Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

ORIENT-ATIONS 253

LES ÉTATS-UNIS SONT-ILS ENCORE NOS ALLIÉS ? Jean Daspry. Lors du Grand Jury RTL/Le Figaro/LCI (13 octobre 2019), Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre et président des « Leaders pour la paix » dénonce la politique de Donald Trump au Moyen-Orient. Dans le cadre de l’offensive turque en Syrie contre les populations kurdes, il accuse les États-Unis de ne pas être « dans ce dossier, les alliés de l’Europe ». Poursuivant sur cette voie, il critique l’implication des États-Unis dans le feuilleton du Brexit. « Quand Trump va en Grande-Bretagne pour appeler les Anglais à se libérer des chaînes de l’Europe, De Gaulle aurait crié à l’ingérence ! », s’exclame-t-il. Si elles ne manquent pas de pertinence, les remarques de Jean-Pierre Raffarin manquent à l’évidence de substance tant le champ des désaccords entre les deux rives de l’Atlantique ne cesse de s’élargir au cours des dernières années, des derniers mois. Et, les raisons de ce dissensus ne tiennent pas uniquement à la personnalité imprévisible de Donald Trump. Elles sont inscrites dans l’ADN du peuple à « la destinée manifeste » qui s’estime hors droit tout en exigeant des autres nations qu’elles soient dans le droit. Un retour en arrière s’impose pour comprendre les méandres d’une évolution qui devrait nous conduire à repenser complétement les bases de la relation franco-américaine au XXIe siècle. Faute de quoi, nous nous promettons quelques lendemains difficiles. Ne dit-on pas que gouverner, c’est prévoir ! D’une France gaulliste alliée mais pas alignée, nous sommes passés à une France macronienne méprisée mais alignée.

LA FRANCE ALLIÉE MAIS PAS ALIGNÉE : LES SUCCÈS DU GAULLISME

Avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958, la relation franco-américaine évolue dans une toute autre direction que celle empruntée par une Quatrième République encore affaiblie par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. C’est que le premier président de la Cinquième République a eu tout loisir, entre 1940 et 1945, d’apprécier à sa juste valeur la duplicité américaine et sa volonté d’asservir la France diplomatiquement, économiquement, financièrement, militairement, culturellement. Après avoir épongé ses dernières dettes auprès de l’Oncle Sam et s’être débarrassé du fardeau algérien, le général de Gaulle entend se défaire d’une tutelle trop pesante du grand frère américain. Tout en étant un allié fidèle d’une Amérique venue au secours de la France lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle (blocus du mur de Berlin, crise des missiles de Cuba…), le général de Gaulle entend montrer son attachement au respect de la souveraineté et l’indépendance de la France. Et, il ne manque pas une occasion d’afficher sa différence. Et les occasions ne manquent pas de faire quelques coups qui irritent à Washington. Rappelons quelques-uns de ses hauts faits d’armes : visite de trois semaines en Amérique latine en 1964, sorte de coup de pied de l’âne aux États-Unis ; reconnaissance de la République populaire de Chine en 1964 ; conférence de presse de 1965 critiquant le rôle de monnaie de change du dollar ; discours de Phnom Penh de 1966 critique de la guerre du Vietnam ; retrait de la France de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN en 1966 pour manifester son indépendance stratégique ; visite officielle en URSS de 1966 pour marquer sa volonté de disposer d’une alliance de revers et de s’impliquer dans le dialogue des Supergrands… Le message est on ne peut plus clair, si la France est un allié loyal dans le camp occidental, elle n’en est pas pour autant alignée sur toutes les positions américaines, surtout les plus baroques. La servitude volontaire n’est pas la tasse de thé du général de Gaulle. Mais, les vieux démons ne sont jamais lointains. Même dormants, ils n’en sont pas moins prêts à refaire surface à la moindre occasion. C’est ce qui va être le cas en ce début du XXIe siècle avec le « coup de génie » d’un certain Nicolas Sarkozy.

LA FRANCE MÉPRISÉE MAIS ALIGNÉE : LES ÉCHECS DU MACRONISME

Si bon an, mal an, les successeurs du général de Gaulle, après son départ en 1969, suivent ses traces – n’évoque-t-on pas une diplomatie gaullo-mitterrandienne ? – il existe une certaine continuité dans l’approche de la relation franco-américaine en dépit de quelques inévitables exceptions. À titre d’exemple illustratif, Jacques Chirac s’oppose frontalement à la guerre en Irak en 2003. Le point de rupture se situe au moment du quinquennat de Nicolas Sarkozy, surnommé l’Américain. L’homme décide que la France doit impérativement réintégrer la famille occidentale, à savoir la structure militaire intégrée de l’Alliance atlantique quittée par le général de Gaulle – celui dont il se réclame de l’héritage, ce qui ne manque pas de sel -, haut lieu de la servitude atlantiste française. Chose dite, chose faite. Il pensait obtenir un feu vert américain pour le développement d’une défense européenne autonome au sein de l’Union européenne. On connait la suite, la France rejoint le bercail atlantiste mais n’enregistre aucun bénéfice pour la construction d’une défense européenne. Après des mots durs à l’encontre de son prédécesseur, François Hollande, s’appuyant sur les conclusions du rapport Védrine, décide de ne pas revenir en arrière. La France est décidément atlantiste et les néocons tiennent le haut du pavé à Paris. Emmanuel Macron fait pire, pensant que c’est en parlant la langue du maître et jouant au bras de fer que l’on s’attire ses faveurs. Erreur de diagnostic fatale.

Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, le moins que l’on puisse dire est que les fidèles alliés de l’Amérique sont traités en vulgaires laquais que l’on siffle en cas de besoin (pour aller guerroyer en Irak et en Syrie) mais que l’on omet d’informer lorsque Washington décide unilatéralement de partir (laissant ainsi le champ libre à la Turquie1 ou aux Talibans en Afghanistan) laissant la France prise à son propre piège2, surtout ses forces spéciales qu’il va falloir exfiltrer de la zone3 ; à qui l’on impose le principe de l’extraterritorialité du droit américain (pour casser l’industrie européenne) ; à qui l’on impose des sanctions commerciales injustifiées en violation des règles de l’OMC (acier, aluminium, vins français…) pour aider l’économie américaine ; à qui on dicte leur conduite (sur le dossier iranien), à qui l’on demande de quitter l’Union européenne comme l’a fait le Royaume Uni ; à qui l’on met sous le nez le retrait de l’accord sur le climat conclu lors de la COP-21, le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien, que l’on espionne sans vergogne comme de réels ennemis … Et, le reste à l’avenant. Chaque jour apporte son lot d’avanies, d’insultes, de mises en garde, de tweets assassins… sans que cela ne suscite la moindre réaction en retour, en particulier d’une Union européenne désunie4. Quand estimera-t-on que la coupe est pleine et qu’il y a lieu d’en tirer toutes les conséquences diplomatiques, économiques, commerciales, juridiques… qui s’imposent ? Quand estimera-t-on que l’on ne peut plus vivre au rythme de la versatilité de la parole américaine sur tous les grandes crises internationales qu’il s’agisse de l’Afghanistan ou de la Syrie5 ? La parole américaine est définitivement démonétisée comme le découvre, avec plusieurs années de recul, la grande géopoliticienne du Monde, Sylvie Kauffmann6. Sous ce seul angle, la parole russe est plus prévisible et plus fiable sur le court comme sur le long terme. Ne devrait-on pas en tenir compte à l’avenir surtout sur le dossier syrien7 ? Jean-Yves Le Drian semble à peine en prendre la mesure au moment où Washington impose 7,5 milliards de droits de douane aux pays de l’Union européenne, visant Airbus, vins français… Jusqu’à présent, la France effectue un sans-faute dans l’erreur sur ce dossier comme sur bien d’autres questions internationales. Une sorte de la débâcle de la République des grands mots !

Il faudra bien que la France jupitérienne accepte un jour – le plus tôt sera le mieux – de sortir des dogmes hérités de la Guerre froide, d’une vision manichéenne du monde avec les Bons américains et les méchants russes. Aux premiers, tout est pardonné. Aux seconds, rien ne l’est. Pourquoi ? Cette situation est-elle tenable encore longtemps ? Quand voudra-t-on bien repenser la grammaire des relations internationales au XXIe siècle en travaillant sur le réel et non en chevauchant quelques chimères, surtout au Proche et au Moyen-Orient8 ? Si l’on doit être redevable aux États-Unis pour leur engagement lors des deux conflits mondiaux, on doit rester lucide sur la valeur de leur alliance en ce début de XXIe siècle. Est-il raisonnable de mettre tous nos œufs dans le même panier en n’octroyant notre confiance aveugle qu’à un seul et unique pays (l’Amérique du nord) qui ne nous renvoie pas l’ascenseur et qui nous traite avec si peu d’égard (en Syrie) ? Est-cela la Realpolitik ? Nous serions bien inspirés, tout en continuant à conserver nos liens avec l’Amérique, nous devrions nouer des liens supplémentaires avec la Russie9. Où notre aveuglement assumé peut-il et va-t-il nous conduire dans les prochaines années si nous ne prenons pas garde tant le monde change et ses paramètres aussi ? Quand accepterons-nous de faire mentir Régis Debray qui écrit : « L’Européen a des velléités mais, à la fin, il fait où Washington lui dit de faire, et s’interdit de faire là ou et quand il n’a pas la permission » ? Quand aurons-nous la politique de notre pensée, en plagiant Paul Valéry ? Une question fondamentale s’impose aux responsables de notre politique étrangère et de notre diplomatie : les États-Unis sont-ils encore nos alliés ?

1 Georges Malbrunot, Les Américains désertent, la Turquie installe sa guerre en Syrie, Le Figaro, 14 octobre 2019, pp. 5-6.
2 Isabelle Lasserre, Jean-Yves Le Drian : « L’opération turque en Syrie remet en cause cinq ans de combat contre Daech », Le Figaro, 15 octobre 2019, p 4.
3 Nicolas Barotte, Paris doit envisager le repli de ses forces spéciales, Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 5.
4 Jean-Louis Bourlanges, « Les Européens ne répondent jamais présent à aucun rendez-vous de l’histoire », Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 20
5 Gilles Paris, Trump change de ton sur la Syrie, tout en confirmant le retrait des troupes américaines, Le Monde, 16 octobre 2019, p. 3.
6 Sylvie Kauffmann, La parole de Washington réduite à néant, Le Monde, Géopolitique, 17 octobre 2019, p. 31.
7 Benjamin Barthe/Benoît Vitkine, Poutine, seul maître du jeu en Syrie, Le Monde, 17 octobre 2019, pp. 1-2-3.
8 Isabelle Lasserre, Attaque iranienne contre l’Arabie saoudite : quelles conséquences stratégiques ?, Le Figaro, 14 octobre 2019, p. 21.
9 François d’Orcival, Poutine au centre du jeu, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p. 4.
 
 
LA DERNIÈRE COULEUVRE DE JUPITER – Guillaume Berlat. Le quotidien de référence de l’intelligentsia parisienne, qui a pour nom Le Monde, nous assène une vérité vraisemblablement glanée auprès des faiseurs d’opinion du président de la République, à savoir ses éminents communicants, qui se lit ainsi : « Malgré les crises, Macron veut maintenir son cap »10. Objectif ô combien louable pour le chef de l’État d’inscrire son action dans la durée pour lui conférer cohérence et efficacité ! Qui pourrait objectivement critiquer la démarche d’Emmanuel Macron ? Personne de normalement constitué. Mais, comme toujours dans le monde de l’instant et de la communication, il y a loin de la coupe aux lèvres. Entre les généreuses pétition de principe et la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale, il existe un gouffre. Ce qui vaut pour la politique intérieure abondamment commentée par nos perroquets à carte de presse sur les chaînes d’abrutissement en continu, vaut à fortiori pour la politique étrangère (le cap) et pour la diplomatie (sa route) du navire France. Examinons d’abord les conditions de la révolution copernicienne qui affecte la diplomatie moralisatrice de l’acte I du quinquennat avant d’en venir à la confirmation de cette rupture avec l’acte II de ce même quinquennat !

COMMENCEMENT DU REJET DE LA DIPLOMATIE MORALISATRICE

Plus de deux ans après que le peuple français eut installé « un gamin à l’Élysée » (Luc Ferry), le moins que l’on puisse constater est que les reniements par rapport aux grands principes jupitériens (attachement sans faille au multilatéralisme, à une Union européenne censée être la solution et non le problème, à une mondialisation heureuse aujourd’hui en passe d’être jetée aux oubliettes de l’Histoire11, mise au ban de la société internationale des autocrates du genre Poutine ou Orban..) se multiplient au fil des mois, des semaines. Nous en avons eu un exemple criant avec la réception en grandes pompes du dictateur Vladimir Poutine au Fort de Brégançon à la veille du G7 de Biarritz justifiée par des impératifs de Realpolitik, mais surtout par un isolement croissant de la France sur la scène internationale. Les « amis », hier, encensés par Jupiter (Donald Trump, Angela Merkel, Ursula von der Leyen…) sont, aujourd’hui, voués aux gémonies. C’est que pour ne pas crier dans le désert (« Vox clamantis in deserto ») de l’impitoyable échiquier international, il est indispensable de rechercher des alliances de revers. Si l’Ouest ne répond pas à ses attentes, on tourne son regard vers l’Est avec les yeux de Chimène. Or, qu’apprend-on, au détour d’une information de presse quasi-confidentielle noyée dans la crise syro-turque, dans les derniers épisodes du feuilleton qui a pour nom « Brexit »12, dans les remous de la tuerie de la Préfecture de police de Paris, dans la débandade de Sylvie Goulard qui rejaillit sur son mentor13 et qui le conduit à essayer de tourner la page14, dans la farce médiatique des retrouvailles de Xavier Dupont de Ligonnès en Écosse qui a monopolisé tous les commentateurs dans note lucarne15 (une « fake news » de grande envergure…)16  ? L’impensable, l’incroyable, l’invraisemblable.

CONFIRMATION DU REJET DE LA DIPLOMATIE MORALISATRICE

Ce qui était impensable hier est devenu aujourd’hui réalité dans une atmosphère surréaliste. Paris vaut bien une messe.

Une rencontre impensable, il y a quelques jours encore

La réponse à notre question paraît invraisemblable à maints égards. Que Jupiter a reçu, le 11 octobre 2019, en son Palais de l’Élysée, l’infréquentable, le pouilleux, le gueux, l’homme coupable du crime de lèse-valeurs européennes, Viktor Orban, le premier ministre hongrois ! Celui qu’il qualifiait, il y a peu encore de « son frère ennemi européen » parce qu’il prenait quelques libertés avec les principes sacrés de l’Union européenne et refusait d’accueillir sur son sol le moindre migrant extracommunautaire, devient aujourd’hui presque fréquentable. C’est du moins l’impression que donne l’accolade auquel il a droit sur le perron de l’Élysée sous le regard approbateur de son épouse Brigitte, la Dame d’influence. C’est à n’y rien comprendre au pays de la logique et de René Descartes. Emmanuel Macron accepte désormais de déjeuner avec le diable sans une grande cuillère. Par un coup de baguette magique, le président de la République aurait abandonné son approche manichéenne du monde divisé entre bons et mauvais, entre fréquentables et infréquentables, sa rhétorique qui l’emporte souvent sur le fond17. Il lui substituerait une approche diplomatique plus conforme à la tradition française de la Ve République consistant à dialoguer avec tout le monde pour pouvoir peser sur le cours des choses. La seule qui vaille pour une puissance moyenne comme la France dans le monde d’aujourd’hui. Une fois encore, celle qui est au cœur de la diplomatie. Face à Orban, Emmanuel Macron change de ton, jugeant qu’il faut panser les plaies.

Une rencontre surréaliste mais qui a bien eu lieu

Alors qu’il vient de subir un camouflet au Parlement de Strasbourg, avec le rejet de sa candidate Sylvie Goulard à la Commission européenne, le président de la République aurait besoin d’alliés de circonstances pour reconstruire une autorité. Mais avec Viktor Orban, les divergences semblent insurmontables. « Nous ne sommes pas d’accord sur tout », a convenu Emmanuel Macron. À côté de son hôte, le président de la République a cité l’immigration, le climat et le budget européen. Mais la Hongrie n’est plus la préoccupation principale du chef de l’État. Le contexte est à la « crise politique » entre la Commission et le Parlement, a-t-il relevé. Le président a aussi mentionné les défis qui se posent à l’Union, comme la perspective du Brexit. « Je crois dans l’unité, je pense indispensable que des solutions soient trouvées et je crois indispensable d’avoir une Commission forte qui puisse porter des projets ambitieux », a-t-il conclu, comme un appel du pied à son interlocuteur. Dans la crise actuelle, Emmanuel Macron et Viktor Orban peuvent se trouver un point commun. Comme Sylvie Goulard, le hongrois Laszlo Trocsanyi, candidat au poste de commissaire européen à l’élargissement, a été rejeté par le Parlement européen. L’ancien ministre de la Justice avait été recalé par la commission des Affaires juridiques pour un conflit d’intérêts présumé. Après ce revers, Viktor Orban a proposé un candidat au profil plus acceptable pour les parlementaires : l’ambassadeur hongrois à Bruxelles, Oliver Varhelyi. « Le vrai crime de Trocsanyi a été d’avoir protégé la Hongrie de l’immigration », a commenté par la suite un porte-parole de Viktor Orban, accusant les « partis pro-immigration » de ne pas pouvoir tolérer un commissaire favorable à la fermeture des frontières. S’il a rappelé brièvement sa politique en matière de défense des frontières ou vanté son bilan climatique, Viktor Orban n’a pas abordé, même de façon détournée, la question des nominations à la Commission européenne. Il a justifié sa présence à Paris par sa « curiosité intellectuelle ». En Hongrie, Emmanuel Macron fait l’objet d’un « amour infini » parce qu’il a su « mettre sur la table des sujets d’envergure », a-t-il expliqué en ayant l’air de s’en étonner18. Manifestement, Viktor Orban n’a pas boudé son plaisir d’être convié à la table jupitérienne.

MACRON OU LA STRATÉGIE DE L’AMPHISBÈNE19

Ce dernier changement de pied diplomatique – il risque d’y en avoir d’autres dans les mois à venir – constitue l’un des nombreux signes de ridiculisation de notre président de la République sur la scène internationale et sur la scène européenne20. Mais, mieux vaut tard que jamais. L’exercice d’indignation au plus sommet de l’État est un exercice vain comme le souligne François Sureau21. Une fois de plus, notre inspecteur des Finances formé à l’école de l’arrogance des crânes d’œuf de Bercy découvre les linéaments de la diplomatie, en particulier la nécessité impérieuse d’en finir avec les excès d’arrogance pour en revenir à plus de modestie. En un mot, de parler à tout le monde en abandonnant la diplomatie mortifère de l’anathème qui isole22. Elle nous rappelle que, de tout temps, il est hasardeux, si ce n’est dangereux, d’avoir raison trop tôt. C’est vraisemblablement ce que doit penser aujourd’hui notre ex-ambassadeur en Hongrie, Eric Fournier ! Lui qui croupit, depuis plus d’un an, dans un placard du Quai d’Orsay pour avoir eu l’outrecuidance d’écrire dans son rapport de fin de mission – supposé être confidentiel et uniquement destiné à la haute hiérarchie – ce qu’il constatait à Budapest, à savoir que la politique de Viktor Orban était soutenue par une majorité de Hongrois. Avec cette visite du premier ministre hongrois à Paris, nous découvrons la dernière couleuvre de Jupiter.

10 Cédric Pietralunga/Olivier Faye, Malgré les crises, Macron veut maintenir son cap, Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 7.
11 Jean-Paul Polin, La gouvernance de la mondialisation sera fragmentée, Le Monde, Idées, 13-14 octobre 2019, p. 26.
12 Cécile Ducourtieux/Virginie Malingre, La folle semaine qui a relancé le Brexit, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 2.
13 Éditorial, Affaire Goulard : les leçons d’un camouflet, Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 30.
14 Olivier Faye, Macron cherche à tourner la page de l’affaire Goulard, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.
15 Anne-Hélène Dorison, Une arrestation en Ecosse dans le cadre de l’affaire Dupont de Ligonnès, Le Monde, 13-14 octobre 2019, pp. 1et 6.
16 Christophe Nobili, Dupont de Ligonnès : merci pour ce moment médiatique !, Le Canard enchaîné16 octobre 2019, p. 3.
17 Gérard Araud, Passeport diplomatique, Grasset, 2019, p. 207.
18 Nicolas Barotte, Face à Orban, Macron change de ton, www.lefigaro.fr , 11 octobre 2019.
19 Ghislain Benessa, Macron ou la stratégie de l’amphisbène, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p.
20 Étienne Girard/Louis Hausalter, Les dessous du crash européen de Macron, Marianne, 18-24 octobre 2019, pp. 24 à 27.
21 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019, p. 6.
22 Jean-Pierre Stroobants, Isolée la France bloque l’élargissement, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.
 
 
TURQUIE : SI NOUS VIVIONS DANS UN MONDE IDÉAL ? Jean Daspry. « Je tiens pour vain l’exercice d’indignation »23. C’est le moins que l’on puisse dire à prendre connaissance de la timidité des réactions des principaux pays occidentaux après l’opération – baptisée avec une certaine dose d’humour ottoman : Source de paix – lancée le 9 octobre 2019 par l’armée turque contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie24. Opération destinée à créer une zone de sécurité en éloignant de la frontière la puissante milice kurde syrienne des Unités de protection du peuple (YPG) selon les dirigeants d’Ankara. Le résultat de la foucade du président Erdogan est déjà éloquent, seulement quelques jours après son lancement25. L’opération lourde a déjà fait de nombreux morts et blessés, y compris dans la population civile ; a entraîné des déplacements de personnes désirant fuir les combats, a créé un nouveau désastre humanitaire dans un pays qui n’en avait pas besoin26 ; a permis que s’évaporent dans la nature plusieurs dizaines de prisonniers de l’EIIL (ceux que les Kurdes et la coalition avaient combattu au cours des derniers mois27), a conduit à un retour des forces du régime syrien dans le nord du pays après un accord avec les Kurdes28, à une décrédibilisation de la parole américaine29…. Passons des réactions indignes d’États attachés aux « valeurs », fausses dans le cas d’espèce aux réactions d’États dignes attachés aux « valeurs », vraies de la famille occidentale, du moins en théorie.

DES RÉCTIONS INDIGNES D’ÉTATS ATTACHÉS AUX « VALEURS » (FAUSSES)

Pour en revenir aux réactions de la société internationale, elles sont à tout le moins particulièrement mesurées, pour ne pas dire anecdotiques. Le Conseil de sécurité de l’ONU s’en sort par une déclaration présidentielle incolore et inodore. La déclaration de l’Union européenne, s’exprimant au nom des 27/28 relève du registre du comique : « L’Union européenne demeure attachée à l’unité, à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’État syrien, qui ne peuvent être assurées qu’au moyen d’une véritable transition politique, conformément à la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations unies et au communiqué de Genève de 2012, négocié par les parties syriennes dans le cadre du processus de Genève mené sous l’égide des Nations unies ». L’Alliance atlantique rivalise de lâcheté avec l’Europe en se livrant à un exercice d’équilibrisme diplomatique qui la couvre de ridicule30.

La France, patrie autoproclamée des droits de l’homme et des farces et attrapes se surpasse dans le genre Norpois à prendre connaissance du communiqué conjoint des ministères des Armées et de l’Europe et des Affaires étrangères du 12 octobre 2019 :

« La France réitère sa ferme condamnation de l’offensive unilatérale engagée par la Turquie dans le nord-est de la Syrie. Cette offensive remet en cause les efforts sécuritaires et de stabilisation de la Coalition globale contre Daech. Elle entraîne des conséquences humanitaires importantes. Elle porte donc atteinte à la sécurité des Européens. Dans l’attente d’une cessation de cette offensive, la France a décidé de suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie. Cette décision est d’effet immédiat. Le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne qui se réunira lundi 14 octobre à Luxembourg sera l’occasion de coordonner une approche européenne en ce sens. La France demande la tenue rapide d’une réunion de la Coalition contre Daech pour évoquer la poursuite des efforts de la Coalition dans ce contexte »31.

Dans la foulée de la décision allemande, nous apprenons que Paris suspend ses exportations vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés en Syrie (?). Emmanuel Macron déplore une situation humanitaire insoutenable et réunit le 13 octobre 2019 un conseil de défense restreint. Avec cela, nous sommes bien avancés. Une sorte de « nouveau Munich » de la famille occidentale face aux Diktats turcs !

En dernière analyse, la France tente de sortir du piège syrien qu’elle a elle-même armé : exfiltration de ses forces spéciales dans le nord du pays (présentes sans le moindre mandat du Conseil de sécurité de l’ONU) entièrement démunies par le départ des troupes américaines dans la plus grande débandade32, remise en cause du long travail d’élimination de l’EIIL33, stupidité de sa politique vis-à-vis de Bachar al-Assad qui la conduit dans une impasse alors que le dirigeant syrien est remis en selle par cette affaire34. Drôle de diplomatie qui s’enferme dans des impasses ! il est vrai que notre ami Daladier-Le Chouchen ne peut que se payer de mots tant il ne compte plus ni par rapport à Jupiter, ni par rapport à ses homologues. Une sorte de roquet qui aboie dans les médias.

DES RÉCTIONS DIGNES D’ÉTATS ATTACHÉS AUX « VALEURS » (VRAIES) ?

Si nous vivions dans un mode idéal qui s’en tienne simplement aux grands principes édictés par la Charte de l’ONU35 et non dans celui de la communication et de l’émotion, plusieurs mesures coercitives auraient été prises contre la Turquie pour son agression unilatérale contre un État souverain, la Syrie : sanctions au titre du chapitre VII de la Charte de l’ONU, sanctions de l’Union européenne (à l’instar de celles prises et renouvelés depuis après l’invasion russe de la Crimée36) ; sanctions de l’OTAN pour violation des règles posées par le traité de 1949 (refus de faire jouer la clause d’assistance mutuelle et, le cas échéant, lancement d’une procédure d’exclusion), sanctions de l’OSCE (au titre de la dimension humanitaire au minimum), sanctions du Conseil de l’Europe (suspension des droits de vote de la délégation turque à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ou APCE comme ce fut le cas, une fois de plus, avec la Russie jusqu’en juin 2019)…. avec un accent mis sur les violations des dispositions spécifiques des violations des engagements souscrits volontairement par la Turquie. N’oublions pas au passage que les actes perpétrés contre des civils sont susceptibles de recevoir la qualification de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité (comme cela est le cas avec la guerre saoudienne conduite au Yémen) et conduire le président de la République, Recep Tayyip Erdogan et sa crapule (Cf. sa ressemblance avec le personnage de Tintin, Roberto Rastatopoulos) de ministre des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, devant la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. Le moins que l’on puisse dire est que l’Europe a un vrai problème avec la Turquie37 et qu’elle n’est jamais au rendez-vous de l’Histoire38. Les choses ne sont pas prêtes d’aller dans la bonne direction. Mais, ne rêvons pas, nous n’en sommes pas encore là… Où est donc passé le multilatéralisme d’antan ? Un mini-latéralisme, pour ne pas dire un simple micro-latéralisme…

« Sans la liberté, il n’y a rien dans le monde » (François-René de Chateaubriand). Nul ne sait dire déterminer dans cette évolution la part de la démagogie et celle de la légèreté. Une fois de plus, nous sommes dans le registre de l’indignation à géométrie variable. Le ton est donné, les mots choisis à dessein. Nos dirigeants, au-delà de leurs discours creux, se sont déjà habitués à vivre avec les agressions verbales (menaces d’ouvrir les vannes de l’immigration de 3,5 milliards de réfugiés vers l’Europe) et les agressions militaires (contre le nord de la Syrie), profitant de l’incohérence de la diplomatie américaine et de la pleutrerie de la diplomatie européenne. Comme le rappelait, Winston Churchill au moment de la Seconde Guerre mondiale : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous avez la guerre ». Si la crise syrienne fut une première défaite pour l’Occident, la crise turco-kurde en est une seconde qui ne le grandira pas à l’échelle de l’histoire39. « Au revoir, le monde civilisé ou le monde libre, bonjour les dégâts ».40 Telle est la morale de cette mauvaise fable qui pose la question de la réaction juridique idoine et adaptée à l’agression turque dans un monde idéal !

23 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019, p .6.
24 Erik Emptaz, L’offensive sanglante d’Erdogan. Les kurdes victimes d’un tueur en Syrie. Fête de Turc, Le Canard enchaîné, 16 octobre 2019, p. 1.
25 Bruno Rieth, La Turquie ravive le chaudron syrien, Marianne, 18-24 octobre 2019, pp. 30-31-32.
26 Allan Kaval, Les civils livrés à eux-mêmes après un désastre humanitaire, Le Monde, 17 octobre 2019, p. 3.
27 Allan Kaval, Craintes autour des djihadistes détenus par les Kurdes, Le Monde, 13-14 octobre 2019, pp. 2-3.
28 Allan Kaval, Les Kurdes en appellent à Assad contre la Turquie, Le Monde, 15 octobre 2019, pp. 1-2-3.
29 Sylvie Kauffmann, La parole de Washington réduite à néant, Le Monde, 17 octobre 2019, p. 31.
30 Jean-Pierre Stroobants/Marie Jego, Embarrassée, l’OTAN appelle son allié turc à agir « avec retenue », Le Monde, 13-14 octobre 2019, p. 2.
31 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/turquie/evenements/article/communique-conjoint-du-ministre-de-l-europe-et-des-affaires-etrangeres-et-de-la
32 Claude Angeli, Trois membres de l’OTAN à portée de canon en Syrie, Le Canard enchaîné, 16 octobre 2019, p. 3.
33 Isabelle Lasserre, Jean-Yves Le Drian : « L’opération turque en Syrie remet en cause cinq ans de combat contre Daech », Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 4.
34 Georges Malbrunot, Une nouvelle cartographie favorable à Assad, Le Figaro, 15 octobre 2019, pp. 2-3.
35 https://www.un.org/fr/sections/un-charter/chapter-vii/index.html
36 Isabelle Lassserre, L’Union européenne en conflit avec son « allié » de l’OTAN, Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 5.
37 Renaud Girard, L’Europe a un vrai problème turc, Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 21.
38 Jean-Louis Bourlanges, « Les Européens ne répondent présents à aucun des rendez-vous de l’histoire », Le Figaro, 15 octobre 2019, p. 20.
39 Benjamin Barthe, Poutine, seul maître du jeu en Syrie, Le Monde, 17 octobre 2019, pp. 1-2-3.
40 Michel Raimbaud, Les guerres de Syrie, éditions Glyphe, 2019, p. 72.
 
 
DE GOULARD À PIGNON : LE GROS GNON – Ali Baba. Il fut un temps, bien révolu, où les désirs de la France (membre fondateur de la CECA et d’Euratom) – étaient des ordres au sein de la Communauté économique européenne (CEE), puis de l’Union européenne (UE). Il suffisait qu’un projet soit porté par la France avec l’Allemagne pour qu’il devienne réalité européenne. Il suffisait qu’un candidat à un poste européen soit français pour qu’il soit accueilli tel le Messie à Bruxelles, Strasbourg ou Luxembourg. C’était le temps béni où la voix de la diplomatie française portait encore dans le concert européen. Mais les temps ont bien changé. L’Union s’est élargie à 28 membres. La France est en délicatesse avec les fameux critères de Maastricht. Sa diplomatie incohérente ne fait plus envie. Sa langue est rabaissée au statut de langue vernaculaire. Pour couronner le tout, son arrogance agace profondément. Ce qui est bien vu dans les dîners en ville germanopratins est mal vu à Bruxelles. Nous en avons eu deux exemples récents qui concernent des femmes : celui de la mascarade Nathalie Loiseau de mauvais augure41 et, plus récemment, celui de la farce Sylvie Goulard42. Mais, la coupe n’était pas pleine. Il faut y ajouter celui de la magistrate Catherine Pignon qui n’a pas fait la une des tabloïdes.

LA SUITE DU FEUILLETON GOULARD

Après ses philippiques contre la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen accusée de n’avoir pas fait le service après-vente de Dame Goulard auprès du parlement européen, Jupiter est confronté au casse-tête du choix de son remplaçant. C’est que par les temps qui courent, les candidats/candidates idoines ne sont pas légions. Ils doivent être compétents, ne doivent pas avoir de casseroles et ne pas être arrogants. Manifestement, les prétendants ne semblent pas faire l’affaire à Bruxelles : Ségolène Royal, Clément Beaune, Bruno Le Maire, Florence Parly, Michel Barnier. Ce dernier, qui pourrait faire l’affaire, émarge au PPE, le parti conservateur, humilié par Nathalie Loiseau qui n’a pas fait de cadeau à Emmanuel Macron et non au parti jupitérien « Renew Europe »43. Emmanuel Macron découvre la parabole du Rocher de Sisyphe. À trop faire la leçon aux autres il arrive que ce soient eux qui vous la font. Et, le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne s’en privent pas. La fable de l’arroseur arrosé est aussi un grand classique de la diplomatie, pour ceux qui ne le sauraient pas encore.

Pour ce qui est de Sylvie Goulard, la recalée du parlement européen, après une superbe torgnole44, la vie ne se présente pas si mal. Elle retourne à son poste à la Banque de France qu’elle n’avait pas quitté définitivement. Elle y retrouve son modeste traitement de 28 000 euros mensuels. En voilà une qui a su traverser la rue après son départ de l’hôtel de Brienne et y trouver une bonne planque républicaine.

De plus en plus isolé sur la scène européenne45, Emmanuel Macron doit tenter, coûte que coûte, de tourner la page de l’affaire Goulard46 tout en ne s’en prenant qu’à lui-même47. Après toutes ces avanies, le président de la République doit avaler une autre couleuvre européenne de nature juridique comme si les claques de Loiseau et de la Goulard ne lui suffisaient pas. La parabole de Jacques Chirac sur les ennuis qui volent en escadrilles n’a pas pris la moindre ride à l’orée de l’acte II du quinquennat.

L’ÉPILOGUE DU FEUILLETON PIGNON

La France a toujours occupé une place de choix dans les juridictions internationales : Cour internationale de justice (CIJ), Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, Tribunal international du droit de la mer à Hambourg, Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) à Strasbourg ; force du droit français oblige et expertise de ses candidats reconnue. Cela valait également, et jusque dans un passé récent, dans les postes juridiques au sein de l’Union européenne ! Ce qui vaut pour les services juridiques de la Commission et du Conseil vaut également pour la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) sise à Luxembourg. La qualité des magistrats présentés ne faisant pas débat, leur désignation officielle par l’institution, après présentation par la France, était une simple formalité. Or, la vérité d’un jour n’est pas celle de toujours ! Ce que nos dirigeants ont trop tendance à oublier tant ils sont persuadés de l’omnipotence et de l’omniscience de la France mère des arts des armes et des lois. La simple qualité de ressortissant français n’est plus suffisante pour garantir une acceptation par les pairs et cela d’autant plus que ces derniers mettent en place des comités d’évaluation auditionnant les candidats pour tester leurs compétences. Une pratique peu hexagonale où l’entre-soi est de mise.

Et, patatras, il arrive parfois que les critères retenus aux bords de la Seine (coquinage, copinage, réseautage, couchage…) ne soient pas les mêmes que ceux qu’exigent les juridictions internationales (sérieux, compétence, expertise, moralité, intégrité…). Une brillante magistrate française, Catherine Pignon vient aujourd’hui d’en faire les frais48. Candidate à la succession de l’un des onze postes d’avocat général à la CJUE, traditionnellement réservé à un Français (le dernier, Yves Bot est décédé), Catherine Pignon a lamentablement échoué à son épreuve devant le comité de sélection composé de juristes et d’ex-magistrats spécialisés en droit européen. Elle y démontre une telle incompétence en matière de droit communautaire que sa candidature est refusée. La voilà revenue à Paris, et le gouvernement, qui se plaignait de son inefficacité lors de la crise des « gilets jaunes » et souhaitait se débarrasser d’en elle en l’envoyant à Luxembourg – une sorte de sanction-promotion – se retrouve contraint de la virer autrement. Encore bravo à l’Élysée et à la Chancellerie pour leur clairvoyance en matière de ressources humaines ! Le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas la main heureuse dans ce domaine. On pourrait dire qu’ils ont la poisse, la scoumoune. Ou peut-être qu’ils ne comprennent rien à la maïeutique internationale et européenne.

On est souvent puni par où on a péché. Les maux que l’on éprouve sont souvent les conséquences des fautes qu’on a commises. En 2019, le pavillon France n’est pas bon à arborer au sein de l’Union européenne tant il sent le soufre et l’arrogance de la « Grande Nation ». Il est vrai que Jupiter n’a pas trop de chance avec les candidatures féminines – censées être la formule magique – dans les organisations internationales. Après la déculottée magistrale de notre candidate à la tête de la FAO49, ce fut au tour de Nathalie Loiseau et de Sylvie Goulard d’être renvoyées à leurs chères études. Et le peloton des recalés vient de s’enrichir d’une nouvelle unité en la personne de Catherine Pignon. Il nous semblait pourtant que gouverner, c’était prévoir. Comme le disait, avec une pointe d’humour, François Hollande, gouverner, c’est pleuvoir… des échecs, des vestes, des débandades. Le temps de la superbe du discours refondateur de la Sorbonne – il y a déjà longtemps – paraît bien loin. Le temps de Jupiter « leader maximo » de l’Europe est lui aussi révolu. C’est que les déconvenues et les échecs sont passés par là. Aujourd’hui, c’est le sauve-qui-peut général dans la Macronie déclinante. De Goulard à Pignon, c’est le gros gnon sur Marianne et sur son indigne porte-parole, Jupiter !

41 Ali Baba, Les malheurs de Nathalie Loiseau (5) : Loiseau idiot(e) (in)utile, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 juin 2019.
42 Ali Baba, Sylvie Goulard ou l’étrange défaite, www.prochetmoyen-orient.ch , 14 octobre 2019.
43 Macron dans un goulard d’étranglement, Le Canard enchaîné, 16 octobre 2019, p. 2.
44 Catherine Nay, Un revers sans précédent, Valeurs actuelles, 17 octobre 2019, p. 10.
45 Jean-Pierre Stroobants, Isolée, la France bloque l’élargissement, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.
46 Olivier Faye, Macron cherche à tourner la page de l’affaire Goulard, Le Monde, 19 octobre 2019, p. 3.
47 Étienne Girard/Louis Haushalter, Les dessous du crash européen de Macron, Marianne, 18-24 octobre 2019, pp. 24 à 27.
48 Encore un succès européen de la France, Le Canard enchaîné, 16 octobre 2019, p. 2.
49 Jean Daspry, Elections, pièges à cons. Du rififi à la FAO, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 juin 2019.
 
 
LA LEÇON DE DÉMOCRATIE DE MANFRED WEBER – Ali Baba.

DE QUELQUES CITATIONS CHOISIES

« Il n’y a pas que des salauds au gouvernement, il y a aussi des incompétents » (Guy Bedos).

« Ignorance et arrogance ne riment pas seulement, ils vont souvent ensemble » (Jacques Sternberg).

« L’humilité est le contre poison de l’orgueil » (Voltaire).

« Depuis la mort de Mazarin, on peut résumer l’histoire de la diplomatie française en deux mots : infatuation ou défaillance » (Paul Cambon).

Quelle meilleure introduction à notre sujet que ces quatre citations qui permettent de mieux appréhender la réalité de la débâcle de notre diplomatie européenne au cours de la semaine écoulée ! Une claque qui fait mal à la joue de Jupiter.

DES LEÇONS DE LA DIPLOMATIE EN GÉNÉRAL

Si la pratique diplomatique ne relève pas de la science exacte, elle apprend, toutefois, quelques leçons tirées de l’expérience à la condition expresse de n’être ni sourd, ni aveugle. Toutes qualités qui font traditionnellement défaut à notre élite arrogante, en général, et aux petits marquis de Bercy qui ont investi l’Élysée en mai 2017 (le président Emmanuel Macron et son vice-président Alexis Kohler), en particulier. Au fil des deux années écoulées, Jupiter et sa Cour servile sont allés d’échec en échec diplomatique avec une constance dans l’erreur qui mérite louange. C’est que nos zigotos, au QI aussi élevé que leur bon sens est bas, commencent à apprendre à leurs dépens quelques règles d’évidence. Arbitrairement, nous en retiendrons deux. La première est qu’il toujours hasardeux de donner des leçons de morale à ses partenaires et encore moins à ceux qui vous sont les plus proches comme le sont les Allemands. Cela peut vous revenir à la figure par effet boomerang. La seconde est qu’il ne faut jamais insulter l’avenir. Qui sait ? Par un de ces caprices dont l’Histoire a le secret, on ne sait jamais ce que vous réserve demain. Passons notre diplomatie européenne au crible de l’actualité la plus récente !

DE LA PRATIQUE RÉCENTE DE LA DIPLOMATIE EUROPÉENNE

Après la théorie, la pratique. Souvenons-nous qu’Emmanuel Macron, épaulé par la gourde Nathalie Loiseau, experte patentée en bourdes diplomatiques, avait choisi comme tête de turc l’allemand Manfred Weber (PPE) qui briguait la présidence de la nouvelle commission européenne. Madame Cui Cui n’eut de cesse de l’insulter publiquement, mettant en avant, son manque de charisme et de compétence – ni plus, ni moins – pour tenter de le discréditer auprès des parlementaires européens. Quant à Jupiter, il enfonça le clou en exigeant de la chancelière allemande que son nom soit rayé de la liste. Angela Merkel s’exécuta de mauvaise grâce et désigna Ursula von der Leyen (CDU membre du PPE), pour présider aux destinées de la commission européenne. Le moins que l’on puisse dire est que la pilule passe mal à Berlin et à Bruxelles. On connaît la suite. Nathalie Loiseau se tirait une balle dans le pied et n’obtint pas la présidence du groupe parlementaire « Renew Europe ». Par ailleurs, Sylvie Goulard fut écartée du poste de commissaire européen réservé à la France. En un mot, un sans faute sur toute la ligne, en magnant l’ironie.

DE LA QUERELLE FRANCO-ALLEMANDE

La mauvaise foi française

Mauvais joueur, Emmanuel Macron vit dans cette double déculottée (celle de ses brillantes pouliches, Nathalie Loiseau et Sylvie Goulard) la main de la Prusse (pour être plus précis celle d’Ursula von der Leyen, présidente de la commission européenne et de Manfred Weber, chef du groupe PPE au parlement européen) dans la culotte de l’Union européenne. Et, d’y aller de sa sortie peu diplomatique à l’encontre de la Perfide Allemagne accusée de manigances en sous-main pour faire échouer la « Grande Nation » comme en 1940. Aujourd’hui, nous assistons à la réponse du berger à la bergère. Manfred Weber donne sa version des faits dans un entretien au Figaro dans lequel il assène quelques bonnes vérités. Ces vérités qui tranchent avec les romans à l’eau de rose que nous servent nos perroquets à carte de presse sur les chaînes d’abrutissement en continu. Notre bonne « télévision trottinette » (expression que nous avons empruntée à Richard Labévière)50.

La réplique argumentée allemande

Tout en se cantonnant à une courtoisie de bon aloi, Manfred Weber ne mâche pas ses mots pour répondre aux sévères critiques du président de la République et de sa meute aboyant. En guise d’introduction, il exclut tout sentiment de vengeance dans ce qu’il est convenu d’affaire Goulard. Son groupe, le PPE a bordé les auditions des candidates et des candidats dans un esprit sérieux ayant pour unique objectif, la défense des intérêts du parlement européen. En réponse à la critique formulée à l’encontre du PPE, des Allemands et des eurodéputés LR, il met en avant les résultats du vote qui ont vu une majorité transpartisane s’opposer à la candidature Goulard, y compris au sein de son groupe « Renew Europe ». L’égérie de la France a été rejetée par l’écrasante majorité des parlementaires. Ceci est un fait objectif incontestable. Voici ce qu’écrit Manfred Weber qui a dû faire siffler les oreilles d’Emmanuel Macron et de sa horde de la République en godillots :

« J’ai d’ailleurs envie de dire à Emmanuel Macron et à ses eurodéputés : ‘Arrêtez de blâmer les autres ! Arrêtez de chercher des coupables ! Vous avez proposé Sylvie Goulard. Elle était votre candidate, mais elle a été rejetée par l’écrasante majorité des eurodéputés’ ».

Tout en ne remettant pas en cause les qualités professionnelles de Sylvie Goulard, il pointe son problème d’intégrité. Il rappelle que la question clé posée aux eurodéputés était la suivante : comment peut-on être commissaire européen alors que l’on ne peut exercer de fonction de ministre dans son pays ? Que répondre à cette affirmation frappée au coin du bon sens ? Au passage, Manfred Weber rappelle que le parlement européen a écarté une candidature hongroise et roumaine, démontrant ainsi sa totale indépendance. Il en profite pour décocher quelques flèches bien senties en direction d’Emmanuel Macron en le prenant à son propre piège : le Parlement européen doit être et sera de défendre les idées et les valeurs auxquels on croit ; il doit porter la voix des électeurs qui ont fait confiance aux députés ; « il n’y a pas d’ancien et de nouveau monde au Parlement européen. Il y a seulement des eurodéputés qui ont une responsabilité vis-à-vis de leurs électeurs pour construire l’avenir de l’Europe. Arrêtons de parler de l’ancien et du nouveau monde ! » ; il n’y a pas de consigne de Paris, Madrid ou Berlin (faisant vraisemblablement allusion aux coups de téléphone donnés par Emmanuel Macron aux chefs de groupe parlementaires qui ont été ressenties comme autant d’ingérences dans le travail des eurodéputés) ….

La réponse allemande amplement méritée à la saillie peu diplomatique française est rude, vigoureuse comme les Allemands savent l’être à l’occasion lorsque l’on se permet de leur faire la leçon alors que l’on est soi-même pas exemplaire. Leçon à méditer par nos chers représentants de La Caste !

DE L’IMPORTANCE DE L’HUMILITÉ EN DIPLOMATIE OU LES LEÇONS DU PASSÉ !

« L’humilité, c’est de savoir écouter » (Jacques Perrin). Savoir écouter ses courtisans, cela relève de l’évidence. Mais, surtout, savoir écouter la voix de ses contradicteurs, cela ne relève pas de l’évidence au pays de la pensée cadenassée et de la parole bâillonnée. Ce dernier épisode du feuilleton de la diplomatie jupitérienne européenne est tout sauf glorieux venant d’un homme qui penser inventer un monde nouveau. Emmanuel Macron a tout simplement oublié que « la diplomatie est un ensemble de connaissances combiné avec un savoir-faire spécifique »51. C’est qu’en dernière analyse, le chef de l’État et son ministre des Affaires étrangères doivent être les serviteurs de la vérité au service de leur pays. Mais, pas n’importe quelle vérité. Une vérité qui n’a pas vocation à humilier, à insulter aussi bien ses partenaires que ses adversaires. C’est à ce prix que la diplomatie française de grandira et éviter de se faire donner des leçons de démocratie par l’allemand, Manfred Weber.

EMMANUEL MACRON ET LA STRATÉGIE DU PASSE-MURAILLE

Comme le personnage de Marcel Aymé, l’hôte de l’Élysée a traversé les cloisons de la politique française. Mais il doit prendre garde à ne pas, lui aussi, à se retrouver prisonnier dans un mur52.

50 Manfred Weber à Emmanuel Macron : « Arrêtez de blâmer les autres ! », Le Figaro, 16 octobre 2019, p. 9.
51 Raoul Delcorde, Le métier de diplomate, Académie Royale de Belgique, 2018, p. 100.
52 Mathieu Laine, Macron et la stratégie du « passe-muraille », Le Figaro, 16 octobre 2019, p. 22.
 
 
SANS LA LIBERTÉ OU LA SERVITUDE CONSENTIE – Guillaume Berlat.

« La liberté est une manière d’être » (François Sureau)

« Nous avons perdu l’amour de la liberté ! »53. Tel pourrait être le résumé choc du coup de gueule de François Sureau dans son dernier ouvrage Sans la liberté !54, un texte d’alerte contre la dégradation de long terme du régime des libertés publiques en France55. C’est un constat implacable que dresse en 56 pages l’avocat ayant débuté sa carrière au Conseil d’État après sa sortie de l’ENA56. L’homme, un humaniste chrétien sait de quoi il parle tant il connait parfaitement la machine de l’intérieur. L’homme aime le concret, se méfiant de l’indignation qui ne débouche sur rien (« Je tiens pour vain l’exercice d’indignation »). L’homme aime profondément la liberté qui n’est pas un vain mot tant elle subit des attaques répétées au cours des dernières années dans une indifférence quasi-générale (« Je me suis aperçu qu’il suffisait d’un rien pour que l’air de la liberté se raréfie » ou « nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté »). Nos dirigeant surfent trop facilement sur l’impératif légitime de sécurité pour restreindre, lentement mais sûrement, le champ des libertés publiques dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme. Jusqu’où cette dérive inquiétante pourra-t-elle nous conduire sans réaction des premiers concernés, les citoyens qui laissent faire sans coup férir « le double épanouissement du corps préfectoral et de la gendarmerie » (Georges Bernanos) ? Le parlement n’est pas exempt de critiques comme le souligne François Sureau : « Quant au parlement qui ne cesse de réclamer des pouvoirs nouveaux ou de se proclamer le gardien de ceci et de cela, voici longtemps qu’en attendant de rétablir la relégation, ce qui finira bien par arriver, et après avoir taillé sans état d’âme dans nos libertés publiques, il n’a rien produit d’autre que la littérature consternante de ces lois bavardes qu’on nous présente comme de véritables épopées… ». Citoyens qui doivent accepter « de prendre une large part des fautes de ceux qu’ils se sont donnés pour nous diriger » car les gouvernements ne sont pas seuls en cause. Aujourd’hui, la liberté est mise en péril autant que l’efficacité alors que « nul ne sait déterminer dans cette évolution la part de la démagogie et celle de la légèreté ». On le voit, le tableau est impressionnant, inquiétant pour un pays qui se donne en modèle à la terre entière.

De compromis en compromission, la liberté n’est plus un droit mais une concession du pouvoir. Et, nous assistons sans rien dire au remplacement de l’idéal des libertés par le culte des droits. Plus grave encore, « nous nous défendons mal contre ce pétainisme d’autant plus insidieux qu’il semble se réclamer du camp du bien, mais après tout Vichy aussi, et l’ordre moral, se réclamaient du camp du bien pour la très grande majorité des Français qui y croyaient alors ». Alors que nous avons fait des droits de l’homme l’alpha et l’oméga de notre politique, nous ne cessons de nous trouver de bonnes raisons de les méconnaitre. Toutes ces dérives libertaires doivent être replacées dans un contexte de violation du principe de la séparation des pouvoirs continûment violé dans sa lettre et dans son esprit depuis près d’une décennie au mépris des droits du citoyen.

« Sans la liberté, il n’y a rien dans le monde » (Chateaubriand)

Seul regret à la fin de la lecture de cet ouvrage d’une grande densité et d’une grande profondeur, le style tantôt technocratique (chassez le naturel, il revient au galop), tantôt fleuri (bannissez les phrases longues) qui nuisent parfois à la compréhension de la pensée de l’auteur. En dépit de cette réserve, nous conseillons vivement à nos fidèles lectures l’acquisition de cet ouvrage pour la modique sommes de 3,90 euros. Ils en auront pour leur argent mais, aussi et surtout, pour leur édification en une époque où l’on nous sert quelques inepties sur la France, meilleure rempart contre la liberté dans le monde. Citons les derniers mots de Sans la liberté qui résument parfaitement la pensée de l’auteur : « … de se rendre de nouveau utiles au service d’une cause cette fois enfin communément partagée – celle de la servitude consentie ».

53 Philippe Petit, François Sureau : « Nous avons perdu l’amour de la liberté », Marianne, 11-17 octobre 2019, p. 55.
54 François Sureau, Sans la liberté, Collection « Tracts », Gallimard, 2019.
55 Fabien Escallona/Ellen Salvi, François Sureau : « L’État cherche toujours à réduire la liberté », www.mediapart.fr , 10 octobre 2010.
56 Frédéric Pagès, La plume et l’épée, Le Canard enchaîné, 16 octobre 2019, p. 6.

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