Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

ORIENT-ATIONS 257

JUPITER : CLÉMENCEAU, DE GAULLE OU GRIBOUILLE ? Guillaume Berlat. « J’adore les surprises et quand on ne m’en fait pas, je les provoque pour me les faires moi-même » (Pierre Dac). Nouvelle surprise stratégique, nouvelle sidération à l’époque de l’intelligence artificielle et de la diplomatie prédictive ! Après un été torride, l’automne semble pris de court par un hiver des gouvernants et par un (nouveau) printemps des peuples dont on ne sait encore où il nous conduira en cette fin d’année 2019 et au début de l’année 2020. Toutes choses qui couvaient depuis plusieurs mois, depuis plusieurs années mais que la bienpensance occultait avec une constance qui mérite louange. Le moins que l’on puisse dire en que nous sommes les témoins impuissants des spasmes, des troubles d’un monde de plus en plus fracturé. Après le temps de l’unité théorique vient celui de la division pratique ! Mais que disent et proposent nos bons docteurs Diafoirus pour guérir ce malade monde bien mal en point ? Le président de la République, Emmanuel Macron, jamais pris au dépourvu, nous propose une médecine qui repose sur le recours à la commémoration d’un passé révolu et glorifié.

LE(S) TROUBLE(S) DU MONDE DE 2019 : UN MONDE FRACTURÉ

La terre ne tourne pas rond. Aux quatre coins de la planète, l’incendie couve, se propage à la vitesse de l’éclair. Les dirigeants semblent désemparés face aux maux de leur société, de leur peuple dont ils sont les mandants. Faute de les avoir anticipés – alors que de nombreux signes avant-coureurs étaient palpables hier -, ils doivent aujourd’hui les subir de plein fouet. Qu’il s’agisse du résultat des urnes avec les percées successives (doublement des voix sur de courtes périodes) de l’AfD en Thuringe ou du parti d’extrême droite VOX en Espagne, qui n’existait pas encore il y a un an, ou de la rue comme au Chili (conduisant à l’annulation de la COP25), en Bolivie (conduisant à la fuite piteuse du président Evo Moralès au Mexique après une élection présidentielle contestée), à Hongkong (conduisant à la mort de manifestants qui réclament plus de liberté et de démocratie), en Irak (conduisant à la demande de départ du premier ministre dans un climat de violence pérenne), au Liban (conduisant au départ du Premier ministre sous la pression de la rue), en Algérie (conduisant à la mise à l’écart de la vieille garde des Bouteflika et consorts ), en France (conduisant au retour des syndicats dans la rue après ou en même temps que les « gilets jaunes »)… La contestation est désormais mondialisée1. Qu’on se le dise. La mondialisation « heureuse » n’est plus d’actualité à tel point que le politiste Bertrand Badie2 estime que nous serions entrés dans l’acte II de la mondialisation3. Alors que l’on avait promis la démocratie aux peuples opprimés de l’est de l’Europe par la machine communiste, ils n’ont eu droit qu’au néolibéralisme, aujourd’hui fortement contesté y compris par ses plus zélés promoteurs comme les États-Unis au nom de « l’America First »4. Le monde perd la boule. Mais que font donc les médecins patentés et somnambules pour tenter d’éteindre l’incendie planétaire ?5 Tournons-nous vers la scène du grand théâtre parisien, rive gauche et rive droite.

LA MÉDECINE DU BON DOCTEUR JUPITER : UN MONDE DU PASSÉ

Notre salut viendrait accessoirement de la place Fontenoy, siège de l’UNESCO et principalement de la rue du Faubourg Saint-Honoré, siège de la présidence de la République française sous le mandat d’Emmanuel Macron.

Le salut vient de la place Fontenoy

Tout va mal. Mais, nous voici pleinement rassurés en apprenant que la délicieuse directrice générale de l’UNESCO, notre compatriote, Audrey Azoulay (énarque distinguée) explique, dans un entretien au Point, à la veille de la conférence générale, que « l’UNESCO a un rôle fondamental à jouer dans un monde en crise ». Nous pouvons donc dormir sur nos deux oreilles même si l’UNESCO ne se porte pas très bien (problèmes financiers, départ de certains États membres au premier rang desquels les États-Unis…), elle dispose de la solution à tous nos problèmes. Culture est science, main dans la main, pour nous aider à emprunter les voies du meilleur des mondes. Nos brillants énarques sont décidément impayables : le feu se propage mais ils nous disent que tout va très bien madame la marquise, ayant la situation bien en mains. Un classique du genre de la part de ces arrogants formés à bonne école, l’école nationale de l’arrogance et de la méconnaissance abyssale de la France et du monde6. Mais, ils prétendent avoir réponse à tout, droits dans leurs bottes et dans leurs certitudes de premier de la classe qui ne doute de rien.

Le salut vient de la rue du Faubourg Saint-Honoré

Tout va mal. Aux grands maux, les grands hommes ! Le président de la République française, Emmanuel Macron préfère dégainer son arme préférée, la diplomatie du bazooka. Dans son entretien à The Economist, il dézingue une « OTAN en état de mort cérébrale » et une Union européenne courant le risque de disparition7, déclenchant au passage l’ire de ses principaux partenaires. Comme à l’accoutumée, le gamin va ensuite s’excuser devant le président allemand et la chancelière à Berlin le 10 novembre 2019, lendemain des cérémonies du trentième anniversaire de la chute du mur. Le meilleur ennemi d’Emmanuel Macron n’est-il pas Emmanuel Macron ?

Mais, il y a mieux, le chef de l’État opèrerait une mue intello-conceptuelle en endossant désormais l’habit du général de Gaulle pour entre sur la scène de l’acte II du quinquennat. Remisé dans les coulisses de son théâtre de l’absurde, l’habit du Clémenceau qui lui allait comme un gant, pour célébrer, il y a peu encore, la vaillance de la France durant la Première Guerre mondiale8. Au passage, il inaugure le 11 novembre 2019 un monument pour les soldats français tombés lors des opérations extérieures (les derniers de manière stupide)9. L’on se souvient que le président de la République avait consacré l’année 2018 et 2019 à un exercice d’itinérance mémorielle pour rendre hommage aux héros de la Première Guerre mondiale, en particulier au « Père la victoire », Georges Clémenceau. En ayant épuisé les charmes, il fallait trouver un nouveau gadget de communicant – le must pour notre télévision trottinette – pour tenter de ressouder une société française passablement fracturée. En 2020, Les hommages tous azimuts vont se multiplier : célébration du 130ème anniversaire de la naissance du général de Gaulle, du 50ème anniversaire de sa mort et 80ème de l’appel du 18 juin 1940, visite à Colombey-les- Deux Eglises le 9 novembre, commémoration du 18 juin au mont Valérien, visite à Montcornet où le premier président de la République mena une bataille héroïque de chars le 17 mai 1940… Mais, par-dessus tout cela, dans les milieux toujours bien informés, on nous indique qu’Emmanuel Macron aurait fait de l’ouvrage De Gaulle à Matignon, sixième volume de L’histoire de la Ve République que l’on doit à l’historienne Georgette Elgey, sa lecture de chevet. Tout ce travail de mémoire devant aider le chef de l’État à « célébrer l’esprit de résistance, l’esprit de la République, l’esprit de la Nation ». Rien de moins ! Il essaie de copier le général dans sa critique de l’Alliance atlantique avec sa philippique dans The Economist du 7 novembre 2019 (« L’OTAN est en état de mort cérébrale 10») mais sans la profondeur stratégique11. C’est du très lourd, vous l’aurez compris tant nous sommes dans le cœur du réacteur de la République française, celui au cœur duquel on phosphore, on pense, on réfléchit, on anticipe…

EMMANUEL MACRON À LA POURSUITE DU TEMPS PERDU

« J’essaie de ne pas vivre en contradiction avec les idées que je ne défends pas » (Pierre Desproges). Contradiction, n’est-ce pas ce qui caractérise le mieux la posture interne et internationale de Jupiter ! Curieux pour celui qui voulait faire table rase du passé pour lui substituer un monde nouveau que de faire appel à la commémoration du monde d’hier pour préparer le monde de demain ! Peut-être n’est-ce qu’un point d’application de sa fameuse théorie du en même temps ? Face aux soubresauts du présent, l’objectif d’Emmanuel Macron serait de placer la seconde partie de son quinquennat sous le signe de l’histoire passé, du temps long, de la mémoire porteuse d’un récit national. Il s’agirait d’une rupture totale par rapport à l’acte I de son mandat marqué par le temps court, le temps médiatique, la réaction pavlovienne à l’actualité éphémère. Mais, il débute cet an II de la Macronie par le coup d’éclat de son entretien à The Economist, meilleur exemple de sa pratique universellement reconnue du pyromane pompier12 et de son voyage en Chine13. C’est que notre fringuant quadra possède, plus que celui de Clémenceau ou de Gaulle, un art consommé de la politique de gribouille, politique qui mène au contraire de ce qui est souhaité14. Alléluia !

1 Nicolas Bourcier, De Hongkong à Santiago, une contestation mondialisée, Le Monde, 9 novembre 2019, pp. 24-25.
2 Bertrand Badie, L’hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale, Odile Jacob, 2019.
3 Bertrand Badie « L’acte II de la mondialisation a commencé », Le Monde, 9 novembre 2019, pp. 28-29.
4 Michel Duclos, Aujourd’hui, la démocratie libérale n’apparaît plus comme le modèle légitime, Le Monde, 7 novembre 2019, p. 29.
5 Alain Dejammet, L’incendie planétaire. Que fait l’ONU ?, éditions du Cerf, 2015.
6 Marc Semo, En plein marasme onusien, Audrey Azoulay relance l’UNESCO, Le Monde, 16 novembre 2019, p. 4.
7 Nathalie Guibert/Jean-Pierre Stroobants, Pour Macron, l’OTAN en état de « mort cérébrale », Le Monde, 9 novembre 2019, p. 3.
8 Cédric Pietralunga, Après Clémenceau, Macron s’inspire du général de Gaulle, Le Monde, 10-11-12 novembre 2019, p. 10.
9 Nathalie Guibert, Un monument pour les soldats morts en opérations extérieures, Le Monde, 10-11-12 novembre 2019, p. 10.
10 Claude Angeli, Macron joue au petit de Gaulle face à l’OTAN, Le Canard enchaîné, 13 novembre 2019, p. 3.
11 Jean-Pierre Stroobants, Emmanuel Macron et les crises de l’OTAN, Le Monde, 16 novembre 2019, p. 31.
12 Guillaume Berlat, Pour The Economist, Jupiter dynamite l’Europe et l’OTAN, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 novembre 2019.
13 Frédéric Lemaître, La Chine, alliée de la France par défaut, Le Monde, 13 novembre 2019, p. 29.
14 https://www.cnrtl.fr/definition/academie9/gribouille
 
 
FORUM DE LA PAIX OU PET DE LAPIN ? Jean Daspry. Qui se souvient encore de ce pétard mouillé que fut le lancement du « Forum de Paris sur la paix » par Emmanuel Macron à l’occasion des cérémonies commémoratives du centenaire de l’armistice du 11 novembre 2018 (Grande halle de la Villette, 11-13 novembre 2018) ? Plus personne, hormis quelques individus attachés à la tenue des dossiers pour mieux appréhender un concept, son impact, son évolution, son succès, son échec, sa pertinence. À l’époque, seuls comme ceux qui prêchent dans le désert, nous émettions les plus grands doutes sur l’utilité de ce barnum médiatique sans la moindre consistance diplomatico-sécuritaire à la lumière de l’expérience de l’histoire. Voici ce que nous écrivions à l’époque :

Début de citation :

« Dans ce genre d’exercice à haute valeur médiatique, il faut savoir raison garder et se méfier de tout enthousiasme contagieux, le soufflet retombant plus vite qu’on ne le pense. Surtout lorsque Justin Vaïsse cite en exemple l’accord de Paris sur le climat de 2015 […] Dans la diplomatie, comme dans bon nombre de disciplines relevant des sciences humaines, il ne faut pas confondre les paroles et les actes. Si l’incantation est une dimension importante de la diplomatie, elle n’en demeure pas moins insuffisante pour relever un défi aussi fondamental que celui de l’effondrement actuel du système multilatéral et du système de sécurité collective. Le discours d’Emmanuel Macron à la cérémonie du 11 novembre 2018 à l’Arc de Triomphe est beau, lyrique, juste mais il résonne dans le vide. Les formules sont ciselées (« L’Europe manqua de se suicider », « La France porteuse de valeurs universelles », « Le dialogue est le ciment de l’entente », « Le pire n’est jamais sûr », « Soyons ces femmes et ces hommes de bonne volonté », « Ensemble conjurons les menaces » …), émeuvent dans les chaumières de la France d’en bas mais ne font pas avancer le schmilblick15 d’un millimètre, comme on le disait au siècle dernier. À lire en creux ce discours, nous avons un état des lieux inquiétant de notre maison commune. Manquent encore les solutions originales et efficaces ! »16.

Fin de citation

Que s’est-il passé un an après le 11 novembre 2019 ? La réponse nous est apportée par l’information donnée par le site de l’Institut bien français qui a pour nom Open Diplomacy le 8 novembre 2019 :

« Bonsoir, Le Forum de Paris sur la Paix rassemblera la semaine prochaine des pionniers à la Grande Halle de la Villette. De nombreux citoyens engagés, venus des quatre coins du monde, y travailleront avec les diplomates. En commun, ils ont but clair : combiner les forces vives de la société civile et la souveraineté des Etats pour organiser la vie internationale.

Cet événement d’un nouveau genre aura une résonance toute particulière avec ce qui s’est passé il y a trente ans tout pile. Ouvrant une brèche dans un système international verrouillé par les rapports de force, la chute du mur de Berlin a sidéré la planète entière. Elle a engagé une nouvelle ère dans les relations internationales.

Nous vous proposons de la décrypter lors d’une conférence exceptionnelle co-organisée avec le Dialogue de Trianon et accueillie par HEIP. Le 12 novembre, de 8h à 10h, je vous invite à nous retrouver au 10 rue Michel Sextius, Paris 15e, pour échanger avec les témoins qui ont vécu ce moment de l’histoire au premier plan :

Johachim Bitterlich, Conseiller diplomatique du Chancelier Kohl
Vitaly Ignatenko, Conseiller et porte-parole du Président Gorbatchev
Adam Rotfeld, ancien Ministre des Affaires étrangères de la République de Pologne
Robert Legvold, Professeur émérite à l’université de Columbia
Jean Musitelli, Conseiller diplomatique du Président Mitterrand

Bon week-end,

Thomas Friang, Président | Fondateur de l’Institut Open Diplomacy »

Qu’apprenons-nous par la lecture du très sérieux site du ministère des Affaires étrangères ?17

Début de citation

Après une première édition en novembre 2018, la 2e édition du Forum de Paris sur la Paix se tient les 12 et 13 novembre 2019, à la Grande Halle de La Villette.

Pour faire face aux défis d’organisation du monde et dans un contexte difficile pour le multilatéralisme, le Forum de Paris sur la Paix continue à mobiliser et à rassembler tous les acteurs engagés. Il agit comme incubateur pour faire avancer les projets et lancer des initiatives nouvelles. Comment ? En offrant des solutions concrètes autour de la paix et de la sécurité, du développement, de l’environnement, des nouvelles technologies, de l’économie inclusive ou de la culture et de l’éducation.

Les objectifs du Forum de Paris sur la Paix

Le Forum de Paris sur la Paix s’inscrit dans la dynamique initiée par le président de la République, Emmanuel Macron, pour réaffirmer l’importance du multilatéralisme et de l’action collective. La seconde édition reprend les 3 axes qui ont fait le succès du premier Forum :

Les objectifs : encourager la coopération internationale et l’action collective pour un monde en paix ;

Les moyens : présenter, discuter et faire avancer les solutions concrètes et innovantes ;

Les ambitions : renforcer, repenser ou créer de nouvelles règles, normes et bonnes pratiques.

Les projets retenus pour 2019

Les projets et les initiatives sont identifiés au travers d’un appel à projets. Ils peuvent être proposés par divers acteurs de la gouvernance mondiale soit à un stade avancé de leur conception, soit dans la phase initiale de leur mise en œuvre.

Pour sa deuxième édition, le Forum de Paris sur la Paix a reçu plus de 700 candidatures venant de 115 pays du monde entier. Ces projets émanent d’une grande diversité d’acteurs de la gouvernance mondiale : des États, des organisations internationales, des ONG, des entreprises, des agences de développement, des fondations, des organismes philanthropiques, des groupes religieux, des associations, des think tanks et des universités…

Les projets du Forum de Paris sur la Paix sont rattachés à leur pays de mise en œuvre et structurés autour de 6 thématiques : paix et sécurité, environnement, développement, nouvelles technologies, économie inclusive, culture et éducation (thématique nouvelle pour 2019).

Parmi ces initiatives, 120 seront présentées lors du Forum du 11 au 13 novembre 2019 et peuvent être consultés sur le site du Forum. En participant à l’événement, les porteurs de projets pourront rencontrer des dirigeants et des partenaires potentiels, échanger avec des intervenants du monde entier et bénéficier d‘une visibilité médiatique.

10 projets seront sélectionnés et feront l’objet d’un accompagnement tout au long de l’année. Ils recevront par exemple un appui sur mesure pour leurs activités de plaidoyer, de communication ou de développement organisationnel. Les résultats seront évalués par le comité de suivi et présentés lors de l’édition suivante du Forum.

Suivre le Forum de Paris sur la Paix en direct

Organisé sur deux jours, cet événement se tient à la Grande Halle de La Villette du 12 au 13 novembre 2019.

Suivre le Forum en direct

Quelques temps forts à retenir :

12 novembre à 9h30 : cérémonie officielle d’ouverture en présence de plusieurs chefs d’Etat, et de gouvernement dont le président de la République française Emmanuel Macron ;

13 novembre à 9h30 : session de mise en œuvre avec la présentation des travaux du comité de suivi et du processus d’accompagnement des 10 projets retenus en 2018 ;

13 novembre à 16h : cérémonie de clôture et dévoilement des 10 projets retenus pour être accompagnés.

Pour suivre le programme et l’agenda des débats, savoir où rencontrer les porteurs de projets, vous pouvez installer l’application du Forum.

Fin de citation

Tout ceci est plus que confus et brumeux, à cent lieues de la logique cartésienne et du jardin à la Française. Nous sommes dans l’exemple de la diplomatie du vide chère à Emmanuel Macron. L’évènement tient lieu de stratégie. Les questions de sécurité se traitent habituellement avec un peu plus de sérieux et non dans ce genre de barnum, de boîte à idées qui ressemble à s’y méprendre à une émission de télé-réalité. En dernière analyse, quand c’est flou, il y a un loup. Encore, un nouveau cirque aussi inutile qu’inefficace qui discrédite encore plus le chef de l’État après ses sorties malencontreuses – à tout le moins en termes de calendrier – sur l’OTAN et l’Union européenne !18

CONCLUSION : DE LA LÉGÈRETÉ DE LA DIPLOMATIE JUPITÉRIENNE OU DE LA DIAGONALE DU VIDE !

Nous voici bien avancés dans la compréhension fine de ce pétard diplomatique qui ne semble pas avoir eu la moindre résonance médiatique comme cela était largement prévisible. Souvenons-nous que nous évoluons dans le monde de la diplomatie de l’essuie-glaces dans lequel un évènement chasse l’autre. Les cérémonies du 11 novembre 2019 sur la place de l’Arc de Triomphe et dans le Parc André Citroën pour l’inauguration du monument aux morts sur les théâtres d’opération extérieure depuis 1963 ont éclipsé ce non évènement artificiellement maintenu en vie pour la gloire.

Par ailleurs, nous ne parvenons toujours pas à comprendre si cet exercice est sui generis, relève uniquement du fait du bon du Prince français ou bien s’inscrit dans une démarche multilatérale19. Dans cette dernière hypothèse, il devrait être porté par l’ONU et son secrétaire général qui avait fait le déplacement à Paris. Une fois de plus, nous nous trouvons dans la confusion des genres la plus totale qui nuit de plus en plus à la crédibilité de la diplomatie française depuis un joli mois de mai 2017.

En un mot comme en cent, le Forum de Paris pour la paix s’apparente à un vulgaire pet de lapin20.

15 Le schmilblick est un terme inventé par Pierre Dac dans les années 1950 pour décrire un objet totalement inutile. Le mot est aujourd’hui également utilisé pour qualifier quelque chose d’indescriptible ou de très compliqué, www.linternaute.fr/dictionnaire/fr
16 Guillaume Berlat, Barnum mémoriel : double confusion, double peine, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 novembre 2018.
17 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/societe-civile-et-volontariat/forum-de-paris-sur-la-paix/article/forum-de-paris-sur-la-paix-2e-edition-du-11-au-13-novembre-2019
18 Isabelle Lasserre, Macron veut réveiller « l’Europe puissance », Le Figaro, 8 novembre 2019, p. 9.
19 Isabelle Lasserre, Le Forum pour la paix, un sommet pour réinventer le multilatéralisme, Le Figaro, 12 novembre 2019, p. 6.
20 Ca ne vaut pas un pet de lapin:Expression française de la fin du XIX ème siècle qualifiant un événement de peu d’importance ou d’aucune valeur. "Ca ne vaut pas un pet de lapin"  remplace une autre expression française plus ancienne à savoir "le pet de coucou", http://www.expressions-francaises.fr/expressions-c/722-ca-ne-vaut-pas-un-pet-de-lapin8.html
 
 
LAFARGE EN SYRIE : LA JUSTICE RÉTROPÉDALE ! Jean Daspry. « Ne crains pas la justice, mais crains le juge » (proverbe russe). Et, c’est bien là le problème dans la mesure où le juge est un homme et une femme avec ses préjugés, ses idées arrêtées qui conduisent souvent à une injustice rendue au nom de la justice et du peuple français. Justice incapable d’assumer ses fautes lourdes (dans l’affaire Dreyfus parfaitement reconstituée aujourd’hui dans le J’accuse de Roman Polanski) ou son inertie coupable (dans l’affaire Boulin où elle s’est endormie sur un dossier sensible depuis quarante ans). E les injustices sont monnaie courante dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme.

Nous en avons un exemple intéressant avec les péripéties de l’affaire Lafarge en Syrie dont notre dernier article remonte au mois de mars 201921 et le premier de la série au mois d’octobre 201722. C’est peu dire que les épisodes de ce mauvais feuilleton ne manquent pas et qu’il y en aura encore bien d’autres tant la justice est toujours mal à l’aise avec des affaires diplomatiques dont les ressorts sont trop complexes pour elle, adepte du raisonnement binaire. Qu’apprenons-nous aujourd’hui ? Qu’elle doit ratisser moins large qu’au départ dans ses incriminations du groupe Lafarge et de certains de ses cadres. L’annulation d’une partie des poursuites constitue une petite victoire pour les mis en examen et une grande claque pour les magistrats instructeurs des pôles financier et antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris. Certains d’entre eux/d’entre elles ne sont pas des lumières, c’est le moins que l’on puisse dire. Par charité chrétienne, nous nous abstiendrons de les citer. Certains d’entre eux/d’entre elles sont téméraires mais pas courageux et ne sont pas insensibles aux amicales pressions de leur hiérarchie.

En effet, la Cour d’appel de Paris a annulé le 7 novembre 2019 la mise en examen pour « complicité de crimes contre l’humanité » de Lafarge mais n’a pas fait droit aux requêtes des cadres de l’entreprise tout en leur donnant satisfaction sur certains points de procédure. Cette décision intervient quelques jours après que les associations Sherpa et European Center for Constitutionnal and Human Rights à l’origine des plaintes de onze anciens salariés syriens ont vu leur demande de constitution de partie civile jugée irrecevable23. Un hasard qui ne doit peut-être rien au hasard et qui pourraient s’expliquer par des raisons peu juridiques mais très diplomatiques. Raisonnons par l’absurde. Imaginons un seul instant que prospère l’incrimination de « complicité de crimes contre l’humanité » dans le cours de la procédure ! Celle-ci pourrait, le cas échéant, relever de la compétence de la Cour pénale internationale (CPI) devant laquelle la France aime bien traîner quelques dictateurs africains mais pas ses hauts personnages. Imaginons, dans un exercice de pure science-fiction, que les cadres qui y seraient poursuivis réitèrent leurs allégations d’implication directe ou indirecte dans cette affaire de l’ex-ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), un certain Laurent Fabius, aujourd’hui président du Conseil constitutionnelle, de certains hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay, de certains agents du renseignement de la DGSE et de la DGSI. Imaginons, au surplus, que vienne à l’esprit des magistrats de la CPI de convoquer, voire de poursuivre tous ces quidams à La Haye, voire de les embastiller tel un vulgaire Laurent Gbagbo. Cela ferait très mauvais effet. On imagine aisément les conseils de prudence qui auraient/ont pu être prodigués à nos magistrats instructeurs intrépides. Une sorte de scandale d’État qui se terminerait en exercice de lavage de linge sale en dehors de la famille française devant la très célèbre communauté internationale.

« Gouverner, c’est maintenir les balances de la justice égales pour tous » (Franklin D. Roosevelt). Il est grand temps que cette farce judiciaire cesse tant elle ridiculise nos juges d’instruction incultes – ce qui n’est pas très grave – mais aussi, à travers nos dirigeants et autres hauts fonctionnaires inconscients, la France sur la scène proche et moyen-orientale et sur la scène internationale – ce qui serait autrement plus dommageable pour la suite -, reconnaissons-le ! La seule bonne nouvelle de la semaine dans cette extravagante affaire Lafarge en Syrie est que la justice commence à rétropédaler pour éviter le ridicule.

21 Jean Daspry, Lafarge en Syrie. La justice injuste, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 mars 2019.
22 Jean Daspry, Lafarge en Syrie ou la quadrature du cercle, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
23 Élise Vincent, Lafarge : annulation de la « complicité de crimes contre l’humanité », Le Monde, 9 novembre 2019, p. 10.
 
 
JOSEP BORRELL SUR LE DIVAN DU MONDE – Guillaume Berlat. « L’Europe, quel numéro de téléphone ? ». Cinquante ans après, la célèbre boutade d’Henry Kissinger ne semble pas avoir pris la moindre ride tant l’Union européenne semble toujours être aux abonnés absents aussi bien dans le domaine de la diplomatie (chasse gardée de ses États membres) que dans celui de la défense (chasse gardée de l’OTAN et de son maître américain). Au moment où se met en place le nouvel exécutif européen à la suite des élections au Parlement européen de mai 2019 et où Emmanuel Macron critique le fonctionnement de l’Union24 et celui de l’OTAN25 (Cf. son entretien à The Economist du 7 novembre 2019), il n’est pas inutile de connaître la façon dont son nouveau porte-voix, le socialiste espagnol, Josep Borrell appréhende ses nouvelles fonctions (haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité). Rappelons qu’il succède à ce poste à l’italienne, Federica Mogherini, à la britannique, Catherine Ashton et à l’espagnol, Javier Solana dont le portefeuille était plus restreint. En l’absence de socle conceptuel solide, la politique étrangère et de défense européenne ressemblent à s’y méprendre à la diplomatie du vide par le vide.

L’ABSENCE DE SOCLE CONCEPTUEL SOLIDE

Que pense-t-on dans le haut lieu de la technocratie bruxelloise sur l’avenir de l’Europe et du monde ? Nous attendions la réponse avec impatience. C’est désormais chose faite avec l’entretien qu’accorde Josep Borrell à la fine fleur de la diplomatie du quotidien Le Monde26. Comment analyser la pensée borrellienne ? Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est loin d’être claire et qu’elle est loin d’être évidente tant la matière est insaisissable pour ne pas dire inatteignable. La création de structures pléthoriques n’est pas parvenue à créer la fonction, la solidarité minimale pour pouvoir parler de politique étrangère commune, de politique de défense et de sécurité commune. Comment envisager sérieusement que l’Union européenne puisse parler d’une seule voix alors que les 27/28 ne sont d’accord sur rien, si ce n’est sur leurs désaccords sur tous les grands sujets internationaux du moment ? Ce ne sont ni les hordes de fonctionnaires de la Commission européenne, ni ceux du mal nommé Service européen pour l’action extérieure (SEAE) qui modifieront cette situation kafkaïenne. Comment demander au chef d’orchestre de diriger une symphonie européenne harmonieuse (une sorte d’hymne à la joie) alors que les 27/28 interprètent, chacun dans leur coin, leur propre partition non coordonnée avec le maître ? C’est tout simplement impossible et infaisable, et cela pour encore très longtemps. Dans ces conditions, il est difficile de réclamer du nouvel élu, Josep Borell de faire des miracles ou de trouver un plus petit dénominateur commun dans la cacophonie diplomatique ambiante : relations avec les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Iran, la Syrie, défense européenne autonome, commerce international, protection de l’environnement, lutte contre le terrorisme… Il devra se souvenir, que faute d’accord sur le principal (la substance), on passe son temps à se quereller sur l’accessoire (les procédures et le droit) à Bruxelles. Son futur rôle relève à l’évidence de la quadrature du cercle. Il s’apparente à la conduite d’une diplomatie du vide par le vide.

LA DIPLOMATIE DU VIDE PAR LE VIDE

Reprenons les grandes lignes de l’entretien du nouveau Monsieur Europe avec l’élite intellectuelle du quotidien Le Monde ! C’est du lourd, du très lourd. Nos fidèles lecteurs doivent en être conscients avant d’en prendre connaissance.

L’absence d’animus societatis de l’équipe Europe

Aujourd’hui, une vision européenne commune de la diplomatie et de la défense relève à l’évidence de la chimère, du rêve, de l’utopie. Josep Borrell répond ainsi à la question du pourquoi cette situation de blocage. Que manque-t-il ? « Une vision partagée du monde et de ses risques, ce qui n’est pas une petite chose. Se défendre vis-à-vis de qui ? Assurer la sécurité par rapport à quoi ? Les États membres n’ont pas une même approche stratégique du monde, en fonction notamment de leur histoire. Il faut bâtir cette culture stratégique commune vis-à-vis de risques qui sont communs. Le Sahel est-il un risque pour les Lituaniens ? Oui, mais ce sont les pays du sud qui la perçoivent comme tel. La Syrie ? C’est un risque pour tous mais nous avons été incapable d’y opposer une quelconque réponse et nous avons subi les conséquences de cette crise dans notre voisinage immédiat ». On comprend que, faute d’un diagnostic partagé sur les maux du monde, il est impensable d’envisager une quelconque réponse commune. Et, tel est le cas sur les grandes problématiques du moment.

Les relations avec le triangle Moscou/Pékin/Washington

Pour ce qui est de l’état de la relation transatlantique et de l’OTAN, Josep Borrell se démarque de la présentation à l’emporte-pièce d’Emmanuel Macron à The Economist tout en restant à un niveau de généralités tel que nous restons dans la langue de bois épaisse. Lorsqu’il déclare : « Elle reflète les difficultés du contexte stratégique actuel… Il n’existe pas d’alternative à l’OTAN pour leur défense territoriale. Les propos du président de la République reflètent l’urgence pour l’Europe, d’avancer avec détermination dans les développements de ses propres capacités de défense, afin de faire face aux conflits qui la touchent au plus près ». Avec de telles lapalissades, il est clair que l’Europe de la défense n’est pas sur le point de progresser à échéance raisonnable. Surtout, lorsqu’il souligne : « Il ne peut y avoir de défense européenne, ni de volonté stratégique sans capacité industrielle européenne ». Bravo pour cet enfoncement de portes ouvertes ! Nous sommes entièrement rassurés d’apprendre que : « tout le monde, sciemment ou non, œuvre à nous diviser ! ». Nous l’avions bien compris. Pour surmonter le blocage de l’unanimité, notre nouveau Talleyrand propose le recours à « l’abstention constructive ». Ceci n’est qu’une vaste blague. Comment avancer en s’abstenant ?

S’agissant de la relation avec la Russie, le futur ministre européen des étranges affaires verse dans le en même temps lorsqu’il évoque le rapprochement de Jupiter avec Vladimir. « Cette initiative française sur la Russie devait évidemment créer des remous car le sujet divise fortement le conseil. Je crois, d’une part, que l’on ne peut abandonner la politique de sanctions sans avoir rien obtenu et, d’autre part, que des sanctions ne font pas une politique. Je pense surtout que nous aurons besoin d’une plus grande coopération et de davantage de discussions au sein de l’UE si nous voulons une politique étrangère commune, et je ne dis pas ‘unique’ ». Des discussions, des palabres, encore et encore pour déboucher sur quoi de concret ? Tout ceci est creux, vide et ne fera pas progresser la solution du problème d’un millimètre.

Avec la Chine, Josep Borrell propose une « relation stratégique qui soit saine, équilibrée et non viser à des mesures de court terme. Aucun État membre de l’UE ne peut aspirer à avoir seul une relation équilibrée avec la Chine… Sans oublier la défense des principes et valeurs démocratiques, ainsi que la protection d’un ordre multilatéral fondé sur des normes qui sont à la base du modèle européen de coexistence ». En bon français, cela s’appelle prêcher dans le désert ou parler pour ne rien dire. La Chine manie à la perfection l’art de la division et fait plier les États membres les plus fragiles de l’Union qui font prévaloir leurs intérêts nationaux sur l’intérêt général européen, si tant est qu’il existe. Tout ceci n’est que verbiage technocratique européen éculé dont on connait les limites intrinsèques. Que Josep Borrell demande à Angela Merkel de venir prendre ses instructions à Bruxelles avant son traditionnel voyage en Chine où elle défend le « Germany First » !

Le reste de l’inventaire à la Prévert

Josep Borrell évoque pêle-mêle la crise syrienne (la non intervention américaine après l’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar al Assad et la solution politique apportée par la Russie) pour regretter l’absence de puissance européenne qui aurait fait basculer la situation (« le mot ‘puissance’ est aux antipodes de la construction européenne ») ; la relation avec la Turquie (pour défendre l’accord conclu avec la Turquie sur les réfugiés) ; le refus de la France d’ouvrir les négociations d’adhésion avec la Macédoine du nord et l’Albanie (il regrette le qualificatif « d’erreur historique » employé par Jean-Claude Juncker pour dénoncer le refus français), la querelle Serbie-Kosovo (elle constitue sa première priorité et il annonce que sa première visite de haut représentant aura lieu à Pristina). On tombe à la renverse en apprenant que la première priorité du ministre européen des Affaires étrangères et de la défense est le dossier serbo-kosovar ! On comprend mieux les raisons pour lesquelles l’Union européenne est hors-jeu sur la scène internationale.

MISSION IMPOSSIBLE !

Aux parlementaires européens qui lui prédisent une « mission impossible », Josep Borrell répond que « la tâche est difficile mais nécessaire ». Tout ceci est de très bon augure pour la suite à condition de cesser de chevaucher des chimères et de parler vrai, y compris lorsque cela fait grincer des dents. C’est bien cela qu’attendent aujourd’hui les citoyens européens lassés des fausses promesses, de la langue de bois épaisse sur l’air de l’Europe vous protège et fait votre bonheur, y compris à l’insu de votre plein gré. Si tout change pour que rien ne change, nous nous promettons des lendemains qui déchantent qu’annonce le réveil des peuples aux quatre coins de la planète, et peut-être bientôt dans l’Union européenne (succès de l’AfD en Thuringe et de VOX en Espagne aux dernières élections) déjà rongée par ses divisions internes (entre l’Ouest et l’Est), par le mur des malentendus trente ans après la chute du mur de Berlin. Telle est la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale et contre laquelle il faut lutter efficacement et non par d‘interminables réunions inutiles fondées sur des consensus d’apparence. En dernière analyse, nous serions bien avisés de faire appel à un psychiatre pour nous éclairer utilement sur la personnalité du nouveau chef de la diplomatie européenne après son passage sur le divan du quotidien Le Monde.

24 Nicolas Barré, L’avertissement de Macron à l’Europe. Emmanuel Macron fustige le débat sur les 3% de déficit public, Les Échos, 8-9 novembre 2019, pp. 1 et 6.
25 Ninon Renaud/Jacques-Hubert Rodier, Le président juge l’OTAN en « état de mort cérébrale », Les Échos, 8-9 novembre 2019, p. 6.
26 Sylvie Kauffmann/Sandrine Morel/Jean-Pierre Stroobants, Josep Borrell : « La désunion nous paralyse », Le Monde, 9 novembre 2019, p. 2.
 
 
FUMÉE BLANCHE POUR THIERRY BRETON – Guillaume Berlat. Ouf ! C’est peut-être le mot qu’a prononcé Emmanuel Macron après l’aval du parlement européen à la candidature de Thierry Breton au poste de commissaire intervenu à l’issue d’une audition de trois heures (14 novembre 2019)27. Après la claque Goulard, la bonne nouvelle fait du bien et cela d’autant plus que l’affaire n’était pas acquise d’avance tant la possibilité d’un nouveau refus était envisageable. En effet, les fonctions actuelles de Thierry Breton pouvaient prêter à confusion, à conflit d’intérêts pour employer le terme consacré. Manifestement, la prestation de l’impétrant avait été mieux préparée que celle de Sylvie Goulard. Ursula von der Leyen a parfaitement joué le jeu avant. Thierry Breton a fait le reste pendant. Sans l’arrogance et la morgue de la recalée28, il s’est attaché à balayer (preuves à l’appui) tout soupçon de conflit d’intérêts avec ses anciennes fonctions (dans le numérique) et d’action non motivée par l’intérêt général (l’intérêt général européen). Manifestement, les parlementaires indécis ont été sensibles à sa franchise, à son sérieux, à son désir de bien faire. Et, c’est une excellente nouvelle pour la France après les ouragans Loiseau et Goulard. Mais, pour autant, si Thierry Breton a gagné une bataille, il n’a pas gagné la guerre. Il va devoir faire ses preuves sur le terrain technique, tout d’abord en démontrant sa connaissance des dossiers qu’il aura en charge. Sa connaissance du monde de l’entreprise devrait l’y aider. Mais, il va devoir, ensuite, faire ses preuves sur le terrain politico-diplomatique dans un environnement où les codes, les usages, les règles, les préséances… sont parfois aussi, si ce n’est plus importantes que la substance. C’est que notre compatriote prendra ses fonctions au début du mois de décembre 2019, comme tous ses autres collègues de la Commission européenne, dans un environnement peu favorable. L’Union européenne est fracturée, peu appréciée des peuples, incapable de s’imposer dans la rivalité sino-américaine comme un acteur qui compte29. Depuis plusieurs années, elle souffre d’une crise existentielle que n’ont pas réussi à soulager les remèdes homéopathiques qui lui ont été administrés. En outre, le récent entretien accordé par le président de la République, Emmanuel Macron à The Economist (7 novembre 2019) a littéralement mis le feu aux poudres dans deux enceintes bruxelloises : UE (« au bord du précipice ») au Berlaymont et OTAN (« en état de mort cérébrale ») à Evere. Et, la diatribe jupitérienne a d’autant moins été appréciée de ses homologues (en particulier allemands comme la chancelière Angela Merkel et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen) qu’elle fut soudaine, excessive et maladroite dans sa formulation. Emmanuel Macron semble oublier que, dans des enceintes multilatérales, il est extrêmement difficile d’avoir raison seul contre tous. À vouloir renverser la table, le risque n’est pas négligeable qu’elle vous tombe sur la tête et vous mette KO pour un long moment. Par ailleurs, la relation franco-allemande est au plus bas – plus bas que jamais depuis 1963 en raison de l’imprévisibilité d’Emmanuel Macron à qui manque le savoir-faire élémentaire sur la scène internationale – alors même qu’elle est essentielle pour affronter les « vents mauvais » (résultats des élections en Thuringe, en Espagne30) qui ne semblent pas perdre d’intensité et relancer un processus moribond. Enfin, la grogne sociale croissante donne une très mauvaise image de notre pays, de ses dirigeants. Comment faire la leçon aux autres avant d’avoir balayé devant sa porte31 ? On l’aura compris, les défis que devra relever le nouveau commissaire européen, notre compatriote, Thierry Breton sont nombreux et délicats. Il lui faudra beaucoup de doigté pour naviguer entre les écueils qui se trouvent sur sa route sans se fracasser sur le premier iceberg venu. Souhaitons-lui bonne chance – et il lui en faudra pas mal – dans ses nouvelles et exigeantes fonctions ! Après la fumée blanche, le plus dur reste à faire dans les années à venir qui ne seront à l’évidence pas un long fleuve tranquille tant pour l’Union européenne que pour la France et pour son commissaire européen. Croisons les doigts.

27 Virginie Malingre/Jean-Pierre Stroobants, Thierry Breton adoubé par les eurodéputés, Le Monde, 16 novembre 2019, p. 4.
28 Odile Benyahia-Kouider, Pour séduire Bruxelles, le futur commissaire Breton se repeint en Monsieur Modeste, Le Canard enchaîné, 6 novembre 2019, p. 3.
29 Jacques Julliard, L’Europe, grand corps malade, Marianne, 15-21 novembre 2019, p. 8.
30 Périco Légasse, Le retour tragique du nationalisme espagnol, Marianne, 15-21 novembre 2019, pp. 32-33.
31 Raphaëlle Besse-Desmoulières/Aline Leclerc/Audrey Tonnelier, L’onde de choc sociale des « gilets jaunes », un an après, Le Monde, 16 novembre 2019, p. 8.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE : LES GAITÉS DE L’ESCADRON – Ali Baba.

La querelle du Riche et du Pauvre (Nicolas de Chamfort)

Le riche avec le pauvre a partagé la terre,

Et vous voyez comment : l’un eut tout, l’autre rien.

Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien,

Les pauvres ont parfois recommencé la guerre :

On sait qu’ils sont vaincus, sans doute pour toujours.

J’ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique,

Qu’après le siècle d’or, qui dura quelques jours,

Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique,

S’adressèrent au ciel : c’est-là leur seul recours.

Un humble député de l’humble république

Au souverain des dieux présenta leur supplique.

La pièce était touchante, et le texte était bon ;

L’orateur y plaidait très-bien les droits des hommes :

Elle parlait au cœur non moins qu’à la raison ;

Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes.

Jupiter, l’ayant lue, en parut fort frappé.

« Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé :

C’est le destin des rois ; ils n’en conviennent guères.

J’avais cru qu’à jamais les hommes seraient frères :

Tout bon père se flatte, et pense que ses fils,

D’un même sang formé, seront toujours amis.

J’ai bâti sur ce plan. J’aperçois ma méprise.

Je m’en suis repenti souvent, quoiqu’on en dise ;

Mais, soumis à des lois que je ne puis changer,

Je n’ai plus qu’un moyen propre à vous soulager.

Je hais vos oppresseurs : les riches sont barbares ;

Ils paraîtront souvent l’objet de mon courroux ;

Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres,

Ce sont de vrais tourmens : mais le plus grand de tous,

C’est l’avarice ; eh bien ! je vais les rendre avares :

C’en est fait, les voilà pauvres tout comme vous. »

Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système.

Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême,

Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger,

Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.

Après la fable, passons à la réalité du XXIe siècle en nous attachant à trois cas emblématiques mis en lumière par l’actualité la plus récente. Le premier concerne le Conseil d’État, le second Bercy et le troisième la Cour des comptes. Trois hauts lieux de la violation quotidienne de la morale publique.

LE CAS PÉPY : LE CONSEIL D’ÉTAT

Après douze années passées à la tête de la SNCF où il a été l’incarnation d’un mensonge d’État32, Guillaume Pepy est contraint de se mettre en disponibilité du Conseil d’État (corps dont il est originaire surnommé le « Conseil des tatas » comme l’on parle du « Gay d’Orsay »33) pour se chercher un emploi plus lucratif qu’au Palais-Royal. L’ex-compagnon de feu Richard Descoings, prince noir du gay pouvoir qui a laissé quelques ardoises rue Saint-Guillaume, quitte la SNCF en pleine crise sociale et en pleine déroute financière. Devra-t-il rendre compte devant les citoyens, voire devant ses copains de la Cour des comptes, de ses multiples et horribles méfaits ? Vous n’y pensez pas. La Caste34 est composée d’arrogants35, d’intouchables, d’irresponsables financièrement, de prédateurs de haut vol qui se refilent les fromages au lieu de sévir dans les structures de contrôle qui sont leurs corps d’origine. À quand une nouvelle nuit du 4 août 1789 pour abolir définitivement les privilèges de La Caste ? Ce n’est pas encore demain la veille, Rapport Thiriez sur la réforme de l’ENA ou pas …

Cette confusion des genres se poursuivra encore longtemps. Ce conflit d’intérêt n’est pas prêt de connaître son épilogue tant les mauvaises habitudes ont la vie dure dans notre République bananière qui se plait à sermonner la terre entière. Et, ce Monsieur ose encore présenter son charmant minois sur les chaînes de télévision alors que sa place serait plutôt du côté de la Maison de la Santé dans le XVe arrondissement de Paris !

Voici en effet ce que déclare son successeur, Jean-Pierre Farandou (pur produit de la SNCF) à sa prise de fonctions au sujet de la pagaille que lui laisse en héritage l’incompétent Guillaume Pepy :

« Cette agitation témoigne de la préoccupation des salariés. Je l’entends. Quant aux organisations syndicales, elles estiment que le dialogue social est insuffisant. Je veux renouer le fil. Il ne peut pas y avoir un bon service aux clients s’il n’y a pas une paix sociale dans l’entreprise. Je vais voir au plus vite chacune des quatre organisations représentatives. Ce mot, "représentatif", a du sens pour moi ».

On ne saurait être plus clair sur le passif de l’héritage de l’ex-compagnon de Richard Descoings à la SNCF36. Que les conseillers d’État restent au Palais-Royal et les vaches seront bien gardées… Ils ont été formés pour le contentieux administratif et non pour la gestion de grandes entreprises. C’est une réalité objective que nos dirigeants ne devraient pas perdre de vue s’ils veulent contribuer au renforcement de la compétitivité de nos entreprises en France et à l’étranger.

Il y aurait beaucoup à dire sur le passé du Conseil d’État. Hier, gagné par la vertu du pétainisme, rares furent les résistants dans cette auguste et noble Maison du Palais-Royal. Il y aurait beaucoup à dire sur le présent du Conseil d’État. Aujourd’hui, meilleur allié d’un islamisme bon teint. Comme le relève un journaliste : « Le grand corps malade de l’État. Voile, Burkini, polygamie… Le Conseil d’État, avec une constance complice, participe par ses avis et ses jugements à l’émergence d’un islam politique en France »37. Que dire de plus sur un organisme de contrôle dont le vice-président est mis en examen pour complicité de harcèlement moral mais qui n’a pas le courage de démissionner ! Que dire de plus de cette structure croupion dont l’un de ses plus éminents membres, grand expert devant l’éternel de la déontologie des fonctions publiques38, défend une vision irénique du colonel Picquart39 (Cf. le film J’accuse que vient de lui consacrer Roman Polanski), vision battue en brèche par certains historiens sérieux, connaisseurs de Vichy40, comme le relève le critique littéraire du Monde des Livres41 !

Mais, nous ne sommes pas au bout de nos surprises, s’agissant de nos très hauts fonctionnaires, nos grands serviteurs de l’État formés, mais surtout déformés par leur scolarité au sein de l’école de l’élite de la France républicaine.

LA SURPRISE MARIE-ANNE BARBAT-LAYANI : LES PAUVRES DE BERCY

« Nouvelle illustration de la consanguinité entre Bercy et le monde de la finance : la patronne de la Fédération bancaire française, Marie-Anne Barbat-Layani, est nommée secrétaire générale des ministères économiques. Le porte-parole du lobby bancaire qui lui succède est le haut fonctionnaire qui fut chargé de défendre le projet de taxe Tobin à Bruxelles, Benoît de La Chapelle Bizot. Avec des hauts fonctionnaires, toujours les mêmes, qui conseillent alternativement la gauche et la droite, allez-vous étonner, ensuite, qu’il n’y ait plus guère de différence entre les politiques économiques d’un camp et de l’autre… C’est le propre de l’oligarchie : elle survit à toutes les alternances et peut défendre perpétuellement les mêmes intérêts. Avec des passerelles aussi bien organisées, le monde de la banque a donc bel et bien colonisé les sommets de l’État…Et si le constat ne fait guère de doute, c’est qu’il en existe de nombreuses autres illustrations. À preuve, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, qui vient de BNP Paribas ; à preuve encore, le patron de la Caisse des dépôts et consignations qui vient de l’assureur Generali : c’est en fait à une véritable privatisation des postes clés de la République à laquelle nous assistons. Emmanuel Macron revendique cette porosité ; il y a donc de fortes chances qu’elle s’accélère »42.

Qu’ajouter de plus !

LA NOMINÉE REYNIER : LA COUR DES COMPTES

Une conseillère d’Édouard Philippe nommée rue Cambon, apprend-on à la lecture de la pravda de l’administration qui a pour nom acteurs publics43. En effet, Marie Reynier, professeure des universités, qui occupait jusqu’à présent les fonctions de cheffe du pôle éducation, enseignement supérieur, jeunesse et sports au cabinet du premier ministre est nommée conseillère maître en service extraordinaire à la Cour des comptes, à compter du 12 novembre 201944. C’est vraisemblablement pour ses services extraordinaires rendus au cabinet du premier sinistre qu’elle est nommée rue Cambon. Un classique de la République exemplaire qui recase agréablement les copains et les copines du Prince régnant selon son bon vouloir. Un classique de la Cour des comptes, poubelle de la République45. Pauvres corps de contrôle qui sont les grands corps prétendus nobles de la République qui ne sont en vérité que de structures croupions inqualifiables par leurs pratiques d’un autre siècle.

On comprend mieux l’exaspération des oubliés de la République lorsqu’ils découvrent, à jet continu, de tels scandales qui devraient se conclure devant les tribunaux, voire dans des prisons pour ceux qui en sont coupables. Mais, au lieu de cela, ces messieurs et ces dames tiennent le haut du pavé, faisant l’admiration de leurs pairs et des médias moutonniers. Le terme de morale a-t-il encore un sens dans la République jupitérienne et verticale de notre plus jeune président de la Cinquième République des gadgets et des carabistouilles ? En fait de la moralisation de la vie publique sous le règne bienveillant de Jupiter, ce serait plutôt du genre les gaités de l’escadron.

EN GUISE DE PÉRORAISON :

« La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens

Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain vous cherchez à associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des fous qui puissent se flatter de jouir des agréments et des convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre bien à son aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines chimères. Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans doute une incommodité affreuse. Mais comment sans elle pourrait se faire la digestion d’où dépend notre nutrition et notre accroissement. Ne devons-nous pas le vin, cette excellente liqueur, à une plante dont le bois est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés sont laissés sur la plante, ils s’étouffent les uns les autres et deviennent des sarments inutiles. Mais si ces branches sont étayées et taillées, bientôt devenus fécondes, elles nous font part du plus excellent des fruits.

C’est ainsi que l’on trouve le vice avantageux, lorsque la justice l’émonde, en ôte l’excès, et le lie. Que dis-je ! Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux Siècle d’Or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères »46.

32 Benoît Duteurtre, Pepy, défenseur ou fossoyeur ?, Marianne,1er – 7 novembre 2019, p. 98.
33 Raphaëlle Bacqué, Richie,
34 Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris e pouvoir, La Découverte, 2018.
35 Gilles Gaetner, Les arrogants. Ambitions, affaires et aveuglement, L’Artilleur, 2019.
36 Jean-Yves Guérin, SNCF : Jean-Pierre Farandou au défi de calmer le volcan incandescent, Le Figaro, Économie, 1er novembre 2019, pp. 19-20-21.
37 Raphaël Stainville, Le grand corps malade de l’État, Valeurs actuelles, 14 novembre 2019, pp. 32-33.
38 Christian Vigouroux, Déontologie des fonctions publiques, Dalloz, 2012.
39 Christian Vigouroux, Georges Picquart dreyfusard, proscrit, ministre. La justice par l’exactitude, Dalloz, 2008.
40 Philippe Oriol, Le faux ami du capitaine Dreyfus. Picquart, l’affaire et ses mythes, Grasset, 2019.
41 Nicolas Weill, Picquart, héros sous réserve, Le Monde, des Livres, 15 novembre 2019, p. 7.
42 Laurent Mauduit, La colonisation des sommets de l’État par la finance s’accélère, www.mediapart.fr , 1er novembre 2019.
43 Shahinez Benaded, Une conseillère d’Édouard Philippe nommée rue Cambon, www.acteurspublics.fr , 7 novembre 2019.
44 Décret du 7 novembre 2019 portant nomination d’une conseillère maître en service extraordinaire à la Cour des comptes – Mme REYNIER (Marie), JORF n° 0260 du 8 novembre 2019, texte n° 35.
45 Ali Baba, La Cour des comptes ou la poubelle de la République, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 octobre 2019.
46 Bernard Maudeville, La Fable des abeilles. La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens, http://expositions.bnf.fr/utopie/cabinets/extra/textes/constit/1/18/2.htm
 
 
CRÉTINERIES DE LOISEAU (SUITE 2) – Ali Baba. « Il faut que tout change pour que rien ne change » (célèbre réplique du film Le Guépard de Luchino Visconti). Avec l’eurodéputée LREM, Nathalie Loiseau, les semaines se suivent et se ressemblent ! Hier, dans un entretien de très haute tenue au quotidien Le Point, elle invectivait le microcosme européen pour son incompétence et son inconséquence. Aujourd’hui, elle se crêpe le chignon avec une femme, Esther Benassa réputée pour son verbe haut et sa répartie cinglante. La sénatrice ELLV apparait sur une la photo prise dimanche 10 novembre 2019 lors de la marche contre l’islamophobie, de manifestants et d’une petite fille, tous arborant une étoile jaune et un croissant de lune sur la poitrine. Sur son compte twitter, la passionaria écologiste avait écrit : « Alors, cette marche contre l’#islamophobie? Calme, bon enfant, chaleureuse. #Citoyenne, en un mot ». Cette sortie donne lieu à un coup de chaud de notre madame sans-gêne nationale qui explose de colère à la vue d’une telle photographie. Aujourd’hui, elle mérite amplement le titre incontesté de reine du délire et de l’incohérence.

LE COUP DE CHAUD DE MADAME SANS GÊNE

Le sang de Madame Sans-Gêne n’a fait qu’un tour. « Ça me choque profondément », a-t-elle réagi sur franceinfo le 11 novembre 2019 ! Shocking, n’est-ce pas ! Et de poursuivre sa diatribe sur le ton de la vertu outragée : "Faire cet amalgame entre le sort des musulmans français aujourd’hui, qui sont victimes parfois de paroles, de préjugés et de comportements condamnables, et ce qu’il s’est passé dans la France de Vichy, sous l’influence du régime nazi contre les juifs, c’est scandaleuxEt j’en veux à Mme Benbassa, qui n’est jamais en retard pour donner une leçon de morale à l’un ou à l’autre, de s’être prêtée à cette manigance. C’est nier l’histoire, nier la souffrance ». Pour ajouter indignée : « Est-ce qu’on est dans un État nazi aujourd’hui ?, interroge Nathalie Loiseau. Est-ce que la France d’aujourd’hui c’est le régime de Vichy ? Est-ce que des musulmans sont mis dans des cars et des bus pour être déportés ? Les mots ont un sens, les symboles ont un sens. Mme Benbassa a perdu la tête ». Mais, dans un élan de grand humanisme qui sied à cette catholique pratiquante, notre eurodéputée de la République en godillots et au pas de l’oie s’empresse de pratiquer l’art du en même temps (une caresse pour le Français de confession juive puis une caresse pour les Français de confession musulmane, cela ne peut pas faire de mal) si cher à son maître vénéré, Jupiter en marquant qu’elle n’est pourtant pas favorable à des sanctions. « Les sanctions, la division, la détestation : vous ne trouvez pas qu’il y en a assez aujourd’hui ? La manifestation de dimanche me laisse mitigée. Dans les 13 000 personnes qui sont descendues dans la rue, il y a beaucoup de gens sincères, des Français, musulmans de religion ou de culture, qui ont le sentiment, parfois justifié, d’être montrés du doigt pour ce qu’ils sont ou ce à quoi ils croient. Et ce sentiment je le respecte. Dans un pays comme le nôtre, il y a eu des dérives, des propos extrêmement malheureux à l’encontre de nos compatriotes musulman ». Et, voilà que notre féministe réapparaît pour le plus grand bien du mouvement #metoo : « Je trouve que c’est un recul et une régression pour les femmes partout dans le monde. Mais ça ne me regarde pas, ce que les femmes mettent sur leur tête, a précisé la députée européenne. Je dirais même ça ne m’intéresse pas. Je suis féministe, le libre arbitre, la liberté des femmes, c’est ça qui m’intéresse, c’est de savoir si une femme peut sortir dans la rue aujourd’hui dans certains quartiers sans être voilée, sans être harcelée. Une femme voilée doit pouvoir mener sa vie comme elle le souhaite ». Et, de conclure sa philippique par un morceau de bravoure dont elle a le secret : « Là où je me méfie c’est quand le voile devient un outil politique de communautarisme, de repli. Quand le voile, ou la chemise floue et le pantalon court des hommes, parce qu’on parle toujours du vestiaire féminin mais on sait bien qu’une forme de radicalité islamiste s’exprime aussi dans celui des hommes, quand cette radicalité s’exprime contre la capacité à vivre ensemble dans la société française, cela doit être combattu. Mais il y a eu des excès. Je me souviens de Mme Nadine Morano nous disant il y a quelques semaines qu’il fallait interdire le voile dans tout l’espace public. C’est de la folie furieuse, c’est un déni de liberté »47.

LA REINE DU DÉLIRE ET DE L’INCOHÉRENCE

En dépit du sérieux du problème, tout ceci frise la ridicule. Est-ce une surprise chez Madame Folledingue ! Elle nous a habitués à pire au cours des dernières années, des derniers mois, des dernières semaines. Elle est la risée du monde entier tant elle verse dans le grotesque permanent. Nous limiterons notre propos à deux simples remarques concernant cette dernière sortie médiatique indigne d’une eurodéputée, ex-ministre en charge des Affaires européennes au Quai d’Orsay.

La première est que son propos la déconsidère tant il est confus (à tout lire, on ne saisit plus très bien le fond de sa pensée profonde et véritable) et excessif (diplomate de formation, elle devrait savoir que tout ce qui est excessif est insignifiant comme se plaisait à dire Talleyrand)48. Clarté et logique ne sont pas les qualités généralement reconnues à Nathalie Loiseau ! Son plaidoyer contre les sanctions n’a rien de sincère si l’on souvient de sa politique managériale à la hussarde qui fut sa marque de fabrique lorsqu’elle occupa les fonctions de DRH, puis de DGA du Quai d’Orsay49. En un mot, pour bien comprendre le cheminement intellectuel – si tant est que le terme soit tout à fait approprié dans le cas de figure – de Nathalie Loiseau, il faut savoir qu’elle fait toujours le contraire de ce qu’elle dit.

La seconde est que sa défense de la communauté juive manque entièrement de crédibilité lorsque l’on a un minimum de mémoire sur la campagne calamiteuse de la candidate de la LREM aux élections européennes du 29 mai 2019. Nos lecteurs se souviendront, peut-être, que notre péronnelle avait eu quelque mal à confirmer/confesser (après les révélations accablantes du site en ligne Médiapart), en avril 2019, qu’elle avait rejoint en 1984, à Sciences Po, la liste d’un syndicat « né sur les cendres » du GUD, une organisation d’extrême droite. Nathalie Loiseau dit y avoir figuré pour « faire plaisir à un copain », « sans faire campagne et sans connaître les autres colistiers ». Elle confessait le « regretter » sous la pression médiatique et de la communauté juive qui n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles. Pour se livrer à un lamento sur l’étoile jaune, Nathalie Loiseau est la plus mal placée pour faire la leçon à la sénatrice Esther Benbassa qui rappelle, au passage, qu’elle est juive50, ce qui ne manque pas de sel. Avec Nathalie Loiseau, c’est un peu comme si l’on demandait à Louis-Ferdinand Céline – dont l’épouse vient juste de décéder à l’âge de 107 ans51 – de conduire le combat contre des antisémites juifs.

LE COMIQUE PÉDANT52

Nous ne cesserons de le répéter. Quand les médias Le Point, hier, Franceinfotv, aujourd’hui) cesseront-ils, une bonne fois pour toutes, d’offrir une tribune à une malade, au sens psychanalytique du terme, qui délire à jet continu ? En continuant sur cette voie, ils perdent tout crédit auprès des citoyens dotés d’un minimum de bon sens. Et dire qu’elle préside une sous-commission de la défense du Parlement européen ! L’Union européenne se porte décidément très mal en agissant de la sorte. Alors que cette opportuniste est précédée de sa (mauvaise) réputation, elle devrait être confinée dans l’hémicycle du Parlement européen aussi bien à Bruxelles (lieu où elle donné un entretien « off » qui restera gravé dans les mémoires tant il était délirant et incongru) qu’à Strasbourg (lieu où elle a sévi durant cinq ans comme directrice de l’ENA, école qu’elle a laissée dans un piteux état financier, pour ne pas parler du reste). Elle y aurait fort à faire pour comprendre les enjeux de la défense et de la sécurité au XXIe siècle, enjeux dont elle est totalement ignorante. À quand le prochain épisode du feuilleton médiatique des dernières crétineries de Loiseau ?

47 Esther Benbassa « a perdu la tête » : Nathalie Loiseau « choquée » par les étoiles jaunes dans la manifestation contre l’islamophobie, www.francetvinfo.fr , 11 novembre 2019.
48 André Gunthert, Qui manipule l’étoile jaune ?, Blog : Iconogrammes, www.mediapart.fr , 12 novembre 2019.
49 Françoise Nicolas, Nathalie Loiseau m’a Tuer, Blog : Le Blog de Françoise Nicolas, www.mediapart.fr , 28 août 2019.
50 Esther Benbassa/Jean-Christophe Attias, Le juif et l’autre, La Bible, 2004.
51 Thomas Wieder, Lucette Destouches, danseuse veuve de Céline, Le Monde, 10-11-12 novembre 2019, p. 25.
52 « À la bouffonnerie se rattache le comique pédant », Schophenhauer.
 
 
PENSER L’OTAN DES MAINTENANT ! Daniel Durand. Le président Emmanuel Macron a lancé un pavé dans la mare politique européenne. Qu’en penser sur le fond ? Quelle signification ? Quelles conclusions en tirer en termes de géostratégie ? Quels enseignements en dégager pour ceux qui souhaitent construire une nouvelle politique étrangère de la France ? "Mort cérébrale de l’OTAN", la formule est choisie pour faire le buzz et faire mouche. Le constat lui-même n’est pas vraiment original et ne surprend que ceux qui le voulaient bien, et préféraient continuer à crier au "loup-garou" OTAN pour critiquer Macron, accusé de "vouloir sauver le soldat OTAN". J’écrivais d’ailleurs sur mon blog, en parlant de l’OTAN, il y a quinze jours, "l’avenir de cette vieille organisation de la Guerre froide est de plus en plus contesté". Enfin, les Cahiers de l’IDRP, que j’ai le plaisir d’animer, ne publiaient-ils pas aussi en février dernier un article du spécialiste Olivier Kempf, intitulé "Des fins de l’Alliance à la fin de l’alliance ?".

En fait, la déclaration d’Emmanuel Macron est en cohérence avec ses déclarations précédentes sur la nécessité d’une Europe puissance, car le désintérêt américain pour la relation transatlantique lui semble inéluctable, d’Obama à Trump.

Le président de la République prend acte finalement, sur le fond, de la crise de légitimité profonde qui mine l’Alliance atlantique. Il le reconnaît crûment : "L’OTAN a été pensé comme ayant un ennemi : le Pacte de Varsovie. En 90, nous n’avons pas du tout réévalué ce projet géopolitique à l’aune de la disparition de l’ennemi initial". Depuis trente ans, l’OTAN court après une nouvelle justification de son existence. Certains ont espéré en faire un bras armé de l’ONU, imposant la démocratie au-delà même de sa sphère initiale d’intervention, mais, en réalité, en agissant pour leurs intérêts propres. Or, aujourd’hui, les États-Unis estiment pouvoir se passer d’un outil finalement encombrant. Comme l’écrit le spécialiste Loîc Tassé, dans le Journal de Montréal : "les États-Unis ne veulent plus que les Européens utilisent l’OTAN pour interférer dans les affaires du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Les Américains disposent eux-mêmes pour cela d’un commandement militaire distinct, l’US Central Command. Les opérations passées de l’OTAN en Afghanistan et en Irak seraient ainsi, aux yeux des Américains, des exceptions".

La crise otanienne est d’autant plus aiguë que tous les conflits depuis l’an 2000 où des solutions militaires et non politiques ont été appliquées, sont dans l’impasse : Afghanistan, Irak, Lybie, Syrie, la liste est éclairante. La "menace russe" ne convainct que ceux qui veulent être convaincus : la puissance russe d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle de l’Union soviétique des années 70, même si elle reste importante. Seuls quelques "porteurs d’eau", en quête de notoriété militaire, comme les généraux danois ou norvégiens tiennent à entretenir cette fiction pour justifier leur présence dans des sphères de commandement. Quant à "l’épouvantail russe" brandi par les chancelleries à l’Est, cela laisse dubitatif pour apprécier la part de réalité et la part de prétexte pour pour obtenir des soutiens matériels et financiers.

Ce n’est donc pas une hérésie de penser que le sens de l"histoire va vers la disparition de l’OTAN, comme pour toutes les alliances ou coalitions militaires du passé, lorsque le contexte initial de leur création est devenu obsolète. La question est donc aujourd’hui : comment ? et quand ?Selon Emmanuel Macron, la solution pour l’Europe, "c’est de retrouver la souveraineté militaire" et de construire l’Europe de la défense – une Europe qui doit se doter d’une autonomie stratégique et capacitaire sur le plan militaire. C’est une impasse, car c’est vouloir répéter à un niveau un peu différent, les illusions d’un monde multipolaire, qui ne serait jamais une construction en équilibre, mais toujours en quête d’alliances et d’affrontements comme nous l’avons connu avant 1914.

Il faut avoir le courage d’affirmer que la stabilité mondiale et les grands équilibres, qu’ils soient militaires, économiques, ne peuvent se construire que dans un multilatéralisme mondial étendu, au sein des Nations unies, privilégiant le dialogue politique et l’approche positive des conflits. L’utilisation de la force ne pouvant qu’être exceptionnelle, dans le cadre de la protection de la communauté. Les questions de sécurité sur tous les continents gagneraient à être traitées à l’échelon régionale : la création de l’Union africaine n’a pas résolu tous les problèmes de sécurité du continent mais a aidé à leur prise en compte. le travail pour créer une "nouvelle architecture de sécurité", englobant la Russie, à l’échelle européenne comme le proposent le président Macron mais aussi d’autres personnalités pourrait être un vrai progrès pour la sécurité globale, bien mieux qu’une alliance militaire.

Certes, dans ce cadre multilatéral, l’UE pourrait jouer un rôle, non de "puissance d’équilibre", mais de "puissance tranquille" fournissant à l’ONU des outils tant militaires (transports de troupes, satellites d’observation, système de guidage, technologies de cyber-défense) que politiques (expérience de résolution de conflits, de consolidation de la paix). Cela ne demanderait pas moins d’engagement politique, pour s’imposer (voir les efforts diplomatiques énormes nécessaires pour construire l’accord avec l’Iran) ou pour ne pas rééditer l’expérience de l’aéroport de Gaza, financé par l’UE, détruit par Israël, sans aucune représailles européennes ! Effort politique considérable, comme je l’ai déjà développé dans des billets précédents, à mener pour que la France et l’Europe soit en pointe pour la démilitarisation des relations internationales (interdiction de l’arme nucléaires), contrôle drastique des ventes d’armes. Les buts de M. Macron ne sont pas angéliques et réflètent toujours de vieilles conceptions de pouvoir mais il n’empêche aujourd’hui qu’une brêche sémantique s’est ouverte avec ces dernières déclarations publiques d’Emmanuel Macron.

Alors maintenant que faire ?

Certes, il faut continuer à critiquer l’OTAN, ses dépenses militaires, ses manœuvres mais faut-il s’en contenter ? Ou ne faut-il pas s’engouffrer dans le débat qui vient de s’ouvrir, pour faire grandir l’idée d’un "monde sans OTAN" ? D’argumenter et travailler aujourd’hui, pour montrer combien, ce "monde sans OTAN" serait un monde aussi sûr et même plus que maintenant, car moins militarisé, plus interdépendant, plus "humanisé" donc ! De travailler concrètement à une autre politique étrangère pour notre pays. Si nous ne le faisons pas, le débat entrouvert sera, soit utilisé par des dirigeants comme Emmanuel Macron qui le conduiront dans une impasse, soit vite refermé par tous ceux qui finalement se complaisent dans les carcans hérités de la guerre froide !
 
 
LE PETROLE EST-IL VRAIMENT UNE RESSOURCE INEPUISABLE ? Keyvan Piram/ThucyDoc – numéro 30, 8 novembre. Le pétrole est communément considéré comme une ressource épuisable. Mais l’est-il réellement ? L’image des puits de pétrole qui finiraient par s’assécher et des pompes à essence qui délivreraient leurs dernières gouttes de carburant relève sans aucun doute d’une peur irrationnelle. En effet, si le pétrole – qui demeure aujourd’hui encore la première source d’énergie primaire de l’humanité – est par nature une ressource épuisable, ce caractère fini est riche en contradictions et en paradoxes, et ne doit pas être considéré stricto sensu. Ainsi le pétrole est une ressource épuisable en théorie, mais pas en pratique. Il est épuisable si on le considère comme inépuisable, mais il est inépuisable tant qu’on le considère comme épuisable. Voyons pourquoi.

En théorie, toutes les ressources physiques et non renouvelables que nous offre la Terre sont épuisables. En puisant dans ces ressources, nous diminuons d’autant un stock qui ne sera pas reconstitué. Ainsi en est-il du pétrole. Cependant, la manière dont sont évaluées les réserves pétrolières mondiales et la régulation de l’offre et de la demande de pétrole par le marché font que le pétrole n’est pas une ressource épuisable en pratique.

Les réserves pétrolières mondiales : un périmètre fluctuant

Il y a soixante ans, les réserves pétrolières mondiales étaient estimées à soixante ans de consommation. Elles sont pourtant loin d’être épuisées aujourd’hui : ces réserves – malgré tout ce qui a été consommé depuis les années 1960 – sont à présent estimées à cinquante ans de consommation. Si nous avons donc perdu dix ans de réserves en soixante ans, les réserves ont cependant très nettement augmenté de manière absolue, passant de 291 milliards de barils en 1960 à 1 730 milliards en 2018[1]. Elles offrent dix ans de consommation en moins car la consommation a augmenté encore plus fortement que les réserves. Si ces réserves augmentent bien que nous puisions constamment dedans, c’est parce qu’elles ne constituent pas la totalité de notre stock de ressources : les réserves estimées sont les réserves prouvées exploitables. Ce sont la partie de nos ressources pétrolières totales dont l’existence est connue – des gisements qui ont été découverts – et qui sont exploitables aux conditions économiques et avec les moyens techniques du moment. Or ce sont là des choses qui évoluent : non seulement de nouveaux gisements peuvent être découverts, mais surtout les progrès technologiques permettent de renouveler les réserves.

Premièrement, ces progrès technologiques permettent d’augmenter le taux de récupération dans les gisements déjà connus, c’est-à-dire la part du pétrole que nous sommes capables d’extraire d’un gisement par rapport à la quantité totale contenue dans ce gisement. Le taux de récupération moyen est actuellement de 35% contre 20% il y a quelques décennies. Non seulement cette hausse de la productivité des gisements augmente mécaniquement le volume des réserves exploitables, mais nous voyons également qu’il existe une marge de progression potentiellement importante pour accroître encore cette productivité. Certains gisements norvégiens parviennent d’ores-et-déjà à des taux de récupération de l’ordre de 50%. Deuxièmement, les progrès technologiques rendent accessibles des ressources auparavant inaccessibles à des coûts raisonnables, soit en raison de conditions d’exploration et de production difficiles (haute mer, froid polaire, etc.), soit en raison de formations géologiques particulières (pétroles extra-lourds, schistes bitumineux, etc.). Par conséquent, la Terre abrite en réalité bien plus de pétrole que les cinquante ans de réserves prouvées exploitables que nous connaissons aujourd’hui : il reste des ressources à découvrir, des zones à explorer et des ressources que nous connaissons déjà, inexploitables aux conditions actuelles, mais qui le deviendront à l’avenir.

La rareté organisée du pétrole, clé de voûte du marché

Si ce périmètre fluctuant des réserves pétrolières mondiales prouvées exploitables montre que nous disposons finalement de ressources bien plus abondantes que nos estimations, considérer le pétrole comme une ressource rare n’en demeure pas moins un impératif économique. En effet, en économie, la valeur d’un bien dépend de sa rareté. Or, si nous considérons que nos ressources pétrolières tendent à être illimitées, la valeur d’un baril de pétrole serait très faible : ce qui est abondant ne vaut rien. Cela encouragerait outre mesure la consommation de cette énergie peu onéreuse, mais cela découragerait totalement les investissements dans l’exploration, la production et la recherche technologique car leur rentabilité ne serait alors pas assurée. Dès lors, il n’y aurait pas de renouvellement des réserves consommées, si bien que nos réserves pétrolières finiraient fatalement par s’épuiser. Mais cela ne peut arriver en raison de l’existence d’un marché pétrolier mondial – c’est-à-dire la confrontation de l’offre et de la demande mondiales de pétrole. Or ce marché repose sur une rareté organisée de la ressource : nos ressources prouvées exploitables à l’instant t sont limitées, donc le pétrole a de la valeur. Les consommateurs tendent à modérer leur consommation, et il est rentable pour les compagnies pétrolières d’investir dans l’exploration, la production et la recherche technologique, contribuant ainsi au renouvellement des réserves. La rareté du pétrole est organisée, mais elle n’en est pas moins réelle : à un niveau de prix correspond une quantité offerte de pétrole. Notons toutefois que l’offre et la demande de pétrole ont une faible élasticité-prix, en raison des habitudes de consommation et des longs cycles d’investissement : il faut des variations de prix importantes et du temps pour que l’offre et la demande s’ajustent, ce qui explique en partie la forte volatilité des prix du pétrole, alimentée également par d’autres facteurs (psychologie des marchés, instabilité géopolitique, comportements spéculatifs, etc.).

Si le fonctionnement du marché repose sur une rareté organisée du pétrole, ceci fait paradoxalement du pétrole une ressource inépuisable. En effet, si un épuisement prochain se dessinait véritablement, la forte hausse des prix qui en résulterait découragerait la consommation, pousserait à l’utilisation – lorsque cela est possible – d’énergies moins onéreuses, et stimulerait les investissements dans le secteur pétrolier qui deviendraient alors très rentables. L’ajustement de l’offre et de la demande qui s’opérerait alors atténuerait donc la rareté relative de la ressource qui redeviendrait donc progressivement abondante par rapport au besoin, si bien que s’éloignerait la perspective de l’épuisement. Autrement dit, la hausse des prix du brut repousse mécaniquement l’épuisement de la ressource.

En conclusion, le pétrole est une ressource épuisable car nous avons tout intérêt à le considérer en tant que tel, et c’est justement cela qui en fait une ressource inépuisable. Cet exercice de gymnastique intellectuelle montre une chose : l’humanité arrêtera peut-être un jour, sûrement dans un horizon très lointain, d’utiliser du pétrole ; cela pourra être pour différentes raisons – rupture technologique, compétitivité d’autres sources d’énergie, préoccupations environnementales, etc. – mais cela ne sera pas en raison d’un épuisement des ressources. Comme l’a dit Cheikh Ahmed Zaki Yamani, Ministre saoudien du pétrole (1962-86) : « l’âge de pierre ne s’est pas terminé faute de pierre, et l’ère du pétrole ne se terminera pas faute de pétrole ».

http://www.afri-ct.org/2019/le-petrole-est-il-vraiment-une-ressource-epuisable/

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