Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

ORIENT-ATIONS 252

ALAIN CHOUET NOUS DIT : « UN COUP JE TE VOIS, UN COUP JE TE VOIS PLUS ». J’apprends aujourd’hui de la bouche du Président des États-Unis ce que je savais intuitivement depuis longtemps mais que je n’avais jamais vérifié ni documenté : les Kurdes de Syrie n’ont pas aidé l’armée américaine lors du débarquement du 6 juin 1944 en Normandie. Eh bien, j’ai vérifié auprès des sources les plus sérieuses : c’est vrai !

Le Président Trump est pour moi une source de ravissement quotidien. Il me ramène à ma plus tendre enfance quand mon père cachait son visage derrière ses mains, se montrait puis se recachait et ainsi de suite – un coup je le vois, un coup je le vois plus – jusqu’à ce que j’éclate de rire.

Ainsi le Président américain n’hésite pas à nous confier que, bien qu’il ne boive jamais de vin, il préfère le vin américain au vin français. Il annonce une frappe militaire contre l’Iran puis y renonce le lendemain. Il brandit la foudre nucléaire contre la Corée du Nord avant d’aller huit jours plus tard embrasser le dictateur local. Il annonce des sanctions financières contre la Chine avant de les annuler puis de les réinstaurer. Il proclame son intention de retirer ses troupes de Syrie puis annonce qu’elles y demeurent sans cependant y rester. Etc.

Je n’en déduis pas pour autant comme notre intelligentsia germanopratine que Donald Trump est une brute inculte et pusillanime dont on ne peut que rire des incohérences et des foucades. De toute façon, sa popularité de 48% auprès de ses concitoyens et électeurs après trois ans de mandat devrait inciter pas mal de dirigeants européens à réfléchir. De fait Donald Trump est d’abord et avant tout un homme d’affaires. Avec tous les travers du genre : brutalité, impolitesse, grossièreté, rapacité, mépris des faibles, rouerie, dissimulation, mensonge….

Mais il a aussi la lucidité du maquignon. Il est bien placé pour savoir que l’armée américaine et les services d’action extérieure US ne sont pas à la hauteur de leur écrasante supériorité technologique. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et la demie victoire de la guerre de Corée, les forces armées américaines, après d’apparents succès initiaux rapides, ont perdu tous les conflits dans lesquels elles avaient été engagées non sans devoir abandonner piteusement le terrain ni sans laisser derrière elles des champs de ruines humaines et matérielles : Baie des Cochons à Cuba, Viêt Nam, Cambodge, Liban, Somalie, Afghanistan, Irak et aujourd’hui Syrie. On ne relève en 70 ans qu’un seul coup d’éclat : l’invasion réussie en 1983 de la Grenade, îlot de 344 km2 au sud des petites Antilles, ex-colonie britannique, peuplée d’une centaine de milliers d’habitants déshérités, devenus « communistes » en 1980 et donc justiciables de l’intervention de 7000 US Marines qui sont venus sans trop de peine à bout des 800 gueux de l’armée locale équipés de pétoires antédiluviennes.

Il sait aussi que l’activisme de ses services d’action extérieure s’analyse depuis plus de 60 ans en innombrables déstabilisations mortifères et instauration de régimes dictatoriaux et tortionnaires en Amérique latine (Chili, Argentine, Brésil, Nicaragua, etc.), au Moyen Orient depuis la chute – organisée de son propre aveu, par la CIA – de Mossadegh en Iran, en Asie du Sud-Est (Viêt Nam, Cambodge, Indonésie, Birmanie), en Afrique (Éthiopie, Érythrée, Soudan) et jusqu’aux frontières de l’Europe, en Turquie avec des coups d’État militaires « anticommunistes » qui ont fini par amener les islamistes au pouvoir et en Grèce avec le triste régime des colonels. À côté de ce bilan, les hordes d’Attila apparaissent comme un monôme d’étudiants en goguette et les dévastations induites répondent d’elles-mêmes à la question que posait Gorges W. Bush au lendemain du 11 septembre : « Mais pourquoi nous haïssent-ils tant ? ».

Au-delà de ses foucades, Trump raisonne en comptable. Et le compte n’y est pas. C’est bien pourquoi il manifeste quotidiennement son mépris et sa méfiance à l’égard des militaires et des services de renseignement. Il se fâche peut être au-dessus de ses moyens mais il est vrai qu’avoir dépensé pendant tant d’années tant de milliards de dollars pour se faire haïr de la terre entière et porter la responsabilité des pires tragédies n’est pas très productif et ses électeurs de l’Amérique profonde dont la perception du monde ne dépasse pas les limites de leur comté ne manquent pas de le lui rappeler régulièrement. Il agit donc en conséquence et, finalement, s’en tire pas trop mal.

Le mépris affiché de nos élites européennes pour le rustaud de la Maison Blanche cache mal leur soumission cauteleuse à ses oukases. Qu’il décrète des sanctions économiques contre l’Iran et nos chefs d’entreprises s’empressent – le cœur fendu mais avec célérité – de les appliquer. Qu’il impose des « amendes » faramineuses à nos banques et entreprises qui ont osé contrevenir quelque part dans le monde à des lois américaines et nous payons sans sourciller. Qu’il affirme que l’Iran ne respecte pas les clauses de l’accord signé sur le nucléaire et nos médias s’indignent d’une telle violation en omettant de mentionner qu’après tout, si entorse il y a, l’Iran la fait à un traité que les Américains avaient signé et que Trump a spectaculairement déchiré il y deux ans sans que personne ne réagisse. Le régime des mollahs n’a évidemment rien de sympathique, mais accuser Téhéran de déstabiliser la région et de sponsoriser le terrorisme mondial alors que tous les terroristes qui ont frappé l’Occident depuis le 11 septembre 2001 sont inspirés, voire actionnés, par l’idéologie salafiste wahhabite propagée par l’Arabie Saoudite, pire ennemie de l’Iran chiite, confine aux slogans du « 1984 » de George Orwell : « La vérité, c’est le mensonge ».

De la même façon nos élites et nos médias relayent volontiers et abondamment la mise en garde récurrente de l’OTAN concernant le « danger militaire russe », réveillant le vieux fantasme du déferlement de l’Armée Rouge dans les plaines d’Europe centrale et le cliquetis des chenilles de chars à la Porte de Pantin. Je n’ai pas plus de sympathie pour Vladimir Poutine que pour les mollahs iraniens. Il est le chef d’orchestre de la prédation de son pays entamée dès les années 90 par les anciens du KGB alliés à leurs petits camarades oligarques. Mais en matière de danger sécuritaire et militaire, je m’en tiens à la base de mon expérience professionnelle : « Facts and figures », les faits et les chiffres. Le budget militaire de la Russie est d’environ 75 milliards de dollars par an. Soit à peu près celui de la France… ou de l’Arabie Saoudite. Celui des États-Unis est de 750 milliards de dollars, soit dix fois plus. L’armée russe dispose de bases ou d’implantations dans 6 pays (dont trois de l’ancien bloc de l’Est). L’armée américaine est présente dans 74 pays dont, en particulier, tous les pays limitrophes de l’Iran qui a donc toutes les raisons d’être inquiet.

Enfin il faut rappeler à nos élites que « les visages pâles ont la langue fourchue ». Quand Gorbatchev, certes pressé par la ruine de l’URSS, a consenti à l’ouverture du pays, à son démantèlement en États indépendants et à la levée de la tutelle sur les pays satellites, il avait obtenu en échange et pour neutraliser une réaction désespérée de ses généraux, que les Occidentaux n’enrôleraient pas les pays ainsi libérés dans des alliances et pactes hostiles à la Russie ou concurrents de son économie. Moyennant quoi, Américains et Européens se sont empressés de piétiner cet engagement et de faire adhérer tous ces pays à l’OTAN et à l’Union Européenne, jusqu’à y convier l’Ukraine, la Géorgie ou l’Arménie. Cela n’excuse en rien l’attitude menaçante et les interventions de la Russie dans ces pays mais cela explique une fébrilité qui ne doit pas grand-chose à un esprit de reconquête et beaucoup plus à une inquiétude profonde.

Si j’ai bien suivi les méandres de la « pensée trumpienne » qui ne fait d’ailleurs là que relayer celle de ses prédécesseurs, je comprends que son invocation récurrente du danger russe ne doit pas grand-chose à la réalité du danger mais beaucoup à la volonté d’inciter les Européens ainsi effrayés à augmenter substantiellement leurs cotisations à l’OTAN et à en décharger d’autant les finances US. Le comptable réapparaît ici. Et les Européens n’ont guère le choix puisque l’existence de l’OTAN, pacte organisé pour faire face au danger soviétique et qui aurait dû disparaître avec lui, a été prolongé contre toute logique avec comme principal objectif de « vampiriser » toute tentative d’émergence d’une politique européenne de défense commune, indépendante et autonome.

J’attends demain matin avec une impatience enfantine pour voir Trump me refaire le coup de « un coup je te vois, un coup je te vois plus ». En Chine ? En Syrie ? En Iran ? En Turquie ? Une seule chose est certaine : quoi qu’il fasse, nos élites et nos médias s’en gausseront mais fileront doux dans son sillage.
 
 
IL FAUT SAUVER LE SOLDAT FRANCOIS SENEMAUD ! Richard Labévière. Nommé le 27 août 2018 au poste de représentant personnel du président de la République en Syrie, François Sénémaux reste muet. Depuis sa nomination très médiatisée, nous restons sans nouvelle de cet ancien directeur du renseignement de la DGSE qui avait pourtant été choisi pour relancer la politique française en Syrie ! Choisi aussi pour sa connaissance des Proche et Moyen-Orient, François Sénémaux n’a plus donné de nouvelles depuis l’annonce de sa prise de fonction par le Journal Officiel, silence pesant qui n’est pas sans inquiéter ses plus proches collaborateurs. Sa nomination avait été présentée comme une relance de la « politique syrienne » de la France. Edifiant ! L’ancien numéro deux de la DGSE avait remplacé Franck Gellet, nommé ambassadeur au Qatar. « Le rôle de son prédécesseur, Franck Gellet était plus tourné vers les liens avec l’opposition syrienne alors que François Sénémaud aura une fonction plus large », estimait alors un diplomate de la cellule élyséenne. En effet, François Sénémaud est, lui, directement rattaché à l’Élysée « ce qui est un signe du renouvellement de l’engagement du président de la République sur le dossier syrien », poursuivait encore le diplomate. Depuis la fermeture de l’ambassade de France en mars 2012, personne n’est présent en Syrie pour représenter les intérêts français. Alors, il faut tout mettre en œuvre pour sauver le soldat Sénémaud, peut-être aux mains des factions kurdes, papous, pygmées ou yanomamis…
 
 
SYLVIE GOULARD OU L’ÉTRANGE DÉFAITE – Ali Baba. Chronique d’une défaite annoncée ! Tel pourrait être le titre de l’épilogue du feuilleton ayant conduit au rejet par le Parlement européen (le 10 octobre 2019 à l’issue d’une seconde audition aussi lamentable que la première) de la candidature de Sylvie Goulard au poste de commissaire en charge du marché intérieur et de la défense. Feuilleton que nous avons essayé de suivre au jour le jour pour l’information, mais surtout, l’édification de nos fidèles lecteurs1. C’est que la France finit sur un coup d’éclat, une première, que ce rejet, dans les annales européennes qui n’est pas à l’honneur de la France éternelle et jupitérienne2. Dans ce mercato, la patrie autoproclamée des droits de l’homme se trouve rabaissée au niveau de la Hongrie et de la Roumanie, les deux États dont les candidats ont subi le même sort que Dame Goulard.

À y regarder de plus près, cette mauvaise blague dépasse le seul cas de la postulante. Si mandale il y a, elle est triple. Elle est donnée à la prétendante, à la France et à l’auteur de ce projet qui n’est autre que Jupiter, l’homme de la verticale du pouvoir. Tel un gamin pris la main dans le pot de confiture, Emmanuel Macron joue le grand air des vertus outragés en déclarant qu’il ne comprend pas les raisons de ce rejet et qu’il entend s’en expliquer avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von des Leyen qu’il accuse à mi-mot de l’avoir induit en erreur3. Quand la France donne des leçons à l’Allemagne4, on croit rêver tant on se paie de mots.

UNE MANDALE POUR LA POSTULANTE : LE GRAND DÉSHONNEUR

Bardée dans ses certitudes de brillante énarque (ENA ou ANE) quadrilingue, éphémère ministre de la Défense (1 mois et 4 jours), Sylvie Goulard n’a, semble-t-il, rien vu venir de la déculottée royale qu’elle vient de subir de la part d’un parlement qui entend jouer son rôle de contrôle de l’exécutif européen (60% de ses membres sont nouveaux)5. En effet, la candidate française à la Commission européenne n’a pas réussi son second examen de passage devant les eurodéputés lors de son jeudi noir. Le vote des représentants de deux commissions parlementaires concernées par son portefeuille est sans appel : 82 voix contre sa candidature, 29 pour et 1 abstention6. Difficile à digérer pour une première de la classe qui ne savait, jusqu’à ce dixième jour de l’an de grâce 2019, ce qu’était un échec.

Sylvie Goulard n’a toujours pas compris que l’arrogance et la morgue, qui font fureur dans le microcosme parisien, n’ont pas bonne presse dans les cénacles européens. On y pratique volontiers humilité et discrétion. Cette péronnelle n’a toujours rien compris au déroulement du film à lire son tweet où elle déclare « prendre acte de la décision du Parlement européen, dans le respect de la démocratie. Je remercie le Président de la République et Ursula von der Leyen pour leur confiance et tous les députés qui ont voté pour moi ». Elle n’a toujours pas compris que les entorses à l’éthique, à la déontologie tolérées pour les membres de la Caste à Paris dont elle fait partie sont rédhibitoires lorsque l’on postule à un poste de responsabilité au sein de l’union européenne.

Manifestement, celle qui a préparé le programme du candidat Emmanuel Macron n’était pas informée des us et coutumes bruxelloises. Incroyable mais vrai. Ils deviennent tatillons au parlement européen, ces eurodéputés, ils posent des questions simples, directes, évidentes, logiques…franchement cela manque de fairplay.

UNE MANDALE POUR LA FRANCE : LE GRAND CHAMBARDEMENT

Pire encore que le cas personnel de Sylvie Goulard, qui n’a que très peu d’intérêt si ce n’est pour cette intrigante infatuée, c’est le crédit de la France sur la scène européenne qui est largement entamé. Et, cela c’est autrement plus grave pour un pays qui ne cesse de s’ériger en donneur de leçons aux démocratures et démocraties illibérales, en conscience universelle. Avec cette plaisanterie qui n’est qu’une affaire de cornecul, la France est prise au piège qu’elle a elle-même armé. Cela fait des décennies que nous expédions à Bruxelles les recalés du suffrage universel, les amis du Prince que l’on veut récompenser, les incasables sur le plan français et autres médiocres, les grandes gueules des deux sexes, les hauts fonctionnaires qui ne méritent pas d’être ministres en France en raison des libertés prises avec la morale et la déontologie comme c’est le cas de Sylvie Goulard-Grassi. En termes peu choisis, Paris considère l’Union européenne comme une sorte de poubelle, de dépotoir de la France, mère des arts, des armes et des lois. Aujourd’hui, notre insoupçonnable légèreté de la diplomatie nous revient en pleine figure avec ce camouflet goulardo-bruxellois. En un mot, nous récoltons ce que nous avons semé. On ne peut dire, en même temps, que la construction européenne constitue notre graal diplomatique tout en en y expédiant quelques personnages imbuvables (Nathalie Loiseau) ou immoraux (Sylvie Goulard). Les parlementaires européens – qui ne sont pas pareils aux godillots de la République au pas de l’oie du Palais-Bourbon – nous renvoient, sans le moindre ménagement, à nos propres turpitudes. L’exception française est joyeusement piétinée. Une excellente leçon de démocratie parlementaire à mettre au crédit de la nouvelle assemblée élue en mai 20197.

UNE MANDALE POUR L’AUTEUR : LE GRAND AVEUGLEMENT

Après l’affaire Loiseau au printemps, Emmanuel Macron a encaissé un nouveau revers de taille sur la scène bruxelloise, jeudi 10 octobre 2019, avec le rejet par une large majorité d’eurodéputés de la candidature de Sylvie Goulard pour la Commission. Agacé, le chef de l’État a déclaré avoir « besoin de comprendre »… En dernière analyse, le coup de semonce d’une majorité de parlementaires européens s’adresse en priorité à l’auteur de ce choix de maître, à savoir le président de la République, Emmanuel Macron. Le même qui a fait don à l’hémicycle européen de la gourde qui a pour nom, Nathalie Loiseau. C’est que les inepties, insultes et autres gaités de l’escadron de Madame Sans-Gêne ont laissé des traces chez les parlementaires. Aujourd’hui, les injures inacceptables qu’elle avait lancées à l’endroit de Manfred Weber – son nom avait été rayé par Jupiter pour la présidence de la commission – ont cristallisé les rancœurs du parti conservateur (PPE) contre la candidate française au poste de commissaire. D’après des sources très bien informées, Emmanuel Macron serait victime d’un complot politique ourdi par des ingrats du PPE…8 Risible. Nos brillants crânes d’œuf de l’Élysée ne savent toujours pas que la vengeance est un plat qui se mange froid dans les enceintes internationales. On y a la mémoire longue et la rancœur tenace. Cela s’appelle un prêté pour un rendu dans le langage commun. Il est vrai aussi que les discours arrogants du chef de l’État sur l’avenir de l’Europe, sans la moindre concertation préalable avec ses 27/28 partenaires, au premier rang desquels les Allemands, ne passent toujours pas. Le moins que l’on puisse dire est qu’Emmanuel Macron et sa horde de conseillers courtisans ne pensaient pas possible une telle claque pour la candidate française. On est souvent puni par où on a péché. Les maux que l’on éprouve sont souvent les conséquences des fautes que l’on a commises. Jupiter saura-t-il tirer les leçons qui s’imposent de cette Berezina diplomatique ? Rien n’est moins sûr tant l’homme est arrogant et sûr de son fait et ne semble pas comprendre le déroulement du film9. Gifle, claque, camouflet, désaveu, humiliation10 ? Simple revers ou échec sur son terrain d’excellence qu’est l’Europe11… du moins en théorie ? Réponse au choix. En tout état de cause, Emmanuel Macron n’est pas ou plus le « leader » de l’Europe qu’il prétend être12. Peut-être aura-t-il enfin compris que l’Union européenne n’est pas une grande France qui obéit au doigt et à l’œil et qui autorise toutes les violations à la probité ?

Décidemment, les merdes, ça vole en escadrilles comme aimait à le rappeler ce vieux routier de la politique que fut Jacques Chirac. Le moins que l’on puisse dire est que le président de la République n’est pas gâté en ce moment. Dans la foulée de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen et de ses conséquences sanitaires, un temps, négligées, par le préfet et les membres du gouvernement défilant in situ, l’attentat terroriste à la préfecture de police de Paris vient rappeler que l’hydre islamiste prospère toujours et que le ministre de l’Intérieur n’est qu’un vulgaire Tartarin et les derniers développements sur les dossiers iranien et syro-turco-kurde démontrent à l’envie les limites de la diplomatie macronienne. Une sorte de justice immanente ! Un minimum d’humilité ne nuirait pas si l’on ne voulait pas que le ridicule l’emporte sur le grotesque. Après la pantalonnade Loiseau de mauvais augure, la carabistouille Goulard vient jeter un peu plus encore, le discrédit sur l’homme qui avait promis de réformer l’Europe lors de son discours fondateur de la Sorbonne, il y a déjà deux ans. Ce camouflet laissera des traces durables à Bruxelles lorsque nous brandirons notre fameuse, mais creuse, diplomatie d’influence pour tenter d’influencer les débats à venir. Plus prosaïquement, le président de la République trouvera-t-il un candidat ou une candidate qui ne prête pas à le flanc à la critique tant sur le plan de sa probité que sur celui de la connaissance de la machinerie européenne ? À voir dans les prochains jours pour éviter que ne se reproduise l’étrange défaite de Sylvie Goulard.

NB : de quelques réactions de la classe politique française !

« Malgré ses leçons de morale perpétuelles, et peut-être même à cause d’elles, Macron apparaît de plus en plus isolé en Europe », juge sur Twitter la présidente du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen. La France est « ridiculisée » et l’Europe, « un radeau sans pilote », renchérit le chef de file des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon. « L’influence française, en raison du choix d’Emmanuel Macron, s’en retrouve gravement affaiblie », regrette l’eurodéputée (Les Républicains, LR), Agnès Evren. Elle « en sort fragilisée », aux yeux des sociaux-démocrates français élus au Parlement européen. L’Élysée dénonce « un jeu politique qui touche la Commission dans son ensemble ». « Ridicule », estime François-Xavier Bellamy, le chef de file des eurodéputés Les Républicains (LR). « Il n’y a eu de notre part aucun esprit de revanche. J’ai alerté sur le fait que cette nomination était mal perçue. Il est incroyable que l’Élysée ne l’ait pas compris. C’est une mauvaise nouvelle pour la France ». Hors micro, un eurodéputé LR se félicite malgré tout d’avoir « mis une bonne claque à Emmanuel Macron ». Le procès en « arrogance » est également intenté, dans les rangs de la gauche, par l’eurodéputé Raphaël Glucksmann. « Maintenant, avance-t-il avec ses collègues sociaux-démocrates, la France doit désigner une candidate irréprochable d’un point de vue éthique et moral »13. NO COMMENT !

1 Ali Baba, Moralisation de la vie européenne : du pain sur la planche, www.prochetmoyenorient.ch , 23 septembre 2019.
2 Virginie Malingre, Goulard : l’affront fait à Macron par les eurodéputés. L’échec de Goulard, un fiasco pour Macron, Le Monde, 12 octobre 2019, pp. 1 et 4.
3 Virginie Malingre, Von der Leyen otage des luttes de pouvoirs entre États et Parlement, Le Monde, 12 octobre 2019, p. 4.
4 Anne de Guigné, Quand la France donne des leçons à l’Allemagne, Le Figaro, 11 septembre 2019, p. 19.
5 Anne Rovan, À quoi sert le « grand oral » des futurs commissaires européens ?, Le Figaro, 30 septembre 2019, p. 19.
6 Anne Rovan, Sylvie Goulard sèchement recalée par les eurodéputés, Le Figaro, 11 octobre 2019, p. 8.
7 Marcel Gauchet, La protestation publique exprime une demande de démocratie, Le Figaro, 11 octobre 2019, p. 18.
8 François-Xavier Bourmaud, Macron s’estime victime d’un règlement de compte ourdi par ses adversaires, Le Figaro, 11 octobre 2019, p. 8.
9 Bruno Paivin, Rejet de la candidature Sylvie Goulard : Emmanuel Macron « ne comprend pas »…, BLOG : CONTRE LA CONNERIE ENVAHISSANTE, www.mediapart.fr , 10 octobre 2019.
10 Ludovic Lamant/Ellen Salvi, En évinçant Goulard, le Parlement européen humilie Macron, www.mediapart.fr , 10 octobre 2019.
11 Guillaume Tabard, Pour le président, un échec sur son terrain d’excellence, Le Figaro, 11 octobre 2019, p. 8.
12 Amandine Crespy, Affaire Goulard : Emmanuel Macron n’est pas le roi de l’Europe, BLOG : AMANDINE CRESPY, www.mediapart.fr , 11 octobre 2019.
13 Laurent Boichot/Tristan Quinault-Maupoil, Echec de Sylvie Goulard : Macron réclame des « explications », les oppositions pointent son isolement, www.lefigaro.fr , 10 octobre 2019.
 
 
UN NOUVEAU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES POUR L’UNION EUROPÉENNE ! Jean Daspry. « La vieille Europe ; elle ne revivra jamais. La jeune Europe offre-t-elle plus de chances ? » (Mémoires d’outre-tombe, François-René de Chateaubriand). C’est bien la question qui se pose au moment où se met en place la nouvelle équipe dirigeante de l’Union européenne : présidence du Conseil européen, présidence de la commission européenne, commissaires européens, parlement européen, présidence de la BCE, Ersatz de ministre européen des Affaires étrangères et de la Défense… À cet égard il y a un poste qui fait très peu débat dans le grand public. C’est celui que l’on peut qualifier de ministre européen des Affaires étrangères (plus précisément Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, vice-président de la commission, responsable du Service européen pour l’action extérieure ou SEAE) qui succèdera à Mesdames Catherine Ashton (Royaume Uni) et Federica Mogherini (Italie). Elles-mêmes ayant pris le poste (moins étoffé en son temps 1999-2009) occupé par l’espagnol Javier Solana passé par l’OTAN. Le choix des 28 s’est porté sur Josep Borrell (Espagne) qui était auditionné par le parlement européen le 7 octobre 2019. Si l’ancien ministre espagnol des Affaires étrangères apparait comme un philosophe particulièrement madré et au fait des méthodes parlementaires, il n’en demeure pas moins un politique doublement handicapé.

UN PHILOSOPHE PARTICULIÈREMENT MADRÉ

Josep Borrell a, dans l’ensemble, bien amorcé son virage bruxellois tant il est à l’aise avec les parlementaires et qu’il n’est pas frappé du syndrome français de la morgue et de l’arrogance.

Un homme à l’aise avec les parlementaires

Passé à la question par les parlementaires européens, Josep Borrell (72 ans) a excellé dans la pirouette diplomatique pour sortir par le haut des questions complexes qui lui étaient posés par la meute voulant en découdre avec le nominé14. D’une part, il a adopté les positions les plus consensuelles pour éviter de prêter le flanc à la critique sur les questions controversées. D’autre part, il a utilisé une vieille ficelle politique en citant quelques bonnes phrases de figures politiques ou littéraires reconnues : « On l’a fait parce qu’on ne savait pas que c’était impossible » (Mark Twain) ou « Parlez d’une voix douce et tenez un gros bâton » (Theodore Roosevelt) pour noyer le poisson. L’homme est expérimenté et sait comment l’on traite les parlementaires européens, c’est-à-dire en les caressant dans le sens du poil.

Un homme n’ayant ni la morgue, ni l’arrogance à la française

Manifestement, l’homme est plus roué, plus habile, plus tacticien que nos deux égéries françaises (Nathalie Loiseau et Sylvie Goulard) même s’il n’est pas passé par l’ENA soit comme directeur, soit comme élève. Comment pouvait-il prendre des positions tranchées sur des dossiers dont il n’a pas pu encore prendre connaissance et dont il ne connait pas encore l’approche des États membres et des institutions européennes ? De ce point de vue, Josep Borrell s’en est particulièrement sorti comme un vieux routier de la politique qu’il est. Cela peut être parfois utile lorsque l’on se trouve dans l’arène parlementaire européenne où sévissent quelques crocodiles particulièrement aguerris à la joute oratoire. Ceci étant dit le futur ministre n’est pas sorti d’affaires tant son chemin est parsemé de multiples embûches qui risquent de compliquer son travail déjà complexe par nature et par l’environnement européen peu propice à des avancées majeures tant il est monopolisé par le feuilleton sans fin du Brexit15.

UN POLITIQUE DOUBLEMENT HANDICAPÉ

En prenant ses nouvelles fonctions, Josep Borrell partira avec un double handicap tenant au fonctionnement de la structure et à ses propres turpitudes.

Un ministre des affaires étrangères sans politique étrangère

Pour faire simple, on peut, dans grand risque d’erreur, dire que le poste, que va prochainement occuper Josep Borrell, relève de la quadrature du cercle. Le ministre européen des Affaires étrangères est censé mettre en œuvre une politique étrangère inexistante tant les 27/28 sont pratiquement en désaccord sur tous les grands sujets traités à Bruxelles et une politique de sécurité préemptée par l’Alliance atlantique (OTAN), elle aussi située dans la capitale belge. Comme le souligne l’eurodéputé français, Arnaud Danjean : « l’échec actuel est indéniable, tant les citoyens que les spécialistes, sont bien en peine de désigner un dossier sur lequel l’Europe, en tant que telle, aurait véritablement pesé ». Les raisons de cet échec sont parfaitement documentées qu’il s’agisse de la lourdeur du SEAE (producteur de notes mais pas de stratégie), du manque de leadership des précédents titulaires du poste, du poids des procédures dans le fonctionnement de la machine européenne (« dispositions, procédures et précédents prenaient une telle importance et étaient d’une telle complexité que la réalité politique du sujet que nous traitions disparaissait souvent derrière des pages d’argumentation et de contre-argumentation où le droit faisait oublier le fait »16) ou de la posture des États qui sont attachés au respect de leur souveraineté dans le domaine aussi régalien qu’est celui de la politique étrangère et de la diplomatie. Cette conjonction de facteurs négatifs ne joue pas en faveur de l’affirmation d’une politique étrangère véritablement autonome et indépendante de la personne en charge de sa mise en œuvre au niveau européen.

Un ministre des affaires étrangères avec quelques casseroles

Après les épisodes peu brillants des feuilletons français qui ont pour nom Nathalie Loiseau-Ducoulombier et Sylvie Goulard-Grassi17, nous avons droit à un épisode espagnol qui a pour nom, Josep Borrell. L’homme n’est pas exempt de tout soupçon en termes de morale, de déontologie, de morale, de droit. Voici ce qu’écrit le site mediapart qui ne semble pas porter dans son cœur l’ibérique : « Josep Borrell, le candidat espagnol à la diplomatie européenne, va devoir, lors de son audition au Parlement européen ce lundi, s’expliquer sur plusieurs points délicats qui entachent son prestigieux CV. À des soupçons de conflits d’intérêts et une condamnation pour délit d’initié, s’ajoutent depuis cet été des soupçons d’espionnage »18. Il est inutile de les reprendre ici alors que nous n’avons pu nous livrer à un examen contradictoire des faits qui lui sont reprochés. Toujours est-il que lors de son audition, les questions n’ont pas manqué. L’intéressé s’est défendu de l’accusation de délit d’initié, d’une part et s’est dit prêt à revendre les 12 000 euros d’actions d’un groupe énergétique si le Parlement le lui demandait (personne n’a insisté), d’autre part. À tout le moins, tout ceci n’est pas de très bon augure pour la suite de son mandat. Un « ministre fragilisé » sur son éthique n’est pas un ministre fort sur son cœur de métier. L’avenir nous dira si nous étions dans l’erreur ou si Josep Borrell pourra conduire une diplomatie, indépendante, volontaire, efficace au nom des 27/28 durant les années à venir.

Le moins que l’on puisse dire est que la procédure d’audition des futurs têtes pensantes de l’Union européenne est loin d’être un long fleuve tranquille, en particulier celle des futurs commissaires. Nous pensons tout particulièrement à la candidate française désignée par Emmanuel Macron, à savoir la fringante Sylvie Goulard19. Nombreux sont les nominés qui posent problème au sein d’une Union européenne qui se vante d’être une organisation des valeurs (lesquelles ?). Nous avons l’impression d’assister à une représentation de la fable de l’arroseur arrosé. Les candidats hongrois et roumain en ont fait les frais, ayant été diplomatiquement contraint à retourner à leurs chères études comme de vulgaires laquais. Pour sa part, la candidate française se voit infliger une seconde audition qui pourrait conduire à un rétrécissement de ses attributions initiales, une sorte de camouflet pour son mentor jupitérien qui s’agite tous azimuts pour sauver le soldat Goulard. Quant à Josep Borrell, il devra se limiter à sauver ce qui peut encore l’être dans le domaine de la politique étrangère en naviguant entre réalisme et idéalisme. Ne devrait-il pas orienter les travaux de sa pléthorique équipe vers la réflexion (l’analyse stratégique) et vers la prospective (anticiper l’avenir en imaginant diverses options de réaction) pour être libéré des contingences de l’actualité et apporter une véritable valeur ajoutée à la machine bruxelloise qui possède une tendance naturelle à tourner à plein et à vide ? Tel pourrait être la feuille de route utile et efficace du nouveau ministre des Affaires étrangères pour l’Union européenne !

14 Jean-Pierre Stroobants, Borrell face aux lacunes diplomatiques de l’UE, Le Monde, 9 octobre 2019, p. 4.
15 Cécile Ducourtieux/Virginie Malingre/Eric Albert, Johnson rejette le blocage des négociations sur l’UE, Le Monde, 10 octobre 2019, p. 3.
16 Gérard Araud, Passeport diplomatique, Grasset, 2019, p. 72.
17 Le chemin de croix bruxellois de Sylvie Goulard, Le Canard enchaîné, 9 octobre 2019, p. 2.
18 Irène Casado, Les zones d’ombre du futur chef de la diplomatie européenne, www.prochetmoyen-orient.ch , 7 octobre 2019.
19 Jean-Pierre Stroobants/Virginie Malingre, La laborieux accouchement de la Commission von der Leyen, le Monde, 10 octobre 2019, p. 4.
 
 
DIPLOMATIE FRANÇAISE ET RÉVOLUTION SÉMANTIQUE – Ali Baba. En France, comme nous le soulignons régulièrement, les informations le plus intéressantes ne sont pas celles qui sont classifiées secret défense mais celles qui sont accessibles à tout un chacun. Le Journal Officiel de la République Française (JORF) en fournit un exemple intéressant à condition de passer outre son aspect rébarbatif. Il faut également savoir lire entre les lignes ou faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas d’une lecture rapide. Voici ce que nous pouvons lire le 9 octobre 2019 sous la rubrique « Mesures nominatives. Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères » : JORF n°0235 du 9 octobre 2019 – texte n° 61 :

Décret du 7 octobre 2019 portant nomination du directeur du protocole d’Etat et des événements diplomatiques, introducteur des ambassadeurs – M. FRANC (Philippe)

Par décret du Président de la République en date du 7 octobre 2019, M. Philippe FRANC, conseiller des affaires étrangères hors classe, chef adjoint du protocole, est nommé directeur du protocole d’Etat et des événements diplomatiques, introducteur des ambassadeurs, en remplacement de M. Frédéric BILLET, appelé à d’autres fonctions.

Depuis l’annonce du départ de Frédéric Billet pour la Pologne en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, le tout Paris bruissait des noms de celui ou de celle qui pourrait occuper le poste laissé vacant qui vaut à son titulaire de disposer de deux bureaux : l’un au Quai d’Orsay et l’autre à l’Élysée. C’est finalement, Philippe Franc, actuel chef adjoint du protocole de prendre la relève de son ex-supérieur hiérarchique. Rien de plus normal mais avec une légère différence dans son appellation contrôlée ! Comme ses prédécesseurs, Frédéric Billet portait le titre déjà impressionnant de « chef du protocole, introducteur des ambassadeurs ». Cela signifiait que l’homme en charge de la fonction de chef du protocole avait en charge toute la dimension cérémoniale en plus des privilèges et immunités diplomatiques et consulaires en France et du privilège d’introduire dans le salon idoine (le salon des ambassadeurs) de la présidence de la République tout nouvel ambassadeur venant présenter ses lettres de créances au président de la République afin d’être accrédité officiellement auprès de ce dernier. Ce titre ronflant d’introducteur des ambassadeurs fait l’objet depuis toujours de plaisanteries un peu lestes dans un ministère dont le surnom est le « Gay d’Orsay ».

Avec Philippe Franc, un nouveau cap est passé puisque le titulaire du poste se voit gratifier, en sus de ses attributions traditionnelles, du titre pompeux de « directeur des événements diplomatiques ». Pourquoi alors même que dans le passé le chef du protocole a toujours eu la charge de la préparation des conférences diplomatiques se tenant en France (Cf. le dernier G7 de Biarritz) ? La seule explication plausible que nous trouvions à cette révolution par les mots est simple. Désormais, c’est l’évènement qui crée la diplomatie alors que jusqu’à présent, c’était la diplomatie qui créait l’évènement. Une initiative diplomatique sur un sujet spécifique longuement réfléchie, mûrie créait l’évènement qui n’en constituait que le support. Aujourd’hui, alors que la communication est le nouvel opium du peuple, nous nous trouvons dans une logique à fronts renversés… comme souvent dans la pratique diplomatique jupitérienne. Faute de substance diplomatique, Emmanuel Macron et son fidèle chien de garde Daladier Le Chouchen, inventent de toute pièce un évènement – pour reprendre le terme consacré, à savoir ce qui se produit par la suite – qui vaut diplomatie. Le résultat est acquis : la communication fonctionne à plein régime pour faire illusion mais la diplomatie, qui a ses propres contraintes, doit suivre mais ne suit pas. Nous en avons de multiples exemples comme sur la Libye, le Forum de la paix… Toutes ces brillantes initiatives font pschitt e tournent au pétard diplomatique. Comment pourraient-ils en être autrement ? Et, l’on comprend pourquoi la parole française est de moins en moins audible, crédible sur la scène internationale tant elle ne fait plus illusion auprès d’interlocuteurs à qui l’on ne raconte pas de bobards, de « fake news ». Aujourd’hui, notre diplomatie de l’esbrouffe est inscrite noir sur blanc dans le JORF pour que tout citoyen en soit dûment informé. À quand la participation de Gérard Araud à cette vaste blague en sa qualité de vice-président de Richard Attias & Associates, agence de communication stratégique et d’organisation d’événements. Les deux mots importants sont ceux de communication et organisation d’évènements. Comme par un heureux hasard, la nouvelle fonction du chef du protocole est rabaissée au niveau d’un vulgaire organisateur de « happenings », de grands raouts, de grandes foires diplomatiques sans grand intérêt. En France, comme nous avons de moins en moins d’idées dans le monde de l’instant et du média roi, les dirigeants du monde nouveau privilégient un Ersatz, la révolution sémantique dans la sphère de la diplomatie20.

20 Jean-Paul Pancracio, Un nouveau chef du protocole, www.observatoire-de-la-diplomatie.com , 11 octobre 2019.
 
 
RETOUR VERS LE MONDE D’HIER – Guillaume Berlat. « Tout le monde veut connaître le passé, c’est une façon détournée de mieux comprendre le présent » (Eva Illouz). Nous nous interrogions récemment sur le point de savoir si le passé éclairait le présent, voire l’avenir21. Si cette question récurrente ne peut avoir de réponse définitive, elle doit toutefois conduire à s’interroger sur la pertinence, ou pas, des leçons de l’Histoire dans la compréhension du monde d’aujourd’hui et, pourquoi pas, dans l’anticipation du monde de demain. Monde d’aujourd’hui qui paraît d’autant plus incompréhensible et imprévisible que notre élite arrogante ignore le temps long, se bornant à s’accrocher au temps court, comme une bernique à son rocher. Et, la liste de ces erreurs d’appréciation est longue au cours de la dernière décennie. C’est pourquoi, il convient de nous interroger. Sommes-nous proches de la fin du monde ou simplement de la fin d’un monde ? Face à l’agonie du monde d’hier, que nous proposent nos dirigeants ? Les médecines du passé mises en œuvre par des médecins du passé.

UN MONDE MOURANT, UN MONDE NAISSANT

Que dire de cet été 2019 qui fut chaud à tous les sens du terme ? Alors que la forêt amazonienne (et bien d’autres) brûle22, il y a le feu dans notre Maison commune. Donald Trump joue avec le feu en proposant d’acheter le Groenland. Boris Johnson ne cesse de jouer les pyromanes sur le « Brexit ». Jair Bolsonaro manie les allumettes au cœur de l’Amazonie. Matteo Salvini s’enflamme pour obtenir les pleins pouvoirs mais est pris à son propre piège. En Allemagne, l’AFD gagne du terrain aux élections dans le Brandebourg, cramant les partis traditionnels. Plus grave encore, nous vivons une période de crises multiples : sécuritaire, économique, financière, monétaire, sociale, migratoire, écologique, de la représentation nationale, de la gouvernance internationale héritée de l’après Seconde Guerre mondiale…. D’une manière plus générale et plus globale, nous assistons à une militarisation des relations internationales, à un retour des puissances et de la puissance comme mode de régulation de la planète. La force prime le droit. « L’ordre international est bousculé » (Emmanuel Macron). Nous assistons à une recomposition géopolitique et stratégique, à la fin de l’hégémonie occidentale. Nous percevons les multiples signes d’une crise de l’économie de marché que l’on nous présentait comme le graal du monde nouveau, de la mondialisation que l’on nous promettait « heureuse », du multilatéralisme de plus en plus inefficace, de la démocratie qui se moque du peuple car tout ce qui est populaire est qualifié de « populiste ». En un mot, le monde d’hier se meurt alors que l’on peine à percevoir les contours du monde de demain, les nouveaux paradigmes des relations internationales du XXIe siècle. Que font les hommes politiques – le qualificatif d’homme d’État ne semble pas approprié – pour amortir les chocs (essence de la diplomatie) et contribuer à la recomposition des équilibres instables sur lesquels repose notre planète ? Le moins que l’on soit autorisé à dire est qu’ils ne sont pas à la hauteur des enjeux, des défis, des menaces à la paix et à la sécurité internationales.

DES MÉDECINS DÉPASSÉS, DES MÉDECINES DU PASSÉ

Mais, comme si de rien n’était, nos dirigeants, Pinocchio en tête de file, surtout depuis son prétendu succès lors du récent G7 de Biarritz (tel Moïse, il marche sur l’eau), nous font croire que les remèdes d’hier sont adaptés aux maux du jour. Grâce à la révolution technologique (internet et intelligence artificielle), l’on nous promet le bonheur pour demain. Pire encore, nos élites bienpensantes sont aux premières loges pour voir « venir la catastrophe, inexorablement » (Stefan Zweig) mais se contentent d’une déclaration commune d’une page de banalités affligeantes adoptée à l’issue du G7 pour y faire face. Quant à Jupiter, il nous vante les louanges de son projet européen de civilisation et nous promet de rebâtir un « récit et un imaginaire collectif » comme antidote aux multiples maux dont le monde souffre. Il excelle dans l’art de filer la métaphore pour nous promettre que la raison finira bien par l’emporter au nom des valeurs, de la morale et du progrès… sans parler de toutes les sottises qu’il nous déclame à longueur des discours emportés qui frisent la schizophrénie baptisée politique du en même temps. Il n’a toujours pas compris que « l’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps »23… jusqu’au jour où la bulle explose dans un grand fracas provoquant une sidération générale et généralisée. Mais, les technocrates, dont Emmanuel Macron est l’un des plus brillants représentants, s’obstinent avec cynisme à faire des peuples les boucs émissaires de leur impuissance arrogante. Alors que les métastases se propagent à vitesse « V », nos Diafoirus nous proposent une légère médecine homéopathique pour stopper le mal et remettre le malade monde sur pieds. Nous en avons les brillants résultats devant nos yeux. Mais, on nous promet que cela ira mieux demain si l’on continue comme par le passé. Nos médecins tentent de ranimer par de beaux discours et d’inutiles traités l’intérêt des derniers croyants du dogme du XXe siècle. On échoue à transformer un tas de faits épars en un tout cohérent.

Cette longue digression sur la corrélation entre monde d’hier et monde d’aujourd’hui ne constitue-t-elle pas la meilleure incitation à lire et relire Le monde d’hier, écrit par Stefan Zweig en 1942 ?24 Cette (re)lecture constitue une source d’inspiration infinie pour celui qui veut prendre la peine de s’arrêter un long moment pour tenter de comprendre ce qui nous arrive, d’anticiper ce qui pourrait nous advenir si nous n’osions pas l’impossible. « Ce qui nous rendait si heureux recelait en même temps un danger que nous ne soupçonnions pas », écrivait l’humaniste autrichien pour décrire le monde de l’entre-deux-guerres. Il fut l’un des premiers à déchanter, constatant que le progrès va trop vite, provoque des fractures, peurs et frustrations invisibles avant de produire le désastre. Le désastre qui finit par arriver. Avec son écriture dépouillée, Le Monde d’hier résonne avec le monde d’aujourd’hui. Une sorte de retour du Monde d’hier à condition de prendre la peine de reprendre le chemin « la littérature, cette route délaissée vers la vérité humaine »25.

21 Guillaume Berlat, Le passé éclaire-t-il le présent ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 août 2019.
22 Gary Dagorn/Audrey Garric, Les feux en Amazonie, une menace pour le climat, Le Monde, 31 août 2019, p. 6.
23 Raoul Vaneigem (propos recueillis par Nicolas Truong), « Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible », Le Monde, 31 août 2019, pp. 24-25.
24 Michel Guerrin, Zweig, le monde d’hier et d’aujourd’hui, Le Monde, 31 août 2019, p. 28.
25 Mathieu Laine, La littérature, cette route délaissée vers la vérité humaine, Le Figaro, 4 septembre 2019, p. 16.
 
 
ÉTÉ DES IDÉOLOGIES, HIVER DE LA DÉMOCRATIE – Guillaume Berlat. « Un paradoxe est une opinion qui vit de ses charmes aux dépens de la vérité » (René de Obadia). Le XXIe siècle n’est-il pas le siècle des paradoxes ? Le XXIe siècle n’est-il pas le siècle de la tyrannie des idéologies ? Idéologies de toutes sortes que le chœur de l’église médiatique psalmodie à longueur de temps pour mieux nous persuader de leur pertinence tant cela ne semble pas si évident que cela au commun des mortels : fin de l’histoire, fin de la géographie, fin des nations, mondialisation heureuse, libéralisme triomphant, multilatéralisme béat, paix par le droit, Europe salvatrice, nationalisme coupable, Amérique impériale, Chine vertueuse, Russie vicieuse, « printemps arabes », altérité indispensable, femme victime, homme coupable, souffrance au travail… Une sorte de manichéisme qui fait perdre la raison aux cartésiens. Une sorte de bruit de fond qui se transforme lentement mais sûrement en vérité d’évidence, en vérité qui s’impose à tout un chacun. Une sorte de dogme intangible que nul ne peut contester sauf à encourir les foudres de la bienpensance sous forme de lynchage médiatique et d’excommunication publique. Une sorte de débat confisqué au pays des Lumières et de la liberté d’expression qui se rêve en modèle pour la planète et le monde nouveau. Sous les coups de boutoir de la tyrannie des idéologies, nous sommes les témoins incrédules du crépuscule de…

LA TYRANNIE DES IDÉOLOGIES

Que nous dit un professeur d’économie et essayiste sur le thème des idéologies au XXIe siècle ?

« Les idéologies ne connaissent pas la crise. Elles dont on prévoyait le flétrissement sous les assauts de la rationalité ; elles encore, qu’on pensait incapables de survivre à l’effondrement du communisme ; elles enfin, qu’on savait inutiles avec l’avènement de la globalisation, font preuve d’une incroyable résilience. Loin d’être moribondes, elles pullulent, jusqu’à envahir les moindres interstices de notre quotidien »26.

Si dans l’absolu, toute idéologie mérite, à juste titre, d’être, d’exister, de présenter une vision subjective sur telle ou telle problématique importante, de permettre un débat sans tabou, une saine « disputatio », elle n’en devient pas moins dangereuse, perverse si elle s’attaque à la valeur de ce qui est objectif. Et, nous touchons là à un nouveau paradoxe. Alors que nos sociétés devraient être immunisées contre les fantasmes d’idéologies farfelues (nazisme, stalinisme…) grâce aux apports incontestables de la modernité (super ordinateurs, algorithmes, intelligence artificielle…), elles n’en succombent pas moins aux sirènes de la propagande, de l’intoxication, du bobard roi (« fake news »). Ce qui est plus grave encore, c’est que l’idée compte plus que la réalité, que le fait objectif. Ce qu’Hannah Arendt qualifie justement de « vérité des faits ». Nous vivons le temps d’une vérité en apparence, d’une vérité des apparences qui se drape dans la morale. Morale dont personne ne sait qui en définit les canons universels si ce n’est le clergé autodésigné de la bienpensance du moment. Et pour obtenir le salut des sachants, il est indispensable de se soumettre aux évangiles révélés par les grands prêtres des idéologies dominantes, omnipotentes et omniscientes. Ceux qui, par la nature de leurs prédictions, ne se trompent jamais tant ils détiennent une ou la vérité révélée dans la plus grande opacité, tel Moïse recevant les tables de la Loi. Mais, quand ils leur arrivent de se tromper, nous n’avons jamais droit à un quelconque acte de contrition, un mea culpa maxima. Ce genre de choses est réservé aux pouilleux, aux ignorants, en définitive au peuple, avec toute la connotation péjorative que comporte ce terme dans la bouche de l’élite, de La Caste.

Petites causes, grands effets pour nos démocraties sans boussole…

LE CRÉPUSCULE DES PEUPLES

Aujourd’hui, le peuple, censé être la colonne vertébrale de la démocratie, n’a plus son mot à dire dans la définition de son destin. Cette même démocratie perd son aura. Les problèmes rencontrés par la démocratie sont aujourd’hui plus graves que ceux décrits en son temps par Mussolini et Salazar (corruption et parlementarisme). Ils sont plus graves et inquiétants tant ils sont structurels. Depuis un siècle, la démocratie a été dévoyée par sa radicalisation idéologique. Contrairement à ce que pensent certains, on ne résoudra pas les problèmes de la démocratie par plus d’idéologie. En effet, par un phénomène de démesure de la pensée dévoyée, on a tenté de faire de la démocratie une idéologie. Aucun régime n’est mortel. Cette pseudo-rationalisation de l’esprit idéologique, de l’esprit de système, nous conduit à implanter artificiellement la démocratie dans n’importe quel pays comme si elle était un simple outil. À titre d’exemple, la liberté (de penser, de dire) doit être instaurée avant la démocratie. Sinon, la pseudo-démocratie conduit à divers excès : tyrannie, nationalisme ou autres excès propres à la culture locale. Nous en avons des exemples frappants en Afrique et au Proche et au Moyen-Orient. La démocratie ne peut s’instaurer et perdurer que dans la liberté. Faute de quoi, elle déploie des apparences, des mensonges, des mots vides… véhiculées par quelques idéologies de pacotille. Dans le conflit entre deux visions du monde (démocraties et démocraties illibérales), les peuples considèrent que la liberté post-moderne a été trop loin (liberté économique, ouverture des frontières, réformes sociétales…) et, en conséquence, choisissent des gouvernants prêts à restreindre ces libertés. Face à ce phénomène, les élites, constatant que les peuples « votent mal », perdent confiance en la démocratie et se tournent vers des technocraties. L’hiver de la démocratie, le crépuscule des peuples provient d’une guerre idéologique qui est en même temps une lutte des classes – d’où son caractère sinistre27. Pire encore, les idéologies politiques et sociales ambiantes n’ont que faire de la réalité. De ce point de vue, elles se ressemblent toutes plus qu’elles ne s’opposent. En effet, elles quittent le champ du réel pour débattre sur le terrain des idées, du subjectif, de la chimère. Et quand la réalité contredit l’idée, on nie la seconde pour justifier, sauver la première. À chaque problème, son coupable et une solution qui passent par la suppression ou l’instauration de nouvelles valeurs, de nouvelles règles d’une nouvelle société comme s’il suffisait de décider d’en haut pour rendre réel en bas. En définitive, les peuples font les frais de ces révolutions qui ne portent pas leur nom.

Il en va ainsi de la politique de Procuste28, des idéologues qui raccourcissent ou étirent les faits selon les besoins, si bien que tout évènement finit par coïncider avec n’importe quelle idéologie. Tout se vaut, rien n’a plus d’importance. Le réel disparaît. Seule l’idée subsiste. Ainsi s’explique le doux parfum de décadence qui plane sur nos sociétés. Elles semblent vides de sens. Souvenons-nous que vivre ensemble impose d’accepter qu’une vérité empirique existe ; les faits n’ont jamais tort, les idéologies sont toujours imparfaites et le monde qu’elles promettent n’existe pas. Il est grand temps de replacer la raison au cœur de la Cité29. C’est pourquoi, un « grand débat » sur la problématique des idéologies s’impose à très brève échéance. À trop laisser les idéologies dominer le monde sans pouvoir les contester, les critiquer, le risque est grand que le monde ne court à sa perte car nous savons désormais que les démocraties sont mortelles. À méditer sérieusement alors que le poison des idéologies sape aujourd’hui les fondements du contrat social fondé sur la démocratie, à savoir la forme de gouvernement dans laquelle la souveraineté appartient au peuple. Méfions-nous : été des idéologies, hiver de la démocratie !

26 Pierre Bentata, Idéologies : l’idée avant la réalité, Valeurs actuelles, 20 juin 2019, pp. 99-100-101.
27 Chantal Delsol, Quand la démocratie devient idéologie, Valeurs actuelles, 1er août 2019, pp. 81-84.
28 Dans la mythologie grecque, Procuste (déformation de Procruste, en grec ancien Προκρούστης / Prokroústês, littéralement « celui qui martèle pour allonger ») est le surnom d’un brigand de l’Attique nommé Polypémon (Πολυπήμων / Polupếmôn, « le très nuisible »). Il a pour autre surnom Damastès (Δαμαστής / Damastếs, « le dompteur »), https://fr.wikipedia.org/wiki/Procuste
29 Pierre Bentata, précité.
 
 
LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA FRANCE : UN QUE-SAIS-JE ? INDISPENSABLE ! Jean Daspry. « La vérité sort plus facilement de l’erreur que de la confusion » (Francis Bacon). Dans ces temps bénis de confusion générale, de confusion des esprits, de confusion de la pensée, de confusion sémantique, le monde est sans boussole30. Il évolue à la manière des somnambules que sont les principaux dirigeants de ce monde. Les principales raisons de leur désarroi tiennent à leur méconnaissance de l’Histoire, de la géographie, de la diplomatie et, en dernière analyse des principaux concepts que tout dirigeant normalement constitué devrait connaître, le premier d’entre eux étant celui de politique étrangère. Concept tellement utilisé à tort et à travers qu’il est galvaudé et ne signifie plus rien en vérité. Concept souvent utilisé en lieu et place de celui de diplomatie, et vice et versa. Or, nous savons, grâce à Albert Camus, que « mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ». Le dernier ouvrage du diplomate français, Maxime Lefebvre (HEC, ENA, docteur en science politique, récidiviste de l’écrit de réflexion) est de nature à pallier cette lacune puisqu’il s’intitule « La Politique étrangère de la France »31. Ce haut fonctionnaire possède une double casquette : théoricien et praticien tout en étant une tête aussi bien faite que bien pleine. Ce qui ne gâche rien.

Le survol rapide du plan de l’ouvrage attire l’attention du lecteur sérieux. En effet, l’auteur prend pour point de départ l’histoire (il y consacre plus de la moitié de l’ouvrage) pour expliquer les avatars de la politique étrangère de la Gaule à nos jours. Rappel ô combien salutaire pour tous ceux qui ont la mémoire qui flanche et ont perdu de vue les avatars, les heurts et malheurs de l’influence de la France sur la scène internationale. Toutes choses dont il reste des traces certaines dans les déterminants de la politique étrangère actuelle : une puissance qui compte mais qui est en voie d’effacement sur la scène internationale. Après les « mythes fondateurs », en guise d’introduction, l’auteur développe dans une première partie « La volonté de puissance » (l’héritage de la puissance, la France diminuée, une puissance moyenne d’influence mondiale. Il la complète par une seconde sur « les acteurs et les fondements » (puissance, action et politique). Il conclut tout naturellement sur la problématique du rang, de la puissance et de l’influence.

D’une grande qualité, l’ouvrage est très clair et se lit très facilement en dépit des nombreuses références historiques incontournables qu’il comporte. Le propos est toujours ciselé – diplomatique – mais très explicite. Maxime Lefebvre possède parfaitement son sujet. Ce qui n’est pas le cas de certains de ses collègues plus âgés et plus expérimentés qui publient leurs mémoires insipides qui trahissent la vacuité de leur pensée et de leur propos. Un grand bravo à notre diplomate français pour cette somme bien résumée sur des sujets parfois ardus à appréhender pour le commun des mortels.

Nous ne retiendrons que quelques formules choisies, de manière arbitraire et subjective (confessons-le !), pour laisser aux lecteurs le soin de découvrir cet ouvrage de facture très universitaire mais aussi très concret et pratique !

« Mais la France a fait le deuil de certaines illusions sur la capacité de l’Europe à s’émanciper ».

« La France qui a donné naissance à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 s’est volontiers proclamée « patrie des droits de l’homme ». La réalité est plus nuancée ».

« Mais c’est d’abord en se fortifiant à l’intérieur, politiquement, économiquement, socialement, culturellement et mentalement que la France continuera à peser en Europe et dans le monde ».

Ces trois formules ramassées en disent long sur les défis de la politique étrangère de la France en ce début de XXIe siècle.

Un seul léger regret alors que nous parvenons à la dernière page de l’ouvrage, l’absence d’une référence à la distinction, peu connue du grand public mais aussi de nos dirigeants et autres sachants, entre politique étrangère et diplomatie. Celle-ci aurait été utile pour expliquer certains errements actuels de la France sur la scène internationale.

« Les journalistes spécialisés sont peu nombreux et, dépendent du pouvoir pour leurs sources d’information, ils préfèrent en général une relation de connivence à la critique » écrit fort justement Maxime Lefebvre. Il aurait pu ajouter que les journalistes spécialisés dans les relations internationales ont souvent une connaissance approximative de la matière, à se documenter, répugnant à lire, à penser pour enrichir leur réflexion. Nous en avons un brillant exemple avec la critique – positive dans le cas d’espèce – du Que Sais-je ? de Maxime Lefebvre faite par le grand internationaliste du quotidien Le Monde, Marc Semo32. De deux choses l’une, soit il n’a pas lu attentivement l’ouvrage et peine à en donner la substantifique moëlle, soit il ne l’a pas lu – ce qui est fort probable – et se contente de quelques citations piquées au hasard pour alimenter son papier. Cela donne à réfléchir sur la déontologie journalistique de ce monsieur et explique en grande partie la médiocrité de ses analyses aplaventristes. L’important est ailleurs. Pour tous ceux qui veulent comprendre ce qu’est la politique étrangère de la France, il faut absolument lire l’opuscule de Maxime Lefebvre. Ils ne perdront pas leur temps et gagneront en profondeur historique et stratégique.

p.m. : pour compléter cet ouvrage fort riche par ailleurs, rappelons ce que Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle écrivait sur la politique étrangère :

« Une politique étrangère est un ensemble cohérent de principes et d’actions ; des principes inspirés par une certaine morale internationale et par un souci des grands intérêts de la France, tels qu’ils résultent de son histoire et sont enracinés dans sa géographie ; des actions fondées sur une appréciation objective et réaliste des de moyens et du crédit dont la France dispose dans le monde tel qu’il est. Si l’on pose en postulat que la France doit exister, le corollaire est qu’elle doit avoir une politique étrangère.

L’action extérieure n’est pas une fin en soi. Elle trouve sa place dans un ensemble. Mais sans doute est-elle l’expression de tout le reste surtout si, comme dans le cas de la France, il s’y ajoute cette faculté singulière de traduire l’universel, donc de bénéficier en quelque sorte naturellement d’une résonance et d’un poids qui va bien au-delà de que représente sa puissance effective lorsqu’elle est en mesure et qu’elle a la faculté de l’exprimer librement ».

30 Thierry de Montbrial/Dominique David (sous la direction de), Un monde sans boussole ?, Ramsès 2020, Dunod, septembre 2019.
31 Maxime Lefebvre, La politique étrangère de la France, PUF, Que sais-je ?, 2019.
32 Marc Semo, De l’influence mondiale de la France, Le Monde, 13 septembre 2019, p. 29.
 
 
LETTRE DE SA SAINTETE LE PAPE FRANCOIS DAMAS, 14 septembre 2019 – Sainteté, C’est la 10ème lettre ouverte que je me permets de vous écrire, moi, simple prêtre, arabe, catholique de Syrie, en ce jour du 14 septembre 2019. C’est au Représentant de Jésus-Christ, exclusivement, que je m’adresse, non au Chef de l’État du Vatican. Oui, je m’adresse à vous, Pape François, au titre de Représentant de Celui qui a dit explicitement des paroles jamais prononcées par être humain, qui l’identifient, en tout temps et totalement, à toute personne souffrant d’injustice, exclue, calomniée, affamée, méprisée, torturée en son cœur et en son corps, arrachée à sa famille, ou violée sous les yeux des siens, chassée de son pays, errant sur terre et sur mer !… Oui, Sainteté, c’est au Représentant de ce Jésus, qui a osé dire tout cela, en toute clarté et pour l’éternité, face à Dieu et aux hommes, que j’écris. Car, c’est tout cela exactement, que vit mon pays, la Syrie, depuis plus de huit ans et demi, face au silence sépulcral de toute l’Église d’Occident, voire face aux calomnies.

Hélas, c’est ce que j’ai découvert de nouveau, mais, pour aujourd’hui, en lisant et relisant la page (12) du journal officiel du Vatican, "L’Osservatore Romano", du mardi 24 juillet 2019. Il y est question de la Mission du Cardinal Peter TURKSON, chargé de remettre à notre Président, votre lettre datée du 28 juin 2019. Le ton de cette lettre m’a rappelé de près, celui que Mr Colin Powell a tenu à notre Président, en 2002, puis en 2003. Mais qu’est-ce qui se passe donc, en profondeur, dans l’Église de Jésus-Christ ? Une infinité de questions se posent à ce propos, mais je les condense en une seule, que voici : Faut-il, pour réparer le terrible péché de l’antisémitisme, dont SEULES l’Église et la Société occidentales, furent responsables de sa genèse, de sa permanence, de son extension et surtout de son aggravation jusqu’à l’Holocauste Nazi, faut-il, dis-je, que tous les arabes MEURENT, tant musulmans que chrétiens, pour que les juifs VIVENT ?

C’est la question. Je sais qu’elle est extrêmement grave, et je vous la pose enfin, sachant que des millions d’arabes et de musulmans attendent une réponse qui tarde à venir. Et c’est juste, car la simple logique affirme qu’un crime ne se répare pas par un crime plus grave. Après huit ans et demi de guerre universelle, sans précédent, contre mon pays, la Syrie, qui ose ignorer aujourd’hui que ses véritables fomenteurs sont confortablement installés à Tell-Aviv et à Washington, tandis que leurs innombrables serviteurs, tant européens et arabes que mercenaires assassins, drainés du monde entier, se font les vils exécuteurs de ce jeu infernal ? Malgré cela, ce n’est pas en tant que syrien seulement que je vous écris, mais avant tout, en tant que prêtre de Celui qui a vécu, et est mort par amour pour tout être humain, Jésus-Christ.

Sainteté, Cette guerre contre la Syrie et en Syrie, qui se poursuit ignoblement, en coordination parfaite avec ce que vous appelez dans votre lettre, "la Communauté Internationale", qui ignore aujourd’hui qu’elle n’est qu’une face effrayante de toute une série de guerres, celles déjà menées depuis plus de soixante-dix ans, et celles projetées au grand jour, par ces mêmes "Puissances", dans le but de consacrer une fois pour toutes, leur totale hégémonie sur la Planète, au prix plus qu’insignifiant pour Elles, du bonheur, de la dignité, de la liberté, bref de l’existence de centaines de millions d’êtres humains, pour ne pas dire de milliards !

Sainteté, Toutes ces souffrances, vous êtes censé être le Premier à les connaître et à les dénigrer, car vous êtes plus que quiconque à même d’en mesurer la dimension humano-divine, que leur a donnée en Sa Personne même, ce Jésus-Christ, dont vous êtes le Représentant sur terre. Or je ne vous ai jamais, oui au grand jamais, entendu dire le moindre mot de reproche, à ceux dont vous savez pertinemment qu’ils sont responsables de ces désastres humains, qui finiront implacablement, tôt ou tard, par atteindre l’humanité entière. Et oui, même quand vous vous êtes trouvé à Washington, fin septembre 2015, devant Obama, puis le Congrès, les Évêques des États-Unis, et enfin l’Assemblée Générale des Nations-Unies. N’aviez-vous donc alors, et n’avez-vous aujourd’hui, rien à dire, à propos de ces Passions Permanentes et Universelles, que vit aujourd’hui l’immense majorité des Frères et Sœurs de Jésus-Christ, à travers le monde ? Pourquoi avez-vous oublié les conclusions, sicourageuses et décisives, de votre première encyclique "EvangeliiGaudium" ?

Qu’attendez-vous pour proclamer à votre tour, aujourd’hui plus que jamais, les paroles terribles et éblouissantes de Jésus, à la face de ceux qui, dans leur arrogance et leur idiotie, se prennent pour des "dieux" sur terre ? Sainteté, Laissez-moi vous dire en toute clarté, ce que beaucoup n’osent murmurer : Vous êtes le Représentant de Jésus-Christ sans plus, et je ne puis d’aucune façon voir en vous un simple Chef d’État à la solde des "Puissants" malheureux de ce monde. N’est-il pas temps pour l’Église tout entière, de se libérer, une fois pour toutes, des mirages désastreux qui ont accompagné toute son histoire, depuis l’époque Constantinienne ? Pourquoi ne suivez-vous pas les pas de votre prédécesseur, St Jean-Paul II ? Sainteté, C’est parce que je suis prêtre et que je ne vois en vous que le Représentant de mon Seigneur Jésus, que je vous dis et redis mon espoir et mon respect.

Pr. EliasZahlaoui

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