Observatoire Géostratégique

numéro 291 / 13 juillet 2020

ORIENT-ATIONS 275

MERCI A LA MARINE NATIONALE – Richard Labévière. Il est bien normal que nos armées (services de santé, unités de soutien et d’appui, etc.) participent à l’effort national. L’AFP nous dit que le porte-hélicoptères amphibie (PHA) Tonnerre de la Marine nationale est arrivé dimanche peu après 7H00 dans le golfe d’Ajaccio où il doit évacuer des patients atteints du nouveau coronavirus vers des hôpitaux marseillais. Cette opération militaire doit soulager le service de réanimation de l’hôpital d’Ajaccio. « Il pourra ramener 15 malades, dont 6 en réanimation, a indiqué par téléphone un porte-parole de la préfecture maritime de Méditerranée. Parti de Toulon, le navire, dont l’équipage compte 200 marins, a embarqué « pour cette mission des renforts mixtes civilo-militaires appartenant au service de santé des armées et des équipes civiles composées de médecins urgentistes, médecins réanimateurs, techniciens de laboratoire, aide-soignant et infirmiers », a détaillé un communiqué du ministère des armées dans un communiqué. Ce véritable « hôpital embarqué » doit « désengorger l’hôpital d’Ajaccio de patients atteints de +corona+ en situation pour certains de réanimation, pour les transporter en sécurité entre Corse et continent », a déclaré dans une vidéo diffusée par la Marine nationale le capitaine de vaisseau Arnaud Tranchant, commandant du Tonnerre. La Marine a reconfiguré le bâtiment, « qui est en temps normal prévu pour la médecine de guerre », en installant des lits de réanimation, a ajouté le capitaine Tranchant. Il a aussi été aménagé pour "séparer de manière totalement étanche la zone de l’hôpital qui sera en vase clos et le reste de l’équipage », a ajouté le Commandant. Les patients corses seront soignés dans différents hôpitaux marseillais : la Timone, l’hôpital Nord, Saint-Joseph et l’hôpital Européen, selon l’Agence régionale de santé (ARS). « On anticipe une vague d’augmentation du nombre de cas de coronavirus pour la fin de cette semaine ou le début de la suivante », avait indiqué à l’AFP vendredi le préfet de Corse Franck Robine. La Corse, qui compte 340.000 habitants dont 94.000 sont âgés de 60 ans et plus selon l’Insee, dénombrait samedi 173 cas confirmés de coronavirus, selon les autorités sanitaires. L’épidémie y a jusqu’à vendredi fait sept morts. Ces derniers jours, mercredi et samedi, l’armée de l’air a déjà mené des opérations sans précédent contre le coronavirus en évacuant des patients d’Alsace vers la région Paca et l’Aquitaine. Le deuxième PHA – Dixmude – qui opère actuellement en Méditerranée pourrait être rappelé en renfort. Le troisième bâtiment de ce type – Mistral – poursuit actuellement dans l’océan Indien la Mission Jeanne d’Arc : déploiement opérationnel interarmées et multilatéral axé sur la formation des jeunes officiers et la coopération internationale. Selon Cols-bleus, il a, dernièrement effectué une mission de sauvetage en mer Rouge.
 
 
SAUVETAGE EN MER ROUGE – Cols-Bleus/Marine nationale, 12 mars. Le 8 mars 2020, le porte-hélicoptère amphibie Mistral et la frégate Guépratte en transit en mer Rouge se sont trouvées au cœur d’une opération complexe d’évacuation sanitaire (EVASAN), conduite avec le soutien des forces françaises à Djibouti (FFDj) et des forces françaises aux Emirats Arabes Unis (FFEAU), au profit d’un pétrolier maltais. Déployé dans le cadre de la mission Jeanne d’Arc, le Mistral a été contacté en milieu d’après-midi par le bâtiment de commerce, se trouvant alors à plus de 50 nautiques du groupe Jeanne d’Arc pour secourir un membre d’équipage dans un état grave. Sous contrôle opérationnel d’ALINDIEN (Amiral commandant la zone océan Indien), le PHA a pu rapidement porter assistance au bâtiment maltais. En moins de trente minutes, un hélicoptère NH90 du détachement italien affecté à bord du PHA, a été déployé. Après avoir rallié le pétrolier en quelques minutes, l’hélicoptère a hélitreuillé le blessé qui a ensuite été pris en charge par l’équipe médicale du bord dont deux médecins et trois infirmiers. Simultanément, les FFDj ont été mises en alerte pour être prêtes à recueillir la victime au centre médicochirurgical interarmées (CMCIA) sur la base aérienne 188. Après un premier examen médical effectué au sein de l’hôpital du Mistral, le blessé a été évacué par un hélicoptère Puma des FFDj, en présence d’un médecin militaire, vers le CMCIA (rôle 2) pour une prise en charge complète. Dans un délai très court, à plus de 150 nautiques des côtes djiboutiennes, l’équipage de l’hélicoptère a procédé à un hélitreuillage de nuit. Cette intervention illustre la haute capacité opérationnelle des armées et les capacités de coordination interarmées et de réaction rapide des forces françaises présente dans cette région. Cette opération met également en avant le niveau d’interopérabilité avec un hélicoptère de la Marine italienne. La mission Jeanne d’Arc est un déploiement opérationnel de longue durée, qui illustre le large spectre de missions assurées par la Marine dans un cadre interarmées avec un volet spécifique porté sur la formation des officiers-élèves. Avec près de 650 militaires déployés, les FFEAU constituent l’une des bases opérationnelles avancées françaises à l’étranger. En tant que commandant de la zone maritime océan indien (ALINDIEN), le COMFOR FFEAU exerce son autorité sur une zone maritime s’étendant du Sud du canal de Suez à l’Ouest, et à l’Est jusqu’aux limites Ouest des eaux de la Birmanie, de l’Indonésie et de l’Australie. Les 1 450 militaires des forces françaises stationnées à Djibouti (FFDj) sont implantés à Djibouti conformément au traité de coopération de défense signé en 2011 avec ce pays. La base opérationnelle avancée (BOA) qui les accueille, offre aux armées, à l’instar de la BOA de Côte d’Ivoire, des capacités diverses : véritable réservoir de forces, elle participe à la défense des intérêts français, au soutien logistique des opérations sur le continent, tout en contribuant aux actions de coopération militaire au profit notamment de plusieurs pays africains.
 
 
FRANCOIS SENEMAUD : DIPLOMATE PRECURSEUR DE L’AUTO-CONFINEMENT – Etienne Pellot, 22 mars. Depuis qu’il a été nommé « représentant personnel du président de la République pour la Syrie » – le 27 août 2018 – le diplomate François Sénémaud a décidé de rester confiné dans son bureau du Quai d’Orsay : pas un mot sur la reconstruction d’Alep, sur la reconquête de la poche d’Idlib par l’armée gouvernementale syrienne, sur le retour des réfugiés syriens du Liban, sur la suite du processus diplomatique des Nations unies à Genève, sur l’éventuelle réouverture de notre ambassade à Damas – fermée en mars 2012 – par cet autre visionnaire qu’est Alain Juppé ! Pas un traître mot, pas la moindre initiative, pas la moindre tentative d’anticiper la suite. Initialement nommé pour relancer la diplomatie française en Syrie, cet ancien directeur du renseignement à la DGSE a, néanmoins anticipé avec presque deux ans d’avance la pandémie du coronavirus et ses conséquences d’isolement. Bravo l’artiste !
 
 
IRAN : LE CHERCHEUR FRANÇAIS ROLAND MARCHAL LIBERE APRES UN MARCHANDAGE CLASSIQUE – Etienne Pellot, 22 mars. Sa libération a été annoncée samedi matin par Emmanuel Macron. Elle intervient au lendemain de celle d’un Iranien détenu en France et 48 heures après celle d’un Américain emprisonné à Téhéran. Retour sur les faits. Vendredi en fin de journée, l’autorité judiciaire iranienne annonce que Téhéran « coopère » à la libération d’un détenu français en Iran après que Paris a accepté d’élargir un Iranien menacé d’extradition vers les États-Unis. Il est question ici de Jallal Rohollahnejad, un ingénieur de 41 ans, arrêté à l’aéroport de Nice en février 2019 et réclamé depuis par les États-Unis qui l’accusent d’avoir tenté de faire entrer en Iran du matériel technologique en violation des sanctions américaines contre Téhéran. Longtemps détenu à la prison de Luynes près d’Aix-en-Provence, cet ingénieur avait été transféré à la Santé début mars, révélait le 11 mars Le Figaro. En mai 2019, la cour d’appel d’Aix-en-Provence avait rendu un avis favorable à son extradition. Et le 11 mars dernier, la cour de Cassation avait rejeté le pourvoi présenté par Jallal Rohollahnejad. Son sort était donc entre les mains du premier ministre Edouard Philippe qui avait le pouvoir de prendre ou non un décret pour livrer l’Iranien aux États-Unis. « Le gouvernement français a libéré (Jallal Rohollahnejad) en changeant cette décision » de la cour de cassation, a expliqué la justice iranienne. Pour boucler la boucle dans cet échange de prisonniers, le chercheur français, Roland Marchal, a été libéré, avec d’autres détenus, à l’occasion du Nouvel iranien, qui a commencé vendredi. « Dans un acte de coopération mutuelle (….) avec le gouvernement français », a précisé la justice iranienne. Roland Marchal avait été arrêté en juin 2019 avec son amie et collègue Fariba Adelkhah, qui, elle, reste emprisonnée. « Le président de la République exhorte les autorités iraniennes à libérer immédiatement notre compatriote Fariba Adelkhah », souligne le communiqué élyséen. Spécialiste de l’Afrique, Roland Marchal était accusé de « collusion en vue d’attenter à la sûreté nationale », Fariba Adelkhah du même chef d’accusation ainsi que de « propagande contre la République islamique ». Persuadé que sa seule réputation de chercheur suffirait à faire libérer son amie, Roland Marchal a, néanmoins accumulé les erreurs en commençant par faire un scandale en arrivant à l’aéroport de Téhéran, avant d’exiger la libération immédiate de Fariba Adelkhab. Spécialiste de la Corne de l’Afrique, le chercheur s’est pris les pieds dans le tapis iranien avec une « arrogance inutile », ont relevé plusieurs fonctionnaires français chargés du suivi du dossier. « Comme à leur habitude, les Iraniens l’ont joué classique et prévisible », explique un officier français de renseignement, « on leur pique un type, ils nous en prennent trois et ouvre aussitôt une négociation digne des plus aguerris bazaris de Téhéran. Ils ont procédé de la même manière pour la libération de l’étudiante française Clotilde Reiss, emprisonnée du 1er juillet 2009 au 15 mai 2010 après avoir été accusée de diffusion de fausses nouvelles à propos des manifestions estudiantines ». La question est de savoir pourquoi la France éternelle doit toujours se plier aux injonctions américaines avant de défendre ses propres intérêts.
 
 
LA FIN D’UN MONDE – Guillaume Berlat. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur apparaissent les monstres » Antonio Gramsci.

LA FIN D’UN RÊVE, LE DÉBUT D’UN CAUCHEMAR

Comment mieux définir cette atmosphère anxiogène de fin du monde que nous traversons aujourd’hui tels de simples somnambules à la faveur de la crise sanitaire du Covid-19 ? Alors qu’ils évoluent le nez sur le guidon, uniquement préoccupés par le très court terme sanitaire, nos dirigeants ne semblent pas prendre la mesure réelle des changements structurels qui affectent le monde de 2020. Pour ce qui le concerne, le monde nouveau à la sauce Francis Fukuyama1 réhaussée d’une pointe d’Alain Minc2, qui était appelé à lui succéder à en croire Emmanuel Macron, s’effondre jour après jour, tel un vulgaire château de sable balayé par la marée. Comme le résume parfaitement, Charlotte d’Ornellas (dans un hebdomadaire classé très à droite) : « Les frontières se ferment, les nations devancent l’Union européenne, la souveraineté est louée, les services publics sont encensés, la libre circulation des personnes est contestée, la famille plébiscitée… Le coronavirus impose une remise en cause »3. Tout ce qui était vénéré hier est aujourd’hui voué aux gémonies. Le meilleur des mondes se transforme en pire des mondes. Et cela en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire. Petites causes, grands effets ! Un virus microscopique invisible (ou presque) entraîne des effets macroscopiques particulièrement visibles, pour ne pas dire dramatiques, menaçant l’humanité. « On franchit une montagne, on butte sur un caillou » nous rappelle fort à propos Georges Bernanos ! L’homme du XXIe siècle retrouve peu à peu son utilité, prend conscience de ses limites. Il prend conscience des aléas d’un mondialisme brutal, d’une modernité qui donne à cette crise son caractère angoissant4. Les dirigeants français n’ont pas eu le courage de poser le débat en temps et en heure5. L’Union européenne avait mis les clés sous la porte, signifiant ainsi sa vacuité et son inexistence6.

LE DÉNI DU RÉEL, LE RÉVEIL DOULOUREUX

En 2005, l’expert des relations internationales, Alexandre Adler s’interrogeait, sur la base des conclusions du traditionnel rapport de la CIA (publié tous les quatre ans) sur l’état du monde. Il posait une question incongrue à l’époque : « Qu’est-ce qui peut faire dérailler la mondialisation ? ». Nous y sommes aujourd’hui. Rien ne se prévoit mieux que le passé chez nos experts patentés en clairvoyance rétrospective. Le 6 mars 2020, le chef de l’État allait au théâtre pour montrer qu’il ne fallait rien changer à nos habitudes. Moins de dix jours après, il sonne le tocsin. N’avait-il rien vu venir ou n’a-t-il pas voulu voir venir la catastrophe que sa ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn lui aurait annoncée dès la fin du mois de janvier 2020 ? Aujourd’hui, il instruit implicitement le procès de la mondialisation dont il était le chantre, il y a peu encore. On comprend que, lorsque l’on a vanté urbi et orbi les vertus de la mondialisation durant des années (la France transformée en « start-up nation »), le virage soit périlleux. C’est le moins que l’on soit autorisé à dire en prenant connaissance de son intervention du 16 mars 2020 à 20h00 : « Nous gagnerons mais cette période nous aura beaucoup appris. Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent. Ne nous laissons pas impressionner, agissons avec force, mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant »7. Acceptons-en l’augure ! Remarquons que le président de la République rétif à l’autocritique est peu disert sur les multiples changements de paradigme dont nous sommes les spectateurs ébahis. Il prend un mali plaisir à ne pas les énumérer. Au sommet de l’État, c’est la confusion des sentiments8. « En vérité ce pouvoir présente de beaux visages et des esprits déliés, mais il est impuissant à saisir la triste réalité qui s’impose à lui. Il parade en temps prospère et se disloque quand soufflent les vents contraires »9.

Le monde ne tourne pas rond. La mondialisation, sorte de religion des temps modernes, perd pied. Après avoir fait rêver, elle fait peur. « Aujourd’hui, ce qui nous semblait naturel cesse d’être évident… Ce temps suspendu peut être l’occasion de nous recentrer sur l’essentiel pour essayer de comprendre les défis de notre temps et commencer à en tirer quelques leçons. Cette crise sans précédent est un révélateur de l’état du monde, de notre démocratie et de notre civilisation… La rupture introduite par cette épidémie ne bouscule pas seulement nos habitudes et nos comportements, elle interroge des idées et des représentations qui semblaient solidement ancrées dans le nouvel air du temps… Il en va de même des conceptions néolibérales qui ont érigé le marché en modèle de référence pour l’ensemble des activités sociales, réduisant la santé à un simple bien marchand… La démagogie jeune n’a plus vraiment bonne presse, au moins pour un temps… Et comment se fier aux réseaux sociaux avec leur déferlement de subjectivité émotionnelle, de ‘fake news’, de phrases choc qui cherchent à tout prix un effet de distinction »10. Nous redécouvrons la place centrale de l’imprévu, de l’aléa dans l’histoire. Pendant ce temps, le partage du monde s’accélère. Avec l’accélération du coronavirus, les grandes manœuvres entre les rois grands, États-Unis, Chine et Russie ont commencé11.

LE MONDE DE DEMAIN : MYTHE OU RÉALITÉ ?

« Esprits sans intelligence, ! Comme votre cœur est lent à croire » a pu reprocher Jésus à ses disciples !12

Comment résister à l’air du temps, défaitiste et conformiste ? Comment affronter le réel sans se voiler la face ? Ce réel, dont Jacques Lacan, dit que c’est quand on se cogne. Ce réel qui nous inquiète et auquel on refuse de se confronter. Ce réel qui pousse à remettre en cause la tendance à aplatir tous les phénomènes sur le même plan. Ce réel qui condamne la politique qui évolue d’atermoiements en atermoiements. Ce réel qui mettra en lumière des élites sur lesquelles on peut compter, du moins, nous l’espèrons. Le pire n’est jamais sûr. Rien n’est joué d’avance. L’épidémie nous contraint à nous confronter au tragique de l’histoire, à la réalité de la fin d’un monde et à l’entrée dans une Terra incognita13.

1 Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.
2 Alain Minc, La mondialisation heureuse, Plon, 1997.
3 Charlotte d’Ornellas, L’effondrement d’un monde, Valeurs Actuelles, 19 mars 2020, p. 20.
4 Maxime Tandonnet, Le coronavirus, ou l’imprévu en histoire, Le Figaro, 14-15 mars 2020, p. 20.
5 Yves Syntomer, Face à la pandémie, les politiques n’ont pas eu le cran de poser le débat, Le Monde, 20 mars 2020, p. 22
6 Alain Frachon, L’UE, avant et pendant le Covid-19, Le Monde, 20 mars 2020, p. 22.
7 Emmanuel Macron : « J’ai décidé de renforcer encore les mesures pour réduire nos déplacements, et nos contacts au strict nécessaire », Le Monde, 18 mars 2020, p. 5.
8 Louis de Raguenel/Tugdual Denis, En haut de l’État, la confusion des sentiments, Valeurs actuelles, 19 mars 2020, p. 22.
9 La lettre de M. de Rastignac, Désolation, Valeurs Actuelles, 19 mars 2020, p. 89.
10 Jean-Pierre Le Goff, Coronavirus : retour du tragique et « réserves d’humanité », Le Figaro, 19 mars 2020, p. 24.
11 Alain Léauthier, Pendant la crise…, le partage du monde s’accélère, Marianne, 20-26 mars 2020, pp. 40-41.
12 Monseigneur Matthieu Rougé, Le coronavirus nous met devant le mystère de la fragilité, Le Figaro, 19 mars 2020, p. 25.
13 Gaëtan de Capelle, Terra incognita, Le Figaro, 19 mars 2020, p. 1.
 
 
ACCORD DE DOHA : DÉBUTS CHAOTIQUES EN AFGHANISTAN – Guillaume Berlat. « Dans chaque traité, insérez une clause qui puisse être violée facilement, de telle façon que l’accord puisse être rompu au cas où les intérêts de l’Etat le rendraient nécessaires » (Louis XIV).

Un accord signé ne signifie pas nécessairement un accord appliqué. Dès sa conclusion, l’on savait d’expérience que la mise de l’accord de paix conclu à Doha entre Américains et talibans du 29 février 2020 – mettant fin à 18 ans de guerre – ne serait pas un long fleuve tranquille14. Dans ce contexte, la décision de la Cour pénale internationale (CPI) de se saisir du dossier ne constitue pas, à cet égard, une contribution positive au renforcement de la paix et de la sécurité dans le pays15. Elle vient ajouter de la confusion à la confusion. Elle tombe au pire moment alors que la confiance n’a pas encore fait place à la défiance entre les différentes parties et, surtout, entre les multiples factions afghanes.

L’accord de Doha, qui prévoit notamment le retrait de toutes les forces internationales d’Afghanistan d’ici à quatorze mois, est censé permettre l’ouverture d’un dialogue entre le groupe armé et la société civile devant déboucher sur des négociations formelles avec le gouvernement (date prévue initialement au 10 mars, la Norvège ayant proposé d’accueillir cette réunion). Sa mise en œuvre devait s’accompagner de la libération de 5000 prisonniers détenus dans les prisons gouvernementales. Il s’agit donc d’un accord séquencé. Il a pour particularité de faire revenir à Kaboul les talibans que les Américains avaient délogé après les attentats du 11 septembre 2001. Ce dont nous sommes certains à ce jour est que les Américains ont entamé le retrait de leurs troupes. Seule note positive dans un tableau assez sombre que l’on peut résumer autour de trois axes. Le premier est la libération des prisonniers. Alors que les talibans demandent un élargissement total, les autorités de Kaboul proposent une libération graduelle. Le second est l’arrêt des violences. Alors que la situation s’était apaisée à la veille de la signature des accords de Doha, les choses se sont dégradées : reprise des opérations des talibans contre des objectifs gouvernementaux suivie de frappes aériennes américaines. Depuis les violences sont quotidiennes, les talibans souhaitant démontrer leur force en cas de retour à la table des négociations. Le troisième est la pagaille traditionnelle régnant à Kaboul. Alors que les élections présidentielles ont vu la victoire du président sortant, Ashraf Ghani, son opposant, Abdullah Abdullah conteste le résultat. Alors que les talibans présentent un front uni, le gouvernement et la société civile donnent l’image d’une grande disparité tant ils sont gangrénés par les luttes internes. Ceci est de mauvais augure pour la suite du dialogue interafghan qui devrait se conclure dans une centaine de jour selon le négociateur américain Zalmay Khalilzad16. Le moins que l’on puisse dire est que la situation actuelle ne prête guère à l’optimisme sauf retournement fort improbable dans le contexte sécuritaire dégradé. Ceci est loin d’être une surprise tant le règlement de la crise afghane dépend de multiples facteurs dont celui de l’aléa qui ne doit pas être sous-estimé. Dernière nouvelle du front. L’échange de prisonniers entre le gouvernement afghan et les talibans, prévu dans l’accord entre les Etats-Unis et les rebelles mais resté lettre morte, est rendu « urgent » par la propagation du coronavirus et doit intervenir « dès que possible », a déclaré mercredi l’émissaire américain Zalmay Khalilzad. « Aucun prisonnier n’a été libéré malgré l’engagement exprimé en ce sens par les deux parties », a-t-il déploré sur Twitter. « Le coronavirus rend les libérations de prisonniers urgentes, le temps presse », a-t-il insisté. De l’influence décisive de la crise du Covid-19 sur le règlement de la crise afghane…

Il est évident que Donald Trump n’a qu’une seule idée en tête, faire revenir les « boys » à la Maison dans les plus brefs délais pour bénéficier des retombées positives de cette décision lors des prochaines élections présidentielles dont le résultat est encore très incertain. Il n’a que faire de ce qui se passe dans « le cimetière des empires ». Aujourd’hui, il est confronté à de sérieux problèmes intérieurs liés, en partie, à sa gestion déplorable de la crise du COVID-19 qu’il juge plus important que ce qui se passe en Afghanistan, guêpier dont il veut se sortir à tout prix17. Que nous dit Philip Gordon l’ancien conseiller de Barack pour le Moyen-Orient ? « L’accord ne durera pas. Quand les troupes américaines se retireront, le régime de Kaboul risque de tomber car les talibans seront plus forts »18. L’homme en profite au passage (colloque organisé à la Sorbonne par la chaire « Grands enjeux stratégiques ») pour dresser le bilan catastrophique de cinquante années d’interventionnisme guerrier américain dans la zone du Moyen-Orient. Les États-Unis laissent souvent derrière eux des champs de ruine, des régimes faillis, des situations pires que celles prévalant avant leurs interventions. Tel est le cas aujourd’hui de l’Afghanistan à la lumière des débuts chaotiques de la mise en œuvre de l’accord de Doha (encore un nouvel attentat qui fait 25 morts au sud du pays).

14 Guillaume Berlat, Afghanistan : l’Amérique a gagné une bataille mais a perdu la guerre, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 mars 2020.
15 Guillaume Berlat, Afghanistan : la CPI se trouve un os à ronger, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 mars 2020.
16 Margaux Benn, L’accord entre Washington et les talibans miné par les divisions interafghanes, Le Figaro, 16 mars 2020, p. 15.
17 Adrien Jaulmes, Aux États-Unis, une campagne au ralenti, Le Figaro, 18 mars 2020, p. 19.
18 Isabelle Lasserre, La fin de l’interventionnisme américain, Le Figaro, 16 mars 2020, p. 15.
 
 
LIBYE, SYRIE : L’ÉTRANGE DÉFAITE DE L’OCCIDENT ! Jean Daspry.

DE QUELQUES BELLES PENSÉES DE COLUCHE !

« C’est pas dur la politique comme métier ! Tu fais cinq ans de droit et tout le reste c’est de travers ».

« Un énarque, c’est un gars que tu lui donnes le Sahara à gérer, au bout de quelques mois, il faut qu’il achète du sable ».

« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent ».

« Je suis capable du meilleur et du pire. Mais, dans le pire, c’est moi le meilleur ».

« Les portes de l’avenir sont ouvertes à ceux qui savent les pousser ».

À méditer par notre élite arrogante qui ne comprend toujours rien à la complexité des relations internationales, de la diplomatie !

DE LA DIFFÉRENCE ENTRE RECHERCHE ET POLITIQUE !

« Le gain de la recherche, c’est la recherche elle-même » (de Saint Grégoire de Nysse, Homélie sur l’Ecclésiaste). Les chercheurs indépendants dans la sphère des relations internationales – pas ceux dont la devise est le client est roi et ils sont malheureusement nombreux à reprendre la doxa officielle – possèdent un avantage considérable sur les hommes et femmes politiques. Alors que les seconds agissent sur le temps court, médiatique à coup d’émotions et de passions, les premiers raisonnent sur le temps long, historique en se fondant sur la raison. La supériorité intellectuelle, de ces derniers, repose sur leur capacité à se tourner vers le passé pour comprendre le présent et éclairer l’avenir. Ils n’hésitent pas à l’occasion à se livrer à une analyse critique de leurs jugements anciens (ce que les militaires qualifient de retour d’expérience ou « retex ») pour éviter de reproduire leurs erreurs passées. Et ceci est normal, étant entendu que l’étude des relations internationales relève de la science humaine (subjective par nature) et non de la science scientifique (objective par son objet). Avec le temps, le constat de ses propres erreurs, errements, le chercheur affine ses capacités d’observation, sa capacité d’écoute des signaux faibles autant que des signaux forts, son approche multidisciplinaire. Meilleurs gages d’une bonne compréhension d’une problématique complexe comme celle de l’avenir du monde, de la gouvernance mondiale, de la grammaire des relations internationales… La qualité de son travail s’en ressent. Il bannit les jugements à l’emporte-pièce à chaud pour privilégier les analyses étayées à froid. Cette démarche réduit au maximum la marge d’erreur tout en restant ouvert à toutes les hypothèses, y compris et surtout, les plus invraisemblables (Cf. victoire du « Brexit », de Donald Trump, des partis dit populistes, rejet croissant de la « mondialisation heureuse » …). Cela prévient les effets de sidération, de surprise stratégique. Après la théorie, venons-en à la pratique !

« Je préfère espérer devenir un grand homme de savoir, que d’être un petit homme de pouvoir ». (Albert Aghazarian)19

DE LA THÉORIE À LA PRATIQUE EN LIBYE ET EN SYRIE !

Les mal nommés « printemps arabes » nous fournissent quelques exemples éclairants des pièges, qu’ils avaient eux-mêmes soigneusement armés, dans lesquels sont tombés, à pieds joints, les principaux pays occidentaux20. Moins d’une décennie après leurs exploits diplomatiques et militaires, l’échec est retentissant, sans appel. Les pyromanes professionnels d’hier tentent d’endosser aujourd’hui le costume de pompier qui leur sied mal. Pour la commodité de l’exposé, nous nous en tiendrons aux deux dossiers les plus emblématiques, ceux de la Libye21 et de la Syrie.

La ballade des pyromanes

En dépit des différences entre les deux États, il existe un certain nombre de points communs aux deux situations. Pour commencer, une sorte d’engouement venu de nulle part pour des phénomènes présentés comme des révolutions populaires spontanées contre des dictateurs. Ensuite, une croyance dans les vertus de l’exportation clés en main de la démocratie, de l’économie de marché, de la liberté, de la supériorité de la civilisation occidentale… Par ailleurs, un attachement à la chimère selon laquelle il suffisait de chasser par la force les tyrans – y compris en violant le droit international et le refus de la peine de mort – pour faire entrer les peuples dans un paradis, pour que tout aille au mieux dans le meilleur des mondes. Ne parlons-pas du dévoiement de la fameuse « responsabilité de protéger », variante du « droit d’ingérence » transformée en « changement de régime » obtenu (en Libye au fil de l’épée) et manqué en Syrie (grâce à la résilience du régime et à l’appui russo-iranien sans faille) ! Que dire de la distribution manu larga d’armes à de prétendus démocrates (dont on n’avait jamais entendu parler auparavant) qui finirent rapidement dans les mains de terroristes ? Nous armions d’une main des terroristes en Libye et en Syrie pendant que nous pourchassions leurs frères d’armes et d’idéologie en France. N’oublions pas au passage la confusion savamment entretenue chez nos dirigeants (Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, puis François Hollande et Laurent Fabius, trois brillants énarques sur quatre et un agité du bocal, délinquant dans l’affaire du sang contaminé) entre diplomatie et morale ! Comment expliquer que les Occidentaux, qui se veulent les promoteurs d’un « multilatéralisme fort, efficace et fondé sur le droit »22 (États-Unis exceptés) aient dépêché des troupes sur ces foyers de crise sans obtenir l’accord préalable du Conseil de sécurité de l’ONU ? Ceci nuit gravement et durablement à leur crédibilité internationale. À vrai dire, ce sont les pays arabes, qui n’ont pas connu d’ingérence étrangère, qui s’en sortent le moins mal.

La comptine des pompiers

La situation actuelle dans ces deux États est catastrophique. Que ce soit sur le plan sécuritaire ou humanitaire, les peuples sont bien placés pour mesurer l’inconséquence des dirigeants occidentaux responsables de cette situation (on les voit à l’œuvre sur la crise du cornavirus). Ne devraient-ils pas être traduits devant la Cour pénale internationale (CPI) pour subir les foudres de la communauté des nations ? Une approche mortifère dont nous payons encore l’addition, intérêt et principal, sans parler des principaux concernés, les peuples libyen et syrien qui vivent dans des conditions précaires. N’oublions pas les États voisins qui sont durablement déstabilisés (Cf. Sahel). Que faisons-nous pour éteindre l’incendie ? Nous envoyons des armes, des conseillers en violation des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité et réunissons d’improbables conférences de la paix. Nous faisons de belles déclarations creuses et inutiles23. Nos dirigeants évoluent dans un autre monde, celui du « cloud »24. Nous ne savons/voulons mettre en œuvre des processus inclusifs de réconciliation pour briser le cercle vicieux de la violence. Nous pratiquons la politique du chien crevé au fil de l’eau25, n’ayant plus la lance à incendie capable de stopper l’incendie qui gagne des territoires de plus en plus vastes et des populations de plus en plus nombreuses. Nous procrastinons faute de disposer de stratégie réfléchie, pensée, collective, faisant la part belle aux premiers concernés. « Mener une guerre sans armes ni stratégie revient à planifier la déroute d’une armée, d’un peuple »26. Au lieu de cela, nous pratiquons avec une constance qui mérite louange, la diplomatie de l’anathème, de l’exclusion de la punition (Bertrand Badie) qui ne mène nulle part. Avec ce genre de procédés, les Occidentaux sont les meilleurs catalyseurs d’États faillis au Proche et au Moyen-Orient, ainsi qu’en Afrique sub-saharienne. En ont-ils conscience ? Sont-ils disposés à en tirer les leçons pour éviter que cela ne se reproduise à l’avenir ? Vous n’y êtes pas !

« L’échec est le fondement de la réussite » (Lao Tseu). Les pays occidentaux sauront-ils méditer ce jugement qui n’a pas pris la moindre ride lorsqu’ils sont confrontés à de nouvelles crises, à de nouveaux conflits ? Et, le début du XXIe siècle n’en manque pas27. Aujourd’hui, le Proche et le Moyen-Orient doivent faire face à d’immenses défis : faillite des Etats-nations, fragmentation territoriale sur des lignes ethniques, religieuses et communautaires, poussée du ou des terrorismes, radicalisation islamique, marginalisation économique et politique, absence de perspective pour toute une frange de la population. Nous sommes au cœur de la question de la « balkanisation du Moyen-Orient »28. Les Occidentaux ont une part non négligeable dans cet état de chose. La vision progressiste du monde incarnée dans une mondialisation débridée, brutale, que l’Occident n’a eu de cesse de vouloir exporter à travers son modèle universaliste se heurte à des oppositions croissantes29. Telle est, à ce jour, la conclusion de « l’étrange défaite », à la manière de Marc Bloch, des Occidentaux en Libye et en Syrie30.

19 Richard Labévière, Ami de Prochetmoyen-orient, Albert Aghazarian nous a quitté, www.prochetmoyen-orient.ch , 10 février 2020.
20 Chantal Delsol, Le crépuscule de l’universel, Les éditions du Cerf, 2020.
21 Marie Jégo, Les discrets « martyrs » de l’intervention d’Erdogan en Libye, Le Monde, 27 février 2020, p. 3.
22 Discours du président de la République, Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27ème promotion de l’école de guerre, Paris, 7 février 2020, www.elysee.fr .
23 Quatorze ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne, Nous appelons le régime syrien et ses soutiens, notamment russes, à la cessation immédiate des hostilités, Le Monde, 27 février 2020, p. 28.
24 Morgane Tual, Le Cloud, Le Monde, 27 février 2020, p. 29.
25 Anne Andlauer, Syrie : les menaces guerrières d’Erdogan, Le Figaro, 13 février 2020, p. 7.
26 Ivan Rioufol, Ce que le coronavirus révèle de la France, Le Figaro, 20 mars 2020, p. 25.
27 Julien Bouissou, Le Monde fait face à de nouveaux risques, Le Monde, 11 février 2020, p. 13.
28 Fabrice Balanche, « Géopolitique du Moyen-Orient », La Documentation française, 2014.
29 Bonnes feuilles, La nouvelle guerre des dieux, Valeurs Actuelles, 13 février 2020, pp. 79 à 84.
30 Piotr Smolar, Paris et Berlin cherchent une voie diplomatique dans la crise d’Idlib, Le Monde, 26 février 2020, p. 6.
 
 
COLLAPSOLOGIE : POUR LE MEILLEUR OU POUR LE PIRE ? Ali Baba. Malheur à celui qui dit la vérité ! Celui qui dit la vérité est toujours insupportable. Comme le chantait Guy Béart au siècle dernier, il doit être exécuté. Depuis la nuit des temps, ceux qui annoncent des drames n’ont jamais la vie facile. Considérés pendant très longtemps comme des oiseaux de mauvais augure, ils en paient le prix fort. L’on connait l’expression jouer les Cassandre. Aujourd’hui, nous avons de nouveaux Cassandre qui tiennent le haut du pavé et le fil de la toile. Ils ont pour nom « collapsologues » et alimentent le champ des sciences humaines et, au passage, celui des relations internationales. Sont-ils des aiguillons du monde du XXIe siècle ou leurs prédictions alarmistes sont-elles contreproductives ? Là est la principale question qui se pose à nous alors que la terre a tendance à perdre la boule31.

JOUER LES CASSANDRE : L’ORIGINE MYTHOLOGIQUE

Cassandre et son frère, enfants du roi Priam de Troie, ont reçu d’Apollon, le dieu du chant, de la musique, de la poésie et, accessoirement, de la guérison, le don de prévoir l’avenir [1]. Mais là où ça se corse, c’est qu’Apollon est amoureux de Cassandre qui, pourtant, lui oppose une fin de non-recevoir. Suite au camouflet subi, Apollon, très vexé et vindicatif, s’arrange pour que les prédictions de la jeune femme ne soient jamais crues.

C’est ainsi que Cassandre, ayant compris le danger et vu la chute de Troie, s’oppose d’abord à l’entrée du grand cheval de bois dans la ville. L’histoire montre qu’elle ne sera pas écoutée et que ses craintes seront justifiées.

Plus tard, alors qu’elle est l’esclave et la maîtresse d’Agamemnon, elle le supplie de ne pas rentrer chez lui à Mycènes dont il est le roi ; celui-ci ne l’écoute pas et Cassandre sera tuée par Clytemnestre, l’épouse d’Agamemnon, tandis que ce dernier succombera sous les coups de son demi-frère Égisthe, l’amant de l’épouse.

C’est donc de cette légende de la mythologie grecque que nous vient cette expression utilisée pour ceux qui annoncent des drames, annonces qui ne sont pas toujours écoutées (de nos jours, par exemple, nombreux sont ceux qui jouent les Cassandre dans le domaine de la sûreté nucléaire).

[1] Comme lui-même, d’ailleurs. À Delphes, ses prévisions étaient exprimées par la Pythie qui prononçait ses oracles entre deux bouchées de nourriture (puisque la Pythie venait toujours en mangeant)32.

JOUER LES COLLAPSOLOGUES : LE NOUVEAU CHAMP DES SCIENCES HUMAINES

Un dossier emblématique : la protection de l’environnement

Le suivi du dossier climatico-environnemental (avec le mécanisme des Conférences des États parties ou COP) donne lieu à une littérature abondante (les rapports alarmistes du GIEC et du PNUE) et à une couverture médiatique (les saillies de la jeune suédoise, Greta Thunberg qui s’est faire remarquer lors de la COP24 à Katowice) qui ne l’est pas moins. Ni l’une, ni l’autre ne sont très réjouissantes tant les prédictions sur le réchauffement de la planète et la destruction de notre écosystème sont alarmantes. À la veille de la COP25 qui se tient à Madrid (2-13 décembre 2019), nous sommes inondés de rapports d’experts donnant froid dans le dos33. Parallèlement à ce bruit de fond, se développe une nouvelle discipline des sciences humaines qui a pour nom « collapsologie » accompagnée d’une kyrielle de nouveaux termes – de gros mots – qui décoiffent par leur seul énoncé : « effondrement », « effondrés numériques », « collapsologues », « collapsonautes », « collapsos », « collapsosphère », « aquoibonisme », « catastrophe », « catastrophisme éclairé » …34 Et la liste des termes de cette novlangue n’est heureusement pas exhaustive. Voilà pour l’habillage sémantique de cette nouvelle discipline des temps modernes qui n’annoncent rien de beau. Qu’en est-il de sa définition ?

Une discipline actuelle : le salaire de la peur

Grossir le trait pour convaincre, faire peur pour faire réagir, prophétiser le pire pour, peut-être, l’éviter : tels sont les arguments de ceux qui, parmi les écologistes, se sont rebaptisés « collapsologues » (de l’anglais « collapse » pour s’effondrer). Le fait est qu’ils ont touché une corde sensible comme le montrent toutes ces marches de lycées et autres fans de manifestations à grand spectacle. Et corde commercialement rentable. Il suffit de reprendre quelques titres chocs d’ouvrages de référence : Pourquoi tout va s’effondrer de Julien Wosnitza, Les cinq stades de l’effondrement de Dmitry Orlov, Une autre fin du monde est possible de Pablo Servigne, Survivre à l’anthropocène. Par-delà guerre civile et effondrement d’Enzo Lesourt, Réflexions sur l’effondrement de Corine Morel Darleux… N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Comme on peut le constater, la littérature catastrophiste ne manque pas. Il convient d’y ajouter les conférences publiques, les émissions dans les médias. Les hommes politiques ne sont pas en reste dans cette course au catastrophisme. Le premier ministre Eduard Philippe déclare en juillet 2018 : « Si on ne prend pas les bonnes décisions, c’est une société entière qui s’effondre littéralement, qui disparaît ». L’ancien ministre de l’écologie, Yves Cochet se commet, pour sa part, dans un ouvrage intitulé Devant l’effondrement. On voit bien que la discipline n’est pas réservée à un public restreint. Elle irrigue de bas en haut de la société française et internationale.

Que peut-on tirer de bon ou de mauvais de cette nouvelle discipline très dans le vent ?

JOUER LES COLLAPSOLOGUES : UN AIGUILLON OU UN DÉSAVANTAGE ?

À ce stade de notre présentation, il importe de s’interroger sur l’utilité ou non de la collapsologie. Comme toujours, la réponse ne peut relever de la certitude scientifique mais de la mesure qui sied aux personnes responsables. Entre deux maux, il faut choisir le moindre

La collapsologie débridée

Il va sans dire mais cela va mieux en le disant que les collapsologues les plus farfelus sont légions, jouant sur les peurs pour faire vivre leur fonds de commerce35. Et, ils parviennent à leurs fins avec un public souvent immature – une frange de la jeunesse qui pense peu – qui fait fi de l’expertise scientifique au profit de marchands d’émotion. Et, plus c’est gros, plus ça passe. Le problème est que certains excès sont dérisoires par rapport à la nature des enjeux globaux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. Vraies questions mais mauvaises solutions souvent idéologiques qui égarent leurs auteurs mais aussi le public auquel ils s’adressent. Le flou conceptuel de certains collapsologues idéologues est souvent accablant, attristant. La radicalité de leur propos, de leur thèse conduit immanquablement à une radicalisation de leur rapport au réel. Lors d’un colloque organisé à Lille le 21 novembre dernier sur le thème : « Questionner l’effondrement », l’un des coorganisateurs a mis dans le mille. En effet, Paul Cary, spécialiste de l’économie solidaire déclare : « Mon inquiétude serait que la collapsologie et ses forums d’experts, devienne une sorte de nouveau ‘développement durable’ (dont tous les gens sérieux s’accordent à dire qu’il ne résoudra pas les crise), avec des conférences de bien-être et de développement personnel ». Et, c’est bien le travers dans lequel verse aujourd’hui un pan entier de la collapsologie débridée. Dans quelle mesure, répond-elle concrètement aux vrais défis d’une mondialisation qui n’est plus heureuse ? La réponse est souvent négative. Dénoncer de manière légitime les dérives de notre planète ne conduit pas automatiquement à apporter les remèdes idoines à des maux pleins par des maux creux.

La collapsologie éclairée

Comme le souligne justement Luc Semal : « les perspectives catastrophistes peuvent être de vraies aguillons démocratiques »36. Si l’idée d’une conciliation possible entre économie et écologie, entre croissance et environnement était encore d’actualité, faisant partie du discours dominant, il y a encore une décennie, nous n’en sommes plus là tant les données de base ont changé à une vitesse « V ». Les horizons climatiques s’assombrissent, de l’avis des meilleurs experts du GIEC, du PNUE. Nous ne pouvons les ignorer. En ce sens, la collapsologie, maniée avec doigté peut servir d’électrochoc salutaire, de prise de conscience collective de l’imminence du danger environnementale et climatique qui nous guette si des décisions fortes et courageuses ne sont pas prises pour modifier la grammaire des relations internationales au XXIe siècle. C’est, pourquoi de bons connaisseurs plaident pour un changement sémantique en privilégiant le terme de « catastrophe » à celui « d’effondrement », trop connoté aujourd’hui. La catastrophe se situe dans l’Histoire longue de la vie et de la terre avec ses moments de rupture et de réorganisation radicale. Elle permet de replacer les questions importantes pour notre planète dans une perspective historique et de les appréhender dans une perspective stratégique. Il n’y aura de salut que dans une approche globale dans le temps et dans l’espace. Nos dirigeants auraient trop tendance à le perdre de vue dans ce moment médiatique qui a pour mantra la politique de l’essuie-glaces, un sujet effaçant l’autre. À l’opposé d’une approche raisonnable et efficace du traitement des questions environnementales appréhendées dans leur acception la plus large.

Nous aurions aimé que nos dirigeants narcissiques écoutent un peu plus les prévisionnistes qui annonçaient une catastrophe sanitaire si des mesures drastiques pour lutter dès le mois de janvier 2020 contre l’épidémie de coronavirus. Aujourd’hui, ils prétendent, avec la plus grande mauvaise foi, qu’ils n’ont rien vu venir alors que tous les signaux étaient au rouge depuis plusieurs semaines à condition de ne pas se voiler la face pour permettre la tenue du premier tour des élections municipales.

« Splendeurs et misères de la collapsologie »

À y regarder de plus près, tout en conservant une hauteur nécessaire, une collapsologie raisonnable ne constitue-t-elle pas une branche de la prévision, de la prospective, de l’anticipation qui fait tant défaut à nos élites focalisées sur le court termisme ? C’est pourquoi, avec la collapsologie, comme du reste avec les sciences humaines, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain afin de faire en sorte que le meilleur l’emporte sur le pire. Tout un programme. Tout un défi. Il nous appartient de le relever avec calme et détermination comme cela doit être le cas lorsque les problèmes sont graves. Et cela en se souvenant que l’expression n’est pas l’action sauf à se soumettre à une défaite de la pensée. Comme le rappelait Aristote : « le caractère d’un homme se mesure à ses actes ». Formons le vœu que les dirigeants de la planète soient au rendez-vous de l’Histoire dans leur gestion de la crise du coronavirus !

31 Jean Daspry, Quand la terre perd la boule, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 novembre 2019.
32 http://www.expressio.fr/expressions/jouer-les-cassandre.php
33 Guillaume Berlat, Fort grain pour la COP25, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 décembre 2019.
34 Catherine Vincent, Les collapsologues en font-ils trop ?, Le Monde, 30 novembre 2019, pp. 28-29.
35 Vincent Rigoulet, Collapsologie : se faire le bras non diplomatique du GIEC, Le Blog de Vicent Rigoulet, www.mediapart.fr ,
36 Catherine Vincent (propros recueillis par), Luc Semal : « Les perspectives catastrophistes peuvent être de vraies aguillons démocratiques », Le Monde, 30 novembre 2019, p. 28.
 
 
PENSER CONTRE LA BIEN-PENSANCE POUR MIEUX COMPRENDRE LE MONDE – Ali baba. « J’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai du faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance dans cette vie » (Discours de la méthode, René Descartes). Comment mieux résumer, de manière synthétique, la démarche retenue par le directeur de l’IRIS, Pascal Boniface dans la dixième édition de son petit opuscule (150 pages d’un format poche) intitulé : « 50 idées reçues sur l’état du monde »37 ? Lecture d’autant plus utile et opportune si l’on veut se prémunir contre toutes les appréciations par trop subjectives, idéologiques, les jugements à l’emporte-pièce et caricaturaux, les a priori, les bobards (« fake news ») … qui circulent de nos jours et qui semblent être la marque de fabrique de notre e-monde. Si cette démarche méthodologique irréprochable est, en tout point louable, son résultat objectif est plus contrasté. Ce qui ne constitue pas en soi une surprise tant l’étude des relations internationales relève de la science humaine, subjective par nature. À l’impossible, nul n’est tenu !

UNE DÉMARCHE MÉTHODOLOGIQUE LOUABLE

De façon logique, Pascal Boniface explique le sens de sa démarche dans deux brefs chapitres introductifs. Il nous rappelle que nous sommes confrontés à un monde complexe qui semble de plus en plus difficile à décrypter et de jour en jour plus dangereux. Or, les questions internationales n’échappent pas aux idées reçues. Il ajoute, fort à propos, qu’elles ne se retrouvent pas seulement dans le grand public mais aussi chez les professionnels de la géopolitique que sont les politiques, les diplomates, les officiers, expertes, enseignants, chercheurs ou journalistes. « À force de les voir circuler, elles se parent des vertus de l’évidence. Généralement, elles issues d’une réalité à partir de laquelle se développe un contresens ». Et, c’est bien là le plus grand danger de ces pseudo-vérités que de fausser le jugement, le diagnostic puis le remède. Pour tenter de leur tordre le cou, l’auteur passe ensuite de la théorie à la pratique. Rien de tel pour appréhender un phénomène ambiant et sournois !

Après avoir fixé le cadre conceptuel de sa démarche dans cette courte introduction, Pascal Boniface organise sa démonstration autour de cinq chapitres balayant cinquante idées reçues auxquelles nous sommes régulièrement confrontées. Ces cinq chapitres – d’inégale importance en termes quantitatifs – sont les suivants : la mondialisation (13 entrées), qui dirige le monde (14 entrées), les guerres et conflits (9 entrées), la démocratie (8 entrées) et le terrorisme (3 entrées) auxquels il convient d’ajouter les deux développements introductifs respectivement intitulés : « C’est vrai, je l’ai lu dans un livre » et « Les experts à comprendre les évènements ». Comme ceci est le cas, dans une approche destinée au grand public, ce choix est nécessairement subjectif. Comment pouvait-il en être autrement ? Il a le mérite d’exister et de conduire le lecteur à un perpétuel questionnement sur l’écart existant entre une réalité objective et sa perception subjective.

Comme le rappelle fort opportunément Pascal Boniface : « L’objectivité et la neutralité peuvent-elles exister sur des sujets aussi sensibles et importants que les relations internationales ? Certainement pas ? »

UN RÉSULTAT OBJECTIF CONTRASTÉ

Reconnaissons à Pascal Boniface – si souvent critiquable par ailleurs – une qualité. Celle de nous aider, à travers tous ces exemples présentés, à prendre toute la mesure du caractère problématique du phénomène de l’idée reçue dans les relations internationales. Nous nous limiterons à un seul exemple présenté qui nous paraît significatif de la subjectivité d’une présentation qui se veut objective : « il existe une communauté internationale ». Voilà le type même d’un concept-valise qui veut tout dire et rien dire à la fois ! Comme le relève l’auteur : « La communauté occidentale a tendance à se penser en communauté internationale ». Et de poursuivre : « S’il existe une communauté internationale, son caractère le plus visible reste l’impuissance ». Savoir de quoi on parle dans la sphère des relations internationales, n’est-ce pas la première des conditions pour ne pas s’enfermer dans des impasses ? Sans quoi, toute l’analyse qui suit est faussée ab initio.

Reconnaissons à Pascal Boniface – critiquable dans le cas d’espèce – un défaut. Celui de se laisser, parfois, mener par ses propres idées reçues. Pourrait-il en être autrement ? Nous ne le pensons pas. Pour notre part, notre raisonnement est naturellement faussé par notre perception d’une réalité et par les mots que nous utilisons pour en rendre compte. Nous nous en tiendrons à deux simples exemples. Dans le chapitre intitulé « L’Europe est un nain politique », l’auteur évoque, parmi les succès de l’Union européenne « la lutte contre les grandes pandémies » sur laquelle elle a réussi à définir une position commune. La crise du coronavirus est là pour nous apporter la preuve contraire. Dans le chapitre intitulé « Le terrorisme est une menace existentielle pour les pays occidentaux », l’auteur nous ressert le sempiternel « danger de procéder par amalgame » dont on sait toutes les dérives qu’il peut couvrir. Pascal Boniface tombe régulièrement dans les pièges qu’il s’évertue à mettre en valeur, à dénoncer.

Pour balancer notre jugement sur les chapitres (peu nombreux, à savoir trois) consacrés au terrorisme, citons deux phrases de l’auteur qui nous paraissent frappées au coin du bon sens, bon sens qui fait tant défaut à nos dirigeants dans ces périodes de grande incertitude, de grand doute :

« Comprendre un phénomène ne revient pas à l’approuver et l’expliquer ne consiste pas à le légitimer ».

« S’attaquer à ses effets dans traiter ses origines ne peut pas permettre un combat efficace ».

« Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ». Nous ne le répèterons jamais assez, ce jugement simple, clair, aussi bien pensé qu’exprimé par le prix Nobel de littérature 1957, Albert Camus est essentiel pour analyser les maux du monde de ce début du XXIe siècle. L’immense mérite de l’opuscule de Pascal Boniface tient surtout à sa démarche scientifique, même si elle n’est pas exempte de critiques. Examiner d’abord une idée reçue et la passer ensuite au filtre de la raison critique ! Ceci est suffisamment rare pour être relevé. Et, cela est d’autant plus louable que nous vivons dans un environnement de confusion intellectuelle permanente entre le fait et le commentaire, le droit et la morale, la raison et la passion, le court et le long terme… La conséquence la plus directe de cette situation est la difficulté que nous avons tous – experts ou pas – à démêler le vrai du faux. En dernière analyse, penser contre la bien-pensance ambiante, n’est-ce pas le meilleur biais pour comprendre le monde ?

37 Pascal Boniface, 50 idées reçues sur l’état du monde, édition 2020, Armand Colin, janvier 2020.
 
 
LA MANDALE D’IBK À JUPITER – Jean Daspry.

« Entre une gifle et une indélicatesse, on supporte toujours mieux la gifle » (Michel Cioran).

LE BOURBIER SAHÉLIEN

Alors que l’actualité internationale est écrasée et que le monde n’existe plus pour les médias anxiogènes qu’au travers du coronavirus, il ait des regards pudiques qui se détournent délicatement du Sahel et, du Mali en particulier. Région où nos troupes continuent de guerroyer depuis sept ans avec un succès pour le moins mitigé38. Plus les mois passent, plus les raisons d’être optimiste sur le résultat de cette sale guerre s’éloignent39. Plus les mois passent, plus les mauvaises nouvelles s’accumulent sans que cela ne déroute notre président omniprésent et omniscient et le conduise à changer son fusil – au sens propre et figuré – d’épaule. Manifestement, les bonnes paroles déversées lors du G5 Sahel de Pau à l’échelle des chefs d’État et de gouvernement n’y ont rien changé. Nous sommes pris dans un guêpier inextricable, dans notre « Afghanistan de proximité » qu’avait anticipé Jean-Claude Cousseran et bien d’autres experts de l’Afrique qu’il s’agisse de Marc-Antoine Perouse de Montclos40 ou de Bernard Lugan41. Ce ne sont pas les quelques centaines de militaires supplémentaires que nous avons dépêchées sur le terrain en janvier dernier qui changeront la donne tant la situation est complexe. Une réponse uniquement sécuritaire, sans l’aide de nos partenaires européens et avec le départ annoncé des Américains, qui ne s’attaque pas aux nombreuses racines du mal (politiques, économiques, sociales, religieuses, ethniques…), est vouée à l’échec. Ne pas en tenir compte est coupable. Comme avec la crise du Covid-19, nos dirigeants se caractérisent par un manque de clairvoyance pour anticiper les catastrophes qu’elles soient sanitaires ou militaires. Et ensuite, elles ont beau jeu de déclarer qu’elles ne savaient pas en prenant l’air de la vertu outragée.

LA CACHOTERIE D’IBK

La dernière déconvenue pour la France est de taille. Elle est passée sous silence par quasiment tous les médias alors qu’elle est importante pour la suite. La semaine dernière, nous apprenions qu’Al-Qaida – notre ennemi à qui nous faisons la guerre depuis 2001- se déclarait disposé au dialogue avec les autorités maliennes42. Quelle surprise ! Mais la plus récente est encore plus surprenante. Sans en avertir Emmanuel Macron et ses militaires qui lui assurent sa sécurité, le président malien, Ibrahim Boubacar Keita discutait depuis plus d’un an, en toute discrétion, avec des chefs djihadistes qui massacrent civils et militaires. Le cachotier… Ces entretiens secrets n’ont pas échappé à nos services de renseignement très présent sur le terrain. Ils en ont informé aussitôt le chef de l’État comme l’avait fait Agnès Buzyn sur le coronavirus en janvier dernier. Avec le succès que l’on sait. Pris la main dans le pot de confiture, IBK avait indiqué à RFI (10 février 2020) ce qui suit : « J’ai un devoir, celui de tout faire pour que l’on parvienne à quelque apaisement que ce soit. Le nombre de morts aujourd’hui au Sahel devient exponentiel. Je crois que certaines voies soient explorées »43. Que c’est joliment dit et bien envoyé à la fois. En langage moins diplomatique, cela signe le fiasco de l’opération « Barkhane » et donc de la voie coercitive par rapport à la voie coopérative !

LA LÂCHETÉ DE JUPITER

À la différence de Donald Trump qui négocie avec ses ennemis (les talibans pour sortir du trou à rats afghan), Emmanuel Macron procrastine. Depuis que le chef de l’État a été informé de ces palabres discrètes entre IBK et quelques crapules de haute volée, il reste muet comme une carpe. Son chef d’état-major, François Lecointre, opportuniste et carriériste notoire, s’interroge devant ses bidasses : « Faudra-t-il s’accommoder de ce genre de tractations ? ». Question naturelle après sept années de bourbier malien et autre ! Certains de ses officiers adoptent un langage plus direct : « On ne combat pas pour ça ». Pour sa part, Emmanuel Macron préfère la sacro-sainte politique du chien crevé au fil de l’eau. Il continue de raisonner en comptable tout n’étant pas comptable de ses (non)décisions. Dans sa grande munificence, il envisage de rouvrir le dossier au mois de juin prochain de manière purement notariale en décomptant toutes les troupes qui agissent sur le terrain : « Barkhane » (5100 unités), « Takuba » (450 commandos de forces spéciales de certains États européens) et celle qui compte pour du beurre, à savoir l’inexistante petite armée africaine du G5 Sahel (5000 hommes). Le président de la République ne s’est-il toujours pas rendu compte de l’inefficacité de notre dispositif militaire dans le contexte d’une guerre asymétrique ?

LES CONFIDENCES DE L’ARMÉE DES OMBRES

Dans les couloirs feutrés des ministères, aujourd’hui désertés pour cause de coronavirus, l’on disserte abondamment sur le sujet. Quelques diplomates téméraires notent avec amertume la liste des interlocuteurs d’IBK : « Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans » affilié à Al-Qaida et dont le chef, un certain Iyad Ag Ghaly (qui se réfugie parfois dans le sud de l’Algérie lorsque les vents sont mauvais). L’intéressé se fait remarquer par ses virulentes diatribes contre « l’occupation arrogante et raciste des Français ». Il exige, avant toute discussion sérieuse le retrait de l’ensemble des forces étrangères, y compris les casques bleus de l’ONU. L’un de autres interlocuteurs d’IBK est aussi policé que le premier. Il préside aux destinées de « l’État islamique au Grand Sahara » et exige comme ses coadjuteurs, l’instauration de la charia (loi islamique) et la constitution d’un califat au Sahel dans la région des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger) comme ce fut le cas avec l’EIIL en Irak et en Syrie. Il parait même que tous ces groupes terroristes (on en dénombrerait une bonne demi-douzaine très active dans la région) se querellent parfois au point de s’entre-tuer. Seule bonne nouvelle dans le tableau.

Désabusé, le CEMA constate que cette mauvaise troupe est composée de combattants « qui sont des enfants du pays qui bénéficient de la complicité d’une partie importante de la population ». Ils évoluent comme des poissons dans l’eau. C’est dire que leur faire la chasse relève de l’exploit que ne peuvent réaliser nos troupes. Le combat est trop inégal

Les sénateurs, qui vont bientôt plancher sur le sujet, ainsi que les diplomates et les militaires se demandent ce que « la France est allée faire dans cette galère ». C’est bien la moindre des choses face à une situation aussi volatile dont nous sommes certains qu’elle nous conduit droit dans le mur tout en appuyant sur la pédale d’accélération et en klaxonnant. Un classique chez Kim Jong-Macron.

Dieu soit loué ! Avec l’attelage des Pieds Nickelés, Macron/Parly/Le Drian, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. Le char de l’État français est parfaitement dirigé par un aveugle sourd doublé d’un menteur, pervers narcissique. Les experts n’ont pas droit au chapitre. Le président, chef des armées, chef de guerre est seul maître à bord et tolère sans broncher les dernières avanies d’IBK. Une authentique mandale. Et, cela n’est pas prêt de changer dans un proche avenir.

« Il ne faut jamais gifler un sourd. Il perd la moitié du plaisir. Il sent la gifle mais ne l’entend pas » (Georges Courteline).

38 Guillaume Berlat, Sahel : périr ou partir ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 23 décembre 2019.
39 Jean Daspry, Sahel : le chemin du pragmatisme et de la sagesse, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 mars 2020.
40 Marc-Antoine Perouse de Montclos, Une guerre perdue. La France au Sahel, JC Lattès, 2020.
41 Bernard Lugan, Les guerres du Sahel. Des origines à nos jours, éditions Bernard Lugan, 2019.
42 Nicolas Barrotte, Al Qaida se dit prêt au dialogue avec les autorités maliennes, Le Figaro, 12 mars 2020, p. 12.
43 Claude Angeli, Notre allié du Mali négocie avec des terroristes, Le Canard enchaîné, 18 mars 2020, p. 4.

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