Timor oriental, Côte d’Ivoire, Gambie. Certains prétendent qu’elles seraient impensables sans justice. « La justice est un ingrédient indispensable au processus de réconciliation nationale » déclaraient le président et le procureur général du tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie. Plaidoyer pro domo pas très convaincant…S’il y a bien deux idées fixes de notre élite autoproclamée, qui ont amplement démontré leurs limites dans l’établissement de la confiance et l’instauration de la réconciliation, ce sont celles de la farce de l’élection remède miracle (en Libye par exemple) et de la réconciliation via le passage par la case juridiction pénale internationale (en Côte d’Ivoire par exemple). Sauf pour les crimes les plus graves, le moins que l’on puisse dire est que cette justice de la vengeance est antinomique de la reconnaissance de l’autre en vue d’un rapprochement. La pantalonnade de la CPI dans l’affaire Laurent Gbagbo est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire surtout la Cour viole les principes fondamentaux du droit de la défense dont elle est censée être la gardienne.

Pour sa part, l’envoyé spécial de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé souligne, à très juste titre et sur la base de sa longue expérience politique et universitaire, que « la réconciliation n’est pas un fait mais un processus »20. Il précise que, pour parvenir un accord global de paix, il est important de retenir un processus graduel : cessez-le-feu relativement long, identification des acteurs (la Libye a explosé en dizaines d’entités locales autonomes après la chute du régime du colonel Kadhafi), convaincre les parties d’adopter des positions réalistes, chacun considérant qu’il a obtenu quelque chose d’important pour lui (le « face saving »). Mais, ceci n’est pas tout. Encore faut-il que l’accord conclu soit global, large, incluant des éléments de sécurité, des éléments politiques (élections, constitution), mais aussi économiques et financiers. Par ailleurs, et les experts des questions de sécurité et de désarmement connaissent parfaitement cette problématique, restent encore à définir des mécanismes d’exécution de l’accord, à pouvoir en surveiller la mise en œuvre (vérification), voire de prendre des sanctions en cas de non-respect. Et, enfin, un bon accord doit comporter des garanties suffisantes et robuste de la bonne exécution des engagements pris. Reprenons l’intégralité de la conclusion lumineuse de Ghassan Salamé :

« Nombreux sont ceux qui pensent que la guerre est une action et la paix, un état. C’est faux ! Guerre et paix sont deux actions et deux entreprises, en ce sens, qu’une paix qui n’est pas entretenue par des actions de coopération, de réconciliation, de partage, de pardon, est une paix qui restera toujours fragile ».

Ce n’est qu’à ce prix que la réconciliation est envisageable même si le résultat n’est pas toujours garanti… et que la paix est possible à un horizon raisonnable.

« Le vainqueur est celui qui le veut le plus énergiquement » (général de Gaulle). Si les militaires savent gagner la guerre – parfois la perdre -, les diplomates sont moins habiles à gagner la paix tant sa consolidation est un combat plurifactoriel de longue haleine qui suppose humilité devant la réalité. La véritable école de la politique étrangère et de la diplomatie, est la culture générale. Celle qui fait cruellement défaut aux communicants, qui ont remplacé les penseurs et les stratèges. Ceci explique cela. La liste des échecs occidentaux mais aussi des États concernés au premier chef par la guerre est longue, cuisante. Force est de constater que les leçons des échecs sont rarement tirées par vanité, arrogance, manque d’humilité. Un travers très français mais aussi européen. Dans cette période de conflits plus ou moins larvés, d’affrontements violents sur les terrains militaires, commerciaux et sur la toile, un peu de réflexion ne serait pas superfétatoire. Le passé n’a d’autre sens que celui que nous lui donnons. L’angélisme est une plaie en ces temps conflictuels. La connaissance de la trilogie guerre, paix et réconciliation est incontournable pour préparer l’avenir.

16 Jean-Noël de Galzain, Internet est devenu une zone de conflits plus ou moins larvés, Le Monde, 1er – 2 septembre 2019, p. 26.
17 Guillaume Berlat, Guerre ou paix, il faut choisir, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 février 2016.
18 Définition du terme de paix par le Petit Larousse.
19 Milena Dieckhoff, Le difficile réconciliation des sociétés postconflictuelles, Le Monde, 22 août 2019, p. 20.
20 Ghassan Salamé (propos recueillis par Gaïdz Minassian), « La réconciliation n’est pas un fait mais un processus », Le Monde, 24 août 2019, p. 20.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE : FEUILLETON SYLVIE GOULARD, SUITE – Ali Baba. L’affaire de la désignation de Sylvie Goulard comme candidate de la France à un poste de commissaire européen en remplacement de Pierre Moscovici21 tourne décidément à la farce… diplomatique. Nous avons expliqué que la Dame n’est pas une oie blanche en dépit des airs de princesse outragée qu’elle se donne face à l’évidence22. Le portrait que dresse d’elle l’hebdomadaire Marianne n’est guère à son avantage en utilisant une litote diplomatique (« elle a le don de se fâcher avec des personnalités qui pensent comme elle… un comble pour une diplomate »)23. C’est que dans la même semaine, nous apprenons des choses tout à fait intéressantes sur les dernières péripéties de cette carabistouille. Elles nous viennent du Parlement européen. Elles tombent à point nommé pour redonner une virginité financière européenne à la future commissaire européenne sauf si le Parlement en décidait autrement. Mais, il y a pire, Sylvie Goulard semble traîner un certain nombre de casseroles qui pourrait la fragiliser une fois adoubée par le Parlement européen, au mieux, écarter sa candidature, au pire. Bravo Jupiter pour sa sagacité moralisatrice !

SYLVIE GOULARD BLANCHIE PAR LE PARLEMENT EUROPÉEN

En effet, le 30 août 2019, nous découvrons que Sylvie Goulard a été blanchie par le Parlement européen dans le cadre d’une affaire d’emplois fictifs présumés, a annoncé vendredi 30 août le service de presse du Parlement européen. « Le cas au Parlement européen est clos. Il y a des irrégularités administratives mineures notées, non systématiques et non intentionnelles. Le remboursement lié à cette affaire a été effectué », a déclaré une porte-parole du Parlement européen, interrogée par l’Agence France-Presse. Mais, n’oublions pas que l’enquête judiciaire française sur ce dossier, où des anciens assistants parlementaires et quelques eurodéputés ont été auditionnés, se poursuit néanmoins. A ce jour, Sylvie Goulard n’a pas été convoquée. Il semble aujourd’hui, selon une source proche du dossier en France, qu’elle ne soit pas la plus impliquée parmi les six parlementaires visés dans l’affaire. Dans la foulée, nous apprenons une autre excellente nouvelle provenant de ce même Parlement européen décidément très loquace sur le statut d’ex-parlementaire de notre brillante énarque recasée à la Banque de France pour avoir bafouée les règles de financement des partis politiques.

SYLVIE GOULARD PAIE SES DETTES ANCIENNES AU PARLEMENT EUROPÉEN

Selon une information du Point publiée le 6 septembre 2019, la « petite somme » que l’éphémère ministre des armées d’Emmanuel Macron a remboursée cet été s’élève à 45 000 euros. Ce que confirme aussi bien l’entourage de Sylvie Goulard que le Parlement européen. Ce remboursement correspond aux sept mois de salaires que Sylvie Goulard a versés à Stéphane Thérou, fin 2013-début 2014, alors qu’il n’était plus son assistant parlementaire. En sachant qu’en 2015, on retrouve le même Stéphane Thérou à la mairie de Pau, comme directeur de cabinet de François Bayrou. Fermez le ban, l’incident est clos. Il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’affaire Goulard au niveau du Parlement européen. Nous avons eu la berlue. Si nous comprenons bien ces derniers développements, il aura fallu que Sylvie Goulard rembourse 45 000 euros au Parlement européen pour qu’elle soit blanchie. C’est donc bien qu’elle avait commis une faute impardonnable pour la moralisatrice qu’elle est. C’est ce que le Parlement européen qualifie « d’irrégularités administratives mineures notées, non systématiques et non intentionnelles ». Drôle de manière d’envisager le droit que de dire que dans la mesure où vous remboursez l’argent que vous avez détourné, vous n’êtes plus coupable et pouvez être nommée commissaire européenne pour représenter les citoyens européens. Que diront les délinquants emprisonnés pour avoir volé une voiture et qui s’engageraient à la rendre ?. Nous baignons dans le monde de l’incompréhensible et du grotesque. « Selon que vous serez puissants ou misérables, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir » nous rappelle fort à propos Jean de la Fontaine.

SYLVIE GOULARD PRISONNIÈRE DES GROUPES D’INFLUENCE AMÉRICAIN ET ALLEMAND

La nomination de Sylvie Goulard à la Commission européenne posait déjà un certain nombre de questions d’éthique et de déontologie, compte tenu des différentes affaires qui l’entouraient, notamment ses liens avec le lobby de Nicolas Berggruen, un financier germano-étasunien. Marianne révèle cette fois que, lorsqu’elle était députée européenne, elle a rédigé un amendement à une directive bancaire sous la dictée du lobby allemand. Voilà qui est gênant pour celle qui a été vice-gouverneure de la Banque de France et qui ne cesse de se vanter d’avoir « régulé la finance ».

Au cours de la réforme bancaire discutée au Parlement européen en 2016, Sylvie Goulard, la probable future commissaire européenne française, a signé deux amendements… quasi-entièrement recopiés d’un argumentaire du lobby des banques allemandes. Contactée par "Marianne", elle assume. Pas de quoi rassurer sur la future ligne de la France à Bruxelles… Tous les connaisseurs du microcosme bruxellois vous le diront, Sylvie Goulard, la très probable future commissaire européenne française, jouit d’une cote considérable en Allemagne. Et ça ne tient pas seulement à ses talents de polyglotte. Quand elle était eurodéputée, la diplomate est souvent tombée d’accord avec la droite allemande… mais aussi avec son lobby bancaire. Pendant le débat au Parlement européen sur la réforme des règles de la finance, en 2016, l’actuelle sous-gouverneure de la Banque de France a présenté deux amendements dont la teneur et la justification reprennent mot pour mot, pour leur majeure partie, un argumentaire de la Deutsche Kreditwirtschaft, qui représente les intérêts du secteur bancaire allemand24.

SYVLIE GOULARD ET LE « EN MÊME TEMPS »

Le 10 septembre 2019, Sylvie Goulard est enfin nommée commissaire européenne au marché intérieur, chargée de l’industrie et de la défense. Tout est bien qui finit bien. La morale est sauve, la parité aussi. Sauf que ce même jour, nous apprenons que l’intéressé a été entendue le mardi 10 septembre 2019 par la police judiciaire dans le cadre de l’affaire d’emplois fictifs présumés au sein du parti Modem, selon une source proche du dossier.  Sylvie Goulard a été entendue sous le régime de l’audition libre dans les locaux de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) à Nanterre (Hauts-de-Seine). Le moins que l’on puisse dire est que Sylvie Goulard est une commissaire déjà fragilisée avant même de prendre ses fonctions, présomption d’innocence ou pas !25 La commissaire Goulard a du souci à se faire pour la suite26.

« Les m., ça vole en escadrilles », comme le disait Jacques Chirac. Une bonne nouvelle n’arrive jamais seule pour Jupiter : grève des urgentistes, grèves à la RATP, zèle des magistrats qui mettent en examen Richard Ferrand27, qui garde la confiance de l’Élysée28 et s’accroche au perchoir (un président de l’Assemblée nationale mis en examen : le fait est exceptionnel sous la Ve République29). Quant au duo choc du MoDem (François Bayrou et Marielle de Sarnez), il passe par la case police judiciaire (11 septembre 2019) dans la même affaire que celle visant Sylvie Goulard30. Décidément, le monde jupitérien est à géométrie variable dans l’application du droit31. Il est vrai que dans la Macronie, la moralité n’est pas toujours exemplaire : affaires Laura Flessel, Muriel Pénicaud, Alexis Kohler, François de Rugy ; M’Jid El Guerrab, Jean-Jacques Bridey, Thierry Solère, Pierre Cabarré, Mustapha Laabid…. L’affaire Ferrand complique la rentrée de l’exécutif qui tombe dans le piège d’une défense à géométrie variable32. Elle met à mal ses promesses d’exemplarité33. Mais, qu’à cela ne tienne, les députés de la République en godillots défendent « l’intégrité » du président de l’Assemblée34.

Pour conclure provisoirement, nous devons nous interroger sur le point de savoir quand la séquence des boules puantes va-t-elle cesser ? Nous devons également nous interroger sur le point de savoir qu’adviendrait-il dans l’hypothèse où Sylvie Goulard serait poursuivie, puis condamnée par les juridictions judiciaires françaises ? On comprend mieux pourquoi un caricaturiste croque ainsi l’affaire. Sylvie Goulard arrive déterminée devant un officiel de l’Union européenne lui disant « Je représente la France ». Ce dernier lui rétorque : « Je le sais, je l’ai vu à vos casseroles ». Ceci vaut mieux qu’un long discours sur le sujet et sur la perception de la morale et de la moralité françaises dans les enceintes internationales et européennes. Le classique du grand écart entre les principes et leur mise en œuvre. Notre grande saga sur la moralisation de la vie publique vient de s’enrichir d’un nouvel épisode à l’aune de ce dernier développement du feuilleton Sylvie Goulard mais aussi de celui de Richard Ferrand. Soyons rassurés, il n’est certainement pas le dernier…Il ouvre un nouveau chapitre, celui de la « démoralisation de la vie publique »35.

21 Ali Baba, On n’injurie pas impunément les princes qui nous gouvernent, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 septembre 2019.
22 Ali Baba, Moralisation de la vie publique : l’indécente désignation de Sylvie Goulard, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 septembre 2019.
23 Etienne Girard, Sylvie Goulard. La Française qui plaît tant aux Allemands, Marianne, 6-12 septembre 2019, pp. 22-23-24.
24 Etienne Girard/Emmanuel Lévy, Quand notre commissaire européenne Sylvie Goulard recopiait les amendements du lobby bancaire allemand, www.marianne.net , 6 septembre 2019.
25 Virginie Malingre, Un poste prestigieux et des soucis pour Goulard, Le Monde, 12 septembre 2019, p. 5.
26 Thomas Vallières, Commissaire Goulard, Marianne, 13-19 septembre 2019, p. 26.
27 Anne Michel, Mis en examen, Richard Ferrand souhaite garder le perchoir, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 8.
28 Olivier Faye/Alexandre Lemarié/Cédric Pietralunga, Le chef de l’État refuse de lâcher un de ses plus fidèles soutiens, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 9.
29 Anne Michel, Mis en examen, Richard Ferrand souhaite garder le perchoir, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 8.
30 Simon Piel, Bayrou et Sarnez entendus dans l’affaire des assistants du MoDem, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 8.
31 Manon Rescan, Affaires : des conséquences à géométrie variable, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 9.
32 Olivier Faye/Alexandre Lemarié/Cédric Pietralunga, L’affaire Ferrand complique la rentrée de l’exécutif, Le Monde, 14 septembre 2019, p. 10.
33 Fabrice Arfi/Manuel Jardinaud/Ellen Salvi, La Macronie enterre ses promesses d’exemplarité, www.mediapart.fr , 12 septembre 2019.
34 Manon Rescan, Les députés LRM défendent « l’intégrité » du président de l’Assemblée, Le Monde, 14 septembre 2019, p. 10.
35 Affaires : la démoralisation de la vie publique, www.mediapart.fr , 12 septembre 2019.

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