Observatoire Géostratégique

numéro 259 / 2 décembre 2019

ORIENT-ATIONS 258

LOUIS GAUTIER OU LE RAPPORT INTROUVABLE ! Guillaume Berlat. « En matière d’administration, toutes les réformes sont odieuses » (Louis XI). Que lointaine nous semble la boulimie réformatrice du plus jeune président de la République après son arrivée à l’Élysée en un joli mois de mai de l’an de grâce 2017 ! Son projet avait le mérite de la clarté : faire passer la France du monde d’hier au monde de demain en lui administrant un ambitieux programme de réformes destiné à la sortir de sa léthargie chronique. Tel le prince charmant de La Belle au bois dormant de Charles Perrault, Emmanuel Macron ambitionne, pas moins, de réveiller la France. Et, il dispose de plus d’un tour dans son sac pour administrer un électrochoc salutaire à La France qui tombe1. C’est tout d’abord une boulimie de réformes et de rapports. Penchons-nous sur l’un d’entre eux, celui sur la défense de l’Europe confié à Louis Gautier ! À ce jour et compte tenu des maigres informations dont nous disposons, le moins que l’on soit autorisé à dire est que ce rapport est promis à un étrange destin.

UNE BOULIMIE DE RÉFORMES ET DE RAPPORTS

Et, pour parvenir à ses fins, et dès sa prise de fonctions, le chef de l’État disruptif lance moultes chantiers de réforme. Pour certains, il charge le Parlement, noyauté par la République en godillots (LREM), de mettre en œuvre ses instructions, ses fatwas jupitériennes dans les plus brefs délais (Cf. la moralisation de la vie publique). Pour d’autres, il recourt à une vielle ficelle : mettre en place une commission de réflexion, le plus souvent présidée par un membre d’un grand corps de l’État afin de lui fournir des propositions d’action. S’agissant des banlieues, il fait exception à la règle en chargeant Jean-Louis Borloo, qui n’est pas du sérail, de lui faire rapport. Patatras, l’impertinent a l’outrecuidance de ne pas écrire sous la dictée ce que souhaite lire le Prince. Son rapport est aussitôt critiqué, écarté, remisé dans les poubelles de l’histoire. Sur les retraites aussi, il fait appel à un élu de grande taille, Jean-Paul Delevoye. Après les moulinets du grand homme sur la mise à l’écart de la clause grand-père, il est vertement recadré par l’Élysée et Matignon, ravale ses propositions et se couche devant l’exécutif. Ces deux hommes avaient oublié que, dans la République jupitérienne, la plume est aussi serve que la parole. Mais, l’exception n’est pas la règle. Le projet de réforme de l’ENA est confié à l’un de ses proches, issu du Conseil d’État, Frédéric Thiriez qui devrait rendre prochainement le résultat de ses élucubrations. Avec lui, il n’a aucun souci à se faire. L’homme se comportera en vulgaire tabellion pour retranscrire de manière notariale les pensées du grand Timonier, Kim Jong-macron. Ne nous faisons aucune illusion, la servitude volontaire a encore de beaux jours devant elle en cette période de pensée cadenassée, de parole bâillonnée ! Nous en avons des exemples quotidiens, y compris au sein de l’Université française (Bordeaux avec Sylvie Agacinski ou Lille avec François Hollande sans parler de Paris 12) où sévit la dictature intellectuelle d’une poignée de totalitaires et autres assassins des Lumières sans que cela ne suscite une indignation générale.

L’ÉTRANGE DESTIN DU RAPPORT GAUTIER

Le projet intitulé « Défendre notre Europe » est confié à un autre membre d’un grand corps (la Cour des comptes), Louis Gautier. Qui est-il et que fait-il ? Voici ce que l’on peut trouver dans la documentation ouverte sur ce très haut fonctionnaire, coutumier des allées du pouvoir ?

L’archétype du Fregoli des grands corps

Vous le pensez, attelé à faire des liasses à longueur de journée rue Cambon. Mais, il n’en est rien, il est le plus souvent ailleurs que dans cette Auguste Maison où prolifèrent les plaisantins comme nous le montrent deux présentations.

Première présentation. Né le 26 septembre 1956 à Paris Louis Gautier est conseiller maître à la Cour des comptes. Professeur en Science politique à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Titulaire d’une habilitation à diriger les recherches. Directeur de la Chaire « Grands enjeux stratégiques contemporains » – chaire en Sorbonne.

Président du conseil d’administration de l’Ecole nationale des Chartes.

Président du conseil d’orientation de l’Agence nationale pour la recherche sur le Sida et les Hépatites (ANRS). Il a été conseiller pour la défense de Lionel Jospin premier ministre (1997-2002) et directeur adjoint du cabinet de Pierre Joxe, ministre de la défense (1991-1993). Il a été secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) de 2014 à 2018. Dernier ouvrage paru : La défense de la France après la guerre froide (PUF)3.

Seconde présentation. Ancien conseiller à la défense de Lionel Jospin à Matignon (1997-2002), ce conseiller maître à la cour des comptes a longtemps été militant du parti socialiste. Spécialiste reconnu des affaires de défense, auteur de plusieurs ouvrages, il a été l’animateur du groupe Orion sur les questions de défense et dirige toujours la chaire sur les Grands enjeux stratégiques contemporains à la Sorbonne. Il était par ailleurs un proche de Pierre Bergé, dont il représentait, avant sa nomination au SGDSN, les intérêts dans la presse, notamment au Monde4.

Dans les milieux bien informés, on dirait que ce haut fonctionnaire a un profil politique et qu’il est un homme de réseaux (pas la peine d’insister sur l’importance de cette dimension dans notre Douce France). Son corps d’origine n’est qu’un vulgaire cache-sexe, une feuille de vigne, un parachute ventral à n’actionner qu’en cas de temps mauvais.

L’archétype du cachotier bon teint, socialo-jupitérien

Depuis des mois, nous nous interrogions sur le sort qui était advenu au rapport Gautier. L’on nous avait averti. Le magistrat de la Cour des comptes avait pour mission de repenser une problématique cardinale dans un monde aux menaces grandissantes. Il ne s’agissait pas de ressasser vieilles lunes de vieux stratèges racornis se raccrochant aux paradigmes de la Guerre froide. À monde nouveau, nouvelle grammaire de la sécurité internationale pour le XXIe siècle. Après le discours de la Sorbonne sur la refondation de la Sorbonne (26 septembre 2017) de sa Majesté Jupiter 1er5, les choses devaient changer de manière drastique. Ainsi en avait décidé le président de la monarchie républicaine macronienne ! L’Europe était la solution à tous nos maux. Le titre du rapport était tout un programme : « Défendre notre Europe ». Le ton était donné. Faute de moyens militaires nationaux suffisants et d’un engagement solide américain à travers une relation transatlantique forte, il était important de réveiller l’Europe et de donner corps à sa très fameuse PSDC (politique de sécurité et de défense commune qui n’ont de commun que le nom).

Or, nous étions laissés dans l’ignorance la plus coupable de la destinée du Rapport Gautier. Qu’était-il devenu ? Traditionnellement, dans ce genre d’exercice, nous découvrons, l’auteur d’un opus magnum de cet acabit, le remettre en grand apparat au chef de l’État sous l’œil des caméras des chaînes d’abrutissement en continu. Or, rien de tel. Les observateurs n’ayant pas leurs entrées dans les allées du pouvoir ne peuvent que se perdre en conjectures. Le rapport a-t-il été remis ? Si oui, dans le plus grand secret ? Pourquoi ? Sa remise a-t-elle été renvoyée aux calendes grecques pour d’obscures raisons qui échappent au commun des mortels ? A-t-il subi un classement vertical ?

Et voilà que nous sommes pleinement rassurés. Le rapport Gautier existe dans la mesure où son auteur précise dans sa biographie suivant l’un de ses articles récents dans le quotidien Le Monde : « … auteur d’un rapport ‘Défendre notre Europe’, remis en mars au président de la République »6. Le rapport existe donc bel et bien mais nous ne l’avons pas rencontré. Pourquoi ? Sa lecture est-elle réservée à quelques « happy fews » détenteurs d’une habilitation au « Très secret défense » ? Était-il trop frileux dans ses recommandations ou trop décoiffant d’un point de vue jupitérien ? Nous devons humblement confesser que nous ne disposons pas du début du commencement de réponse à cette lancinante question. Et cela d’autant plus que le pavé dans la mare (otanienne et européenne) lancé par Emmanuel Macron avec son entretien accordé à The Economist le 7 novembre 2019 laisse rêveur en comparaison de la tiédeur des propositions de Louis Gautier dans l’article du Monde précité ? Est-il une conséquence du Rapport Gautier ou bien n’a-t-il rien à voir ? Nous n’en saurons pas plus dans un avenir rapproché. Heureusement que nous vivons dans la société de la transparence et de l’Open Data. Du moins, c’est ce que l’on nous sert à longueur de journée sur les médias panurgistes. Alléluia ! Selon le marquis de source sûre, le rapport Gautier aurait été remis en catimini au premier ministre qui aurait chargé un groupe de réflexion d’en sélectionner les meilleures propositions pour tenter de les mettre en œuvre. Un travail de dentelle interministérielle, un de plus. Pour être honnête, reconnaissons que le choix dont disposait Louis Gautier était cornélien. Soit faire dans le style eau de rose et se faire reprocher sa pusillanimité. Soit faire dans le style disruptif et se faire reprocher son audace. En adoptant une voie moyenne, l’intéressé ne s’est pas fait d’ennemi mais surtout pas d’ami au château. Résultat, le prince qui nous gouverne a porté le fer dans la plaie avec son poulet « spicy » à The Economist. On connait la suite dont on pourra mesurer les effets concrets lors du sommet du 70ème anniversaire de l’OTAN à Londres (3-4 décembre 2019).

« Il n’y a point de religion sans mystère » (François-René de Chateaubriand). La religion de la sécurité possède également ses mystères. Vous n’en saurez pas plus sur ce que comporte ou pas le rapport de Louis Gautier sur la défense de l’Europe tant la matière est sensible, inflammable par les temps qui courent, et cela à quelques semaines du sommet de l’OTAN de Londres des 3 et 4 décembre 2019. Vous ne faites pas partie des initiés de La Caste des intouchables qui décident en votre nom sans jamais solliciter votre avis. Aujourd’hui, le rapport Gautier possède l’immense privilège de figurer dans Le catalogue des objets introuvables !7 Pour combien de temps encore ? Le suspens est insupportable surtout si nous ne voulons pas que l’Europe « se résigne à être l’Europe des courants d’air »8. Pour reprendre la célèbre formule prêtée à Henri Queuille, l’Immobilisme en Europe – mais aussi en France – est en marche, rien ne saurait l’arrêter !

1 Nicolas Baverez, La France qui tombe, Perrin, 2003.
2 Roseline Letteron, Censure et autodafés à l’Université : la nouvelle Inquisition, www.libertescheries.blogspot.com, 14 novembre 2019.
3 http://www.louisgautier.net/page1/page1.html
4 Louis Gautier, un bilan très riche à la tête du SGDSN, https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/louis-gautier-bilan-tres-riche-a-tete-sgdsn-144377 , 4 mars 2018.
5 Guillaume Berlat, Jupiter se mue en Atlas, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
6 Louis Gautier, Défense et sécurité de l’Europe : il faut davantage de coordination au sein de l’UE, Le Monde, Idées, novembre 2019, p. 28.
7 Carelman, Catalogue d’objets introuvables, André Balland, 1969.
8 Jacques Julliard, L’Europe, grand corps malade, Marianne, 15-21 novembre 2019, p. 8.
 
 
AMBASSADEURS THÉMATIQUES : LA VOIE ROYALE ! Jean Daspry. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Avec la divine, Ségolène Royal, nous serions tentés de le penser. Il y a plus de mois, nous tentions d’expliquer les libertés que notre diva préférée prenait avec la morale publique dans le cadre de ses fonctions d’ambassadrice thématique pour les pôles, fonctions rattachées au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE)9. Rappelons qu’à la mi-septembre 2019, Ségolène Royal et différents médias (Le Parisien) s’écharpaient sur la question de sa présence, ou non, à des réunions diplomatiques sur l’Arctique. Rappelons qu’elle a été nommée, en septembre 2017, ambassadrice de la France chargée de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique. À ce titre, elle est censée participer aux travaux du conseil de l’Arctique, une instance diplomatique officielle à laquelle la France a un siège d’observatrice. Ségolène Royal n’est par contre pas rémunérée pour cette fonction. Et l’affaire renaît de ses cendres, deux mois plus tard. C’est au tour de l’Express, reprenant des informations de Radio France, de prétendre que l’ancienne candidate à la présidentielle 2007 assurerait la promotion de son livre et de sa fondation en utilisant les moyens mis à sa disposition par le Quai d’Orsay (inaugurations en tous genres, promotion de son livre, mise à contribution de ses collaborateurs). En un mot, notre diva ne serait qu’une ambassadrice des pôles à temps partiel. Agitation dans le landerneau, accusations, répliques… Voilà à ce que nous assistons depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs jours. Qui dit vrai ? À tout le moins, cette affaire jette une lumière crue sur ce poste méconnu d’« ambassadeur thématique ».

À QUOI SERVENT LES AMBASSADEURS THÉMATIQUES ?

Faire face à des problématiques transversales

Il s’agit de fonctionnaires un peu particuliers, aux postes dont les contours peuvent être vagues afin de couvrir des angles morts de la diplomatie. Les ambassadeurs thématiques sont des fonctionnaires un peu particuliers, aux postes dont les contours peuvent être vagues, tant au niveau de la fiche de poste qu’au niveau de la rémunération, y compris pour leur employeur officiel, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères (MEAE). Créés par le président Jacques Chirac, étoffés par ses successeurs Nicolas Sarkozy et François Hollande, les postes d’ambassadeur thématique répondent à la nécessité de couvrir une zone géographique plus vaste qu’un pays, des angles morts de la diplomatie ou des questions transversales. C’est ce qu’a expliqué le ministère des affaires étrangères dans un rapport parlementaire en 2017 : « La décision de créer des postes d’ambassadeur thématique est prise lorsque des sujets d’actualité ou des problématiques le justifient. Il doit s’agir alors de sujets qui prennent une ampleur particulière nécessitant qu’une personne soit clairement identifiée comme le coordonnateur d’une action éminemment diplomatique, transversale au regard de l’organisation des services du ministère et, le plus souvent, interministérielle. »

Un maquis administratif opaque

Recenser ces postes reviendrait à établir une liste hétéroclite : ambassadeur chargé des questions de santé mondiale, du partenariat oriental de l’Union européenne et de la mer Noire, ambassadeur pour le déminage humanitaire, contre la piraterie maritime… jusqu’au chapeautage d’un Forum de la gastronomie internationale. La liste a même inclus des ambassadeurs auprès de régions françaises, à l’initiative de Laurent Fabius, en 2013. Interrogée sur « l’utilité des ambassadeurs thématiques » par la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, la députée La République en marche (LRM) Anne Genetet reconnaissait que c’était « une vraie question » : « Nous avons peu d’éléments et pas d’indicateurs pour y répondre. (…) Le ministère a du mal à fixer deux ou trois objectifs précis à chaque poste assortis d’un point de départ, d’un point d’arrivée et d’indicateurs. Ce n’est pas du tout dans le mode de fonctionnement du ministère et c’est un manque ». La liste de ces diplomates est longtemps restée secrète. Le rapport d’octobre 2017, soulignant le risque que ces ambassades thématiques soient « perçues comme le détournement du titre, et des moyens, d’ambassadeur au profit d’une personne n’exerçant pas les fonctions de chef de poste diplomatique », comprend un inventaire : ils étaient alors dix-huit ambassadeurs thématiques. En épluchant le Journal officiel, qui publie chaque nomination et cessation de postes, il s’est avéré qu’ils sont actuellement vingt (ce qu’a confirmé au Monde le ministère). Parmi eux : trois sont chargés de l’environnement, deux de la préparation de sommets (sommet Afrique-France et présidence française du G7) ; deux postes ont des contours proches (numérique, d’un côté, et science, technologie et innovation, de l’autre) … Depuis la création de ces postes, en 1998, il y a eu 88 nominations d’ambassadeur thématique.

La liste des ambassades thématiques a beaucoup changé, certains postes étant créés pour un événement ou une problématique spécifique, par exemple la lutte contre Ebola, dont le coordonnateur avait rang d’ambassadeur. Mais d’autres ont une pérennité plus importante, ainsi le poste d’ambassadeur itinérant délégué aux investissements internationaux, occupé de 1999 à 2003 par Didier Lombard, ancien PDG de France Télécom, jugé pour harcèlement moral, ou, à trois reprises, par Clara Gaymard, ancienne présidente de GE France, et encore par l’actuelle ministre du travail, Muriel Pénicaud, entre autres. Concernant le processus de nomination, il n’existe pas de règles précises. Selon le troisième alinéa de l’article 13 de la Constitution, les ambassadeurs sont nommés en conseil des ministres, mais une grande partie de ces ambassadeurs thématiques ont pris leur poste après de simples « notes de service » du ministère, regrettait l’ex-sénateur socialiste (désormais LRM) Richard Yung, qui a déposé un amendement en 2012 pour réduire les effectifs de ces « ambassadeurs sans ambassade ».

Des moyens relativement limités

L’amendement de M. Yung n’a pas été adopté, le nombre de postes s’est accru, et avec lui le coût du dispositif. Certains ambassadeurs thématiques, comme Ségolène Royal, sont certes bénévoles (pro bono), mais ils peuvent bénéficier de collaborateurs et d’enveloppes de frais. Dans le cas de l’ancienne ministre de l’environnement, elle disposerait de trois collaborateurs et d’une enveloppe de 100 000 euros de frais de mission, prise en charge pour moitié par le MEAE et pour moitié par le ministère de la transition écologique. Les autres, quand ils sont rémunérés par le ministère des affaires étrangères, ont un traitement qui « correspond à celui lié à leur grade et leur statut. Ils perçoivent des primes d’administration centrale, alignées sur celles de chargés de mission. En termes budgétaires, ils n’entraînent pas de frais de fonctionnement significatifs », a expliqué au Monde le ministère. Sans constituer une gabegie scandaleuse, les ambassades thématiques représentaient une dépense de plus de 2 millions d’euros en 2016. Mais davantage que l’enjeu financier, c’est le manque de transparence qui est déploré à chaque révélation sur le dispositif. « Le Quai d’Orsay n’était pas très content que ces chiffres soient publiés, il a fallu beaucoup insister et mettre le pied dans la porte », a confié Richard Yung à Radio France à propos de son rapport de 2012. Une information que l’ancien sénateur qualifiait de « quasiment secret-défense » et qui conjuguée au « fait du prince » – certaines nominations étant une volonté de l’exécutif, parfois à l’encontre de la volonté des ministères concernés – donne une impression d’incurie à l’un des niveaux les plus élevés de représentation de la France10.

CE QUE RÉVÈLENT CES PRATIQUES ?

Les deux catégories d’ambassadeurs thématiques

Une fois de plus à l’ère de la transparence reine, nous baignons dans l’opacité la plus totale et la plus insupportable. Lorsque l’on n’a rien à cacher, pourquoi faire mystère sur une pratique connue des diplomaties de nos principaux partenaires ? Un tropisme bien français qui déshonore notre pays si prompt à s’ériger en donneur de leçons à la terre entière. Il faut savoir que la problématique des ambassadeurs thématiques correspond à un double objectif. Le premier est de satisfaire un double besoin légitime : diplomatique (mettre l’accent sur une dimension émergente des relations internationales par la désignation d’un homme ou d’une femme chargée de la porter dans les enceintes internationales) et humain (permettre à l’administration du Quai d’Orsay d’éviter de laisser certains de ses agents au placard rétribués à le rien faire dans l’attente d’une nouvelle affectation, le plus souvent d’ambassadeur). Le second est de satisfaire un besoin moins légitime : permettre au prince qui nous gouverne de caser copains et copines – le plus souvent connaissant un trou d’air dans leur Carrière politique, littéraire ou autres – en leur conférant le titre ronflant d’ambassadeur/ambassadrice avec une mission visible, quelques moyens humains et financiers et la possibilité d’effectuer des voyages au frais de la princesse. C’est bien connu, les voyages forment la jeunesse. On l’aura compris, le cas de Ségolène Royal relève de cette seconde catégorie que nous qualifierons de fait du prince comme au bon vieux temps de la monarchie.

La République des prébendes

Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant que si les fonctionnaires sont soumis aux règles de la Fonction publique en cas de fautes, les autres bénéficient d’une impunité de facto lorsqu’ils « dérapent ». Tout ceci démontre, qu’en dépit de l’abolition théorique des privilèges lors de la nuit du 4 août 1789, nous n’en avons toujours pas fini, en pratique, avec ces prébendes dignes d’une République bananière que nous connaissons dans la Monarchie républicaine qu’est la Cinquième République, y compris sous le règne d’Emmanuel Macron. Est-ce tolérable alors que l’on nous parle de moralisation de la vie publique, de restauration de la confiance des citoyens à l’égard de leurs dirigeants ? La réponse est dans la question surtout lorsque l’on sait que tout change pour que rien ne change. Ne faut-il pas voir dans toutes ces dérives d’un autre âge le meilleur carburant de la colère du peuple (Cf. le mouvement des « gilets jaunes ») et de la progression constante des partis dits populistes au fil des élections en France et en Europe ? Quand notre élite autoproclamée comprendra-t-elle qu’elle sème les graines de la révolution sans en prendre conscience ? Cela risque d’être trop tard tant la machine folle sera lancée.

« Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés » (Émile Augier). Surtout au Quai d’Orsay où règne ne maître le deux poids, deux mesures. Les prébendes pour les amis du prince et les miettes pour le vulgum pecus, ceux qui croient candidement à la méritocratie à la française. La problématique des ambassadeurs thématiques en fournit un nouvel exemple éclairant. Quand décidera-t-on de confier la conduite de la diplomatie à des fonctionnaires sélectionnés par la voie d’un concours exigeant et aguerris à la pratique par l’expérience ? En un mot à des diplomates préparés pour exercer cette fonction difficile et non à quelques rigollots recalés du suffrage universel. Le Quai d’Orsay n’a pas vocation à devenir une sorte d’EPHAD pour politiciens médiocres, une annexe de pôle emplois pour les copains du prince. C’est tellement évident que nos dirigeants successifs ont tendance à perdre de vue cette vérité première dans une authentique démocratie digne de ce nom et dans un état de droit qui se respecte. Or, nous en sommes encore loin dans la France éternelle des carambouilles et des carabistouilles qui ose donner des leçons à la planète, sans vergogne. À trop se vautrer dans ces compromissions minables, le risque est grand de voir la diplomatie française se transformer en un vulgaire spectacle de piètre qualité. Du passé, on fait rarement table rase. Les piqures de rappel ne peuvent pas faire de mal face à la pandémie de mensongite qui frappe notre pays. Avec ce nouvel épisode de la saga des ambassadeurs thématiques, nous découvrons une voie royale que n’empruntent que certains privilégiés.

9 Jean Daspry, Moralisation de la vie publique : Ségolène Royal ne perd par le nord, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 septembre 2019.
10 Mathilde Damgé, L’affaire Ségolène Royal et les zones de flou des « ambassadeurs thématiques », www.lemonde.fr , 19 novembre 2019.
 
 
PAVANE POUR UNE LANGUE DÉFUNTE – Guillaume Berlat. « Ma patrie, c’est la langue française », disait le prix Nobel de littérature Albert Camus. Or, si l’on juge l’état de la France à l’aune de la réalité de l’utilisation du Français tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Hexagone, on peut affirmer, sans le moindre doute que la patrie est en danger. Notre belle langue est maltraitée par une jeunesse qui la méprise, par une élite qui la juge obsolète, par une entreprise qui la marginalise… Rares sont ceux qui mènent encore comme ce qui apparaît comme un combat d’arrière-garde, à maints égards, la défense obstinée de la langue française et de toutes ses beautés ! Ils font figure de réactionnaires, de populistes, de défenseurs indécrottables du monde d’hier alors que Jupiter nous fait entrer dans le monde de demain. Rien ne vaut de s’attacher à livrer quelques perles de ce globish illustrant cette Berezina avant de conter la chronique d’une lâcheté ordinaire.

DE QUELQUES PERLES RÉCENTES DU GLOBISH

Quelques exemples récents de ce délit de maltraitance caractérisé de la langue française sont particulièrement éclairants, éloquents. Les multinationales, les « majors » empruntent depuis fort longtemps à la langue française dans l’intitulé de leurs marques. Déambuler quelques minutes dans les rues de la capitale de la Gaule ou naviguer quelques instants sur la toile suffit à s’en convaincre. Mais, depuis quelques mois, « dans cette course au dépouillement linguistique », notre Douce France vient de franchir une nouvelle étape. Les services publics et les sociétés détenues par l’État adoptent les anglicismes sans la moindre pudeur. Le maire de Marennes dans les Charentes s’insurge contre Orange (l’entreprise dont le plus haut responsable, énarque, ancien directeur de cabinet de Christine Lagarde à Bercy, mis en examen dans l’affaire Tapie, relaxé en première instance, mais dont le jugement est renvoyé en appel à la demande du parquet), la société qui lui demande de faire la promotion de son service internet « Orange Truck », comprendre le « camion Orange ». L’édile regrette amèrement cette tendance de ces grands groupes à véhiculer une « vision anglo-saxonne du monde ». Il a entièrement raison. Le nom de baptême de la banque en ligne par la Banque postale n’est autre que « Ma French Bank ». Pour faire moderne et parler finance, la langue de Wall Street s’imposait. EDF fait dans l’idiome : « izi by EDF ». Le premier terme renvoie à un palindrome (un pari avec l’agence de pub ?), le deuxième permet d’économiser une lettre (« by » au lieu de « par »). L’utilisation abusive de l’anglais renvoie à ce complexe libéral – au moment même où l’ordre néo-libéral est battu en brèche, de toutes parts, y compris et surtout aux États-Unis- propre aux directions des anciens services publics, portées à en faire des tonnes pour se mettre à la page avec le ridicule touchant des bourgeois gentilshommes. On l’aura compris, le Français, c’est pour les « has been »11.

Au-delà de ce qui peut paraître, à prime abord comme purement anecdotique, se pose une question fondamentale : avons-nous honte de notre langue, de notre culture, de notre histoire, de notre manière de penser ?

CHRONIQUE D’UNE LÂCHETÉ ORDINAIRE

Or, face à ce tsunami linguistique, c’est « Courage fuyons » !12 Un remake de « L’étrange défaite » de Marc Bloch. La Francophonie – au sens de la défense de notre si belle langue – est aux abonnés absents. Ne parlons pas du bidule qui a pour nom Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)13 ! Celle qui a son siège dans les beaux quartiers de Paris ! Celle dont on nous dit qu’il existe 300 millions de francophones dans le monde, qui regroupe 88 États et gouvernements, que le Français est la cinquième langue mondiale et la quatrième sur internet, qu’il y a 132 millions d’apprenants du et en Français ! Celle dont le président de la République a confié les clefs à une femme (souvenons-nous des succès Loiseau et Goulard au sein de l’Union européenne !), rwandaise (qui ne cesse d’accuser notre pays de génocide contre son peuple), et francophobe (qui moquait avant son élection la langue française dont elle estimait qu’elle devait s’effacer au profit de l’anglais) ! C’est comme si l’on confiait les clés et la combinaison du coffre de la banque à un gang de voleurs. Pour sa part, notre gamin installé à l’Élysée n’a de cesse que préférer la langue du maître tant dans ses déplacements à l’étranger que lors de manifestations internationales organisées sur notre territoire (« Make Our Planet Great Again »). Pour leur part, nos diplomates et hauts fonctionnaires délaissent l’usage du français pour en confier la défense à leurs homologues africains. Ne parlons pas de nos femmes et hommes d’affaires. Cela fait belle lurette qu’ils ont fait le deuil du Français, sans fleurs, ni couronnes. Alléluia ! Et dire que ce sont eux qui devraient être les figures de proue de la bataille pour l’utilisation de la langue française. Un nouvel exemple de cette trahison des clercs…

Quand Molière s’efface devant Shakespeare et les Lumières devant la Soumission, en plagiant Éric Zemmour, c’est la France qui tombe ! Et, la France est déjà tombée bien bas à tel point qu’elle pèse de moins en moins sur le grand échiquier international, que son influence (son « soft power ») est une asymptote de zéro. Et, tout ceci est d’autant plus grave, d’autant plus affligeant que l’article 2 de la constitution française du 4 octobre 1958 souligne que : « La langue de la République est le français »14. Et qui plus est que cet article fait partie du titre premier intitulé « De la souveraineté ». En fait, et si les mots ont encore un sens, la constitution française est violée en permanence sans parler de feu la loi Toubon de 1994 sans que cela ne pose problème. En fait, le roi est nu. À quand l’organisation d’un Grenelle des violences contre la langue française ? Ce n’est pas pour demain. D’ici là, tous les amoureux de la langue française – ils sont de moins en moins nombreux – se consoleront en psalmodiant la pavane pour une langue défunte.

11 Franck Dedieu, Globish, un nouveau service public, Marianne, 15-21 novembre 2019, p. 27.
12 Courage fuyons, film d’Yves Robert de 1979 sur des dialogues de Jean-Loup Dabadie, avec Jean-Rochefort, Catherine Deneuve, Affiche de Savignac.
13 https://www.francophonie.org/
14 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
 
 
DICTIONNAIRE AMOUREUX DE LA DIPLOMATIE : CIBLE MANQUÉE – Jean Daspry. La publication d’un nouveau numéro de la série des Dictionnaires amoureux chez Plon est toujours un évènement tant il est agréable, en principe, d’appréhender une thématique spécifique plus sous l’angle du cœur que sous celui de la raison. En principe, cette méthode assure le lecteur d’une approche originale du sujet. Aujourd’hui, Daniel Jouanneau – il fut ambassadeur au Mozambique, au Liban, au Canada et au Pakistan avant de rejoindre la Cour des comptes, dernière étape de sa vie administrative qui est soigneusement omise dans son CV. – nous livre son Dictionnaire amoureux de la diplomatie15. Une somme importante à laquelle il a consacré énormément d’heures de recherche, n’en doutons-pas tant le diplomate possède une réputation de laborieux. Mais, toute médaille a son revers. Daniel Jouanneau tombe à pieds joints dans le travers de bon nombre de ses collègues, la confusion et la flagornerie érigées en vérités scientifiques.

UNE SOMME OBJECTIVEMENT IMPORTANTE PAR LA QUANTITÉ DE PAPIER IMPRIMÉ

L’ouvrage de Daniel Jouanneau se présente comme une somme de 900 pages qui a pour objectif d’embrasser la réalité du concept de diplomatie sous différents axes pour tenter de mieux le cerner. À travers une approche alphabétique, caractéristique de cette série, l’auteur essaie de brosser un tableau aussi complet que possible du monde feutré de la diplomatie, permettant au lecteur non ou peu averti des choses de l’extérieur, de mieux comprendre ce qu’est la diplomatie des origines à ce début de XXIe siècle. Il présente également de multiples monographies de personnalités ayant eu un rapport plus ou moins proche avec le métier de diplomate. L’ouvrage de notre Rouletabille fourmille de mille et un exemples se rattachant de près ou de loin à la diplomatie prise dans son acception la plus large. Mais, Daniel Jouanneau multiplie les exemples tirés de son expérience personnelle de diplomate… parfois de manière un peu trop lourde à nos yeux. Une sorte de plaidoyer pro domo qui ne dit pas son nom. Des Mémoires d’un diplomate qui n’en sont pas tout en n’en étant, à y regarder de plus près, sous couvert d’un Dictionnaire amoureux de la diplomatie. N’y aurait-il pas tromperie sur la marchandise ?

UNE SOMME FRAPPÉE AU SCEAU DE LA CONFUSION ET DE LA FLAGORNERIE

L’ouvrage pêche malheureusement par des nombreux travers qui le discréditent ainsi que son auteur.

Il comporte trop de développements qui ressemblent à s’y méprendre à de vulgaires éléments de langage transmis par le Quai d’Orsay pour mettre en valeur des fonctions spécifiques tout en travestissant la réalité dans ce qu’elle a de plus triviale. Nous pensons aux développements dithyrambiques, qui frisent la flagornerie la plus basse, consacrés à la communication (l’auteur confond communication et propagande, ignorant que la communication sert de cache-misère à l’absence d’une authentique politique étrangère mise en œuvre par une diplomatie cohérente) ; au CAPS (l’auteur ose écrire sans trembler « Les carnets du CPAS, désormais mis en ligne, sont d’un grand intérêt ». En a-t-il jamais lu un seul qui brille autrement que par le vide de la pensée) ; à la COP21 (l’auteur ignore qu’il ne reste plus grand-chose de ce monument d’inanité diplomatique de Laurent Fabius à en croire ce qu’en disent les participants au sommet sur le climat du 23 septembre 2019 à New-York) ; à l’inspection (l’auteur ose écrire des choses qui n’ont rien à voir avec la réalité vécue par les agents qui savent bien que ce service qu’il a dirigé est aux ordres du ministre mais Daniel Jouanneau a dirigé ce service). Nous pourrions multiplier les exemples de cette servitude volontaire, de son manque de hauteur par rapport à la réalité, de son manque de cœur, d’amour.

Il comporte trop de biographies indigestes qui manquent du sens de la synthèse. Tout ceci est froid et sans âme. Manifestement, Daniel Jouanneau a des talents indiscutables dans le registre copier-coller mais il ne possède pas ceux d’un portraitiste à la Stefan Zweig qui trouve la colonne vertébrale du personnage. Trop de descriptions laborieuses tue les descriptions synthétiques et utiles à la compréhension de la diplomatie sous ses nombreuses facettes. On ne parvient pas à saisir les raisons ayant présidé au choix de tous ces personnages dont peu ont un rapport direct et évident avec la diplomatie. Un tri plus sélectif n’aurait pas nui à la qualité de l’ouvrage tant la quantité tue la qualité. Nous avons l’impression que cet ambassadeur a voulu déplaire à personne. Un travers répandu dans la corporation des diplomuches. Par contre, hormis quelques lignes sous la rubrique « Femmes diplomates », Daniel Jouanneau n’a pas jugé opportun de consacrer une biographie substantielle à la première femme entrée en 1930 par la voie du grand concours au Quai d’Orsay, Suzanne Borel épouse Bidault, et cela en dépit des embûches mises sur son chemin de Damas. Cette femme de caractère, qui ne fut pas féministe, fit pourtant grandement avancer la cause des femmes au ministère des Affaires étrangères à une époque où la misogynie était de règle (Cf. la description inqualifiable sous les traits de « Mademoiselle Crapotte » qu’en fait Roger Peyrefitte dans La fin des Ambassades, 1953). Et, pour être complet, rappelons qu’elle fut l’une des rares résistantes sous le régime de Vichy alors que le Quai d’Orsay fut majoritairement – pour employer une litote diplomatique – pétainiste après avoir été antidreyfusard. Elle n’en a pas été récompensée pour autant.

Il comporte trop de références appuyées aux postes qu’il a occupées tout au long de sa Carrière et qui n’apportent rien d’utile à la problématique d’un dictionnaire amoureux qui doit vous toucher au cœur et non se transformer en succession indigeste de notes administratives froides. L’auteur tombe trop souvent dans le travers du narcissisme alors que le génie consiste à s’effacer, autant que faire se peut, derrière le sujet que l’on traite. À cet égard, Daniel Jouanneau apparaît clairement pour ce qu’il est à savoir, un technocrate à la plume froide et serve plus qu’un diplomate-écrivain au style enlevé et au propos qui accroche. Comme de nombreux ouvrages de Mémoires de diplomates parus au cours des dernières années, des derniers mois, l’exercice tourne vite au tout à l’ego, au narcissisme. Et moi, et moi pour reprendre le titre d’une chanson de Jacques Dutronc. Pas une once d’humilité – matière qui n’est toujours pas enseignée à l’ENA (école nationale de l’arrogance) dans cet ouvrage destiné à se mettre en scène, en valeur sous couvert d’une recherche scientifique sur la diplomatie dans toutes ses dimensions.

Il comporte une lacune littéraire impardonnable pour un diplomate de ce niveau. Sous la rubrique « écrivains et diplomates », on ne trouve pas une seule fois cité le nom de Romain Gary. Alors que ce dernier est entré en 1945 au ministère des Affaires étrangères par la voie du concours du cadre complémentaire. Il l’a quitté en 1960 après avoir occupé des fonctions diplomatiques à Sofia, à l’administration centrale, à New-York, à Londres et consulaires à Los Angeles. Grand résistant qui rejoint rapidement le général de Gaulle à Londres, il fut compagnon de la Libération alors que le Quai d’Orsay fut largement pétainiste. Au passage, il fut deux fois Prix Goncourt. Toutes choses que notre diplomate étriqué ignore. Horresco referens. Ceci disqualifie largement Daniel Jouanneau pour parler de diplomatie surtout lorsqu’il privilégie Paul Morand (à qui il consacre une rubrique spéciale, passant sur son passé peu glorieux sous Vichy), le collabo à Romain Gary, le résistant de la première heure. Cet exemple est significatif de l’inculture littéraire et historique de l’auteur qui s’est livré à des recherches sans savoir toujours distinguer le bon grain de l’ivraie.

Le grand regret que nous pussions avoir en parvenant à la fin de cet opus magnum, de ce pensum est que le sujet aurait mérité mieux que la prose insipide de Daniel Jouanneau. Nous pensons que le Quai d’Orsay possède encore de nombreux talents de conteurs qui font défaut à notre Tintin de la diplomatie du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Nous sommes persuadés que le traitement du concept de diplomatie aurait gagné en clarté, en objectivité et, en dernière analyse, en valeur littéraire et scientifique, s’il avait été traité avec plus de distance, d’humour et d’intelligence d’esprit et de plume. C’est pourquoi, nous pouvons dire que ce dictionnaire amoureux de la diplomatie a totalement manqué sa cible. Nous en déconseillons vivement sa lecture. 28 euros est une dépense inutile pour cet amas de papier contrairement à ce qu’écrit l’inénarrable folliculaire du Monde, Marc Semo qui n’a manifestement pas lu le livre qu’il chronique16 ! Nous préférons conseiller à nos lecteurs un ouvrage plus sérieux sur le sujet, Le Dictionnaire de la diplomatie du professeur émérite de droit public, Jean-Paul Pancracio qui n’a trouvé aucun éditeur parisien pour publier sa somme17. Honte à tous ces marchands de soupe qui ne servent pas la culture française dans l’hexagone et à l’étranger et qui préfèrent le bling-bling d’un diplomate au sérieux d’un universitaire chercheur.

15 Daniel Jouanneau, Dictionnaire amoureux de la diplomatie, Plon, 2019.
16 Marc Semo, La lettre et l’esprit de la diplomatie, Le Monde, 1er octobre 2019, p. 31.
17 Guillaume Berlat, Dictionnaire de la diplomatie : bravo monsieur le professeur, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 février 2019.
 
 
JUSTICE TGV OU JUSTICE TER ? Ali baba. Comme celles du Seigneur, les voies de la Justice sont impénétrables ! Intransigeante un jour, laxiste le lendemain. Illisible un jour, lumineuse le lendemain. Inhumaine un jour, compassionnelle le lendemain. Lente un jour, expéditive le lendemain. C’est peu dire que les citoyens y perdent leur latin, qu’ils soient ou non versés dans la connaissance du droit. C’est peu dire que les citoyens peinent à appréhender la différence entre le droit et le tordu (Éric Dupont-Moretti). La meilleure preuve en est qu’un récent sondage commandé par l’hebdomadaire L’Express constate que deux Français sur trois ne font pas/plus confiance à la Justice de leur pays. Il est vrai qu’à se souvenir de l’inertie coupable de la Justice dans l’affaire Boulin – quarante ans de mensonges et de magistrats instructeurs s’asseyant sur le dossier – ou à son injustice insupportable dans l’affaire Dreyfus – soulignée dans le dernier film de Roman Polanski, J’accuse18 – l’autorité judiciaire n’a pas de quoi pavoiser. Et, c’est le moins que l’on puisse dire. Juger, n’est pas un long fleuve tranquille. Mettre de côté ses préjugés, ses convictions n’est pas chose aisée, pas plus que de s’en tenir à une présomption d’innocence (souvent présomption de culpabilité)19. Être pleinement indépendant et impartial – base du droit à un procès équitable – ne relève pas de l’évidence, y compris dans un pays qui a l’outrecuidance de se proclamer Patrie des droits de l’Homme ! La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) du Conseil de l’Europe a tranché, en 2010 dans deux arrêts dont il n’a jamais été tenu compte, que le parquet à la française ne remplissait aucune de ces deux conditions. Pour ce qui est des magistrats de l’instruction et du siège, la question se pose régulièrement à la lumière de l’actualité. Surtout, si l’on évite de s’en tenir uniquement aux principes généreux et aux déclarations lénifiantes du pouvoir exécutif, quel qu’il soit. Dans l’affaire Fillon – il ne s’agit pas pour nous de défendre ce qu’a fait ou n’a pas fait l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy -, il est évident que le parquet a fait preuve d’une diligence, d’une célérité à laquelle il ne nous avait pas habitué. De là à dire qu’il a fait œuvre politique pour écarter de la course à la présidentielle un candidat gênant, il n’y a qu’un pas qu’il est aisé de franchir. Et, cela d’autant plus, qu’une fois la basse besogne exécutée, la Justice avec un « J » majuscule a repris son cours normal, celui de l’escargot. Qu’en pense l’honnête homme, le citoyen doté d’une bonne dose de sens populaire, celui qui fait tant défaut à notre élite autoproclamée. Aujourd’hui, nous en avons un autre exemple éclairant qui pousse à s’interroger sur les forces profondes de l’action ou de l’inaction de cette même Justice dans une affaire qui concerne le MoDem20. De quoi s’agit-il dans cette affaire ? De l’utilisation par un parti politique française (MoDem dans le cas de figure) d’assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européens à des fins uniquement hexagonales. On se souvient que la révélation de cette pratique, juste quelques semaines après l’élection d’Emmanuel Macron en mais 2017, a conduit à la démission de trois ministres issus du Modem : François Bayrou (ministre de la Justice), Marielle de Sarnez (ministre chargée des Affaires européennes) et Sylvie Goulard (ministre des Armées). Deux ans plus tard, la même Sylvie Goulard devait renoncer à son poste de commissaire européen pour des raisons voisines. Après la démission des trois ministres, on pensait que la Justice française allait faire diligence, et cela d’autant plus qu’elle ne perdait pas de temps dans une affaire similaire visant des élus du Front National devenu plus tard Rassemblement national. Que se passait-il ? Nos vénérés jugent étaient-ils frappés par la maladie du sommeil ou de l’oubli ? Plus prosaïquement, avaient-ils reçu quelques secrètes instructions de se hâter lentement pour ne pas nuire à l’action réformatrice du nouveau président et à son désir d’instituer une République exemplaire et morale ? Nul ne le sait mais l’on peut avoir une petite idée sur la question dans un monde où la part du hasard est infime. Et, aujourd’hui, patatras. « Bayrou, Sarnez et Goulard : la Justice accélère » titre le très sérieux quotidien Le Monde dans son édition du 7 novembre 2019. Tout de même, comme le relève, avec une pointe de malice, le volatil précité, l’information judiciaire sur l’affaire des assistants parlementaires du MoDem au Parlement européen, soupçonnés en fait de travailler pour le parti, traîne tout de même depuis 2017. C’est vraisemblablement ce que l’on qualifie de temps long (lent ?) de la Justice ! « L’affaire des emplois ‘fictifs’ sort brutalement de se léthargie judiciaire » rectifie le quotidien de référence de l’intelligentsia dans le corps du texte. Ce qui paraît plus exact sur un plan purement factuel et objectif. Voilà désormais que nos trois héros, nos trois Pieds Nickelés, sont convoqués, pour le début du mois de décembre 2019, par un ou plusieurs juges d’instruction, « aux fins de mise en examen ». Bonjour, le secret de l’instruction dont on nous bassine à longueur de journée ! Et Le Canard enchaîné de conclure : « lenta lex, sed lex » tout en n’omettant, volontairement ou involontairement, de s’interroger sur les raisons de cette soudaine accélération du cours de la Justice. Peut-être, faut-il y voir, une conséquence de l’affaire Goulard. En effet, il se murmure, dans les milieux toujours bien informés, que le président de la République, aurait peu apprécié les incitations à la prudence que lui aurait adressées François Bayrou sur la désignation de Sylvie Goulard au poste de commissaire européen, croyant y déceler une mauvaise manière du maire de Pau. Et, manque de chance, le béarnais avait raison. D’où colère décuplée de Jupiter, pris au propre piège de sa schizophrénie (psychose caractérisée par une grave division de la personnalité et la perte du contact avec la réalité), sa paranoïa (méfiance excessive à l’égard de menaces réelles ou imaginaires). Et, un petit coup de fil à la ministre de la Justice, ex-membre du Conseil constitutionnel qui fait suivre le message au reste de la chaîne judiciaire et le tour est joué. Ni vu, ni connu, je t’embrouille et je te redis que la Justice est totalement indépendante en France. Et, les juges d’instruction lèvent aussitôt le coude qu’ils avaient soigneusement posé sur le dossier MoDem qui se retrouve aussitôt sur le haut de la pile des instances. Et, l’on annonce au bon peuple de France et de Navarre que la Justice ne perd pas de temps et dispose d’indices graves ou concordants pour mettre en examen les trois délinquants potentiels afin qu’ils puissent être lynchés par le tribunal médiatique. Bravo pour l’élégance du geste jupitérien et de sa cohorte de serviles courtisans. Selon le bon vouloir du Prince qui nous gouverne, la Justice sera, au gré des circonstances, une Justice TGV ou une Justice TER. À méditer par nos bonnes âmes sensibles et nos droits de l’hommistes de salon, de dîners en ville…

18 Olivier de Bruy, « J’accuse ». Polanski face à l’histoire et à lui-même, Marianne, 8-14 novembre 2019, pp. 68-69.
19 Guillaume Berlat, Mise en examen : présomption d’innocence et de culpabilité…, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 septembre 2019.
20 Justice TGV, Le Canard enchaîné, 13 novembre 2019, p. 8.
 
 
BALLE AU CENTRE – Ali Baba. « Une injustice commise quelque part est une menace pour la Justice dans le monde entier » (Martin Luther King). Les mystères de Paris ne sont rien à côté des mystères de la Justice ! Sujet éternel de dissertation qui devrait être un sujet de d’étude durant la scolarité des futurs magistrats de l’ordre judiciaire lors de leur scolarité à l’Ecole nationale de la magistrature (ENM) à Bordeaux. Inutile pour les magistrats de l’ordre administratif, en particulier pour les « membres » du Conseil d’État formés à l’École nationale de l’arrogance (ENA) qui savent tout sur tout. À tel point que certains juristes éclairés qualifient la Justice administrative de Justice couchée tant elle applique un droit exorbitant du droit commun au sein d’une juridiction exorbitante du droit commun qui s’essuie les pieds sur les grandes conventions internationales (déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948, convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du Conseil de l’Europe de 1950, charte des droits fondamentaux de l’Union européenne de 2000, …) sans la moindre vergogne. Tous ces grands serviteurs de la fameuse « déraison d’État » sont hors compétition. Mais, que dire des magistrats de l’ordre judiciaire dont on nous vante à longueur de temps l’indépendance et l’impartialité objective. Ils seraient au-dessus de tout soupçon dès qu’ils enfilent leur robe. Mais, il existe un petit détail qu’il importe de noter. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné, à deux reprises en 2010 (arrêts Moulin et Medvedyev), la France patrie des droits de l’homme et des farces et attrapes parce que les magistrats du parquet ne seraient ni indépendants, ni impartiaux. Depuis, cette même France, y compris jupitérienne s’est bien gardée de mettre le droit français en conformité avec les dispositions de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Plus précisément avec son article 6 intitulé « droit à un procès équitable ». Vraisemblablement, un regrettable oubli de la part notre maître des horloges (hier) à la recherche du temps perdu (aujourd’hui). Quant aux magistrats de l’instruction et ceux du siège, on nous affirme qu’ils seraient, contrairement à leurs collègues du parquet, totalement indépendants et impartiaux, assurant ainsi aux citoyens français la garantie d’un procès équitable. Mais, tout le monde sait, qu’en France, il existe un fossé entre les principes et leur mise en œuvre. Qui garantit que toutes ces éminences enrobées ne subissent pas, à l’occasion, quelques amicales pressions de leur hiérarchie (doyen des juges d’instruction, direction des affaires criminelles et des grâces, ministre de la Justice, conseiller justice de la présidence de la République…) ? La réponse à cette question reste entière. Surtout, si l’on s’en tient à la pratique suivie et non aux déclarations lénifiantes de nos dirigeants, de leur clergé médiatique et des magistrats. Nous en avons aujourd’hui un exemple frappant avec l’affaire des emplois fictifs du MoDem révélée quelques semaines après la prise de fonctions d’Emmanuel Macron. Elle conduira, en juillet 2017 à la démission de trois membres du gouvernement de ce parti politique François Bayrou, Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard. Depuis deux ans, c’était silence radio de la part de nos brillants juges d’instruction du pôle financier en charge du dossier. Et, soudainement, en ce mois de novembre 2019, ces excellents magistrats sont pris d’une envie irrépressible de mise en examen de toute l’équipe dirigeante du MoDem (François Bayrou, Marielle de Sarnez, Sylvie Goulard, Jean-Christophe Lagarde, Yves Pozzo di Borgo, Alexandre Nardella, directeur financier, Michel Mercier, ex-ministre de la Justice…)21. À quand le prochain nominé ? Pourquoi une telle accélération du calendrier judiciaire ? Une volonté délibérée de gonfler les statistiques des dossiers traités avant la fin de l’année ? Quelques oukases venus de très haut pour punir le béarnais d’avoir mis en garde Jupiter contre les problèmes que ne manquerait pas de soulever la candidature de Sylvie Goulard au poste de commissaire européen ? Une envie malsaine de briser le MoDem à quelques mois des élections municipales ? Nous nous perdons en conjectures tout en notant de telles coïncidences. Au passage, notons que nous apprenons ce projet (en novembre) avant sa mise à exécution (en décembre) en violation de la présomption d’innocence dont tous ces juges devraient être les gardiens scrupuleux. Mais passons sur ce détail sans grande importance. Ce qui est plus grave encore, c’est que dans le trio des magistrats instructeurs figure une certaine Charlotte Bilger (bien connue au sein du Palais de Justice pour son imprévisibilité, voire bien plus encore, selon certains de ses collègues peu suspects de mauvaises intentions mais aussi pour ses facéties dans l’affaire Lafarge en Syrie). Détentrice d’un nom, elle tente de se faire un prénom. Ce qui n’est pas toujours chose aisée. En effet, elle est la fille d’un certain Philippe Bilger, magistrat honoraire reconverti en chroniquer médiatique, qui a longtemps été conseiller justice occulte d’un certain François Bayrou. Celui qu’elle va prochainement mettre en examen. Pour ce qui est de l’indépendance et de l’impartialité, nous repasserons. Il n’y a qu’en France que nous voyons pareilles incongruités sans que cela ne mette les citoyens français dans la rue pour manifester leur opposition à de telles pratiques dignes d’une République bananière ou d’une démocratie illibérale. Mais, le sujet est loin d’être épuisé avec ces quelques remarques de bon sens au moment où la Justice française met la cible, la balle au centre.

21 Didier Hassoux, Des juges mettent la cible au centre, Le Canard enchaîné, 20 novembre 2019, p. 3.

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