Observatoire Géostratégique

numéro 284 / 25 mai 2020

ORIENT-ATIONS 283

MESSAGE D’UN DIPLOMATE PALESTINIEN A UN CONTRADICTEUR – PEUT-ÊTRE IMAGINAIRE – EN BELGIQUE – Hassan Balawi/Mission de Palestine – Bruxelles, 4 mai.

Madame, Monsieur,

C’est à vous, dont les informations sur le terrible conflit israélo-palestinien, sont fausses ou en tous cas, nettement orientées par les Gouvernements israéliens, que je livre ce court message.

A vous, avec qui je suis prêt à débattre malgré nos divergences car je crois toujours à l’utilité, à l’importance du débat et à la confrontation des idées dans un cadre responsable et respectueux de mon peuple et de mon Etat (oui, un Etat, sous occupation, reconnu par 140 autres Etats, dont la Belgique, comme Etat observateur à l’ONU), ainsi que des valeurs humaines de la dignité et du droit.

Les Palestiniens défendent leur droit de vivre en dignité et en honneur dans leur Etat libre et indépendant, conformément à la légalité internationale.

Oui, Israël est un pays qui a un parlement, des institutions, une justice. Mais Israël dont vous êtes si fiers, est un Etat qui en occupe un autre et opprime un peuple depuis des décennies. Il massacre des civils, colonise, détruit des maisons, arrache des arbres, met des enfants en prison.

Hélas, la liste est bien longue, de toutes les violations des conventions internationales des droits de l’Homme et du droit humanitaire, comme le constatent les rapports de toutes les organisations internationales humanitaires.

Si c’est cela la démocratie, je peux vous assurer que les Palestiniens ne la veulent pas… Gardez-la pour vous !

A propos des enfants palestiniens, si je rêve un jour de les voir jouer avec les enfants israéliens et avec tous les enfants de la région, encore faut-il d’abord qu’ils puissent vivre dans la paix et la dignité et qu’ils ne soient pas visés par l’armée la « plus morale » du monde, comme elle se désigne elle-même, comme cela s’est passé dans les différentes guerres contre Gaza -, enfants mis en prison ou confinés derrière de murs de séparation.

Oui, les Palestiniens connaissent des difficultés internes, comme tout peuple dans le monde, quand il s’agit de construire un système de gouvernance qui corresponde à leurs valeurs et à leurs rêves.

Oui, ils mènent des combats internes néfastes à leur cause. Ils gèrent leur société avec des hauts et des bas, avec parfois des échecs ici et là, mais aussi des réussites dans différents domaines.

N’oubliez pas qu’ils sont amenés à gérer leur projet de construction nationale dans un contexte unique au monde : celui à la fois de se développer et de lutter pour sa libération nationale.

Madame, Monsieur,      

En demandant aux Palestiniens, comme le gouvernement israélien le fait, de reconnaitre le caractère « juif » de l’Etat d’Israël, vous êtes en train d’introduire, comme le fait aussi le Président des Etats-Unis, Donald Trump, un nouveau concept dans les relations entre les Etats : celui de la reconnaissance d’un caractère « religieux » ou « identitaire », en plus de la reconnaissance officielle.

Peut-on imaginer par exemple, que Cuba demande à la Belgique de reconnaitre son caractère socialiste ou communiste ? Ou que l’Arabie saoudite demande au Japon de reconnaitre son caractère islamique ? Est-ce cela votre vision d’un Etat ? Mais pourquoi alors ne demandez-vous pas à vos amis israéliens qu’ils changent le nom de leur Etat pour devenir « l’Etat juif d’Israël » comme par exemple la « République Islamique d’Iran » ?

A ce sujet, je vous rappelle que l’OLP a reconnu officiellement Israël en 1993, par une lettre signée – à l’époque – par le Président Yasser Arafat, et que cette reconnaissance est applicable à 78 % de la terre de Palestine mandataire.

Or Israël, non seulement n’a pas reconnu l’Etat de Palestine, au terme de la résolution 181 des Nations unies en 1947, qui a donné naissance aux deux Etats israélien et palestinien, mais en plus Israël détruit tous les jours les possibilités de la naissance de l’Etat de Palestine par un processus de colonisation, condamné d’ailleurs par la communauté internationale, y compris par la Belgique.

Maintenant, vous avancez un argument dangereux à mes yeux, et je reprends votre phrase : « le fait de refuser la reconnaissance d’un ‘Etat, juif’ ou pas, à savoir Israël, est déjà une base suffisante pour dire que c’est de l’antisémitisme ».

Cela voudrait donc dire que tout Etat qui refuse de reconnaitre Israël comme « Etat juif » est antisémite ? Donc aussi, que tous les Etats du monde, à l’exception des Etats-Unis et cela depuis quelques années, sont antisémites ?

Pourquoi dans ce cas ne militez-vous pas avec d’autres personnes comme vous pour que la communauté internationale, à commencer par la Belgique, se joignent à votre cause pour reconnaitre le caractère « juif » de l’Etat d’Israël ? Vous nous épargneriez vos leçons et conseils dont nous n’avons nullement besoin, ni en Palestine, ni ici en Belgique par rapport à nos ressortissants, dont nous connaissons les besoins et savons comment y répondre.

Enfin, vous n’êtes pas sans savoir, que l’Union Européenne (UE) dans son ensemble ne reconnait pas l’occupation israélienne des territoires palestiniens occupés depuis juin 1967. La dernière communication du Haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité est, parfaitement claire à ce sujet. Merci de m’avoir lu ! »>
 
 
COVID-19 : COUR DE CASSATION V. CONSEIL D’ETAT, A PROPOS DU RENVOI D’UNE QPC – Roseline Letteron, 15 mai Dans une décision du 13 mai 2020, la Chambre criminelle de la Cour de cassation décide de renvoyer au Conseil constitutionnel une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), portant sur la conformité à la Constitution du 4è alinéa de l’article L 3136-1 du code de la santé publique. Cette disposition, issue de la loi du 23 mars 2020 créant l’état d’urgence sanitaire, prévoit qu’une personne verbalisée trois fois dans le même mois pour avoir violé les contraintes imposées lors du confinement,  peut être déférée devant le tribunal correctionnel. Cette triple verbalisation est donc, en tant que, telle constitutive d’un délit puni de six mois d’emprisonnement de de 3750 € d’amende. 

Il n’est pas question, à ce stade de la procédure, de s’interroger sur les chances de succès de cette QPC devant le Conseil constitutionnel, mais plutôt d’examiner les motifs de cette décision de renvoi. Un commentateur ne peut en effet manquer d’être surpris par la différence d’analyse entre la Cour de cassation et le Conseil d’Etat. Car ce dernier, conformément à sa pratique habituelle depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, avait écarté sans ménagement et surtout sans réelle motivation la même demande de renvoi. Dans une ordonnance du 4 avril 2020, M. Caulet, le juge des référés du Conseil d’Etat se bornait à affirmer que, en définissant ce délit, "le législateur n’a pas prévu des sanctions manifestement disproportionnées au regard de la gravité et de la nature des infractions réprimées". 

Se serait-il passé quelque chose entre le 4 avril, date de la décision du juge des référés du Conseil d’Etat, et le 13 mai, date de celle de la Cour de cassation ? Un problème de constitutionnalité aurait-il brutalement surgi ? Non, on a simplement changé de juge. La Cour de cassation, elle, trouve que la QPC présente un caractère sérieux, et elle invoque trois moyens à l’appui de sa décision de renvoi. 

L’ATTEINTE AU PRINCIPE DE LEGALITE DES DELITS ET DES PEINES

Le principe de légalité des délits et des peines trouve son fondement dans l’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui énonce que "la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires". Certes, on pourrait considérer que la peine consistant à prononcer une peine d’emprisonnement à l’encontre d’une personne verbalisée à trois reprises n’est peut-être pas tout-à-fait une peine "nécessaire", dans la mesure où les établissements pénitentiaires ont été considérés comme des espaces où règne une promiscuité peu compatible avec les exigences sanitaires de protection contre le virus. 

Mais, plus simplement, la Cour s’interroge sur l’automaticité, non pas de la peine, mais de l’infraction. Elle note que "le législateur a créé un délit caractérisé par la répétition de simples verbalisations".  Les juges conservent un pouvoir de modération de la peine, voire une possibilité de dispense de peine, mais il n’empêche que ce délit nouveau est constitué de manière purement automatique, par une simple accumulation de contraventions.

L’INCOMPETENCE NEGATIVE

La Cour de cassation articule cette analyse avec un éventuel grief d’incompétence négative du législateur. Elle affirme en effet que les contraventions répriment la "méconnaissance d’obligations ou d’interdictions dont le contenu pourrait n’être pas défini de manière suffisamment précise dans la loi qui renvoie à un décret du Premier ministre". 

Aux termes de l’article 34 de la Constitution, la loi "fixe les règles concernant la détermination des crimes et délits ainsi que les peines qui leur sont applicables". Or, en l’espèce, les obligations ou les interdictions donnant lieu à contravention ne sont pas définies par la loi, mais renvoyées à un décret du Premier ministre, en l’occurrence l’article 3 du décret du 23 mars 2020. 

Le juge des référés du Conseil d’Etat ne voit pas plus loin et se borne à rappeler qu’une peine contraventionnelle peut être définie par le pouvoir réglementaire. Le délit, quant à lui, s’accompagne d’une peine de prison, et il est donc défini par le législateur, ce qui explique qu’il soit mentionné dans la loi du 23 mars 2020. La Cour de cassation, quant à elle, constate que les faits à l’origine du délit sont précisément ceux qui figurent dans le décret créant la contravention.

Et précisément, elle constate, avec un joli sens de l’Understatement, l’existence d’obligations ou d’interdictions " dont le contenu pourrait n’être pas défini de manière suffisamment précise dans la loi qui renvoie à un décret du Premier ministre". Qui a oublié en effet les personnes verbalisées pour avoir rédigé une attestation au crayon ou parce qu’elles utilisaient une bicyclette, alors que ces prohibitions ne figuraient ni dans la loi, ni dans le décret, mais sur un site internet ?

Le législateur semble ainsi avoir renvoyé au pouvoir réglementaire, voire à un site internet, la définition de comportements susceptibles d’envoyer leur auteur en prison. Or, le Conseil constitutionnel a rappelé, à plusieurs reprises et notamment dans sa décision QPC du 1er juin 2018, que le principe de légalité des délits et des peines impose au législateur de fixer lui-même le champ d’application de la loi pénale "en termes suffisamment clairs et précis pour exclure l’arbitraire". Dès sa décision du 5 mai 1998, le Conseil constitutionnel avait d’ailleurs sanctionné une disposition faisant dépendre le champ d’application de la loi pénale d’une décision administrative. Le Conseil d’Etat ne s’est pas arrêté à de tels détails, alors même que la notion d’acte administratif devrait lui être familière.

LA PRESOMPTION D’INNOCENCE

Enfin, la Cour de cassation invoque une éventuelle atteinte au principe de présomption d’innocence, sur lequel elle ne s’étend pas. Il est vrai que cette irrégularité est tellement énorme qu’il n’est guère besoin d’élaborer.

Une personne verbalisée dispose, en principe, d’un délai de quarante-cinq jour pour contester la contravention. Mais en l’espèce, le délit est constitué si elle a été verbalisée trois fois en un mois, ce qui signifie qu’elle risque d’être condamnée à une peine d’emprisonnement avant d’avoir pu contester les contraventions qui sont précisément à l’origine du délit. L’intéressé risque donc se retrouver en prison à cause de trois conventions, au regard desquelles il est toujours juridiquement innocent. Avouons que cette ignorance du droit par les auteurs de la loi offre un excellent motif d’inconstitutionnalité.

Mais une nouvelle fois, le juge des référés du Conseil d’Etat n’a rien voulu voir. Il est vrai que la présomption d’innocence n’était pas sa préoccupation immédiate. On se souvient qu’il n’avait trouvé aucune irrégularité dans la prolongation de la détention provisoire par une ordonnance réglementaire, mesure écartant pourtant l’intervention du juge pour maintenir en détention des personnes juridiquement innocentes. Cette même disposition a toutefois été retirée ensuite du projet de loi de prorogation de l’état d’urgence sanitaire, par crainte d’une éventuelle inconstitutionnalité. Ce qui est affirmé comme légal par le Conseil d’Etat pourrait donc se révéler finalement inconstitutionnel ?

La comparaison entre le Conseil d’Etat et la Cour de cassation est donc particulièrement éclairante. La crise du Covid-19 a montré une haute juridiction administrative faisant une confusion permanente entre moyens et motifs, les moyens développés par l’Exécutif devenant purement et simplement les motifs de ses décisions, moyens d’ailleurs stéréotypés qui donnent l’impression de décisions identiques. En revanche, la Cour de cassation, joue avec sérénité son rôle de garante de la liberté individuelle et des principes fondamentaux du droit pénal. On nous dit aujourd’hui que la crise sanitaire devrait changer beaucoup de chose… Et si elle ouvrait la réflexion sur la légitimité d’une juridiction administrative et sur l’intérêt d’un pouvoir judiciaire unique ?

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BIENVENUE DANS L’IMMONDE D’APRÈS – Jean Daspry. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci). Drôle d’époque que celle dans laquelle nous vivons en ce printemps 2020 qui aura connu successivement une période de confinement suivie d’une période de déconfinement symbolisée par une France rouge-orange-vert et plus black-blanc-beur ! Époque des paradoxes, temps de la révélation des contraires. Rares furent ceux qui avaient envisagé que l’année du RAT DE FER pourrait nous conduire, à notre corps défendant, à faire connaissance d’un virus microscopique aux yeux bridés, aux effets létaux insoupçonnés. Ils évoquaient, avec l’assurance des ânes, l’analogie avec une simple « grippette » alors qu’ils étaient médecins de formation, brillants énarques ou polytechniciens, arrogants dans leurs certitudes. Les temps changent. Nombreux sont ceux qui nous prédisent ce que sera le monde de demain alors qu’ils avaient été incapables de nous prédire le monde d’aujourd’hui, faute de connaître le monde d’hier. Avec une mâle assurance (traduisez-vous-mêmes en écriture inclusive !), ils croquent à grands traits et à grands clics les lignes de force du monde qui nous attend. Pour les plus pessimistes ou collapsologues, nous fonçons droit dans le mur. Pour les optimistes ou insouciants, nous retrouverons bientôt les joies du monde d’hier. Qui croire dans ce flot d’informations en continu ? La réponse à cette délicate question est loin d’être aisée.

Afin de nous aider à progresser dans notre réflexion, et surtout à l’intention de nos fidèles lecteurs, nous avons décidé de nous tourner vers deux personnalités aussi différentes l’une que l’autre. Notre objectif est simple : connaître leur grille de lecture d’un monde aussi complexe qu’imprévisible à l’aune de leur riche expérience pratique et théorique, dans le même temps. Tous les deux ont été ministre. Le premier des Affaires étrangères en Espagne. Le second ministre de l’Écologie en France. Le premier officie désormais comme quasi-ministre européen des Affaires étrangères et de la politique de sécurité, Josep Borrell. Le second réfléchit depuis sa Bretagne natale, Nicolas Hulot. Le premier est relativement contraint dans sa pensée, devoir de réserve européen oblige. Le second est plus libre dans l’expression de ses idées même si la dimension écologique de sa démarche est toujours aussi présente et prégnante. Peut-être de la confrontation de leur thèse, surgira la lumière d’une époque des ténèbres ! C’est du moins notre souhait le plus cher. Comme nous l’expliquait en son temps, Michel de Montaigne dans le premier livre de ses Essais, pour se former, il faut : « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui » . Soulignons que nos analyses des deux présentations évoquées ci-dessus sont nécessairement subjectives par leur nature. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous n’avons aucune prétention à l’objectivité pour une discipline qui s’apparente à une science humaine, celle de l’étude des relations internationales dans toutes leurs dimensions.

Comment mieux conclure cette bienvenue dans l’immonde d’après que par un retour sur le passé ! Tout simplement en nous inspirant à nouveau de cette pensée d’Antonio Gramsci : « La crise est le moment où l’ancien ordre du monde s’estompe et où le nouveau doit s’imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions. Cette phase de transition est justement marquée par de nombreuses erreurs et de nombreux tourments ». Certains de nos dirigeants imprévoyants doivent avoir les oreilles qui sifflent en (re)découvrant cette phrase qui sonne comme le meilleur désaveu de leur manque de clairvoyance. et d’anticipation. Sauront-ils en tirer les conclusions qui s’imposent le moment venu ? Rien n’est moins sûr alors que le fameux gouverner, c’est prévoir s’est transformé en gouverner, c’est subir.
 
 
PREMIER MEA CULPA JUPITÉRIEN – Ali Baba. « Le réel, c’est quand on se cogne » (Jacques Lacan). Le président de la République en fait l’expérience à la faveur de sa gestion catastrophique de la crise du Covid-19. Mensonges, bobards, contre-vérités, affabulations… rythment la démarche d’un exécutif déboussolé, dépassé par une pandémie qu’il n’a jamais anticipée, qu’il n’a pas préparée et pour cause (masques, tests, dépistages, respirateurs…) et qui lui revient en boomerang à la figure, intérêt et principal. Non content d’avoir été en dessous de tout, le duo chic et choc Macron-Philippe (« savants de la science des autres », Balzac) nous la joue sur le registre de l’arrogance consubstantielle à notre élite – Noblesse d’État ou Caste – formée à l’école nationale de l’arrogance (ENA) et, pour nos deux lascars sortis des soi-disant Grands Corps (inspection des Finances pour le premier et Conseil d’Etat pour le second). « Le besoin d’avoir raison est la marque de l’esprit vulgaire » nous rappelle fort à propos le prix Nobel de littérature, Albert Camus. Manifestement, les Français – parlons plutôt de notre élite autoproclamée – ont une grande différence avec les Anglais. Ces derniers ont un « rapport véridique au réel » (Jacques Lacan). Souvenons-nous de l’Etrange défaite de 1940 si bien analysée par Marc Bloch ! Rappelons-nous ce que déclarait le général Gamelin à la veille de l’offensive allemande de mai-juin 1940 : « L’armée est prête » ou bien le président du Conseil, Paul Reynaud : « Nous vaincrons car nous sommes les plus forts ». Et mettons-les en parallèle avec les déclarations de nos gouvernants en janvier 2020…. l’étrange similitude !

Or, les faits sont têtus. « Les faits ne cessent pas d’exister parce qu’on les ignore » (Aldous Huxley). Le système de santé français – qui fut un de nos fleurons dans le passé – est à bout de souffle compte-tenu de la conjugaison de facteurs conjoncturels (tsunami consécutif à la vague d’hospitalisations pour raison de coronavirus) et structurels (rabotage continuel des budgets de la santé par les petits marquis de Bercy). Nier l’évidence n’était plus tenable et cela d’autant plus que les gens droits comprennent difficilement les intrigues jupitériennes embrouillées. Jupiter a subi les foudres du personnel médical exténué, dépité par l’attribution d’une prime analysée comme une aumône et froissé par l’idée saugrenue d’être gratifiée d’une breloque ressortie des cartons. Comme le souligne justement le quotidien Libération : « Face à Macron, les soignants réaffirment que l’hôpital se fout de la charité ». En visite vendredi 15 mai 2020 à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris (XIIIème arrondissement, le Président de la République, Emmanuel Macron a commencé à détailler le futur « plan massif » pour l’hôpital, promettant une revalorisation des salaires et des carrières. Très remontés, infirmiers et médecins se sont montrés sceptiques1. Et, c’est le moins que l’on soit autorisé à dire… La réaction d’une infirmière aux propos lénifiants et soporifiques du premier de cordée résume parfaitement l’état d’esprit d’un personnel soignant qui ne croit que ce qu’il voit : « On veut du flouze, du pèze, de la fraîche, on veut de l’argent. C’est pas 300 euros qu’il faut, c’est bien plus pour garder notre personnel ». Nous sommes loin du langage châtié de l’énarchie. Confus mais un peu tard, le chef de l’État confessa publiquement une erreur de stratégie dans son traitement de la question de l’hôpital public. Afin de faire passer la pilule amère, Emmanuel Macron dégaine son futur plan pour l’hôpital ainsi que le lancement prochain de discussions avec les personnels concernés2. Au pied du mur, il concède que l’important est d’écouter ceux qui sont au contact des patients et mesurent les résultats funestes de cette entreprise de démolition en règle de notre système de santé qui a commencé bien avant mai 2017. Les marcheurs de la première heure commencent à peine à comprendre que les Français avaient installé, par défaut et non par enthousiasme, un gamin à l’Élysée (Luc Ferry). Qui plus est un pervers narcissique ! Monsieur trois ans, cinq crises. L’homme qui n’avait pas vu venir la crise des « gilets jaunes » comme toutes les autres jacqueries en raison de son mépris souverain et affiché à l’encontre de tous ceux qui puent la clope et le diesel et coûtent un pognon de dingue à Marianne. Ses erreurs sur le plan interne n’ont d’équivalent que celles accumulées sur le plan externe. Aujourd’hui, l’hôpital de la discorde constitue le meilleur révélateur de ce que le roi est nu. Ce qui explique peut-être que nous avons eu droit au premier mea culpa (pas encore maxi) jupitérien du quinquennat. Il pourrait y en avoir bien d’autre au fur et à mesure des cadavres dans le placard – au sens propre et figuré du terme – que risque de mette à jour la phase de déconfinement qui ne fait que commencer.

1 Laure Bretton, Face à Macron, les soignants réaffirment que l’hôpital se fout de la charité, Libération, 16-17 mai 2020, p. 16.
2 François Béguin, Emmanuel Macron pose les jalons du futur plan hôpital, Le Monde, 16 mai 2020, p. 7.
 
 
JOSEP BORRELL LIT DANS SA BOULE DE CRISTAL – Jean Daspry. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui s’essaient à l’exercice aléatoire consistant à tenter de décrypter le monde de l’après Covid-19. Faute d’avoir anticipé la pandémie actuelle – dont il faut rappeler que de nombreux prévisionnistes s’accordaient au moins sur le principe de sa survenance3 -, nos nouveaux Nostradamus à la clairvoyance rétrospective s’essaient à jouer les experts en prospective. C’est au tour de Josep Borrell, Haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et de défense – sorte d’Ersatz de ministre européen des Affaires étrangères qui ne dispose pas de politique étrangère commune à ses États membres – de se pencher sur sa boule de cristal pour nous faire part de ses pressentiments sur le monde d’après 2020. Grâce au truchement du site internet de l’Institut français des relations internationales (IFRI), nous bénéficions, en avant-première, de son article à paraître prochainement dans la revue Politique étrangère, de la quintessence de la pensée « borrellienne ». Il est intitulé : « Covid-19 : le monde d’après est déjà là… »4. Nos lecteurs se souviendront peut-être que nous avions procédé à l’analyse (assez critique, faute de socle conceptuel clair) de l’entretien qu’il avait accordé au quotidien Le Monde en novembre 20195. Six mois après que nous dit-il de nouveau ? Il considère que le monde de demain est déjà là, marqué par l’amplification de dynamiques déjà à l’œuvre bien avant la crise du Covid-19. Que peut-on ensuite penser de la présentation académique de l’échelon le plus élevé de la diplomatie européenne qui dispose d’une armée de plusieurs milliers d’hommes et de femmes sur « l’incertitude mondiale du monde » ?

L’AMPLIFICATION DES DYNAMIQUES DÉJÀ À L’ŒUVRE

Après s’être interrogé sur le point de savoir si cette pandémie était ou non prévisible – elle l’était en raison de l’existence de nombreux rapports précis sur le sujet -, Josep Borrell en vient au cœur du sujet. Rien ne va véritablement changer. De manière prudente, il considère que la crise va jouer le rôle d’amplificateur de dynamiques déjà à l’œuvre. Il en dénombre trois qui vont définir les contours du monde d’après qui est déjà là.

L’avenir de la globalisation et du néolibéralisme

Si elle ne marquera pas la fin de la globalisation, la pandémie remettra en cause un certain nombre de ses modalités, de ses présupposés. En effet, nous devrions assister à la remise en cause partielle des chaînes de valeur des temps passés selon trois modalités : diversification des sources d’approvisionnement dans le domaine sanitaire ; relocalisation d’un certain nombre d’activités au plus près des lieux de consommation et, probablement, utilisation de procédés technologiques alternatifs.

Toutefois, la recherche d’une plus grande sécurité sanitaire pour chacun ne doit pas pour autant déboucher sur un protectionnisme généralisé. D’où la nécessité de trouver un point d’équilibre pour prévenir un mouvement protectionnisme généralisé qui déboucherait sur une dépression mondiale. Ceci est d’autant plus important pour l’Europe qui est de toutes les régions du monde la plus dépendante du commerce mondial. En un mot, il nous appartient d’inventer les modalités d’une nouvelle mondialisation fondée sur un équilibre entre avantages de l’interdépendance et impératifs de souveraineté et de sécurité des États. Réhabiliter le rôle stratégique de l’État et de l’Union, tel devrait être le nouveau mantra de Bruxelles. L’Europe doit cesser d’être offerte au reste du monde. Elle doit tirer les leçons de cette crise qui démontre amplement le caractère asymétrique de nos relations avec la Chine. Il faudra inventer les instruments permettant d’y mettre un terme. La crise du Covid-19 va mettre en évidence le fait que la mondialisation accroit la vulnérabilité des nations qui n’assurent pas leur sécurité au sens large.

C’est pourquoi, l’Europe doit donner corps à son autonomie stratégique qui doit dépasser le seul domaine militaire et se construire autour des six principes suivants : réduction de la dépendance dans le domaine sanitaire ; prévention de la prise de contrôle des activités stratégiques par des partenaires extérieurs ; protection des infrastructures critiques contre des cyberattaques ; éviter que la délocalisation de certaines activités économiques porte atteinte à notre autonomie de décision ; extension du pouvoir normatif de l’Europe aux technologies de demain ; prendre le leadership dans tous les domaines où le déficit de gouvernance mondiale conduit à la destruction du système multilatéral.

L’évolution de la gouvernance mondiale

Un constat s’impose plus que jamais, la carence de la gouvernance mondiale. Après l’OMC, c’est l’OMS qu’il est bon de critiquer. La qualification de la pandémie actuelle conduit à un blocage inédit du Conseil de sécurité, du G7 tant la crise sino-américaine est parvenue à son paroxysme. Ceci contraste étrangement avec le consensus qui avait pu se dégager dans le passé autour de la réponse aux pandémies du SIDA, d’Ebola et à la crise financière. Cette situation est regrettable au moment où un minimum de coopération sera indispensable dans la phase de déconfinement. Il faut donc s’accorder pour éviter un chaos mondial. La crise, que nous traversons actuellement, a sans conteste exacerbé les tensions entre Pékin et Washington et révélé les dangers qu’un conflit multidimensionnel entre ces deux pays fait peser sur la sécurité internationale.

L’Union européenne devrait veiller à amortir les chocs dus à ces tensions dans d’autres régions du monde, notamment en Afrique qui a besoin d’un vrai soutien face à la pandémie qui se profile. L’annulation de la dette de tous les pays qui en ont besoin est vitale.

La résilience de l’Union européenne et des systèmes européens démocratiques face à la gestion de crises graves et imprévues

Josep Borrel développe deux thèmes : solidarité en Europe et résilience des démocraties.

Solidarité en Europe. Pour être crédible, l’Union doit donner l’exemple en pratiquant la solidarité chez elle, solidarité qu’elle prêche à l’échelle internationale. En dépit des mesures prises pour lutter contre les conséquences du Covid-19, nous sommes encore loin d’un ensemble européen solidaire. Nous devons éviter que les plans nationaux de relance ne portent atteinte au marché unique. « Le Covid-19 a par ailleurs révélé l’une des principales faiblesses de l’union monétaire : l’absence de fonction de stabilisation budgétaire pour l’ensemble de la zone euro, ‘ce qui entraîne une surcharge de la politique monétaire à des fins de stabilisation et un dosage inapproprié des politiques’ ». Josep Borrell évoque ensuite la confrontation Nord/Sud en rappelant les carences de l’Union en termes de solidarité. Plutôt que d’en appeler à un plan Marshall, l’urgence va à la satisfaction des systèmes de santé, à la fourniture de revenus à ceux qui n’en ont pas, aux garanties et aides à donner aux entreprises pour éviter la faillite du système productif. Le haut représentant de l’Union évolue sans cesse du général au particulier, brouillant quelque peu son message.

Résilience des démocraties. Comme les autres, cette crise révèle les forces et faiblesses des systèmes démocratiques européens. Josep Borrell évoque ensuite les trois « narratifs politiques pour préparer l’avenir » qui entrent en concurrence : le populiste, l’autoritaire qui le rejoint sur bien des points (qu’il critique), et le démocratique (qu’il encense même s’il est difficile à construire en raison de ses doutes, de ses interrogations, de ses délibérations, de ses remises en question). Pour sortir de la crise, « il est fondamental que l’Union européenne apparaisse clairement comme un acteur pouvant faire la différence ». Non en se substituant aux États mais en amplifiant leur action. Il importe qu’elle ait une « action rapide et efficace, fondée sur un récit clair et incontestable ». Le haut représentant constate que nous sommes encore loin du compte. Il conclut ainsi de manière lyrique : « Le temps est à panser les plaies des crises précédentes, et non à les creuser. Pour ce faire, les institutions et les politiques européennes doivent pouvoir toucher le cœur et l’esprit des Européens. Et dans ce domaine, il y a encore beaucoup à faire… ».

Quel jugement, nécessairement subjectif, peut-on opposer à cette présentation qui se veut pédagogique ? Comme nous ne cessons de le répéter, la prose diplomatique s’analyse souvent en creux, par ce qu’elle ne dit pas ou par ce qu’elle sous-entend.

LA PRÉGNANCE D’UNE PENSÉE EUROPÉNNE SURANNÉE

Pour faire simple et ramassé, les deux plus importantes critiques que nous pouvons adresser à cette analyse de Josep Borrell s’organisent autour de deux axes principaux : la vision étroite de l’Union européenne de l’Europe au sein du monde et un réquisitoire sans appel contre une construction folle. Elles découlent d’une lecture attentive des propos du haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la défense.

Une réflexion globale insuffisante sur l’état du monde

Si l’exposition des arguments de Josep Borrell est très structurée, à la française, pourrait-on dire, lui fait défaut un fil conducteur, un socle conceptuel solide comme nous le notions l’année dernière à propos de son entretien au Monde. On ne se refait pas surtout à son âge. Au fil de l’écrit, la présentation tourne à l’inventaire à la Prévert conjugué à la méthode du bon docteur Coué marquée au sceau de la pensée européenne d’hier (néolibérale dans ce tout ce que terme peut avoir de plus aberrant lorsqu’il est mis en œuvre de manière idéologique et dogmatique). Elle manque de hauteur, d’agilité de l’esprit, qualités qui sont indispensables dans tout exercice sérieux de prospective.

Les vieilles lunes (les instruments), les dogmes périmés de l’Union (le marché unique) sont toujours présents dans une présentation vraisemblablement inspirée par des technocrates qui ne comprennent toujours pas que le monde change et que l’Europe doit impérativement changer son logiciel de pensée et d’action. Le mot réciprocité est effleuré dans la présentation pourtant il est au cœur de la crise que connaît l’Union, en particulier dans sa relation particulièrement déséquilibrée avec une Chine qui impose son modèle sans la moindre contrepartie. L’Union se complaît dans les « Instruments » auxquels elle accorde une importance exagérée au détriment des buts que poursuit l’Union. Elle confond toujours objectifs (peu lisibles) et moyens (prépondérants). Josep Borrell a une vision trop étroite et pas assez globale de la problématique qu’il présente, oubliant que l’Europe n’est que toute une partie du monde. On ne peut juger d’une question globale que par une approche globale. Le concept de « confiance », qui est fondamental dans les relations internationales, n’apparaît jamais dans le texte. Ce qui en dit long sur les lacunes conceptuelles de notre ministre européen des Affaires qui lui sont aussi étrangères qu’elles le sont à son homologue français, Jean-Yves Le Drian.

Le charabia et le galimatias de la technocratie européenne sont omniprésents. La place accordée aux fameux « narratifs » traduit l’importance démesurée de la communication dans les politiques européennes au détriment des stratégies, au sens noble du terme. En un mot comme en cent, nous sommes au cœur de ce que l’anthropologue suisse, Jean-Dominique Michel qualifie « d’imbécilité technique ». En dernière analyse, rien ne nous est dit de l’état du monde en général, de ses multiples maux : montée des tensions, des replis nationalistes, multiplication des crises, faiblesse du multilatéralisme (pourquoi ? l’auteur ne nous le dit pas)6, montée en puissance de la Chine que l’Europe n’avait pas vu ou n’avait pas voulu voire, critiques de la « mondialisation heureuse » et de tous ses corollaires (libre-circulation, libre échange, sans frontièrisme, consumérisme, tourisme de masse, uniformisation des mode vie et de pensée…). Sans pareille approche, on ne peut comprendre les maux de l’Europe.

Un réquisitoire sans appel contre une construction folle

À lire en creux, ce qui s’apparente en fait un plaidoyer pro domo pour une Europe moribonde, on y découvre le meilleur réquisitoire contre cette même Europe imprévoyante, imprudente qui s’est ouverte sans se protéger. Si certains passages du texte avaient été rédigés par des « populistes » et autres souverainistes, que n’aurait-on pas dit de leurs critiques intolérables, inacceptables et nauséabondes ! Dans un passé lointain et proche, l’Europe a fait preuve d’une candeur rafraichissante dans l’approche d’un monde qui n’avait qu’un rapport lointain avec la réalité bruxelloise. Josep Borrell dresse un diagnostic sans appel sur l’un des maux profonds dont souffre le moloch bruxellois lorsqu’il écrit : « Nous revivons donc la même confrontation entre le Nord et le Sud. Et nous sommes à nouveau contraints de constater les limites de la solidarité européenne : nous ne sommes pas encore une union politique, ni même une véritable union économique et monétaire, en dépit d’indéniables progrès »7. Dans un entretien qu’il accorde au JDD, Josep Borrell est contraint de confesser, même avec toute la retenue diplomatique qui est la sienne : « Avec la Chine, nous avons été un peu naïfs »8. Quelques jours plus tard, dans une tribune au Monde, notre diplomate aux petits pieds semble découvrir la roue lorsqu’il déclare que « confiance et réciprocité sont nécessaires à une saine coopération entre la Chine et l’UE ». Et prétendre avec une réelle mauvaise foi que « les changements intervenus dans la relation entre l’UE et la Chine se sont accélérés depuis l’apparition du coronavirus »9. C’est donc qu’il était aveugle et sourd auparavant. Quel désaveu cinglant pour tous ses prédécesseurs et à tous les présidents de la Commission européenne qui nous vantaient les immenses mérites du libre-échange, de la libre-circulation, de l’abaissement des frontières et autres balivernes sans que l’Europe ne s’entoure des garanties nécessaires !

Mais pour répondre aux défis qui sont devant elle10, le haut représentant nous propose la bonne vieille approche de l’épicier qui se focalise sur d’infinis détails tout en oubliant l’essentiel. L’Union européenne n’a ni cap, ni boussole. Elle navigue à vue, ce qui présente de sérieux désavantages dans les périodes de « vents mauvais ». La crise du Covid-19 nous en fournit un excellent exemple même si les experts se plaisent à la dédouaner en évoquant des arguments textuels – qui sont irréfutables au demeurant – mais omettent de nous rappeler que l’Europe était censée protéger ses citoyens11. Et ces derniers s’en tiennent à ces dogmes et non à l’exégèse des textes sacrés dont ils ignorent le contenu précis. Que font donc les dirigeants face aux experts qui ne devraient pas avoir le dernier mot ? Ils se contentent d’être des hommes politiques au lieu d’être des hommes d’État, dans l’acception la plus noble du terme12. Tournons-nous, comme toujours vers d’authentiques penseurs qui ne sont pas contraints dans leurs réflexions comme peuvent l’être des dirigeants politiques ou des hauts fonctionnaires !13

« L’Europe n’a pas eu la politique de sa pensée » (Paul Valéry). Le constat d’hier est encore plus vrai aujourd’hui et le sera encore plus demain si rien de sérieux n’est entrepris fait pour remédier aux carences d’une construction impensée si ce n’est pas des notaires et des comptables. C’est l’une des principales critiques que l’on peut formuler à l’encontre de l’exercice de prospective que nous propose aujourd’hui Josep Borrell. Ce dernier nous propose des mesurettes qui ne sont pas inintéressantes en soi, le replâtrage d’un édifice qui tremble sur ces fondations. Il omet de replacer cette refondation indispensable de la construction européenne dans un contexte de déclin, pour ne pas dire de chute de l’Occident (Nicolas Baverez). Il fait preuve d’une légèreté coupable sur la naïveté dont a fait preuve l’Europe sur les visées impériales et impérialistes de la Chine14 parfaitement documentées par les experts depuis bien longtemps mais que le technopole bruxellois ne voulait pas entendre15 alors même que Donald Trump les a prises au sérieux dès le début de son mandat16. N’attendons pas de miracle de la conférence sur l’avenir de l’Europe que l’on nous ressert à chaque occasion pour faire taire les critiques légitimes que les eurolâtres ignorent et méprisent superbement ! Une institution qui n’admet pas la disputatio, la critique y compris celle de ses adversaires est condamnée à terme. Souvenons de ce qu’il est advenu de la Société des nations qui vivait dans l’atmosphère délétère de la môle du lac Léman et n’avait pas vu la montée des périls dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale. En définitive, pour intéressant qu’il soit par certains aspects, l’exercice de boule de cristal de Josep Borrell démontre rapidement ses limites intrinsèques inhérentes au conformisme de la pensée européenne.

3 Mickaël Caron, D’Orwell à Astérix, ces livres qui ont prédit le monde d’aujourd’hui, JDD, 3 mai 2020, p. 31.
4 https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/covid-19_le_monde_dapres_est_deja_la.pdf
5 Guillaume Berlat, Josep Borrell sur le divan du monde, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 novembre 2019.
6 Renaud Girard, Où est passée la concertation internationale ?, Le Figaro, 5 mai 2020, p. 27.
7 Éditorial, Un décrochage français serait une menace pour la zone euro, Le Monde, 6 mai 2020, p. 30.
8 François Clémenceau (propos recueillis par), Josep Borrell, haut représentant de l’Union européenne : « Avec la Chine, nous avons été un peu naïfs ! », JDD, 3 mai 2020, p.
9 Josep Borrel, Confiance et réciprocité sont nécessaires à une saine coopération entre l’UE et la Chine, Le Monde, 16 mai 2020, p. 26.
10 Éditorial, Vaccin : la leçon pour l’Europe, Le Monde, 16 mai 2020, p. 28.
11 Maxime Lefebvre, L’Europe survivra-t-elle à la crise du coronavirus ?, ThucyBlog n° 33, http://www.afri-ct.org/2020/thucyblog-n-33-leurope-survivra-t-elle-a-la-crise-du-coronavirus/ , 4 mai 2020.
12 Anna Cabana (propos recueillis par), Régis Debray, « Ce n’est pas à l’expert d’avoir le dernier mot », JDD, 3 mai 2020, pp. 12-13.
13 Anne Fulda (propos recueillis par), Hélène Carrère d’Encausse, « Le moment est venu de repenser une Europe fondée sur une civilisation », Le Figaro, 5 mai 2020, p. 22.
14 Brice Pedroletti/Frédéric Lemaître, Chine : la diplomatie du « loup combattant », Le Monde, 3-4 mai 2020, pp. 24-25.
15 Brice Pedroletti (propos recueillis par), Alice Ekman : Pékin va vouloir se positionner comme meneur de l’après-Covid », Le Monde, 3-4 mai 2020, p. 26.
16 Gilles Paris, Trump adopte une ligne dure face à la Chine, Le Monde, 5 mai 2020, p. 8.
 
 
HULOT L’ÉCOLO À LA RECHERCHE DU MEILLEUR DES MONDES – Jean Daspry. « L’histoire n’est que l’effort désespéré des hommes pour donner corps aux plus clairvoyants de leurs rêves » (Albert Camus). Dans le trop-plein de penseurs du monde de l’après Covid-19, il ait souvent de mauvaises pioches, parfois de bonnes. Parfois de manière surprenante venant de personnalités auxquelles on ne pensait pas a priori. Alors que nous n’éprouvons pas de sympathie particulière pour le personnage, nous avons été agréablement surpris par l’analyse du monde d’aujourd’hui et de celle de demain trouvée dans le quotidien Le Monde sous la plume de Nicolas Hulot17. Hormis quelques longueurs inévitables et quelques propositions démagogiques, inévitables dans un tel exercice médiatique, la présentation est claire, structurée, convaincante à maints aspects. Comment est-elle organisée en ne trahissant pas la pensée de l’ex-ministre de l’environnement, déçu par la méthode jupitérienne et par ses mauvaises manières ? Si l’on en élague l’entretien de sa gangue et si l’on procède de manière didactique, la crise du Covid-19 doit être l’occasion d’un exercice d’introspection qui débouche sur trois axes principaux de réflexion.

UNE INCAPACITÉ COLLECTIVE À ANTICIPER DEMAIN

Un constat s’impose. Nous avons oublié que l’impensable peut devenir pensable (résumé par l’adage latin, in doubio, pro malo, dans le doute envisage le pire). Nous avons oublié l’existence de la trilogie vertueuse : (1) prévoir l’imprévisible pour permettre (2) une anticipation précoce pour mieux (3) se préparer à un avenir incertain. Nous n’avons pas prévu la crise sanitaire, nous ne l’avons donc pas anticipé et donc, nous nous sommes trouvés dans un état d’impréparation incompréhensible (masques, tests, capacités hospitalières…). C’est pourquoi, nous avons été pris de court pour faire face à la crise sanitaire paroxystique que nous traversons actuellement. Crise qui était largement prévisible à condition de vouloir écouter ce que nous disaient certains experts raisonnables au cours des dernières années. « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle se réalise » nous rappelle Hans Jonas. Les dirigeants politiques nourrissent une profonde aversion à l’encontre des Cassandre. Par ailleurs, ils ont oublié de donner du temps au temps ainsi que les vertus de prendre son temps pour chaque chose, du dialogue avec ses proches mais surtout avec ses adversaires (ils peuvent avoir raison), de l’écoute, de la lecture. En un mot, le temps indispensable de la réflexion qui doit impérativement précéder celui de l’action, et non le contraire, comme le fait trop souvent notre président disruptif.

Ce long cheminement intellectuel sur les ratés de la prévision n’a de sens que s’il nous conduit à bien prendre la mesure de la profonde crise systémique que nous traversons. Situation à laquelle nous sommes sourds et aveugles

UNE PROFONDE CRISE SYSTÉMIQUE DU PRÉSENT

Un constat s’impose. La crise n’est pas passagère. Cette crise sanitaire, qui trouve ses racines, dans des perturbations d’écosystème n’est que l’avatar d’une crise beaucoup plus profonde qui met en relief nos failles, nos excès, nos vulnérabilités. Le Covid-19 joue le rôle de révélateur, d’accélérateur de tendances profondes. Il met à nu les affres de la mondialisation et les limites d’un modèle. Tout est lié, souligne Nicolas Hulot : crise économique, écologique, sociale. Dans ce contexte, il est plus que temps que nous nous attaquions aux racines du mal, de tirer les enseignements de nos erreurs, de faire l’inventaire de ce qu’il y a de vertueux et de toxique (notre dépendance aux productions faites au bout du monde, conclusion par l’Union européenne d’accords de libre-échange dangereux, présence de produits alimentaires hors-saison dans les magasins, exclusion des citoyens, dévalorisation des métiers essentiels…). Faisons-en sorte que cette épreuve ne soit pas vaine ! Méfions-nous ! Si nous n’y prenons garde, cette profonde crise systémique peut, par la combinaison avec d’autres crises, provoquer un chaos qui nous échapperait. Le monde de demain sera radicalement différent de celui d’aujourd’hui et il le sera que nous le voulions ou ne le voulions pas. Cette crise globale et structurelle doit éveiller les consciences pour prévenir, autant que faire se peut, une rupture dangereuse.

Ce long cheminement intellectuel sur l’appréciation du passé, du présent n’a de sens que s’il nous conduit à ne pas répéter les nombreuses erreurs commises auparavant et à se projeter vers l’avenir. Malgré les dégâts de toutes natures, il n’est jamais trop tard pour se ressaisir mais vite.

UNE DÉDINITION DES PRIORITÉS POUR LE FUTUR

Un constat s’impose. Aujourd’hui, nos dirigeants sont confrontés au dilemme suivant : gérer l’urgence sanitaire et humanitaire dans le court terme et, dans le même temps, penser au monde d’après avec cohérence tout en rétablissant le lien de confiance citoyens-politiques, sur le long terme. Le moment est donc propice à la projection vers l’avenir pour préparer, construire un monde meilleur grâce à un changement d’état d’esprit. Cette projection doit s’effectuer en tenant compte de deux impératifs : mettre fin à la défiance généralisée qui mine les fondements de nos sociétés et privilégier le temps des éclaireurs au temps des procureurs. Mais, il est indispensable, au préalable, de ne pas poursuivre jusqu’à l’absurde le modèle actuel. Une remise à plat semble incontournable qui répondent à trois principes : prévisibilité, progressivité et irréversibilité. Sur un plan institutionnel, la création d’une troisième chambre (citoyens, corps intermédiaires) permettrait de prendre de la hauteur par rapport au jeu politique et de s’extraire du rythme médiatique, politique. Cette disponibilité temporelle et intellectuelle permettrait surtout de contribuer à dessiner, à planifier le futur tout en modifiant le monde de demain. Au niveau européen, les chantiers sont immenses tant les dogmes du néolibéralisme et de la mondialisation non régulée nous ont conduit dans le mur. En un mot, de faire jaillir une démocratie inclusive. Ce serait une grave erreur, « pathétique », nous dit Nicolas Hulot, de ne pas tirer les leçons de cette crise. Nous risquerions d’engendre peur (la « civilisation de la pétoche ») et son corollaire violence (dans une société déjà largement fracturée par la « crise des gilets jaunes »). Il nous reste encore deux années déterminantes pour l’avenir de la France et de l’Europe si nous voulons penser et modifier efficacement le monde de demain dans l’intérêt bien compris de tous.

« Il faut que les choses impensables deviennent pensables » soulignait récemment, avec pertinence, Emmanuel Macron dans son entretien avec le Financial Times. En ce sens, il reprend à son compte le fameux adage, gouverner, c’est prévoir trop souvent perdu de vue par ses conseillers au regard uniquement braqué sur le temps médiatique, troquant la stratégie à la com’. Nous jugerons aux actes et à la cohérence. La crise sanitaire, c’est l’heure de vérité pour la France avec le retour à un État régulateur et pour l’Europe qui doit créer de la convergence. « Pour l’œil clairvoyant, la modestie n’est guère qu’une forme, plus visible, de la vanité » (Jules Renard). Nonobstant cet avertissement, il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que nous recommandons à nos fidèles lecteurs avides de comprendre les spasmes du monde d’aujourd’hui et d’en savoir un peu plus sur les incertitudes du monde de l’après Covid-19 de lire attentivement la présentation de Nicolas Hulot. Ils y trouveront certainement matière à réflexion tant l’auteur prend recul et hauteur pour dégager la substantifique moëlle et, ainsi, être à la recherche du meilleur des mondes.

17 Rémi Barroux/Audrey Garric/Alexandre Lemarié/Abel Mestre (propos recueillis par), Nicolas Hulot : « Ce serait une erreur pathétique de ne pas tirer les leçons de cette crise », Le Monde, 7 mai 2020, pp. 10-11.
 
 
SEAE OU LE MUSÉE DES ILLUSIONS – Guillaume Berlat. Petites causes, grands effets. Pour celui qui le veut et qui prend le temps de la réflexion, ce qui apparaît souvent comme la petite histoire de la diplomatie est en réalité révélateur de la grande. Nous en avons aujourd’hui un exemple éclairant avec la polémique – toutes choses égales par ailleurs – survenue à l’occasion de la publication d’une tribune co-signée par les Vingt-Sept ambassadeurs en poste à Pékin pour marquer le quarantième anniversaire du lancement des relations diplomatiques sino-européennes. La maladresse, volontaire ou involontaire, de l’ambassadeur de l’Union européenne déclenche un superbe couac diplomatique dont les Vingt-Sept se seraient bien passés, mettant à nue la superbe chimère que constitue le SEAE.

UN SUPERBE COUAC DIPLOMATIQUE

Un superbe couac diplomatique qui ne donne pas le beau rôle à celui qui a pour titre ronflant, d’ambassadeur de l’Union européenne à Pékin, Nicolas Chapuis, notre compatriote. C’est le moins que l’on puisse dire. Le diplomate, issu des corps d’orient (sinisant distingué formé à l’INALCO) du Quai d’Orsay vient de se faire prendre la main dans le pot de confiture de Pangolin pour sa servilité ou pour son incohérence tant par ses collègues mais aussi par sa Maison mère, le service européen pour l’action extérieure (SEAE)18, sorte de drôle de corps diplomatique européen. L’Union européenne a reconnu le 8 mai 2020 que son ambassadeur en Chine « n’a pas pris la bonne décision » en acceptant la publication d’une version censurée par Pékin19 d’une tribune cosignée par les Vingt-Sept ambassadeurs européens. Dans le texte saluant les quarante-cinq ans de relations diplomatiques sino-européennes, paru dans le China Daily, organe officiel en anglais, une référence à l’origine chinoise du Covid-19 a été effacée. Le diplomate français, Nicolas Chapuis, a malgré tout approuvé la publication, sans en référer à Bruxelles. « Si l’ambassadeur a en effet décidé de son propre chef d’accepter la censure, alors il n’est pas fait le job et doit partir », a déclaré le président de la délégation du Parlement européen sur les relations avec la Chine, Reinhard Bütifoker, au site Politico. Une porte-parole de la diplomatie européenne, Virginie Battu-Henriksson, a expliqué que M. Chapuis avait été « pressé par le temps » et conservait la confiance de Bruxelles20.

UNE SUPERBE CHIMÈRE EUROPÉENNE

Cet incident – ce procédé en incompétence de l’ambassadeur européen – n’intervient pas dans le vide. Souvenons-nous de la polémique soulevée par les pressions exercées par les autorités chinoises sur l’une des principales collaboratrices du Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell afin qu’elle supprime d’un rapport européen toute référence à certains errements chinois dans la crise du Covid-1921. Pressions ayant conduit à la suppression du passage litigieux, démontrant ainsi que le mythe de l’Europe puissance n’est qu’une vaste blague. En poursuivant le raisonnement, l’on peut/doit s’interroger sur la réalité de la diplomatie européenne telle que nous est présentée par les fédérastes. Comment imaginer une seule seconde qu’un corps diplomatique européen (pléthorique si l’on comptabilise les effectifs de la centrale bruxelloise et des ambassades à l’étranger et fort onéreux) est, en principe chargé, de mettre en œuvre au quotidien une politique étrangère qui n’a rien de commune et qui, au mieux représente le plus petit dénominateur commun de celle de ses Vingt-Sept États membres. Un véritable tour de force. La quadrature du cercle qui n’a jamais été résolue qu’il s’agisse du conflit au Moyen-Orient22 ou de la taxation des GAFAM23. Une fois de plus, l’on se trouve confronté aux limites intrinsèques de la méthode chère aux eurocrates et autres eurolâtres qui pensent que l’organe crée la fonction et que la bicyclette est en équilibre si elle avance (quand, comment, dans quelle direction, là est la question non résolue ?). Or, il n’en est rien surtout en matière de construction européenne. Nous disposons d’une multitude d’exemples de ces dérives européennes. Pour s’en tenir au seul exemple de Schengen, les Européens ont abaissé les frontières intra-communataires sans pour autant mettre en place un système efficace de contrôle des frontières extérieures à l’Union (Cf. la question migratoire mettant en évidence l’inefficacité de Frontex). Et, le reste est à l’avenant.

Cette « chinoiserie » intervient au plus mauvais moment pour la machine européenne qui ne cesse de multiplier les ratés, en particulier à propos de sa (non)gestion de la crise sanitaire. Pendant qu’à Pékin, l’ambassadeur représentant, en théorie du moins, l’affectio societatis des Vingt-Sept, fait un superbe pas de clerc, à Karlsruhe, la Cour constitutionnelle inflige un superbe camouflet à l’Union (BCE, CJUE), considérant que le droit européen ne saurait constituer une norme supérieure à la Loi fondamentale de 1949 (« Grundgesetz für die Bundesrepublik Deutschland »)24. Pour le plus grand plaisir des dirigeants hongrois et polonais qui n’en demandaient pas tant25. En dernière analyse, le SEAE est bien le musée des illusions.

18 https://europa.eu/european-union/about-eu/institutions-bodies/eeas_fr
19 Richard Labévière, Lettre à nos ami(ie)s pro-chinois…, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 mai 2020.
20 L’ambassadeur européen en Chine critiqué pour avoir accepté la censure, Le Monde, 12 mai 2020, p. 19.
21 Jean-Pierre Stroobants, Bruxelles accusé d’autocensure sur la Chine, Le Monde, 28 avril 2020, p. 11.
22 Piotr Smolar, Une annexion de la Cisjordanie diviserait l’UE, Le Monde, 15 mai 2020, p. 16.
23 Éditorial, L’Europe doit tracer le Covid-19 sans les GAFAM, Le Monde, 15 mai 2020, p. 26.
24 Thomas Wieder, À Karlsruhe, des juges au-dessus de tout, Le Monde, 12 mai 2020, p 21
25 Jean-Baptiste Chastand/Jakub Iwaniuk, Budapest et Varsovie se réjouissent de la décision des juges allemands, Le Monde, 12 mai 2020, p. 21.
 
 
DU CRÉPUSCULE DE L’UNIVERSEL À L’AUBE DU PARTICULIER ! Guillaume Berlat. « L’histoire est un perpétuel recommencement » (Thucydide). N’est-ce pas le cas en ce début d’année 2020 ? En ces temps où se redéfinit – le plus souvent sans eux – la grammaire des relations internationales du XXIe siècle -, nos dirigeants seraient bien inspirés de prendre le temps de réfléchir. Réfléchir aux raisons de la fin d’un monde. Cela les aiderait à comprendre les à-coups du présent et à appréhender les paradigmes du futur. Faute de quoi, ils nous promettent les pires catastrophes (celles du coronavirus qu’ils n’avaient pas anticipée). Et alors, ils nous interpréteront le grand air de la sidération, de la surprise stratégique. Depuis la fin de la Guerre froide, les Occidentaux n’ont eu de cesse de croire que gagner une bataille (contre le communisme) signifiait gagner la guerre (contre les particularismes). Toutes les brillantes idées – le plus souvent imaginées Outre-Atlantique – développées durant la dernière décennie du XXe siècle sont aujourd’hui démenties par la réalité objective, la « vérité des faits » chère à Hannah Arendt. Mondialisme, libéralisme, universalisme26, multilatéralisme, humanisme, démocratisation y compris à marche forcée, fin des pandémies… Que de concepts qui font l’objet d’une sérieuse remise en cause, pour ne pas dire sont lentement mais sûrement remisés dans les poubelles de l’Histoire ! Nous sommes les témoins incrédules d’un crépuscule inexorable de l’universel compensé, en tout ou en partie, par l’aube du particulier.

LE CRÉPUSCULE DE L’UNIVERSEL : LE MONDE D’HIER

« La vision progressiste du monde que l’Occident n’a eu de cesse de vouloir exporter à travers son modèle humaniste, se heurte à des oppositions croissantes »27. Telle est la principale conclusion à laquelle parvient Chantal Delsol, philosophe, membre de l’Institut, dans son très éclairant dernier ouvrage intitulé Le crépuscule de l’universel28. L’immense mérite de sa réflexion, qui par bien des égards, n’a rien de révolutionnaire, tient à la capacité de l’auteur à mettre des mots sur les maux dont souffre le monde. Elle résume ainsi de manière parfaite le fil conducteur de son raisonnement : « Après la Révolution française, la civilisation occidentale a voulu apporter Les lumières au reste du monde. L’accueil fut favorable tant l’idée de progrès y était associée. Mais aujourd’hui, des pays islamiques aux démocraties illibérales en passant par la Chine, les oppositions se multiplient. Au lieu de voir ici un ’conflit de civilisations’, il faut constater l’ampleur du mouvement antioccidental qui s’exprime partout et ouvre une nouvelle ère ». Au fil de 400 pages, Chantal Delsol étudie les causes profondes de ce rejet inédit. Rejet que nos élites bienpensantes ont trop tendance à minorer si ce n’est à ignorer. Depuis deux décennies, la réception du message universaliste occidental a profondément évolué. Dans une grande partie du monde, d’autres cultures s’opposent avec de vrais arguments à notre mode de société et récusent le caractère universel des principes que nous avons voulu leur imposer. Ceci n’est pas une mince affaire tant ce rejet bouleverse la donne géopolitique. À titre d’exemple, croire que l’on peut exporter la démocratie et les droits de l’homme sans une certaine appropriation par les destinataires relève de l’utopie. Les rejets ont été nombreux au cours des dernières années : Irak, Afghanistan, Sahel… Notre tropisme moralisateur se retourne contre nous. Les guerres de l’Occident sont des guerres de la vertu ou des chantages à la vertu. Comme le souligne Bertrand Badie, nous utilisons une « diplomatie de la punition » en appliquant notre morale – souvent à géométrie variable – aux relations internationales. Gouverner pour les pays occidentaux, c’est agir en censeur de la moralité des nations et les récompenser ou les punir sur les critères d’application des droits de l’homme et autres fables qu’ils rejettent avec plus ou moins de rigueur. Et, le reste est à l’avenant. Nous conseillons vivement à nos fidèles lecteurs de méditer les pensées de Chantal Delsol.

Qu’en est-il du monde tel qu’il se profile à travers l’expérience de nos échecs et les promesses de nos succès si tant est que nous sachions faire preuve de lucidité ? Les paradigmes changent. Nous devons changer.

L’AUBE DU PARTICULIER : LE NOUVEAU MONDE

Il va falloir s’y résoudre. Le temps de l’hubris occidental est terminé contrairement à ce que déclare le secrétaire d’état américain lors de la conférence sur la sécurité à Munich : « L’Occident est victorieux ». Emmanuel Macron se montre plus réaliste dans le même cercle en faisant le constat d’un « affaiblissement de l’Occident »29. Il importe de penser modération. Il importe de s’imprégner du régime des certitudes incertaines. Ces incertitudes valent d’abord dans les relations entre pays occidentaux supposés avoir en commun un certain nombre de valeurs fondamentales. Or, que constate-t-on aujourd’hui ? La relation transatlantique est mal en point30. La construction européenne est remise en cause par les peuples qui n’en mesurent plus les bienfaits concrets surtout dans le domaine sanitaire (Cf. crise du Covid-19). La mondialisation qualifiée hier « d’heureuse » est aujourd’hui vilipendée tant elle présente un bilan négatif pour ses victimes de plus en plus nombreuses. À titre d’exemple, la crise du coronavirus accélère la mue du commerce mondial31. Le multilatéralisme est remis en cause par ses géniteurs américains à tel point que certains évoquent l’entrée dans un monde post-multilatéralisme. Ces incertitudes valent, ensuite et surtout, dans les relations des pays occidentaux avec le reste du monde. Le modèle occidental ne fait plus rêver. Il indispose au plus haut point des pays qui n’acceptent plus la suprématie du dollar, du Mac Donald, de l’anglais langue universelle, de la pensée universelle prête à l’emploi au mépris de leur histoire, de leur géographie, de leur civilisation, de leur culture, de leur religion. Le temps des Diktats est passé. On ne pourra plus automatiquement penser général. Il faudra penser particulier. Le singulier va se substituer au pluriel. Le succès croissant des mouvements improprement qualifiés de « populistes » est là pour nous faire toucher du doigt la rébellion des peuples contre une hyper-normativité du monde. Chaque peuple est le mieux placé pour savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais pour lui. Le temps de la conscience occidentale universaliste a fait son temps. Cessons de pratiquer la diplomatie avec démagogie qui n’a qu’un seul effet augmenter la défiance mutuelle. Dans la politique mondiale contemporaine, il n’y a pas de tâche plus importante ni aussi complexe que celle consistant à retrouver la confiance au sein de la communauté des nations. Et, la confiance se bâtit sur le respect réciproque et non sur l’anathème comme savent si bien le faire les Occidentaux. Nous devons en finir avec le poison mortel de la désunion, de la profondeur très superficielle dans laquelle excelle le président de la République. En dernière analyse, nous devons gagner la bataille de la pensée pour pouvoir emporter celle des actes. « Le caractère d’un homme se mesure à ses actes » (Aristote).

RELEVER LES DÉFIS DU XXIème SIÉCLE

« Il est plus facile de paraître digne des emplois qu’on n’a pas que de ceux que l’on exerce » (La Rochefoucauld). Et, c’est bien là le drame de notre élite occidentalo-centrée qui se regarde le nombril sans chercher à comprendre les ressorts de l’âme humaine de l’autre. Et c’est bien là le cœur des erreurs qu’elle commet avec une constance qui mérite louange. Elle ne retient rien de ses échecs qu’elle analyse comme d’authentiques succès. Désormais, il importe de réfléchir sérieusement à l’avenir en se souvenant que « l’ensauvagement des mots précède l’ensauvagement des actes » (Mona Ozouf). Comme l’écrit Victor Klemperer dans Le langage du IIIe Reich : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic ; on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». Nous devions exporter paix et démocratie en Libye et en Syrie. Nous voyons le résultat moins d’une décennie plus tard. C’est pourquoi, il est indispensable de réfléchir avec lucidité et franchise sans se payer de mots32. Cessons, une bonne fois pour toutes, de faire abstraction des brutales évidences du réel en récitant la pensée conforme et conformiste. Le monde d’hier n’est plus. Saurons-nous inventer le monde de demain au moment où, le monde est à un tournant ? Il évolue insensiblement mais certainement du crépuscule de l’universel à l’aube du particulier !

26 Francis Wolff, Plaidoyer pour l’universalisme, Fayard, 2020.
27 Anne-Laure Debaecker, La nouvelle guerre des Dieux, Valeurs Actuelles, 13 février 2020, pp. 79-80-21-82.
28 Chantal Delsol, Le crépuscule de l’universel, Les éditions du Cerf, 2020.
29 Isabelle Lasserre, Face à la Chine, le monde occidental se disloque, Le Figaro, 22-23 février 2020, p. 8.
30 Sylvie Kauffmann, Thomas Wieder, À Munich, la faille transatlantique est béante, Le Monde, 18 février 2020, p. 3.
31 Philippe Lemaître/Simon Leplâtre, « Ils ont tout fermé » : la Chine durcit les règles de confinement, Le Monde, 18 février 2020, p. 6.
32 Eugénie Bastié (propos recueillis par), Chantal Delsol-Francis Wolff : l’universalisme est-il une idée occidentale ?, Le Figaro, 22-23 février 2020, p. 16.

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