Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

ORIENT-ATIONS 290

AMI DE prochetmoyen-orient.ch, FRANCIS GUTMANN NOUS A QUITTE – Notre rédaction salue avec émotion la mémoire de Francis Gutmann – ambassadeur de France – décédé le 25 juin à l’âge de 89 ans. Ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, ancien ambassadeur à Madrid, Francis Gutmann présidait le Club des Vingt, un groupe d’experts en politique étrangère (diplomates et universitaires) qui proposait chaque mois une analyse des relations internationales. La dernière contribution du Club des Vingt – datée du 29 mars 2020 -, avait pour titre « Diplomatie et défi climatique ».

Francis Gutmann avait occupé également des postes importants dans l’entreprise, comme PDG de PC-Ugine-Kuhlmann puis comme président de Gaz de France. « C’est une grande figure à la fois de notre diplomatie et de l’industrie qui disparaît », a déclaré Jean-Pierre Chevènement. Pour l’ancien ministre socialiste, « Francis Gutmann était avant tout un patriote » qui a maintenu « avec stoïcisme et panache » l’idée d’une politique étrangère de la France indépendante.

Hormis sa carrière dans le secteur privé, Francis Gutmann a cependant une connaissance du quai d’Orsay « de l’intérieur ». Né à Paris en 1930, il a fait des études d’économie et de droit avant de devenir chargé de mission au quai d’Orsay de 1951 à 1957. Il fut à cette époque membre de la délégation française au Conseil économique et social des Nations unies et de la délégation française qui négocia le traité du Marché commun. En 1957, il quitte l’administration pour le groupe Pechiney. Il est notamment secrétaire général de la société Pechiney, secrétaire général de FRIA (qui exploite la bauxite de Guinée), président d’Alucam, directeur de la branche chimie de P.U.K, P.D.G. de la Société des produits chimiques Ugine-Kuhlmann, membre du comité directeur de P.U.K chargé des affaires sociales, président de Frialco et vice – président de Friguia. Pendant toute cette période, il voyage beaucoup en Afrique et a été fréquemment en contact avec Claude Cheysson, chargé du tiers-monde à la Commission de Bruxelles. En 1978, il fut candidat « jobertiste » en Seine-Maritime contre M. Colombier (U.D.F.), qui fut élu.

En avril 1980, Francis Gutmann est nommé directeur général de la Croix Rouge française, que préside M. Jean-Marie Soutou, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay. Il est très vraisemblable que cette relation explique aussi la nouvelle orientation de sa carrière. Francis Gutmann est neveu par alliance du général de Gaulle. Il a épousé en 1964 Chantai de Gaulle, fille de Pierre de Gaulle, qui fut président du Conseil municipal de Paris. A sa famille et ses proches, la rédaction de prochetmoyen-orient.ch adresse ses plus sincères condoléances.
 
 
AFFAIRE DU COURBET : GROS MENSONGES TURCS (SUITE) – Richard Labévière. Après avoir « ciblé » la frégate Courbet (prochetmoyen-orient.ch du 22 juin 2020), la Turquie exige des excuses de Paris pour « fausses » accusations ! Gonflé, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, a exigé jeudi des excuses de la France pour avoir, selon lui, diffusé de « fausses » informations sur un incident maritime entre les deux pays en Méditerranée. « Nous attendons de la France qu’elle s’excuse, qu’elle s’excuse inconditionnellement », a fait valoir lors d’une conférence de presse le chef de la diplomatie turque en déplacement à Berlin. « Il n’est pas acceptable que la France se prête à de fausses affirmations et agisse contre la Turquie », a-t-il ajouté après que Paris a accusé Ankara d’avoir visé une de ses frégates lors d’un contrôle de navires en Méditerranée. Bref, les Turcs continuent à mentir comme des arracheurs de dents ! Mais malheureusement pour eux, la Marine nationale détient des preuves indiscutables de l’agression turque. Par conséquent, les relations entre Paris et Ankara restent tendues, notamment sur le dossier de la crise libyenne. La France accuse la Turquie de violer l’embargo sur les armes à destination de la Libye. Le président Emmanuel Macron a même jugé – lundi 28 juin – que la Turquie avait une « responsabilité historique et criminelle » dans ce conflit, en tant que pays qui « prétend être membre de l’Otan ».

« Pour que ce type d’incidents ne se reproduise pas », Paris demande quatre choses à ses Alliés : 1) une réaffirmation solennelle du respect de l’embargo ; 2) un rejet catégorique de l’utilisation par la Turquie des indicatifs OTAN pour mener ses trafics ; 3 une meilleure coopération entre UE et OTAN ; 4) enfin, des mécanismes de déconfliction.

En attendant une avancée sur ces sujets, la France a décidé de retirer les moyens français de l’opération de l’OTAN en Méditerranée Sea Guardian. « Ceci, jusqu’à nouvel ordre », a confirmé Florence Parly. Dans le même temps pourtant, on apprend que cette semaine a débuté au large de l’Islande l’exercice Dynamic Mongoose 2020, consacré à la lutte anti-sous-marine. Celui-ci regroupe cinq bâtiments de surface dont le destroyer anti-aérien américain USS Roosevelt, de classe Arleigh Burke, désormais basé à Rota en Espagne. S’y ajoutent cinq sous-marins, comprenant l’USS Indiana, le deuxième bâtiment le plus récent de la classe Virginia. La France, l’Allemagne, la Norvège, le Canada et le Royaume-Uni y participent également. Faudrait savoir !!! Et avoir le courage de se retirer de « toutes » les opérations de l’OTAN, tant que sa « commission d’enquête » n’a pas remis ses conclusions et que la Turquie n’a pas été clairement été condamnée pour son acte de guerre à l’encontre de la Marine nationale.
 
 
REVERS TURC EN LIBYE – Richard Labévière. La semaine dernière, les troupes et mercenaires d’Ankara engagés en Libye dans la région de Syrtes ont subi une défaite militaire importante. Les unités du maréchal Khalifa Haftar ont détruit plusieurs colonnes de blindés turcs et fait plusieurs centaines de prisonniers : des jihadistes syriens acheminés en Libye par la marine de guerre turque. Ces opérations anti-turques ont été largement appuyées par l’aviation russe déployée à l’Est du pays afin de protéger les régions pétrolières et gazières.
 
 
NOUVEAU CHEMIN, NOUVELLE ÉQUIPE, NOUVELLE IMPASSE ! Jean Daspry. « La chose la plus importante en communication, c’est d’entendre ce qui n’est pas dit » (Peter Drucker). Jamais la politique de la com, la politique du gadget, la politique de l’esbrouffe… n’auront été aussi à l’honneur que sous le règne plein de magnificence et de munificence de Kim Jong-Macron. Chaque jour qui passe nous apporte son lot de bobards, de frasques, de carabistouilles, de discours grandiloquents mais sans réelle substance. Dans un contexte particulièrement dégradé (gestion hasardeuse de la crise du coronavirus ; situation économique, financière, sociale problématique ; crise identitaire paroxystique ; crise de l’institution judiciaire, claque aux municipales…), le président de la République voulait marquer un grand coup au moment d’aborder l’acte III de son quinquennat. Une sorte de chemin de croix, de chemin de Damas dont on ne sait où il conduira la France. Quoi de mieux pour donner corps à son dernier gadget nommé « nouveau chemin » que d’accorder, dans sa grande mansuétude, un entretien solennel à la presse régionale. Et cela quelques heures avant de dévoiler le nom du successeur d’Édouard Philippe à Matignon, à savoir Jean Castex1.

L’ANNONCE FAITE À MARIANNE

Que découvre-t-on aujourd’hui en prenant connaissance d’une pleine page de prose macronienne dans la presse régionale ?2 Rien de très palpitant mais enfin attachons-nous à ses propos sans les déformer !

Pour ce qui est de la crise du Covid-19 : « Nous ne sommes pas sortis de la crise sanitaire, mais de sa phase la plus aigüe. Nous entrons désormais dans une phase de surveillance et de grande vigilance. J’ai demandé au gouvernement de préparer une campagne de prévention durant l’été ». Il n’exclut pas un reconfinement mais fera tout pour l’éviter. « Nous ne savons pas tout mais nous nous préparons à tout ». Marque d’humilité et volonté d’anticipation ! Une nouveauté dans l’expression du chef de l’État. Attendons la suite pour pouvoir en juger…

S’agissant du système de santé en France. Le président de la République confesse la fragilisation de notre système de santé par des « années de gestion budgétaire trop court-termiste ». Et Zorro est arrivé qui propose un « investissement massif et durable » à travers le « dialogue de Ségur ». Il énonce quelques chiffres, très vagues au demeurant, qui s’élèvent en milliards d’euros qui vont être injectés dans le futur (quand) dans le système de santé. Une sorte de minima mea culpa qui ne dit pas son nom puisque nous devons en grande partie cette situation inacceptable à la lâcheté cumulée de nos dirigeants obéissant aux injonctions des petits marquis de Bercy.

En ce qui concerne sa proposition de « réinvention » (qui peut encore y croire ?3), Emmanuel Macron raconte n’importe quoi. « Je crois que le cap sur lequel je me suis engagé en 2017 reste vrai ». Mais, comme avec madame la marquise, il y a un tout petit rien : « Mais ce cap que j’ai fixé ne peut pas non plus faire fi des bouleversements et de de la crise économique dans laquelle nous sommes entrés ». Le chef de l’État nous met en garde car « la rentrée sera très dure et il faut nous y préparer ». Et nous y arrivons : « il faut dessiner un nouveau chemin » (le dernier gadget jupitérien) qu’il voit (telle une cartomancienne) « autour de la reconstruction économique, sociale, environnementale et culturelle du pays ». Quel galimatias creux et qui ne nous dit rien du reste ! C’est la politique du vide par le vide, le creux des mots pour soigner des maux graves. La philosophie du plan de relance devant être présenté dans le courant de l’été tourne autour de la lutte contre le chômage de masse à travers le dialogue et la mobilisation. Qui pourrait y être opposé ?

Pour en venir à l’Europe, le président de la République nous repasse les mêmes plats réchauffés. Grâce à Sa Suffisance, l’Union enregistre « le changement de paradigme le plus important de ces dernières années, l’accord franco-allemand que nous avons conclu avec la Chancelière ». Il permettra de « faire de cette crise une opportunité en nous aidant à aller plus loin, plus vite et plus fort sur la construction d’un modèle social plus intelligent pour nos jeunes, plus environnemental et à ré-industrialiser plus vite le pays ». Quel sabir technocratique qui explique le désamour croissant entre les citoyens et l’Europe. Manifestement, notre capitaine qui est à la barre d’un bateau ivre n’a toujours ni cap, ni boussole.

Comment traduire ces ambitieux objectifs sur un plan concret ? On n’augmente pas les impôts, on renvoie la taxe carbone à des jours meilleurs (celle d’une taxe européenne qui n’est pas pour demain), on travaille à notre indépendance, à la reconquête sociale, économique et environnementale. Ce qui signifie que l’on ne peut pas être « un des pays où on travaille le moins tout au long de la vie en Europe ». On l’aura compris, la réforme des retraites est loin d’être enterrée et aucune question n’est tabou. Au passage, il botte en touche sur la question du report des élections régionales.

À nouveau chemin, nouvelle équipe ! « J’aurais des choix à faire pour conduire le nouveau chemin. Ce sont de nouveaux objectifs d’indépendance, de reconstruction, de réconciliation et de nouvelles méthodes à mettre en œuvre. Derrière, il y aura une nouvelle équipe ». C’est désormais chose faite depuis la fin de matinée du vendredi 3 juillet de l’an de grâce 2020. Emmanuel Macron présente enfin les caractéristiques de son gouvernement de combat pour les deux années à venir : « Nous aurons peu de priorités : la relance de l’économie, la poursuite de la refondation de notre protection sociale et de l’environnement, le rétablissement d’un ordre républicain juste, la défense de la souveraineté européenne. Oui, il faut qu’il y ait de nouveaux visages, de nouveaux talents. Des personnalités venues d’horizons différents. Le choix des hommes et des femmes est important mais les ambitions pour le pays sont plus grandes que nous ». Fermez le ban !

L’ENTOURLOUPE FAITE À ÉDOUARD

Alors que dans son entretien à la presse régionale, il tressait des couronnes de laurier à son premier ministre, Édouard Philippe (« Depuis trois ans à mes côtés, il mène avec les gouvernements successifs un travail remarquable et nous avons conduit des réformes importantes, historiques, dans des circonstances souvent très difficiles. Il conduit des réformes importantes et nous avons une relation de confiance qui est d’un certain point de vue unique à l’échelon de la Ve République »), ce dernier n’a pas le dos tourné qu’il lui plante une dague dans le dos. En effet, dans la foulée de son homélie à la presse régionale, le comédien Emmanuel Macron joue le Deus ex machina en saturant l’espace médiatique du vendredi précédant le premier départ en vacances d’été post-confinement avec une annonce à tomber à la renverse, celle du nouveau Premier ministre, Jean Castex4. Pas si tôt entré en fonction que le sarkozyste, ex-monsieur déconfinement, maire de Prades, à l’accent du terroir, est déjà affublé de tous les sobriquets comme celui de « Premier ministre parasol » car il ne fera pas de l’ombre au président de la République (Gilbert Colard). En application de la politique du en même temps, il sera flanqué d’un directeur de cabinet (né en 1966), dont on nous dit qu’il est de gauche. Haut fonctionnaire français (énarque sorti à la Cour des comptes) qui fut secrétaire général adjoint de la présidence de la République du 15 mai 2012 au 17 novembre 2014 (sous le quinquennat de François Hollande), puis directeur de la Caisse nationale de l’assurance maladie. Il est le fils de Jean-François Revel et de Claude Sarraute. Un homme bien né qui fera des étincelles rue de Varenne. Nous en sommes persuadés. Peut-être des étincelles qui contribueront à mettre le feu aux poudres !

« Dans la communication, le plus compliqué n’est ni le message, ni la technique, mais le récepteur » (Dominique Wolton). La communication : vitesse ou précipitation ? Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus de bien communiquer ; mais d’être le premier – de cordée avec Jupiter – à le faire, pour satisfaire à l’égo du communicant, Emmanuel Macron. Nous sommes en présence d’un parfait exercice de tartufferie qui s’adresse aux bonnes âmes, encore malheureusement trop nombreuses dans notre Douce France. Le parler creux qui sert de politique que l’on n’a pas en dépit de paroles généreuses. Il serait grand temps de mettre de l’éthique, de la déontologie – termes très en vogue au temps de la République en godillots – dans une communication débridée, qui sert d’Ersatz de politique, de diplomatie, de stratégie. Notre président disruptif5 possède un art consommé d’enfoncer les portes ouvertes, de verser dans la lapalissade… mais surtout de ne plus inspirer confiance aux citoyens tant il les a pris pour des imbéciles durant les trois dernières années écoulées. En fin de compte, cette comédie de mauvais goût peut facilement se résumer en quelques mots : nouveau chemin, nouvelle équipe, nouvelle impasse !

1 Ellen Salvi, Jean Castex remplace Édouard Philippe à Matignon, www.mediapart.fr , 3 juillet 2020.
2 Stéphane Vernais (recueillis par), Emmanuel Macron : « La rentrée sera très dure, il faut nous y préparer », Ouest France, 3 juillet 2020, p. 5.
3 Ellen Salvi, Qui peut croire en la « réinvention » de Macron ? , www.mediapart.fr , 20 mai 2020.
4 Pierre Laberrondo, Le choix d’un haut fonctionnaire pour Matignon, www.acteurspublics.fr , 3 juillet 2020.
5 Edwy Plenel, Le présidentialisme français, cet abêtissement politique, www.mediapart.fr , 3 juillet 2020.
 
 
EMMANUEL À LA REMORQUE DE VLADIMIR – Guillaume Berlat. Il fut un temps – révolu, empressons-nous de le souligner – où l’on apprenait que gouverner, c’est prévoir. Il est un temps – actuel, empressons-nous de le relever – où l’on découvre, jour après jour, que gouverner, c’est subir, réagir (parfois mentir). Ce qui vaut pour la comédie d’Emmanuel Macron sur la scène hexagonale (Cf. sa gestion catastrophique de la crise de la Covid-19) vaut a fortiori pour la pantalonnade de son clone Jupiter sur la scène internationale (Cf. ses évolutions erratiques de la relation franco-russe). À la veille du second tour des élections municipales et de l’annonce urbi et orbi qu’il entend renouer avec son « hyperprésidence »6, nous apprenons qu’Emmanuel Macron souhaite relancer le dialogue stratégique franco-russe7. Mazette ! En termes peu diplomatiques, relance signifie que l’actuel dialogue soit ne fonctionne pas du tout (il aurait fait pschitt, pour reprendre la formule de Jacques Chirac), soit fonctionne mal (il ferait crac, boum, hue, pour reprendre la formule de Jacques Dutronc). Après la surprise de la rencontre de Brégançon (19 août 2019 à l’invitation du couple glamour Manu-Brigitte), nous pourrions avoir celle de Moscou (un an plus tard à l’invitation du rustre tsar Vladou), enfant légitime d’une visio-conférence du 22 juin 2020.

LA SURPRISE DE BREGANÇON : SECOUER L’ÉTAT PROFOND

Après le temps du refroidissement des relations franco-russes durant les deux premières années du quinquennat d’Emmanuel Macron, le sommet de Brégançon d’août 2019 marque le début d’un réchauffement.

L’absence de dialogue franco-russe

Avant toute chose, un constat de bon sens s’impose à propos de la relation franco-russe au cours des dernières décennies. Comme le souligne justement Hubert Védrine : « Face à la Russie, envers laquelle les Occidentaux ont mené une politique à courte vue et a-stratégique depuis trente ans ? »8. Et, c’est bien là que le bât blesse. Surtout si l’on compare la sinuosité de la diplomatie française à la constance de son homologue allemande. Nous n’en voudrons qu’un seul exemple, celui de l’entretien d’Angela Merkel qu’accordé à plusieurs médias européens à la veille de prendre la présidence tournante de l’Union européenne, le 1er juillet 2020. Que dit-elle au juste ? En dépit du constat de l’utilisation des moyens de guerre hybride par Moscou (campagnes de désinformation, de déstabilisation, meurtre du Tiergarten à Berlin…), Angela Merkel estime qu’il y a « de bonnes raisons de toujours poursuivre un dialogue constructif avec la Russie. En Syrie ou en Libye, deux pays directement voisins de l’Europe, la Russie a une influence stratégique. C’est pourquoi, je reste attachée à la coopération ». On ne saurait être plus clair9. Cela s’appelle de la Realpolitik. Elle consiste à maintenir le dialogue avec Moscou quoi qu’il en coûte compte tenu de l’importance de la Russie sur l’échiquier international. On le mesure aujourd’hui en Syrie et en Libye10. Telle n’est pas la posture française plus émotionnelle et moins constante. Or, la seule diplomatie qui vaille est celle qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace.

La mise sur pied d’un dialogue franco-russe

Après avoir maltraité publiquement son homologue russe lors du sommet de Versailles (29 mai 2017) en mettant en cause les ingérences de Moscou lors de la campagne présidentielle, les deux premières années du quinquennat ont été marquées par une sorte de paix froide débouchant sur rien de très concret et efficace. Il faudra attendre le printemps pour que le dégel commence et que Paris comprenne qu’il était dans son intérêt bien compris, de reprendre un dialogue constructif avec Moscou au nom de la Realpolitik. Désormais, Jupiter découvre les vertus du dialogue avec tous (sauf avec Bachar Al-Assad, il va sans dire). Mais un dialogue bien tempéré comme le clavier du même nom. Par la même occasion, il découvre que, même affaibli sur la scène intérieure, Vladimir Poutine est incontournable sur la scène internationale. Traiter avec lui est une question de simple bon sens. L’ignorer relève d’un aveuglement coupable. Il lui aura fallu plus de deux ans pour en prendre conscience. Mieux vaut tard que jamais. Un dialogue stratégique est lancé au niveau de 2+2 (ministre des Affaires étrangères et ministre des Armées) mais tourne relativement court, faute de substance et en raison des réticences de « l’État profond » particulièrement néo-con11. Tout ça pour en arriver là ! Qui ne savait que ce résultat était largement prévisible, hormis quelques sourds et aveugles qui sont légions chez nos folliculaires incultes. Dans le contexte d’un monde aussi complexe qu’imprévisible et d’une France qui compte de moins en moins sur la scène internationale (Emmanuel Macron est délaissé par son ami Donald Trump, est déçu par son grand ami Xi Jinping, est marginalisé par Angela Merkel…), le président de la République redécouvre les vertus d’un dialogue nourri avec Vladimir Poutine. Surtout lorsque la situation dans le Sahel n’est pas brillante12.

LA SURPRISE DE MOSCOU : SECOUER LE COCOTIER

En raison du blocage du dialogue stratégique initié par les deux présidents français et russe à Brégançon en août 2019, ces derniers se sont entendus pour le relancer dans les mois à venir avec une visite à la clé d’Emmanuel Macron en août prochain si les conditions sanitaires du moment le permettent.

La vision conférence du 26 juin 2020

Dans la chaleur de l’été du Covid-19, nous découvrons que le président de la République a décidé, séance tenante, d’échanger avec son homologue russe alors que Moscou est accusé de conduire une cyberguerre13. Les sujets de discussion ne manquent pas dans le contexte actuel : Syrie14, Libye15 et bien d’autres comme la gouvernance mondiale et l’architecture européenne de sécurité. Ceci fit donc l’objet d’une visio-conférence, le 26 juin 2020, entre les deux chefs d’État de deux heures dont on nous dit qu’elle aurait été très substantielle, la partie russe ayant travaillé l’ordre du jour. Cet échange de vues devrait normalement déboucher sur une visite d’Emmanuel Macron à Moscou d’ici la fin du mois d’août « si les conditions sanitaires le permettent ». Vraisemblablement pour célébrer le premier anniversaire de la rencontre de Brégançon dont on reconnait, du côté français, qu’elle n’a pas apporté les résultats escomptés mais qu’elle aurait créé des incompréhensions de la part des ex-membres du Pacte de Varsovie. Est-ce une surprise lorsque l’on connaît le formalisme russe, hérité de la diplomatie soviétique ? À l’occasion de la visio-conférence, tous les sujets d’actualité internationale auraient été évoqués. Sur la Libye, Emmanuel Macron se serait ému des ingérences étrangères et aurait défendu l’idée d’un cessez-le-feu. S’agissant de la Syrie, Moscou privilégiant l’acheminement de l’aide humanitaire par Damas alors que Paris optant pour la voie la plus directe. Emmanuel Macron aurait accepté des échanges sur la question du moratoire sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI). Le dossier nucléaire iranien a été longuement évoqué dans le contexte des sanctions américaines. Les deux présidents ont constaté que l’idée d’un P5 à haut niveau n’avait pas abouti. Ils ont montré leur volonté de maintenir à flot un multilatéralisme moribond. Le siège permanent au Conseil de sécurité est, pour les deux pays, un élément fondamental de leur statut international.

Les raisons d’un blocage du dialogue

Il n’est pas interdit de s’interroger sur les raisons du blocage de ce dialogue stratégique16. Elles sont nombreuses. Elles tiennent d’abord à la résistance des atlantistes – et ils sont nombreux dans les rouages de l’État – qui ont tout fait pour traîner les pieds. Un classique de l’administration cataplasme, la politique du chien crevé au fil de l’eau. Elles tiennent ensuite à l’absence d’un socle suffisant de confiance qui ne permet pas de déboucher sur des actions concrètes sur les dossiers chauds. Sans confiance, rien n’avance ! Manifestement, nos éliacins semblent l’ignorer tant leur expérience de la négociation sont une asymptote de zéro. Il n’est pas certain que la mise en scène de la relance du dialogue stratégique à Moscou soit suffisante pour parvenir à cet objectif. Elles tiennent par ailleurs à la personnalité du diplomate – à la retraite – qui anime du côté français ce dialogue, Pierre Vimont. Particulièrement bien croqué dans la bande dessinée Quai d’Orsay portée au cinéma17, il ne connait rien aux questions russes. Ce qui constitue un sérieux handicap. C’est surtout un expert des questions européennes qui raisonne plus en termes institutionnels que de substance. Nous en voulons pour preuve qu’il décline le dialogue stratégique sous forme de groupes de travail : lutte contre le terrorisme, Arctique, nucléaire civil, stabilité stratégique, conflits gelés, cybersécurité, Iran, Ukraine…. C’est ce que l’on appelle mettre la charrue avant les bœufs. On ne bâtit la confiance sur des structures mais sur un sentiment objectif de crédibilité du partenaire. Nous en sommes encore loin. Dans le vivier des ambassadeurs dignitaires de France à la retraite, il y en a plusieurs qui « feraient parfaitement le job ». Enfin, la diplomatie la plus efficace se construit sur le long terme et non au détour d’une poussée médiatique conjoncturelle. L’exemple allemand est tout à fait éclairant. Sans oublier, en dernière analyse que parler en position de faiblesse avec les Russes ne sert à rien. Le général de Gaulle l’avait parfaitement compris, qui ne fit son voyage historique à Moscou de juillet 1966 qu’une fois la force de frappe française opérationnelle…18.

AU CŒUR DU PARADOXE FRANÇAIS

Que va-t-il advenir de ce « reset » de la relation franco-russe initiée par Paris pour tenir compte des réalités ? « Le réel, c’est quand on se cogne », nous rappelle Jacques Lacan. Il aura fallu deux ans à la cellule diplomatique pour comprendre que l’anathème était toujours contre-productif dans les relations internationales. Il lui aura fallu, presqu’une année pour comprendre que la confiance ne se construit pas par un simple claquement de doigt19. D’où l’idée de revigorer un dialogue stratégique en état de mort cérébrale. Avec le sens de la formule qu’on lui connaît (ou bien celle de sa cohorte de communicants), Emmanuel Macron nous informait, le 14 juin 2020 dans le fenestron, qu’il comptait, à l’avenir, emprunter un « nouveau chemin » pour parvenir à la fin de son mandat en mai 2022. Mais, nous en saurons plus lors de sa prochaine homélie au courant du mois de juillet 202020. S’il y a « nouveau chemin », c’est que le précédent s’est avéré être un chemin de traverse et que le prochain risque de se transformer en chemin de Damas. Il y a un moment où il faut utiliser les mots exacts, voir la réalité en face. À l’aube de l’acte III du quinquennat, le constat est sans appel : Emmanuel est à la remorque de Vladimir.
 
 
28 JUIN 2020 OU LA RÉPUBLIQUE EN GUENILLES – Jean Daspry.

LES CAVES SE REBIFFENT

« Les merdes, ça vole toujours en escadrilles » aurait dit Jacques Chirac qui en connaissait un rayon sur le sujet. C’est bien ce que doit se dire notre président disruptif, Emmanuel Macron alors que les catastrophes s’enchaînent à un rythme d’enfer : crise des gilets jaunes, réforme des retraites, crise sanitaire, crise sécuritaire, crise de la justice21 et aujourd’hui bérézina électorale à l’occasion du second tour des municipales (28 juin 2020). Pour ne pas quitter le terrain scatologique, « tout ce que touche Macron devient de la merde » selon les propos de Donald Trump recueillis par son ex-conseiller à la sécurité nationale, John Bolton22 ! L’homme à la mèche blonde ne dirait-il pas vrai de son ex-pote, Manu le magnifique ? Le bon sens existe-t-il encore ? Tout a une fin… en mai 2020, pourquoi pas ! Aujourd’hui, le séisme national se double d’un tsunami international.

28 JUIN 2020 : UN SÉISME NATIONAL

Les médias ne sont pas tendres avec l’ex-sauveur de la République qu’il avait voulu remettre en marche à coup de godillots dans la partie la plus charnue de Marianne. Reprenons quelques titres de la presse pour avoir une idée de la perception médiatique de la raclée électorale pour le parti des marcheurs à reculons ! « Après la débâcle de la LREM, Macron veut passer à autre chose » (mediapart). « Macron pressé de tourner la page des municipales pour se relancer » (Le Figaro). « Elections municipales en France : pour la presse européenne, la victoire d’EELV fragilise Macron. Trois séismes dans un scrutin atypique » (Le Monde). « Municipales : un naufrage pour l’exécutif » (Libération). « Municipales : nettement battue, LREM rate son ancrage territorial » (L’Express). « Le vent du dégagisme a soufflé en faveur des Verts… LR résiste (un peu), LREM sombre » (atlantico). Le moins que l’on puisse dire est qu’il y a, pour une fois, unanimité dans la teneur du jugement porté sur ce nouvel avertissement sans frais au chef de l’État et à toute sa mauvaise troupe arrogante sur les plateaux de télévision sans parler de la grossièreté de Brune Poirson sur le plateau de CNews.

La secrétaire d’État à la Transition écologique s’est énervée face aux interruptions du porte-parole du Rassemblement national Sébastien Chenu, lançant : « J’aurais dû venir avec une paire de couilles et la poser sur la table ». Dans le style vulgaire, on ne fait pas mieux. Est-ce digne d’un membre du gouvernement d’utiliser un tel langage de charretier ? Cela ressemble à un sauve-qui-peut général. Et, ce n’est pas le grand show organisé le lendemain au château par Jupiter 1er pour les participants de la Convention citoyenne sur le climat qui changera, d’une quelconque façon, la donne pour l’acte III du quinquennat tant les Français sont lassés de ces numéros de cirque permanents. Mais, il y a pire encore : les retombées de cette défaite – qui n’a rien d’étrange – sur la scène internationale. Et, le moins que l’on puisse dire est que la France ne sort pas grandie de toutes ces carabistouilles.

28 JUIN 2020 : UN TSUNAMI INTERNATIONAL

C’est qu’à l’étranger, l’information n’est pas passée inaperçue tant la claque a été magistrale surtout alors qu’elle intervient à la veille d’un déplacement du président de la République à Berlin pour évoquer avec la chancelière la question du plan de relance économique post-Covid d’un montant de 750 milliards d’euros dont les « frugaux » (Autriche, Danemark, Pays-Bas, Suède) ne veulent pas entendre parler. La fourmi n’est pas prêteuse. En effet, au lendemain des résultats, les quotidiens de nos voisins européens soulignent à l’unisson que la victoire d’Europe Ecologie-Les Verts dans plusieurs grandes villes est aussi un « camouflet » au président de la République et pointent l’abstention record en pleine pandémie. Il est vrai que les frasques permanentes du donneur de leçons à la terre entière sont observées à la loupe tant dans les chancelleries étrangères que dans les médias qui s’en délectent avec une joie malsaine non feinte (terme de « Schadenfreude » dans la langue de Goethe). Comment être pris au sérieux, dès le lendemain, lorsque le chef de l’État va baiser la babouche d’Angela Merkel à Berlin pour préparer le Conseil européen de la mi-juillet censé adopté le plan de relance de 750 milliards d’euros pour donner un coup de fouet aux économies sinistrées par la pandémie ? Comment être pris au sérieux par les « pays frugaux » qui n’entendent pas payer pour les cigales du Club Med et qui n’entendent pas qu’un jeune freluquet vienne leur faire la leçon de morale ?

L’Allemagne, qui prend la présidence de l’Union européenne le 1er juillet 2020, a décidé de faire de la finalisation de l’accord de libéralisation du commerce entre l’UE et les pays du Mercosur une priorité. Après l’avoir initialement soutenu, Emmanuel Macron a fait volte-face en août 2019. Mais, depuis, il n’a rien fait pour bloquer son avancée. Va-t-il continuer à tergiverser, comme sur le CETA ?23 Et, l’on pourrait multiplier à l’infini la liste de ses fredaines diplomatiques qui font la joie des humoristes alors que l’Union européenne est au bord du précipice24. Malheureusement, les signes de l’affaiblissement de la France ne cessent de se multiplier25. L’Allemagne est aux commandes de l’avion Europe à Bruxelles. Ailleurs, la voix de la France est inaudible. Elle ne fait plus rêver. Elle donne des cauchemars. En dépit de ses pitreries à Londres pour le quatre-vingtième anniversaire de l’appel du 18 juin 1940, Emmanuel Macron n’est pas le général de Gaulle. Il n’en a ni la taille, ni la profondeur ou l’épaisseur. L’époque actuelle est surprenante. Quand viendra le temps du sursaut salutaire ?

FAUT PAS PRENDRE LES ENFANTS DU BON DIEU POUR DES CANARDS SAUVAGES

« En réalité, la grande mascarade prend fin sous la pression des évidences »26. Quand Emmanuel Macron cessera-t-il enfin de se noyer dans l’écume des vagues et dans le lyrisme de ses homélies ? Quand Emmanuel Macron cessera-t-il de se bercer d’illusions sur l’influence de la France dans le monde alors que sa langue est de plus en plus menacée dans les institutions internationales et ailleurs27 ? Quand Emmanuel Macron cessera-t-il de penser qu’il n’existe pas de lien étroit entre situation politique intérieure d’un pays et rôle de ce même pays sur la scène internationale ? Manifestement, en mai 2017, une majorité de citoyens n’a pas pris conscience qu’elle envoyait un gamin narcissique pervers à l’Élysée pour présider aux destinées de la France. Les limites de l’absurde sont atteintes. Le pouvoir grise plus que l’alcool. Le 28 juin 2020 laissera une trace importante dans l’Histoire de la Macronie dépassée par les évènements – une sorte de remake de l’apprenti sorcier -, celle d’une République en guenilles. »>

6 Olivier Faye/Alexandre Lemarié/Cédric Pietralunga, Macron veut renouer avec son « hyperprésidence », Le Monde, 28-29 juin 2020, p. 7.
7 Piotr Smolar/Benoît Vitkine, Macron et Poutine tentent de relancer leur dialogue stratégique, Le Monde, 28-29 juin 2020, p. 4.
8 Hubert Védrine, Et après ?, Fayard, 2020, p. 129.
9 Thomas Wieder (propos recueillis par), Angela Merkel : « Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que l’UE ne s’effondre pas », Le Monde, 28-29 juin 2020, pp. 1-2-3.
10 Claude Angeli, Deux désastres en Libye et colère tardive de Macron, Le Canard enchaîné, 1er juillet 2020, p. 3.
11 Guillaume Berlat, Notre nouvel ami Poutine : c’est pas gagné !, www.prochemoyen-orient.ch , 16 septembre 2019
12 Tanguy Berthemet, Macron salue « des succès » au Sahel, Le Figaro, 1er juillet 2020, p. 10.
13 Révélations sur la cyberguerre en France. L’espion qui nous hackait. Entre Moscou et Paris, la cyberguerre est déclarée, L’Express, 24 juin 2020.
14 Benjamin Barthe, Syrie. Damas, son univers impitoyable, Le Monde, 28-29 juin 2020, pp. 14-15.
15 Frédéric Bobin, Russes et Turcs se partagent la Libye, Le Monde, 23 juin 2020, p. 4.
16 Pavel Baev, Mutations, ambitions et limites de la culture stratégique russe contemporaine, notes de l’IFRI, juin 2020.
17 Blain/Lanzac, Quai d’Orsay. Chroniques diplomatiques, Dargaud, Tomes 1 et 2, 2010 et 2011.
18 Renaud Girard, « Une fenêtre d’opportunité avec la Russie », www.lefigaro.fr , 29 juin 2020.
19 Guillaume Berlat, Confiance, cet acteur méconnu des relations internationales !, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er juin 2020.
20 Guillaume Berlat, Un tigre de papier cause dans le poste (suite), www.prochetmoyen-orient.ch , 22 juin 2020.
21 Simon Piel, Le parquet national financier dans la tourmente, Le Monde, 30 juin 2020, p. 22.
22 Guillaume Berlat, Livre de Bolton : règlement de comptes entre voyous, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 juin 2020.
23 Maxime Combes, Que fait E. Macron pour stopper l’accord de commerce UE-Mercosur ? Presque rien, Blog : Sortons de l’âge des fossiles, www.mediapart.fr , 29 juin 2020.
24 Françoise Joly/Philippe Ricard (propos recueillis par), Xavier Bettel, Premier ministre luxembourgeois : « Si des pays s’effondrent, cela tire tout le monde vers le bas », Le Monde, 30 juin 2020, p. 4.
25 Nicolas Baverez, « Le Covid miroir du déclassement français », www.lefigaro.fr , 28 juin 2020.
26 Ivan Rioufol, La France, malade d’être abandonnée, Le Figaro, 19 juin 2020, p. 19.
27 Antoine Perraud, Les interprètes et traducteurs crient casse-langue, www.mediapart.fr , 29 juin 2020.
 
 
ET APRÈS ? DIAGNOSTIC, REMÈDES DU DOCTEUR VÉDRINE – Guillaume Berlat Dans le tsunami de réflexions – qui s’apparentent le plus souvent à des pseudo-réflexions, des rêveries, des chimères, des romans de gare – sur le monde d’après qui s’étalent sur les devantures de nos librairies déconfinées, nous avons pris le parti d’en privilégier une. Celle de l’ex-ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine dont les analyses sur les grandes problématiques des relations internationales sont toujours frappées au sceau de la constance et du réalisme28. Aujourd’hui, il nous livre le résultat de ses cogitations dans un bref opuscule intitulé : « Et après ? » petit format de poche, 140 pages aérées)29. Le style est alerte, direct. Il ne tombe pas dans le travers du lyrisme compassionnel ambiant. Il va droit au but, refusant la langue de bois épaisse, privilégiant la formule qui frappe. Il prend pour point de départ la crise du coronavirus : sa genèse, son traitement au niveau national et international. Il essaie d’en déterminer les causes pour tenter de dégager quelques remèdes pragmatiques adaptés à notre monde déboussolé. Tentons de décortiquer la démarche retenue par Hubert Védrine en passant de la méthodologie à la pédagogie pour conclure sur une note critique.

UNE MÉTHODOLOGIE : LE CARTÉSIANISME

La présentation – d’une logique à la française – s’organise autour d’un diptyque classique chez Hubert Védrine : diagnostic, remèdes pour aborder le monde d’après. Elle se déroule en 22 chapitres (certains se réduisant à deux ou très brèves pages). Mentionnons-les pour mieux appréhender le fil d’Ariane : C’était prévu, le choc, des réactions vaines, confirmations, révélations, la bataille de l’après, Tout évaluer, changer la vie, plus rien ne sera exactement comme avant, des modes de vie bouleversés, gouvernance mondiale, une demande d’État, quatre réformes, quelles conditions, un choix existentiel, redécouverte du ciel bleu, écologisation, pour un PIB écologique, le souci des autres , quel monde d’après, la France, des rendez-vous à ne pas manquer. Chaque chapitre se conclut par une transition qui annonce le suivant dans un enchaînement d’une grande logique et d’une grande rigueur intellectuelle. Voilà pour la méthode. Qu’en est-il du contenu, de la substance ?

UNE PÉDAGOGIE : LE RÉALISME

Hubert Védrine constate que la surprise de la pandémie n’en était pas une tant les experts l’avaient annoncée depuis plusieurs années. Mais de telles prophéties de malheur étaient inaudibles dans la mesure où elles remettaient en cause les paradigmes d’une « mondialisation poursuivant sa course « insouciante, heureuse, festive, mais aussi arrogante, avide et perturbante ». Il était impensable que « cette fête soit interrompue par des craintes théoriques ». Nous étions les maîtres du monde. Mais il n’est de pire ignorant que celui qui ne veut pas savoir. Et patatras ! C’est le choc. Les êtres humains ont eu peur de la même menace. Le « premier trauma universel ». Ils y ont répondu dans le désordre le plus complet en raison du fait que « l’équilibre et le bon sens sont devenus presqu’impraticables dans les controverses contemporaines ». Nous avons vécu un confinement marqué par les « sermons contradictoires » et un décalage français sur le multilatéralisme. La crise de la Covid-19 a permis la confirmation des mouvements et des mutations déjà en cours (inexistence de la communauté internationale, perte du monopole du pouvoir de l’Occident, affirmation de la Chine, errements américains, divisions entre Européens, difficultés à gouverner des démocraties représentatives). Mais elle en a révélé d’autres (méfaits d’une mondialisation sauvage, des ambitions des ambitions hégémoniques chinoises en Asie du Sud-Est, affrontements au sein de l’Islam).

Très rapidement a été engagée la bataille de l’après, à savoir comment corriger les dérives du monde d’avant que certains appelaient déjà de leurs vœux depuis longtemps, mais sans le moindre succès. Avant toute chose, un exercice d’évaluation (de retour d’expérience ou « retex » comme diraient les militaires) sur les principaux temps de la pandémie est indispensable : origines, attitude initiale de la Chine, OMS, propagation, politiques nationales, aberrations, déconfinement. Munis de ce diagnostic clinique clair, nous pouvons envisager de « changer la vie » tout en ne versant pas dans le travers des utopies ambiantes. Il faudra s’y faire : rien ne sera plus comme avant. Nous devrons très rapidement nous atteler à la résolution de deux problèmes de substance : les relocalisations et la souveraineté européenne alors que nos modes de vie seront immanquablement bouleversés. Mais, comme toute politique, elle ne peut réussir que « si elle est imaginée et exécutée dans la durée ».

Comment envisager la gouvernance de l’après ? Rien ne sert de perdre du temps et de l’énergie à imaginer, à réclamer (à qui ?) une nouvelle gouvernance mondiale fondée sur un improbable universalisme. On peut se bercer d’illusions. La pandémie a amplement démontré une demande de plus d’État tout en réclamant « à la fois plus et moins d’autorité ». Comment sortir de cet imbroglio ? Par le recours à des mesures pratiques combinées à une réflexion sur ce que l’on attend de l’administration (plus de conception, d’orientation, de tutelle et moins de gestion directe), en particulier de Bercy. Hubert Védrine propose quatre grands axes de réforme : réintroduire une meilleure prise en compte du long terme dans les décisions publiques ; création d’un poste de vice-Premier ministre chargé de l’écologisation ; recréation d’un véritable ministère de la Santé publique ; nécessité d’un redressement industriel. Pour qu’une réforme fonctionne, il faudra qu’elle obéisse à des critères écologiques, une sorte d’écologisation de notre démarche globale (agriculture énergie, industrie, transport, bâtiment, système financier. Il s’agit d’un choix existentiel dont dépend notre avenir pour que notre ciel continue à être bleu. Nous devrions concevoir un « PIB écologique » qui se soucie des autres.

Dans le monde d’après, les États-Unis resteront la puissance n° 1 face à une Chine qui pense que son heure est venue et à « une Russie envers laquelle « les Occidentaux ont mené une politique à courte vue et a-stratégique depuis trente ans ». Pour ce qui la concerne, l’Europe doit sortir de l’impuissance et de sa dépendance face aux puissants. « Finalement, c’est d’abord et avant tout à la France de se reprendre en main, de reprendre le contrôle de son destin, en prenant les décisions adéquates, en s’y tenant assez longtemps, quels que soient les aléas électoraux, pour qu’elles donnent des résultats ». Il s’agit de « ne plus dépendre des autres, ne plus se laisser intimider, et ré-entraîner l’Europe à partir sur une nouvelle base moins chimérique, plus volontaire ». C’est pourquoi, il importe de ne pas manquer les prochains rendez-vous.

UNE ÉPISTÉMOLOGIE : LE PRAGMATISME

Parvenu au terme de notre lecture, peut-être peut-on regretter que le consultant, Hubert Védrine n’ait pas cru bon de développer certains des remèdes qu’il propose dans la seconde partie de sa présentation ! Nous avons la nette impression, ce qui n’enlève rien à la pertinence de sa démonstration, qu’il s’agit d’un livre rédigé un peu à la hâte. Un livre light qui peut se dévorer rapidement et qui ne demande pas une concentration importante pour en déguster ses analyses. Mais qui nécessite une ou deux relectures pour bien comprendre le nouveau logiciel de pensée du monde d’après.

En dernière analyse, nous conseillons vivement à nos fidèles lecteurs la lecture de cet opuscule pour mieux comprendre les maux du monde du XXIe siècle, pour être mieux équipé pour envisager la suite. En un mot, passer du temps incontournable et préalable du diagnostic à celui du ou des remèdes idoines du Docteur Védrine.

28 Guillaume Berlat, Les recettes du bon docteur Védrine, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 mars 2020.
29 Hubert Védrine, Et après ?, Fayard, 2020.
 
 
LES ÉTATS VOYOUS DES ANNÉES VINGT – Jean Daspry. « Les non-conformistes des années 30 »30. Il fut un temps révolu où la pensée était élaborée, le langage choisi. Tel n’est plus l’air du temps. Aujourd’hui, la pensée internationale est formatée dans les centres de recherche d’Outre-Atlantique qui livrent clés en main les concepts idoines. Souvenons-nous du début du XXIe siècle marquée par la surprise stratégique que furent les attentats du 11 septembre 2001 ! Humiliée, l’Amérique du nord décidât de retrouver son honneur perdu en définissant une doctrine rédemptrice. Dans une vision manichéenne, le « peuple à la destinée manifeste » entreprit de civiliser le monde barbare à la pointe de l’épée en livrant bataille en Afghanistan et en Irak. Pour justifier son interventionnisme, il définit un monde où se côtoyaient bons et méchants comme dans un bon western imaginé et réalisé à Hollywood. Pour frapper les esprits, les plus méchants se virent affublés du qualificatif peu envié d’États voyous ou « Rogue States ». Qualificatif inventé sous la présidence de Ronald Reagan en 1980 pour la Libye. Mais remis au goût du jour par George W. Bush en 2001. Dans cette catégorie dit de « l’axe du mal », l’on trouvait quelques parias comme Corée du nord, Pakistan, Irak, Iran, Afghanistan, Libye. D’autres y ont été ajoutés plus tard : Cuba, Soudan, Venezuela31. Plus de deux décennies après, le monde change. Deux nouveaux voyous de très haute volée font leur entrée dans ce hit-parade de la barbarie

LA CHINE : LES FACÉTIES DU DERNIER EMPEREUR

Jour après jour, les yeux se désilent chez les États membres de l’Union européenne. Une sorte de révélation quasi-divine consécutive à une pandémie mondiale causée par un virus aux yeux bridés32. Seule l’observation permet à une pensée de devenir une véritable expérience vécue. L’Union européenne a, aujourd’hui, effectué un grand pas dans la bonne direction. Elle adopterait une position plus défensive à l’endroit de la Chine, nous dit-on. L’on nous cite en exemple le déroulement du sommet virtuel UE/Chine du 22 juin 2020 au cours duquel les représentants de l’Union européenne (Ursula von der Leyen et Charles Michel) auraient usé de formules moins conventionnelles qu’à l’accoutumée, et ce ne serait qu’un début. Ils voulaient corriger l’impression donnée par Josep Borrell, haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, après ses propos sur la diplomatie « trop naïve » de l’Union européenne. Rappelons que les eurodéputés adoptaient, le 19 juin 2020, un texte évoquant la nécessité de sanctions contre les auteurs de la répression à Hongkong33 ! Reste à savoir jusqu’où le Parlement est prête à se diriger en cas de mise en œuvre de la loi. Mais, l’on insiste à Bruxelles sur le fait que la rencontre n’a pas donné lieu au traditionnel communiqué final en raison de la détérioration de la situation des droits de l’homme au Xinjiang et au Tibet34. Mais, l’on se rend bien compte que l’Europe sait pertinemment jusqu’où ne pas aller en raison des liens commerciaux tissés entre les deux entités à un moment où la relation transatlantique n’est pas au beau fixe. Le président et le premier Ministre chinois ont adressé des messages clairs à leurs homologues pour les appeler à la retenue. En un mot, de se mêler de ce qui les regardait. Le coronavirus aura eu l’immense mérite de mettre au grand jour ce que les Européens ne voulaient pas voir. Le sommet de Leipzig de septembre prochain, ayant été annulé par Angela Merkel, la grande explication de gravure n’est pas pour tout de suite sauf à ce que l’Union sorte la machine coercitive d’ici là35. Rien n’est moins sûr. En tout état de cause, si cette démarche, consistant à montrer les dents, est nécessaire, elle n’en est pas pour autant suffisante. Dans la diplomatie, la crédibilité passe par les actes qui suivent les mots. Or, ce n’est pas le fort du technopole bruxellois que de faire preuve de son indépendance et de sa puissance36.

Quand les ennuis s’accumulent, il vaut mieux en rire avant d’en prendre pleinement conscience et y porter remède. Ce qui vaut pour la Chine vaut aussi pour la Turquie.

LA TURQUIE : LES AVENTURES DU MAQUEREAU DU BOSPHORE

Au cours des dernières semaines, le président turc a amplement démontré qu’il n’avait rien à faire de la légalité internationale et qu’il entendait étendre son terrain de jeu au-delà de son étranger proche37. En ce sens, il a transformé son pays en authentique « État voyou » : État autoritaire en voie d’islamisation, instrumentalisation de la diaspora turque, politique extérieure agressive et expansionniste.

La politique expansionniste d’Ankara se manifeste également en Méditerranée orientale, à travers ses tentatives d’extension de son domaine maritime. Il convient de rappeler que la Turquie occupe de manière totalement illégale une partie de l’île de Chypre suite à son invasion de l’été 1974. Par ailleurs, Ankara n’a jamais signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982). Deux bons exemples de l’absence de respect des lois internationales par les autorités turques. Depuis 2018, le gouvernement turc a décidé de lancer de nouvelles explorations maritimes dans les eaux grecques et, surtout, chypriotes. En conséquence, les tensions entre la Grèce et la Turquie en mer Egée demeurent particulièrement aigües ; les incidents sont assez fréquents : tentatives d’éperonnage des garde-côtes turcs à l’encontre de navires de pêches grecs ; échanges de coups de feu ; occupation illégale d’îlots, etc. Ankara attise délibérément les tensions avec la Grèce, son ennemi héréditaire. En janvier 2020, la Turquie a exigé d’Athènes qu’elle démilitarise seize îles de la mer Egée. Puis, en mai 2020, les forces d’Ankara ont occupé militairement une petite bande de terre dans le nord-est de la Grèce, sans que l’Union européenne ne réagisse. A travers cette nouvelle provocation, Ankara entend remettre en question toutes les frontières avec son voisin, fixées par le Traité de Lausanne de 1923.

L’interventionnisme turc s’étend également à l’Afrique du Nord. Après avoir soutenu les Frères musulmans et Mohamed Morsi en Egypte (2012-2013) – notamment par des livraisons d’armes effectuées par son service de renseignement, le MiT –, Ankara s’attache désormais à renforcer sa présence en Libye où il a pris le parti du Government of National Accord (GNA) de Fayez el-Sarraj. Celui-ci est officiellement reconnu par l’ONU et soutenu par l’OTAN qui cherche à contrer l’engagement de Moscou au profit du maréchal Khalifa Haftar38, lequel a pourtant nettoyé la Cyrénaïque des groupes terroristes39. La Turquie apporte un soutien militaire significatif au GNA – drones, avions, missiles, blindés – en dépit de l’embargo décrété par l’ONU qu’elle viole allègrement, contribuant directement à l’escalade militaire actuelle. Pire, Ankara recrute des djihadistes opérant en Syrie pour les expédier sur le front libyen, nouvelle preuve de sa connivence avec le terrorisme islamiste. La situation locale a ainsi évolué « d’une guerre de milices à une guerre de semi-intensité où chacun amène ses soutiens équipés de moyens de lourds : défense sol-air, blindés, drones, avions capables de conduire des actions de ciblage », a déclaré le chef d’état-major de l’Armée de Terre, le général Thierry Burkhard, lors de sa dernière audition devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale. L’aggravation de la crise libyenne – dont l’OTAN est largement responsable en raison de son intervention inconsidérée de 2011 – est particulièrement préoccupante et représente une menace pour la sécurité de l’Europe, mais pourrait aussi déboucher sur un affrontement russo-turc40. Néanmoins, par aveuglement antirusse, l’OTAN a fait le – mauvais – choix de soutenir un régime qui fait la part belle aux islamistes et est lié aux Frères musulmans41.

Les récents incidents navals qui ont opposé la France et la Turquie en Méditerranée, objets d’une enquête à l’OTAN, constituent « l’une des plus belles démonstrations qui soient » de « la mort cérébrale » de l’alliance, a estimé le 22 juin 2020, Emmanuel Macron. « Je vous renvoie à mes déclarations de la fin de l’année dernière sur la mort cérébrale de l’Otan », a déclaré le chef de l’Etat à l’issue d’un entretien avec son homologue tunisien Kais Saied à la présidence française. « Je considère que c’est une des plus belles démonstrations qui soient », a-t-il ajouté, jugeant la situation « intolérable ». Deux incidents au cours de tentatives de contrôle d’un cargo suspect en Méditerranée le 10 juin sont à l’origine de la plainte42. L’incident le plus sérieux s’est produit avec un navire français engagé dans une mission de l’Otan43. Les bâtiments turcs auraient, selon Paris, menacé d’ouvrir le feu. « Tant que nous continuerons, membres de l’Otan, Européens, parties prenantes de ce sujet, à être faibles dans nos propos ou à manquer de clarté, nous laisserons le jeu des puissances non coopératives se faire », a estimé Emmanuel Macron. « Je ne veux pas dans six mois, un an, deux ans, avoir à constater que la Libye est dans la situation de la Syrie d’aujourd’hui ». Un chef de l’État qui tente de se réinventer sur la scène intérieure44.

Le président français Emmanuel Macron a dénoncé le même jour le « jeu dangereux » de la Turquie en Libye, y voyant une menace directe pour la région et pour l’Europe. « Je considère aujourd’hui que la Turquie joue en Libye un jeu dangereux et contrevient à tous ses engagements pris lors de la conférence de Berlin », a-t-il lancé à l’issue d’un entretien avec son homologue tunisien Kais Saied à la présidence française45. Le chef de l’Etat français a précisé avoir tenu « le même discours » lors d’un entretien téléphonique lundi après-midi avec le président américain Donald Trump. « Il en va de l’intérêt de la Libye, de ses voisins, de toute la région mais également de l’Europe », a-t-il ajouté. Emmanuel Macron a aussi appelé à ce « que cessent les ingérences étrangères et les actes unilatéraux de ceux qui prétendent gagner de nouvelles positions à la faveur de la guerre » en Libye. On ne saurait être plus clair sur l’agacement que provoquent tous les coups de canif du Sultan aux règles élémentaires de la société internationale.

Il ait certaines possibilités impossibles à fuir… sauf à nous voiler la face. Rien ne se passe comme prévu après l’intervention occidentale en Libye au printemps 2011.

« Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes » (Bossuet). C’est bien ce à quoi nous assistons depuis plusieurs années à propos des menées de la Chine et de la Turquie dans le monde. Comme après une longue cure de sommeil, les anciens empires se réveillent et le font savoir bruyamment. Dans la vie internationale, il y a un moment où il faut utiliser les mots exacts, voir la réalité en face. Ankara et Pékin violent allégrement les règles du droit international contenues dans la Charte de San Francisco sans que cela ne leur attire les foudres de l’introuvable « communauté internationale ». Pourquoi adopter des sanctions contre la Russie après son annexion de la Crimée mais rester les bras croisés lorsque d’autres font pire ? L’indignation à géométrie variable – grand classique de notre époque – conduira immanquablement à l’anarchie, à la loi du plus fort mais aussi à la fin du multilatéralisme qui n’a rien d’efficace. Quand l’Union européenne et l’OTAN voudront-elles bien prendre le mors aux dents pour rappeler leurs devoirs aux hors la loi ? Quand leur signifieront-elles que les meilleures choses ont une fin, y compris dans le monde des bisounours ? Après le temps de la coopération doit venir celui de la coercition en conformité avec les dispositions de la Charte de l’ONU (Cf. chapitre VII en particulier) pour traiter efficacement la problématique des États voyous des années vingt, pour 2020 que sont la Chine et la Turquie.

30 Jean-Louis Loubet del Bayle, Les non-conformistes des années 30 : une tentative de renouvellement de la pensée politique française, éditions du Seuil, 1969.
31 https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat_voyou
32 Guillaume Berlat, Du rapide engouement au lent déniaisement !, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 juin 2020.
33 Florence de Changy, Les Hongkongais tentés par l’exil, Le Monde, 24 juin 2020, p. 2.
34 Renaud Girard, « Le danger du nationalisme chinois », www.lefigaro.fr , 22 juin 2020.
35 Frédéric Lemaître/Jean-Pierre Stroobants, L’Union européenne et la Chine se parlent sans se convaincre, Le Monde, 24 juin 2020, p. 3.
36 Frédéric Lemaître, La stratégie de Pékin au cœur des tensions en Asie-Pacifique, Le Monde, 21-22 juin 2020, p. 3.
37 Claude Angeli, « Seule la Turquie joue franc-jeu en Libye », Le Canard enchaîné, 24 juin 2020, p. 3.
38 Benjamin Barthe/Benoît Vitkine, Haftar sanctuarise son bastion avec l’appui russe, Le Monde, 25 juin 2020, p. 3.
39 Marie Jego/Madjid Zerrouki, Les visées turques en Tripolitaine, Le Monde, 24 juin 2020, p. 3.
40 Frédéric Bobin, Russes et Turcs se partagent la Libye, Le Monde, 23 juin 2020, p. 4.
41 Éric Denécé, Turquie : le nouvel État voyou, Centre français de Recherche sur le renseignement (CF2R), éditorial n° 53, juin 2020.
42 Richard Labévière, Affaire Courbet : terrorisme turc, réponses munichoises…, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 juin 2020.
43 Marie Jégo, Vives tensions entre la France et la Turquie, allées au sein de l’OTAN, Le Monde, 25 juin 2020, p. 6.
44 Olivier Faye/Alexandre Lemarié/Cédric Pietralunga, L’exécutif veut se réinventer à tous les étages, Le Monde, 23 juin 2020, p. 12.
45 Maryline Baumard/Charlotte Bozonnet (propos recueillis par), Kais Saied : « La Tunisie a payé cher cette guerre en Libye », Le Monde, 25 juin 2020, p. 6.
 
 
HOULETTEGATE : ENTRE DROIT ET TORDU ! Ali Baba. « La justice immanente est rarement imminente » (Pierre Dac). Les déclarations – volontaires ou involontaires – de l’ex-cheffe du Parquet national financier – créé à la suite de l’affaire Cahuzac – n’en finit pas de faire des vagues46. L’on se souvient que les déclarations d’Éliane Houlette ont suscité et continuent encore de susciter une vive émotion, puis une vive polémique qui n’est toujours pas finie. Intervenant le 10 juin 2020 devant la commission d’enquête parlementaire sur les obstacles à l’indépendance de la Justice – vaste programme, comme aurait dit le général de Gaulle- elle déclarait qu’elle avait subies des « pressions » de sa hiérarchie – comprendre le parquet général – dans la conduite de l’enquête sur François Fillon lancée en pleine campagne pour les présidentielles en 2017. Aujourd’hui, s’affrontent, avec une rare violence, les juristes qui mettent en avant les contraintes du droit positif et les experts du tordu, variante du droit français qui a encore de beaux jours devant elle.

LES CONTRAINTES DU DROIT

Nombreux sont les juristes, magistrats… qui expliquent, argument de droit positif à l’appui qu’Éliane Houlette a remis ses propos dans leur contexte et qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Elle insiste sur le fait que les « pressions » qu’elle évoquait le 10 juin 2020 ne portaient que sur des questions de procédure et non sur la substance. Ils mettent en avant de solides arguments juridiques tout en replaçant l’affaire dans son contexte plus global. Reprenons la conclusion d’une présentation qui nous paraît très convaincante.

« Qu’il y ait besoin en France d’un parquet national financier disposant de moyens juridiques et matériels renforcés est démontré sans conteste possible par les résultats obtenus depuis qu’il existe. Le supprimer serait une action contre le droit, contre l’Etat, contre l’intérêt public, dont seuls les escrocs pourraient se réjouir. L’affaiblir, mettre en cause les personnes qui le servent, est un pas dans cette direction, et tous ceux qui jouent les sycophantes contre le PNF feraient bien d’y réfléchir. Sans doute pourrait-on souhaiter que, dans l’intérêt même d’un ordre constitutionnel bien compris, on institue un réel pouvoir judiciaire, indépendant, au statut constitutionnel, permettant de refondre en un même corps la justice judiciaire, administrative et constitutionnelle, que le parquet ne dispose plus d’une compétence d’enquête préliminaire et que tous les actes d’instruction soient réservés à des magistrats du siège. Il y faudra une révision constitutionnelle, mais dans l’état actuel du droit, celui d’une justice fragmentée, dotée de moyens insuffisants, peu respectée par les responsables politiques, l’existence du PNF et sa réussite sont une bénédiction pour l’Etat de droit et la démocratie »47.  

Il ne fait aucun doute que ce qui est excessif est insignifiant et qu’il serait aberrant de se priver d’un outil qui a fait ses preuves dans la lutte contre la corruption dans notre pays48. Méfions-nous de tous ces politiques – principalement de droite dans le cas d’espèce, comme Rachida Dati et, plus encore, Nicolas Sarkozy- qui poussent des cris d’orfraie pour avoir la peau du PNF (Éric Ciotti annonce son intention de déposer un projet de loi visant à supprimer le PNF) et, ainsi, échapper à la Justice de notre pays au nom du fameux faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. En un mot, le système français de lutte contre la corruption est loin d’être parfait mais nous ne devons pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais, nous savons, que dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme, le diable se cache souvent dans les détails. À y regarder de plus près, comme le rappelle souvent, Maître Éric Dupond-Moretti, il y a le droit et le tordu.

LES FACÉTIES DU TORDU

Sans tomber pour autant dans la délation ou le complotisme, il convient de garder son sang-froid pour examiner la situation de la manière la plus objective !49 Et, nous découvrons un certain nombre de problèmes.

En dépit des assurances maintes fois renouvelées au plus haut niveau, le parquet général est informé des affaires individuelles. Qui sait ce qu’il peut bien faire de ces informations ? Les conserver pieusement ou les faire remonter ? À qui ? Avec conservation de traces accessibles aux personnes concernées ? Tant que le doute ne sera pas définitivement levé sur ces pratiques d’un autre âge, les citoyens auront des raisons d’être dubitatifs sur les balivernes qu’on leur sert sur la prétendue indépendance du parquet à la française. Devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’indépendance de la justice (2 juillet 2020), la procureure générale de Paris balaie les accusations de pression dans l’affaire Fillon. Qui dit vrai de Catherine Champrenault et d’Éliane Houlette ? L’une des deux ment après avoir prêté serment…

En dépit des condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme (constat que les magistrats du parquet à la française ne sont ni indépendants, ni impartiaux au sens de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe), la France n’a toujours pas effectué la réforme constitutionnelle qui entérinerait la rupture du lien organique et fonctionnel entre le parquet et l’exécutif. Nous sommes ainsi confrontés à un problème de principe fondamental du droit, celui de la séparation des pouvoirs. De quel droit le pouvoir exécutif s’immisce-t-il dans les affaires de l’autorité judiciaire ? Tant que l’apparence de neutralité des magistrats du parquet ne sera pas garantie de manière robuste et pérenne, les exemples de confusion des genres ne cesseront d’être mis à jour. Ils créeront un malaise d’un temps et la vie continuera comme par le passé. Un grand classique de la France. La mayonnaise retombe aussi vite qu’elle est montée. Et, des problèmes fondamentaux dans un État de droit restent pendants sans que cela n’entraîne un concert de réprobations des droits de l’hommistes. C’est pourquoi, une authentique réforme judiciaire s’impose au plus vite50.

De proche en proche, nous passons allégrement du domaine du droit à celui du tordu. C’est ce que révèle au grand jour l’affaire Fillon dans ses divers volets sans parler de celle de Nicolas Sarkozy. Il ne s’agit pas de se prononcer sur la nature des faits et de leur éventuelle qualification pénale. Mais de savoir si les règles de procédure qui touchent au droit à un procès équitable ont été ou non respectées. Qu’il s’agisse de la présomption d’innocence, de l’instruction à charge et à décharge, du respect du principe du contradictoire, de la charge de l’administration de la preuve qui revient à l’accusation et non à l’accusé. Si les magistrats aiment s’élever en redresseurs de tort, ils sont moins allants pour faire leur autocritique. Enfin, les magistrats ne sont pas habilités à se fonder sur la morale (qui la définit ? Évolue-t-elle au fil du temps ? …) mais uniquement sur le respect du droit ou sa violation. Que de choses qui sont perdues de vue aussi bien dans les cabinets des juges d’instruction que chez les magistrats du siège sans parler des parquetiers qui sont des électrons libres !

En dernière analyse, le Houlettegate soulève deux questions importantes. La première tient aux « pressions » qui auraient été exercées sur Éliane Houlette, c’est le mot qu’elle a employé. La loi autorise les instructions du garde des sceaux au parquet, d’une part, et le PNF est, d’autre part, soumis hiérarchiquement au parquet général, on est donc dans un faux problème, en ce qui concerne du moins l’intéressée. La seconde concerne la mise sur écoutes d’avocats quels qu’ils soient. Ils, sont illicites s’il s’agit, non de vérifier des soupçons de banditisme de leur part, mais d’obtenir des informations sur leurs clients. Il y a tout de même des limites au n’importe quoi, ou alors qu’on cesse de parler d’« État de droit » et qu’on ne se pince pas le nez devant les Chinois et autres russe.

« La justice des hommes est toujours une forme de pouvoir » (Chamfort). Surtout lorsque la justice est trop proche du pouvoir en violation du sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs. La confusion des genres n’est et en ne sera jamais le gage d’une authentique démocratie et d’un réel État de droit. Malheureusement, c’est un sport qui est unanimement condamné mais majoritairement pratiqué en France sans que cela n’entraîne des torrents de réprobation. Combien faudra-t-il de condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme pour que cessent ces pratiques dignes d’une République bananière. Parmi les nombreuses découvertes que nous faisons au fur et à mesure de la découverte d’information sur le déroulement d’une procédure judiciaire, nous avons confirmation que la Justice française se plaît à évoluer, sans la moindre réserve, entre droit et tordu. Est-ce acceptable, tolérable ?

46 Ali Baba, Houlettegate ou la justice hexagonale est nue !, www.prochetmoyen-orient.ch , 29 juin 2020.
47 Les invités de LLC, Serge Sur, Vive le parquet national financier !, www.libertescheries.blogspot.com , 26 juin 2020.
48 Thomas Clay, En défense du Parquet national financier, Le Monde, 1er juillet 2020, p. 33.
49 Fabrice Arfi/Yann Philippin/Antton Rouget, Parquet national financier : le dossier noir de la procureure Houlette, www.mediapart.fr , 26 juin 2020.
50 Marcel Lemonde, « L’affaire » Eliane Houlette peut être l’occasion d’une vaste réforme judiciaire, Le Monde, 1er juillet 2020, p. 32.

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