Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

ORIENT-ATIONS 249

ROGER AKL NOUS DIT : « LE LIBAN, CLEF DE LA PAIX ET DE LA GUERRE » – 18 septembre. Le camp israélien (et ‘coalition internationale’) est en train de perdre partout : En Iran, les Iraniens ont détruit un avion américain, forcé les Anglais à libérer leur pétrolier et l’Europe à prévoir quinze milliards de dollars pour achat de leur pétrole. Au Yémen, la résistance yéménite aux attaques saoudiennes et émiraties a forcé les Emirats à se retirer et a provoqué une diminution de la production saoudienne de plus de la moitié, pour un temps indéterminé. En Syrie, la victoire de la Syrie est si visible que le Président turc, Erdogan, est en train de s’entendre avec Russes et Iraniens pour une solution favorable au retour du statu quo ante le début des combats, tout en accusant les autres, dont les Saoudiens et Israéliens d’avoir alimenté le terrorisme en Syrie. Quant au Liban qui fut, à partir de 1973, la victime sacrificielle, à l’origine de toutes les guerres confessionnelles créées dans le monde musulman, pour qu’Israël puisse chasser ses Palestiniens et s’étendre du Nil à l’Euphrate, et que ses bâtisseurs et protecteurs occidentaux puissent défaire l’Union Soviétique (les Arabes encourageant les Palestiniens à provoquer Israël et les Occidentaux encourageant les chrétiens et l’Etat libanais à mater la résistance, pour ne pas être entraînés dans une guerre perdue d’avance), le Liban donc se retrouva de nouveau préparé pour un nouveau sacrifice, car ‘la coalition internationale’ avec Israël et les potentats arabes n’ont plus d’autres ressources que de provoquer de nouveau les guerres libanaises, pour défaire l’axe de la résistance. Pauvre Liban, toujours l’Abel de son voisin israélien et de ses alliés, nouveaux Caïn et Judas. D’ailleurs, ils n’avaient pas attendu leurs défaites assurées en Syrie, Yémen et Iran, pour toujours affaiblir le Liban en utilisant le moyen de l’affaiblissement économique par leurs sbires de politiciens libanais dépensant à tout va l’argent du Liban et l’endettant aux banques tenues par leurs employeurs. Mais, cette fois-ci, il fallait faire vite car Israël est réellement en danger et la situation de ses protecteurs ne permet pas de le protéger à moins de tenter de détruire le Liban en renouvelant les guerres libanaises. On utilisa donc tous les moyens pour provoquer des troubles couronnés par la tentative d’assassinat d’un ministre libanais à Kabrchmoune. Le gouvernement libanais, nouvellement formé, fut divisé et ne put se réunir pour plus d’un mois. Il recommençait à travailler quand arriva et fut arrêté à l’aéroport de Beyrouth, Monsieur Fakhoury, ancien agent israélien, accusé de tous les crimes contre le Liban et sa population, détenant des passeports libanais, américain et israélien. Pourquoi revient-il maintenant au Liban ? Qui l’y a encouragé ? De plus, auparavant, il avait pris soin d’aller à l’ambassade du Liban, à Washington, se faire photographier avec le général Aoun, commandant en chef de nos forces armées, et se présenta aux agents de sécurité de l’aéroport, aidé par un autre général, juste au moment où il y a la visite, à Beyrouth, d’un navire de guerre américain et non des moindres. Pourquoi ? A-t-il été encouragé par les Israéliens, les Américains, les deux ou qui ? Car, tout seul il n’aurait pas tenté de revenir ; il n’est pas idiot. C’est pour cela qu’on peut soupçonner anguille sous roche, qu’on veut créer un scandale durant son procès, dans lequel on lavera le linge sale de nos politiciens, pour exciter le peuple, les uns contre les autres, car c’est la seule chance qu’ont nos ennemis de diviser l’axe de la résistance. Ils ne peuvent plus le faire qu’au Liban, juste au moment où le Président libanais, Michel Aoun, tente de faire du Liban un centre du dialogue mondial entre confessions, religions, ethnies… et promoteur de paix universelle.
 
 
SYRIE : QUE FAIRE ? Jean Daspry. Dans notre magazine du 26 août 2019, nous nous interrogions sur l’importance et l’urgence d’une réflexion française ou européenne sur la question de nos relations diplomatiques futures avec le régime de Bachar Al-Assad compte tenu de l’évolution du rapport de forces sur le terrain1. Un mois plus tard, la question est toujours aussi pertinente après la réunion à Ankara des chefs d’État et de gouvernement iranien, russe, turc (16 septembre 2019). Le moins que l’on puisse dire est que le trio est aussi actif sur le terrain militaire que sur le terrain diplomatique (cinquième rencontre de ce type que la France raillait, il y a peu encore). Ces trois dirigeants appliquent à la lettre l’adage Gouverner, c’est prévoir. Aujourd’hui, cette maxime semble largement perdue de vue. Court-termisme et présentisme constituent l’alpha et l’oméga de nos dirigeants occidentaux incapables d’anticiper le futur pour mieux le préparer. Cela vaut autant pour la politique intérieure que pour la politique internationale. Dans ce dernier domaine, leur aveuglement est patent, invraisemblable. Prenons un exemple concret et particulièrement actuel, le conflit syrien dans ses différents volets, militaire et diplomatique, sujet évoqué entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Brégançon le 19 août 2019. La question concerne la France qui a fait un tout faux -stratégique et diplomatique – depuis la fin de l’année 2010 avec une constance qui mérite louange mais aussi l’Union européenne. Une sorte d’insouciance diplomatique nouvelle vague dont nous ne cessons et cesserons de payer l’addition le moment venu. Mais comment sortir de l’impasse par le haut, par le concret sans continuer à chevaucher quelques chimères ?

SORTIR DE L’IMPASSE PAR LE HAUT : GAGNONS LA PAIX !

C’est pourquoi, il devient de plus en plus incontournable de réfléchir aux voies et moyens de sortir de l’impasse dans laquelle tous nos gouvernements successifs (Sarkozy, Hollande, Macron) se sont fourvoyés depuis les mal nommés « printemps arabes ». Il faut impérativement changer de cap pour réorienter notre diplomatie sur le bon cap avec une bonne boussole. Il ne s’agit de faire ni morale, ni lyrisme mais tout simplement de la diplomatie réaliste au service des intérêts bien compris de la France pour lui faire à nouveau rejouer le rôle qui a été traditionnellement le sien dans la région et en Syrie plus particulièrement. L’important est de raisonner froidement, en mettant de côté les passions et autres émotions qui n’ont rien à faire dès qu’il s’agit de diplomatie des pieds sur terre. La guerre est en passe d’être remporté par le régime syrien (que Laurent Fabius donnait moribond en août 2012), régime qui a fait preuve d’une superbe résilience. Et, cela même si le doit à l’appui indéfectible de l’Iran et de la Russie. Les faits sont têtus, comme aimait à le répéter le général de Gaulle à qui il ne fallait pas en promettre en termes d’analyse internationale. Afin de sauver la face – exercice toujours délicat surtout si sa posture passée et présente était ou est marquée au sceau de l’irréalisme (dans l’action) et de l’excès (dans le propos), il faut faire preuve de clairvoyance. Mais aussi faire preuve de pragmatisme, vertu que les vieux diplomates connaissent parfaitement par les leçons de l’expérience.

SORTIR DE L’IMPASSE PAR LE CONCRET : UTILISONS LA DIPLOMATIE !

Le temps va venir de la reconstruction de la Syrie. Avec toute la meilleure volonté, la France ne pourrait y jouer qu’un rôle mineur compte tenu de sa situation économique et sociale dégradée. La tâche de la reconstruction devrait revenir à l’Union européenne, légitime sur le sujet compte tenu des moyens financiers dont elle dispose. Mais, pour cela, elle ne peut être aveugle sur la situation sur le terrain. Ce qui veut dire qu’elle doit disposer de relais, d’antennes sur le terrain, à savoir des représentations diplomatiques. Une solution très concrète bien connues des vieux routiers de la diplomatie consisterait à proposer au régime syrien, en étroite coordination avec Iraniens, Russes et Turcs, une feuille de route comportant du côté de Damas l’attachement à quelques grands principes généraux (travailler à la réconciliation, satisfaire à ses obligations en termes de non-prolifération, reprendre le cours de ses relations diplomatiques … ). En contrepartie de quoi, les 27/28 et l’Union européenne feraient part de leur souhait de participer concrètement au long processus de reconstruction du pays et de rouvrir leur mission diplomatique au niveau de chargés d’affaires, dans un premier temps. Pour verser dans la symbolique de l’unité européenne, les chargés d’affaires arriveraient le même jour par le même vol au départ de Bruxelles. Dans l’hypothèse où la normalisation se confirmerait, des ambassadeurs pourraient reprendre leur poste comme avant le début de la révolution avortée. Il s’agirait d’une sorte de paquet diplomatico-économique gagnant-gagnant permettant de tourner la page de de cette décennie perdue pour les Européens par aveuglement stupide et idéologie malsaine. La diplomatie, c’est l’art de travailler sur la réalité et non sur des rêves irréalisables2.

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Emmanuel Macron serait bien inspiré, après son ouverture récente vers la Russie, d’être à la manœuvre diplomatique pour en tirer quelques bénéfices sur la scène internationale. Mais, pour cela, il faut agir avec doigté, discrétion, humilité, ce qui ne sont pas ses vertus cardinales. Cette initiative devrait être doublement coordonnée. Avec les Allemands, d’abord, pour adresser le bon signal à nos partenaires qu’il faut se remettre en piste sur le dossier syrien. Avec les Russes, dans la suite du 2+2 récent à Moscou par les canaux diplomatiques et militaires3. Elle n’exclut pas de renouer le contact avec Iraniens et Turcs sur la question syrienne et sur ses appendices (crise sur l’application de l’accord nucléaire, crise sur l’accueil des migrants…). La diplomatie se fait sur des réalités et non en chevauchant quelques chimères. Aujourd’hui, il est plus que temps que nos dirigeants se posent la question : la Syrie ; et après ? Et, tentent d’y apporter la réponse idoine qui passe par un exercice d’introspection salutaire pour tous. Ce n’est que si le bon diagnostic est posé que le bon remède pourra être prescrit. Ainsi, la France reviendrait à sa vocation traditionnelle, réaffirmer avec vigueur par le président lors de la récente conférence des ambassadeurs et des ambassadrices, parler à tout le monde pour le plus grand bien du monde, sans exclusive et sans précondition. Ce serait un petit pas pour la diplomatie française et un grand pas pour la sécurité et la stabilité au Proche-Orient mais aussi en Europe.

1 Jean Daspry, Syrie : et après ? Suite, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 août 2019.
2 Gilles Paris, Les États-Unis privilégient l’apaisement après les frappes contre l’Arabie saoudite, Le Monde, 21 septembre 2019, p. 4.
3 Nathalie Guibert, L’état-major français prépare le retour au dialogue avec Moscou, Le Monde, 20 septembre 2019, p. 6.
 
 
LUTTE CONTRE LE TERRORISME DANS LE SAHEL ENTRE ET CEDEAO – Guillaume Berlat. « L’Afrique noire est mal partie » écrivait déjà l’agronome René Dumont en 1962. Il y décrit méthodiquement les handicaps du continent africain, les problèmes de corruption, les conséquences de la décolonisation, et, le moins que l’on puisse dire, est que son diagnostic s’est révélé le plus souvent pertinent par la suite. Parmi les multiples défis que le continent doit relever en figure un nouveau, celui de la lutte efficace contre le terrorisme d’inspiration islamiste qui s’étend en son sein à la vitesse d’une pandémie. Comment raisonnablement résoudre un problème multifactoriel (économique, social, éducationnel, religieux, sécuritaire, corruption endémique…) en ayant recours à une solution unique (sécuritaire). Cela s’appelle la quadrature du cercle. Il convient d’en revenir aux différentes initiatives d’inspiration française (Barkhane et G5 Sahel) avant de faire le point sur la récente initiative des États membres de la CEDEAO.

LES INITIATIVES FRANÇAISE ET FRANCO-AFRICAINE : DE BARKHANE AU G5 SAHEL

La France s’y essaie vaillamment depuis plusieurs années grâce à l’opération dite « Barkane ». L’opération Barkhane est une opération militaire menée au Sahel et au Sahara par l’armée française, qui vise à lutter contre les groupes armés salafistes djihadistes dans toute la région du Sahel. Lancée le 1er août 2014, elle prend la suite des opérations « Serval » et « Épervier ». Elle est complétée par une initiative d’inspiration française plus connue sous son acronyme de G5 Sahel4.

Depuis sa création, le format du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad), destiné à lutter contre le développement du terrorisme dans la zone, ne cesse de donner lieu à des réunions de haut niveau (chefs d’État et de gouvernement, ministres de la Défense, chefs d’État-major, émissaires spéciaux, ambassadeurs thématiques, chercheurs…), à des annonces capacitaires (mettre plus de moyens humains et matériels), financières (Union européenne, pays arabes…), à des déclarations lénifiantes, à des gadgets diplomatiques (Alliance pour le Sahel avec ces 500 projets dévoilés pour un montant de 6 milliards d’euros), à des dates butoir (Jupiter l’homme pressé évoquait 2018 pour éradiquer le terrorisme dans la zone)… Ceci est une bonne chose dans la mesure où la « communauté internationale » (pour utiliser un raccourci journalistique sans réelle substance) a désormais pris conscience de l’importance et de l’’urgence qui s’attache à régler le problème de la lutte contre le terrorisme islamiste dans le Sahel pour la région mais aussi pour l’Europe (Cf. développement des phénomènes migratoires incontrôlés). La machine sécuritaro-diplomatique s’est mise en marche sous l’impulsion décisive de la France, Emmanuel Macron doit en être remercié5. Mais, une question se pose désormais : cela est-il efficace sur le court et sur le moyen terme quand on sait que des groupes terroristes sont de plus en plus comme des poissons dans l’eau et profitent de la faiblesse des gouvernements concernés. De nombreux haut-gradés de l’armée française sur la pérennité de notre engagement national au titre de l’opération « Barkhane » et de l’efficacité réelle du G5 Sahel. Les Occidentaux savent gagner les guerres mais sont incapables de gagner les paix.

L’INITIATIVE AFRICAINE RÉGIONALE : L’IMPLICATION DE LA CEDEAO

Les dirigeants des États africains viennent de prendre le mors aux dents en se réunissant pour tenter de relever le défi de la lutte contre le terrorisme qui met en danger leur sécurité et leur prospérité.

Un sommet extraordinaire de la Cedeao6 consacré à la lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest s’est tenu à Ouagadougou du 12 au 14 septembre 2019. Au centre des discussions : la menace djihadiste et l’amélioration de la coordination sécuritaire entre pays membres. Un camouflet pour le G5 Sahel ? Si Ouagadougou n’a été frappé qu’à trois reprises – le 15 janvier 2016 (30 morts) et le 13 août 2017 (17 victimes) lors d’attaques dans des hôtels et des restaurants, et le 2 mars 2018 (au moins 8 morts) dans des assauts simultanés contre l’ambassade de France et l’état-major des armées –, la ville se replie sur elle-même, alors que le reste du pays sombre depuis 2015 dans une violence devenue depuis l’année dernière quasi-quotidienne. C’est dans ce contexte que les chefs d’État de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) se retrouvent à Ouagadougou pendant deux jours pour renforcer leur coopération face à la menace djihadiste qui infeste le Sahel et dont l’expansion menace désormais toute la région ouest avec la déstabilisation du verrou burkinabè.

Décidé en juin 2019 à Abuja au Nigeria, ce sommet extraordinaire – auquel ont été conviés tous les pays membres, mais aussi le Tchad, la Mauritanie, le Cameroun, l’Algérie, ainsi que les partenaires français, américains et européens – a pour but de réfléchir à une meilleure coordination sécuritaire entre pays membres. « Dans le G5 Sahel [composé de la Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad – ndlr], il n’y a que trois pays appartenant à la Cedeao, or, tous les pays du Sahel sont intégrés à la Cedeao. Il faut trouver des mécanismes pour les intégrer et pour agrandir la coopération dans la lutte antiterroriste. Nous devons trouver des solutions pour combattre ce fléau. Plus on est nombreux, mieux c’est », explique Diakité Mohamed, représentant du Burkina à la Cedeao. « Aujourd’hui, la menace va au-delà des États qui font partie de la coalition du G5 Sahel, elle s’étend jusqu’au Golfe de Guinée, toute la région ouest est infestée de groupes armés non-étatiques qu’il faut colmater et le G5 Sahel en l’état a un champ d’action qui est trop réduit. L’urgence est d’adapter la coopération sécuritaire dans un rayon plus large et avec des acteurs élargis à ce qui existe déjà », note un spécialiste des questions de sécurité dans la région. « Le G5 est en perte de vitesse, ou plutôt, il n’a jamais trouvé son rythme de croisière », estime aussi Mahamadou Sawadogo, chercheur spécialiste de l’extrémisme violent dans le Sahel. « Les pays de la Cedeao sont plus puissants que ceux qui constituent aujourd’hui la force du G5 Sahel. C’est pour cette raison que les pays de la zone ont tout intérêt, face à l’inefficacité de la coopération G5, à envisager une intégration des pays de la Cedeao », ajoute-t-il. Certains prédisent une extension du G5 Sahel sous la pression des pays côtiers de plus en plus inquiets de la propagation des activités terroristes jusque sur leur territoire, d’autres y voient les prémices de sa disparition face à des résultats qui se font toujours attendre, cinq ans après sa création.

En amont de ce sommet, le Secrétaire général d’Interpol Jürgen Stock a d’ailleurs réitéré auprès des ambassadeurs sécurité du G5 la nécessité d’accroître la collaboration et les échanges d’informations entre les pays pour combattre la menace du terrorisme. En mai dernier, l’Organisation internationale de police criminelle et le secrétariat permanent du G5 Sahel avaient signé un accord de coopération pour échanger informations et expertise dans la lutte contre le terrorisme et le crime transfrontalier. Le G5 Sahel a aussi subi les réticences des pays s’opposant à la délivrance d’un mandat de l’ONU. En juin 2017, la France a demandé au Conseil de sécurité des Nations unies d’approuver le déploiement de la force du G5 Sahel, et donc de lui accorder un financement. Une proposition soutenue par la Russie et la Chine, mais bloquée par le Royaume-Uni et les États-Unis, l’administration Trump affichant son intention de réduire substantiellement la contribution américaine au budget des opérations de maintien de la paix. Mais ce que dénoncent à l’unisson les experts et que ni les membres du G5 Sahel, ni ceux de la Cedeao ne semblent vouloir voir, c’est l’incapacité de cette structure d’« apporter des réponses politiques à des questions politiques » avec des mécanismes de meilleure gouvernance. Face à ce constat d’échec, la Cedeao, forte de ses 15 membres, veut renouveler son influence sur le continent. Ses responsables se refusent toutefois à parler d’une mise à l’écart du mécanisme G5. « L’idée est de se coordonner, pas de se marcher sur les pieds. Il n’est pas question de dire : désormais on met le G5 de côté et la Cedeao va s’en occuper. Non, le G5 a une fonction, il a été créé pour des questions économiques et de développement avec un volet sécurité », rappelle l’un de ses ambassadeurs. « Les réunions de ces deux jours ne sont pas un conseil de guerre. Ce n’est pas une compétition pour faire disparaître le G5 Sahel des radars, pas du tout », précise-t-il7.

À l’issue des travaux, le président du Niger, Mahamadou Issoufou s’est félicité des décisions prises lors du sommet de la Cedeao de Ouagadougou. L’objectif était de récolter des fonds pour aider les pays les plus touchés et de trouver une solution aux difficultés rencontrées par la force militaire du G5 Sahel qui regroupe des troupes du Mali, du Tchad, du Burkina, de la Mauritanie et du Niger. Unanimes sur le constat (accroissement de la menace terroriste à laquelle sont confrontés le Sahel et le Lac Tchad et qui s’étend vers le sud), les participants ont décidé de renforcer et de mutualiser les capacités opérationnelles des pays touchés et le renseignement ; de solliciter un mandat plus offensif pour les casques bleus ; de mettre en place une meilleure coordination entre les différentes forces intervenant sur le terrain ; de débloquer un milliard de dollars sur cinq ans. Plus important encore est la volonté affichée par les États membres de la Cedeao d’assumer leurs responsabilités dans la lutte contre le terrorisme et dans les trafics qui le financent. En dépit des prévisions pessimistes du secrétaire général de l’ONU, Antonio Gutteres (« nous ne sommes pas en train de gagner la guerre au Sahel »), le président nigérien se veut réaliste au regard de la résilience des pays concernés tout en ne sous-estimant pas les capacités de l’ennemi au Sahel8.

« Il ait des moments où la diplomatie n’est autre chose que du spectacle ». L’initiative de la Cedeao doit être saluée à sa juste valeur, la prise en mains par les États concernés de leur destin commun dans la lutte contre le fléau du terrorisme islamiste au Sahel. Formons le vœu qu’elle soit couronnée de succès à moyen et à court terme ! Reste désormais à mettre en harmonie les paroles et les actes. Chose pas toujours aisée comme le savent les experts des relations internationales surtout lorsqu’il s’agit de coordonner des formations militaires qui n’ont pas la même culture. Dans cette période extrêmement chaotique de l’Histoire, il importe de saisir toutes les occasions de mettre en commun les bonnes volontés pour relever les défis et les menaces du XXIe siècle. Comme le soulignait en son temps Montaigne : « il faut voyager pour limer et frotter sa cervelle contre celle d’autrui ». Reste à savoir si G5 et Cedeao saurons se coordonner efficacement pour lutter contre le terrorisme au Sahel ?

4 Laurence Caramel, Au Sahel, le discours et la méthode, Le Monde, 14 mars 2018, p. 21.
5 Guillaume Berlat, G5 Sahel ou le casse-tête chinois, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 mars 2018.
6 Les États membres de la Cedeao sont le Bénin, le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée Bissau, le Libéria, le Nigéria, la Sierra Leone.
7 François Humé-Ferkatadji, À Ouagadougou, le G5 placardisé, www.mediapart.fr , 14 septembre 2019.
8 Tanguy Berthemet, Issoufou : « la menace grandit au Sahel », Le Figaro, 16 septembre 2019, p. 7.
9 Bertrand Bissuel, Mobilisation tous azimuts contre la réforme des retraites, Le Monde, 17 septembre 2019, p. 12
 
 
JUPITER HARCELEUR ET FLIQUEUR – Ali Baba. « Les résolutions, c’est comme des anguilles, on les prend aisément. Le diable est de les tenir » (Alexandre Dumas fils). On les prend souvent en période de rentrée… scolaire ou politique. Mais, on sait d’expérience que les rentrées sont toujours des moments difficiles pour les dirigeants politiques, plus particulièrement pour les présidents de la République. Pour sa troisième rentrée, Emmanuel Macron est bien placé pour le savoir. Son projet de réforme des retraites passe mal, y compris auprès de son électorat captif9. Les « gilets jaunes » et les « black blocs » sont décidés à en découdre pour cette rentrée 2019. Résultat : Jupiter est fort courroucé contre les membres éminents de son gouvernement qui ne sauraient pas suffisamment expliquer le cap fixé aux citoyens mais surtout qui seraient incapables de mettre en œuvre promptement la feuille de route qui leur a été fixée. Il saisit l’occasion d’un séminaire gouvernemental de rentrée pour leur passer un savon (leur remonter les bretelles, leur souffler dans les bronches pour verser dans le langage militaire). L’explication fut franche et accompagné d’un mode d’emploi pour l’avenir. Cet exercice de recadrage révèle de traits de caractère du plus jeune président de la Cinquième République : l’homme est un harceleur mais aussi un « fliqueur ».

JUPITER EST UN HARCELEUR

Tout le monde sait désormais qu’Emmanuel Macron est un bourreau de travail qui connaît à la perfection tous ses dossiers. Il est vrai qu’il travaille beaucoup et qu’il dort peut (trois à quatre heures par nuit). Il est vrai qu’il est aussi exigeant pour lui que pour ses collaborateurs qui sont soumis à un rythme d’enfer. Il les interroge à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit par texto pour satisfaire sa soif de compréhension et de connaissance. Il estime que le service de l’État exige des sacrifices au service de l’intérêt général. Quoi de plus naturel dans le monde d’hier ! Quoi de plus immoral et illégal dans le nouveau monde qu’il a décrété depuis mai 2017 ! C’est que ses méthodes de management sont critiquées mezzo voce dans les allées du château. Certains de ses collaborateurs et de ses collaboratrices seraient frappé(e)s par le mal du siècle : le syndrome d’épuisement professionnel, plus connu sous le terme savant et anglo-saxon de « burn-out » dans un environnement global de « souffrance au travail ». Certains et certaines auraient discrètement pris la poudre d’escampette du château pour sauvegarder leur santé et leur vie de famille, laissant leur place à des plus opportunistes décidés à tout pour faire avancer leur Carrière à un rythme « V ».

C’est que cette situation soulève un problème juridique qui est dans l’air du temps. Si les faits allégués étaient démontrés, Emmanuel Macron serait passible de poursuites pénales diligentées à l’initiative des victimes de ses agissements ou du procureur de Paris en qualité de dépositaire des intérêts de la société. En effet, ceci porte un nom en droit : « harcèlement moral » dont la définition du code pénal est la suivante :

« Article 222-33-2

Modifié par LOI n°2014-873 du 4 août 2014 – art. 40

Le fait de harceler autrui par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende »10.

Une fois encore, si les faits étaient avérés et seulement si, ils pourraient valoir au chef de l’État quelques graves ennuis en raison d’un mangement toxique envers ses collaborateurs.

Mais, comme si cela ne suffisait pas, nous découvrons une nouvelle palette de talents jupitériens qu’il exerce à l’égard de ses ministres et secrétaires d’État. Il met constamment ses troupes sous pression.

JUPITER EST UN « FLIQUEUR »

Lors de la séance de recadrage évoquée plus haut, Emmanuel Macron a pris le taureau par les cornes en mettant les point sur les i pour ceux qui seront trop lents à la détente. Qu’apprenons-nous par le truchement de nos folliculaires préférés ?

Tout d’abord, on savait Emmanuel Macron capable de piquer des colères noires, de mettre les points sur les i en conseil des ministres. On le sait désormais capable de contrôler au plus près le travail de ses ministres. Le président de la République a accès à une application, intitulée « la transformation publique », qui permet de suivre en temps réel l’avancée des réformes conduites par les différents ministères, révèle Le Figaro. Mécontent du travail effectué par les membres du gouvernement, le chef de l’État aurait même mis cartes sur table lors de la seconde séance de séminaire gouvernemental. « J’aurais pu changer tout le monde autour de la table. Je vous ai gardés, mais je vous ai demandé de changer un peu. Si vous ne changez pas, je vous change ! Vous avez deux mois pour donner du sens à ce que vous faites, le communiquer, et suivre l’exécution des réformes », a lancé Emmanuel Macron, d’après le quotidien, lors d’une réunion plus tendue que jamais. L’application, accessible uniquement par certains proches du président au sein de l’Élysée, permet de consulter le profil de chaque ministère et connaître les données rattachées à chaque réforme. Ainsi, l’Éducation nationale présente par exemple un taux d’exécution de 53 %. Le président a aussi accès à un détail des différentes mesures, dont la réforme orientation ou encore la suppression des filières au bac avec les mêmes pourcentages. Trois hauts fonctionnaires sont à l’origine de cette application. Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, Benoît Ribadeau-Dumas, secrétaire général de Matignon, et Thomas Cazenave, délégué interministériel à la transformation publique, ont initié la création de cet outil inédit pour l’exécutif et veillent à son bon fonctionnement. Lors du séminaire gouvernemental, Emmanuel Macron aurait révélé l’existence de l’application sous l’œil ébahi de certains ministres. L’un d’entre eux confie même que cela aurait « jeté un froid ». Big Brother serait-il en train de s’emparer du gouvernement Macron ?11 Le président de la République accentue en tout cas la pression sur ses ministres, alors que la rentrée et les prochains moins s’annoncent décisifs pour la seconde partie du quinquennat avec plusieurs réformes majeures à mener à bien12.

Ensuite, que pour répondre aux souhaits maintes fois exprimés par ses ministres et autres sous-ministres qui se plaignaient de ne pas avoir assez de cabinards (dix pour les ministres), le président de la République leur en alloue un onzième. Mais que nos ministres godillots ne se réjouissent pas trop vite, ce dernier sera l’œil de Moscou13. Il devrait être chargé, auprès de chaque ministre de plein exercice, de veiller à la bonne exécution des politiques publiques et des objectifs de réforme fixés par Dieu14. Un superflic en réalité digne de Big Brother de George Orwell15 comme dans les bonnes vieilles dictatures.

« Le grand péché du monde moderne, c’est le refus de l’invisible » (Julien Green). La morale de cette histoire est que le président de la République ne peut plus faire ce qu’il veut à sa guise dans ce monde de la dictature de la transparence. Où sont passées les valeurs dont il nous rebat si souvent les oreilles ? Auraient-elles été brusquement sacrifiées sur l’autel de l’efficacité de la « start-up nation ». L’honnête citoyen se perd en conjectures tant toute cette vaste blague lui paraît extravagante et inimaginable dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme et des farces et attrapes. Comment cela est-il possible ?

Jupiter aurait-il perdu la raison sous l’effet d’un syndrome d’épuisement professionnel dont il serait aujourd’hui victime ? S’agirait-il d’un mauvais procès qui serait instruit par certains de ses détracteurs au sein même du château et de l’hôtel de Matignon ? Le gens sont jaloux, comme dit ma concierge, surtout d’un premier de cordée qui les met face à leur incompétence notoire. (surtout après avoir pris connaissance de son entretien au Times dans lequel il déclare que « d’une certaine manière, les gilets jaunes ont été bon pour moi »). Le seul problème est qu’il les a choisis comme ce fut le cas de Nathalie Loiseau et de Sylvie Goulard. Il serait donc le seul et unique responsable de sa mésaventure actuelle, à y regarder de plus près. Un remake de l’arroseur arrosé, modèle Macron, cru 2019. Voilà ce qui en est pour Jupiter !

10 www.legifrance.gouv.fr
11 C.N., Jupiter is watching you, Le Canard enchaîné, 18 septembre 2019, p. 1.
12 L’application de Macron pour surveiller le travail des ministres, www.lepoint.fr , 16 septembre 2019.
13 Mathieu Caron, « Les cabinets ministériels sont sans doute l’institution politique la plus méconnue de la République », www.acteurs publics.fr , 17 septembre 2019.
14 www.acteurspublics.fr , 16 septembre 2019.
15 George Orwell, 1984, Gallimard, 1949.
 
 
ASILE EN FRANCE POUR EDWARD SNOWDEN : CHICHE ! Jean Daspry. « Pour vivre heureux, vivons cachés »16. Telle pourrait être la posture adoptée par l’ancien collaborateur de la NSA, Edward Snowden depuis qu’il a décidé de passer la ligne jaune en apportant au monde entier les preuves irréfragables de la surveillance massive de tous les citoyens par les services de renseignement américains. Exilé depuis 2013 en Russie, il se fait rare. Mais, aujourd’hui, à la faveur de la publication de son dernier ouvrage17, il accorde plusieurs entretiens à la presse occidentale18. Il y souligne à mots couverts que les États-Unis sont l’archétype de l’État voyou. Ce qui ne semble pas troubler plus que cela le sommeil de nos bonnes âmes si promptes habituellement à crier à la désinformation menée par la Russie de Vladimir Poutine. Mais, plus intéressant encore, Edward Snowden formule une demande plus que légitime sur le plan du droit et de la morale, obtenir l’asile de la France. Comme cela était largement prévisible, sa demande est traitée avec le plus grand mépris par les prétendus défenseurs des valeurs occidentales.

UNE DEMANDE PLUS QUE LÉGITIME SUR LE PLAN DU DROIT ET DE LA MORALE

Après avoir examiné le contenu de la demande d’Edward Snowden, nous nous pencherons sur sa légitimité.

Le contenu de la demande d’Edward Snowden

Edward Snowden déclare qu’il « aimerait beaucoup » qu’Emmanuel Macron lui accorde le droit d’asile dans une interview à France Inter, dont des extraits ont été diffusés le 14 septembre 2019. « Le plus triste dans toute cette histoire, c’est que le seul endroit où un lanceur d’alerte américain a la possibilité de parler, ce n’est pas en Europe mais c’est ici (en Russie) », dit-il dans cette interview diffusée intégralement le 16 septembre 2019. Il explique avoir demandé vainement l’asile en France dès 2013, sous la présidence de François Hollande. « Evidemment j’aimerais beaucoup que M. Macron m’accorde le droit d’asile », poursuit-il. « Ce n’est pas seulement la France qui est en question, c’est le système dans lequel on vit.

Protéger les lanceurs d’alerte, ce n’est pas un acte hostile. Accueillir quelqu’un comme moi, ce n’est pas une attaque contre les Etats-Unis », ajoute-t-il. Rappelons que cette demande intervient au moment où l’ancien employé de l’Agence américaine de la sécurité nationale (NSA), qui vit en Russie depuis 2013, publiera ses mémoires la semaine prochaine dans une vingtaine de pays, dont les Etats-Unis et la France19. La demande est claire et précise. Elle correspond à la tradition humaniste de la France excipée lorsqu’elle accueille régulièrement des migrants venus d’Afrique dont tous ne relèvent pas du droit d’asile et qui ne sont pas passés par la voie normale de la demande formulée en amont dans les consulats de France des pays traversés.

La légitimité de la demande d’Edward Snowden

Rappelons que la France, la plupart des pays européens et l’Union européenne ont adopté au cours des dernières années des législations destinées à protéger les « lanceurs d’alerte ».

En 2009, la question des lanceurs d’alerte n’avait pas été soulevée. Il a fallu attendre que les noms d’Edward Snowden et de Julian Assange deviennent célèbres pour que le droit se penche sur ce problème. Encore ne l’a-t-il fait qu’avec une extrême prudence.  Pour les fonctionnaires, l’article 6 du statut, issu de la loi du 6 août 20102 interdit de sanctionner les lanceurs d’alerte. Les effets de ce texte demeurent cependant modestes, d’abord parce qu’il ne s’applique qu’aux fonctionnaires statutaires et excluent donc de sa protection les agents contractuels, ensuite parce qu’il ne concerne que les mauvais traitements ou harcèlements infligés à un autre agent public. Autrement dit, le lanceur d’alerte qui dénonce la mise au placard d’un collègue peut être protégé, mais pas celui qui dénonce des faits de corruption dans sa hiérarchie.  Dans le secteur privé, la loi du 6 décembre 2013 affirme qu’un salarié ne peut faire l’objet d’une sanction ou d’un refus d’avancement pour avoir témoigné d’infractions dont il a eu connaissance durant ses fonctions. La loi prévoit alors un renversement de la charge de la preuve : en cas de contentieux, il appartient au chef d’entreprise de démontrer que la mesure prise à l’encontre du salarié n’est pas motivée par ses dénonciations. In fine, le juge peut prononcer la nullité d’une sanction ou d’un licenciement prononcé à l’encontre d’un lanceur d’alerte20.

De deux choses, l’une, soit Edward Snowden est considéré comme un traitre à sa patrie et doit être poursuivi, sanctionné, soit il est un lanceur d’alerte avéré21 et doit bénéficier d’une protection spéciale des États reconnaissants ce statut et, par voie de conséquence, ces derniers doivent lui accorder l’asile dans l’hypothèse où il la solliciterait. Une fois encore, dans la France, mère des arts, des armes et des lois, les choses sont moins simples qu’il pourrait n’y paraître en apparence.

UNE DEMANDE TRAITÉE AVEC LE PLUS GRAND MÉPRIS PAR LES DÉFENSEURS DES PRÉTENDUES VALEURS OCCIDENTALES

On l’aura compris, pas plus Emmanuel Macron en 2019, que François Hollande en 2013, n’accordera le droit d’asile à Edward Snowden. Nous en avons eu la preuve assez rapidement. Pour Jupiter, c’est niet. Nathalie Loiseau s’offre un coup de menton qui ne lui coûte pas cher alors que tous nos courageux humanistes de salon sont aux abris.

Le Niet de Jupiter

Après un temps de réflexion, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a affirmé être « pour » que la France accorde l’asile politique au lanceur d’alerte sur le plateau du Grand Jury RTL, Le Figaro, LCI. L’Elysée, immédiatement, fait savoir à RTL qu’il s’agissait d’une prise de position personnelle à laquelle il ne pourrait souscrire pour des raisons diplomatiques. En d’autres termes, Emmanuel Macron, l’homme qui n’a que le mot valeurs à la bouche (Cf. son discours devant les ambassadeurs et les ambassadrices du 27 août 2019) ne veut surtout pas essuyer les foudres de son grand ami, Donald Trump22. Mais, lui peut se permettre d’embastiller pendant deux ans, l’ex-dirigeant d’Alsthom, Frédéric Pierucci sans qu’Emmanuel Macron ne lève le petit doigt pour le défendre23. C’est ce que l’on appelle la diplomatie des valeurs à géométrie variable24, voire la diplomatie du froc baissé. Mais que fait l’Union européenne, qui excipe régulièrement son statut d’organisation des valeurs communes, elle se couche purement et simplement quand le berger américain aboie ou menace de montrer les crocs. Pitoyable en vérité pour des personnes qui prétendent avoir la stature de chefs d’État alors qu’ils ne sont que de vulgaires politiciens à la petite semaine25. C’est ce que l’on qualifie d’indépendance dans la dépendance. Comment voulez-vous dans ces conditions que ce machin qui porte le nom d’Union européenne puisse prétendre à la puissance et donc peser sur les affaires du monde ? Elle est un vulgaire ramassis de pleutres, de lâches, de courtisans de la pire espèce qui enfonce des portes ouvertes. On comprend mieux pourquoi les citoyens n’ont plus la moindre confiance en une Union qui a ouvert grandes ses portes à une mondialisation si funeste pour leurs intérêts bien compris sans faire valoir la règle de la réciprocité.

Le sinistre Daladier-Le Chouchen est à la hauteur de sa réputation d’anguille. La France ne juge toujours « pas opportun » d’accorder l’asile au lanceur d’alerte américain Edward Snowden, a déclaré le 19 septembre 2019 le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Edward Snowden avait demandé l’asile à la France, mais aussi à d’autres pays, en 2013, après avoir dénoncé le système de surveillance massive des services secrets américains, a rappelé le chef de la diplomatie française sur l’antenne de CNews. « La France avait estimé à ce moment-là que ce n’était pas opportun. Je ne vois pas aujourd’hui ce qui a changé », a-t-il ajouté26. Circulez, il n’y a rien à voir dans le pays allongé devant l’oncle Sam.

Le coup de menton de Nathalie Loiseau

Mais, nous sommes pleinement rassurés d’apprendre que l’honneur de la France est sauf. En effet, Madame Sans-Gêne, à qui l’on ne demandait rien, a fait preuve d’un courage auquel elle ne nous avait pas habitué dans un passé récent. Interrogée sur Edward Snowden, qui a déclaré qu’il « aimerait beaucoup » que la France lui accorde l’asile, l’eurodéputée LREM, Nathalie Loiseau, s’est dite favorable, ce lundi sur France Inter, à l’accueil en France du lanceur d’alerte américain, qui « a rendu service à l’humanité ». Nathalie Loiseau, l’ancienne tête de liste de la majorité présidentielle aux élections européennes, a cependant précisé que c’est à l’Office de protection des réfugiés (Ofpra), « une agence totalement indépendante », de répondre à la demande d’asile d’Edward Snowden. « On est en décalage complet par rapport aux valeurs qu’on porte » souligne-t-elle. « Edward Snowden c’est quelqu’un qui a rendu service à l’humanité, c’est quelqu’un qui nous a montré, preuves à l’appui, qu’il y avait un système de surveillance extraordinairement vaste, travaillant avec des entreprises qui acceptaient de donner leurs données dans le dos de leurs utilisateurs », a-t-elle expliqué, avant de lancer : « Merci Edward Snowden ! ». Aurait-elle démissionné de son poste de secrétaire d’état en charge des Affaires européennes pour manifester son mécontentement après le refus d’octroi du droit d’asile à Edward Snowden ? La réponse est évidente.

Les courageux sont aux abris

Mais, où sont donc passés tous nos droits de l’hommiste et autres humanistes des dîners en ville ? Aux abonnés absents, les BHL, les Bernard Kouchner et autre ex-directeur de l’OFPRA, Pascal Brice27, opportunément recyclé à la Cour des comptes, habituellement si prompts à faire la leçon à la terre entière. Auraient-ils peur de ne plus être invités à l’ambassade des États-Unis à Paris et à d’autres festivités organisées par l’Oncle Sam dans le cadre de son « soft power » ? Ou bien, auraient-ils perdu la mémoire de leur engagement en faveur des damnés de la terre ? Tout ceci n’est pas très réjouissant. C’est le moins que l’on puisse dire même si quelques figures de la majorité se prononcent en faveur de l’asile pour l’ancien agent de la NSA28. Quant à nos juristes pointilleux, ils soulignent que la demande d’asile doit être déposée sur le territoire, voire à l’ambassade de France à Moscou. Ce sont les mêmes qui font moins la fine bouche pour d’autres qui ne respectent pas cette condition. Lorsque l’on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage. Edward Snowden voudrait bien quitter la Russie. D’où ses demandes répétées d’asile à la France et à d’autres pays européens. Demandes qui se heurtent à nouveau aux refus de gouvernements qui foulent aux pieds l’une des valeurs constitutives de l’Europe, celle de l’asile29. Il est vrai que le gouvernement français entend réformer le droit d’asile30.

Mais, où sont passées les valeurs d’antan de la patrie des Lumières auxquelles Jupiter faisait lourdement référence devant « ses » ambassadeurs et « ses » ambassadrices. Russie, Chine, Etats-Unis : la France veut jouer partout la puissance de l’équilibre. Mais elle doit trouver un compromis pour ne pas sacrifier ses principes sur l’autel de ses intérêts (Institut Montaigne). Aujourd’hui, Emmanuel Macron se refuse toujours à trancher. « Tels sont les liens immémoriaux de la foi et de la mauvaise foi »31. La gratitude vis-à-vis des États-Unis n’est souvent qu’une forme déguisée de la bassesse. Il en est des pouvoirs comme de la liberté : ils ne s’acquièrent que par la faiblesse des autres. Nous savons que trop la confusion qui règne dans les esprits aujourd’hui surtout lorsque l’on parle de la solidarité européenne.32 La morale outragée demande châtiment pour Emmanuel Macron comme pour ses collègues européens pour leur lâcheté crainte. Si Emmanuel Macron avait une once de courage et de bon sens, il dirait chiche à l’octroi du droit d’asile en France à Edward Snowden33. Mais, nous n’en sommes pas encore là…

16 Morale de la fable Le grillon de Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794).
17 Edward Snowden, Mémoires vives, Seuil, septembre 2019.
18 Edward Snowden, « Nous – moi, vous, nous tous – étions trop naïfs », Le monde, Idées, 14 septembre 2019, pp. 26-27.
19 Edward Snowden souhaite que Macron lui accorde l’asile en France, Agence Reuters, 15 septembre 2019.
20 Roseline Letteron, Le droit d’être lanceur d’alerte, élément de la liberté d’expression, www.libertescheries.blogspot.com , 3 juillet 2016.
21 Jérôme Hordeaux, Les « Mémoires vives » d’Edward Snowden : la genèse d’un lanceur d’alerte, www.mediapart.fr , 19 septembre 2019.
22 Ellen Salvi/François Bonnet, Malgré des voix discordantes dans la majorité, Snowden demande l’asile, l’’Élysée fait la sourde oreille, www.mediapart.fr , 16 septembre 2019.
23 Frédéric Pierucci, Le piège américain. L’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation témoigne, JC Lattès, 2019.
24 François-Xavier Bourmaud, La demande d’Edward Snowden embarrasse à nouveau l’exécutif, Le Figaro, 17 septembre 2019, p. 2.
25 J.L-P., Snowden Ding Dong, Le Canard enchaîné, 18 septembre 2019, p. 1.
26 Agence Reuters, La France exclut toujours d’accorder l’asile à Snowden, www.mediapart.fr , 19 septembre 2019.
27 Pascal Brice, Sur le fil de l’asile, Fayard, 2019.
28 Jacques Follorou/Martin Untersinger, Des figures de la majorité se prononcent en faveur de l’asile pour Edward Snowden, Le Monde, 18 septembre 2019, p. 12.
29 Edward Snowden : « Je crois que les gouvernements européens ont peur de moi », www.lefigaro.fr , 17 septembre 2019.
30 Nathalie Birchem, Faut-il réformer le droit d’asile ?, La Croix, 18 septembre 2019, pp. 2-3.
31 Régis Debray, L’Europe fantôme, Gallimard, 2019, p. 13.
32 Jack Dion, Solidarité avec Edward Snowden, Marianne, 20-26 septembre 2019, p.21.
33 Éditorial, La France doit donner l’asile à Edward Snowden, Le Monde, 18 septembre 2019, p. 34.
 
 
DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE OU DIPLOMATIE DE L’ESBROUFFE ! Jean Daspry. C’est bien connu, en France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées. Et des idées, on en a à revendre à tel point que l’on pourrait les exporter avec succès urbi et orbi. Surtout lorsque la Gaule est confrontée à des problèmes structurels. La mécanique implacable se met en marche dans les cercles dirigeants, dans les dîners en ville. On commence par mettre en place une commission de réflexion présidée par un proche du pouvoir (pour prévenir les mauvaises surprises). Ensuite, le rapport produit par la commission n’est rendu public que plusieurs mois après (pour gagner du temps et éteindre le feu qui couve). Enfin, on crée une structure chargée de mettre en œuvre les propositions de la commission (les moins sujettes à contestation). Au fil du temps, la structure temporaire est pérennisée (cela fait travailler quelques bonnes âmes) même si son utilité est marginale. Nous en avons un exemple avec la sempiternelle question du déficit chronique du commerce extérieur de la France. Heureusement, Zorro Fabius est arrivé en imposant à la face du monde son concept de « diplomatie économique ». En un tournemain, le problème allait être réglé et la France pourrait faire jeu égal avec l’Allemagne tout en contribuant à la création d’emploi. Ainsi dit, ainsi fait ! Tout le monde, y compris les non-croyants crient au miracle fabusien. Patatras, les faits sont têtus. Aujourd’hui, le dispositif mis en place a amplement démontré ses limites, son inefficacité, son impuissance à prendre connaissance des derniers chiffres du commerce extérieur.

LE MIRACLE DE LA DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE DE LAURENT GAFFIUS

De la cuvée 2012 de la conférence des ambassadeurs, nos excellences retiennent l’accent mis par le ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Fabius sur la « diplomatie économique », concept qui fait l’objet de nombreuses études dans le passé. Désormais les services parisiens, les ambassadeurs en poste à l’étranger sont munis d’une feuille de route claire et contraignante : « Faire de la diplomatie économique une priorité ». À ses yeux, le ministère des Affaires étrangères doit prendre toute sa part dans l’effort collectif de redressement économique du pays en donnant la priorité à la « diplomatie économique », au soutien aux entreprises françaises. Sans se substituer à ces dernières, il doit les appuyer « davantage encore ». Laurent Fabius incite son administration à développer « un réflexe économique » s’inscrivant tant dans le cadre du budget 2013 que du projet de loi de programmation pluriannuelle des finances publiques. Le chef de la diplomatie estime, qu’en poussant nos intérêts économiques, nous développerons également nos outils d’influence, en particulier grâce à la dimension culturelle de l’action extérieure de la France dans le monde. En fin lettré qu’il est, Laurent Fabius n’oublie pas que, dans la mythologie grecque, Hermès est à la fois dieu du commerce et de la diplomatie parmi d’autres activités divines (dieu des voyages, des communications, des voleurs, de la ruse, de la langue, de l’écriture en même temps que messager des dieux) ! Avec son concept de « diplomatie économique », il complète utilement la panoplie diplomatique au XXIe siècle.

La stratégie de mise en œuvre de la diplomatie économique découle du document sous forme de Plan d’action intitulé : « Faire de la diplomatie économique une priorité » diffusé lors de la Conférence des ambassadeurs de 2012. Elle se décline sous forme de décalogue : création d’une direction des entreprises ; mobilisation accrue du réseau diplomatique et consulaire à l’étranger ; déplacements du ministre à dimension économique ; promotion de l’innovation française ; attraction des investissements étrangers en France ; mobilisation des outils d’influence ; visas, soutien à l’expatriation ; meilleure communication avec les entreprises ; meilleure formation des agents du ministère aux problématiques économiques. Le soutien des entreprises françaises constitue une instruction prioritaire, permanente du réseau diplomatique. Elle donne lieu à de nombreuses présentations, publications pour la faire connaître aux diplomates et au grand public.

Tout va très bien, Madame la marquise grâce au génie et à la clairvoyance de notre crâne d’œuf qui sait tout sur tout ! Il oublie seulement que, depuis le XIIe siècle, les facteurs économiques sont très souvent à l’origine de l’action diplomatique de la Royauté, démontrant ainsi le caractère indissociable des domaines politique et commercial. Pour faire court, Laurent Fabius n’a fait que réinventer la roue. Mais, cette légère méconnaissance de l’histoire de la diplomatie n’aurait pas la moindre importance si, année après année, notre balance commerciale ne cessait de se dégrader, y compris sous le règne bienfaiteur d’Emmanuel Macron 1er.

L’IMPUISSANCE DE LA DIPLOMATIE ÉCONOMIQUE DE LAURENT GAFFIUS

Pour éviter tout procès d’intention infondé, tenons-nous en aux faits les plus récents dans ce qu’ils ont de plus objectifs ! Sur ce front-là, les nouvelles ne sont plus réjouissantes depuis des années. La balance commerciale ne redresse pas la barre. Certes le déficit s’est replié à 4,6 milliards d’euros au mois de juillet contre 5,3 milliards en juin. Mais, la Direction des Douanes constate tout de même une « tendance à la dégradation » sur les trois derniers mois, après un trimestre de stabilité. Selon elle, le déficit s’est accru de 600 millions d’euros en raison d’un repli des exportations « après avoir précédemment bénéficié d’importantes exportations de matériels militaires, de produits de la construction aéronautique et spatiale et de produits pharmaceutiques ». Pour être complet, la Direction des Douanes précise qu’en cumul sur les douze derniers mois, « le solde reste stable depuis mai ». Le déficit atteint 54,6 milliards d’euros d’août 2018 à juillet 2019, contre 57,7 milliards d’euros d’août 2017 à juillet 201834. Pas de quoi résoudre un problème structurel et surtout pas de quoi tirer le canon ! En effet, contrairement à l’Allemagne, la France ne dispose pas d’un tissu de PME/PMI ayant les reins assez solides pour se lancer sur le marché de l’exportation. Ceci présente au moins un avantage conjoncturel, mieux résister aux turbulences induites par la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis. Maigre consolation, en vérité. Mais, on nous rassure en haut lieu sur l’impact positif sur notre commerce extérieur des accords de libre-échange conclus par l’Union européenne, à l’instar du très controversé CETA (Canada).

Et, ce ne sont pas les bonnes paroles dispensées par notre jeune et sympathique, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, en charge du Commerce extérieur, de la Francophonie, Jean-Baptiste Lemoyne qui changeront une affaire qui est bien mal emmanchée : le déficit du commerce extérieur dans lequel la France est engluée depuis des années. Pour sympathiques qu’elles soient, ses généreuses déclarations relèvent de la méthode du bon docteur Coué qu’il s’agit de : « La diplomatie économique, c’est passionnant ! Les sujets transversaux sont souvent les plus riches », de la « pédagogie de la mondialisation » (vaste programme !), « J’aime ce que je fais », « Aujourd’hui, tout ce réseau international est précieux ». Nous sommes rassurés que Jean-Baptiste Lemoyne fait rayonner la France, participe aux discussions sur les négociations commerciales, renforce l’attractivité touristique auprès des étrangers…35 Un bel exercice de langue de bois sans commune mesure avec l’enjeu du commerce extérieur.

Fait toujours défaut à la France un véritable homme d’État qui indique le nord à une société qui a perdu la boussole tant elle est à l’ouest. Car quel est le plus beau combat pour un authentique dirigeant politique digne de ce nom ? Être un combattant de la vérité, celle qui dérange. Au moment où les lumières de la raison semblent s’éclipser dans un pays honorant « un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde » (Charles Péguy)36, il est encore temps de regarder ce qui est inscrit dans notre ADN, pensée et logique pour affronter les « vents mauvais », les défis et menaces du XXIe siècle. Car, ce ne sont pas les informations bidon (« fake news ») que Laurent Fabius nous a régulièrement servies, avec constance et mauvaise foi qui méritent louanges, qui sont de nature à apporter une solution, un remède efficace à un problème, un mal profond, celui du déficit pérenne de notre commerce extérieur. Ce ne sont certainement pas les nombreuses pitreries que l’on demande de faire aux ambassadeurs (aller à la rencontre des « Territoires » lors de la dernière conférence des ambassadeurs et des ambassadrices entouré(e)s de journalistes aplaventristes qui règleront, d’une quelconque façon, le problème, sans parler des grands raouts sur La French Tech organisés par Frère Emmanuel37. Avec un minimum de recul et d’objectivité, l’on peut affirmer, sans grand risque d’erreur que la diplomatie économique, telle que portée sur les fonts baptismaux en 2012 par le Pic de la Mirandole du XXIe siècle qui a pour nom Laurent Fabius, n’est que vulgaire diplomatie de l’esbrouffe.

34 Marie Visot, Le déficit commercial français persiste, Le Figaro Économie, 7-8 septembre 2019, p. 25.
35 Marie Visot, Jean-Baptiste Lemoyne, le visage de la diplomatie économique, Le Figaro Économie, 7-8 septembre 2019, p. 25.
36 Édouard Tétreau, Charles Péguy, l’indispensable, Le Figaro, 5 septembre 2019, p. 15.
37 Valérie Collet, Macron sonne la mobilisation pour financer la French Tech. Macron veut faire grandir les pépites Tech, Le Figaro Économie, 18 septembre 2019, pp. 23 et 28.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE : BRAVO AUX MINISTRES INTÈGRES ! Ali Baba. L’incendie provoquée dans le microcosme parisien par les Affaires de Rugy (« homargate »), Goulard (emplois fictifs et conflits d’intérêt)38 et, plus récemment Ferrand (Mutuelles de Bretagne) n’est pas encore étaient qu’en surgissent aussitôt deux autres sous les braises encore fumantes des précédentes. À des degrés divers, elles concernent deux ministres régaliens et non des moindres (2ème et 3ème dans l’ordre protocolaire) : celui de la Garde des Sceaux, ministre de la Justice (Nicole Belloubet) et celui du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (Jean-Yves Le Drian). Mais aujourd’hui, on finit par s’habituer à tout, y compris à l’immoral et à l’illégal à tel point que certaines bonnes âmes en viennent même à dénoncer l’acharnement médiatico-judiciaire qui frapperait femmes et hommes politiques. Venons-en aux faits !

NICOLE BELLOUBET, GARDE DES SCEAUX ET DE SES PETITS SECRETS

Grâce à la bienveillance salutaire de Jean-Luc Mélenchon, nous découvrons que notre très empruntée, Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Nicole Belloubet serait une petite cachotière. La vilaine ! Alors que nous aurions donné le bon Dieu sans confession à cette professeur agrégée de droit public, ex-membre du Conseil constitutionnel, nous apprenons que cette grande Dame – plus par la taille que par le talent – aurait pris quelques libertés dans sa déclaration de patrimoine souscrite auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

L’affaire était connue. Mais Jean-Luc Mélenchon, interviewé le 15 septembre 2019 dans le JDD, a décoché un nouveau SCU. A l’orée de son procès, qui s’ouvre jeudi 19 septembre 2019, dans l’épisode des perquisitions tumultueuses au siège de la France insoumise (LFI), le tribun a tenu à rappeler les « oublis fâcheux » de la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, lorsqu’il s’agit de déclarer son patrimoine. Une saillie qui a obligé la ministre de la Justice à reconnaître qu’elle avait bel et bien « oublié de mentionner » trois biens immobiliers en août 2017. Oups. Comme tous les membres du gouvernement nommés par Edouard Philippe, Nicole Belloubet a dû, en juin 2017, se soumettre à des obligations de transparence. Problème, une partie des avoirs de la garde des Sceaux a été zappée, dont une maison dans l’Aveyron et deux appartements à Paris, estimés en tout à près de 336 000 euros par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. L’oubli a été rectifié quelque temps après, au mois de décembre, par Belloubet herself, qui déclare n’avoir jamais eu « aucune intention de fraude, ce qu’a reconnu la Haute autorité »39.

Nous sommes tout à fait rassurés. Prise la main dans le sac, elle aurait rectifié son erreur. Faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on ! Mais cela devient gênant lorsque l’on est une juriste confirmée qui sait ce que les mots veulent dire et que l’on est à la tête du ministère de la Justice. Mais cela devient gênant lorsque l’on crée une HATVP censée être le fleuron de la transparence en théorie mais agit de manière opaque dans la pratique. C’est ce qui fait le charme de la France, « embêteuse du monde » (Jean Giraudoux). Dans toute autre démocratie nordique, une telle carabistouille aurait conduit à la démission du ministre concerné dans les minutes qui suivaient. Mais, ces pratiques barbares n’ont pas encore cours dans la République exemplaire de Frère Emmanuel.

Au suivant de ces messieurs !

JEAN-YVES LE DRIAN, MINISTRE DES AFFAIRES QUI LUI SONT ÉTRANGÈRES

Le Chouchen, homme du en même temps

Cela faisait bien longtemps que nous n’avions pas entendu parler de notre ami, Jean-Yves Le Chouchen. Ne voilà-t-il pas que notre breton madré fait l’objet de plusieurs plaintes devant la Cour de Justice de la République ou CJR (celle qui juge les ministres et dont Emmanuel Macron a promis de la supprimer tant elle était devenue anachronique en ce début de XXIe siècle) de familles dont femmes et enfants de djihadistes ne sont pas rapatriés en France en raison de l’inertie du Quai d’Orsay. Ce dernier refuserait de leur porter secours malgré leur situation précaire40. Si l’on y réfléchit bien, cela est assez cocasse surtout si l’on sait que les avocats de ces familles (Maitres Bourdon, Dosé, Pradel) ont, par ailleurs, saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) sise à Strasbourg et le comité de l’enfant de l’ONU. En dernière analyse, les plaignants reprochent à Jean-Yves Le Drian d’ignorer le contenu de conventions européennes et universelles que ses services négocient (Direction des Affaires juridiques et Direction des Nations Unies et organisations internationales) et dont ils sont chargés de l’application. L’arroseur arrosé… La question n’est pas une question de morale, de légitimité mais seulement un problème de légalité internationale : la France a-t-elle ou non violé ses engagements internationaux nombreux en matière de protection de ses ressortissants ? Ni plus, ni moins.

Le Chouchen, ignore le droit international et ses contraintes

Cela devient encore plus comique lorsque l’on sait que ce même ministre faisait un superbe – et hypocrite au demeurant – discours devant l’Assemblée générale de l’ONU le 26 septembre 2018 à l’occasion du 70ème anniversaire de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme41. Le 10 décembre 2018, à 14h30, pour les 70 ans de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères organisait un événement réunissant les grands acteurs de la défense des droits de l’Homme au sein du prestigieux Quai d’Orsay42. En fait, Jean-Yves Le Drian est inculte sur le plan juridique sinon il donnerait des instructions précises à ses diplomates de ne pas accepter tout et n’importe quoi. Le risque est grand que les organismes en charge de la mise en œuvre de ces instruments juridiques vous le rappellent vertement lorsque vous les violez. Toutes choses que notre lorientais désorienté ne sait toujours pas après plus deux ans passés à la tête du ministère des Affaires étrangères. Cela s’appelle Pacta sunt servanda chez les juristes. Et cela même si nous partageons le point de vue du ministre sur le sort à réserver à ces tristes sires.

Les gros mensonges de la forte porte-parole du Quai des brumes

La porte-parole du Quai d’Orsay, la très imposante franco-suissesse, Agnès von der Mühll est accourue au secours de son patron, fine juriste qu’elle se prétend face à des incompétents. Mis en cause, le ministère français des Affaires étrangères s’est défendu, lundi 16 septembre, de toute inaction dans le dossier des femmes et enfants de jihadistes français retenus dans les camps kurdes en Syrie. Le ministère a également assuré que sa « priorité » était le retour des mineurs orphelins ou isolés. « Nous sommes pleinement mobilisés pour que chaque situation soit traitée dans l’intérêt supérieur des enfants », s’est défendue la porte-parole du ministère des Affaires étrangères lors d’un point presse électronique (cela évite d’être face aux journalistes inquisiteurs).

« Les mineurs retenus dans le nord-est syrien se trouvent dans des camps placés sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes. Ils ne sont donc pas sous le contrôle effectif de la France », fait-elle valoir43. Pas très convaincant comme argumentaire ! Madame avale régulièrement couleuvres et boas pour survivre dans ses fonctions et ne pas insulter l’avenir…

Le coup de menton du Chouchen

Pour sa part, et dans la cacophonie ambiante, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a réitéré le 19 septembre 2019 qu’il serait « intraitable » sur le sort des jihadistes français retenus dans des camps kurdes en Syrie, que la France refuse de rapatrier, malgré des plaintes de familles le visant. « Il faut revenir aux réalités sur ce sujet. Il y a eu des combattants et combattantes français qui sont allés combattre la France en ralliant Daech en Syrie. Il faut qu’ils soient jugés sur les lieux où ils ont commis leurs crimes », a-t-il martelé sur la chaîne CNEWS. « Je dis combattants et combattantes (y compris les épouses de jihadistes, ndlr), qui sont les ennemis de la France parce qu’ils ont attaqué la France, ils ont tué des Français en France à partir de leurs bases », a-t-il ajouté. Jean-Yves Le Drian a rappelé que 17 orphelins ou mineurs isolés avaient été rapatriés ces derniers mois. Mais ces rapatriements ne peuvent concerner les parents, a-t-il martelé. « On peut en rapatrier d’autres, des orphelins, des mineurs isolés, les plus démunis, les plus en difficulté mais sur le fond, je suis intraitable sur un point : les combattants et combattantes doivent être jugés (..) là où ils ont commis leurs crimes », a-t-il dit. « C’est très difficile (de rapatrier les enfants, ndlr), je le dis d’ailleurs aux avocats, il faut à chaque fois négocier. Quand on a ramené les 17 personnes, nous avons emmené quelques collaborateurs sur place, ils ont eu du mal, ils ont risqué même leur vie pour rapatrier ces enfants-là », a-t-il par ailleurs noté sans plus de précisions. « Je verrai si la Cour de justice de la République me saisit », a déclaré Jean-Yves Le Drian.

Le piège fatal de l’incohérence dans la diplomatie

On finit toujours par tomber dans le piège que l’on a soit même armé. Et l’on se retrouve pieds et poings liés, ne sachant plus comment se sortir de ce mauvais pas. Mais que les bonnes âmes se rassurent, nous savons d’expérience que la Cour de Justice de la République enregistre beaucoup de plaintes mais qu’il y a rarement de procès… et encore moins de peines décidées44. Souvenons-nous de la farce du procès de notre ex-ministre de l’économie, Christine Lagarde (devenue ensuite directrice générale du FMI et présidente de la BCE) déclarée coupable de négligence dans l’affaire de l’arbitrage Tapie/Crédit Lyonnais mais dispensée de peine compte tenu de ses éminentes fonctions au FMI. Donc, il y a peu de risque que l’affaire Le Drian prospère au niveau français et un peu plus au niveau international. Mais, dans combien d’années ? Et avec quel résultat au bout ? Rien n’est moins sûr. Cette affaire démontre la duplicité de la diplomatie française : nous sommes pour l’application du droit pour les autres et non pour nous en tant que peuple élu.

Sale temps pour les poids lourds du gouvernement d’Édouard Philippe à qui rien n’aura été épargné depuis mai 2017.

Plus ça change, plus c’est la même chose ! République exemplaire, moralisation de la vie publique apparaissent pour ce qu’ils sont : des mots, toujours des mots ; de vulgaires slogans médiatiques destinés à amuser la galerie mais certainement pas des mots pour régler des maux de notre société. Il faut prendre les antonymes des termes que l’on nous sert à longueur de journée pour connaître leur véritable signification : quand vous lisez transparence, il faut comprendre opacité ; quand vous lisez droits de l’homme, il faut comprendre violation des droits de l’homme. Quand la France voudra-t-elle en finir avec ces pratiques intolérables d’un autre âge, qui la rabaissent dans l’hexagone et à l’étranger ? Elle est la risée des chancelleries occidentales qui apprécient toute la duplicité et le sel des leçons de morale permanentes de la Grande Nation à la terre entière. On aimerait bien qu’elle balaie devant sa porte avant de le faire chez autrui, pensent-elles. Pour ce qui est de la moralisation de la vie publique, elle attendra encore un peu tant que la France s’honorera de disposer de tels ministres « intègres » qui méritent un grand bravo.

38 Les juges m’ont tuer, Le Canard enchaîné, 18 septembre 2019, p. 2.
39 David Pargamin, Nicole Belloubet reconnait avoir omis de déclarer des biens immobiliers en 2017, www.liberation.fr , 16 septembre 2019.
40 Allan Kaval, Enfants français retenus en Syrie : une plainte contre Jean-Yves Le Drian. Dix familles ont saisi la Cour de Justice de la République pour « omission de porter secours » à des femmes djihadistes et à leurs enfants, Le Monde, 17 septembre 2019, p. 13.
41 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/droits-de-l-homme/actualites-et-evenements-sur-le-theme-des-droits-de-l-homme/article/70-ans-de-la-declaration-universelle-des-droits-de-l-homme-discours-de-jean….
42 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/droits-de-l-homme/actualites-et-evenements-sur-le-theme-des-droits-de-l-homme/actualites-2018-sur-le-theme-des-droits-de-l-homme/article/70-ans-de-la-declaration-universelle-des-droits-de-l-homme
43 https://actu.orange.fr/france/rapatriement-de-familles-de-djihadistes-le-quai-d-orsay-replique-magic-CNT000001jff1P.html
44 CJR : beaucoup de plaintes, peu de procès, Le Monde, 17 septembre 2019, p. 17.
 
 
MORALISATION DE LA VIE EUROPÉENNE : DU PAIN SUR LA PLANCHE – Ali Baba. La vie européenne n’est pas un long fleuve tranquille par ces temps de transparence voulue et assumée par une Union qui fait de la défense des valeurs (lesquelles ?) sa principale marque de fabrique. Le Parlement européen, qui doit prochainement procéder à l’audition des candidats aux postes de commissaires européens présentée par Ursula von der Leyen, va devoir trancher quelques cas délicats45. Reprenons, en résumé, ce que le site Mediapart écrit sur le sujet !

Début de citation :

À l’approche des auditions, des eurodéputés passent au peigne fin les profils des candidats à la commission européenne. Même si la gravité des faits reprochés varie, quatre d’entre eux se préparent à un examen de passage mouvementé. Outre Sylvie Goulard, des ministres, anciens ou en exercice, de Belgique, Hongrie et Roumanie, sont concernés.

HONGRIE : À partir de novembre, le commissaire européen chargé de l’élargissement – qui devra vérifier le respect des règles démocratiques par d’éventuels pays candidats à rejoindre l’UE – pourrait être le même qui a détricoté l’État de droit en Hongrie. László Trócsányi fut ministre de la justice de 2014 à 2019, sous les ordres de l’« illibéral » Viktor Orbán. Critique de l’Union en Hongrie, il pourrait devenir l’une des figures les plus controversées de l’équipe emmenée par l’Allemande Ursula von der Leyen. À moins que les eurodéputés qui vont l’auditionner, sans doute début octobre, ne lui barrent la route. « Il y a clairement une volonté de provocation de la part d’Orbán  », réagit l’eurodéputée écologiste Gwendoline Delbos-Corfield. Trócsányi a supervisé la loi appelée « paquet anti-Soros », qui visait à limiter l’activité des ONG supposées aider les réfugiés en Hongrie. C’est aussi lui qui avait saisi la Cour de justice de l’UE, dans l’espoir de bloquer le projet de quotas de répartition des réfugiés en Europe, défendu par la commission de Jean-Claude Juncker. « Cette nomination est une aberration totale. Orbán se sent très puissant, il veut humilier ses adversaires en Europe », réagit de son côté l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, rattaché au groupe des sociaux-démocrates. Le député juge par ailleurs qu’« il manque une incarnation dans la bataille pour l’État de droit au sein de la nouvelle Commission ». « Si le Parlement rejette ce candidat, on sent bien que cela permettra à Orbán de se poser en victime. Mais nous ne sommes pas dupes de ce jeu, insiste Delbos-Corfield. Et même en mettant de côté la question des convictions politiques, il reste le problème des conflits d’intérêts, qui sont très lourds en ce qui le concerne. » Ursula von der Leyen espère compter, au Parlement européen, sur une alliance à trois pour former des majorités, entre les conservateurs du PPE, les sociaux-démocrates du S&D et les libéraux de Renaissance (dont les élus LREM). Le groupe des Verts, quatrième force par le nombre d’élus, veut jouer le rôle d’opposant en chef dès les auditions de commissaires, qui s’ouvrent le 30 septembre. En particulier sur les questions de conflits d’intérêts. L’un de ses élus, l’Allemand Daniel Freund, qui a travaillé un temps pour Transparency International à Bruxelles, a produit un document, avec l’aide de l’ONG, qui dresse la liste des potentiels conflits d’intérêts des 26 candidats au poste de commissaire. L’étude, à laquelle Mediapart a eu accès, se penche notamment sur l’activité du bureau d’avocats Trócsányi & Nagy, co-fondé par le commissaire hongrois désigné, et qui a profité de nombreuses commandes publiques pour se développer ces dernières années. En 2015, alors que Trócsányi était déjà ministre de la justice, sa société a aussi représenté les intérêts d’Uber en Hongrie.

FRANCE, BELGIQUE, ROUMANIE : Le candidat hongrois ne constitue pas le seul cas problématique aux yeux de certains élus. D’autres auditions s’annoncent mouvementées. Au moins trois autres candidats – belge, français et roumain – sont déjà malmenés. Les trois groupes politiques de la majorité (PPE, S&D et Renaissance) sont concernés. « Mon sentiment personnel, c’est que les auditions seront agitées. Des députés vont vouloir s’illustrer et mener la fronde. Mais de là à dire que cela va fragiliser la Commission, je ne le crois pas, assure l’eurodéputé LR Arnaud Danjean. Il y aura beaucoup d’écume, mais cela n’augure pas forcément du résultat final. » « Il y a tout de même des degrés de gravité différents selon les situations », nuance Gwendoline Delbos-Corfield.

FRANCE : La candidate libérale Sylvie Goulard, annoncée au marché intérieur, fait partie des maillons faibles. Elle avait démissionné de son poste de ministre en 2017 en raison de l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « abus de confiance et recel de délit » sur des soupçons d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen. Or ces soucis judiciaires ne sont toujours pas réglés, même si l’ex-eurodéputée a remboursé cet été 45 000 euros au Parlement européen. Par ailleurs, elle doit justifier d’avoir touché de l’argent chaque mois d’un think tank américain, l’institut Berggruen, dont elle fut « conseillère spéciale » de 2013 à 2016. « Pour moi, son dossier reste problématique, parce que l’on ne sait toujours pas ce qu’il va se passer pour la suite de son dossier judiciaire en France », confie un poids lourd – non français – du groupe Renaissance au Parlement européen, sous le sceau de l’anonymat.

BELGIQUE : Autre figure de la nouvelle Commission en mauvaise posture : le libéral Didier Reynders, qui fut notamment ministre des finances puis des affaires étrangères de la Belgique (il est aujourd’hui à la défense), et qui devrait hériter du portefeuille de la justice dans le futur exécutif européen. Il fait depuis peu l’objet d’une enquête préliminaire du parquet de Bruxelles. Un ancien collaborateur des services de renseignement belges a communiqué en avril à la police des allégations accusant Reynders et son bras droit d’être au cœur d’un réseau de corruption et de blanchiment, durant la période 2007-2018, passant par la Libye et la RDC. Il évoque plusieurs cas de versements de pots-de-vin, pour s’assurer de remporter des marchés publics, par exemple la construction de l’ambassade belge à Kinshasa. Reynders a démenti l’intégralité des accusations. Et son avocat d’assurer : « Il s’agit sans doute à nouveau d’un montage émanant du même homme malveillant qui tente sans cesse de nuire. »

ROUMANIE : Il faut encore citer le cas de la travailliste roumaine Rovana Plumb, annoncée aux transports. Elle est accusée d’avoir privatisé deux îles du Danube en 2013, qui ont par la suite été achetées par le leader de son parti. Elle a ensuite profité de son immunité parlementaire pour mettre un terme à l’enquête qui le menaçait. Selon le document du groupe des Verts, élaborée avec Transparency International, elle s’est aussi illustrée en 2014 en immatriculant en Bulgarie son véhicule privé pour échapper à une taxe carbone de 3 000 euros sur l’achat d’une voiture, qu’elle avait elle-même mise en place en Roumanie, en tant que ministre de l’environnement.

Comme ces quatre personnalités controversées appartiennent aux trois groupes de la coalition, certains parient déjà sur un statu quo final. « Chaque groupe a sa vulnérabilité. Donc il pourrait bien y avoir une forme de pacte de non-agression », avance Arnaud Danjean. Même hypothèse formulée par Delbos-Corfield : « Ils se tiennent tous par la barbichette. Ce qui fait qu’à la fin, il n’y en aura peut-être qu’un seul, le Hongrois, qui sera écarté, pour le principe. » À cela s’ajoutent des périmètres de portefeuilles qui continuent de poser problème, aux yeux de nombreux élus : celui de la « protection du mode de vie européen » (Mediapart en a déjà parlé ici et là), ou encore celui, « tout aussi problématique » selon Delbos-Corfield, qui associe démocratie et démographie. Raphaël Glucksmann insiste aussi sur des problèmes d’« architecture » au sein de la nouvelle équipe : « Frans Timmermans [travailliste néerlandais – ndlr] obtient une vice-présidence au Green New Deal, c’est très bien, mais tous les instruments financiers se trouvent concentrés aux mains d’un autre vice-président, un conservateur ordolibéral, Valdis Dombrovskis [droite lettone – ndlr]. »

En fonction du résultat des auditions des candidats, prévues pour durer jusqu’au 8 octobre, Ursula von der Leyen choisira de maintenir, ou de remplacer ses commissaires. Elle pourrait aussi retoucher certains intitulés de portefeuille, ou modifier les feuilles de route confiées aux commissaires. En bout de course, les députés seront invités à valider, ou rejeter, l’intégralité de la nouvelle équipe, lors d’un vote en séance plénière à Strasbourg, le 23 octobre. Leyen sait qu’elle a été confirmée de justesse par le Parlement européen lors d’un premier vote, sur sa personne (383 pour, 327 contre). Elle est donc contrainte d’écouter certaines des revendications des eurodéputés, si elle ne veut pas courir le risque d’un vote défavorable fin octobre 46.

FIN DE CITATION

Tout ceci n’est pas très glorieux pour une organisation qui se présent en parangon de vertu morale à la terre entière mais qui ne fait pas toujours le ménage dans ses propres rangs. Comme en France, il y a toujours loin de la coupe aux lèvres. Une fois encore, toutes ces affaires, relativement mineures en soi, sont de nature à élargir le fossé entre hommes et femmes politiques et citoyens. Le problème est que la confiance ne se décrète pas, elle se mérite, elle se construit sur le temps long. Or, nous n’en sommes pas encore là tant les pratiques de l’ancien monde nt la vie dure dans le nouveau monde que l’on nous présente comme au-dessus de tout soupçon. Pour ce qui est de la moralisation de la vie européenne, il y a encore du pain sur la planche.

45 Jean-Pierre Stroobants, Von der Leyen sous la pression des eurodéputés, Le Monde, 21 septembre 2019, p. 6.
46 Ludovic Lamant, Conflits d’intérêts : quatre candidats à la Commission européenne déjà fragilisés, www.mediapart.fr , 20 septembre 2019.

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