Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

ORIENT-ATIONS 261

MICHEL ANNEQUIN NOUS DIT : « LE TORPILLAGE DU MULTILATERALISME EST L’OCCASION POUR L’EUROPE D’UN NOUVEAU RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE » – 14 décembre. L’Amérique de Trump continue de détricoter le système multilatéral. Après les coupes budgétaires dont l’ONU a fait les frais voici venu le temps des vraies représailles. Le 10 décembre dernier, la Maison-Blanche a torpillé le pouvoir de contrôle de l’OMC sur le commerce mondial en bloquant la nomination de deux nouveaux juges au sein de l’organe d’arbitrage. Une mesure qui revient à débrancher un malade. Alors que l’hyper-financiarisation de l’économie mondiale n’en a pas fini d’appauvrir les plus pauvres et d’enrichir le plus riches, Donald Trump ouvre grand les portes du monde au capitalisme des voyous dont il est lui-même l’incarnation. Ce n’est pas loi du marché mais la loi du plus fort. Le milliardaire se rit de ses partenaires. En bonimenteur, il n’a pas d’autre projet que de leur vider les poches pour remplir les siennes, ou plutôt de celle de cette «America first» qui sent le rance. Comme d’habitude, les Européens n’ont plus qu’à ravaler leur chapeau. L’Amérique et la Chine peuvent se partager le gâteau. Le temps est peut-être venu reconsidérer aussi, de ce côté de l’Atlantique, les fondements du pacte passé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En mai et juin prochain, l’armée américaine va déployer 20 000 soldats en Europe dans le cadre d’un exercice organisé par l’OTAN, le plus important depuis vingt-cinq ans. «Il s’agit de montrer notre puissance militaire» face à des adversaires comme la Russie, a indiqué les responsables militaires américains. Au moment où cette doctrine de l’Amérique protectrice de l’Europe tourne à la farce, le moment n’est-il pas venu pour les dirigeants européens de remettre les compteurs à zéro. Derrière le torpillage du multilatéralisme et de l’ancien ordre mondial établi par Roosevelt et Staline, c’est un nouveau rendez-vous avec l’Histoire qui attend l’Europe. Ce ne sont pas de soldats et de chars américains dont le Vieux-Continent a besoin mais de dirigeants lucides et courageux.
 
 
HEDY BELHASSINE NOUS DIT : « TUNISIE/LIBYE, UN DESTIN COMMUN – 15 décembre. Au terme d’une campagne électorale à rebondissements les Tunisiens ont élu très démocratiquement en octobre dernier leur assemblée législative et leur Président. Mais l’avenir politique de la Tunisie ne s’est pas éclairci pour autant. Au plan économique, le pays est de plus en plus tributaire de la Libye. Depuis 2011, un marché commun de l’économie de guerre s’est insidieusement installé entre le modèle vertueux et le contre exemple des printemps arabes. 

LA CHAKCHOUKA 

C’est une ratatouille tunisienne souvent délectable mais parfois gâchée par l’excès d’épices qui la rend indigeste. À son image, la nouvelle assemblée des représentants du peuple est un salmigondi d’élus sous quinze étiquettes différentes. Ennahdha, en tête avec 52 députés sur 217 a désigné un premier ministre qui n’en finit pas de consulter pour tenter de constituer un gouvernement d’union improbable. Dés les premières séances, les représentants du peuple ont offert à l’opinion un échantillon de leur médiocrité. Ainsi, des « benalistes » nostalgiques de la dictature ont campé trois jours dans l’hémicycle empêchant la tenue des plénières ; un baron de la contrebande « repenti » ayant réussi à se faire élire s’en est retourné dans sa circonscription frontalière pour décorer des douaniers « méritants » ; d’autres de ses collègues se sont indigné que le nouveau Président de la République leur refuse le passeport diplomatique. 

LE PRESIDENT SAÏD, UN ARBITRE DISCRET

Ce parlement monocaméral mal élu au scrutin proportionnel, contraste avec l’assise populaire du Président de la République dont les pouvoirs sont limités mais qui a été plébiscité par les Tunisiens avec un score de 72,7% sous la promesse d’amender la constitution bancale. Le chef de l’État, novice en politique, se donne le temps d’apprendre son nouveau métier. Il reçoit et consulte mais n’ordonne rien. Il n’a pris aucune initiative spectaculaire dans les domaines régaliens – armée et affaires étrangères – qui sont les siens. Il faut dire qu’il doit faire face à une situation très complexe sur le plan régional et que son élection à laquelle il n’était pas vraiment préparé n’a reçu aucun des encouragements auxquels il pouvait s’attendre. On est loin de l’été 2011 où les huit puissances mondiales réunies à Deauville saluaient  l’éclosion de la démocratie en Tunisie : « Nous, membres du G8, soutenons vigoureusement les aspirations des printemps arabes". Signés : Sarkozy, Obama, Medvedev, Merkel, Berlusconi, Cameron, Harper, Kan, Barroso. On connait la suite…

PARIS BOUDE…

Alors qu’on s’attendait à un déferlement de félicitations pour ce Président irréprochablement élu, la France a salué avec modération. Emmanuel Macron n’a toujours pas fait l’effort de prononcer publiquement son nom. Le Drian n’a toujours pas trouvé le temps d’aller faire sa connaissance. Paris boude. Pourtant, Kaïs Saïed a multiplié les gestes de bonnes intentions pour dissiper ses propos de campagne électorale. Il a dépêché à Paris son Premier ministre sortant, un binational chouchou de Macron. Auparavant, il avait reçu Bertrand Delanoë l’ancien maire de Paris natif de Bizerte. L’audience de Carthage largement médiatisée, visait à contredire les propos homophobes prêtés au nouveau Président car dans les diners en ville, Delanoë menaçait de quitter sa résidence secondaire tunisienne. Il a été rassuré. Dans la foulée, le Président Saïed recevait l’écrivain Gilbert Naccache, icône de la gauche tunisienne : hommage appuyé à un Tunisien anti-sioniste de culture juive. Pour Saïed, il ne faut pas confondre état et religion : la Tunisie en guerre avec Israel est en paix avec les juifs. Mais pour Macron, tout anti-sioniste est un anti-sémite.Washington a pareillement salué a minima l’élection de Kaïs Saïed. Mais vu du bureau ovale, la petite Tunisie a moins d’importance qu’un terrain de golf. Et puis, le moment venu, il sera bien temps de la contraindre à signer le pacte de non agression avec Israel que la diplomatie US tente laborieusement d’imposer à l’ensemble des pays arabes.

UNE AMBASSADE CLUB-MED

Tunis figure au top des destinations quatre étoiles du Quay d’Orsay. À deux heures de Paris, la résidence de l’ambassadeur de France de la très chic station balnéaire de La Marsa est un sublime palais au milieu d’un parc enchanteur. L’ambassadeur de France n’est pas de la carrière mais du tour extérieur. Qu’importe, c’est un homme de culture passé par Radio France. Il a publié de nombreux romans à quatre mains avec son frère le célèbre télé-journaliste PPDA. C’est important pour Paris, moins pour Tunis. Amphitryon raffiné, il est courtisé des Parisiens  qui « adooorent » les week-end en Tunisie. Les Tunisiens goûtent pareillement ses réceptions généreuses, ses apparitions en jebbah chéchia sur les réseaux sociaux pour célébrer les Aïd et ses déclarations d’amour en toutes occasions. C’est de la diplomatie de petits fours disent les malveillants qui raillent cette superficialité apparente dans une capitale où les enjeux stratégiques régionaux auraient peut-être mérité un plénipotentiaire d’un autre acabit à l’exemple de ceux qui représentent les autres pays. 

TUNIS, CAPITALE SUPLLETIVE DE LA LIBYE

À la frontière, la guerre fait rage entre d’une part, le pouvoir de Benghazi aidé par la France, la Russie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, et d’autre part, celui de Tripoli soutenu par les Etats Unis, l’Italie, la Turquie, le Qatar. Alors dans les chancelleries de Tunis, les « alliés » ne se font pas de cadeaux ; Français et Italiens échangent parfois des noms d’oiseaux. C’est à Tunis que se traitent toutes les grosses transactions du voisin du Sud. Les tribus frères ennemis s’y côtoient, se répartissent les dividendes du pétrole (un million de barils/jour), se menacent et négocient en toute discrétion. En Tripolitaine, la tension est extrême. Dernièrement, à quelques kilomètres de la frontière tunisienne, des drones Predator italiens et américains ont été proprement abattus par des missiles russes (ou français). Conscient des conséquences de sa bévue et pour se faire pardonner, le maréchal Khalifa Haftar, a immédiatement promis aux américains de normaliser ses relations avec Israël. De son coté, Fayez al-Sarraj dont le gouvernement est reconnu par l’ONU a signé un accord stratégique avec la Turquie et dans la foulée, Erdogan a promis d’envoyer à Tripoli des troupes pour le soutenir. Assistera t-on à des batailles entre troupes turques et mercenaires russes ?  Et par une ironie de l’Histoire, entre forces spéciales italiennes et françaises à Tobrouk ou Koufra ?

DES INTERETS LIES A UNE ECONOMIE SOUS INFLUENCE

En Tunisie, la Libye est présente partout mais on fait comme si elle n’existait pas. Aucun officiel ne vous en parlera. Aucune statistique ne documente le flot ininterrompu de voyageurs, capitaux ou marchandises avec la Tripolitaine dont la Tunisie est l’unique porte d’accès. Pourtant d’évidence, l’espace sociétal et économique tunisien s’étend désormais de Bizerte à Misrata. Les peuples ont fusionné. Hier la Libye comptait un million de travailleurs tunisiens, aujourd’hui la Tunisie accueille un million de réfugiés libyens, ou bien davantage car personne ne les compte. La plupart des familles sont installées en Tunisie depuis plusieurs années, leurs enfants scolarisés, les hommes font des allers retours par la route ou en avion (pas moins d’une vingtaine de vols par jour entre Tunis, Tripoli, Misrata, Benghazi). Pendant que la classe politique était occupée à construire la démocratie, les hommes d’affaires ont imposé leur propre modèle de gouvernance parallèle ultra libéral destructeur d’État. Pendant que l’assemblée clivait sur le débat religieux/séculier, et pérorait sur la question de doser les contraintes de l’islam sur les libertés publiques, les commerçants prenaient le pouvoir. Ce patronat de l’ombre qui finance la plupart des partis politiques a érigé un système de  compromis à la tunisienne  qui est un mode de convenance et de connivences de marchands. Aucune querelle, même celles qui conduisent en prison n’est jamais vraiment bien grave et les ennemis d’hier ont vite fait de se rabibocher pour partager les dividendes de leurs audaces. Cette caste d’initiés très influente à l’assemblée et au sein du gouvernement, a même failli acheter Carthage. 

ECONOMIE EN TROMPE L’ŒIL

À lire les indicateurs économiques, la situation est alarmante. Une croissance atone, un chômage endémique, un déficit chronique, un endettement vertigineux. Les experts alertent régulièrement sur la faillite prochaine des comptes publics. Et pourtant, à parcourir Tunis et ses gigantesques banlieues, on est saisi par l’indescriptible fébrilité des habitants. Embouteillages monstres, commerces et marchés qui débordent sur la chaussée, chantiers de constructions sauvages. La rue dément les statistiques officiels. L’économie informelle, celle qui ne paye aucun droit et n’obéit à aucune loi représenterait 54% du produit interieur brut. Dans le sud et l’ouest elle dépasserait les 80%. Pour survivre, les Tunisiens sont redevenus phéniciens ; ils se débrouillent en attendant des jours meilleurs ou l’opportunité de filer en Europe. Cette anarchie mercantile affaiblit les faibles. Les soins sont mal remboursés, l’inflation érode les pensions et le traitement des petits fonctionnaires réduits à la mendicité ou la corruption. La concurrence abaisse le prix du travail. Le gouvernement accueille les Africains de certains pays sans régulariser leur situation. Résultat : des milliers de travailleurs sans papiers corvéables à merci. On les voit dans les galeries commerciales porter le couffin des bourgeoises, servir à table dans les diners en ville, faire la plonge dans les restaurants, laver les voitures… L’ousif (le noir) généralement ivoirien ou burkinabé, souvent chrétien, toujours poli et souriant, parfaitement francophone, semble de satisfaire de sa condition transitoire de domestique.

Dans le journal en ligne Business New, Myriam ben Zineb documente l’exploitation de cette main d’oeuvre qui vient concurrencer le marché tunisien du travail de la misère. Dans le Sud, on propose 20 dinars (7 euros) aux femmes, 40 dinars aux hommes  pour aller cueillir les olives. À ce tarif, il y a toujours un clandestin somalien ou érythréen pour prendre le job. Chez les cols blancs les perspectives d’emploi ne sont pas meilleures. L’excellent journal en ligne Inkifaya décrit le quotidien d’une jeune tunisienne titulaire d’un master 2 qui survit avec un salaire mensuelle de 600 dinars (200€) chez Bolloré. Le pays compte 800 000 chômeurs dont 200 mille diplômés de l’université. Dans ces conditions, un emploi dans la fonction publique ou dans une entreprise nationale est une assurance vie que convoitent tous les jeunes. En moins de dix ans, le nombre de fonctionnaires a doublé.

UNE ECONOMIE DE GUERRE ET UN DESTIN COMMUN

Le système D et les trafics en tous genres font partie de la vie quotidienne. Les grands combinards devenus milliardaires sont cités en exemple. Dans les villages proches des frontières, d’arrogants palais témoignent de la prospérité des puissants contrebandiers. Nul ne se demande d’où viennent les colossales fortunes surgies en un jour. On se contente de louer la chance de l’heureux gagnant au loto du business. « Il faut bien que je mange » dit le contrebandier, « grâce à moi, 50 familles ont du pain » dit le baron des trafiquants. Un emploi sur trois relève du travail au noir, 85% des PME en dépendent. C’est une économie de la débrouille que documente Frida Dahmani dans Jeune Afrique. La fraude fiscale représente quatre fois le déficit de l’État. On fume des Malboro algériennes de contrebande, on roule au diesel acheté clandestinement sept fois moins cher en Libye.

Ce marché commun de l’anarchie a gagné tous les secteurs de l’économie, il est alimenté par les retombées de la guerre en Libye et les financements internationaux qui soutiennent le déficit public de la Tunisie. Alors, il faudra bien un jour régulariser une situation désormais irréversible et officialiser l’union des deux pays. Les anciens se souviennent qu’en janvier 1974, Bourguiba et Khadafi avaient proclamé la « République Arabe Islamique » de Tunisie et de Libye ; un drapeau commun, une seule armée, une constitution, un Président… Un gouvernement paritaire avait même été nommé et les électeurs avaient été convoqués pour ratifier la fusion des deux nations par référendum. Devant la bronca menaçante de la communauté internationale, Bourguiba deux semaines plus tard déchirait le traité. Mais l’histoire est patiente, rien ne lui résiste lorsque « echarb yourid » le peuple veut.

https://hybel.blogspot.com/2019/12/tunisie-libye-un-destin-commun.html

https://www.jeuneafrique.com/mag/538651/economie/economie-informelle-en-tunisie-la-republique-de-la-debrouille/

https://www.businessnews.com.tn/article,519,87180,1

https://www.banquemondiale.org/fr/country/libya/overview

https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

https://www.resetdoc.org/story/the-libyan-crisis-and-the-ineffectiveness-of-the-international-community/

https://www.chathamhouse.org/sites/default/files/publications/research/2018-04-12-libyas-war-economy-eaton-final.pdf
 
 
DES LIMITES DE LA DIPLOMATIE DE L’IMPROVISATION ! Jean Daspry. « Une époque intéressante est toujours une époque énigmatique, qui ne promet guère de repos, de prospérité, de continuité, de sécurité » (Paul Valéry). Et, c’est bien le dilemme d’un monde en transition auquel sont confrontés les dirigeants de la planète en cette entrée dans la troisième décennie du XXIe siècle ! Le moins que l’on puisse dire est que la majorité d’entre eux – France jupitérienne en tête de gondole – ne semble avoir ni cap, ni boussole pour affronter les « vents mauvais » qui déstabilisent leur frêle esquif. Seul le leader autoproclamé du nouveau monde avait mis clairement carte sur table en déclinant sa doctrine diplomatique pour l’acte I de son quinquennat empreint de magnificence et de munificence. Mais, trop de discours fleuve, de mots gonflés, de forfanteries puériles annonçant des « big bangs » diplomatiques ont dévalorisé la parole présidentielle. À passage à l’acte II de la mandature divine, passage à une nouvelle doctrine plus idoine. Seule question posant problème, la méthode choisie pour persuader ses partenaires de la pertinence des dogmes anciens. Patatras ! Père Emmanuel comment une erreur de débutant, il met la charrue avant les bœufs, conduisant Frère Jean-Yves à tenter d’évangéliser les ouailles marquées par l’Ancien Testament1. Nous ajouterons un petit codicille sur les mises au point du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères sur notre présence au Sahel.

DE LA DOCTRINE DIPLOMATIQUE DE L’ACTE I À CELLE DE L’ACTE II

Aujourd’hui, à l’heure où Emmanuel Macron entame l’acte II de son quinquennat, il change de pied dans son approche du monde, dans la définition des paramètres de sa politique étrangère, dans les alliances de sa diplomatie confiée au breton armé, Jean-Yves Le Chouchen. Hier, il ne jurait que par le couple franco-allemand, la refondation de l’Union européenne, la personnalisation de sa relation avec Donald Trump, le statu quo à l’Alliance atlantique, la diabolisation de la Russie, l’amour prudent de la Chine, la déification du multilatéralisme… Aujourd’hui, c’est à un changement brutal de cap auquel nous assistons. Vraisemblablement à l’épreuve des faits. Les Évangiles internationaux qu’avaient écrits sa « Dream Team » des Temps bénis de la campagne électorale de 2017 (Gérard Araud, Nathalie Loiseau, Sylvie Goulard… et autres opportunistes de la République en godillots) pour le catéchumène qu’il était, sont promptement brûlés en place publique. Avec Angela, il fait chambre à part. Avec l’Union européenne, c’est la soupe à la grimace après les brillants épisodes du discours refondateur de la Sorbonne et autres coquecigrues. Avec Donald, il est en « non speaking terms », au bord de la guerre sur la question de la taxation des GAFA. Avec l’OTAN, tout va mal depuis qu’il a décrété que ce bidule était en « état de mort cérébrale », provoquant l’ire de la galaxie atlantiste à l’étranger mais aussi en France. Avec la Russie, il passe à l’échange d’amabilités depuis la rencontre de Brégançon et envisage même – crime de lèse-atlantisme – de parler de nouvelle architecture de sécurité avec le maître du Kremlin. Avec la Chine, il baisse carrément son froc devant Xi Jinping lors de sa dernière visite dans l’Empire du milieu. Avec le multilatéralisme, il prend ses distances. Ceci est bel et bon mais déroute ses partenaires, peu habitués à tel rapide changement de cap du paquebot France dans un laps de temps aussi court. C’est le moins que l’on puisse dire après le concert de lamentations déclenché par son entretien à The Economist du 7 novembre 2019. Les couteaux sont de sortie. Nombreux sont ceux de ses homologues qui lui en veulent de ce brusque virage à 180° vis-à-vis de Moscou. On les trouve du côté des pays du Groupe de Visegrad, des États baltes, des atlantistes viscéraux qui n’entendent pas se laisser dicter leur conduite à l’égard du grand méchant ours russe. Toute cette mauvaise troupe lui fait triste mine, allant même jusqu’à vilipender celui qu’ils considèrent désormais comme un jouvenceau.

DES INCONVÉNIENTS DE METTRE LA CHARRUE AVANT LES BŒUFS

Après s’être essuyés les pieds sur les usages diplomatiques2, le Prince et son affidé sont contraints à les mieux traiter pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être après le tsunami des semaines passés.

Casser la barraque en ne respectant pas les formes

Il est vrai que dans la vieille tradition du monde diplomatique d’hier (enterrée corps et âme par les inspecteurs des Finances), pareille révolution copernicienne se réfléchissait longtemps à l’avance pour préparer les esprits à la nouvelle donne. En ces temps révolus, on envoyait un plénipotentiaire sillonner la vaste Europe pour l’affranchir en sollicitant ses avis éclairés sur le nouveau dogme. On essayait de ne pas brusquer les mentalités traditionnalistes en passant quelque onguent salvateur sur les plaies pour faire passer la douleur. Et, ce travail d’information, de persuasion, de câlinothérapie avait pour effet d’amortir les chocs, au pire, d’enrôler sous sa nouvelle bannière ceux que les gloses de la nouvelle religion avaient persuadé de la justesse de la cause de la « Grande Nation », au mieux. N’est-ce pas le rôle de la diplomatie que d’amortir les chocs, d’éviter les querelles publiques inutiles et contre productives ? Le duo diplomatique honteux et confus jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. Des inconvénients de mettre la charrue avant les bœufs. Pour faire oublier sa bévue, on est souvent contraint d’aller à Canossa. Après le temps du pyromane Jupiter crachant le feu vient celui du pompier Le Chouchen à la lance à eau à petit débit.

Recoller les morceaux en mettant les formes

On expédie le breton, toutes affaires cessantes, toute honte bue du côté de Prague pour faire amende honorable auprès de quelques incultes mal dégrossis3. Cela tombe bien, notre lorientais désorienté est un peu lourd, à l’occasion mais il présente l’immense mérite de tenir la boisson forte. Mais, notre barde est parfait dans le rôle de perroquet de Jupiter, de missi dominici du prince. Et, pour que le bon peuple de France soit dûment informé des exploits de notre chef de la diplomatie, rien de bon que d’emporter dans ses soutes quelques dociles folliculaires chargés de narrer les exploits de notre impayable ministre (ils sont « embedded »). Tel est le rôle dévolu au perroquet à carte de presse du Monde, Piotr Smolar. Nous apprenons que, comme au bon vieux temps de la Guerre froide, on réunit à l’ambassade de France quelques vétérans de la Charte 77 pour apaiser leurs craintes envers leur encombrant voisin qui envoyait à l’occasion quelques chars en ville pour contenir la contestation. Mais, ces vieux routiers l’interpellent sur le thème : « La Russie est un vrai danger non seulement pour l’Europe centrale et orientale, mais pour l’Union européenne ». Le ton est donné. Frère Jean-Yves, chargé de relayer le message présidentiel adressé lors du sommet de l’OTAN à Londres, insiste sur l’importance de la refonte de l’architecture européenne de sécurité au moment où l’édifice s’écroule (fin des traités, FCE, FNI, START…) et le « démantèlement progressif et systématique des instruments de régulation de la violence » est bien avancé. Il évoque également la nécessité de lancer le chantier de la « souveraineté numérique européenne ». Il se paie le luxe de faire dans le registre humoristique pour démontrer que la France n’est pas candide dans sa relation avec la Russie : « On dit qu’il faut une grande cuillère pour manger avec les Russes. Nous avons une grande cuillère et nous savons l’utiliser quand il faut ». Après cette virile mise au point, nous voici pleinement rassurés sur la cohérence et la détermination de la diplomatie française « new look ». Le monde a changé et nous voulons changer le monde. Que peut-on opposer à cette Lapalissade ?

NB : LA COURSE À LA CLARTÉ SUR LA PRÉSENCE FRANÇAISE DANS LE SAHEL

« Si vous avez compris ce que j’ai dit, c’est que je me suis mal exprimé » (Alan Greenspan). Une fois de plus, Emmanuel Macron est un éternel incompris sur la scène international. Toutes ses déclarations à l’emporte-pièce ont le don de créer des malentendus diplomatiques chez ceux qui en sont les destinataires. Hier, les membres de l’OTAN après le diagnostic de « mort cérébrale » du machin. Aujourd’hui, les États membres du G5 Sahel apprécient peu de se faire convoquer, comme de vulgaires laquais, à Pau pour se faire sermonner après la mort de treize de nos soldats au Mali4. Frère Jean-Yves est remis à contribution pour jouer les pompiers dans Le Monde. Il explique qu’il faut lever les malentendus (qui les a créés) et se remobiliser dans trois directions (c’est donc que le G5, dont on nous vantait il y a peu encore, les immenses mérites, ne l’est pas) : politique (accord pour poursuivre ensemble le combat contre les djihadistes) ; capacitaire (clarté sur les engagements des uns et des autres) et militaire (à travers une remobilisation des forces du G5 Sahel et une meilleure coordination des différents acteurs). Pour une fois, on met le politique avant le militaire, ce qui n’est pas trop tôt. Si ces conditions n’étaient pas remplies, nous apprenons que la France réétudierait sa position. Frère Le Chouchen excelle dans la diplomatie des ports ouvertes enfoncées. Ce n’est pas l’action de la France qui est inadaptée, ce sont les groupes djihadistes (EIGS et GSIM) qui ont muté. Nous découvrons que le combat va être long et que les États africains doivent restaurer leur présence. Vœu pieu… Comme celui de faire baisser le sentiment anti-français. Mais, cette situation va s’améliorer grâce à l’Union européenne : mission de formation au Mali (EUTM) et la force « Takuba » qui regroupera les forces spéciales européennes5. Rien ne nous est dit des problèmes économiques, sociaux, religieux qui minent ces pays et auxquels la force « Barkhane » ne peut rien. Car ce n’est ni son rôle, ni son objectif. Quand c’est flou, il y a un loup ! Nous payons aujourd’hui le flou de notre stratégie dans la zone depuis le début de l’opération « Serval ». Il ne suffit pas de donner de superbes noms à nos opérations militaires pour qu’elles soient des succès. Il faut leur donner un contenu, des objectifs, des moyens précis. Or, nous n’en sommes encore loin, y compris après ces mises au point ledrianesques. Le président de la République, embourbée dans son improbable réforme des retraites et quelques révélations malencontreuses6, décide de reporter la rencontre du G5 Sahel à Pau après l’attaque d’une base

au Niger par des centaines de djihadistes, attaque qui s’est soldée par la mort de 71 soldats7.

DE L’IMPORTANCE DE LA MÉTHODE EN DIPLOMATIE !

« Aujourd’hui, le monde est devenu trop complexe pour se contenter d’approximations floues ou de remarques vagues »8. Et, c’est bien par là que pêche la diplomatie jupitérienne médiatique et court termiste. Et, l’on pourrait ajouter que le monde complexe et imprévisible qui est le nôtre oblige nos dirigeants à le décrypter tout en étant prévisible. Jouer de l’effet de surprise, de la surprise stratégique est aussi mal venu qu’improductif, pour ne pas dire contre-productif. Telle est l’une des principales leçons du pétard diplomatique qui a pour nom The Economist. Dans la pratique diplomatique, il arrive souvent que la forme présente plus d’importance que le fond. Avec le sens de la formule qui le caractérisait, Talleyrand traduisait ainsi cette idée : « Ce n’est pas tout d’avoir raison ; encore faut-il prendre le temps de ceux auprès de qui on veut en faire usage ». Comme le relevait, déjà en 1914, Guillaume Hanotaux : « La vieille diplomatie aux façons méticuleuses, aux préparations savamment combinées, a perdu de son autorité sur le monde ». Un siècle plus tard, sa remarque n’a pas pris la moindre ride. C’est toujours une question de circonstance et d’opportunité de savoir quand doit s’engager une action diplomatique. Des limites de la diplomatie de l’improvisation !

1 Isabelle Lasserre, Le Drian veut réconcilier l’est et l’ouest de l’Europe, Le Figaro, 11 décembre 2019, p. 8.
2 Sylvie Kaufmann, Et Paris redécouvrit l’Europe centrale, Le Monde, 12 décembre 2019, p. 33.
3 Piotr Smolar, À Prague, Jean-Yves Le Drian cherche à rassurer les pays d’Europe centrale sur le dialogue avec Moscou, Le Monde, 8-9 décembre 2019, p. 3.
4 Claude Angeli, Macron veut mettre au pas les chefs du Sahel. Il leur reproche corruption et manque d’esprit combatif. Et il veut les voir défendre la mission des soldats français, Le Canard enchaîné, 11 décembre 2019, p. 3.
5 Cyril Bensimon/Christophe Châtelot/Piotr Smolar (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : Au Sahel, « il faut lever les malentendus et se remobiliser », Le Monde, 12 décembre 2019, p. 5.
6 Marine Turchi/Lucie Delaporte, Un maurassien à l’Élysée : les photos qui embarrassent les Macron, www.mediapart.fr , 12 décembre 2019.
7 Christophe Châtelot, Au Niger, 71 soldats tués dans l’attaque d’une base par des centaines de djihadistes, Le Monde, 13 décembre 2019, p. 4.
8 Jean-Paul Dubois (prix Goncourt 2019), Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de l’Olivier, 2019, p. 64.
 
 
PARIS NORMANDIE : DIPLOMATIE GAGNANTE – Guillaume Berlat. « La diplomatie est l’art d’obtenir le maximum de concessions possibles » (Henry Kissinger). Et, c’est bien là que se trouve le secret de toute négociation. Alors que l’attention des médias est largement focalisée sur les problèmes internes français (réforme des retraites, gilets jaunes…), un évènement diplomatique d’une réelle importance se déroule à Paris le 9 décembre 2019. Il concerne l’Ukraine. Il réunit autour d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, les présidents russe, Vladimir Poutine et ukrainien, Volodimir Zelenski dans un format dit « Normandie » pour rappeler qu’il avait été inauguré dans cette province de France en marge des cérémonies de célébration du débarquement du 6 juin 1944 (6 juin 2014 par François Hollande). À maints égards, cette réunion représente une percée diplomatique louable sur un sujet ô combien délicat et passionnel pour Kiev et Moscou. Nous le savons, une hirondelle ne fait pas le printemps9. Cette rencontre, préparée de longue date, permet d’essayer de démêler un écheveau de questions sensibles à régler. En dernière analyse, nous devons nous féliciter de cette excellente leçon de diplomatie à l’ancienne.

UNE PERCÉE DIPLOMATIQUE LOUABLE : DES SIGNES ENCOURAGEANTS

Le sommet à quatre de Paris est en lui-même un évènement diplomatique d’importance en raison de la multiplication récente des signaux d’ouverture des deux parties.

Un évènement diplomatique d’importance

Pour la première fois depuis 2016, les présidents russe et ukrainien se retrouvent le 9 décembre 2019 à Paris pour une réunion en « format Normandie » sous médiation franco-allemande afin de conforter les avancées destinées à parvenir à un règlement du conflit vieux de plus de cinq ans dans l’est de l’Ukraine. « Il n’y a plus eu de réunion à ce niveau dans ce format depuis trois ans, donc il se passe quelque chose », veut-on croire dans l’entourage d’Emmanuel Macron qui reçoit dans l’après-midi son homologue russe Vladimir Poutine, l’ukrainien Volodymyr Zelenski et la chancelière allemande Angela Merkel à l’Elysée. « Nous espérons et nous nous attendons à ce que cette rencontre donne une autre impulsion au processus de paix », indique une source gouvernementale allemande à Berlin. « A quel point ? C’est difficile de le dire avant ». Quelque 13.000 personnes ont été tuées depuis le printemps 2014 dans le conflit qui oppose dans l’est de l’Ukraine les forces ukrainiennes à des combattants séparatistes pro-russes à la suite de l’annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée par la Russie.

La multiplication des signaux d’ouverture des deux parties

Conclus en 2015 pour régler le conflit, les accords de Minsk sont en grande partie restés lettre morte en dépit des efforts déployés par Berlin et Paris mais des signaux d’ouverture se sont multipliés ces derniers mois, laissant espérer une reprise des pourparlers entre l’Ukraine et la Russie. En septembre, les deux pays ont échangé 70 prisonniers – 35 de chaque côté – dont 24 marins ukrainiens dont les navires ont été arraisonnés en novembre 2018 après être entrés, selon Moscou, dans les eaux territoriales russes. Depuis juin, des retraits de troupes ont également été constatés dans plusieurs secteurs situés le long de la ligne de front dans la région du Donbass, sous la supervision des observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Depuis que Volodimir Zelenski est arrivé au pouvoir à Kiev en succédant à Petro Porochenko, dont les relations étaient notoirement compliquées avec Vladimir Poutine, « il y a une nouvelle dynamique dans les discussions visant à appliquer les accords de Minsk », estime une source gouvernementale allemande. « Il faut constater que la méthode du président Zelenski qui consiste à ouvrir le jeu et donc à obtenir des Russes un changement de posture a plutôt fonctionné », abonde-t-on à l’Elysée. Pour la première fois depuis des années, il est permis d’espérer quelques avancées et une relance d’un processus de paix à l’arrêt dans les territoires séparatistes pro-russes. Tout en ne se racontant pas d’histoires. Le Chemin sera long et parsemé d’embûches tant le passé ne se solde pas d’un trait de plume. Comme le rappelle Henry Kissinger : « Les grands moments diplomatiques sont rarement spectaculaires » !

UN ÉCHEVEAU DE QUESTIONS SENSIBLES : LA QUADRATURE DU CERCLE

Les résultats de la rencontre de Paris ne constituent pas à vraiment parler une surprise pour les connaisseurs. Au-delà des points de convergence sur les questions militaires, aucun progrès sur les questions sensibles que sont les questions politiques. L’important était avant tout de se voir, de se discuter et de se revoir pour approfondir le dialogue et asseoir la confiance.

Consensus sur les questions militaires, dissensus sur les questions politiques

Ne nous voilons pas la face, Paris ne peut être un aboutissement ! La rencontre se présente plus comme une étape nécessaire, incontournable dans un long processus de diplomatie de petits pas10. C’est pourquoi, l’heure est à la prudence dans les quatre capitales tant le fil du dialogue est fragile et la marge de manœuvre étroite compte tenu des contraintes de politique intérieure à Kiev comme à Moscou. « Si on commence à discuter des vraies questions politiques, militaires et des questions de sécurité », notamment sur le statut du Donbass ou des élections locales, les deux dirigeants « n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre », souligne un haut diplomate français. Proposée en 2016, la « formule Steinmeier », qui prévoit l’octroi d’un statut spécial provisoire aux « Républiques populaires » autoproclamées de Donetsk et de Louhansk, dans le Donbass11, et l’organisation à brève échéance d’élections locales, est contestée par une partie de la population ukrainienne qui y voit une capitulation face à Moscou. « Zelenski va se heurter à deux murs », estime l’ancien haut diplomate russe Vladimir Frolov. « L’un à Paris et l’un après le sommet – le mur de l’intransigeance russe et le mur de l’opinion publique en Ukraine opposée à des compromis humiliants avec la Russie »12. Le moins que l’on puisse dire est que les oppositions à ce qui est perçu comme une « capitulation » face à Vladimir Poutine sont grandes13. Pourra-t-il les dépasser ?14 Au cours de cette réunion, les deux présidents ont dialogué tout en actant leurs divergences. Ce qui n’a rien d’extraordinaire dans ce contexte ! Toutefois, ils se seraient accordés sur certaines questions militaires (principe du retrait des combattants dans trois zones séparatistes, ouverture de nouveaux points de passage, échange de prisonniers, travail de nuit de l’OSCE) et auraient campé sur leurs positions au sujet des questions politiques (les plus sensibles)15.

Importance de se voir et de discuter

Force est de constater que le menu de ce sommet est chargé : cessez-le-feu immédiat, retrait des armes lourdes, élections locales et restauration du contrôle de Kiev sur sa frontière avec la Russie, autonomie accrue pour les territoires séparatistes. Mais, en sens inverse, la volonté d’Emmanuel Macron d’entamer un nouveau dialogue stratégique avec la Russie, appréciée à Moscou. Elle devrait en principe inciter Moscou, en position de force, à faire quelques gestes. Surtout lorsque le sait que, lors du sommet de l’OTAN à Londres (3-4 décembre 2019), le président français avait fait un geste en direction du Kremlin, soulignant que Moscou était à la fois « une menace » en référence à ses activités cyber, à l’Ukraine et aux conflits gelés, et un « partenaire » ce qui reste à démontrer.  Comme souvent dans ce genre de conflits, l’existence de la rencontre est plus importante que son contenu, que ses avancées réelles. L’important dans ce genre de négociation est de mettre sur les rails une procédure suffisamment souple pour répondre aux aléas d’une telle entreprise16. Et surtout de renouer le fil du dialogue interrompu depuis plusieurs années. Négocier la paix n’a jamais été une entreprise aisée. Surtout, comme le rappelle Dominique de Villepin en 2016 : « Nos initiatives diplomatiques s’enlisent parce que nous ne disposons plus des atouts de la vieille diplomatie : le temps, le secret et la volonté de puissance ».

UNE EXCELLENTE LEÇON DE DIPLOMATIE À L’ANCIENNE : PATIENCE ET DISCRÉTION

La réussite d’un travail diplomatique obscur et patient, dont les déceptions ne seront certainement pas absentes, est aux antipodes de l’esbrouffe et de ses éphémères succès. Interrogeons-nous sur les raisons de ce succès diplomatique, si minime soit-il, qui est à porter en grande partie ? au crédit du président français ! Une fois n’est pas coutume. En réalité, ce succès – qualifions-le ainsi – ne tombe pas du ciel. Il est la résultante de plusieurs facteurs.

Tout d’abord, le facteur discrétion. La préparation de cette rencontre parisienne s’est faite avec la plus grande retenue17. Pas de déclaration tapageuse de communicants incultes mettant les deux parties dans l’embarras en raison d’un mot maladroit, d’une formule inopportune. Dans la diplomatie, comme dans bien d’autres disciplines, si la parole est d’argent, le silence est d’or.

Ensuite, le facteur temps. La date de ce sommet avait été initialement programmée au début de l’automne. Les médiateurs, en accord avec les parties concernées, ont pris conscience que le fruit n’était pas assez mûr. Tout vient à point à qui sait attendre. Ce qui est le cas lorsqu’il s’agit de dépasser les conséquences d’une crise paroxystique. Il faut avancer lentement pour éviter de tout remettre en cause. Nos perroquets à carte de presse incultes n’ont toujours rien compris à la diplomatie, eux qui titrent « Un sommet pour rien ». Comme dit l’autre « Un miracle aurait été suspect ».

Par ailleurs, le facteur confiance. On ne le redira jamais assez, une négociation ne peut raisonnablement avancer que dans un contexte de défiance apaisée. Surtout, lorsque la confiance n’est pas suffisante. Les gestes des deux parties (échange de prisonniers, restitution de navires pris en otage, réduction des tensions dans les zones de friction, nouvelle donne créée par l’arrivée d’un nouveau président en Ukraine18…) constituent un bon début même s’ils doivent être suivis d’autres, beaucoup d’autres.

Enfin, le facteur personnel. Le mouvement effectué par Emmanuel Macron en direction de Vladimir Poutine19 (action énergique de la France au Conseil de l’Europe pour obtenir en juin 2019 la réintégration des parlementaires russes aux réunions de l’APCE, rencontre de Brégançon, discours aux ambassadeurs, réunion du 2+2 en août 2019, écoute prêtée aux propositions russes de mise en chantier d’une nouvelle architecture européenne de sécurité…) ont permis au chef de l’État d’exiger de son homologue russe quelques concessions significatives pour débloquer la situation. À quoi nous devons ajouter qu’un couple franco-allemand uni pèse plus dans la balance que deux États agissant séparément.

Tous ingrédients qui paraissent évidents aux vieux routiers de la négociation dont l’expérience diplomatique nous enseigne qu’ils sont indispensables pour parvenir à un accord pérenne et robuste. Affaire à suivre dans la mesure où une prochaine réunion en format « Normandie » est prévue à une échéance de quatre mois (mars-avril 2020)20.

L’IMPROMPTU DE PARIS 

« L’art de la diplomatie consiste à réussir à trouver un accord qui produire les meilleurs résultats » (Madeleine Albright). Voilà pour l’objectif de la négociation. Qu’en est-il de la méthode pour y parvenir qui est aussi importante que l’objectif ? C’est ce que l’on résume par la formule du quoi et du comment. Elle est conforme aux méthodes de la diplomatie classique comme indiqué ci-dessus. Par ailleurs, dans la traditionnelle querelle des anciens et des modernes, il arrive parfois que les premiers aient raison surtout lorsque les leçons de l’Histoire les confortent dans leur approche, leur démarche. Mais, prenons garde à ce que les meilleurs ennemis de cette démarche d’Emmanuel Macron ne se trouvent ni à Kiev, ni à Moscou mais à Paris dans les rangs des néocons et autres atlantistes de tout poil. Étrange hasard, à la veille de la rencontre du 9 décembre, le quotidien Le Monde publie deux articles sur les agissements coupables des services secrets en France tant en Haute-Savoie21 que dans les allées du pouvoir22. Si l’on voulait torpiller le rapprochement franco-russe, on ne s’y prendrait pas autrement. Une version XXIe siècle de l’œuvre du diplomate écrivain, Jean Giraudoux23.

9 Claire Gatinois, La paix en Ukraine est toujours lointaine, Le Monde, 13 décembre 2019, p. 30.
10 François Bonnet, Zelenski-Poutine, des petits pas vers la paix en Ukraine, www.mediapart.fr , 8 décembre 2019.
11 Stéphane Siohan, Dans le Donbass, un timide espoir sur le pont de Stanytsia Louhanska, Le Figaro, 9 décembre 2019, pp. 8-9.
12 Agence Reuters, Poutine et Zelenski à Paris pour conforter la paix en Ukraine, 8 décembre 2019.
13 Alain Barluet, Les Ukrainiens pressent Zelensky de refuser toute « capitulation » face à Poutine, Le Figaro, 9 décembre 2019, p. 9.
14 Stéphane Siohan, Le président ukrainien peut-il imposer la paix dans le Donbass ?, Le Figaro, 9 décembre 2019, p. 23.
15 Claire Gatinois/Piotr Smolar/Benoît Vitkine, Sommet sur l’Ukraine : des avancées timides, Le Monde, 11 décembre 2019, pp. 1-2.
16 Isabelle Lasserre, Entre Moscou et Kiev, le dégel mais pas encore la paix, Le Figaro, 10 décembre 2019, p. 9.
17 Isabelle Lasserre, Paris relance les négociations de paix entre Kiev et Moscou, Le Figaro, 9 décembre 2019, pp. 8-10.
18 Claire Gatinois (propos recueillis par), « Nous voulons un véritable cessez-le-feu ». Le président ukrainien, Volodymyr Zelenski, se dit opposé à une solution militaire dans le Donbass, Le Monde, 3 décembre 2019, p. 2.
19 Jacques-Hubert Rodier, L’Ukraine reste une carte dans les mains de Vladimir Poutine, Les Échos, 11 décembre 2019, p. 9.
20 Renaud Girard, Sommet à l’Elysée sur l’Ukraine : une amorce importante, Le Figaro, 11 décembre 2019, p. 19.
21 Jacques Follorou, La Haute-Savoie, camp de base d’espions russes, Le Monde, 5 décembre 2019, p. 6.
22 Martin Untersinger, Les preuves de l’ingérence russe dans la campagne de Macron en 2017. Les « Macronleaks », une attaque venue de Russie, Le Monde, 8-9 décembre 2019, pp. 1 et 3.
23 Jean Giraudoux, L’impromptu de Paris, Grasset, 1937.
 
 
LA VICTOIRE EN PERDANT – Jean Daspry. « La victoire obtenue par la violence équivaut à une défaite, car elle est momentanée » (Gandhi). Que tout cela est bien pensé, bien dit ! Une maxime que l’hyperpuissance aurait gagné à méditer, dévorée qu’elle est par l’hubris (comportement orgueilleux lié à la démesure et à la convoitise). Après sa victoire contre le nazisme en 1945, contre le communisme en 1989, tout semble permis à une Amérique « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » (en plagiant le général de Gaulle). Dominer le monde par le « soft » et le « hard power », telle semble être la destinée manifeste de l’Amérique au XXIe siècle en dépit du camouflet infligé par Hanoï à l’issue de la guerre du Vietnam en 1975 et par quelques pouilleux somaliens à Mogadiscio les 3 et 4 octobre 1993. Perseverare diabolicum, telle pourrait être la définition de la stratégie américaine qui enregistre les défaites militaires au fil des ans. À tout le moins, ceci devrait conduire les alliés de Washington à une salutaire réflexion globale. Surtout à la lumière des récentes révélations sur le grand cafouillage afghan.

LES MULTIPLES DÉFAITES MILITAIRES AMÉRICAINES

Les constructions intellectuelles – les plus sophistiquées et les plus brillantes – s’effondrent devant la réalité. Elles s’effondrent comme les tours de Manhattan un certain 11 septembre 2001. Piqués au vif, l’Amérique de George W. Bush décide de se lancer dans une improbable lutte contre tout ce qu’elle qualifie de terrorisme. Elle va guerroyer en Afghanistan, « cimetière des empires » pour faire la chasse à Oussama Ben Laden et aux Talibans en 2001 en y enrôlant l’OTAN. Résultat : une catastrophe militaire, humanitaire, politique, économique conduisant Donald Trump à tenter de se sortir de ce bourbier par tous les moyens, à savoir par des négociations directes avec les Talibans. Elle va guerroyer en 2003 en Irak accusée de favoriser les terroristes et de posséder d’introuvables armes de destruction massive en y enrôlant quelques idiots utiles, France exceptée. Résultat : une nouvelle catastrophe dont on mesure aujourd’hui les effets négatifs, un pays au bord de l’effondrement. Elle va guerroyer à partir de septembre 2014 en Irak et en Syrie pour faire la chasse aux terroristes de l’EIIL en enrôlant États occidentaux contre les forces kurdes. Résultat : après avoir annoncé que Daech était défait – rien n’est moins sûr tant ce groupe sait renaître tel l’hydre de Lerne -, les États-Unis décident unilatéralement de se retirer, laissant les troupes turques occuper le nord de la Syrie et les Kurdes se jeter dans les bras de Bachar Al Assad. Les Américains laissent derrière eux un chaos indescriptible et une Russie plus forte que jamais en Syrie. Accessoirement, les États-Unis ont contribué à la création du chaos en Libye et, accessoirement, dans le Sahel mais aussi au Yémen en prêtant main forte à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

UN SUJET DE RÉFLEXION POUR LES ALLIÉS DE L’AMÉRIQUE

Le moins que l’on puisse dire est que là ou Sam-Attila passe, l’herbe ne repousse. Les fidèles alliés occidentaux de l’Amérique, France en tête, auraient tout intérêt à méditer toutes ces étranges défaites infligées à la plus grande armée du monde et à y réfléchir à deux fois avant de suivre Washington les yeux fermés dans ses aventures rocambolesques. Ils s’éviteraient quelques lourdes déconvenues militaires et diplomatiques. L’effacement continu de l’Occident sur le grand échiquier mondial s’explique en partie par le refus du reste du monde (ROW suivant l’acronyme anglo-saxon pour « rest of the world ») de ces Diktats insupportables. Telle est la dure réalité de ce début de XXIe siècle dont il faudra bien un jour tirer toutes les leçons qui s’imposent. C’est que la logique des guerres conduites par les Américains et à l’américaine n’est pas toujours très claire, s’agissant de guerres dites asymétriques. Combinaison de considérations stratégiques, médiatiques, de politique intérieure, arbitrages entre de multiples agences souvent en opposition sur les buts et moyens de guerre, poids exorbitant du lobby militaro-industriel, poids des services de renseignement, personnalité du président, de ses secrétaires d’État à la Défense et aux Affaires étrangères… À l’arrivée, le résultat est loin d’être clair et les défaites s’accumulent sans qu’une réflexion sérieuse ne soit lancée sur le sujet.

LE COUP DE GRÂCE DU WASHINGTON POST

Les remarques qui précèdent s’éclairent d’un jour utile à la lecture des dernières informations venues d’Outre-Atlantique. Il ne s’agit donc pas de quelques « fake news » manipulées par l’Oncle Vladimir. Il s’agit d’une enquête des plus sérieuses conduites par le Washington Post qui fait aujourd’hui scandale aux États-Unis24. Curieusement, ces révélations tombent une semaine après la fin du sommet de l’OTAN à Londres. Elles fournissent des indications précieuses tout en ne constituant pas une véritable surprise si l’on connait un tant soit peu les pratiques américaines en matière de guerre.

La machine à bobards fonctionne à plein régime

Manipulation des faits, distorsions, mensonges et, au final, un désastre qui a coûté la vie à 2 300 soldats américains et des centaines de milliers d’Afghans. C’est le bilan que dresse le Washington Post des dix-huit années de guerre en Afghanistan. Une enquête fondée sur une série de documents jusqu’ici confidentiels. Les informations du quotidien proviennent des notes de Donald Rumsfeld, l’ancien secrétaire à la Défense de George Bush, ainsi que des entretiens avec plus de 400 personnes impliquées directement dans le conflit : généraux, ambassadeurs, diplomates… Tous s’y montrent particulièrement honnêtes puisque leurs témoignages ne devaient pas être rendus publics. Le Post passe en revue les innombrables erreurs accumulées depuis le début et montre qu’« il n’y avait pas de consensus sur les objectifs de guerre et encore moins sur comment mettre un terme au conflit ».

Une guerre courte

Au départ, l’intervention en Afghanistan visait à anéantir Al-Qaïda. Mais une fois que la mission a été à peu près accomplie, c’est devenu beaucoup plus flou. Place alors aux « stratégies contradictoires et aux buts inatteignables », qui changeaient au gré des saisons. Certains responsables américains voulaient peser sur le rapport de force régional entre l’Iran, le Pakistan, l’Inde… D’autres rêvaient de créer une démocratie. Particulièrement frappants, les messages de Rumsfeld en 2003 illustrent le manque de stratégie globale. « Je n’ai pas de visibilité sur qui sont les ennemis », écrit-il, ou encore : « Au secours ! Personne ne semble savoir si on doit traiter le Pakistan comme un adversaire ou un allié, ni que faire avec les seigneurs de guerre. »

Une guerre sans fin

Car même après quelque vingt ans d’occupation, les Américains reconnaissent qu’ils ne comprennent toujours rien à ce pays. Douglas Lute, un général qui a servi de conseiller Afghanistan sous Bush et Obama, déclare dans le rapport : « Nous étions dépourvus d’une connaissance de base de l’Afghanistan. Qu’est-ce qu’on essayait de faire ici ? On n’avait pas la moindre notion de ce que l’on entreprenait. » Plus cru, Mohammed Ehsan Zia, un ex-ministre afghan, affirme : « Les étrangers lisent Les Cerfs-volants de Kaboul dans l’avion, alors ils pensent qu’ils sont des experts sur l’Afghanistan et ils n’écoutent rien. La seule chose dont ils sont experts, c’est la bureaucratie ». « Notre politique était de créer un gouvernement central fort, ce qui était idiot, car l’Afghanistan n’a pas une histoire de gouvernement central fort », explique un membre du ministère des Affaires étrangères. Toutes les tentatives américaines pour réduire le commerce de l’opium ont par ailleurs échoué. L’année dernière, le pays représentait encore 82 % de la production mondiale. De la même façon, les Américains ne sont pas parvenus à former une armée et une police locale. Les individus cités dans le rapport décrivent « les forces de sécurité afghanes comme incompétentes, sans motivation, mal formées, corrompues et truffées de déserteurs et d’infiltrés ». On estime que 30 % des policiers ont déserté avec leur arme et qu’ils ont ensuite créé leur propre check-point privé pour extorquer de l’argent aux passants. Quant aux centaines de millions de dollars versés par Washington pour rebâtir le pays, ils ont surtout aggravé la corruption. « Vous ne pouvez pas mettre ces montants d’argent dans un État très fragile et ne pas alimenter la corruption », résume Ryan Crocker, un ancien ambassadeur à Kaboul. Les États-Unis ont alloué plus de 133 milliards de dollars en Afghanistan, « si on prend en compte l’inflation, c’est plus que ce qu’ils ont dépensé pour le plan Marshall », résume le quotidien. L’argent remontait jusqu’au plus haut niveau. D’après le colonel Christopher Kolenda, l’ancien président Hamid Karzai avait mis en place une véritable « kleptocratie ».

La manipulation de l’opinion publique

Tous ces échecs sont restés secrets parce que les responsables américains, dont les trois derniers présidents, ont tout fait « pour tromper délibérément le public », poursuit le Post. Ils ont eu recours « à la vieille tactique du Vietnam : manipuler l’opinion publique ». En 2006, Donald Rumsfeld publie un rapport qui souligne les extraordinaires progrès du pays : la vitesse moyenne sur les routes par exemple a augmenté de 300 % ! Les faits et les statistiques sont régulièrement truqués pour donner l’impression que les États-Unis sont en train de gagner la guerre. Un des responsables du Conseil à la sécurité nationale explique : « La Maison-Blanche et le Pentagone manipulaient les chiffres pour les présenter sous un jour positif, parfois jusqu’à l’absurde. » Par exemple : la hausse du nombre de terroristes qui se faisaient sauter avec une bombe était analysée comme un signe que les talibans étaient désespérés et qu’ils n’avaient plus les forces pour se battre. Ben Laden […] doit bien se marrer dans son tombeau aqueux si l’on considère combien on a dépensé en Afghanistan. Depuis 2001, quelque 775 000 soldats américains ont été déployés en Afghanistan. 2 300 sont morts et plus de 20 000 ont été blessés. « Je disais qu’Oussama Ben Laden devait probablement se marrer dans son tombeau aqueux si l’on considère combien on a dépensé en Afghanistan », conclut un ancien des Forces spéciales25.

Ces dernières révélations fort intéressantes du Washington Post tombent à point nommé au moment où nous apprenons que les industriels américains de l’armement caracolent en tête du hit-parade des ventes d’armements dans le monde. Avec 246 milliards de dollars de ventes de matériels militaires en 2018, ils ont représenté 59% de l’activité combinée des 100 premiers groupes mondiaux, selon le rapport annuel du SIPRI26. Par certains aspects, nous frisons le délire dépensier27. Comment dans ces conditions, ne pas comprendre que ces armes doivent servir dans des guerres justifiées ou créées de toute pièce pour satisfaire aux appétits du lobby militaro-industriel ? Comment, dans ces conditions, ne pas comprendre que les Américains ont en permanence besoin de créer d’artificielles menaces, d’hypothétiques adversaires pour justifier leur stratégie qui les conduit régulièrement droit dans le mur ? Même si l’on peut questionner la forme, la sortie d’Emmanuel Macron sur « l’état de mort cérébral de l’OTAN » tombe, elle aussi, à point nommé pour stigmatiser les errements américains et conduire nos alliés à une questionnement incontournable sur la victoire en perdant28.

24 Stéphanie Le Bars, Les « Afghanistan Papers » révèlent les mensonges des États-Unis, Le Monde, 11 décembre 2019, p. 6.
25 Hélène Vissière, Comment Washington a caché pendant des années le désastre afghan ?, www.lepoint.fr , 10 décembre 2019.
26 Véronique Guillemard, Armement : les industriels américains creusent l’écart, Le Figaro, 9 décembre 2019, p. 35.
27 Claude Angeli, Flagrant délire dépensier au Pentagone, Le Canard enchaîné, 27 novembre 2019, p. 3.
28 François Darras, De Kaboul au Sahel, Marianne, 13-19 décembre 2019, p. 20.
 
 
UN NOUVEL AMBASSADEUR DE FRANCE À MOSCOU – Ali baba. Hors le traditionnel mercato des ambassadeurs de l’été, il faut parfois pourvoir aux vacances de chefs de poste qui surviennent en milieu d’année. Telle est le cas de la succession de notre ambassadrice à Moscou, Sylvie Bermann, première ambassadrice dignitaire de France de la Carrière29 qui fait valoir très prochainement ses droits à la retraite. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas fait plus d’étincelles à Moscou qu’à Londres (elle n’avait pas anticipé le « Brexit ») qu’à Pékin (elle n’avait pas anticipé la volonté hégémonique de la Chine)30. Ce qui prouve, qu’au Quai d’Orsay, la compétence n’a jamais été la clé d’une belle Carrière. Être une femme est un atout non négligeable par les temps qui courent. Connaissant les pratiques de la Maison des bords de Seine, on imagine sans difficulté la bataille au couteau pour décrocher le samovar d’or. Intox, coups tordus, coups bas, implication de divers réseaux, cirage de pompes… ont fonctionné à plein régime pour parvenir à ses fins. Comme toujours, il y a plus d’élus que d’appelés. Après la reprise de l’information objective sur la partante et l’arrivant, il n’est pas interdit d’en tirer quelques conclusions subjectives.

L’ANALYSE OBJECTIVE DE L’INFORMATION

Aujourd’hui, un nom de papabile circule dans les milieux bien informés comme celui du site Intelligence on Line31, celui de Pierre Lévy. Reprenons in extenso ce que nous lisons sur le site qui est assez étrange :

« Si Sylvie Bermann doit quitter le mois prochain son poste d’ambassadrice pour être remplacée par Pierre Lévy, elle opère dorénavant avec à ses côtés deux ambassadeurs dépêchés jusqu’au mois de juin prochain par le Quai d’Orsay, qui tente de raccrocher avec Moscou. Ambassadeur en Indonésie jusqu’en début d’année, Jean-Charles Berthonnet, auparavant en poste au Kazaksthan, y pilote les dossiers économiques tandis que Pascal Meunier, ex-représentant français en Azerbaïdjan et en Géorgie, après un passage chez Thalès, suit quant à lui les thématiques politiques ».

Il importe désormais de décrypter cette langue de bois épaisse en passant de la dimension objective à son interprétation subjective qui ne manque pas de sel.

LES CASSEROLES DE SYLVIE BERMANN

On croit rêver à découvrir ces extravagantes informations. Comment se fait-il que Sylvie Bermann, dont on (l’Association « Femmes et Diplomatie » du Quai d’Orsay créée par Nathalie Loiseau) nous chantait il y a peu encore les louanges, ait besoin d’être flanquée d’un duumvirat de deux mâles pour s’acquitter de sa mission. Si l’on pousse le raisonnement jusqu’à l’absurde, cela signifie qu’elle était soit totalement incompétente, soi qu’elle représentait la vieille ligne antirusse – comme son du reste son prédécesseur, Jean-Michel Ripert, lui aussi élevé à la dignité d’ambassadeur de France en raison de sa proximité avec François Hollande, promotion Voltaire oblige). Dans les deux hypothèses, elle aurait soit dû être renvoyée dans ses foyers pour attendre sagement l’âge de la retraite, soit recevoir une mission bidon pour l’occuper. Pourquoi ne pas l’avoir écarté pour cause de changement de ligne diplomatique ? Pourquoi ne pas avoir écarté les agents en charge des questions politiques économiques et politiques au sein de l’ambassade, puisqu’ils ne font manifestement pas l’affaire ? Tout ceci est plus qu’étrange, bizarre d’autant plus que cette plaisanterie coûte fort cher au contribuable au moment où Bercy joue les « kost killers ». Payer trois ambassadeurs au lieu d’un pour pallier les insuffisances de celle qui avait le titre ronflant d’ambassadrice à Moscou, cela ne manque pas de prêter à rire. Qu’en pense la chambre en charge du Quai d’Orsay de la Cour des comptes dirigée par le fils d’un ambassadeur dignitaire de France, Gilles Andréani dont l’épouse, Pascale est ambassadrice à Budapest ? Une salade très française.

LES FAIBLESSES DE PIERRE LÉVY

Énarque sortie à la DREE, Pierre Lévy a ensuite été intégrée dans les cadres du Quai d’Orsay. Il est plutôt un expert des questions de prévision (ayant dirigé le CAPS), des questions européennes (ayant dirigé la direction de l’Union européenne). Il est aujourd’hui ambassadeur de France à Varsovie. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas le mieux outillé pour remplir au mieux sa nouvelle mission. Petit détail, il ne parle pas le Russe alors qu’il est censé contribuer à la relance des relations bilatérales abîmées durant l’acte I du quinquennat de Jupiter. Par ailleurs, il devra se contenter d’être le primus inter pares d’un triumvirat comme à l’époque du consulat dont ses deux acolytes parlent eux le russe, étant issus du corps d’orient. Drôle d’attelage pour conduire le char de l’État à Moscou. Plus grave encore, que contiendra sa lettre de mission ? Sommes-nous pour la fin de l’OTAN ou pour sa remise sur pied ? Comment envisageons-nous de mettre en œuvre la fameuse « autonomie stratégique » de l’Union européenne ?32 Quelle réponse allons-donner aux demandes russes de construire une architecture européenne de confiance et de sécurité ? À l’intérieur ou à l’extérieur de l’OTAN ? Quel périmètre donner à la relation franco-russe dans les mois à venir ? Une relation fondée sur la confiance ou la défiance ? Connaissant la diplomatie jupitérienne de l’en même temps, la lâcheté génétique du Quai d’Orsay ainsi que le poids des néocons au Département, il y a fort à parier que les instructions de Pierre Lévy soient rédigées dans le plus pur style du marquis de Norpois. En fait, tout ceci n’augure rien de très bon tant nous évoluons dans le flou le plus artistique.

« Si l’on trouve de meilleurs diplomates chez les Russes que chez les peuples les plus civilisés, c’est parce que nos journaux les avertissent de tout ce qui se passe ou de tout ce que l’on envisage de faire dans nos pays et parce qu’au lieu de déguiser prudemment nos faiblesses, nous les dénonçons avec passion chaque matin. Par contre, leur politique byzantine travaille dans l’ombre, dissimule soigneusement tout ce que l’on pense, ce que l’on fait et ce que l’on craint dans leur pays. Nous marchons en plein soleil, ils se cachent dans l’ombre. Le jeu est inégal ; l’ignorance dans laquelle ils nous laissent nous aveugle, notre sincérité les éclaire ; nous avons la faiblesse de bavarder, ils ont la force de taire leurs secrets. C’est là par-dessus tout, que réside leur habileté » (Marquis de Custine, 1839). Presque deux siècles plus tard, les Russes savent que la discrétion est l’un des meilleurs gages du succès dans la diplomatie. C’est pourquoi, ils manient à la perfection la communication en la maintenant à la périphérie de la périphérie et non au centre comme nous le faisons avec maestria. « Les bonnes méthodes, en diplomatie, ont ceci de commun avec celles de la Banque, qu’elles sont toutes deux fondées sur le crédit » (François de Callières, 1716). Et, le crédit et la confiance sont les deux principaux ingrédients qui font défaut à la relation bilatérale franco-russe sous le règne d’Emmanuel Macron, diplomate malgré lui. Nous sommes dans la diplomatie de gribouille à l’état pur avec cette farce russe qui frise la comédie de boulevard que révèle la désignation du nouvel ambassadeur de France à Moscou. Nous lui souhaitons tout de même bonne chance pour le succès de sa future mission en Russie et pour le crédit de la France !

29 Jean-Paul Pancracio, Sylvie Bermann, première ambassadrice dignitaire de France, www.observatoire-de-la-diplomatie.com , 21 juin 2019.
30 Sylvie Bermann, La Chine en eaux profondes, Stock, 2017.
31 France-Russie. Trois ambassadeurs pour le virage russe de Macron, www.IntelligenceOnline.fr , 27 novembre 2019, n° 842, p. 1/8.
32 Isabelle Mandraud, Entre l’Europe et la Russie, rien ne sera plus comme avant, Le Monde, 30 novembre 2019, p. 31.
 
 
DU RIFIFFI AU CHÂTEAU – Jean Daspry. « Un changement en prépare un autre » (Nicolas Machiavel). Alors que la France est secouée par une grève sans fin puisant ses racines dans le projet de réforme des retraites proposé par le gouvernement d’Édouard Philippe – officiellement le 11 décembre 2019 devant le CESE – l’Élysée connaît une révolution de palais. Personne ne conteste l’autorité de Jupiter, soyez rassurés ! Bien au contraire, le président de la République procède à une vaste opération de redistribution de portefeuilles au sein de son cabinet du roi pléthorique (30 nominés et 13 partants dont certains étaient déjà connus), démontrant qu’il est bien le seul maître à bord du paquebot France. Telle est la conclusion à laquelle nous parvenons à la lecture du premier texte publié au JORF du 13 décembre 2019 que nous reproduisons in extenso ci-dessous :

Début de citation :

JORF n°0289 du 13 décembre 2019

texte n° 1

Arrêté du 12 décembre 2019 portant nomination et cessation de fonctions à la présidence de la République

NOR: PREX1936054A

ELI: Non disponible

Le Président de la République,

Vu le décret n° 2017-1098 du 14 juin 2017 relatif aux collaborateurs du Président de la République et des membres du Gouvernement ; Vu l’arrêté du 18 septembre 2017 relatif à la composition du cabinet du Président de la République, Arrête :

Article 1

Sont nommés à la présidence de la République :

Conseiller action publique et numérique : M. Mohammed Adnène Trojette, à compter du 1er avril 2019 ;

Conseiller fiscalité, prélèvements obligatoires et participations publiques :

M. Laurent Martel, à compter du 1er avril 2019 ;

Conseiller politique : M. Jérôme Peyrat, à compter du 9 mai 2019 ;

Conseiller politique : M. Maxance Barré, à compter du 13 mai 2019 ;

Conseiller parlementaire adjoint : M. Julien Autret, à compter du 20 mai 2019 ;

Conseiller opinion : M. Sylvain Guérin, à compter du 3 juin 2019 ;

Conseillère : Mme Marguerite Cazeneuve, à compter du 24 juin 2019 ;

Conseillère justice : Mme Hélène Davo, à compter du 10 juillet 2019 ;

Conseillère diplomatique adjointe : Mme Alice Rufo, à compter du 15 juillet 2019 ;

Conseillère Nations-Unies, affaires globales : Mme Claire Thuaudet, à compter du 15 juillet 2019 ;

Conseiller communication : M. Joseph Zimet, à compter du 20 août 2019 ;

Conseiller spécial : M. Clément Beaune, à compter du 1er septembre 2019 ;

Conseiller énergie, environnement, transports et agriculture : M. Paul Delduc, à compter du 1er septembre 2019 ;

Conseiller affaires stratégiques, Europe continentale : M. Etienne de Gonneville, à compter du 15 octobre 2019 ;

Conseiller Afrique du Nord, Moyen-Orient : M. Patrick Durel, à compter du 17 octobre 2019 ;

Conseillère culture et communication : Mme Rima Abdul-Malak, à compter du 12 novembre 2019 ;

Conseiller mémoire : M. Bruno Roger-Petit ;

Conseiller discours : M. Jonathan Guémas ;

Conseiller sport, JO 2024, engagement associatif, jeunesse : M. Cyril Mourin;

Conseiller technique agriculture : M. Julien Turenne, à compter du 16 juillet 2019 ;

Conseiller technique Asie et Amériques : M. Teymouraz Gorjestani, à compter du 21 août 2019 ;

Conseiller technique entreprises, attractivité et export : M. Pascal Confavreux, à compter du 16 septembre 2019 ;

Conseiller technique écologie : M. Maxime Durande, à compter du 30 septembre 2019 ;

Conseiller technique développement, G7/G20, coopération et action culturelle : M. Alexandre Mirlesse, à compter du 12 octobre 2019 ;

Conseiller technique financement de l’économie et investissements : M. Nathanaël Mason-Schuler ;

Conseiller technique auprès du conseiller diplomatique : M. Hugo Vergès ;

Conseiller technique auprès de M. Pierre-Olivier Costa, conseiller spécial :

M. Tristan Bromet ;

Conseiller technique auprès du directeur adjoint de cabinet : M. Raphaël Coulhon ;

Conseiller technique : M. Jean Gaborit ;

Conseillère technique discours et communication : Mme Sophie Walon.

Article 2

Il est mis fin aux fonctions de :

M. Fabrice Aubert, conseiller institutions, action publique et transition numérique, à compter du 25 mars 2019 ;

M. Emmanuel Miquel, conseiller entreprise, attractivité et export, à compter du 31 mars 2019 ;

M. Antoine Pellion, conseiller énergie, environnement, transports, à compter du 28 avril 2019 ;

M. Ismaël Emelien, conseiller spécial, à compter du 31 mai 2019 ;

M. David Amiel, conseiller, à compter du 31 mai 2019 ;

Mme Audrey Bourolleau, conseillère agriculture, pêche, forêt et développement rural, à compter du 15 juillet 2019 ;

M. Aurélien Lechevallier, conseiller diplomatique adjoint et sherpa G7, à compter du 25 juillet 2019 ;

Mme Sonya Djemni-Wagner, conseillère justice, à compter du 8 août 2019 ;

Mme Marie Philippe, conseillère technique Afrique du Nord et Moyen-Orient, à compter du 31 août 2019 ;

Mme Diane Simiu, conseillère technique écologie, à compter du 30 septembre 2019 ;

M. Jean-Marc Berthon, conseiller pour les droits de l’homme, les relations avec la société civile, les enjeux globaux, la francophonie, les relations culturelles extérieures et le G7, à compter du 1er novembre 2019 ;

Mme Jennifer Moreau, conseillère technique politiques de développement et climat, à compter du 18 novembre 2019 ;

Mme Anne-Claire Mialot, conseillère cohésion des territoires, logement, à compter du 2 décembre 2019 ;

Mme Claudia Ferrazzi, conseillère culture et communication, à compter du 16 décembre 2019.

Article 3

Le présent arrêté sera publié au Journal officiel de la République française.

Fait le 12 décembre 2019.

Emmanuel Macron

Fin de citation

Le moins que l’on puisse dire est que ça décoiffe à la présidence de la République, au sein même du réacteur nucléaire jupitérien. Tenons-nous en à quelques remarques concernant le volet diplomatique de ce mercato interne !

Nous relevons trois départs. Ceux d’Aurélien Lechevallier, conseiller diplomatique adjoint et sherpa G7 (énarque de la promotion Senghor, celle d’Emmanuel Macron, nommé ambassadeur en Afrique du sud), pilier de la cellule diplomatique ; de Marie Philippe, conseillère technique Afrique du Nord et Moyen-Orient et Jean-Marc Berthon, conseiller fourre-tout (droits de l’homme, société civile, enjeux globaux, francophonie, relations culturelles et G7). On touche tout de même à un poste important, celui de l’adjoint d’Emmanuel Bonne.

Nous notons sept arrivées ou confirmation. Le plus important est la promotion de la très opportuniste Alice Rufo au poste de conseillère diplomatique adjointe. Une valeur sûre qui fait son trou. Elle qui débuta, presqu’à sa sortie de l’ENA (au Quai d’Orsay) à la cellule diplomatique de François Hollande. Avant les élections de 2017, elle se fait intégrer à la Cour des comptes. Ne l’oublions pas et retrouve ensuite la cellule diplomatique d’Emmanuel Macron qu’elle avait rejoint à bon escient. Un exemple inédit dans l’histoire de cette cellule. Elle secondera Emmanuel Bonne qui l’apprécie particulièrement. Claire Thuadet fait son petit bonhomme de chemin avec le portefeuille de l’ONU et autres affaires globales. L’aristocratique Etienne le Harivel de Gonneville (le bon vieux Quai d’Orsay à particules) continue à tenir la barre des affaires stratégiques et de l’Europe continentale (il a en charge le rapprochement avec la Russie). Teymouraz Gorjestani suivra l’Asie et l’Amérique. Son nom ne vous dit peut-être rien. Ce brillant énarque n’est autre que le fils de la présidente de Géorgie, l’ex-diplomate française, Salomé Zourabichvili. Un éventuel problème de vulnérabilité objective en perspective ? Patrick Durel est nommé conseiller ANMO. Hugo Vergès est nommé conseiller technique auprès du conseiller diplomatique. Emmanuel Bonne, conseiller a donc besoin d’un conseiller technique ! Enfin, Clément Beaune est promu conseiller spécial. De qui ? pour quoi faire ? Un emploi fictif ?

« Rien n’est permanent, sauf le changement » (Héraclite). Tout ceci est presque risible au regard de la hauteur des enjeux et défis internationaux du monde du XXIe siècle. On croit rêver tant on prend les mêmes et on recommence. Emmanuel Macron est l’archétype d’une « profondeur très superficielle », pour reprendre l’expression bien troussée du professeur agrégé de droit public à Paris I, Paul Cassia. En définitive, cette auto-valorisation permanente du chef de l’État, à travers cette comique révolution de palais à deux balles, traduit la faiblesse d’un pouvoir pusillanime, secoué jusque dans ses fondements par un mouvement social fort (hier crise des « gilets jaunes » relayée aujourd’hui par une fronde syndicale). Que de bruit pour rien avec ce rififi au château intervenant à mi-mandat présidentiel qui semble faire abstraction des brutales évidences du réel33 !

33 Natacha Polony avec la Rédaction de Marianne, Et si c’était lui le problème ?, Marianne, 13-19 décembre 2019, pp. 10 à 18.
 
 
PETITES CAUSES, GRANDS EFFETS : LE CAS THUNBERG ! Jean Daspry. Inconscients. Tel est le qualificatif qui sied à la perfection à nos syndicalistes ayant remis les citoyens à la marche et les trains à l’arrêt ! Vous pensez immédiatement à la galère de tous ces gens qui sont contraints à de multiples acrobaties pour rejoindre leur lieu de travail et en revenir par un froid glacial ou une pluie battante. Vous pensez également aussi à la fin de mois difficile de tous qui seront pénalisés pour avoir été victimes de syndicalistes révolutionnaires sans foi, ni loi. Vous songez par ailleurs au trio de choc, Macron-Philippe-Delevoye dont le travail sur la réforme des retraites n’a pas été apprécié à sa juste valeur. En un mot, vous vous insurgez contre les effets délétères d’un mouvement social qui paralyse la France, fragilise l’économie et les plus démunis de nos concitoyens. Mais, vous n’y êtes pas. Vous êtes à côté de la plaque ! Vous commettez l’erreur du siècle en raisonnant avec des schémas de l’Ancien Monde. Tout ceci ne présente pas le moindre intérêt. Ceci relève de la pure mesquinerie alors même qu’un sujet plus important, une question essentielle se pose, non seulement à une France déboussolée, mais surtout à une planète inquiète du sort réservé par ces malotrus de machistes à l’égérie du climat.

Vous avez bien compris, nous parlons de Greta Hisse Le Foc, plus connu sous son patronyme de Greta Thunberg. Souvenez-vous de toutes les difficultés qu’elles avaient rencontrées pour rejoindre Madrid (accueillant la COP25 au pied levé pour cause de défection de Santiago pour raison de crise politique et sociale) autrement que par le moyen d’un vulgaire aéronef afin de ne pas alourdir son empreinte carbone. Par chance, elle avait trouvé un mécène qui accepta de la prendre à bord de son voilier de luxe. Mais, elle arriva un peu en retard à destination, juste à temps pour participer à une manifestation, une marche de jeunes pour crier son hostilité aux vieux routiers de la politique et à leurs méthodes inefficaces pour lutter contre le réchauffement climatique. Et, sur place, elle donne de la voix. Un spectacle fabuleux digne des meilleures productions d’Hollywood. « Un autre monde est possible. » Bras levés, des yeux ouverts peints dans la paume de leurs mains, et entonnant des chants en faveur de « la justice climatique », ils ont envahi la scène, à peine terminée la « conférence de haut niveau sur l’urgence climatique » organisée dans la salle plénière du sommet de l’ONU sur le climat (COP25) qui se tient jusqu’au 13 décembre à Madrid. Européens, Indiens, Africains, Océaniens, Latino-Américains… :

plus d’une cinquantaine de jeunes du monde entier ont rejoint la jeune activiste suédoise et l’Ougandaise Hilda Flavia Nakabuye, qui participaient à la table ronde, pour clamer que l’urgence est évidente. Et regretter que la volonté politique d’y faire face le soit beaucoup moins. « Le vrai danger est quand les politiques et les dirigeants d’entreprises font croire que des actions réelles se passent quand, en réalité, rien n’est fait », avait martelé Greta Thunberg un peu plus tôt sur la scène. Elle a en outre regretté que les « promesses n’incluent pas l’aviation, le secteur maritime et les biens importés ou exportés », alors qu’ils « incluent la possibilité pour les pays de compenser leurs émissions ailleurs ». « Ce n’est pas gouverner, c’est tromper », avait ajouté la jeune égérie de la lutte climatique. « Les jeunes sont désespérés : nous voulons un signal d’espoir », a affirmé la jeune adolescente suédoise de 16 ans. Selon elle, celui-ci existe : « Il ne vient pas des gouvernements et des corporations » qui cherchent à « éviter de relever leurs ambitions », mais « des gens qui commencent à se réveiller ». Citant le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et ses avertissements sur la vitesse du réchauffement climatique, Greta Thunberg a critiqué le discours de ceux qui ont confiance uniquement dans l’avancée des technologies de capture de CO2 pour juguler le réchauffement, et demandé de laisser le charbon « sous la terre ». La jeune fille en colère s’est dite consciente que le ton de sa célèbre interpellation « how dare you », lancée en septembre à New York, avait eu davantage d’impact que le fond de son message. « Comment réagir au fait que rien n’est fait sans s’énerver, comment envoyer ce message sans se montrer alarmiste ? », s’est-elle interrogée34. Vous oubliez qui est cette jeune fille qui va être traitée comme un vulgaire usager de la SNCF.

La jeune militante du climat Greta Thunberg a été désignée personnalité de l’année 2019 par le magazine Time, a annoncé mercredi ce dernier, qui la met à sa Une avec le titre « Le pouvoir de la jeunesse ». La Suédoise de 16 ans, devenue l’égérie de la lutte contre le changement climatique à travers la planète, ralliant des millions de partisans à sa cause, n’avait pas reçu le prix Nobel de la paix, pour lequel elle était pressentie. Chaque année le magazine américain Time désigne sa personnalité de l’année. L’année dernière, le magazine avait choisi les femmes ayant brisé le silence des violences sexuelles comme personnalités de l’année.  Dans un article publié le 11 décembre 2019 le Time explique son choix pour cette année : « Un changement significatif se produit rarement sans la force galvanisante d’individus influents, et en 2019, la crise existentielle de la Terre en a trouvé un à Greta Thunberg ».  Par son engagement, le magazine estime que la jeune Suédoise est devenue « la plus puissante voix sur le plus grand problème auquel la planète est confrontée, et l’avatar d’un changement générationnel plus large », citant les mobilisations à Hong Kong et la politique au Congrès américain

Et que dire, dans ces conditions, de ces quelques mécréants qui empêchent Greta Thunberg (celle que vient de railler Donald Trump) de rentrer en Suède par la voie du rail depuis l’Espagne via une France bloquée. Elle qui a l’immense courage de montrer la voie, pas celle du chemin de fer mais vers un monde meilleur pour une jeunesse inquiète. Ceci est tout simplement insupportable. Il est incompréhensible que des millions de Français ne soient pas descendus dans les rues de France et de Navarre pour exiger des leaders syndicaux sans cœur (comme monsieur moustache) une levée temporaire de la grève de la SNCF afin de permettre le passage en grand apparat de l’égérie de la planète dans le train du bonheur. Que fait Emmanuel Macron ? Que font les Verts ? Que font les bonnes âmes pour crier à l’inadmissible ? Incroyable mais vrai. Dans quelle époque vivons-nous, madame Michu ! Petites causes, grands effets pour le cas que constitue Greta Thunberg… Il va falloir que cela change et plus vite que cela.

34 Sandrine Morel, Greta Thunberg à la COP25 : « Les jeunes veulent un signal d’espoir », www.lemonde.fr , 11 décembre 2019.

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