Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

ORIENT-ATIONS 268

DJOUHRI A ROISSY – Jacques-Marie Bourget. Problème, la photocopieuse du Parquet National Financier (PNF) est-elle en panne ? Trois jours après l’extradition, depuis Londres, d’Alexandre Djouhri, aucun des « investigateurs » -qui servent de kiosque aux écrits des magistrats- n’a publié le moindre procès-verbal de l’audition de l’homme d’affaires… Le dossier Djouhri serait-il sec comme un coup de trique ? Raplapla ? Lui en tout cas, estimant qu’il est victime d’un « traquenard judiciaire », a, depuis l’hôpital pénitentiaire de Fresnes où il est détenu, décidé de ne plus s’alimenter, ni de prendre de médicaments. Alors qu’il est gravement cardiaque. Mais comment imaginer que le franco-algérien puisse échapper à la prison ? Même avec un dossier qui ne démontre pas sa culpabilité dans une affaire promue par « Médiapart », celle du putatif « financement libyen de la campagne de Sarkozy » ? Voilà des mois que les journalistes-tambours, qui donnent un écho aux hypothèses sorties de l’imagination du PNF, nous font la peinture, le portrait géant d’un Djouhri maître des marionnettes, prince des ténèbres installé au cœur de ce dossier. Aujourd’hui qu’ils ont leur dernière pièce de puzzle sous la main, les magistrats n’ont d’autre choix que de continuer de gonfler la baudruche de l’homme-clé. Pour continuer de maitriser cette fiction, le PNF jette tous ses bois au feu. Ainsi pour aller chercher Djouhri à Londres, un homme malade, volontaire pour rentrer en France, qui utilise une canne et doit peser 65 kilos, le PNF a expédié cinq fonctionnaires, dont trois malabars. Le plus étonnant reste son arrivée à Roissy. Dès l’avion de ligne posé, une escouade du « Raid » se met en postes de combat, avec hommes cagoulés et fusils d’assaut ! Symbole, il s’agit de montrer que le prisonnier est un homme en or, le chemin vers la vérité. Et que, donc, des malfaisants auraient raison de supprimer. Après le roman du PNF, nous avons donc eu le film. Oscar ?
 
 
ROSELINE LETTERON NOUS DIT : « LE NAUFRAGE DE LA CIRCULAIRE CASTANER » – 31 janvier. Le juge des référés du Conseil d’Etat a décidé, dans une ordonnance du 31 janvier 2019, de suspendre trois dispositions essentielles de la circulaire " relative à l’attribution des nuances politiques aux candidats aux élections municipales et communautaires des 15 et 22 mars 2020 ». La circulaire Castaner, attaquée en référé par Les Républicains, le Parti socialiste, Debout la France, ainsi que par un certain nombre d’élus locaux, ressemble désormais à une coquille vide.  On se souvient que l’objet du texte était d’établir une "grille des nuances" que les préfets devraient attribuer aux listes candidates aux municipales. Pour les scrutins se déroulant dans les communes de 9000 habitants et plus, étaient répertoriées 24 nuances politiques individuelles concernant les candidats, et 22 nuances de listes. L’ensemble de ces nuances était ensuite regroupé en six grands groupes : extrême gauche, gauche, courants politiques divers (parmi lesquels les listes régionalistes et gilets jaunes), centre (dont LaRem), droite, extrême droite. La plupart des commentateurs avaient considéré que cette "grille des nuances" avait surtout pour effet de brouiller l’analyse des résultats. Le juge des référés ne s’y est pas trompé et suspend finalement les dispositions les plus contestées.

Le recours en référé, fondé sur le premier alinéa de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, énonce que le juge peut suspendre la décision, ou certains de ses effet, "lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ».

L’URGENCE

La condition d’urgence est remplie, et le juge des référés observe que "l’enregistrement des candidatures aux élections municipales débute d’ici quelques jours".  La lecture de la décision laisse penser que le ministre de l’intérieur a osé invoquer l’inopposabilité aux tiers de la circulaire, dans la mesure où elle n’avait pas été publiée. Le juge des référés rappelle, quant à lui, que l’urgence s’apprécier in concreto, par rapport aux circonstances de l’espèce et il considère donc que le texte devait, en tout état de cause, être publié. Une manière élégante de dire que le ministre de l’intérieur ne pouvait tout de même pas invoquer l’irrégularité qu’il avait lui-même commise en ne publiant pas le texte immédiatement. Nemo auditur ejus propriam turpitudinem allegans. Dans le cas présent, le doute sérieux porte sur trois éléments essentiels qui constituent autant d’erreurs manifestes d’appréciation.

LE SEUIL DE 9000 HABITANTS

Le juge des référés commence par sanctionner ce seuil de 9000 habitants, en deçà duquel aucune nuance n’est accordée aux listes candidates. Il s’appuie sur le termes du décret du 9 décembre 2014 relatif à la mise en oeuvre des fichiers "Application élection" et "Répertoire national des élus". Il rappelle que son article 5 interdit d’appliquer des nuances politiques aux candidats aux élections municipales dans les communes de moins de 1000 habitants. Aux yeux du ministre, cette prohibition n’empêche pas d’élargir ce seuil jusqu’à 9000 habitants.

Le juge des référés estime pourtant que ce raisonnement, digne des meilleurs jésuites, n’est pas compatible avec la finalité même du fichier qui est de permettre "aux pouvoirs publics et aux citoyens de disposer de résultats électoraux faisant apparaître les tendances politiques locales et nationales et de suivre ces tendances dans le temps". Cette finalité est d’ailleurs précisée dans la délibération du 19 décembre 2013 rendue par la CNIL à propos de ces mêmes traitements automatisés.

En l’espèce, l’élargissement du seuil à 9000 habitants conduit à ne pas attribuer de nuance politique aux candidats dans plus de 95 % des communes, et à ne pas prendre en compte les suffrages exprimés par près de la moitié des électeurs. Le juge fait d’ailleurs observer que, lors des élections municipales de 2014, il avait été possible d’attribuer une nuance "divers droite" ou "divers gauche" à 80 % des candidats dans les communes de moins de 9000 habitants. Le juge des référés invoque ainsi, implicitement, une erreur manifeste d’appréciation constituée par ce considérable élargissement du seuil d’attribution des nuances.

L’EGALITE DES PARTIS

Le juge des référés sanctionne également la nuance "Listes divers centre". La circulaire Castaner précisait ainsi que cette nuance serait attribuée aux listes qui auront obtenu l’investiture de LaRem ou du Modem. Une liste se déclarant "Les Républicains" pouvait donc être catapultée dans le "divers centre" si elle était soutenue par LaRem. Là encore l’opération était relativement transparente : faire apparaitre comme un succès électoral de LaRem la victoire d’une liste ayant l’étiquette "LR".Cette logique du "en même temps", n’a pourtant pas séduit le juge des référés qui y a vu une atteinte au principe d’égalité entre les partis. Il fait observer en effet que le soutien du PS ou de LR à une liste ne permettait pas de la qualifier "divers gauche" et "divers droite", les deux partis intéressés ne tirant donc aucun bénéfice de ce soutien, dans la présentation des résultats. Cette rupture d’égalité fait naître évidemment un "doute sérieux" sur la légalité de la circulaire.

LE CAS « DEBOUT LA FRANCE »

Enfin, la dernière illégalité mentionnée par le juge des référés réside dans la nuance "extrême-droite" des listes "Debout la France". En 2014, le parti de M. Dupont-Aignan, était classé comme "divers droite". Et s’il a été qualifié d’"extrême-droite" aux législatives de 2017, c’est exclusivement parce que son président avait ouvertement rallié Marine Le Pen aux présidentielles. Mais, par la suite, Debout la France n’a plus passé aucun accord électoral avec le Rassemblement national et ses représentants au parlement européen siègent dans un autre groupe. Le requalifier aujourd’hui en "extrême-droite" constitue donc une erreur manifeste d’appréciation.

La circulaire Castaner est ainsi vidée de son contenu par un juge des référés extrêmement sévère. Pour reprendre une formule chère au commissaire du gouvernement Kahn, on peut se demander si les erreurs relevées ne s’analysent pas comme des "erreurs manifestes de courtoisie", cachant en réalité un détournement de pouvoir. Disons le franchement, l’élargissement du seuil n’avait pour objet de disposer de résultats électoraux fiables, mais plutôt de masquer l’absence d’implantation de LaRem dans les zones rurales. De même, la possibilité pour LaRem d’attirer dans sa nébuleuse toutes les listes auxquelles elle donne son soutien, même si elles revendiquent une autre étiquette politique, visait, à l’évidence, à masquer un éventuel échec électoral en "gonflant" artificiellement les résultats du parti présidentiel. La manoeuvre était grossière, et le juge des référés n’a pas été dupe.

http://libertescheries.blogspot.com/2020/01/le-naufrage-de-la-circulaire-castaner.html
 
 
DES MIRAGES DU JOURNALISME IMPRESSIONNISTE ! Ali Baba. « Je vous raconterai bien une connerie mais y en a plein les journaux » (Coluche). Une fois de plus, ce jugement à l’emporte-pièce de Coluche est frappé au coin du bon sens pour celui qui s’astreint, avec la plus grande régularité et la plus grande attention, à découvrir le contenu de nos quotidiens et autres hebdomadaires nationaux. Les chaînes d’abrutissement en continu méritent un traitement particulier qui viendra en son temps. Revenons-en aux grands classiques de l’intelligentsia parisienne comme celui qui a pour titre Le Monde ! Dès sa parution, il est livré dans son format papier, par porteurs spéciaux directement de l’imprimerie à ses destinataires privilégiés que sont la présidence de la République, Matignon, les ministères avec une célérité particulière pour les membres des cabinets ministériels. Toutes affaires cessantes, nos cabinards émérites courent s’enfermer dans les lieux d’aisance pour découvrir la une et les articles intéressants sans être importunés par quelques fâcheux. Qui sait si leur nom apparaissait au détour d’une sale affaire. À la faveur d’une des dernières livraisons de ce Monstre, nous découvrons l’existence d’une experte du journalisme pifométrique, adversaire résolue du véritable journaliste d’enquête.

UNE EXPERTE DU JOURNALISME PIFOMÉTRIQUE

Aujourd’hui, nous nous concentrerons sur les talents de portraitiste de certains ou certaines étoiles filantes du Monde. Sur une pleine page, l’on nous dresse le portrait du ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov1. Il est l’œuvre d’un (e) folliculaire de talent à en croire le portrait qui nous en est dressé par les éditions Stock : «  Isabelle Mandraud est reporter au Monde depuis quatorze ans, et plus particulièrement au service international depuis quelques années. Elle est responsable du Maghreb (Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye) et, à ce titre, a couvert une bonne partie du Printemps arabe et beaucoup enquêté sur les islamistes radicaux »2. Nous apprenons qu’elle officie également sur France Culture. C’est donc du lourd au sens propre (elle devrait se mettre à la diète) et figuré (elle ne fait pas dans la dentelle intellectuelle). Le moins que l’on puisse dire est que le portrait de cette Dame est à tout le moins décevant, pour ne pas dire minable. Au lieu de se concentrer sur quelques anecdotes sans le moindre intérêt, elle ferait mieux de se concentrer sur l’essentiel, à savoir l’épaisseur intellectuelle, diplomatique, géostratégique de celui qui est à la tête de la diplomatie russe depuis 2004. Notre perroquet à carte de presse passe totalement à côté de son sujet, n’hésitons pas à le dire ! Après plusieurs paragraphes sans la moindre importance, elle arrive au cœur du sujet pour le quitter un peu plus loin. Pourquoi une telle longévité pour cet ancien diplomate soviétique formée à l’école de la diplomatie multilatérale onusienne ? C’est que l’homme est actuellement le meilleur ministre des Affaires étrangères du circuit diplomatique de l’avis des meilleurs experts de la diplomatie française. Preuve qu’Isabelle Mandraud n’est qu’une modeste plumitive, le seul diplomate auquel elle s’adresse est Jean-Maurice Ripert. Qui se souvient, que le fils de son père qui doit en grande partie d’avoir été élevé à la dignité d’ambassadeur de France (le titre d’ambassadeur indignitaire lui conviendrait parfaitement) par son attachement au président d’Affaires sans frontières, Bernard Kouchner et à l’ex-président de la République, François Hollande dont il fut le camarade de la célèbre promotion Voltaire, a été l’un de nos derniers ambassadeurs à Moscou… mais surtout l’un des plus mauvais ? Personne exceptée notre péronnelle. Pour quelles raisons ce choix inopportun ?

UNE ADVERSAIRE DU VÉRITABLE JOURNALISME D’ENQUÊTE

Pour tenter de mieux cerner la personnalité du ministre, il aurait été utile de contacter certains diplomates ayant officié à Moscou tels Claude Blanchemaison3, Jean de Gliniasty qui a écrit deux excellents ouvrages sur le sujet en 20174 et en 20185, Stanislas de Laboulaye, sans parler de l’avant-dernière de la liste, Sylvie Bermann6 qui vient juste d’être nommée présidente du conseil d’administration de l’institut des hautes études de la défense nationales7. Pour ce qui est de son passage comme ambassadeur, représentant permanent de la Russie auprès de l’ONU (1994-2004), elle aurait été bien inspirée de rencontrer un de nos plus remarquables ambassadeur de France dignitaire, Alain Dejammet qui a bien connu le chef de la diplomatie russe à New York8. Pour ce qui est des diplomates russes, elle aurait gagné à prendre l’avis de l’ex-ambassadeur de Russie à Paris, Alexandre Orlov, voire d’un brillante diplomate, qui fut en poste à Genève/ONU et aujourd’hui en poste au MID, Maria Khodinskaya-Golenischeva qui a écrit un ouvrage tout à fait prophétique sur la diplomatie russe en Syrie lors de la bataille d’Alep9. Pour la petite histoire, elle vient de publier, en russe, une remarquable somme de 500 pages sur le Moyen-Orient (en cours de traduction en français). Isabelle Mandraud en aurait appris un peu plus sur la personnalité du ministre russe des Affaires étrangères, sur ses talents de négociateur, sur son humour, sur ses qualités intellectuelles, sur ses talents de visionnaire. Rien à voir avec le nôtre, sorte d’idiot du village qui a pour nom Jean-Yves Le Drian et pour doux surnom dans les couloirs feutrés du Quai d’Orsay, de Daladier/Le Chouchen. Notre plumitive a la plume lourde et la compréhension lente surtout lorsqu’elle enfonce des portes ouvertes et ne va pas au cœur des problèmes. Pourquoi la diplomatie russe – en pleine harmonie avec la défense – s’est-elle imposée comme interlocutrice incontournable dans le conflit syrien, dans le conflit libyen avec la Turquie, pourtant membre de l’OTAN, en RCA… si ce n’est parce qu’elle est dirigée par un diplomate de haut vol, aussi discret qu’efficace et qui voit loin et vite ? D’où tient-elle qui le ministre russe ne fait pas le poids face à son homologue de la Défense ? Ce ne sont que pures spéculations sans fondement objectif. Toutes questions que ne se pose pas Isabelle Madraud, grande pointure du Monde… celui qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été, il y a plusieurs décennies encore. La moindre des choses, lorsque l’on veut dresser un portrait objectif d’une personnalité aussi trempé que celle de Serguei Lavrov, eut été de se rendre à Moscou pour obtenir un entretien en tête-à-tête avec lui et non se contenter de rapporter des ragots de seconde main. On l’aura compris, tout ceci n’est pas très sérieux. Le Monde aurait gagné à passer au crible de son « Decodex » ce reportage digne d’une revue people et non d’un journal qui se prétend sérieux.

« Les journalistes ne croient pas les mensonges des hommes politiques mais ils les répètent ! C’est pire » (Coluche). Une fois encore, un jugement tout à fait bien vu. Notre journaliste est un (e) piètre ventriloque du pouvoir. Son article est bâclé tant il ne traite sérieusement ni de l’homme, ni de sa diplomatie comparée à celle de ses principaux homologues. Si elle s’était astreinte à un honnête travail de recherche, de documentation, d’entretiens multiples, en un mot de journaliste au sens noble du terme à la manière du regretté Pierre Péan, le résultat eut été tout autre. Celui qui demande du temps, des recoupements, de faire abstraction de ses idées préconçues pour s’en tenir à la « Vérité des faits » (Hannah Arendt). Nous aurions eu la révélation d’un diplomate talentueux aux nombreuses qualités même s’il n’est pas exempt de défauts comme tout un chacun. Il est vrai qu’Isabelle Mandraud s’était déjà bien trompée sur les mal nommés « printemps arabes ». Elle n’est pas une erreur près due à ses a priori, à sa suffisance. Des multiples inconvénients du journalisme impressionniste !

1 Isabelle Mandraud, Le diplomate permanent, Le Monde, 24 janvier 2020, p. 17.
2 https://www.editions-stock.fr/auteurs/isabelle-mandraud
3 Claude Blanchemaison, Vivre avec Poutine, Temporis éditions, 2018.
4 Jean de Gliniasty, La diplomatie au péril des « valeurs », Linventaire, 2017.
5 Jean de Gliniasty, Géopolitique de la Russie. 40 fiches illustrées pour comprendre le monde, Eyrolles/iris, 2018.
6 Sylvie Bermann, La Chine en eaux profondes, Stock, 2017.
7 Décret du 24 janvier 2020 portant nomination de la présidente du Conseil d’administration de l’institut des hautes études de la défense nationale, JORF n° 0022 du 26 janvier 2020, texte n° 25.
8 Alain Dejammet, Supplément au voyage en Onusie, Fayard, 2003.
9 Maria Khodinskaya-Golenischeva, Alep, la guerre et la diplomatie, Pierre Guillaume de Roux, 2017.
 
 
LE MANDARIN MOUCHE LE GAMIN – Jean Daspry. « L’homme de bien ne demande rien qu’à lui-même ; l’homme demande tout aux autres » (Confucius). Le président de la République en a fait l’amère expérience lors de sa dernière visite en Chine (4-6 novembre 2019)10. Il n’aura pas fallu moins d’un moins pour se rendre compte que les résultats de ce déplacement tels qu’ils nous étaient présentés par le chef de l’État et par ses ventriloques étaient très loin du compte. En dépit de ses multiples courbettes et reptations, le petit Timonier (Emmanuel Macron) avait été ridiculisé par le grand Timonier (Xi Jinping)11. Ils ne jouaient manifestement pas dans la même Cour d’école. Voici ce que nous écrivions à l’époque :

« En d’autres termes, ce déplacement essentiellement médiatique, démontre, s’il en était encore besoin, le déséquilibre de la relation franco-chinoise, l’asymétrie diplomatique criante. Il n’est que le strict reflet des différences d’échelle des deux États dans le concert des nations. Si les mots ont encore un sens dans notre belle langue française, Emmanuel Macron est allé à Canossa quoi qu’il en dise lors de sa visite en Chine. Il n’est pas parvenu à impressionner les plus hauts dirigeants de l’Empire du Milieu du haut de ses quatre décennies d’enfant gâté. Il les a fait rire sous cape. Ils l’ont traité tel un vilain garnement que l’on réprimande ». Aujourd’hui, chacun paie ses turpides. La France est victime de son arrogance, et la Chine de sa duplicité12.

LA FRANCE VICTIME DE SON ARROGANCE

Nous avons aujourd’hui un nouvel exemple de la faiblesse de la diplomatie française à l’occasion de la crise sanitaire du coronavirus qui frappe la région de Wuhan et se répand hors des frontières de la Chine13. Alors que la machine diplomatique médiatique à bobards tournait à plein régime, un léger grain de sable est venu la mettre à mal. Confirmant ainsi l’adage : si la parole est d’argent, le silence est d’or. Le trio gagnant Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (Daladier/Le Chouchen), Directeur du centre de crise (le kouchnérien ex-docteur promu ministre plénipotentiaire, nommé deux fois ambassadeurs, surnommé Pol Pot lorsqu’il officiait auprès de son maître, Eric Chevalier) et la porte-voix du Quai d’Orsay (bien connue de tous) s’époumonait dans les médias pour expliquer au bon peuple qu’un avion marqué du sceau de la « République Française » décollerait de Paris le mercredi 29 janvier 2020, en fin de soirée, pour aller récupérer nos ressortissants dans la zone contaminée. Dans notre grande munificence, notre aéronef médicalisé pour la circonstance transporterait en plus quelques malheureux européens perdus dans la ville fantôme. Cela se passait à 20 heures au journal télévisé d’Antenne 2. Mais, quelques minutes plus tard, sur la même chaîne, une journaliste dépêchée devant le ministère des Solidarités et de la Santé (tout un programme) nous annonçait que l’opération était reportée. En effet, les mesquines autorités chinoises ressentaient assez mal cette ingérence dans leurs affaires intérieures, signe d’une incapacité à répondre au défi sanitaire du coronavirus14. Elles pressaient Paris de leur fournir maintes réponses à maintes questions inconnues de notre part15. Le vol salvateur était donc reporté de plus de 48 heures. Fait curieux, nous apprenions dans le même temps que les premiers ressortissants américains et japonais étaient déjà rentrés dans leurs pays respectifs. Comment expliquer ce camouflet infligé à la patrie des droits de l’homme et des farces et attrapes quelques semaines après la visite d’Emmanuel Macron au cours de laquelle on évoquait une harmonie parfaite entre les deux dirigeants ? Nous aurait-on menti à l’époque ou bien les Chinois seraient-ils adeptes du double langage ? Nous nous perdons en conjectures.

LA CHINE VICTIME DE SA DUPLICITÉ

Ce qui est clair est que le mot transparence n’a vraisemblablement pas la même signification à Pékin qu’à Paris. Nous apprenons que les Chinois, désormais bien installés dans le système multilatéral onusien, avaient exercé quelques amicales pressions sur l’Organisation mondiale de la santé (OMS), sise dans la bonne ville de Genève, pour que cette dernière minore la dangerosité de l’épidémie de coronavirus et se hâte lentement de prendre les mesures qui s’imposaient16. Il faudra attendre le 30 janvier 2020 pour que l’OMS qualifie l’épidémie de coronavirus « d’urgence de santé publique de portée internationale »17. Par ailleurs, nous apprenons par des chercheurs australiens que les scientifiques chinois n’avaient communiqué à leurs homologues occidentaux qu’une partie du séquençage du génome du coronavirus, freinant ainsi les recherches pour la mise au point d’un vaccin. Ni plus, ni moins. Et bien d’autres petites informations, en apparence anodines, qui démontrent la duplicité chinoise dans cette affaire gravissime. Ce qui mériterait quelques sévères remontrances et pourquoi pas une exclusion du G8 pour tromperie aggravée ? Si l’Union européenne avait une quelconque consistance, elle aurait pu dégainer son arme favorite qui a pour nom « sanctions ». Mais, vous plaisantez. Heureusement, la Chine risque de se punir elle-même par où elle a pêché. Elle voit son économie bloquée18. C’est que les mesures déployées pour enrayer l’épidémie paralysent l’activité économique du géant asiatique, plus vulnérable que lors de la crise du SRAS, en 2003. Ceci vient s’ajouter aux mesures concédées aux Américains pour échapper à surtaxes et sanctions contre les importations chinoises ! Sans parler des touristes qui fuit la Chine19. L’affaire n’en est qu’à ses débuts. Qui sait l’impact qu’aura cette mauvaise plaisanterie chinoise sur l’économie mondiale ? Les paris sont ouverts.

Selon l’astrologie chinoise, c’est l’année du RAT DE MÉTAL (traditionnellement, l’an 4718) qui commencera le 25 janvier 2020 avec le Nouvel An Chinois, pour se terminer le soir du 11 février 2021 et laisser place au signe chinois du Buffle de Métal20. Drôle de coïncidence pour une épidémie dont le rat pourrait être à l’origine ! Une diplomatie des signes à l’instar de l’astrologie21. Force est de constater que l’image de la Chine conquérante sort et sortira encore plus, avec l’extension de l’épidémie dans le monde, passablement écornée. Placée de fait en quasi-quarantaine, la Chine devra-t-elle transformer ses « nouvelles routes de la soie » en « nouvelles routes des épidémies » (Coronavirus après le SRAS) ? Saurons-nous tirer toutes les leçons de cette douloureuse farce au niveau français et au niveau européen ? La réponse est presque certaine, vraisemblablement pas tellement il paraît difficile de vaincre le parti de l’inertie. Devant le péril, nous nous contentons de brandir discours et parchemins. Nous prétendons le conjurer par la recherche illusoire d’une sécurité sanitaire collective confiée à l’impuissante Organisation mondiale de l’infirmité, à quelques conférences inutiles à quelques pactes. Vis-à-vis de la Chine, nous pratiquons la diplomatie des velléités et des concessions (qui n’ont rien à voir avec les concessions étrangères en Chine qui étaient des zones situées à l’intérieur de villes chinoises placées sous administration étrangère aux XIXᵉ et XXᵉ siècles). Pour revenir à notre point de départ, Emmanuel Macron n’a retiré aucun bénéfice de sa visite munichoise en Chine. Aujourd’hui, avec la question de l’évacuation de nos ressortissants de la région de Wuhan, le mandarin mouche le gamin.

10 Guillaume Berlat, L’Europe « en même temps » l’Empire du milieu !, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 novembre 2019.
11 Guillaume Berlat, Cinq leçons sur une visite en Chine : un Munich de la diplomatie française, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 décembre 2019.
12 François Bougon, Chine : en pleine mobilisation antivirus, des critiques émergent au sein de l’État-parti, www.mediapart.fr , 30 janvier 2020.
13 Emilie Blachère, Six millions d’habitants sont piégés à Wuhan, tétanisés par l’ennemi invisible, Paris Match, 30 janvier – 5 février 2020, pp. 40 à 43.
14 Sébastien Falletti, Pékin met des bâtons dans les roues aux évacuations d’étrangers, Le Figaro économie, 30 janvier 2020, p. 20.
15 Frédéric Lemâitre/Simon Leplâtre/François Béguin, Coronavirus : des rapatriements très délicats, Le Monde, 31 janvier 2020, p. 7.
16 Paul Benkimoun, Coronavirus : l’OMS sous pression chinoise, Le Monde, 30 janvier 2020, pp. 1 et 6.
17 Marie Bourreau, Coronavirus : une urgence mondiale selon l’OMS, Le Monde, 1er février 2020, p. 6.
18 Virginie Mangin, Le coronavirus paralyse l’économie chinoise. Le coronavirus met la Chine à l’arrêt, Le Figaro économie, 30 janvier 2020, pp. 19-20.
19 Mathilde de Visseyrias, Tourisme : l’inquiétude monde, Le Figaro économie, 30 janvier 2020, p. 21.
20 https://chine.in/fun/signechinois/index.php?year=2020
21 Natacha Polony, La mondialisation des peurs, Marianne, 31 janvier – 6 février 2020, p. 3.
 
 
JUPITER PRIS DE COURT PAR VLADIMIR – Jean Daspry. Les évènements mémoriels, y compris les plus protocolaires, peuvent donner lieu à des entretiens impromptus entre participants. C’est, pourquoi, les diplomates blanchis sous le harnais savent d’expérience qu’il faut préparer à toutes les éventualités les dirigeants qu’ils conseillent. Les sujets les plus baroques, comme les plus sérieux, peuvent surgir au moment où l’on s’y attend le moins. Et, il n’est rien de plus désagréable pour un chef d’État ou un ministre d’être pris au dépourvu et de se sentir bête, incapable d’articuler une pensée articulée face à une demande précise. À maints égards, les entretiens bilatéraux sont plus cadrés et donnent rarement lieu à quelques surprises de la part de son homologue. Tout est balisé, les ordres du jour étant mis au point avant la rencontre entre les conseillers proches des autorités concernées.

Aujourd’hui, il revient à Emmanuel Macron de se faire voler la vedette par son homologue russe à l’occasion des cérémonies commémoratives de la libération du camp d’Auschwitz organisées en Israël (au mémorial de Yad Vashem). Parmi, les quarante hautes personnalités conviées à cette séquence mémorielle à forte dimension diplomatique, tous les regards étaient tournés vers le président russe. Il est l’homme qui monte. Il s’impose sur différents théâtres de crise : Syrie, Libye, RCA… Son objectif est également de contourner les batteries de sanctions (américaines, européennes…) dont son pays est frappé depuis l’annexion de la Crimée. Pour cela, il sait parfaitement que la meilleure défense est l’attaque. Pour contourner son exclusion du G8 depuis l’affaire de la Crimée, il entend situer le débat dans une autre enceinte (le Conseil de sécurité au sein du P5, à savoir les cinq membres permanents de cet organe) en l’élargissant à une problématique plus large, celle de la reconstruction d’un nouvel ordre international mis à mal par les États-Unis depuis la guerre au Kosovo (1997) jusqu’au retrait sur l’accord nucléaire iranien (2018) en passant par l’intervention en Irak (2003). Un tel sommet serait important (« important et symbolique ») au moment où l’ONU célébrera le 75ème anniversaire de sa création. Moscou compte, par ailleurs, saisir l’occasion du traditionnel défilé du 9 mai 2020 à Moscou pour tirer la couverture à lui22. Cette proposition d’une réunion des Cinq grands a été lancée par Vladimir Poutine, déclenchant le courroux du président français. Emmanuel Macron jure que le malotru du Kremlin lui aurait tout simplement repris son idée. Il prétend qu’il s’agit d’une initiative française que Paris aurait diffusée à ses quatre autres partenaires, il y a déjà plus de dix jours. Afin de sauver la face – exercice fort important dans la sphère diplomatique -, il rajoute, à la dernière minute, quelques lignes à son brillant discours, à son auguste madrigal pour ne pas jouer le rôle d’idiot utile : « Monsieur le président Poutine., les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies ont aujourd’hui une responsabilité historique. Et je partage, votre volonté, 75 plus tard, de nous rassembler tous ensemble. Nous l’avions évoquée, il y a quelques jours. Je souhaite que nous puissions le faire car nous sommes, de par cette histoire, depuis la fin du deuxième conflit mondial, les garants d’un ordre international qui tient par le droit, la légalité et le respect de chacun ». Il est vrai qu’en matière de respect du droit, nos alliés américains en connaissent un rayon. Sans parler de la France, donneuse de leçons qui déploie des forces spéciales en Syrie et en Libye sans la moindre autorisation préalable du Conseil de sécurité, comme cela devrait être la règle. Comment être crédible dans ces conditions si l’on n’est pas soi-même au-dessus de tout soupçon ?23 Surtout si l’on torpille, ce qui est présentée comme une idée française, en déclarant en « off » que cette rencontre ne débouchera sur rien de concret tant les désaccords entre le Cinq sont importants. Uniquement pour saper l’effet d’annonce russe. Est-ce digne d’un pays comme la France qui a des prétentions à jouer la faiseuse de paix. Tout ceci est tout simplement et incohérent et relève de l’agitation stérile24. Est-ce un point d’application du « multilatéralisme fort » (dernier gadget macronien) que les « spin doctors » du château vendent à nos « toutologues » incultes ? C’est surtout un activisme qui procède par grands coups diplomatiques ou déclaratoires et qui révèle une forme d’arrogance à la française. Une diplomatie aussi incertaine que discordante. Des mots qui ne se traduisent pas par de réelles avancées. À la présidence de la République, on préfère parler « d’un contexte international marqué par une très grande fragmentation et une recomposition des forces » Quel charabia ! Emmanuel Macron dispose-t-il des moyens diplomatiques et militaires à la hauteur de ses grandes ambitions ? Telle est la seule question qui vaille de poser aujourd’hui. Il se borne à jouer les roquets en accusant la Turquie de violer ses engagements en Libye, 2000 combattants auraient été acheminés depuis la Syrie par Ankara25. Ce faisant, il apporte la preuve éclatante que la voix de la France est aussi inaudible en Libye qu’en Syrie. Mais aussi, comme le relève un expert, « en dénonçant seulement la Turquie, il fait preuve d’une grande myopie ». Myopie externe qui s’ajoute à une myopie interne26. Dans le même temps, nous apprenons que l’économie française tourne au ralenti27 et que la patrie des droits de l’homme vient de se faire sèchement condamner par la Cour européenne des droits de l’homme en raison de la surpopulation carcérale28. Pas de quoi pavoiser !

L’affaire de Jérusalem est ce que l’on appelle trivialement se faire griller la politesse si tant est que la présentation française des faits soit la bonne. Et ceci démontre, s’il en était encore besoin, en dépit des pétitions de principe généreuses que le « virus de la défiance » sape encore la confiance minimale dans la relation bilatérale franco-russe. Si le président de la République avait évité de faire le pitre devant l’église Sainte-Anne, dans une piètre imitation de Jacques Chirac, à Jérusalem29, il aurait peut-être eu le temps de mettre à profit son séjour en Israël pour rencontrer bilatéralement Vladimir Poutine. Ceci aurait peut-être permis d’éviter ce loupé diplomatique français… un de plus et pour Jupiter d’être pris de court par Vladimir.

22 Piotr Smolar, Moscou et Paris veulent un sommet international d’un format nouveau, Le Monde, 29 janvier 2020, p. 3.
23 Guillaume Berlat, Français, le monde vous regarde, www.prochetmoyen-orient.ch 27 janvier 2020.
24 Jacques-Hubert Rodier, Emmanuel Macron ou la diplomatie du tout feu tout flamme, Les Échos, 28 janvier 2020, p. 8.
25 Frédéric Bobin/Nathalie Guibert/Piotr Smolar, Libye : Macron accuse la Turquie de violer ses engagements, Le Monde, 31 janvier 2020, p. 3.
26 Isabelle Rey-Lefebvre, La France reste en échec face aux sans-abri, Le Monde, 31 janvier 2020, p. 13.
27 Béatrice Madeline, L’économie française tourne au ralenti, le Monde, 1er février 2020, p. 16.
28 Éditorial, Prisons : douloureux rappel européen, Le Monde, 1er février 2020, p. 31.
29 Richard Labévière, Jérusalem : n’est pas Chirac qui veut !, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 janvier 2020.
 
 
LE DRIAN À LA BARRE – Ali Baba. « Il faut traiter légèrement les grandes affaires et sérieusement les affaires frivoles ». Cette maxime de Talleyrand est très vraisemblablement source d’inspiration pour l’actuel chef de la diplomatie française. Alors que l’actualité internationale justifierait pleinement que Jean-Yves Le Drian soit mobilisé à temps complet par son département ministériel, il semble que cela ne soit pas tout à fait le cas. Jean-Yves Le Chouchen est mobilisé à temps partiel par le ministère de son département, le Morbihan au sens politicien du terme.

UN MINISTRE MOBILISÉ À TEMPS COMPLET PAR SON DÉPARTEMENT MINISTÉRIEL

Candidement, nous pensions que le brillantissime ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (au moment où les affaires étrangères sont encore plus importantes que jamais que les affaires européennes), Jean-Yves Le Drian était accaparé à cent cinquante pour cent par son lourd labeur de chef de la diplomatie française. Passant son temps entre le Quai d’Orsay (pour recevoir des visiteurs étrangers, pour s’informer sur les dernières crises, pour réfléchir au lendemain, pour faire tourner sa boutique…) et son avion (pour parcourir la planète dans tous les sens afin de jouer le rôle de pompier, de médiateur des conflits qui ne cessent de croître, pour participer à des réunions internationales…). Éventuellement, en fin de semaine, passer quelques instants de repos amplement mérités dans sa résidence officielle au château de la Celle-Saint-Cloud30 tout en consultant au calme quelques improbables dossiers de réflexion fournis par un invisible CAPS. En un mot, tenter de se ressourcer avant de reprendre son bâton de pèlerin pour affronter un monde aussi complexe qu’imprévisible. Il s’agit à l’évidence d’un emploi à plein temps (ETP dans le langage des petits marquis de Bercy) qui suppose résistance physique et équilibre psychologique afin d’éviter quelques bourdes irréparables tant le langage diplomatique est précis et ne souffre pas d’approximations « L’imprécision est fille de l’indolence » (Jules François Blondel, 1960). Le Breton madré n’est plus de la première jeunesse. Il doit se ménager pour être tout à fait concentré sur son métier qui n’est pas de tout repos. Tous ses prédécesseurs sont là pour en témoigner. La diplomatie, à ce niveau de responsabilité, n’est ni « un dîner de gala »31, ni un long fleuve tranquille. Ce serait plutôt une mer démontée agitée par des « vents mauvais » incessants. Aujourd’hui, on réagit dans l’urgence aux crises, on n’anticipe pas. Pourquoi ? Ils n’ont pas le temps. Nos responsables en charge de la diplomatie ont mieux à faire que de penser et de voir loin. Ils pensent petit bras surtout à l’échelle hexagonale. La solution de repli toute rêvée lorsque les électeurs vous renvoient sèchement à vos chères études.

UN MINISTRE MOBILISÉ À TEMPS PARTIEL PAR LE MINISTÈRE DE SON DÉPARTEMENT

C’était sans compter sur les nombreuses cordes à son arc que possède Jean-Yves Le Drian, particulièrement attaché à sa Bretagne natale. On peut le comprendre, la région étant si attachante. L’homme est un penseur qui a fondé, il y a plus d’un an un cercle de réflexion (« Beizh Lab ») pour imaginer l’Europe et le monde de demain. Il organise, à l’occasion, quelques conclaves dont la presse régionale rend fidèlement compte. Nous découvrons ainsi les deux facettes de notre homme : la pensée et l’action. Et, nous découvrons aujourd’hui qu’il s’implique dans une nouvelle aventure politique avec Olivier Dussopt, secrétaire d’État à la Fonction publique (pas mal accaparé par la réforme des retraites des fonctionnaires)32. Le projet est simple : relancer l’idée de créer un « pôle de gauche » (?) au sein de la majorité présidentielle. Cette mouvance serait le pendant de la « République des maires » du maire d’Angers, Christophe Béchu, de sensibilité de centre droit. Les deux ministres ont prévu de réunir les animateurs du projet dans les tous prochains jours pour le doter d’une structure associative et préparer des évènements (?). Vaste programme, comme aurait dit en son temps, le général de Gaulle. On l’aura compris, Jean-Yves Le Chouchen n’est pas du genre à rester les bras croisés alors que se profilent les élections municipales et que la côte de popularité de l’exécutif est en baisse constante, crise des « gilets jaunes » et réforme des retraites étant mal comprises d’une majorité de la population. Notre politicien roué sait qu’il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier et se ménager une porte de sortie au cas où la Macronie commencerait à prendre l’eau. Retourner aux sources, un classique de la politique…

« La politique extérieure est l’art de diriger les relations d’un État avec les autres États. Ce sont surtout les principes, les tendances générales, les objectifs essentiels de l’action d’un État hors de ses frontières. La diplomatie, elle, est l’art d’assurer l’exécution et, s’il est possible, l’heureuse réalisation du programme ainsi tracé, son application méthodique et quotidienne » (Léon Noël, 1939). Toutes choses que semble manifestement ignorer l’actuel titulaire du Quai d’Orsay ! Son hyperactivisme sur la scène intérieure explique peut-être en partie l’effacement du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, qu’il est encore, du moins sur le papier, sur la scène internationale. Il est vrai que tout se décide au château par les communicants et non au Quai d’Orsay, machine qui tourne à vide. Nous sommes loin de la machine diplomatique allemande ou russe qui tourne à plein et qui engrangent, à l’occasion quelques succès (réunions de Moscou et de Berlin sur la Libye, à titre d’exemple). Ceci explique également le déclin constant de la diplomatie française réduite à faire de coups médiatiques qui font pschitt, à des pseudo-médiations foireuses et autres farfeluteries diplomatiques. Cohérence et constance sont les meilleurs gages du succès d’une diplomatie d’un pays qui veut peser sur la scène internationale dans une mondialisation devenue folle et dangereuse. Nous en sommes loin tant nous naviguons à vue sans cap ni boussole. En dépit du fait que Jean-Yves Le Drian soit à la barre du paquebot Quai d’Orsay qui a de plus en plus les allures du Titanic.

30 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/le-ministere-et-son-reseau/decouvrir-le-ministere-histoire-terminologie/patrimoine-historique-du-quai-d-orsay/article/le-chateau-de-la-celle-saint-cloud
31 Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala, éditions de l’Aube, 2018.
32 Le Drian et Dussopt à la manœuvre pour relancer le « pôle de gauche, » Figaro-ci… Figaro-là, Le Figaro, 27 janvier 2020, p. 40.
 
 
CHRONIQUES AMÉRICAINES – Guillaume Berlat. Hier, l’Amérique faisait rêver. Aujourd’hui, elle donne des cauchemars par son imprévisibilité et son irrationnalité. On peine à comprendre le fil conducteur d’une diplomatie erratique qui fait tout et son contraire comme le démontrent amplement les dernières mesures annoncées par Washington. En plein psychodrame sur le procès en destitution du président, Donald Trump devant le Sénat américain au cours duquel son ancien conseiller à la sécurité, John Bolton accuse son ancien mentor33, présente son fameux plan de paix pour le Proche-Orient. Mais son ouvrage risque d’être caviardé pour atteinte à la sécurité nationale. Par quelque bout que l’on prenne la pratique diplomatique américaine, elle peut être lue comme signifiant tout et son contraire.

POUR OU CONTRE LE MULTILATÉRALISME ?

Depuis des années, et encore plus depuis 2017, les Américains estiment que la solution des problèmes à travers un écheveau de normes et d’institutions est néfaste pour le peuple à la destinée manifeste. C’est pourquoi, ils n’ont eu de cesse que de déchirer les traités auxquels ils avaient adhéré et bloquer le fonctionnement des organisations internationales, voire les quitter. Aujourd’hui, ils commencent à mesurer les conséquences négatives de cette politique de la chaise vide. Le retrait de l’administration Trump du multilatéralisme a laissé un vide politique que la Chine cherche à combler. Maintenant, les États-Unis veulent revenir en arrière. Pour cela le département d’État des États-Unis a nommé un nouvel envoyé spécial qui a pour mandat de freiner l’influence croissante de la Chine aux Nations Unies et dans d’autres organisations internationales que l’administration Trump a, jusqu’à maintenant, en grande partie muselée ou ignorée. Où se situe la cohérence de cette initiative ? L’entrisme chinois dans les institutions multilatérales est un secret de polichinelle depuis des années. De l’inconvénient des approches idéologiques des relations internationales.

POUR OU CONTRE LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME DANS LE SAHEL ?

Les États-Unis ont appelé à une réduction du nombre de troupes de la mission de maintien de la paix des Nations Unies au Mali, connue sous le nom de Minusma depuis 2018, provoquant une réaction rapide de la France et de la Russie.  L’ambassadeur de France auprès de l’ONU, Nicolas de Rivière, a déclaré au Conseil de sécurité que « la Minusma reste un outil très important pour nous. Nous continuerons d’avoir besoin et de soutenir la Minusma ». Pétition de principe qui ne mène pas loin.

La France a appelé le 27 janvier 2020 les Etats-Unis à maintenir leur soutien militaire aux efforts antijihadistes de Paris dans le Sahel, sans toutefois recevoir de garanties de la part de Washington, les discussions devant se poursuivre. « Le soutien américain à nos opérations est d’une importance cruciale et sa réduction limiterait gravement l’efficacité de nos opérations contre les terroristes », a déclaré la ministre française des Armées, Florence Parly, à l’issue d’une rencontre au Pentagone avec le ministre américain de la Défense Mark Esper. « Aucune décision n’a encore été prise », a souligné M. Esper au cours d’une conférence de presse commune avec Mme Parly, évitant soigneusement tout engagement envers Paris. « Mon objectif est d’ajuster notre présence militaire dans beaucoup d’endroits », a-t-il ajouté, rappelant que les Etats-Unis veulent réaligner leurs forces dans le monde pour répondre à une menace jugée grandissante de la Chine et la Russie, dans un contexte de « concurrence entre grandes puissances ». « J’ai des consultations avec Mme Parly depuis plusieurs mois (à ce sujet) et nous continuerons à le faire quand nous prendrons des décisions », a-t-il poursuivi. « Je suis sûre que nous poursuivrons notre dialogue sur ces questions », a renchéri la ministre française. Le chef d’état-major américain, le général Mark Milley, a récemment prévenu que les Etats-Unis entendaient réduire leur présence en Afrique, au moment même où Paris et ses partenaires sahéliens viennent d’annoncer des efforts accrus pour tenter de venir à bout de groupes jihadistes dont les attaques se multiplient. Un retrait américain d’Afrique de l’Ouest constituerait un coup dur pour les 4.500 soldats français de l’opération Barkhane, déployés au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Washington fournit en effet à Barkhane des capacités de renseignement et de surveillance, notamment grâce à ses drones, du ravitaillement en vol et du transport logistique, pour un coût de 45 millions de dollars par an. Une fois de plus, les Américains entendent lutter contre le terrorisme tout en faisant le contraire. Quant à la France jupitérienne, elle découvre ainsi la confiance que l’on peut avoir dans la parole de l’Oncle Sam au moment où elle ne sait pas comment se sortir du bourbier sahélien34. À méditer pour éviter de commettre à nouveau les mêmes erreurs impardonnables à ce niveau de responsabilité. Surtout lorsque l’on découvre que l’EI se renforce en Afghanistan35 et que

POUR OU CONTRE LE DÉSARMEMENT NUCLÉAIRE ET LA LUTTE CONTRE LA PROLIFÉRATION ?

Comment s’étonner de l’annonce faite par le gouvernement iranien de se retirer du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) si l’affaire de la reprise de son enrichissement de l’uranium était portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU à la demande du P3 ? Alors que Téhéran a pleinement respecté ses engagements souscrits dans l’accord du 14 juillet 2015 comme l’a constaté l’AIEA, il est accablé de sanctions sur la base de motifs n’ayant rien à voir avec les termes dudit accord. L’Iran aurait beau jeu de mettre un coup de canif dans le régime de non-prolifération alors que Washington déchire régulièrement les traités sur le désarmement nucléaire qu’il a souscrits sans que cela ne soulève la moindre indignation des promoteurs de la « paix par le droit », France en tête de liste. Nous apprenons que les États-Unis envisageraient de ne pas reconduire l’accord dit « New Start » (accord sur la limitation des armements nucléaires stratégiques conclu avec la Russie) qui arrive prochainement à échéance. Ceci confirme que l’imbroglio dans lequel s’est mis Donald Trump sur le dossier iranien sape ses priorité partout ailleurs. Nombreux sont les experts qui constatent que la Maison Blanche conduit une politique étrangère incohérente avec des objectifs irréconciliables. Ceci vient s’ajouter aux distances prises avec le traité FNI portant sur les forces nucléaires intermédiaires et bien d’autres accords qui constituaient jusqu’à présent les bases de la stabilité stratégique dans le monde (ABM, SNF…).

POUR OU CONTRE UNE ENTENTE AVEC LA CHINE ?

À suivre quotidiennement les méandres de l’actualité américaine, on peut/doit légitimement s’interroger sur les ressorts véritables de la diplomatie de Washington à l’endroit d’un pays comme la Chine qu’il considère comme son principal concurrent stratégique au XXIe siècle. A-t-il obtenu tout ce qu’il souhaitait avec la conclusion le 18 janvier 2020 de l’accord commercial avec Pékin ? Sur quoi a-t-il dû céder ? Est-ce un bien ou un mal pour l’économie américaine qui est le premier objectif de Donald Trump ? Certains nous expliquent que la pression exercée par Donald Trump aurait aidé la Chine en dépit de son silence. En effet, elle aurait renforcé la main des fonctionnaires chinois portés à la réforme qui souhaitent donner le coup d’envoi de la libéralisation retardée en dépit de l’adhésion à l’OMC, il y a déjà vingt ans. Par ailleurs, les États-Unis n’ont-ils pas déjà perdu la bataille pour le contrôle de la mer de Chine méridionale ? Telle est la question iconoclaste que se posent quelques experts sérieux de la zone. Ils considèrent que l’Amérique a été surprise par la célérité du renforcement de la milice maritime chinoise et la campagne de construction d’îles lancées par Pékin. Les avant-postes insulaires ont déjà donné à la Chine les « bases du contrôle » et la flotte chinoise pourrait éclipser celle des États-Unis d’ici 2030. Si tel était le cas, cela signifierait un réel camouflet pour les experts du Pentagone qui s’agitent beaucoup et pensent mal. Qu’en sera-t-il demain pour la bataille géopolitique pour la 5G36 et du choix des européens en faveur (pendant que Londres donne son feu vert au géant chinois37, Berlin consulte38) ou pas de Huawei39 ?

POUR OU CONTRE LA PAIX AU PROCHE-ORIENT ?

Le plan de paix40 promis depuis belle lurette par le président américain n’est-il qu’un pétard mouillé41 qui ne prend pas en compte les demandes des deux parties ?42 Présenté à la Maison Blanche le 28 janvier 2020 par Donald Trump et son homologue israélien43, il est aussitôt grevé d’une lourde hypothèque. Il n’a ni été débattu, ni présenté aux Palestiniens qui le rejettent aussitôt, s’estimant humiliés par la méthode retenue autant que par son contenu44. Promettant la paix pour la région, n’est-il pas en train de semer les graines de la discorde dans la région ?45 Il est vrai que les Américains sont des experts pyromanes patentés. Il n’est qu’à voir l’état failli qui a pour nom Irak depuis leur intervention armée de 2003. Cela en dit long sur les perspectives peu réjouissantes qu’ils nous promettent pour l’année 2020 et la suite. Mais qui osera le dire haut et fort sur la base d’un argumentaire étayé ? Mais, heureusement, nous sommes pleinement rassurés en apprenant que le ministre britannique des Affaires étrangères, Dominic Raab estime que le plan de Donald Trump est « une proposition sérieuse ». Alléluia ! Aussi rassurés par le propos viril de l’énorme porte-parole du Quai d’Orsay, l’opportuniste franco-suissesse, Agnès von der Mühll :

« Paris exprime sa conviction que la solution des deux Etats, en conformité avec le droit international et les paramètres internationalement agréés, est nécessaire à l’établissement d’une paix juste et durable au Proche-Orient. La France « continuera d’agir en ce sens en lien avec les Etats-Unis, ses partenaires européens et tous ceux qui peuvent contribuer à la réalisation de cet objectif ».

Pour leur part, les médias saoudiens critiquent les Palestiniens après le plan Trump46.

Et, l’on pourrait multiplier à l’infini les exemples de ces incohérences, des absurdités, des contradictions américaines au cours des dernières années.

C’est à y perdre son latin en prenant connaissance de toutes ces annonces qui manquent pour le moins de cohérence. Le monde n’est-il pas malade d’une Amérique qui s’exempte ostensiblement des règles de vie normales dans les relations entre États ? Il y aurait certainement matière à réflexion pour les Européens au moment où ils viennent de lancer les travaux de la Conférence sur l’avenir de l’Europe qui doit rendre ses conclusions en 2022. Gouverner, c’est prévoir ne semble plus être la règle pour nos dirigeants court-termistes. Et cela est d’autant plus dangereux que 2020 s’annonce comme l’année du grand bouillonnement47. Bref bilan de quelques rapides chroniques américaines.

33 Véronique Le Billon, L’ancien conseiller Bolton s’invite dans le procès en destitution de Trump, Les Échos, 28 janvier 2020, p. 6.
34 Claude Angeli, « La nécessité de construire une armée de guerre », Le Canard enchaîné, 29 janvier 2020, p. 3.
35 Jacques Follorou, Selon l’ONU, l’EI se renforce en Afghanistan, Le Monde, 1er février 2020, p. 4.
36 Sylvie Kauffmann, Huawei, bataille géopolitique, Le Monde, 30 janvier 2020, p. 33.
37 Cécile Ducourtieux, Malgré les pressions américaines, Londres donne son feu vert à Huawei, Le Monde, 30 janvier 2020, p. 19.
38 Thomas Wieder, En Allemagne, Angela Merkel tente de faire émerger un compromis au sein de sa majorité, Le Monde, 30 janvier 2020, p. 19.
39 Virginie Malingre (propos recueillis par), Thierry Breton « Nos règle sur la 5G ne sont pas faits pour exclure telle ou telle firme », Le Monde, 30 janvier 2020, pp. 18-19.
40 « L’État palestinien » selon Trump, Le Monde, 1er février 2020, p. 5.
41 René Backmann, Palestine : La mascarade du « plan Trump », www.mediapart.fr , 29 janvier 2020.
42 Thierry Oberlé, Le plan de paix de Trump s’annonce comme un « deal » entre les États-Unis et Israël, Le Figaro, 28 janvier 2020, p. 7.
43 Guillaume Gendron, « Deal du siècle » : Trump parle de paix, Nétanyahou d’annexion, Libération, 29 janvier 2020, p. 11.
44 Louis Imbert, Les Palestiniens se sentent humiliés par le plan des États-Unis, Le Monde, 30 janvier 2020, p. 3.
45 Éditorial, Trump, Israël et la Palestine, la violence du fait accompli, Le Monde, 30 janvier 2020, p. 33.
46 Benjamin Barthe, Les médias saoudiens critiquent les Palestiniens après le plan Trump, Le Monde, 1er février 2020, p. 4.
47 Alain de Benoist, 2020, l’année du grand bouillonnement, Valeurs actuelles, 23 janvier 2020, pp. 81-82-83.

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