Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

ORIENT-ATIONS 263

POUR MATZNEFF – Richard Labévière. Ainsi, une directrice de maison d’édition – âgée de 47 ans – nous dit aujourd’hui être toujours traumatisée par la relation qu’elle a eu avec l’écrivain Gabriel Matzneff, il y a bientôt 35 ans ! Mieux vaut tard que jamais ! A l’époque, cette adolescente de quatorze ans n’était plus vraiment une enfant et ses amours ne rentraient pas a priori dans les catégories d’une pédophilie aggravée… Mais les campagnes Balance-Ton-Porc, Mee-Too et Compagnie sont passées par là, générant son lot de célébrités médiatiques éphémères. Vanessa Springora, qui est certainement fatiguée d’éditer les autres, s’est sûrement dit qu’elle était aujourd’hui assez grande pour sortir un livre bien à elle. A défaut de talent littéraire, autant donner dans le fait divers en tapant au foie, c’est plus sûr. Donc, une petite charge bien appuyée contre l’un de ses anciens amants – en l’occurrence l’écrivain Gabriel Matzneff – ferait certainement le buzz

Bingo ! Vu la complaisance actuelle des médias parisiens, toujours plus prompts à faire la morale qu’à produire de l’information, le pari était gagné d’avance et « l’affaire Matzneff » lancée avec d’autant plus de bonheur que ça nous change des histoires de trains et de métros qui restent à quai. La chasse est lancée et bien lancée. Après Matzneff, il y en aura d’autres, bien d’autres. On pourrait même remonter à l’âge de la pierre polie afin de redresser les torts de tous et toutes celles et ceux qui n’auraient pas l’air de se conformer aux certitudes du moment. Après les tribunaux de la Raison pure, il serait temps d’installer ceux d’une Histoire moralement correcte et politiquement consensuelle.

On se souvient que des ahuris voulaient débaptiser les rues et places Colbert au prétexte que le commerce triangulaire des esclaves sévissait au temps de ce grand ministre de Louis XIV. D’autres crétins ont cherché à interdire plusieurs albums de Tintin, accusés de « néo-colonialisme ». Si l’on devait suivre la terrible machinerie des morales anachroniques, qui consistent à juger le passé à l’aune des valeurs actuelles, il faudrait condamner aussi les australopithèques, prédateurs de biodiversité, les corsaires malouins qui envoyaient leurs ennemis par le fond et les poilus de 14 qui creusaient des trous dans la terre. Ne devrait-on aussi interdire la lecture du marquis de Sade, violeur patenté et, pourtant toujours porté aux nues par la critique moderne. Faudrait-il aussi censurer Oscar Wilde, Marcel Proust et combien d’autres ayant dérogé à la morale du moment ? Céline et Martin Heidegger, eux-aussi pour d’autres raisons ? Cette chasse aux sorcières rétrospectives est grotesque, inutile et d’une abyssale bêtise.

L’actuel ministre de la Culture Franck Riester apporte, lui-aussi, son petit panier en soutien « à toutes les victimes » de l’écrivain. Evidemment, n’est pas Malraux qui veut… D’autres « happy fews », en mal de reconnaissance se sentent aussi poussés à prendre position publiquement. Ainsi le petit Raphaël Glucksmann – ancien collaborateur du président mafieux de Géorgie et gratte-papier à l’OTAN, aujourd’hui euro-député PS – s’indigne qu’on puisse prendre la défense de Gabriel Matzneff. Franchement qui juge qui ? On n’en attendait pas moins de lui, qui – d’Israël au Rwanda – collectionne toutes les postures bobo du politiquement correct et de l’ego-médiatiquement porteur des petits carriéristes. Et voilà qu’on vient chercher des noises aussi à ce pauvre Bernard Pivot qui, en son temps, a eu l’outrecuidance d’inviter Gabriel Matzneff sur le plateau d’Apostrophes.

Il est bien clair qu’à ce rythme-là, aujourd’hui Coluche, Pierre Desporges et Thierry Le luron seraient en prison. On ne pourrait plus tourner, ni La Cage aux folles, ni Les aventures de Rabbi Jacob, ni permettre les représentations des pièces de Peter Handke. Et même pour Shakespeare, il faudrait y regarder de plus près !

Que tous les petits chiens de garde du nouvel ordre moral aboient avec les loups, est dans l’ordre des choses d’une époque médiocre et, paradoxalement, sans valeurs, ni honneur, ni morale. L’écrivain Gabriel Matzneff n’a jamais fait mystère de qui il était, de sa vie et de ses faits et gestes relatés au filtre du mentir-vrai de la grande littérature. C’est l’un de nos plus grands écrivains contemporains. On aura oublié depuis longtemps Madame Vanessa Springora – dont le coup médiatique ne suffira pas à garantir un nom – qu’on lira encore Gabriel Matzneff, ses romans, ses mémoires et ses essais. Affaire Matzneff ? Circulez, car il n’y a rien à voir, sinon le spectacle pathétique de quelques petites ambitions très médiocres.
 
 
ROSELINE LETTERON NOUS DIT : « AFFAIRE HALIMI, L’ABOLITION DU DISCERNEMENT DE LA CHAMBRE DE L’INSTRUCTION – 22 décembre. La chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a rendu, le 19 décembre 2019, une décision très controversée. Elle considère que Kobili Traoré, qui a tué Sarah Halimi le 3 avril 2017 en la défenestrant du balcon de son appartement, après lui avoir fait subir diverses tortures, est pénalement irresponsable. Aux yeux des juges, sont réunies les conditions de mise en oeuvre de l’article 122-1 du code pénal, aux termes duquel "N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes". Un collège d’experts s’était prononcé en ce sens, à l’issue d’une procédure complexe, un premier expert s’étant prononcé en faveur de la responsabilité pénale de Traoré.

LES ASSISES ET L’ABOLITION DU DISCERNEMENT

Ces querelles d’experts auraient pu conduire Traoré devant la Cour d’assises, compétente pour apprécier l’abolition du discernement. Depuis la loi du 25 février 2008, l’irresponsabilité peut en effet être constatée à deux stades bien distincts de la procédure. A l’issue de l’instruction, et une déclaration d’irresponsabilité pénale peut être prononcée, soit par le juge d’instruction, soit, à sa demande ou à celle du procureur ou des parties civiles, par la chambre de l’instruction de la Cour d’appel. Mais l’irresponsabilité peut aussi être déclarée par la Cour d’assises elle-même, lors d’une audience publique, procédure qui, en 2008, avait été vivement souhaitée par les associations de victimes.

Les juges des juridictions pénales ne montrent cependant pas le même intérêt pour cette procédure, peut-être parce qu’ils préfèrent que la décision soit prise par un magistrat professionnel que par un jury populaire. La présente décision est-elle l’expression de cette réticence ? On ne saurait l’affirmer, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il aurait été préférable d’offrir aux parties civiles le procès qu’elles attendaient.

DROGUE ET DISCERNEMENT

Sur le fond, on doit reconnaître que le droit positif manque singulièrement de clarté. La notion de "trouble psychique ou neuropsychique" est l’objet de controverses entre les experts, et c’est finalement l’absence de discernement qui constitue le critère essentiel de sa définition. Mais qu’en est-il du trouble d’origine toxicologique lié à la consommation d’alcool ou de drogue ? Dans ce cas en effet, la cause du trouble se trouve dans la volonté du consommateur qui a lui-même altéré son discernement. 

A la lecture de l’article 122-1 du code pénal, il ne fait guère de doute que l’alcool ou la drogue peuvent abolir le discernement, et l’imputabilité disparaît donc. C’est ce qu’a jugé la chambre de l’instruction le 19 décembre, à propos de Kobili Traoré. Mais la doctrine, quant à elle, propose une distinction plus subtile. Lorsque la personne a ingéré une substance à son insu, l’exonération de responsabilité est une évidence. En revanche, quand elle l’a ingérée pour se donner le courage de commettre l’infraction, sa responsabilité ne saurait être écartée, principe qui semble évident si l’on considère que le code pénal fait souvent de l’emprise alcoolique ou de stupéfiants une circonstance aggravante.

Enfin, il reste une troisième hypothèse, celle précisément qui concerne Kobili Traoré, consommateur régulier de cannabis depuis très longtemps, tant et si bien que cette consommation l’a placé dans une situation délirante durant laquelle il a tué Sarah Halimi. La doctrine propose de distinguer dans ce cas entre infraction intentionnelle et non intentionnelle. La consommation de substances ne serait une cause d’irresponsabilité que dans l’hypothèse d’une infraction intentionnelle puisque, dans le cas des infractions non intentionnelles, l’auteur de l’infraction ne voulait pas causer un dommage mais s’est seulement montré imprudent. Avouons que la distinction n’est pas facile à comprendre, car elle conduit à exonérer la responsabilité des auteurs des crimes les plus graves pour condamner ceux qui n’ont commis qu’une imprudence fautive.

EVOLUTION JURISPRUDENTIELLE

Certes, mais la jurisprudence n’a pas repris cette analyse. Heureusement, car on pourrait en conclure que Kobili Traoré pourrait être condamné s’il avait écrasé Sarah Halimi en conduisant sous l’emprise de cannabis (avec circonstance aggravante), alors qu’il ne pourrait être condamné pour l’avoir torturée et défenestrée. La Cour de cassation, depuis une ancienne jurisprudence du 5 février 1957 considérait que, dans ce type de cas, la responsabilité pénale est une question de fait qui relève de l’appréciation souveraine des juges du fond. Cette position a souvent été réaffirmée, par exemple dans un arrêt du 2 septembre 2014.

Mais cette jurisprudence a aujourd’hui évolué, sans doute liée à la sévérité accrue à l’encontre des auteurs d’infractions commises sous l’emprise de substances toxiques. Un arrêt du 22 juin 2016, à propos d’un accident causé par un conducteur sous la double emprise de l’alcool et du cannabis, la Cour de cassation  ensanctionne les juges du fond qui avaient écarté sa responsabilité pour l’infraction de violences volontaires. La Chambre criminelle fait observer que "le prévenu a bu et a consommé volontairement des stupéfiants avant de prendre le volant pour conduire à vitesse excessive au volant d’un véhicule devenu une arme par destination ; qu’un tel comportement est un acte intentionnel (…) et n’a pu être adopté qu’avec la conscience du caractère prévisible du dommage".

On sait que les parties civiles vont déposer un pourvoi en cassation contre la décision de Chambre de l’instruction de la Cour d’appel. Sans doute vont-elles s’appuyer sur cet arrêt pour montrer que Kobili Traoré avait consommé volontairement de la drogue et qu’il ne pouvait en ignorer les effets dévastateurs ? Si Traoré n’avait pas son libre arbitre au moment de la mort de Sarah Halimi, il l’avait lorsqu’il a pris la drogue qui est à l’origine du drame. On peut espérer que la Cour de cassation entendra cette analyse.

Reste que le législateur devrait certainement intervenir sur cette question, car la situation juridique est réellement trop instable. Imaginons un instant, rien qu’un instant, que la Cour de cassation confirme la décision de la Cour d’appel. Dans ce cas, il est probable que Kobili Traoré fera l’objet d’un arrêté d’internement psychiatrique sans son consentement. Sans doute, mais le problème est qu’il n’est atteint d’aucune affection psychiatrique, ce qu’ont d’ailleurs déjà affirmé les experts. Il sera donc impossible de le maintenir en internement psychiatrique et les médecins ne pourront faire autre chose que le libérer… Veut-on vraiment que Kobili Traoré soit libre et puisse se lancer dans une belle carrière de porte-parole d’une association militant en faveur de la légalisation de l’usage du cannabis à des "récréatives" ?

http://libertescheries.blogspot.com 
 
 
LA BALLADE DES PANTOUFLEURS HEUREUX ! Ali baba. Ce que la France d’en-haut s’autorise, la France d’en bas ne peut se le permettre ! Ainsi va la République dont la devise est Liberté, égalité, fraternité. Au sein de l’élite, c’est la loi de la jungle. Tout est permis. C’est à celui qui sera le plus « disruptif » dans la « start up nation » chère à notre président de la République. Emmanuel Macron, brillant énarque, sorti dans l’un des grands corps de l’État, l’inspection des Finances pour s’y constituer un réseau, un riche carnet d’adresses lui permettant d’aller vendre ses services à la Banque Rothschild et de revenir grandi dans le circuit classique : administration, cabinet ministériel, ministre, président de la République. Un parcours sans faute pour ambitieux assumé. Et cela sans le moindre complexe dans une République qui se prétend exemplaire. Vous avez dit exemplaire. Ce genre de passerelles entre l’administration et l’extérieur a été prévu par la loi. Le haut fonctionnaire, formé à grands frais sur l’argent du contribuable, qui décidait d’aller respirer l’air de l’extérieur, était astreint à rembourser à l’État un forfait correspondant au coût estimé de sa scolarité. Cette somme porte le nom de « pantoufle » par référence au fait que le fonctionnaire aller « pantoufler » hors de l’administration. Ce qui fut longtemps une loi d’airain, une obligation (de jure), se transforme petit à petit en faculté (de facto). En effet, certains hauts fonctionnaires estiment être au-dessus de toutes ces mesquineries, l’administration française ayant eu l’immense privilège de les compter dans ses rangs.

C’est ce scandale d’État que Laurent Mauduit dénonçait hier dans son ouvrage intitulé La Caste dans lequel il dénonçait les pratiques dites de « pantouflage » mais aussi de « rétropantouflage » pour qualifier les revenants dans la haute fonction publique1. Dans sa démarche, il s’inspirait de celle de Pierre Bourdieu dans son ouvrage célèbre intitulé La noblesse d’État publié en 1989 qui documentait parfaitement un phénomène qui n’a fait qu’aller en s’aggravant depuis trente ans2. C’est, aujourd’hui, au tour du Canard enchaîné d’y aller de sa petite piqûre de rappel sur le sujet, démontrant ainsi que tout change, pour que rien ne change, y compris dans le Nouveau Monde promis par Jupiter3. Ces carabistouilles sont bien connues au sein de l’administration, en particulier la haute fonction publique. Qu’apprend-on à l’occasion qui nourrit le dossier lourd du « pantouflage » à la française ? Cette pratique est en pleine expansion. Est-ce réellement une surprise dans un monde où là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir ? Le phénomène serait en pleine expansion Lors de l’adoption de la loi de transformation de la fonction publique, le 6 août 2019, les parlementaires avaient exigé (article 37) que le gouvernement présente, en annexe de son rapport annuel sur l’état de la fonction publique, les chiffres des départs de fonctionnaires vers le secteur privé. Récemment publiés, ces statistiques sont particulièrement éloquentes. Contrairement à une idée reçue, les anciens élèves de l’école nationale de l’administration (ENA) passés dans le privé sans avoir acquitté des dix ans dus à l’État ne sont pas les rois du pantouflage. Sur les deux dernières promotions, d’environ 80 élèves chacune, ils ne sont que 8 à avoir cédé aux sirènes du marché. La palme reviendrait plutôt aux anciens élèves des écoles normales supérieures (Ulm, Lyon, Saclay, Rennes) avec 154 départs (pour 676 normaliens par an), contre 36 élèves de l’École polytechnique (420 élèves par promo). La fuite des cerveaux n’est donc pas une chimère. Par ailleurs, on peut en déduire que les normaliens et polytechniciens sont plutôt durs d’oseille ! Théoriquement, s’ils quittent les services de l’État avant les dix ans requis, ces élèves fonctionnaires, payés durant leurs études, doivent rembourser la « pantoufle » (les frais d’entretien et de formation) au prorata des années dues. Selon le décompte fourni par le gouvernement, 46 fonctionnaires formés par les écoles normales et par Polytechnique (23 pour chacune d’entre elles) avaient dépassé, fin 2018, le délai de paiement de leur « pantoufle ». Leurs collègues énarques, à l’instar de l’inspecteur des Finances, Emmanuel Macron se sont montrés plus disciplinés. En novembre 2016, le fondateur d’En marche avait demandé sa radiation de la fonction publique, s’engageant, alors, à rembourser à l’État une « pantoufle » de 50 000 euros. Il est vrai qu’un candidat à la présidentielle mauvais payeur aurait eu bonne mine… Tout ceci se passe bien évidemment se passe de commentaires au moment où notre gouvernement de technocrates demande aux Français de la France d’en bas de se serrer un peu plus la ceinture pour équilibrer le système des retraites datant de 1945. Même si les sommes concernées par les « pantoufles » sont sans commune mesure avec les milliards des retraites, il en va du principe selon lequel le bon exemple doit venir d’en-haut. Nous sommes encore loin du compte.

Pour mettre un petit grain de sel dans ce monde de l’entre-soi de la haute fonction publique, rappelons que nos brillants énarques ayant rejoint un grand corps, voire une administration moins prestigieuse, sont friands des « ménages ». Cela n’a rien à voir avec ceux des agents techniques de surface. Cela consiste à aller prodiguer quelques cours qui à Sciences Po, qui à l’ENA, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes venant s’ajouter à leur maigre traitement. Soulignons que cela se déroule durant leurs heures normales de travail ! Nous sommes à la limite du délit, cette pratique contrevenant au principe du service rendu pour bénéficier d’un salaire. Nous sommes dans l’immoralité la plus totale.

En dernière analyse, nous ne pouvons que nous réjouir de la ballade des pantoufleurs heureux !

1 Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, La Découverte, 2018.
2 Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grands écoles et esprit de corps, éditions de minuit, 1989.
3 Chausser les pantoufles, quel pied !, Le Canard enchaîné, 11 décembre 2019, p. 2.
 
 
J’ACCUSE OU LE RETOUR DE LA RAISON ? Alib Baba. Dans ces temps de morosité ambiante, de retour de l’ordre moral4, il est parfois de rares moments d’intense satisfaction. Moments où la raison l’emporte sur la passion. Moments où le bon sens écarte la mauvaise intelligence. Moments où le citoyen défie l’élite. Moments où la France d’en bas triomphe sur la France d’en haut. Moments où l’homme/la femme refuse les injonctions du clergé médiatique. Moments où la liberté prime sur l’interdit. Moments où l’esprit des Lumières triomphe de l’obscurantisme rampant. En un mot, moments où la France se grandit par le respect de son message universel de tolérance et de liberté, par son respect scrupuleux des droits de la défense. Or, nous vivons pareil moment d’intense satisfaction à la faveur des avatars du film J’accuse de Roman Polanski5. Souvenons-nous des avertissements de l’hebdomadaire Le Point qui évoquait « L’impossible promotion de J’accuse » en raison des accusations de viol contre son réalisateur et des campagnes de boycott lancées par le mouvement #metoo et autres associations féministes enragées ignorant les grands principes du droit dans une démocratie (12 novembre 2019) ! Or, qu’en est-il plusieurs semaines après ? Le film bat tous les records de fréquentation en salle, dépassant la barre du million de spectateurs (1,4 millions, troisième démarrage pour un film historico-politique français derrière La Rafle en 2010 et Indigènes en 2006) ayant bravé l’interdit de la bien-pensance au nom du droit de savoir. Quelles conclusions provisoires peut-on tirer de ce camouflet infligé aux donneurs invétérés de leçons de morale ? Nous limiterons notre propos à quatre questions : le rejet de la censure d’une minorité agissante, la trahison de leur cause par les féministes, l’indispensable réflexion sur les rouages de l’État et le combat contre toutes les formes d’injustice.

LE REJET DE LA CENSURE D’UNE MINORITÉ AGISSANTE

Mieux qu’une longue démonstration, laissons le soin au philosophe médiatique, Raphaël Enthoven de poser les termes du débat dans un entretien au JDD à l’occasion de la parution d’une Bande dessinée inspirée de l’œuvre de Platon, Le Banquet !

Question : La recherche de la vérité est au centre du Banquet6. Peut-on y avoir accès, si l’on prend par exemple la dernière affaire Roman Polanski ?

Réponse : La vérité, on la connaît. Roman Polanski a contraint, entre autres, une jeune fille de 13 ans et 9 mois à subir contre son gré une sodomie. C’est monstrueux. Et les gens qui l’excusent en faisant valoir que la gamine était « pubère » mériteraient, pour leur instruction, d’avoir subi le même sort au même âge. Reste qu’à mon avis ce n’est pas une raison de ne pas aller voir son – remarquable – film sur l’affaire Dreyfus, car il n’y a aucun rapport entre les deux. Enfin, ce qui est étonnant dans la nouvelle « affaire Polanski », c’est le poids qu’on donne au témoignage de ­Valentine Monnier, qui est plausible, indémontrable, et ne fera l’objet d’aucun jugement. Par exemple : les municipalités qui prétendent interdire la diffusion du dernier Polanski ne voyaient aucun inconvénient à cette diffusion tant que Roman Polanski était « juste » reconnu coupable de viol sur une gamine. Quel élément supplémentaire le témoignage de Valentine Monnier apporte-t-il à son cas pour justifier qu’on ne le diffuse pas ? Ce n’est pas la vérité qui est en jeu dans l’affaire Polanski. C’est la censure d’une œuvre sous le prétexte des crimes, avérés ou non, de son auteur7.

Dans cet ordre d’idées, il est rassurant d’apprendre que les cinéastes de l’ARP (auteurs, réalisateurs, producteurs) aient fait part, le 29 novembre 2019, de leur « consternation » après la déprogrammation de J’accuse à Poitiers, affirmant « condamner » tout « acte politique qui s’apparenterait à une forme de censure ». « En cohérence avec ses précédentes communications, l’ARP condamnera toujours, et avec la plus grande fermeté, tout acte politique qui s’apparenterait à une forme de censure, qui contreviendrait à la liberté d’expression, et qui interdirait aux spectateurs l’accès à un film », ont-ils ajouté. 

Et oui, en ce début de XXIe siècle, la question du combat contre la censure est toujours d’une grande actualité !

LA TRAHISON DE LEUR CAUSE PAR LES FÉMINISTES

Nous ne le répèterons jamais assez, tout ce qui est excessif est insignifiant. Aujourd’hui, sous prétexte de dénoncer les agissements coupables – souvent prescrits selon la loi – d’une poignée d’hommes, certaines estiment opportuns de pratiquer la technique de l’amalgame. Selon elles, toutes les femmes seraient des victimes potentielles ou avérées des hommes délinquants potentiels ou avérés. Une vision manichéenne d’un monde où le bien serait du côté de la femme et le mal du côté de l’homme. Telles sont les sornettes qui nous sont déversées à longueur de journée sur les chaînes d’abrutissement en continu par nos perroquets à carte de presse et autres petits marquis poudrés. Certaines s’arrogent aujourd’hui le droit de s’ériger en conscience morale universelle et de présider l’infâme tribunal médiatique qui se substitue au tribunal judiciaire ou administratif. Tribunal médiatique dont les jugements à l’emporte-pièce sont relayés par les prétendus réseaux (a)sociaux et la télévision trottinette. La France est exemplaire quand elle résiste et non quand elle se voile la face. Et cela en dépit des agressions quotidiennes dont sont victimes des milliers de femmes mais dont on se garde bien de nous parler pour ne pas stigmatiser une religion qui fait la loi dans un quartier parisien (Chapelle-Pajol dans les 18ème arrondissement de Paris) ou qui refuse d’évoquer les agressions des femmes par des immigrés (éjection des audacieuses lors de la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles)…8 Y aurait-il une indignation sélective qui porterait plus sur le mâle blanc occidental judéo-chrétien que sur d’autres à qui tout serait permis ? L’affaire J’accuse pose cette question embarrassante pour certaines féministes délirantes qui déversent leur haine contre les hommes en continu sur les chaînes de télévision qui les accueillent à bras ouverts. L’intégrisme féministe est aussi dangereux que l’intégrisme islamiste.

Et oui, en ce début de XXIe siècle, la question de la trahison d’une cause noble par celles qui sont censées la porter est toujours d’une grande actualité !

L’INDISPENSABLE RÉFLEXION SUR LES ROUAGES DE L’ÉTAT

Lorsque l’on évoque le fonctionnement de l’État, concept pris dans son acceptation la plus large (exécutif, législatif, judiciaire, administration d’état ou collectivités territoriales…), il importe de distinguer trois cas de figure. Le fonctionnement normal qu’accompagnent, y compris de nos jours, deux de ses dérives les plus graves, la raison d’état et, pire encore, la déraison d’état (Marc Trévidic). Et, il ne s’agit pas d’une clause de style. L’affaire Dreyfus n’a pas mis un terme aux multiples dysfonctionnements d’une machine qui peut s’emballer sans que rien ne puisse l’arrêter. Et, il ne faut pas compter sur les juridictions administratives – et surtout pas sur le Conseil d’État qui représente la caricature d’une justice indépendante et impartiale comme l’exige la Convention européenne des droits de l’homme en son article 6 qui proclame le droit à un procès équitable pour tout citoyen – pour jouer efficacement le rôle de protecteur des libertés des citoyens, des fonctionnaires. Comme le souligne si justement, Michel Bernard, ancien haut fonctionnaire, ancien élève de l’ENA : « Ce que montre le film, la manière dont le conformisme, la complaisance et la faiblesse altèrent gravement le fonctionnement de l’État, demeure d’actualité. Quatre meurtres ont été commis à la préfecture de police, il y a un mois et demi par un agent d’un service de renseignement (le renseignement encore…) converti à l’islam depuis dix ans, radicalisé et fréquentant une mosquée sous influence salafiste. Depuis, l’opinion attend les résultats de l’enquête, patiemment. Oui, les choses ont bien changé. Où sont Clémenceau, Zola, Péguy, Jaurès… Picquart ? »9 Et l’on pourrait multiplier à l’envi les exemples de fonctionnaires innocents broyés par la machine administrative pour d’obscures raisons sans que cela ne fasse se dresser nos humanistes de salon, y compris dans un passé très récent. Mais, tout se passe avec la complicité passive ou active de toute la chaîne hiérarchique en remontant jusqu’au président de la République.

Et oui, en ce début de XXIe siècle, la question des dysfonctionnements graves des rouages de l’État est toujours d’une grande actualité !

LE COMBAT CONTRE TOUTES LES FORMES D’INJUSTICE

Ne nous trompons pas de combat ! La France n’est pas à l’abri des injustices les plus graves, les plus criantes commises par la Justice elle-même. Rappelons les affaires Patrick Dils10, d’Outreau11, Omar Raddad12 et autres Christian Iacono13 qui devraient conduire les magistrats à un peu plus d’humilité et les médias à un peu plus de retenue. Que sont devenus policiers, experts, médecins, psychologues, psychiatres, magistrats de tout poil ayant trempé dans ces affaires ? Rien ou presque. Mais aujourd’hui, nous avons l’impression que tout continue comme avant, que tout change pour que rien ne change à travers les affaires Haenel et Polanski. Oublié le fait que la culpabilité est établie dans les formes d’un procès qui satisfait aux principes de loyauté et de contradiction : nul ne peut être jugé sans avoir pris connaissance de ce qui lui est reproché ni avoir été entendu et avoir pu faire valoir sa défense. Cela distingue le despotisme de la liberté. Or, nous en sommes loin de nos jours avec le tribunal médiatique. Ces temps derniers, nous semblons de plus en plus oublieux des avantages de la liberté. Nous espérons chaque jour de nouvelles interdictions ou demandons de nouvelles exceptions à l’État de droit. Et le plus étonnant dans tout cela, c’est que c’est au nom de l’exigence morale que nous sommes prêts à bafouer les garanties légales. C’est au nom de la dignité que nous remettons en cause la liberté. C’est au nom de la vertu que nous renonçons au droit14. « Les Français ont ainsi refusé de condamner l’œuvre sans pour autant absoudre l’homme. Refusé aussi d’obéir aux injonctions des porte-voix de la morale bien-pensante, cette « moraline » dénoncée par Nietzche. Qui s’en plaindrait ? »15.

Et oui, en ce début de XXIe siècle, le combat contre toutes les injustices est toujours d’une grande actualité !

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous ayez le droit de la dire ». Cette citation, attribuée à tort ou à raison, à Voltaire, n’a malheureusement pas pris la moindre ride en ces temps où nos élites se gargarisent du concept de liberté d’expression mais le maltraitent en même temps. Les mêmes rappellent l’importance de la présomption d’innocence tout en appliquant dans la pratique un présupposé de culpabilité, une présomption de culpabilité. Les mêmes vantent les vertus de la Justice qui travaille – du moins en principe – à la manifestation de la vérité tout en privilégiant le lynchage médiatique par quelques merdeux (merdeuses) à trottinette. Aussi choquant que cela puisse sembler de prime abord, une société libre se reconnait à ce qu’elle préfère « hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent » (Voltaire). Nous devrions nous rappeler toujours cette leçon de l’expérience historique : il est impossible d’atteindre une fin par des moyens barbares. L’affaire J’accuse vient nous le rappeler à bon escient en ces temps de confusion généralisée. Est-ce une réaction durable ou une simple réaction épidermique face à un lynchage inadmissible ? Si nous étions optimistes – ce que nous ne sommes pas à la lumière du dérèglement de notre société -, nous pourrions affirmer que les avatars de la projection du film de Roman Polanski ont peut être conduit à un retour vers la raison. Affaire à suivre dans les prochaines semaines, dans les prochains mois.

4 Eugénie Bastié, Sous la Coupole, Finkielkraut fustige « un nouvel ordre moral », Le Figaro, 13 décembre 2019, pp. 16-17.
5 Ali Baba, J’accuse… le maccarthysme ambiant, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 novembre 2019.
6 Coco/Raphaël Enthoven, Le Banquet d’après l’œuvre de Platon, Les Échappés, 2019.
7 Marie-Laure Delorme, Raphaël Enhoven au JDD : « Ce n’est pas la vérité qui est en jeu dans l’affaire Polanski », www.lejdd.fr , 1er décembre 2019.
8 Ivan Rioufol, Quand les féministes trahissent leur cause, Le Figaro, 29 novembre 2019, p. 23.
9 Michel Bernard, Quand l’affaire Dreyfus inspire une réflexion sur les rouages de l’État, Le Figaro, 30 novembre-1er décembre 2019, p. 18.
10 Patrick Dils, Je voulais juste rentrer chez moi. Un innocent incarcéré pendant quinze ans, J’ai Lu, 2003.
11 Hervé de Charrette, Après Outreau, quelle réforme de la justice pénale. Grand débat national sur la justice, L’harmattan, 2006.
12 Jean-Marie Rouart, Omar : la construction d’un coupable précédée Jusqu’à la vérité, éditions de Fallois, 1994.
13 Christian Iacono, Le mensonge, Sudarènes éditions, 2016.
14 Denis Olivennes, Affaire Adèle Haenel, Roman Polanski : non au diktat de l’émotion, oui à la justice, Le Figaro, 29 novembre 2019, p. 22
15 Jean-Luc Waxhthausen, Roman Polanski, Le Point, 5 décembre 2019, p. 26.
 
 
DU RETOUR DE L’ORDRE MORAL EN FRANCE ! Ali Baba. « Ordre qui s’inscrit dans les mœurs ». Telle est la définition de l’expression ordre moral que nous trouvons sur la toile !16 Si cette présentation est nécessaire, elle n’est pas pour autant suffisante pour décrire ce tsunami qui s’abat sur la France, mais aussi ailleurs que dans l’Hexagone. Une police de la pensée autoproclamée traque le mot, l’expression, le comportement, l’acte… qui n’est pas acceptable, tolérable politiquement, sociologiquement, culturellement, religieusement, sexuellement, paritairement…. Et, nous en arrivons à ce travers venu d’Outre-Atlantique, il y a plusieurs décennies déjà, qui a pour nom le politiquement correct. Il existe dans ce pays à la « destinée manifeste » un guide du « politiquement correct » vous intimant l’ordre de bannir de votre vocabulaire certains termes. Il n’y a désormais plus d’individus noirs mais des afro-américains, les mal entendants remplacent les sourds, les mal voyants les aveugles, les agents techniques de surface les femmes et hommes de ménage, et ainsi de suite. Cette démarche folklorique a passé l’Atlantique pour le devenir un peu mois au fil des ans en Europe. Qu’en est-il aujourd’hui de cette peste morale ? Nous disposons d’une excellente description du phénomène de l’ordre moral que nous devons mettre en rapport avec ses multiples ravages actuels.

UNE EXCELLENTE DESCRIPTION DU PHÉNOMÈNE DE L’ORDRE MORAL

En procédant à des recherches sur internet, nous sommes tombés sur cette description du phénomène qui nous parait pertinente au regard de la chape de plomb qui pèse sur le débat d’idées au pays de la soi-disant liberté d’expression.

Début de citation :

S’il est une chose du passé honnie c’est bien la notion d’« ordre moral », ordre moral qui a certes eu ses incontestables travers sous la domination bourgeoise du XIXe siècle, mais qui n’a pas non plus été la caricature que l’on en a faite a posteriori, comme pour mieux se persuader qu’aujourd’hui est forcément toujours mieux qu’hier ! Ce qui est risible, c’est que nos bien-pensants si réfractaires à l’« ordre moral » sont parvenus, sous couvert de « progrès » et d’« ouverture », à imposer un nouvel ordre moral plus étouffant encore que celui qu’ils dénoncent avec fougue et sans doute sincérité. Un moralisme envahissant sévit désormais partout, il pourchasse, stigmatise et élimine avec une impitoyable rigueur toute pensée déviante selon une vision manichéenne du bien et du mal. Le dogme sacré de cette morale est l’égalité et son corollaire, la lutte contre toutes les discriminations, sans distinction de celles qui pourraient être légitimes, nécessaires ou naturelles. Et tous les opposants au dogme nouveau sont forcément des malades victimes d’une « phobie », avec lesquels on ne discute pas et que l’on « criminalise » avec des lois ad hoc17.

Fin de citation

Le moins que l’on puisse dire est que tout ceci est préoccupant, inquiétant dans une France toujours prompte à dénoncer chez autrui ce qu’elle pratique chez elle. « La France était le pays qui avait le plus de difficulté à s’appliquer à lui-même les vertus républicaines et morales qu’il exigeait des autres »18.

DES MULTIPLES RAVAGES ACTUELS DU NOUVEL ORDRE MORAL

Un mal structurel profond (ce qui est susceptible de nuire, de faire souffrir, ce qui n’est pas adapté, il existe, en termes de médecine, une différence entre le grand mal et le petit mal).

Il ne se passe pas une journée sans que nous ne découvrions l’étendue de ce phénomène insidieux, de ce poison diffusé à dose lente qui pervertit le fonctionnement de notre démocratie, de notre République exemplaire sous tous rapports. Citons pêle-mêle quelques exemples éclairants de cette pratique qui ne fait pas descendre les Français, râleurs par nature, dans les rues de France et de Navarre. Un producteur de cinéma américain se comporte mal avec les actrices qu’il emploie. Immédiatement, tous les hommes sont considérés comme des harceleurs, des violeurs potentiels. On crée un hashtag pour balancer son porc. Un individu fait de la drague lourde (ce qui n’est ni recommandé, ni recommandable) dans l’espace public. Immédiatement, tous les dragueurs sont considérés comme des harceleurs, des violeurs avérés. Un journaliste se permet de dire ce qu’il pense. Immédiatement, il est interdit de poursuivre ses méfaits dans plusieurs médias pour avoir l’outrecuidance d’émettre une opinion dissidente comme au temps de l’ex-URSS. Un écrivain autrichien reçoit le prix Nobel de littérature 2019. Immédiatement, il est confronté à une salve d’insultes en raison de sa position sur la Serbie de Slobodan Milosevic. Un journal satirique représente le Dieu des Musulmans. Quelques mois, ses journalistes en paient le prix fort. Immédiatement, il est cloué au pilori au nom du fameux pas d’amalgame et du non moins fameux ne pas stigmatiser Pierre ou Paul. Un quidam dénonce les dérives de l’islamisme. Immédiatement, il est dénoncé en place publique comme un islamophobe. Quelques esprits cartésiens incitent aimablement les Africains à se livrer à un salutaire exercice d’introspection plus d’un demi-siècle après la fin de la colonisation. Immédiatement, le président de la République leur réplique vertement depuis Abidjan : « Le colonialisme fut une erreur profonde, une faute de la République »19. À quand, un exercice du même acabit sur les guerres napoléoniennes ? Un humoriste se moque de telle ou telle communauté. Immédiatement, il doit faire acte de contrition ou bien s’effacer sous les quolibets des tenants du nouvel ordre moral. Avec beaucoup de flegme, le grand pénaliste, Hervé Temime déclare fort à propos que si Coluche était vivant, il serait en prison. Comment mieux décrire cette dérive insupportable que par ces quelques mots ?

Un début d’antidote (substance destinée à neutraliser les effets d’un poison, d’un venin, d’un virus)

Trop, c’est trop surtout lorsque les humoristes figurent parmi les premières victimes expiatoires de ce nouvel ordre moral. Cela est tout simplement inadmissible. Une majorité de Français commence à se rendre compte des graves inconvénients d’une pensée cadenassée et d’une parole bâillonnée dans un pays qui s’enorgueillit d’être la patrie des Lumières. Ils ne veulent pas se transformer en haut lieu de l’obscurantisme que nos dirigeants ont l’art de dénoncer ailleurs, sauf chez ceux qui sont nos bons acheteurs d’armes les plus sophistiquées et les plus coûteuses. Par un heureux hasard, les citoyens se montrent parfois plus éclairés que leurs élites, que leur clergé médiatique, que leurs directeurs de conscience auto-désignés. Quelques exemples récents tendraient à nous le démontrer. L’audience d’Éric Zemmour n’a jamais été aussi grande que depuis qu’il débat librement sur CNews. L’excellent film J’accuse de Roman Polanski n’aurait pas eu un tel succès (plus d’un million de spectateurs) si la bien-pensance n’avait pas décrété une fatwa à l’iranienne. Plus modestement, si le site www.prochetmoyen-orient.ch connait un succès important – toutes choses égales par ailleurs -, n’est-ce pas en dernière analyse, parce que ses « followers » réguliers cherchent une information – sujette à débat, cela va de soi – qu’ils ne trouvent pas dans les médias traditionnels ? Mais, soyons réaliste, une hirondelle ne fait pas le printemps. Nous serions en plein hiver des libertés publiques. À cet égard, nous conseillons à nos lecteurs fidèles de ne pas hésiter à prendre connaissance régulièrement des articles juridiques d’une professeure agrégée de droit public mis en ligne sur son blog www.libertescheries.blogspot.com Ils seront édifiés.

BIENVENUE DANS LE MONDE DE LA DÉLATION

Qui plus élégamment que le philosophe Alain Finkielkraut – souvent victime de ce phénomène – nous éclaire à l’occasion d’un discours prononcé le 12 décembre 2019 sous la Coupole sur cette problématique de l’ordre moral ! À l’occasion du traditionnel « discours sur la vertu » (le mot est bien choisi et la présentation est de très haute tenue), il déclare solennellement (l’intégralité du texte mériterait d’être reprise tant elle procure un immense plaisir à tous ceux qui ont soif de bonne pensée et de bonne littérature) :

« Prescrit par la vigilance et non par la bienséance, propagé par les artistes et non par les philistins, un nouvel ordre moral s’est abattu sur la vie de l’esprit. Son drapeau, c’est l’humanité. Son ennemi, c’est la hiérarchie. Il ruine à l’école l’autorité du maître (le mot même de ‘maître’ a d’ailleurs disparu). Pour cesser de favoriser les favorisés et lutter contre l’ordre établi, il abolit la distinction de la culture et de l’inculture en proclamant, sur la foi de sociologues, que tout est culturel. Le bon usage de la langue relève selon lui de la glottophobie (c’est-à-dire de la haine du parler des quartiers populaires). Il pratique assidûment l’écriture inclusive pour rendre aux femmes, dans les mots comme dans la vie, la place qui leur est due…

Ce redresseur de torts fait tuer Don José par Carmen. La Belle au bois dormant, sous son égide, n’est plus réveillée par un baiser non consenti….

Aucune piste ne doit être négligée, aucune peine épargnée, quand il s’agit d’ouvrir les esprits et les cœurs. En jugeant Philip Roth et Milan Kundera trop sexistes pour mériter le prix Nobel et en retirant Lolita de Nabokov de tous les programmes universitaires, ce nouvel ordre moral se flatte de ne plus accorder de passe-droits et de sanctionner les méfaits comme les fantasmes des derniers représentants du système patriarcal…

Cet ordre moral, autrement dit, n’est pas réactionnaire ni même conservateur. Loin de trembler pour ce qui existe, il n’a de cesse de faire bouger les choses…

Ce mal est d’autant plus redoutable qu’il se présente comme l’accomplissement du bien…

Et l’on ne peut se contenter, face à cette grande dévastation philanthropique, de soupirer comme le grand-père du narrateur de la Recherche en attendant des jours meilleurs. Car il n’y aura pas de jours meilleurs, à moins que nous plantions résolument nos talons dans le sol et que nous trouvions en nous la ressource, c’est-à-dire la vertu de résister au sens de l’Histoire. La tâche est urgente ; les chances de succès sont minces »20

Méfions-nous ! Si nous n’y prenons garde, cette aimable plaisanterie du nouvel ordre moral de nos tyranneaux (avec sa déclinaison au féminin en écriture inclusive) risque de mal se terminer. Elle conduirait à un mal orwellien plus grave encore que la peste brune que l’on brandit à l’occasion de chaque élection présidentielle pour stériliser le débat, pour discréditer l’adversaire ab initio au lieu de débattre avec lui sur le terrain des idées. Des multiples dangers du retour de l’ordre moral en France !

16 http://www.linternaute.fr/expression/langue-francaise/1954/ordre-moral/
17 Christophe Geffroy, Le retour de l’ordre moral, https://lanef.net/2019/09/30/le-retour-de-lordre-moral/ , septembre 2019.
18 Jean-Paul Dubois (prix Goncourt 2019), Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de l’Olivier, 2019, p. 61.
19 Cyril Bensimon, À Abidjan, Macron veut se défaire des « oripeaux » du passé, Le Monde, 24 décembre 2019, p. 4.
20 Eugénie Bastié, Sous la coupole, Finkielkraut fustige « un nouvel ordre moral ». Lors de la séance publique annuelle de l’Académie, le philosophe a dépeint les caractéristiques d’une nouvelle puissance despotique qui lui paraît triompher aujourd’hui, Le Figaro, 13 décembre 2019, pp. 16-17.
 
 
L’USINE À GAZ FRÉDÉRIC THIRIEZ FONCTIONNE À PLEIN RENDEMENT – Guillaume Berlat. Il n’aura pas fallu plus de quelques jours pour que la publication de quelques bonnes feuilles du projet du futur Rapport Thiriez sur la réforme de la haute fonction publique – il ne sera rendu au président de la République qu’à la fin du mois de janvier 2020 – ne mette le feu aux poudres comme ceci était amplement prévisible21. Il est vrai qu’il n’ait de meilleur pyromane que les anciens élèves de l’ENA, et plus particulièrement, ceux qui sont sortis dans la botte (celle qui devrait servir à leur maltraiter la partie la plus charnue de leur individu). Il s’agit des élèves qui ont été affectés dans les trois grands corps de l’État à la sortie de l’ENA : Conseil d’État (Frédéric Thiriez, auteur du rapport ; Édouard Philippe, premier ministre), Inspection des Finances (un certain Emmanuel Macron), Cour des comptes (un certain François Hollande). Le moins que l’on puisse dire est que la pétaudière risque d’exploser telle une vulgaire cocotte-minute dont le système d’évacuation de vapeur serait défectueux. Il appartient au très sérieux quotidien Le Monde de nous narrer par le menu les avatars du feuilleton qui a pour nom le désarroi de l’élève Thiriez22. L’actuelle séquence, dont on nous dit qu’elle « cumule les embûches » s’organise autour de trois principaux gags : une démission théâtrale, une bronca judiciaire et un report certain de la remise de ce futur opus magnum, nouvelle Bible de la haute fonction publique.

UNE DÉMISSION THÉÂTRALE

Cela commence par un claquement de porte de l’un (l’une dans le cas de figure) des trois membres de la mission pilotée par notre sémillant avocat à moustache, comme dans une pièce de théâtre de boulevard. Sans en donner les raisons, madame Soraya Amrani-Mekki, professeure de droit à l’université de Paris Nanterre et ancien membre du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) décide d’abandonner le trio composé d’une autre femme (parité oblige), Florence Méaux, responsable de la mission « cadres dirigeants » de l’État et, comme par un pur hasard, d’un conseiller d’État, Benoît Bohnert. Avec Frédéric Thiriez, cela fait une moitié de conseillers d’État, cet État dans l’État qui tire toutes les ficelles de la machine étatique. Un gage certain de qualité… mais aussi un gage certain de partialité. Or, la démission de notre enseignante n’est pas anodine. Elle constituait une sorte de garantie morale de la prise en compte des préoccupations corporatistes de l’autorité judiciaire (magistrats et parquetiers) déjà très inquiets des projets jupitériens visant à mettre tous les hauts fonctionnaires dans le même sac de la formation initiale. Un casus belli qui ne porte pas son nom.

UNE BRONCA JUDICIAIRE

Cela se poursuit par une bronca des magistrats de l’ordre judiciaire. Ces derniers voient d’un très mauvais œil la piste de la formation commune aux hauts cadres de l’État et des magistrats esquissée par l’homme à la moustache avantageuse dans ses premières épures (à ne pas confondre avec le secrétaire général de la CGT). Une sorte d’usine à gaz dans l’usine à gaz qui semble aussi claire que le projet de réforme des retraites. Sans entrer dans des querelles picrocholines, ils estiment qu’il s’agit d’une ligne rouge à ne pas franchir au nom du principe de la séparation des pouvoirs et de l’indépendance de la magistrature. On ne plaisante pas avec les vaches sacrées. Afin d’éteindre le feu qui couve, la mission Thiriez rencontre dès potron minet la crème de la crème de la magistrature, Chantal Arens, première présidente de la Cour de cassation et François Molins, procureur général près la même juridiction et vice-président de l’école nationale de la magistrature. Vous savez ces petits pois – comme les qualifiait aimablement l’ex-président de la République, Nicolas Sarkozy – qui démontrent leur totale indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif en arborant fièrement sur leurs hermines de superbes décorations rouge (ordre national de la légion d’honneur) et bleue (ordre national du mérite) qui leur ont été décernées par le dit pouvoir exécutif. Ce qui est tout simplement impensable dans les authentiques démocratie et autres État de droit authentiques surtout lorsque l’on sait, depuis deux arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de 2010 que le parquet à la française n’est ni indépendant, ni impartial. Rien de moins. Pour éteindre le début d’incendie, on donne des garanties – quelques concessions de cornecul – qu’elles ou ils souhaitent et elles ou ils retourneront paisiblement à la niche pour imaginer quelques évolutions révolutionnaires de jurisprudence sur quelques peccadilles sans le moindre intérêt pour la défense des libertés publiques, concept pris dans son acception la plus large.

UN REPORT CERTAIN

Cela se conclut par un nouveau coup de pied en touche. C’est que toutes ces carabistouilles : faux-pas, envoi à Matignon et à l’Élysée des différentes versions des différentes esquisses du camarade Thiriez prennent du temps, donnent lieu à d’interminables conciliabules au niveau des divers cabinets – pas les lieux d’aisance – très occupés et sollicités en ces temps de grèves dans les transportes. On cogite, on suppute, on pèse le pour et le contre, on pense en priorité à ses petits intérêts mesquins au détriment de l’intérêt général, vulgaire clause de style… C’est un « full time job » ! Mais, nous sommes pleinement rassurés lorsque Frédéric Thiriez déclare « être entré dans la phase de rédaction du rapport » et pouvoir remettre son œuvre magistrale le 30 janvier 2020. Rappelons que la présentation de ce rapport a été, une première fois, reportée de novembre 2019 à janvier 2020. Mais, une question reste pendante. Le sort que Jupiter lui réservera : montée au pinacle ou direction classement vertical. Nous savons que l’avenir n’appartient à personne surtout lorsque nous sommes à la merci des foucades désormais légendaires de notre vibrionnant plus jeune président de la Cinquième République23. Tout est possible, y compris le pire pour la haute fonction publique dont Emmanuel Macron rêve de la remodeler en en faisant une sorte de « start-up » désincarnée, de moins en moins soucieuse de l’intérêt général, de plus en plus soucieuse des intérêts catégoriels mais aussi de ceux des petits copains du prince. Nous sommes bien loin de la méritocratie à la française, de la méritocratie républicaine.

En France, c’est bien connu, on n’a ni pétrole, ni argent mais on a pléthore de commissions et de rapports. Comme dirait l’autre, on en aurait à en revendre, plutôt à en supprimer à tour de bras, tâche de Sisyphe à laquelle s’est attelé notre valeureux premier ministre, Édouard Philippe à la barbe de plus en plus blanche, telle une barbe à papa de notre enfance. Le seul petit problème est que tous ces bidules fonctionnent plus comme des machines à créer des problèmes que comme des outils à trouver des solutions. Nous en avons un parfait exemple avec le fameux rapport Delevoye sur les retraites qui a conduit à la démission de son auteur pour cause de multiples conflits d’intérêt et à la pagaille que l’on vit aujourd’hui pour manque évident de clarté. Nous risquons d’en avoir bientôt un autre exemple avec le rapport Thiriez sauf si le sort en décidait autrement. Mais, la seule chose dont nous soyons certains aujourd’hui est que l’usine à gaz Frédéric Thiriez fonctionne à plein rendement.

21 Guillaume Berlat, Réforme de l’ENA : une nouvelle usine à gaz, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 décembre 2019.
22 Jean-Baptiste Jacquin, La mission Thiriez tente de rassurer les magistrats. Soraya Amrani-Mekki a quitté l’équipe constituée pour réformer la formation de la haute fonction publique, Le Monde, 24 décembre 2019, p. 11
23 Nicolas Truong (propos recueillis par), Myriam Revault d’Allonnes, « Le macronisme est une politique de l’insensible », Le Monde, 17 décembre 2019, p. 32.
 
 
SÉGOLÈNE ROYAL SOUMISE À LA QUESTION – Jean Daspry. Notre diva de la banquise – il s’agit bien évidemment de la divine Ségolène Royal – n’en finit pas de faire couler l’encre de nos folliculaires épris de défense de la morale publique. De façon récurrente est posée la question du périmètre exact de ses fonctions d’ambassadrice thématique chargée des négociations internationales pour les pôles arctique et Antarctique. Elle est rattachée au Quai d’Orsay qui lui fournit l’infrastructure nécessaire pour remplir honorablement sa divine mission. Cela fait presque deux ans que nous nous interrogeons, à intervalles réguliers, sur la réalité de son emploi qui devrait la conduire régulièrement à participer aux réunions internationales pertinentes pour y représenter dignement les positions de la France24. Pas plus tard qu’au mois de novembre dernier, nous reposions la sempiternelle question du maintien de la madone à son poste25. Qu’en est-il aujourd’hui ? Dans le jargon des magistrats instructeurs, on dirait qu’il y a multiplication des indices graves ou concordants portant sur ses défaillances coupables. Nous pensons que si cette affaire prend mauvaise tournure pour elle, c’est qu’il y a eu la (ou les) goutte (s) qui a (ou on) fait déborder le vase jupitérien.

LA MUTIPLICATION DES INDICES GRAVES OU CONCORDANTS

Rappelons qu’en novembre dernier, Le Point et FranceInfo avaient publié des enquêtes dénonçant le comportement de l’ex-candidate socialiste à la présidentielle, la chaîne d’info l’accusant de se servir de sa fonction – pour laquelle elle n’est pas rémunérée, mais défrayée – et de ses trois collaborateurs, financés par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères, pour promouvoir des activités personnelles (sa fondation Désirs d’avenir pour la planète et son dernier ouvrage, Ce que je peux enfin vous dire). Des « insinuations » « calomnieuses », avait réagi l’ancienne ministre de l’environnement, qui avait dénoncé des « attaques » lancées « comme par hasard au moment où [elle] apparaît dans les sondages la mieux placée pour relever le défi de la gauche à l’élection présidentielle » en 2022. Une élection à laquelle elle n’a pas exclu de participer. Soulignons au passage que cela fait déjà belle lurette que court, dans les fameux dîners en ville, le bruit, d’une manière persistante, que Ségolène Royal ne s’acquitterait pas de ses missions, snobant des réunions internationales importantes auxquelles elle est censée représenter la France. Il est vrai que les courageux syndicats du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères sont particulièrement et étrangement silencieux sur le sujet depuis deux ans alors qu’ils sont censés être les défenseurs impartiaux de l’intérêt général. Ils ont d’autres chats à fouetter.

Aujourd’hui, l’affaire prend un autre tour. En effet, l’Assemblée nationale met son grain de sel dans cette histoire de Clochermerle qui pose tout de même deux questions importantes dans un contexte de crise de défiance à l’égard des dirigeants politiques : moralisation de la vie publique et exemplarité. Ségolène Royal, mise en cause pour l’utilisation de ses moyens d’ambassadrice des pôles, va être convoquée pour s’expliquer à l’Assemblée, à l’initiative de deux députés UDI et LRM, a indiqué, mercredi 25 décembre 2019, le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde, confirmant une information du Figaro. Le député Christophe Naegelen (UDI), co-responsable de la mission d’information de l’Assemblée nationale sur la problématique des pôles, et son collègue macroniste Eric Girardin vont transmettre la convocation à l’ex-ministre dans les jours à venir. « Nous demandons qu’elle soit en parallèle auditionnée par la commission des affaires étrangères », a précisé M. Lagarde. Ségolène Royal, nommée il y a deux ans ambassadrice de France chargée des négociations internationales pour les pôles, devrait recevoir la convocation dans les jours à venir. Les députés veulent entendre ses explications sur « son absence à l’ensemble des réunions officielles au Conseil de l’Arctique qui se sont tenues depuis sa nomination » et « ses interventions médiatiques quasiment hebdomadaires sur la politique nationale », selon M. Naegelen, cité par Le Figaro26.

Pourquoi ce soudain emballement médiatique en ce jour de Noël, de trêve des confiseurs alors que cette affaire est un secret de polichinelle ?

LA GOUTTE D’EAU QUI FAIT DÉBORDER LE VASE

Nous avons la faiblesse de ne pas croire au hasard dans la vie politique. Cette subite médiatisation de l’affaire ne tombe certainement pas du ciel. De notre modeste point de vue, elle est à mettre en rapports avec les récents propos et écrits (dans son dernier ouvrage) de Ségolène Royal très critiques à l’égard du président de la République, Emmanuel Macron. Trop c’est trop !

Décembre 2018. Si elle assure dans un premier temps avoir été bluffée par l’ascension en politique d’Emmanuel Macron, elle évoque sa posture semblable à celle d’un monarque. « Emmanuel Macron confond sans doute l’autorité et la juste autorité (…) Le mythe de l’homme seul, hériter des rois de France et de Napoléon ne tient pas en démocratie », écrit-elle, taclant également sa « verticalité, concept du monde d’avant ». Pour elle, Emmanuel Macron refait les mêmes erreurs que François Hollande son prédécesseur. Elle tacle la propension du président à se précipiter pour « alléger, l’impôt des plus riches », ajoutant que « l’autorité tient un temps seulement et se transforme en autoritarisme ». Des mots très durs qu’elle nuance toutefois lorsqu’elle évoque l’homme en lui-même : « Ce que je trouvais très sympathique et respectable, c’est qu’il ait osé épouser une femme de 20 ans de plus que lui. Je me disais qu’il en avait fallu à tous les deux du courage », ajoute-t-elle à propos d’Emmanuel Macron27. Tempérament à son propos qui ne parviennent pas calmer l’ire de notre pétillant président de la République qui manque du sens élémentaire de l’humour lorsqu’il est question de sa divine personne.

Décembre 2019. Elle ne cesse de fustiger la réforme des retraites et la politique mise en place par Emmanuel Macron. Une attitude qu’elle devrait rapidement payer : Ségolène Royal pourrait être démise de ses fonctions d’ambassadrice des pôles Arctique et Antarctique. Selon Le Canard enchaîné, le Quai d’Orsay estimerait en effet qu’elle a outrepassé son devoir de réserve28. Il faut dire que Ségolène Royal n’a pas mâché ses mots dans ses dernières sorties médiatiques. Le 21 décembre dernier, après qu’Emmanuel Macron a annoncé qu’il renonçait à sa retraite de président de la République, l’ancienne de ministre de l’Écologie a ainsi tweeté que « la vraie question, c’est de savoir s’il renonce à retourner après l’Élysée dans le monde du business mondialisé avec les énormes retraites chapeaux qui vont avec et dont les montants sont sans commune mesure ». Trois jours plus tôt elle avait dénoncé, dans une interview sur franceinfo, la « brutalité » de la réforme des retraites critiquant un gouvernement « arc-bouté pour des raisons d’ego sur ses annonces »29. Pour se défendre, notre égérie nationale prétend qu’on voudrait la bâillonner au moment où elle aurait des choses à dire (lesquelles ?) et qu’on s’attaquerait à elle parce qu’elle est une femme (un peu grosse la ficelle !)30. « Je ne suis pas dupe des arrière-pensées politiciennes », précise-t-elle, à bout d’argument.

Ségolène Royal n’a manifestement pas compris que l’on n’insulte pas impunément les princes qui nous gouvernent, surtout lorsque ces derniers sont d’essence quasi-divine. À trop chatouiller Jupiter, on risque de subir ses foudres. Ceci semble bien être le cas. Se voir traité de président des riches et de représentant du monde d’hier n’est pas du meilleur effet et n’a pas dû être apprécié en haut lieu. L’effet boomerang est immédiat même si la flèche du Parthe vient de l’Assemblée nationale. Ségolène Royal n’a manifestement pas compris que l’on évalue les ambassadeurs (système dit de l’évaluation à 360°). Pourquoi échapperait-elle à la règle commune ?

SÉGOLÈNE ROYAL, LA SURENCHÈRE DÉMAGO

Il va bien falloir, un jour prochain, trancher le nœud gordien. De deux choses l’une. Soit Ségolène Royal remplit parfaitement la mission qui lui est confiée et les calomniateurs de tout poil doivent être poursuivies devant les tribunaux de l’ordre judiciaire pour faire cesser le poison de la rumeur. Soit Ségolène Royal ne la remplit pas ou imparfaitement et il appartient (en théorie qui est loin d’être la pratique) au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de charger l’inspection générale des Affaires étrangères (IGAE) d’enquêter sur l’affaire et d’en tirer les conséquences qui s’imposent : proposer au président de la République de la remplacer, de préférence par un diplomate. Il y en a pléthore, qui n’ont pas démérité mais qui moisissent au fond d’un placard rétribués (sans prime à ne rien faire) pour laisser la place à quelques politiques en lévitation. Le Chouchen a-t-il le courage de faire le ménage ? Nous en doutons, connaissant la rondeur légendaire du lorientais. Le salut public viendra peut-être du Palais Bourbon après que l’ex-candidate à la présidence de la République ait été soumise à la question ?

24 Jean Daspry, Moralisation de la vie publique : Royal dégage !, www.prochetmoyen-orient.ch , 12 février 2018.
25 Jean Daspry, Ambassadeurs thématiques : la voie royale !, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 novembre 2019.
26 Ségolène Royal convoquée à l’Assemblée nationale pour s’expliquer sur son bilan d’ambassadrice des pôles, www.lemonde.fr , 25 décembre 2019.
27 Guillaume Dussourt, Ségolène Royal critique la posture monarchique d’Emmanuel Macron, https://www.bfmtv.com/politique/segolene-royal-critique-la-posture-monarchique-d-emmanuel-macron-1556438.html
28 Une retraitée Royal, Le Canard enchaîné, 24 décembre 2019, p. 2.
29 Annick Berger, Ségolène Royal démise bientôt de ses fonctions du Quai d’Orsay ?, www.capital.fr , 24 décembre 2019.
30 Yves-Marie Robin, Royal donne des boutons à la majorité, Ouest-France, 27 décembre 2019, p. 4.

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