Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

ORIENT-ATIONS 266

LA DISPARTION DE DEUX AMIS DE prochetmoyen-orient.ch : L’AMIRAL PIERRE LACOSTE ET L’HISTORIEN JEAN DELUMEAU – Richard Labévière. Né le 23 janvier 1924 à Paris, l’Amiral Pierre Lacoste est mort le 13 janvier dernier, à quelques jours de son 96e anniversaire. Entré dans la marine en 1943, et évadé de France la même année pour rejoindre le Maroc, cet officier breveté des transmissions a été le directeur général de la sécurité extérieure (DGSE) entre le 10 novembre 1982 et le 19 septembre 1985. En mars 1985, l’Amiral Lacoste avait reçu l’ordre du ministre de la Défense de François Mitterrand – Charles Hernu – de protéger la campagne française des tirs nucléaires dans le Pacifique. Ce sera l’affaire du Rainbow Warrior. Contrairement à d’autres, l’Amiral Lacoste pris sur lui et protégea l’ensemble de ses collaborateurs. Respect ! Le Monde et quelques autres rédactions parisiennes ont l’aplomb de réduire la carrière de ce grand marin à cette péripétie, passant tout le reste des engagements de ce grand serviteur de l’Etat à la trappe. Heureusement, quelques-uns se souviennent et rendent hommage. Ainsi l’ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE Alain Chouet : « il fût le meilleur DG de la boîte que j’ai connu, tant par son côté humain que ses compétences professionnelles. Comme les marins, il voyait loin et, je le répète, fût l’un des meilleurs patrons de la DGSE ».

Jean Delumeau aussi nous a quitté, lundi passé à l’âge de 96 ans. Ce grand historien du christianisme, aussi grand que modeste et toujours à l’écoute des autres a consacré une bonne partie de son œuvre aux « émotions populaires » comme la peur, dont il a pu montrer qu’elle avait dominé la civilisation chrétienne depuis le Moyen-Âge. Il en rendra compte dans son livre magistral – La Peur en Occident – (1978). Il consacrera aussi nombre de ses travaux à l’histoire de l’Eglise et au fait religieux, ainsi qu’aux représentations du paradis – Histoire du Paradis – en trois tomes (1992, 1995, 2000). Après une brillante carrière académique, il fut nommé en 1975 au Collège de France où il occupa de 1975 à 1994 la chaire d’« Histoire des mentalités religieuses dans l’Occident moderne ». Parmi ses derniers mots : « j’aimerai être assez conscient pour redire la parole du Sauveur : ‘Père, entre tes mains, je remets ma vie’ ». Aux familles de l’un et de l’autre, la rédaction de prochetmoyen-orient.ch adresse ses plus sincères condoléances.
 
 
JUSTEMENT, ALAIN CHOUET NOUT DIT : « ALLÔ MAMAN BOBO ! » 17 janvier. Je suis ce qu’il est convenu d’appeler un « babyboomer ». Mes deux premières années ont donc été placées jusqu’en 1948 sous le signe des tickets de rationnement pour ce qui touchait à l’alimentation, l’habillement et le chauffage. Des parents aimants m’ont mis à l’abri des principales privations mais le régime était peu varié et la température glaciale malgré les seaux de charbon que mon père déversait avec un nuage de poussière dans un poêle « Godin » qui me permettait d’observer ses flammes par une toute petite fenêtre de mica.

Privés de tabac pendant près de cinq ans, mes parents se rattrapaient avec application. Ma mère avec son paquet de Gitanes par jour, mon père avec son paquet de gris quotidien dont il bourrait consciencieusement sa bouffarde. Notre petit deux pièces avait ainsi en fin de journée toutes les apparences d’un fumoir à harengs. L’un et l’autre sont morts respectivement à 84 et 90 ans de pathologies sans rapport avec le tabac. Pour ma part j’ai poursuivi la tradition familiale dès l’âge de 15 ans, d’abord avec des P4, sortes de scories de Gauloises vendues pas cher par la SEITA en paquet de quatre, puis avec des Gitanes, des Celtiques et même des Boyards avant de revenir aux Gauloises puis de me convertir récemment à la technologie de la cigarette électronique.

Agé de 6 ans j’ai fait mon entrée à la « communale » qui, le jour de la rentrée sentait fort un désinfectant considéré aujourd’hui comme hautement toxique dont nous traînions les effluves pendant des semaines. Sur la table de la cantine où nous mangions par groupe de six le midi, trônaient deux carafes, l’une d’eau du robinet l’autre d’un vin à la tireuse qui n’avait rien à envier au picrate des « poilus » de 14. Ce n’est qu’en 1956, sous l’impulsion de Pierre Mendès France, qu’on nous a remplacé le vin par du lait cru, plus pour cause de surproduction laitière que par souci de notre sobriété. A la récré nous nous dispersions dans la cour en bandes criardes dont la principale activité à travers divers jeu de billes, de ballon, de courses, d’équilibre et de joutes diverses paraissait être de se traîner le plus souvent possible à plat ventre dans la poussière de la cour.

Le jeudi – qui était alors le jour hebdomadaire de congé des scolaires – j’allais avec mon pote Saïd, le fils de Mohammed, le carrossier–tôlier de la Cité des Fleurs, jouer les explorateurs sur ce qu’il restait des « fortifs » transformées en décharge à ciel ouvert avant qu’elles deviennent Boulevard périphérique. Nous en revenions triomphants avec notre butin du jour : vieilles tringles à rideaux, poussettes déglinguées, rouleaux de papier peint usagé, phares de voitures rouillés et autres cochonneries péniblement extraites de la fange puante où elles achevaient de se décomposer au milieu des déchets variés du tout proche hôpital Bichat. Pour agrémenter cette expédition nous faisions une longue halte sur un pont de la ligne de petite ceinture où circulaient encore des locomotives à vapeur en transit d’une gare parisienne à une autre. Le grand jeu était de se faire entièrement envelopper de la fumée des motrices, mélange de vapeur et de suie dont nous ignorions alors qu’il était composé de méchantes microparticules. Cela nous valait au retour un débarbouillage complet à l’eau froide et autant de coups de pieds aux fesses que de trous à nos pantalons, mais quel bonheur !

Pendant ce temps, l’agriculture française faisait sa mutation productiviste. Les fades rutabagas, les tristes topinambours, les sempiternels fayots, furent remplacés par une avalanche de fruits et légumes d’autant plus beaux, calibrés et colorés qu’ils étaient inondés de pesticides et de fongicides avant, pendant et après récolte. La luxueuse mais coriace cuisse de poule du dimanche laissa place à la consommation quasi quotidienne de fondants poulets aux hormones, de tendrons de veau dégoulinants d’antibiotiques, de biftecks farcis d’anabolisants et passés à la machine attendrisseuse pour compenser le stress crispant de bêtes découpées quasiment à vif. Un peu plus tard vint le temps des sodas et sirops hauts en couleurs qui ne devaient rien à la nature et tout à des excipients chimiques dont il aurait été incongru de demander l’origine ou la composition. Il y eut au début des années 80 un vent de révolte contre ces additifs. Mais face aux réactions dégoûtées des chères têtes blondes confrontées à de la menthe vert pâle et de la grenadine rose bonbon clair, on en revint bien vite à des couleurs plus suggestives.

En parallèle, la voiture individuelle était partie à l’assaut des rues et des trottoirs parisiens. Je prenais le bus pour aller au collège. C’était le 74 (Clichy-Paris Hôtel de Ville), un vieux modèle Renault TN6 de 1932 à plate forme arrière ouverte où je me tenais fièrement malgré l’épais nuage de fumée noire que son pot d’échappement dégageait à chaque redémarrage. Il était entouré en son trajet de nombreux taxis, principalement les premiers modèles diesel de chez Peugeot, dont le moteur cliquetant rivalisait d’émanations hautement toxiques avec celles de mon bus pourtant propulsé à l’essence.

Puis ce fut le lycée. Un tout neuf lycée de banlieue, annexe d’un grand lycée parisien, construit aux normes des années 60 où on se gelait l’hiver et où on transpirait l’été malgré l’épaisse isolation d’amiante dont on en avait tartiné les murs, les sols et les plafonds. Je m’y rendais en métro dont les quais fleuraient bon l’ozone et la poussière des garnitures de freins.

Je consigne ces quelques souvenirs éminemment historiques pour bien montrer que dans toute l’histoire de l’humanité, j’appartiens à la première génération qui a été durablement et massivement exposée à tous les toxiques chimiques (pesticides, herbicides, fongicides, additifs douteux, conservateurs, colorants, gaz en tous genres, dioxines, antibiotiques, perturbateurs endocriniens, etc.), physiques (fumées d’usines, de locomotives, de poêles à charbon, d’échappement, vapeurs industrielles, poussières non organiques de toutes natures, particules de tous diamètres, etc.) et même nucléaires, les normes de sécurité des débuts de l’âge atomique n’étant pas celles d’aujourd’hui et sans préjudice de la bonne dose de rayons X dont nous gratifiait chaque année jusqu’en 1978 la médecine scolaire puis la médecine du travail à la recherche du moindre bacille de Koch égaré.

J’observe cependant aussi que j’appartiens à la génération qui, dans toute l’histoire humaine, jouit de la plus longue espérance moyenne de vie (85 ans pour les femmes, 81 ans pour les hommes) et en particulier la plus longue espérance moyenne de vie en bonne santé (65 ans pour les femmes, 63 ans pour les hommes). A titre personnel, j’en ai 74 et jusque là, ça va. Merci.

Ce paradoxe signifie-t-il que « c’était mieux avant » et qu’une bonne immersion précoce et prolongée dans tous les toxiques solides, liquides et gazeux est le préalable à une vie longue et saine ? Évidemment non. Et je soutiens bien sûr l’idée – que j’essaye de traduire en actes dans ma vie quotidienne – qu’il vaut mieux pour tous respirer de l’air aussi pur que possible, boire de l’eau aussi peu polluée qu’on peut la distribuer et manger des aliments aussi proches que possible de la nature qui les génère, produits avec un minimum raisonnable d’additifs dont j’attends d’ailleurs depuis longtemps que les industriels me démontrent clairement le caractère incontournable pour mon goût, mon confort et ma santé.

Mais ce paradoxe illustre aussi l’insondable ineptie de cette « grande peur de l’an 2000 » qui hystérise les rapports des générations montantes à leur environnement naturel et humain, leur inspire la crainte irrationnelle de tout, partout et tout le temps, leur dicte l’exigence d’un « principe de précaution » universel générateur d’immobilisme et d’anxiété, les pousse à demander justice (avec compensations financières bien sûr…) de tout ce qu’ils estiment à tort ou à raison éventuellement préjudiciable à leur frileuse personne, les propulse dans la violence de rue au nom d’un soi-disant « état de nécessité » qui ne souffrirait aucune régulation collective.

Le florilège des peurs justifiant les violences, taxations, punitions et interdictions dont les soi-disant écolos sont friands s’enrichit chaque jour. On y trouve pêle-mêle les vaccins (qui ont sauvé et sauvent toujours des millions de vies humaines et animales)-, les ondes ( dans lesquelles nous baignons depuis plus d’un siècle sans effet perceptible sinon le voisinage de la Tour Eiffel qui rayonne en continu ses centaines de kilowatts devrait s’en être aperçu depuis longtemps), les intrants chimiques alimentaires (il est vrai souvent inutiles et rejetés avec horreur pour les enfants à la cantine scolaire mais que l’on gave ensuite de sodas, sucreries multicolores et hamburgers bien gras et hormonés), la viande, le gluten et les fromages au lait cru (dont l’humanité s’est pourtant nourrie sans problème depuis des millénaires), l’automobile (surtout celle des plus isolés et des plus démunis, souvent vieille et asthmatique mais qui leur permet un minimum de liberté), les coqs, les ânes et les cochons (qui troublent le repos et l’olfaction des néo-ruraux), le tabac (qui est il est vrai un dangereux poison) et, dans son sillage, la cigarette électronique (loin d’être indispensable mais dont personne n’a à ce jour démontré la toxicité) mais pas le cannabis « récréatif » cher aux bobos (dont l’effet dévastateur est parfaitement documenté en particulier chez les ados)…. La liste s’allonge sans fin et suscite la hargne toujours plus vive des nantis urbains qui ne s’interrogent en revanche jamais sur leurs vacances en Thaïlande, les 25° permanents de leurs appartement en hiver, leurs tomates-mozza ou leurs fraises en décembre, leur tout dernier modèle de téléphone portable, d’écran plat ou d’ordinateur. Tous ceux-là dont les enfants ne connaissent de la nature que des poissons carrés enrobés de chapelure et des vaches violettes éprises d’alpinisme.

Toutes ces phobies plus ou moins justifiées et les mesures de précaution qu’elles exigent à grands cris devraient nous ramener à une vie « naturelle » et idyllique au milieu des bisounours et des licornes. On est loin du compte. Nos sociétés nanties, anxieuses et phobiques n’ont jamais compté autant d’obèses, en particulier chez les enfants et les ados avec les pathologies liées. Alors qu’on ne manque plus de rien dans nos pays développés et que la médecine a fait des progrès fulgurants en un demi-siècle, on n’a jamais observé autant d’allergies, d’intolérances, de troubles psychiatriques, de pathologies alimentaires. Aux États-Unis (les Européens ne tarderont pas à suivre…), l’espérance de vie moyenne commence à diminuer. Ce n’est pas faute de mesures de précaution dans ce pays où l’on refuse la dernière cigarette aux condamnés à mort parce que c’est préjudiciable à leur santé…..

L’un des chants de marche préféré des armées nazies, en particulier des SS, avait pour titre « Erika ». Elle a scandé le déferlement des barbares dans toute l’Europe. Pourtant quand on prend soin d’en écouter les paroles en Allemand entre deux assourdissants coups de cymbales et trois couinements de trompette, il n’y est question que « de petites abeilles qui butinent des petites bruyères »… Allô Maman, bobo !
 
 
L’AVENIR DE L’OTAN SELON DONALD TRUMP : « NATOME », UNE ALLIANCE ATLANTIQUE-MOYEN-ORIENT ! Guillaume Berlat. « Le destin mêle les cartes et nous jouons » (Arthur Schopenhauer). Aujourd’hui, le destin a souvent pour nom, Donald Trump. Alors qu’un comité des Sages (sommet de Londres, 3-4 décembre 20191) doit se lancer dans une réflexion stratégique sur l’adaptation de l’Alliance atlantique aux défis du XXIe siècle, Donald Trump n’est pas à court d’idée sur le sujet. Comme de coutume, il le fait savoir, haut et fort, pour justifier l’élimination de Qassem Soleimani2 et en écho à la diatribe d’Emmanuel Macron sur la « mort cérébrale de l’OTAN ». Peu lui chaud ce qu’en pensent ses idiots utiles d’alliés. Ils sont destinés à obéir aux injonctions du grand frère américain et, surtout, à lui acheter son matériel militaire au nom de la sacro-sainte interopérabilité.

Quant à la définition des priorités stratégiques, il s’en charge également. L’homme est un « self made man », qui ne s’embarrasse pas de toutes les pesanteurs administratives, et elles sont lourdes sur les bords du Potomac. En simplifiant à l’extrême, l’on pourrait dire que sa démarche diplomatico-économico-stratégique est binaire. Défendre en priorité les intérêts bien compris des États-Unis sans se soucier le moins du monde du reste du monde (« The Rest of The World »), en premier lieu. Remodeler l’Alliance atlantique en fonction de ses désirs pour s’en désengager dans les secteurs peu porteurs et y impliquer ses alliés de tout poil. Cela va décoiffer dans les mois à venir, en second lieu.

CONCLURE LES GUERRES SANS FIN ET OPÉRER UNE BASCULE STRATÉGIQUE : « AMERICA FIRST »

Après son élection à la Maison Blanche, Donald Trump avait promis de mettre un terme aux « guerres sans fin ». Contrairement à ses homologues, il tient parole. Il commence à quitter les théâtres d’opération où toute victoire parait inaccessible. En un mot, il veut s’extirper des bourbiers dans lesquels ses prédécesseurs – y compris le prix Nobel de la paix, Barack Obama – avaient enfermé l’Amérique. Washington décide souverainement de quitter l’Afghanistan et négocie directement sa reddition avec les Talibans, sans prendre l’attache de ses alliés. Donald Trump élimine Soleimani, mettant en avant a postériori son droit de légitime défense, sans s’entourer de l’avis de ses alliés. Il aurait même manqué une seconde cible au Yémen3. Ce faisant, il remet la contestation populaire à l’ordre du jour dans le pays4. Peu importe qu’il situe son action dans le temps court médiatique5. Elle pourrait lui être profitable pour la prochaine présidentielle6. De même, il décide qu’il n’a plus rien à faire d’utile en Afrique même si le redéploiement de ses forces préoccupe ses alliés, Français en tête de liste7. Il estime qu’il n’a plus à faire le job au Proche-Orient. Il laisse le champ libre aux Russes et aux Turcs en Syrie, voire en Libye. L’objectif de Donald Trump est désormais clair : concentrer les moyens américains sur la mer et contrer la Chine en raison de ses ambitions stratégiques (« nouvelles routes de la soie » et entrisme dans les organisations internationales). Il déduit ce basculement stratégique du constat que « Les États-Unis ne jouissent plus de suprématie militaire dans la zone indo-pacifique ». Avec la Chine, il vient de conclure un premier accord commercial dont l’objectif est de réduire le déficit commercial8, et cela après 18 mois de tensions9. Il a fait ce qu’il a dit. Il parvient même à enrôler ses alliés dans sa croisade anti-chinoise sur les questions commerciales au sein de l’OMC10. Sur le plan intérieur, il pense pouvoir retourner l’arme de la destitution contre ses promoteurs démocrates11. En un mot, il mène le branle du nouveau monde à sa guise12.

ADAPTER L’ALLIANCE ATLANTIQUE À SES DÉSIRS PRESSANTS : VIVE LE « NATOME »

Alors que la France, tout juste remise de la trêve des confiseurs, était entièrement absorbée par l’avenir du système des retraites, il se passait des choses d’une grande importance entre les deux rives de l’Atlantique. Un coup de téléphone entre le maître (le président des États-Unis) et son domestique (le secrétaire général de l’OTAN) le 8 janvier 2019 pourrait changer la donne. Un classique de la relation transatlantique qui n’a pas pris la moindre ride. Le moins que l’on puisse dire est que c’est du lourd13. C’est que la remise en question du NATO qu’il propose n’est pas modeste. En quelques mots, après les frappes américaines en Irak, il propose que l’Alliance atlantique « s’implique beaucoup plus » afin de contribuer à la stabilité de la région. Dans la foulée, il propose de transformer le NATO en NATOME (« North Atlantic Treaty Organization Middle East »). Au-delà d’un changement d’acronyme, cette proposition représente une révolution copernicienne en termes otaniens. D’abord, une extension géographique, avec un passage au « hors zone » de l’activité des alliés concernant le Moyen-Orient. Ensuite, un élargissement de l’organisation puisque seraient conviés à ces nouvelles festivités les pays de la zone les pays arabes dans un « NATO arabe ». Une sorte d’alliance antiterroriste élargie à l’Arabie saoudite et autres nations amies sunnites de Washington (idée qu’il avait développée en 2018). N’oublions pas que Donald Trump est avant tout un homme d’affaires. Accord sécuritaire signifie accord économique. En contrepartie de cette largesse, les pays concernés s’engageraient à acheter des armes américaines en grandes quantités pour résoudre les conflits en Syrie et au Yémen. Enfin, un désengagement militaire américain compensé par une action des troupes de l’OTAN (non américaines) en termes de formation et, pourquoi pas, de présence plus guerrière. Cela s’appelle refiler la patate chaude aux Européens tout en les empêchant de penser défense européenne, comme le souhaiterait le jeune Emmanuel Macron. Tout ceci est pensé et ne manque pas de cohérence. Même si certains diplomates européens – sous couvert d’anonymat, donc Français – crient au scandale aujourd’hui, les choses pourraient changer sous les coups de boutoir américains. Nombreux sont les exemples passés de coups de gueules français suivis d’un alignement servile sur les thèses américaines. Nous pensons en priorité au dossier nucléaire iranien. Comme le résume parfaitement une source otanienne : « Dans son habituelle logique transactionnelle, Trump a souligné qu’il avait fait un grand cadeau aux Européens en luttant contre l’État islamique et en tuant son chef. En fait, pour lui, l’OTAN n’est plus le garant de la sécurité collective, une entité multilatérale engageant les États-Unis, qui en partageraient les valeurs communes, mais un simple outil au service des États-Unis, un parmi d’autres ». Ce qui soit dit en passant est déjà le cas, en grande partie. Force est de constater que cette importante et inquiétante initiative de Donald Trump a eu moins d’écho en France que les déclarations d’Emmanuel Macron sur la « mort cérébrale de l’OTAN » alors qu’elle est très concrète et remet en question les fondements mêmes du traité de Washington de 1949. Adieu l’ancien monde. Bienvenue dans le nouveau monde de l’Oncle Sam qui fait rêver dans les chaumières : « american way of life ». Vous les valez bien, comme nous le rappelle la publicité pour quelques produits de beauté pour femmes.

« Hasard ou destin, la réponse n’est pas simple » (Joseph Kessel). Alors que l’on s’ingénie à voir dans l’homme à la mèche blonde, un ignare imprévisible, il n’en est rien. En dépit de ses foucades, le 45ème président des États-Unis possède un minimum de suite dans les idées. S’agissant de l’OTAN, qu’il ne porte pas spécialement dans son cœur, Donald Trump lui promet un avenir radieux. Ainsi, il fait d’une pierre deux coups. Il envoie deux messages complémentaires. Le premier à destination de son électorat en pleine campagne pour les présidentielles : je retire nos boys de tous les champs de bataille sur lesquels l’Amérique n’a plus rien à gagner, mais surtout à perdre. Le second à destination des Européens et des pays arabes (sunnites). Les Européens veulent s’affirmer comme puissance, ils ne seront pas déçus14. Ils vont avoir du pain sur la planche. Ils vont apprendre ce que signifie prendre sa part du fardeau (financièrement et militairement). Les Sunnites (en priorité l’Arabie saoudite) sont en guerre contre les Chiites (en priorité l’Iran). On va les admettre dans le saint des saints, le NATO nouvelle formule, le NATOME. Ils en seront flattés. Après quelques rapides borborygmes, les Européens exécuteront servilement les injonctions du maitre américain avec leur zèle habituel. En définitive, Donald Trump imagine l’avenir de l’OTAN selon son bon gré, son bon vouloir sans se soucier de ce qu’en pensent ses soi-disants alliés. Longue vie au NATOME !

1 Guillaume Berlat, Londres : 29 membres en OTAN-EXIT, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 décembre 2019.
2 Guillaume Berlat, De quelques leçons de l’assassinat de Qassem Soleimani, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 janvier 2020.
3 Claude Angeli, Trump voulait assassiner un autre militaire iranien, Le Canard enchaîné, 15 janvier 2020, p. 3.
4 Thierry Oberlé, Les irakiens se sentent pris entre les États-Unis et l’Iran, Le Figaro, 16 janvier 2020, p. 8.
5 Robert Malley, Trump est dans l’instantané ; le régime iranien, lui, joue avec le temps, Le Monde, 15 janvier 2020, p. 27.
6 Caroline Fourest, La crise avec l’Iran peut réussir à Trump, Marianne, 17-23 janvier 2020, p. 62.
7 Nicolas Barotte, Le redéploiement américain préoccupe ses alliés, Le Figaro, 15 janvier 2020, p. 9.
8 Nicolas Rauline/Frédéric Schaeffer, Commerce : trêve précaire entre Pékin et Washington, Les Échos, 15 janvier 2020, pp. 6-7.
9 Martine Orange, La Chine et les États-Unis décident d’une trêve dans leur guerre commerciale, www.mediapart.fr , 15 janvier 2020.
10 Julien Bouissou, OMC : Bruxelles, Tokyo et Washington partent à l’offensive contre Pékin, Le Monde, 20 janvier 2020, p. 20.
11 Gilles Paris, L’impeachement de Trump aux portes du Sénat, Le Monde, 16 janvier 2020, p. 3.
12 Sylvie Kauffmann, Instantané du désordre mondial, Le Monde, 16 janvier 2020, p. 29.
13 Jean-Pierre Stroobants, Les vues de Trump pour l’OTAN au Moyen-Orient laissent perplexe, Le Monde, 15 janvier 2020, p. 3.
14 Jacques Julliard, Gribouilles et Benêts, Marianne, 17-23 janvier 2020, p. 4.
 
 
L’ETRANGE CAS DU DOCTEUR JEKYLL ET DE MISTER KOUCHNER – Ali baba. « La parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments » (Gustave Flaubert). La parole de l’homme au sac de riz, de l’inventeur du droit d’ingérence, du PDG d’Affaires sans frontières, du père Thénardier… est effectivement un laminoir qui allonge toujours ses sentiments. La parole de Bernard Kouchner, puisque c’est de lui dont il s’agit, était devenue rare au cours des derniers mois, des dernières années. Mais, aujourd’hui, nous sommes pleinement rassurés. Notre fringant octogénaire, dont on apprend qu’il boite à la suite d’une mauvaise chute, renait aujourd’hui de ses cendres, tel Lazare. Il confie ses états d’âme à l’hebdomadaire Le Point dans un long entretien réhaussé de trois superbes photos15 prises sur ses terres où il apparait telle une gravure de mode. Ceux qui ont le courage et la patience d’aller jusqu’au bout de sa prose en ont pour leur argent ! L’homme n’a pas changé. Il raconte n’importe quoi avec une assurance qui mérite louange. Il apparait comme un narcissique sans la moindre vision stratégique du monde, un vulgaire saltimbanque sans conscience morale.

UN VULGAIRE NARCISSIQUE SANS VISION STRATÉGIQUE

Un perroquet à carte de presse

Le journaliste ventriloque, qui conduit l’entretien avec notre Machiavel du nouveau monde, possède un art consommé de la brosse à reluire. Il nous rassure sur la santé physique, mentale et intellectuelle de notre blog-trotter des temps modernes. Le prologue de son entretien est un morceau d’anthologie à enseigner dans toutes les bonnes écoles de journalisme. À délecter par les âmes sensibles :

« Il continue de courir le monde, mais pour le moment, il boite un peu. « On vient de m’enlever un plâtre, je m’étais cassé un os du pied », explique-t-il. Bernard Kouchner est au repos forcé, lui qui était encore récemment chez ses « amis kurdes » et qui est attendu fin janvier à Dakar puis Bamako. C’est donc dans son bureau, à Paris, que l’habitué des grands espaces reçoit. Au mur, les photos de ses petits-enfants côtoient celles de quelques grandes figures : Castro, Mitterrand, le Dalaï-Lama et bien sûr sa compagne, la journaliste Christine Ockrent. Celle-ci n’aura finalement pas le temps de passer une tête : « Elle a son cours de gym dans une autre pièce puis elle enchaîne avec une téléconférence pour préparer son émission de radio sur France Culture. »

La retraite n’est pas à l’ordre du jour pour l’un des couples les plus emblématiques de France. Et à 80 ans, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy a toujours le verbe haut quand il s’agit de dresser un état du monde ».

On pleure dans les chaumières de France et de Navarre à lire ces lignes dignes de la « hanounacratie » dans laquelle nous évoluons aujourd’hui. Après cette mise en bouche, nous découvrons enfin la parole sacrée du maître es-balivernes. C’est du lourd.

Un diplomate en carton-pâte

Tout y passe dans son panorama du monde contemporain : Donald Trump, Nicolas Sarkozy, la crise américano-iranienne, la gauche, la droite, Gabriel Matzneff… Sur les États-Unis, nous apprenons des choses que seul un esprit délié aussi que Bernard Kouchner pouvait appréhender. Alors que la guerre semblait proche, les protagonistes auraient choisi le chemin de la désescalade. Il poursuit sur quelques banalités de haut niveau portant sur l’imprévisibilité de Donald Trump, sur l’avenir incertain de l’accord nucléaire, sur les chiites « qu’il connait bien », sur l’immoralité du sieur Soleimani. « Quant à Souleimani, il a mérité 25 fois qu’on le tue, il fut l’instigateur de nombreux massacres et je ne le pleure pas. Mais ce n’était pas le bon moment. Non, sûrement pas… C’était une erreur ». Cela nous fait penser à la phrase célèbre de Laurent Fabius à l’été 2012 pour qui Bachar al-Assad ne méritait pas de vivre. Il me semblait que Bernard Kouchner, qui avait décrété la transformation des ambassades en maisons des droits de l’homme, était in fervent adepte du droit humanitaire. Celui qui proscrit de se faire justice soi-même. BK ne sait même pas ce qu’il dit. Aurait-il consommé des produits illicites avant son entretien ? Il confie son admiration pour Nelson Mandela et Barack Obama dont il regrette qu’il n’ait pas frappé la Syrie en 2013 alors que « nous étions prêts ». Et, il enchaîne sur la figure imposée que constitue l’Europe des chimères. Il est contraint de reconnaitre qu’elle n’existe pas alors qu’elle devrait être unie pour faire pièce aux États-Unis. Une claque magistrale pour cet européen viscéral (c’est qu’il nous dit).

Nous avons droit au traditionnel couplet sur les Kurdes : « Sauf qu’en Syrie s’ajoutait le problème kurde. J’ai vraiment une grande expérience des Kurdes. Et depuis 1974 ! Je suis le dernier survivant des vieux amis des Kurdes. Même entre eux il y a un micro-nationalisme : les Kurdes syriens ne parlent pas aux Kurdes irakiens, de l’autre côté du Tigre. Vieille affaire… Mais je les aidais quand même, parce que je les aime. Leur combat pour la démocratie est inédit au Moyen-Orient. On vote sur plusieurs listes, l’opposition existe, il y a un Parlement ! Les femmes ont une place égale aux hommes dans la société. Surtout, ils ne confondent pas la mosquée et le palais du gouvernement ». Mais, Bernard Kouchner ne nous donne pas la solution de ce problème inextricable ! Il se contente de signer des pétitions qui n’ont pour seul objectif que de donner bonne conscience à leurs signataires (Jacques Audibert ou le fourbe Jean-David Levitte)16.

Et, notre plaisantin poursuit sur le droit d’ingérence en racontant n’importe quoi :

« Bien sûr que non. Il faut continuer d’y aller, surtout pour des raisons directement humanitaires, même si ça devient peut-être plus dangereux. L’ingérence est un droit voté par les Nations unies, non seulement par l’Assemblée générale mais aussi par le Conseil de sécurité. Et notez bien que le droit d’ingérence se veut un droit préventif. En Birmanie, pour soutenir les Rohingas. Je l’ai proposé d’ailleurs. Nous avions, avec les Anglais, des bateaux dans le golfe du Bengale. On était là, avec nos hélicoptères, nos Mistral. On aurait pu les protéger plus tôt. Il y aura toujours des urgences mondiales. Que fait-on aujourd’hui pour les Ouïgours ? D’ailleurs, je pense que les situations d’urgences seront de plus en plus liées au climat, regardez l’Australie aujourd’hui. Pour cela, il faut garder le droit d’ingérence à l’ONU. Ça ne se décide pas tout seul ».

Décidément, Bernard Kouchner a la mémoire qui flanche. Aux Nations unies existe « la responsabilité de protéger », ce qui n’a rien à voir avec le droit d’ingérence ! Pour avoir outrepassé ce droit en Libye (résolution 1973 du Conseil de sécurité), Chinois et Russes le récusent aujourd’hui systématiquement ! Dont acte. Notre rigolo devrait se souvenir que « mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » (Albert Camus).

Nous passerons sur ses inepties concernant la droite, la gauche, Greta Thunberg, le climat, les militants antispécistes ou indigénistes.

UN VULGAIRE SALTIMBANQUE SANS CONSCIENCE MORALE

Des silences coupables sur les errements de sa diplomatie

Notre génie diplomatique ne nous dresse pas le tableau de la fin d’un monde, de ses maux, des remèdes que lui le médecin nous propose. C’est le moins que l’on attendait d’un stratège de son envergure… plutôt d’un acteur de second rôle. Ce monsieur est plus doué pour faire des affaires en Afrique que pour penser le monde d’aujourd’hui et de demain. Rien ne nous est dit, ou si peu, du fait que les Européens sont dépassés par l’internationalisation de la crise en Libye alors que Russes et Turcs semblent tenir les cartes en main comme en Syrie17, du fait que le sentiment antifrançais gagne du terrain au Mali, sur la crise du multilatéralisme, le déclin de l’Occident, l’émergence de la Chine, le retour de la Russie sur la scène internationale, la débandade de l’Union européenne, la crise de l’OTAN…

Des accents lyriques sur toutes ses erreurs

Mais, nous avons droit au traditionnel couplet sur l’homme au grand cœur sur les migrants qui mérite d’être repris in extenso :

« Écoutez, Madame Merkel en a accueilli des centaines de milliers. Nous, à peine quelques milliers… La barque européenne s’est fracassée sur le rocher des migrants. La solidarité élémentaire n’était plus là. Honteux repli sur soi. Et les migrations continueront… L’appel d’air, c’est exactement ce qu’on disait déjà avec les « boat people ». La France en a accueilli plus de 300 000, sans problème majeur. On est allés les chercher jusqu’en mer de Chine, à 12 000 kilomètres ! Alors d’accord, me dit-on, mais ce n’étaient pas des musulmans… Ces « musulmans » dont on parle, ils fuyaient Daech et la misère et mourraient en Méditerranée, là où nos enfants jouent au sable… C’est un crève-cœur. J’avais demandé à François Hollande d’intervenir et je n’étais pas le seul. Il avait envoyé deux bateaux. Notre marine est à Toulon, déjà sur zone ».

Notre amnésique oublie de dire qu’Angela Merkel paie sa politique d’accueil des migrants par une poussée de l’AFD en Allemagne et que la France voit le RN arriver en tête aux dernières élections aux parlement européen. Cherchez l’erreur !

Nous avons droit à un couplet désarroi sur l’échec de l’intervention au Mali et sur les vicissitudes des droits de l’homme :

« J’approuvais totalement la façon dont François est intervenu. À la demande des Maliens, il faut le rappeler ! Mais qu’est-ce qu’on fait au Mali ? Nous risquons de perdre. Ce genre de guerres n’est pas gagnable… D’autant plus que pour beaucoup, nous sommes et resterons les colonisateurs. Les Maliens, je n’en suis pas sûr mais je le crains, choisiront un pouvoir islamiste plutôt que le soutien des anciens colonisateurs. C’est dur. Mais c’est ainsi. La mondialisation de l’islamisme est en train de gagner du terrain. Hélas, hélas, hélas… Et dans le même temps, les droits de l’homme ne comptent plus guère. Nous avons vécu l’ère des droits de l’homme et le temps de l’humanitaire, mais c’est fini. Autrefois, nous étions sensibles à la mort des autres, aux malheurs des autres, maintenant c’est terminé. Une sorte de « Compassion fatigue » s’est emparée du monde. Cinq cent mille morts en Syrie, pas une manif’ en France ! Ou si peu… L’égoïsme a triomphé ».

Si on lit bien ce qu’écrit notre French Doctor, c’est toute sa conception des relations internationales qui a démontré qu’elle était erronée.

Nous avons droit à un couplet d’une grande lâcheté sur la Libye, du style, c’est pas moi :

« Oui, à l’époque je pensais que c’était la bonne solution. Il fallait éviter le massacre de Benghazi. Peut-être me suis-je trompé… Ou peut-être avons-nous outrepassé le mandat de l’ONU… De toute façon, je n’étais plus ministre des Affaires étrangères (Bernard Kouchner a quitté le Quai d’Orsay en novembre 2010), c’était Alain Juppé… C’est l’Élysée qui décide évidemment. Mais enfin il faut quand même l’appliquer ! En Libye, il fallait y aller, mais il fallait rester ! Et pour tout dire, je ne pense pas que le but était de tuer Kadhafi. Aujourd’hui, c’est vrai, le pays est un capharnaüm politique et une catastrophe intellectuelle. En ce moment débarquent des Turcs avec les Frères musulmans, pour aider le gouvernement de Tripoli, contre le maréchal Haftar, soutenu par les Russes qui sont eux-mêmes les alliés des Turcs ! Qu’est-ce que vous comprenez à ça ?

Nouvel aveu de l’échec de la diplomatie kouchnérienne !

Bernard Kouchner a le toupet de revenir sur l’épisode du sac de riz en des termes qui le ridiculisent, le ridicule ne tuant pas dans le monde des Thénardier :

« Le riz en Somalie, c’est ma fierté totale ! Un certain nombre d’odieux personnages se sont moqués. Mais c’est la France entière qui a soutenu la Somalie. Ce riz, c’était le riz des enfants de France. C’est une opération merveilleuse, il n’y avait plus de riz dans les Prisunic ! 200 grammes de riz par enfant apportés à école. La Poste puis la SNCF l’ont acheminé… c’était une opération nationale. Mais les obstacles retardaient la livraison et l’Unicef annonçait que 1 000 enfants mourraient de famine tous les jours. Si ensuite je suis allé sur la plage en Somalie, c’est parce que le riz était bloqué – une tempête dans le golfe d’Aden et le port tenus par des « rebelles ». J’ai porté ce sac de riz pour montrer aux enfants de France que leur riz était bien arrivé. En Afrique, des gens m’embrassent encore dans la rue pour ça ».

Courage fuyons !

L’entretien se conclut sur un morceau de bravoure sur l’affaire Matzneff qui démontre la pleutrerie et la duplicité du personnage. Cela s’appelle botter en touche ou ne pas assumer ses responsabilités :

« Q. On parlait du monde qui change, c’est aussi notable quand on repense à certains combats d’hier qui paraissent totalement incongrus aux jeunes générations. Aujourd’hui, l’affaire Matzneff fait les gros titres.

R. J’étais le seul à dire que c’était un salopard ! Je l’ai écrit, je ne sais plus où.

Q. Pourtant vous avez signé sa pétition en 1977 pour prendre la défense d’adultes accusés d’avoir eu des relations sexuelles avec des enfants.

R. Sa pétition ? Mais la pétition de Matzneff, je ne l’ai pas lue ! Daniel Cohn-Bendit et moi l’avons signée parce que Jack Lang nous l’avait demandé. C’était il y a 40 ans. C’est une énorme erreur. Il y avait derrière une odeur de pédophilie, c’est clair. C’était une connerie absolue. Plus qu’une connerie, une sorte de recherche de l’oppression. Je regrette beaucoup.

Q. Comment expliquer que tant de grands noms – Sartre, Aragon, Barthes – aient aussi signé ? Que la quasi-totalité des intellectuels de l’époque défendait ou du moins tolérait des pratiques qui aujourd’hui font scandale ?

R. C’est difficile à expliquer. Autre temps, autres mœurs. La période était bêtement laxiste, permissive. Les idéologies nous submergeaient. Connaissez-vous cette phrase de Camus : « Quelque chose en eux aspire à la servitude » ? ».

L’homme est imbuvable et n’assume pas la responsabilité de ses pensées, de ses propos.

« C’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule » (Michel Audiard). Formule que gagnerait à méditer notre Fregoli de la diplomatie de pacotille et de l’humanitaire de salon. L’homme n’a ni foi, ni loi. Il n’a pas changé, il est pire qu’avant. Il est un éternel avide de reconnaissance qui fonctionne au tout à l’égo. Ce dont transpire cet entretien à l’eau de rose conduit par un vulgaire folliculaire digne d’une démocrature. Tout ceci est insignifiant. Le verbe kouchnérien entretient la mascarade. Le procédé produit un amas de mots et d’illusions. Tout le problème que pose notre narcissique est là, dans la confusion entre son lyrisme et la réalité de ses actes. Comme on pourrait l’entendre dans Les Tontons flingueurs, avec Bernard Kouchner, c’est du brutal !

15 Julien Peyron (propos recueillis par), Bernard Kouchner : « Soleimani a mérité 25 fois qu’on le tue », www.lepoint.fr , 11 janvier 2020.
16 JFK (« Justice For Kurds »), Soutien au peuple kurde, Le Monde, 12-13 janvier 2019, p. 9.
17 Piotr Smolar, En Libye, l’Europe prise de court par l’entrée en jeu des Russes et des Turcs, Le Monde, 12-13 janvier 2020, p. 4.
 
 
FLIC ET VOYOU : LES AVENTURES DE MANU ET DE NICO – Ali baba. « Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux que l’on exerce » (François de la Rochefoucaud).

UN PIÈTRE DIRECTEUR DES RESSOURCES HUMAINES

On commence à savoir d’expérience que le plus jeune président de la Cinquième République est l’un des pires directeurs des ressources humaines que le château de l’Élysées ait connu depuis bien longtemps. Ses choix sont souvent hasardeux, pour ne pas dire problématiques. On se souvient de la démission rapide du gouvernement du trio du Modem (Bayrou, de Sarnez, Goulard) pour raison d’emplois fictifs. L’affaire se poursuit avec une mise en examen de ces trois personnages. On se souvient du coup de génie jupitérien avec la désignation comme tête de liste de son mouvement aux dernières élections européennes de Madame Sans-Gêne, Nathalie Loiseau. On se souvient de son coup de maître avec la proposition de désignation comme commissaire européen au titre de la France de Sylvie Goulard. On se souvient de la désignation de Ségolène Royal comme ambassadrice pour les pôles. Ne parlons pas de l’affaire Benalla et de bien d’autres qui démontrent amplement que le nouveau monde n’a pas automatiquement conduit à la République exemplaire qui nous était promise, pas plus qu’à la moralisation de la vie publique annoncée à coups de trompette comme le marqueur du président « disruptif ». Nous commençons à mieux cerner la personnalité du chef de l’État. Il n’est pas du genre à faire les choses à moitié. Le moins que l’on puisse dire est qu’il est entier… surtout dans l’erreur. «  Errare humanum est, perseverare diabolicum  » , pourrait/devrait être sa devise.

UN ÉMULE DE PAUL BISMUTH

C’est qu’Emmanuel Macron s’est pris d’une affection sans bornes pour un honnête homme, bien sous tous rapports qui fut un temps, président de la République (2007-2012). Vous l’avez reconnu, il s’agit de Nicolas Sarkozy. L’homme est chargé de missions officielles diverses et variées. Il fait office de missi dominici du chef de l’État, de plénipotentiaire au sens d’homme qui possède les pleins pouvoirs18. Hier à Tokyo pour l’intronisation du nouvel empereur du Japon. Il en profite pour porter un petit message de soutien à Carlos Ghosn. Aujourd’hui en Oman, il représente Jupiter pour les funérailles du Sultan, Qabous Ben Saïd19. Pour ne pas être exceptionnelle, cette pratique soulève à l’évidence deux types de questions. La première est de savoir pourquoi, en cas de conflit d’emploi du temps, Emmanuel Macron ne sollicite ni son premier Ministre (ce qui fut le cas récemment pour la COP25 à Madrid), ni son brillant ministre des Affaires étrangères (dont c’est également le rôle de représentation). La première est plus grave lorsque l’on sait toutes les casseroles judiciaires que traîne à ses basques, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, ce multi mis en examen est présumé innocent, qu’en sera-t-il demain ?20 Il y a fort à parier que certains magistrats, rancuniers n’ayant pas apprécié d’avoir été traités en son temps de « petits pois », soient tentés dans le mois à venir de lui réserver le même sort qu’à son grand ami, Patrick Balkany. Gouverner, c’est prévoir, dit-on. Dans ces conditions, est-il judicieux de se faire représenter par quelqu’un dont la moralité n’est pas parfaite ? Ne serait-il pas plus prudent de le garder en réserve de la République jusqu’à ce que son horizon judiciaire s’éclaircisse… dans la meilleure des hypothèses pour lui ? On se perd en conjectures en tentant de répondre à la question du pourquoi ce choix. La réponse de l’Élysée sur le sujet laisse pantois. En effet, interrogé le 13 janvier 2020 par le site Mediapart, l’Élysée a indiqué que « pour remplir certaines corvées diplomatiques, il est bien que l’on puisse se tourner vers d’anciens présidents de la République, qui sont sur le banc de touche »« Diplomatiquement, c’est une bonne formule. Par ailleurs, Nicolas Sarkozy conserve une notoriété internationale eu égard à ses activités de conférencier, qui continuent de faire de lui une bête de scène », a-t-on expliqué dans l’entourage d’Emmanuel Macron, tout en précisant que, pour ce qui est du Japon, une proposition avait également été formulée à l’endroit de François Hollande. « Une bête de scène », la formule est peu diplomatique mais très explicite sur les motivations réelles du choix présidentiel. Nous sommes dans le plus pur style de la Commedia dell’arte. La remarque du journaliste de Mediapart ne manque pas de sel. « Imagine-t-on une seule seconde un homme suspecté de multiples braquages, de vols à la tire ou d’agressions sexuelles se voir confier par les plus hautes instances du pays le privilège de représenter la France officielle à l’étranger sans que cela ne suscite une effusion de débats, d’indignations et de railleries en tous genres ? La réponse coule de source : non, évidemment non… Mais Emmanuel Macron, qui estime qu’il est normal qu’un ministre mis en examen, voire simplement sous enquête démissionne du gouvernement, ne peut pas ignorer la désastreuse impression de collusion qui est susceptible de se dégager de sa lune de miel avec Nicolas Sarkozy au mépris du travail de la justice indépendante, sans même parler du risque de renvoyer une image très berlusconienne de la France à l’étranger  ».

UN FAN DE JUPITER

Nicolas Sarkozy ne rate d’ailleurs jamais une occasion de dire publiquement combien il apprécie son successeur : « Quand le président de la République m’appelle, me demande mon avis, il sait que je n’en parlerai à personne et c’est mon devoir de le faire, avait-il ainsi déclaré en septembre dernier. Je ne me permettrais pas de dire qu’on est copains, qu’on est amis, on ne se tutoie pas mais quand on se parle sur un certain nombre de sujets, on se trouve en accord. » Dans son livre Passions, Nicolas Sarkozy racontait également le « dîner amical », tout en « délicatesse », offert par les époux Macron à l’Élysée. « Le dîner fut d’autant plus agréable qu’il commença par une déclaration de Brigitte Macron précisant : “J’ai toujours eu de la sympathie pour vous et je ne le regrette pas.” J’ai été sensible à la sincérité et la simplicité de Brigitte Macron. C’est une femme de qualité. J’apprécie son engagement auprès de son mari, et la conscience avec laquelle elle remplit son rôle », écrivait encore, tout miel, Nicolas Sarkozy.

Pour la petite histoire, rappelons que, venu faire campagne pour son ami Christian Estrosi à Nice, Nicolas Sarkozy a été chaleureusement accueilli par un superbe concert de casseroles interprété par une joyeuse troupe de joyeux drilles. Vraisemblablement pour lui rappeler les multiples casseroles judiciaires qu’il traîne à ses basques. Il n’a que ce qu’il mérite mais ce dont le président de la République ne semble pas conscient.

On reste sans voix à prendre connaissance de tous ces échanges d’amabilités. Il est vrai que la présidence de la République est une maison tolérante. On y trouve tout à fait normal de conserver à leur poste respectif, en dépit de leur mise en examen, le vice-président du Conseil d’État, Bruno Lasserre ou la sous-gouverneuse de la Banque de France, Sylvie Goulard… sans parler du président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand21. Ce n’est plus une République mais une véritable pétaudière ou les nouveaux épisodes de flic et voyou avec les aventures de Manu et de Nico.

18 Fabrice Arfi, Le président et le suspect, www.mediapart.fr , 14 janvier 2020.
19 Benjamin Barthe, Qabous Ben Saïd, sultan d’Oman, Le Monde, 14 janvier 2020, p. 20.
20 Simon Piel/Joan Tilouine, La justice s’intéresse aux mystères de l’argent libyen. Affaire libyenne : à la poursuite de l’argent versé aux sarkozystes, Le Monde, 18 janvier 2020, pp. 1-10-11.
21 Anne Michel, Mutuelles de Bretagne ; ce qu’a dit Ferrand aux juges, Le Monde, 18 janvier 2020, p. 12.
 
 
LES ÉNARQUES HURLENT AU SCANDALE ! Guillaume Berlat. Que l’on touche à leurs privilèges et les énarques – du moins une immense majorité d’entre eux – se mettent en colère ! À l’approche de la remise du rapport Thiriez22, véritable usine à gaz23, les esprits s’échauffent du côté des anciens élèves de l’école nationale de l’arrogance (ENA) ? Cela avait déjà commencé depuis belle lurette24. Mais plus l’échéance fatidique approche25, plus l’on craint pour ses privilèges, pour ses pantoufles douillettes26. Du rififi à OK Corral ! Rien ne nous est épargné alors que la France est paralysée depuis plusieurs semaines par des mouvements sociaux autour de la réforme des retraites. Pour gagner du temps, la fameuse politique du chien crevé au fil de l’eau, nous apprenons que les décisions seront prises par le gouvernement à la fin du mois d’avril… donc après les élections municipales.

On ne s’attaque pas impunément à La Caste (Laurent Mauduit). Comment imaginer un seul instant de mélanger les torchons et les serviettes ? La noblesse d’État avec le tiers État ? L’aristocratie de la haute fonction publique avec la plèbe de la fonction publique ? Les riches avec les gueux27 ? Les sots avec les intelligents ? Les sachants avec les ignares ? La botte et le va-nu-pieds ? Les petits marquis et les communs des mortels ? Ceux qui pensent à la fin du monde et ceux qui ont le regard fixé sur la fin du mois ?28 Tout ceci est impensable pour ceux qui défendent en priorité leur intérêt bien compris en lieu et place de l’intérêt général29. Aujourd’hui, ils trouvent une oreille particulièrement attentive et bienveillante dans les colonnes du quotidien Le Figaro – celui dont la devise est « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur », Beaumarchais – qui leur sert élégamment la soupe, pour faire dans le trivial. On retrouve leur plaidoyer pro domo en pages 1, 2 et 3 avec un éditorial à la clé intitulé : « Excellence d’État »30. Le ton est donné en deux mots. Comment oser s’attaquer à cette élite que le monde entier nous envie et qui a fait des petits dans dix pays au monde ?31 Plus sérieusement, élite qui est la risée des gens normaux ! Sauf quelques culs de plomb du Quai d’Orsay qui osent prétendre que l’ENA est un outil de « soft power » au même titre que les lycées français de l’étranger. Il n’est qu’à se rendre compte de l’état de déliquescence actuelle de la diplomatie française pour juger de l’ineptie de ce propos d’énarque32. C’est bien connu, « les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » (Michel Audiard). Et le directeur de ce phalanstère, l’énorme, Patrick Gérard vient nous faire la leçon sur l’association des anciens élèves étrangers de l’ENA, réseau regroupant 3700 élèves issus de 134 pays. Qui dit réseau, dit parfois mafia… Pour s’opposer à la création d’une école unique de formation de tous les hauts fonctionnaires, on a tôt fait de mettre en avant la question de l’indépendance des magistrats33. Comme si l’indépendance était seulement une question de statut et pas d’état d’esprit. Comment peut-on juger de l’indépendance de magistrats qui arborent sur leurs hermines des décorations (bleues ou rouges) reçues du pouvoir exécutif ? Comment peut-on parler de l’indépendance du parquet alors que la Cour européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe à Strasbourg a condamné, à deux reprises en 2010, l’état français, motif pris que le parquet n’était ni indépendant, ni impartial au sens de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950 que la France n’a ratifiée qu’en 1974… Encore, un argument de circonstance qui n’est pas très sérieux, à tous les sens du terme. Comment croire un seul instant, le président de l’association des anciens élèves de l’ENA, Daniel Keller qui prend les airs de la vertu outragée ?34. Encore un qui n’a rien compris aux spasmes qui secouent actuellement la France ! Et comment les révolutions arrivent sans que les élites n’en aient pris conscience. La seule question qui soit défendable est celle de la lutte contre la suppression de l’épreuve de culture générale envisagée dans un objectif de nivellement par le bas35.

« Une nation meurt parce que ses élites fondent » écrivait Albert Camus en 1943. Il avait amplement raison. Attendons, avec le calme des vieilles troupes, la remise du rapport de Frédéric Thiriez qui comme son nom l’indique n’est qu’un rapport. Attendons, également, le sort que lui réserveront le président de la République et le gouvernement, sachant que certains ont fini dans les poubelles de l’Histoire (Cf. rapports Borloo, Gautier…). Le ridicule ne tue pas surtout lorsque les énarques hurlent au scandale pour conserver leurs immenses privilèges tel Harpagon lorsqu’on en vaut à sa cassette.

22 Guillaume Berlat, L’usine à gaz Frédéric Thiriez fonctionne à plein rendement, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 décembre 2019.
23 Guillaume Berlat, Réforme de l’ENA : une nouvelle usine à gaz, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 décembre 2019.
24 Guillaume Berlat, Réforme de l’ENA : les caves se rebiffent, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 juin 2019.
25 Marie-Estelle Pech, La refonte de l’ENA, une réforme à haut risque, Le Figaro, 14 janvier 2020, p. 2.
26 Ali Baba, La ballade des pantoufleurs heureux, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 décembre 2019.
27 Caroline Beyer, Entre diversité sociale et méritocratie, la voie étroite, Le Figaro, 14 janvier 2020, pp. 2-3.
28 Le président Emmanuel Macron avait eu le courage de rappeler que « la haute fonction publique ne ressemble pas à la société ». Il s’agit de « mettre fin aux biais de sélection qui entravent l’accès à la haute fonction publique des talents issus d’horizons divers » en chargeant Frédéric Thiriez de présenter son rapport. La proportion des enfants de cadre est restée stable à 70%.
29 Vincent Jauvert, Les voraces : les élites et l’argent sous Macron, Robert Laffont, 2020.
30 Laurence de Charrette, Excellence d’Etat, Le Figaro, 14 janvier 2020, p. 1.
31 Marie-Estelle Pech, À l’international, inquiétude pour cette marque prestigieuse, Le Figaro, 14 janvier 2020, p. 3.
32 Jean Daspry, La diplomatie du fiasco des médiations françaises, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2020.
33 Marie-Estelle Pech, L’indépendance des magistrats au cœur des inquiétudes, Le Figaro, 14 janvier 2020, p. 2.
34 Caroline Beyer (propos recueillis par), Daniel Keller : « En quoi cette école mérite-t-elle une telle décapitation ? », Le Figaro, 14 janvier 2020, pp. 2-3.
35 Éric Zemmour, De la suppression de l’ENA à l’inculture générale, Le Figaro Magazine, 17 janvier 2020, p. 44.
 
 
LA DIPLOMATIE DES SIGLES, ACRONYMES ET ABRÉVIATIONS – Jean Daspry. « Un diplomate est un homme qui doit parler dans toutes les langues et ne penser dans aucune » (Comte de Saint-Aulaire, 1936). Il est vrai que les diplomates sont des professionnels de la langue de bois. Commode lorsqu’ils sont contraints de devoir parler mais surtout pour ne rien dire. Et, alors, ils ont recours à toutes les ficelles, y compris les plus éculées du métier – le second plus vieux, a-t-on coutume de dire – pour parvenir à cet objectif qui peut relever de la quadrature du cercle. Or, il en existe une que seuls les vieux routiers du circuit de la diplomatie multilatérale manient avec dextérité. Force est de constater que les universitaires et les chercheurs en relations internationales ignorent l’existence ou ne comprennent pas l’importance concrète pour se sortir d’un mauvais pas tant ils vivent dans le monde abstrait des grandes théories et des grands principes. Il s’agit de la pratique des sigles, acronymes et abréviations comme instrument d’une diplomatie du vide36. Avant d’aborder la question dans ce qu’elle a de plus triviale, il importe, en premier lieu, d’apporter quelques précisions sémantiques. Ensuite, il nous appartiendra d’appréhender cette diplomatie des sachants qui tourne le plus souvent à la diplomatie des ignorants.

DE QUELQUES PRÉCISIONS SÉMANTIQUES

« Sigle prononcé comme un mot ordinaire ». Telle est la définition que donne le petit Robert 1 du terme acronyme ! Mais, au juste, qu’est-ce qu’un sigle ? On confond souvent les termes sigle et acronyme. Il faut dire que les définitions données par les ouvrages de référence sont elles-mêmes souvent confuses et divergentes. Voici une tentative d’éclaircissement. Le sigle peut être utilisé pour un nom propre comme pour un nom commun. Strictement parlant, on distingue deux concepts. Le sigle, qui est uniquement formé des lettres initiales d’un groupe de mots (une seule par mot), et qui se prête ou non à la prononciation syllabique du français. L’acronyme, qui peut comporter des lettres autres que des initiales et qui se prononce comme un seul mot. Si un sigle ou un acronyme est susceptible de ne pas être compris par le lecteur, il est nécessaire d’écrire l’appellation au long dès sa première mention, et de la faire suivre, entre parenthèses, du sigle ou de l’acronyme. On peut également choisir d’écrire le sigle en indiquant, à sa première mention, l’appellation complète entre parenthèses37. Quant à l’abréviation toujours selon le même petit Robert 1, elle se définit comme le retranchement de lettres dans un mot, de mots dans une phrase pour écrire plus vite ou prendre moins de place. Muni de ce précieux viatique, nous allons pouvoir découvrir ce que recouvre cette diplomatie des sachants dans le merveilleux monde de la diplomatie multilatérale.

DE LA DIPLOMATIE DES SACHANTS : JONGLER ENTRE SIGLES ET ACRONYMES

Le néophyte, qui fait ses premières armes dans une organisation internationale, qu’elle soit universelle à composition limitée (Conférence du désarmement) ou illimitée (ONU) ou régionale (Union européenne, OCDE, OSCE, Conseil de l’Europe, Union africaine, Organisation des États américains, OTAN, OTASE…), est frappé, dès son immersion dans le bain de la diplomatie de la palabre, par le traitement qui lui est réservé. Il est soumis à un solide tir de barrage dans une langue qu’il ignore faite d’un cocktail d’expressions techniques propres à chacun des sujets traités et, surtout, d’une volée de sigles, d’acronymes et d’abréviations plus barbares les uns que les autres. Sans parler des sempiternelles formules de politesse adressées à l’égard du président de séance, du secrétariat de l’organisation, des autres délégations, parfois des organisations non gouvernementales (ONG) présentes dans la salle. Toutes formules qui relèvent la plupart du temps de la parfaite hypocrisie. Ce bizutage diplomatique du nouvel arrivant est le fait des collègues plus anciens qui veulent démontrer leur expertise incontestée du sujet mais aussi des fonctionnaires internationaux, sorte de gardiens du temple, qui veulent démontrer leur pouvoir de nuisance à l’endroit des téméraires. Quelques mois après, l’ex-nouvel arrivant adoptera la pratique de ses anciens pour faire chic, pour ne pas faire plouc. Mais surtout, pour dissimuler derrière ce sabir de sigles, d’acronymes et d’abréviations une diplomatie du vide et du néant. Faute de pouvoir s’accorder sur des concepts clairs, on préfère jongler sur des sigles, acronymes et abréviations creux, histoire de faire illusion, de tromper les gogos qui ne veulent pas aller au cœur des problèmes, se contentant de l’écume des vagues.

DE LA DIPLOMATIE DES IGNORANTS : FAIRE FI DU RÉEL

Il est toujours utile de recourir à la bonne vieille méthode qui pousse à aller de la pratique à la théorie.

La pratique

Prenons quelques exemples concrets tirés de la pratique diplomatique !

La mise en œuvre du statut de Berlin occupé, qui a prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la chute du mur, a donné lieu à quelques monuments de franche rigolade, y compris sur un sujet réputé sérieux. À l’issue d’une interminable réunion du Groupe de Bonn (structure quadripartite composée de représentants de l’Allemagne, des États-Unis, de la France et du Royaume-Uni avec la participation du Sénat de Berlin se réunissant sur un rythme hebdomadaire) portant sur un sujet aride truffé de sigles et d’acronymes agréés : QA (« Quadripartite Agreement »), BCZ (« Berlin Control Zone ») et autres BKO ou DMZ …, tout ceci en anglais dans le texte. Un jour, un jeune diplomate impertinent eut l’outrecuidance de s’interroger à haute voix : mais en définitive de quoi parlons-nous ? Il fut rapidement ramené à la raison. On n’insulte pas impunément sigles, acronymes et abréviations, y compris les plus barbares sans en subir les conséquences qui s’imposent. Nous sommes dans le dogme, la liturgie qui ne se remettent pas en cause aisément.

Après la chute du mur de Berlin, l’OTAN voit venir à elle les anciens membres du Pacte de Varsovie. En un tournemain, les Seize membres de l’époque décident de la politique de la main tendue lors de leur sommet de Londres de 1991. Ils créent aussitôt un organe de concertation sui generis qu’il baptisent dans la langue du maître des lieux – à tout seigneur, tout honneur – « North Atlantic cooperation council » et que l’on traduit dans la langue de Molière par « Conseil de coopération nord atlantique ». On l’aura compris, les diplomates répugnent à répéter à longueur de réunion l’appellation exacte, longue du machin porté sur les fonts baptismaux. On recourt à son sigle NACC que l’on prononce phonétiquement « naxi » en anglais. Et, les diplomates anglo-saxons somment leurs homologues francophones d’en faire autant. Ces derniers s’exécutent et adoptent l’acronyme de COCONA. À l’usage, les mauvais esprits s’aperçoivent que tout ceci ne sonne pas très sérieux à l’oreille d’autant plus que quelques humoristes – il en existe encore quelques-uns dans la corporation diplomatique – se plaisent à désigner les membres du COCONA de « cocoboys » et de « cocogirls ». Ire redoublée chez les représentants de l’Oncle Sam qui goûtent peu l’humour francophone. Ils enjoignent aux interprètes de bannir de leur traduction le terme de COCONA et de n’utiliser que sa formulation développée de « Conseil de coopération nord atlantique ». Conclusion, l’utilisation d’un sigle, d’un acronyme ou d’une abréviation peut être sources d’incidents diplomatiques.

Chaque fin d’année voit revenir la promesse d’une planète protégée grâce à la grand-messe qui a pour nom conférence annuelle de la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique. Cela est clair et signifie qu’il s’agit d’une rencontre chargée de vérifier la mise en œuvre des engagements souscrits au fil des années par les États parties à cette convention. Mais, par commodité, par simplicité, on préfère employer l’acronyme COP, et COP25 pour désigner la 25ème du genre qui a eu lieu à Madrid et qui s’est fini par un échec retentissant. Il pose la question de l’utilité de ces grands-messes sur le climat38. Hormis quelques experts qui n’entendent pas que le vulgum pecus mette son nez dans des affaires d’experts, le commun des mortels ne sait pas ce que se cache derrière ce sigle. On peut donc lui rapporter n’importe quoi, le manipuler, le désinformer à volonté. De très longues heures de discussion furent consacrées à la discussion des fameuses « contributions déterminées au niveau national » (« nationaly determined contribution », NDC, en anglais). Elles permettent de mesurer pour chaque État – ou pour l’Union européenne – les efforts et politiques engagés pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. De fait, on ne peut pas dire que les États se soient bousculés au portillon pour annoncer leur nouvelle ambition. À l’heure actuelle, ceux qui se sont d’ores et déjà engagés à mettre à jour leur NDC ne représentent que 10 % des émissions mondiales. Ceux qui se sont engagés à revoir leur ambition à la hausse représentent 8 % des émissions. Seules les îles Marshall ont pour l’instant soumis leur nouvelle NDC…En un mot, cela signifie, circulez il n’y a rien à voir. Vous repasserez à la COP26. Conclusion : un point fondamental de l’accord conclu à la COP21 (Paris, 2015) ne fait toujours pas consensus quatre ans après… mais par chance les Dieux sigles, acronymes et abréviations veillent sur la communauté internationale. Dérisoire au regard de l’enjeu de la protection de la planète !

Le général

Tentons maintenant d’aller du particulier au général !

Et, l’on pourrait multiplier à l’infini cette pratique des signes, acronymes et abréviations, superbes écrans de fumée pour négociations complexes et peu productives. Cela présente un image avantage, faut-il le confesser sans fausse pudeur, permettre aux négociateurs peu courageux et à leurs maîtres peu responsables de se donner bonne conscience à vil prix ! Cela ne fait que repousser la solution de problèmes complexes, parfois insolubles. Dans la pratique, cela s’appelle la politique du chien crevé au fil de l’eau. Excellent sujet de thèse pratique pour un futur doctorant en relations internationales afin de mettre en regard grandes théories superbes et réalités quotidiennes plus triviales, pour ne pas dire décevantes à maints égards. Ce qui tendrait, une fois encore, à conforter le jugement de ce maître de la chose internationale que fut Talleyrand – que l’on ne relit jamais assez- qui disait que « Les diplomates sont des touche-à-tout et, pour cette raison, des propres à rien ». Ce qui n’est pas toujours entièrement faux. Petites causes, grands effets. On ne le répétera jamais assez lorsque l’on touche à la diplomatie

LE MIROIR AUX ALOUETTES

« L’ensauvagement des mots précède l’ensauvagement des actes » (Mona Ozouf). C’est un peu ce que, toutes choses égales par ailleurs, nous disent les sigles et acronymes sur la chose diplomatique. Quand c’est flou, il y a un loup. En allant encore un peu plus loin, et c’est là qu’intervient, dans le raisonnement des « siglologues », acronymologues » et autres « abréviologues », l’analyse du philologue Victor Klemperer sur La langue du IIIe Reich : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». Bien sûr, les experts sérieux des relations internationales, de la diplomatie rangeront ce recours intempestif aux sigles, acronymes et autres abréviations dans la catégorie, des anecdotes, des « faits divers », ces informations dont le sociologue Pierre Bourdieu estimait qu’elles étaient là pour « faire diversion », détourner le public des questions essentielles. À ce stade, vous pouvez décréter que ceci n’est pas très sérieux. Mais vous pouvez aussi décider que le rire est la seule façon de survire à l’absurdité diplomatique, et que, tel Figaro, il vaut mieux « se dépêcher de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer »39. Telle est la principale leçon à retenir de la diplomatie des sigles, acronymes et abréviations !

36 La Défense européenne, Cour des comptes européennes, Document d’analyse 09, 2019, voir page 77 intitulée : « Acronymes, sigles et abréviations ».
37 https://www.btb.termiumplus.gc.ca/redac-chap?lang=fra&lettr=chapsect1&info0=1.2
38 Audrey Garric, Après la COP25, l’utilité des grands-messes sur le climat en question, Le Monde, 21 décembre 2019, p. 27.
39 Natacha Polony, Bienvenue en Absurdie, Marianne, 20 décembre 2019 – 2 janvier 2020, pp. 56 à 59.
 
 
UNE SORTIE ROYAL (E) – Ali Baba. « La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais, c’est cet éclair qui est tout » (Henri Poincaré). Le moins que l’on puisse dire est que le président de la République, qui ne dormirait que deux à trois heures par nuit, doit être traversée par de nombreux éclairs qui éclairent sa divine pensée. L’un d’entre eux vise vraisemblablement une ambassadrice devenue encombrante au fil des mois et des semaines passées qui a pour nom, Ségolène Royal. Le ton ne fait que monter entre l’ambassadrice en charge des pôles au Quai d’Orsay (plus exactement ambassadrice en charge des négociations sur les pôles Arctique et Antarctique) et l’exécutif40. Les bons mots fusent de part et d’autre. Mais, il semble bien que dans la bataille du pot de terre contre le pot de fer, l’issue soit écrite d’avance en dépit du pouvoir de nuisance indéniable de notre diva de l’environnement. Notre jouvenceau est rancunier. Il n’aime pas trop qu’on le chatouille où cela irrite. Les dernières saillies de notre Excellence Royal l’ont agacé à tel point qu’il a demandé à ses nervis de sortir l’artillerie lourde pour dézinguer l’encombrante41. Le président « disruptif » a dégainé son fusil à trois coups (législatif, administratif et pénal), histoire de montrer à l’impertinente qui est le patron et l’unique patron de la « start up nation » France. La meute est de sortie. Trois fronts ont été ouverts de manière quasi-simultanée contre Ségolène Royal, histoire de la mettre à terre. Quelles sont les voies de recours dont elle dispose pour contester les mesures prises à son encontre ?

LES TROIS FRONTS OUVERTS CONTRE LA DIVA

Comme en physique, l’action brouillonne de Ségolène Royale entraîne une réaction vigoureuse du président de la République qui fait donner ses chevaux légers.

Les sorties de Madame Sans-Gêne

Manifestement, avec ses philippiques réitérées au cours des derniers jours au lieu de s’en tenir à une défense serrée contre les critiques formulées à son encontre (violation du devoir de réserve, absentéisme dans ses fonctions d’ambassadrice en charge des pôles, utilisation des moyens qui lui étaient alloués pour sa mission à des fins autres, critiques de la politique conduite par le président et son gouvernement sur les retraites, l’environnement…), Ségolène Royal a fortement indisposé le narcissique président. Ce dernier apprécie peu toute forme de récrimination à l’égard de son auguste personne et sa géniale politique. En dépit des messages à la retenue que lui a adressées Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire (depuis le départ de François de Rugy), elle a continué à n’en faire qu’à sa tête, jouant sur deux registres éculés : le féminisme, le complot politique. Or, l’on sait d’expérience que l’on n’insulte pas impunément les princes qui nous gouvernent. Ils manquent, à l’évidence, du sens élémentaire de l’humour. Ce que n’a pas compris notre ex-candidate à la présidence de la République qui se croit toujours promise à un destin national. On peut toujours rêver. Mais en cette mi-janvier 2020, elle est confrontée à la colère du président de la République qui multiplie les signaux traduisant le fait que la coupe était pleine, à tous les sens du terme.

L’ire de Jupiter

Les réactions jupitériennes à l’encontre de Ségolène Royal se sont manifestées dans un très court laps de temps. Elles sont de trois ordre.

Sur le plan législatif, elle est convoquée par le parlement pour s’expliquer sur la manière dont elle s’acquitte de sa mission d’ambassadrice thématique42 et dont elle utilise les moyens mis à sa disposition pour ce faire. Il s’agit essentiellement d’une mesure vexatoire dans le contexte actuel. L’affaire est en cours. L’avenir nous dira comment elle organisera sa défense. Aux dernières nouvelles, elle pourrait y échapper, preuve que tout ceci n’était pas très sérieux. Sauf à ce qu’il s’agisse d’une partie remise au cas où la machine lancée contre elle connaitrait quelques ratés.

Sur le plan exécutif, elle a pris les devants en dévoilant sur son compte twitter le contenu d’une lettre conjointe des secrétaires généraux des deux ministères concernés (celui d’Elisabeth Borne et de Jean-Yves Le Drian43, formule inhabituelle. En dépit des affirmations de l’administration, il s’agit d’une sanction disciplinaire déguisée quand ces deux hauts fonctionnaires écrivent « un prochain conseil des ministres pourrait examiner le projet de décret mettant fin à vos fonctions »44 surtout lorsqu’ils détaillent mille griefs contre elle45. Elle sera « vraisemblablement » démise de ses fonctions lors du Conseil des ministres du vendredi 24 janvier, a appris l’AFP de source proche de l’exécutif. Il y a le dit et le non-dit. Il est important de se reporter au texte de cette lettre qui signe la sanction disciplinaire qui ne dit pas son nom (un classique de la lâcheté administrative) comme nous le soulignons plus haut. Si tel n’était pas le cas, le président de la République n’aurait pas à justifier d’une mesure qui relève de son pouvoir discrétionnaire (nomination à des postes relevant de sa décision que sont les postes de préfets, d’ambassadeurs…). C’est une manière de prévenir tout recours de plein contentieux ou du moins d’éviter qu’il ne prospère trop. Qui sait si elle était déboutée, elle pourrait aller contester la décision devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Que nous dit ce madrigal de lâcheté et de cautèle rédigé à charge contre notre ambassadrice46.

Sur le plan judiciaire, elle fait l’objet d’une enquête du parquet national financier qui, comme dans l’affaire Fillon, a fait diligence comme s’il recevait des instructions directement du château. Cela se passe dans la patrie des droits de l’homme. Qui l’a saisi et depuis quand ? Le parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire concernant l’usage fait par Ségolène Royal des moyens mis à sa disposition en tant qu’ambassadrice des pôles, a-t-il annoncé le 15 janvier 2020 à l’AFP, confirmant une information de franceinfo. Chargée de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique, elle dispose d’une enveloppe de 100.000 euros par an et de trois collaborateurs, financés par le ministère des Affaires étrangères. L’ex-candidate socialiste à la présidentielle de 2007, qui occupe cette fonction bénévole depuis 2017, avait été mise en cause par franceinfo pour avoir utilisé à des fins personnelles –notamment la promotion d’un de ses livres– l’enveloppe mise à sa disposition pour ses frais d’ambassadrice. Il s’agit d’une sanction politique – destinée à la faire taire en la neutralisant par une éventuelle mise en examen prochaine si elle ne baissait pas d’un ton – dissimulée sous une mesure prétendument technique47.

LES ÉVENTUELLES VOIES DE RECOURS DE LA DIVA

Si elle jouait habilement, Ségolène Royal pourrait retourner le boomerang contre son expéditeur en jouant elle aussi sur plusieurs registres48.

Sur le plan administratif, elle pourrait saisir le Conseil d’État en procédure d’urgence (référé) dès que son éviction sera tombée pour constater que les mesures requises dans le cas d’une sanction disciplinaire dont elle est l’objet n’ont pas été remplies par l’administration : consultation de son dossier non expurgé comprenant toutes les pièces (on sait qu’il existe des dossiers noirs au Quai d’Orsay), stricte respect d’une procédure contradictoire pour répondre point par point aux griefs formulés contre elle, brièveté des délais de réponse impartis, contrôle de proportionnalité entre faits reprochés et sanction… Un bon cabinet d’avocat pourrait la conseiller habilement en faisant valoir toute une série d’arguments de procédure pour mettre la plus haute juridiction administrative dans l’embarras. Comment être certain que les réfutations de Ségolène Royal ont été prises en compte par une instance indépendante et impartiale ? Le premier ministre rappelle « qu’un ambassadeur, c’est fait pour faire de la diplomatie » en interrogeant Ségolène Royal sur sa conception du devoir de réserve. Elle pourrait l’interroger sur le point de savoir ce que doit faire un conseiller d’État.

Sur le plan pénal, elle pourrait ouvrir plusieurs fronts ; attaque en dénonciations calomnieuses et diffamatoires contre les hauts fonctionnaires et autres ministres concernés par cette lamentable affaire ; mise en cause de la partialité et de la dépendance du parquet conformément aux jurisprudences de la Cour européenne des droits de l’homme de 2010 condamnant la France ; invocation du principe non bis in idem (refus de plusieurs poursuites pour les mêmes faits) … Une fois encore, un bon cabinet d’avocat pénaliste se plairait à remuer le fer dans la plaie en mettant en avant toutes les atteintes au droit à un procès équitable, au secret de l’instruction… qui semblent avoir émaillé cette mauvaise farce.

Sur le plan politique, elle ne manquera pas de faire savoir que la mesure prise à son encontre démontre les limites de la bienveillance du président de la République, toujours prompt à faire taire toutes formes de critiques à son endroit. La période est bien choisie, le président étant affaiblie par diverses contestations récurrentes. Il ne peut aller trop loin dans la mise à terre de l’icône d’une vieille gauche dont il pourrait avoir besoin lors des prochaines échéances électorales. Ségolène Royal en a déjà pris acte de la mesure dans son message posté mardi : « Je comprends par cette lettre que le président de la République va mettre fin à mes fonctions à un prochain Conseil des ministres puisque je n’ai pas l’intention de renoncer à ma liberté d’opinion et d’expression garantis par la Constitution ». Elle peut et sait jouer de la « dictature des émotions » (Nicolas Baverez). Et cela peut faire très mal par les temps qui courent. À toute chose malheur est bon. C’est l’éviction qui lui permet d’entrer en opposition contre Jupiter49.

Pour la petite histoire, les syndicats du Quai d’Orsay (CGT dans le cas de figure) – toujours aux abonnés absents lorsqu’il s’agit de défendre des questions de principe, de droit – n’ont pas trouvé d’autre cheval de bataille qu’un arrêté ministériel révisant les barèmes des indemnités de résidence pour les agents en poste à l’étranger50. Ils n’ont jamais posé la question de la pertinence ou pas des ambassadeurs thématiques51.

« Ceux de qui la conduite offre le plus à rire, sont toujours sur autrui les premiers à médire » (Tartuffe, Molière). Aujourd’hui, la rupture est consommée entre l’ambassadrice et l’exécutif52. Si Ségolène Royal entend mener le branle, la voie est étroite et suppose beaucoup de doigté, de discrétion. En est-elle capable ? Là est la question. Si tel était tout de même le cas, elle pourrait faire de nombreux dégâts dans l’édifice déjà bien fissuré de la Macronie en marche arrière. Jouer la victimisation et le machisme est une grosse ficelle qui marche toujours. Surtout si l’on y ajoute un zeste de complot politique destiné à faire taire une voix discordante dans un nouveau monde qui est au garde à vous le petit doigt sur la couture du pantalon53. Des risques pour Jupiter d’une sortie Royal (e) !

40 Ali Baba, Ségolène Royal prend la mouche, www.prochetmoyenorient.ch , 6 janvier 2020.
41 Philippe Bilger, Ségolène Royal est hantée par la défaite de 2007, www.lefigaro.fr , 17 janvier 2020.
42 Julien Chabrout, « Licenciement » de Ségolène Royal : ces zones de flou autour des ambassadeurs thématiques, www.lexpress.fr , 15 janvier 2020.
43 Ségolène Royal convoquée au Quai d’Orsay pour licenciement. La lettre de licenciement de Mme l’Ambassadrice, Le Canard enchaîné, 15 janvier 2020, pp. 1 et 2.
44 Piotr Smolar/Syvia Zappi, Ségolène Royal menacée de « licenciement », Le Monde, 16 janvier 2020, p. 13.
45 Nathalie Schuck, Macron veut sortir Royal. Virée ?, Le Parisien, 15 janvier 2020, p. 1.
46 Étienne de Montety, Pôle. En être l’ambassadeur demande sûrement du magnétisme, Le Figaro, 16 janvier 2020, p. 37.
47 « Les postes d’ambassadeurs thématiques sont assez techniques, assez complexes. Il n’est pas anormal qu’après les révélations de la presse, le Quai d’Orsay ait voulu évaluer ce qu’a fait l’un d’entre eux », explique un proche du chef de l’État.
48 Roseline Letteron, Ségolène Royal s’est démis les pôles, www.libertescheries.blogspot.com , 16 janvier 2020.
49 Guillaume Tabard, L’éviction qui lui permet d’entrer en opposition, Le Figaro, 16 janvier 2020, p. 5.
50 Piotr Smolar, Polémique au Quai d’Orsay sur l’indemnité de résidence à l’étranger, le Monde, 17 janvier 2020, p. 3.
51 Sophie Coignard, Ambassadeurs thématiques : les fantômes du Quai d’Orsay, www.lepoint.fr , 17 janvier 2020.
52 François-Xavier Bourmaud, Rupture consommée entre Royal et l’exécutif, Le Figaro, 16 janvier 2020, p. 5.
53 Julien Chabrout, Ségolène Royal, un désir d’avenir politique toujours intact, www.lexpress.fr , 17 janvier 2020.

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