Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

ORIENT-ATIONS 292

En collaboration avec l’hebdomadaire Marianne, nous publions cette semaine le premier article d’une série d’été (de six), consacrée aux zones maritimes stratégiques pour la défense, la sécurité et les intérêts de la France.

La rédaction

(1) MEDITERRANEE ORIENTALE ET CANAL DE SUEZ : UN AXE STRATEGIQUE – Richard Labévière. Avec l’embouchure du canal de Suez, la Méditerranée orientale est l’épicentre de l’un des principaux « axes maritimes stratégiques » français relève la Revue stratégique de défense et de sécurité, que le député européen Arnaud Danjean a remis au président de la République en novembre 2017.

Hormis la Manche, l’Atlantique et les Outre-mer, (nous y reviendrons), le Mare nostrum demeure notre proximité la plus vitale. A partir de Gibraltar, la flotte britannique – avec l’appui de la Marine nationale – veille notamment à contenir la confrontation Maroc/Algérie et la liberté de navigation. Après l’implosion de la Libye (mars 2011), la Méditerranée devient le théâtre d’une crise migratoire inédite et de trafics d’êtres humains, drogues et armes – amplifiés par les crises récurrentes du Proche-Orient : Israël/Palestine, occupation turque de Chypre (1974) et guerre civilo-globale de Syrie, impactant les intérêts de la France au Liban.

Entre mer Egée, côtes syro-libanaises, Egypte et Chypre, la Méditerranée orientale recèle d’importants gisements d’hydrocarbures dans les eaux contestées qui donnent accès au canal de Suez. Troisième source de devises pour l’Egypte, cette artère stratégique de 162 km permet le transit annuel de 20 000 navires, soit 14% du transport de marchandises et 6% de la production mondiale d’hydrocarbures. Le canal est aussi un tronçon important de câbles sous-marins pour la téléphonie et les outils numériques.

Les marines égyptienne et française mènent régulièrement des exercices communs soulignant l’importance d’une « coopération maritime en profondeur ». Celle-ci ne se réduit pas à l’achat des deux porte-hélicoptères que l’ex-président François Hollande avait promis à la Russie. Depuis 2014, Naval Group a, aussi vendu au Caire une frégate de 1er rang et deux corvettes. Avec l’aggravation des tensions avec la Turquie, la relation bilatérale franco-égyptienne prend d’autant plus d’importance !

Pour la France, cette coopération est la pointe d’une pyramide stratégique « Indo-Pacifique », qui instaure un continuum entre Méditerranée, Suez, mer Rouge (Djibouti), océan Indien (Mayotte/La Réunion) et Polynésie française. Destinée à participer à un certain rééquilibrage des prétentions chinoises des Routes de la soie, cette stratégie inclut non seulement l’Egypte, mais aussi l’Inde, l’Australie et le Japon. Avant de s’approfondir sur les plans diplomatiques et économiques, ce grand dessein reste, pour l’instant, une affaire de marins et d’industriels d’armement.

L’Egypte et son canal constituent un pivot vital pour la liberté de navigation jusqu’aux extrémités de l’Asie. Enfin, la zone Méditerranée orientale/Suez englobe la question disputée de la gestion du Nil entre Egypte, Ethiopie et Soudan. Ce triangle conditionne la stabilité de l’ensemble de la Corne de l’Afrique.

DATE : 26 juillet 1956, nationalisation du canal de Suez par Nasser – 3 mois plus tard, intervention conjointe France/Royaume-Uni/Israël marquant le début de l’hégémonie américaine au Proche-Orient.

MENACES : extension maritime de la guerre de Syrie, expansionnisme turc et attaques terroristes.

ACTEURS : France, Royaume-Uni, Etats-Unis, Israël, Egypte, Syrie, Liban, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Turquie, Grèce et Chypre.
 
 
MINISTERE DE LA MER : MALHEUREUSEMENT SANS L’OUTRE-MER – Richard Labévière. Le décret d’attribution du nouveau ministère de la mer est sorti ce vendredi 17 juillet au JO. Il précise quelques compétences exclusives, d’autres partagées et une tutelle sur l’administration des affaires maritimes. La ministre aura compétence exclusive sur la navigation, la sécurité, la formation, les gens de mer, la plaisance et les activités nautiques. Elle est, également responsable de la planification de l’espace en mer et de la politique des ressources minérales marines. Plus vaguement, elle est aussi en charge de définir et de mettre en oeuvre « une stratégie géographique d’influence de la France sur les océans ». La pêche et la marine marchande vont être désormais chapeautées par une co-tutelle entre le ministère de la mer et, respectivement celui de l’Agriculture et des transports. La ministre aura une autorité directe sur les Affaires maritimes et sur l’inspection générale des affaires maritimes, mais partagée sur la direction des pêches maritimes et de l’aquaculture.

L’application pratique de ces annonces, qui laisse entrevoir une organisation administrative complexe, sera connue à la rentrée. En plus de ces co-tutelles, le ministre de la mer travaillera « en étroite collaboration avec le Secrétaire général de la mer, placé auprès de Matignon et dont le rôle est précisément le lien interministériel entre les acteurs de l’économie maritime. Le SG-Mer, comme on l’appelle le plus souvent, a été créé en novembre 1995. A la barre depuis 2019 : Monsieur Denis Robin. Le Secrétaire général de la mer « anime et coordonne les travaux d’élaboration de la politique du Gouvernement en matière maritime, propose les décisions qui en découlent et s’assure de la mise en œuvre de la politique arrêtée ». Le SG-Mer anime et coordonne l’action des préfets maritimes et délégués du Gouvernement outre-mer pour l’action de l’État en mer.

Le décret énumère ensuite les secteurs auxquels la ministre sera « associée », en ne précisant pas dans quelle mesure cela lui octroie un pouvoir décisionnaire : la politique relative à la protection du littoral et aux énergies marines, la politique de l’alimentation pour ce qui concerne les produits de la mer, la politique du tourisme sur le littoral et en mer, l’élaboration de la législation fiscale concernant les activités en mer et sur le littoral, l’élaboration des programmes de recherche, d’enseignement et d’encouragement de l’innovation concernant ses attributions. La ministre présidera également le Comité interministériel de la mer et le Conseil de la mer et des littoraux.

C’est bien et mieux que rien, mais on peut regretter que ce nouveau ministère de la mer n’associe pas aussi l’Outre-mer, qui représente plus de 95% du domaine maritime français : le deuxième du monde avec plus de 11 millions de Km2. Bref, ce ministère restauré aura-t-il les reins assez solide pour promouvoir et assurer la mise en œuvre d’une véritable « stratégie maritime » pour notre pays ? A voir…

Dans l’immédiat, un gros dossier se trouve déjà sur la table d’Annick Girardin : le Brexit et les négociations sur les zones de pêche pour les bateaux français. Paris souhaite le maintien de l’accès des pêcheurs européens aux eaux britanniques, elles représentent quelque 30% du chiffre d’affaires de la pêche française. La négociation ne s’annonce pas commes des plus simples ! 
 
 
LES MARONITES LIBANAIS DEVIENNENT-ILS FOUS ? Richard Labévière. L’ancien patriarche maronite Nasrallah Boutros Sfeir (1920 – 2019) était clairement, et de manière assumée, lié aux fascistes des Forces Libanaises (FL) du criminel de guerre Samir Geagea. Beaucoup misaient sur son successeur pour redonner toute sa dignité à l’église maronite du Liban. Malheureusement, Bechara Raï – 77ème patriarche maronite depuis mars 2011 – s’avère pire, encore bien pire que son prédécesseur, allant jusqu’à faire la paix, à lui tout seul, avec Israël en prônant une posture de… « neutralité » dans les conflits régionaux, au premier rang desquels celui que le régime de Tel-Aviv impose à l’ensemble de la région (et principalement au Liban) depuis près d’un siècle.

Et le patriarche Bechara Raï d’ajouter que le Liban reste « malheureusement » en conflit avec le voisin sioniste du sud. On pourrait lui rétorquer que – « malheureusement » – depuis la création d’Israël (1948), ce « petit Etat de merde » comme disait le grand diplomate français Daniel Bernard, eh bien oui, ce « petit Etat de merde » fait la guerre au Liban, viole presque quotidiennement ses eaux territoriales et espace aérien sans que personne n’y trouve rien à redire. Alors, ce « malheureusement »… oui, était et reste parfaitement malheureux et inapproprié à la réalité de la situation régionale.

Samedi dernier, le même patriarche Raï a, une fois de plus, marqué sa partialité politique en assistant à la messe anniversaire de Saint Charbel (moine-ermite maronite né en 1828, béatifié en 1965 et canonisé en 1977), dans le village de sa naissance : Bekaa-Kafra. Siégeant entre Samir Geagea lui-même et sa femme Sethrida, il a répété que sa grande idée de « neutralité » venait directement de Saint Charbel et… du ciel. Incroyable ! Le chef des FL a, immédiatement enchaîné en précisant que « ce cri du patriarche serait entendu et suivi bientôt d’actes concrets allant dans ce sens… ». On s’attend au pire. Proprement hallucinant ! Lorsque les Chrétiens de la région étaient attaqués par les égorgeurs d’Al-Qaïda et de Dae’ch, avant d’être souvent défendus par les forces spéciales du Hezbollah, on n’a pas beaucoup entendu cet étrange patriarche resté aux abonnés absents !

Prochainement, les Maronites d’Alep vont inaugurer l’une de leurs églises reconstruites dans la deuxième ville de Syrie. Invité à participer à la messe de concélébration, le patriarche Raï s’est d’ores et déjà excusé, annonçant qu’il serait représenté par un vague chaouch… Pensez donc, en Syrie !!! Mais pour qui se prennent ces gens ? Et les mêmes fascistes qui manifestent leur soutien à Donald Trump, devant l’ambassade des Etats-Unis à Beyrouth, arborent maintenant l’effigie de Saint Charbel comme le drapeau du ralliement des Chrétiens à leur cause. Autre pure folie dans le contexte actuel où ces crétins finiront par relancer des guerres de religions !

Heureusement, au Liban, en Syrie, en France et ailleurs, nombre d’amis Chrétiens-maronites et non maronites rejettent catégoriquement cette scandaleuse et indigne instrumentalisation de la religion chrétienne en rappelant que Jésus était/est un résistant ! Comme chaque année, en sortant de l’église de la Nativité de Bethléem après la messe de minuit, Yasser Arafat répétait ces mots : « Jésus est Palestinien », parce que les Chrétiens d’Orient – les Arabes chrétiens – refuseront toujours – toujours – l’occupation des lieux Saints (chrétiens, musulmans, juifs) par la soldatesque israélienne. Dans tous les cas de figure, Mgr Bechara Raï ne devrait pas oublier une chose : il est patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, pas seulement des Maronites qui ne sont pas les seuls Chrétiens de la région…
 
 
NOUVEAU CHEMIN, NOUVELLE MÉTHODE, NOUVELLE ÉQUIPE… Guillaume Berlat. « La chance, c’est une question de veine » (Pierre Dac). Les Français ont été gâtés. En moins de vingt-quatre heures, ils ont eu la chance de bénéficier de deux présentations d’un haut niveau d’élévation spirituelle et de profondeur conceptuelle. Celle sous forme d’entretien télévisé avec deux journalistes du président de la République, Emmanuel Macron après la sauterie du 14 juillet 2020 (exercice qu’il jugeait il y a peu encore « daté » et « usé », voire ancien monde. Celle sous forme de discours de politique générale du nouveau Premier ministre, Jean Castex devant l’Assemblée nationale le 15 juillet 20201. Notre vénéré clergé médiatique nous avait prévenu. C’était du lourd que l’on allait nous servir. Macron et Castex allaient s’essayer à baliser le « nouveau chemin » 2 promis par le chef de l’État, le 14 juin 20203. Et d’ajouter que, face à la crise, le chef de l’État garde son cap mais change de chemin4.

LA COLLISION ENTRE DEUX PÉRORAISONS : PARLER POUR NE RIEN DIRE OU POUR SE CONTREDIRE

Un discours frappé au coin du creux et du vide

Pendant plus d’une heure, le chef de l’État a déroulé le discours qu’il tient depuis plusieurs mois déjà, en conjuguant l’inconjugable : une promesse de « réinvention » sans changement de politique. Retenons les points forts de son plaidoyer pro domo. Après avoir reconnu quelques erreurs et quelques maladresses (mon défaut est de ne pas avoir suffisamment privilégié le dialogue social) qui ont contribué à une crise de confiance. Cette dernière conjuguée à un climat de haine affaiblit la démocratie. La France devait suivre un chemin qui mène à l’excellence, à savoir une France forte dans une Europe indépendante qui surmonte la crise actuelle du multilatéralisme. Comment pouvait-on sérieusement envisager un nouveau chemin, une nouvelle méthode avec la même équipe ? S’il était le défenseur de la cause féminine, il ne pouvait accepter que l’on porte atteinte à la présomption d’innocence5. Aucune cause juste n’est défendu en bafouant les principes. Il refusait le jugement de rue, des réseaux sociaux, la démocratie d’opinion et encourageait ses concitoyens à ne pas céder à l’émotion constante. Il a évoqué, sous une forme d’inventaire à la Prévert et sous la pression des deux journalistes, la gestion de la crise de la Covid-19 qui doit nous pousser à plus de coopération internationale (pour la mise au point d’un vaccin), la réforme des retraites (regarder le système en face), le plan de relance (100 milliards d’euros)6, la question du climat (créer du droit et des contraintes pour une « écologie du mieux »)7, la lutte contre les discriminations (toutes les formes), la question du port du masque dans les lieux clos à partir du 1er août 2020) … Dans une syntaxe laborieuse, le chef de l’État a ensuite ressorti ses expressions fétiches  – « nouveau chemin »« j’ai fait ce que j’avais dit que je ferai »« patriotisme républicain » –, ainsi que les totems auxquels il s’accroche, dont la réforme des retraites. « Je crois que cette réforme est juste, a-t-il affirmé. Il faut peut-être lui donner un peu plus de temps. » Emmanuel Macron a également opposé un nouveau refus catégorique à l’idée « absurde » de rétablir l’impôt sur la fortune (ISF) ou de taxer davantage les plus hauts revenus. À peine a-t-il émis l’hypothèse de « décaler un peu » la suppression de la taxe d’habitation pour ces derniers8. Rien de nouveau sous le soleil !

Un discours de politique générale tournant à l’inventaire à la Prévert

Le lendemain, 15 juillet 2020, devant la représentation nationale, le Premier ministre, Jean Castex9 a esquissé, pendant une heure, une fresque de la France d’aujourd’hui. Au titre du diagnostic, il a relevé que la crise sanitaire et sa conséquence, la crise économique et sociale ont révélé les fractures, les divisions, les faiblesses de notre pays : une France divisée, crispée qui doute ou plutôt de multiples France éloignées, une France qui ne dit rien mais qui n’en pense pas moins, la progression de la violence sous différentes formes, le règne de l’impuissance publique, le déficit important de confiance entre citoyens et envers l’État, l’intendance qui ne suit plus, de dialogue, l’éloignement des territoires, les bonnes intentions qui ne traduisent pas dans les actes… S’agissant des remèdes, il fallait un changement de méthode, faire évoluer le logiciel de l’action publique afin de redonner à notre pays toute sa grandeur, toute sa force, retrouver les voies de l’anticipation et notre capacité à nous projeter dans l’avenir. Pendant plus de trois-quarts d’heure, Jean Castex a déroulé un catalogue impressionnant et improbable de plans, de mesures, de budgets qui seraient mis en place dans les deux années à venir : plan de relance de l’économie en concertation avec les partenaires sociaux et les territoires10, priorité donnée à l’emploi en particulier des jeunes, création d’un commissariat général au plan, renforcement de notre souveraineté économique, bataille du climat, consolidation du système de protection sociale, refus d’augmentation de la pression fiscale, consolidation du Pacte républicain (laïcité, école, éducation, handicapés, égalité homme/femme, lutte contre l’islamisme radical, les violences, les séparatismes11, renforcement des moyens de notre armée, de notre Justice – indépendance, respect du contradictoire et de la présomption d’innocence, célérité, justice de la vie quotidienne12 – indispensable dans un État de droit … Pour conclure, la méthode ne changeait pas depuis 2017 : dire la vérité, travailler avec tous, obtenir des résultats concrets pour faire avancer la France dans la confiance et dans l’esprit de conquête tout en faisant vivre notre modèle républicain et en tendant la main à tous. Nous avions 600 jours devant nous pour nous protéger, nous réinventer, conforter l’autorité de l’État, construire la France de demain avec pour seule boussole la République.

Ce discours n’a pas emporté les suffrages tant du côté de sa famille politique (LR) que de la gauche (LFI) pour qui « Pas une personne en France ne croit que vous déterminerez quoi que ce soit. Jupiter s’occupe de tout » (Jean-Luc Mélenchon)13.

COLLISION ENTRE DEUX MONDES : CELUI D’AUJOURD’HUI ET CELUI D’HIER EN PIRE

L’épuisement du modèle institutionnel de la Ve République

Que doivent penser nos partenaires étrangers qui voient se succéder à moins de vingt-quatre heures les prestations du chef de l’État et du chef de gouvernement traitant bon an mal an du même sujet : la feuille de route pour la fin du quinquennat ?14 N’aurait-il pas fallu qu’Emmanuel Macron choisisse la voie d’un discours solennel bref s’en tenant aux grands principes de son action à venir, laissant ensuite le soin à Jean Castex de présenter aux députés les mesures concrètes prises en application de ce nouveau paradigme ? Or, l’impression générale qui en ressort est celle d’une cacophonie, voire d’une confusion en un temps où nous aurions besoin de plus de clarté. Ceci ne devrait-il pas être l’occasion de reprendre un système à l’américaine d’un président et d’un vice-président logés dans les mêmes locaux et partageant les mêmes conseillers ? Cela aurait le mérite de la simplicité, de l’efficacité et de l’économie de moyens15. L’on nous explique aujourd’hui qu’Edouard Philippe a été remercié parce qu’il était plus populaire qu’Emmanuel Macron. La France de Descartes marche sur la tête comme la République (en marche) du président. Mais, de toutes ces questions, il n’en est pas question tant elles sont pertinentes et donc dérangeantes pour un pouvoir déboussolé.

L’épuisement d’une méthode qui n’a pas fait ses preuves

La présentation qui nous est faite de cette pantalonnade force le respect. Les bras vous tombent devant ce pathos. Reprenons ce que nous explique Le Canard enchaîné qui ne manque pas de sel ! « … Et surtout pour donner le plan (un autre mot ‘d’avant’ lui aussi remis au goût du jour) de son nouveau chemin dont l’itinéraire, lors de ses dernières interventions n’avait pas semblé des plus clairs… Le ‘nouveau chemin’ ne sera pas un ‘nouveau cap’ mais ‘une nouvelle méthode’ pour arriver à la même destination. Macron s’est gardé de trop détailler l’itinéraire. Et s’est attaché à survoler le chemin parcouru, dont, tout en reconnaissant ‘sans doute des erreurs’, il est nettement moins mécontent que l’opinion, qui ne cesse de lui faire savoir. L’entrée dans le détail sera peut-être pour un autre »16. Nos dirigeants jouent sur les mots comme ils ont joué avec notre santé au début de la pandémie. Tout ceci relève de la lâcheté des belles âmes et d’un ego qui atrophie l’intelligence et étouffe la vigilance des citoyens, du moins c’est ce qu’Emmanuel Macron pense. Nous nous trouvons au cœur du paradoxe français. Il y a un moment où il faut utiliser les mots exacts, voire la réalité en face. Une vaste opération d’enfumage médiatique. Le bon sens existe-t-il encore dans notre pays ?

« Ce qui rapproche, ce n’est pas la communauté des opinions, c’est la consanguinité des esprits » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu). Un grand merci à notre duo d’énarques sortis dans les grands corps17 pour cette parfaite illustration de ce « comique pédant », (l’expression est de Schopenhauer), de nos petites élites qui ne craignent pas le ridicule en se contredisant de manière si constante que l’on peut l’assimiler à une sorte de compulsion de répétition dans l’erreur et la démagogie. Comment penser un seul instant que ce qui n’a pas marché hier pourrait fonctionner demain avec la même Noblesse d’État, la même Caste à la barre du navire France ? La situation actuelle démontre amplement la vanité de ce raisonnement. Nouveau chemin, nouvelle méthode, nouvelle équipe… Un beau slogan de communicants qui n’est pas à la hauteur des immenses défis auxquels la France de l’après Covid-19 est confrontée18.

1 Ellen Salvi, Jean Castex : le grand bond en arrière. Castex ressuscite les années Sarkozy, www.mediapart.fr , 15 juillet 2020.
2 Alexandre Lemarié, Macron et Castex tentent de baliser le « nouveau chemin », Le Monde, 14-15 juillet 2020, p. 8.
3 Guillaume Berlat, Un tigre de papier cause dans le poste (suite), www.prochetmoyen-orient.ch , 22 juin 2020.
4 Alexandre Lemarié, Macron garde son cap mais « change de chemin », Le Monde, 16 juillet 2020, pp. 1-8-9.
5 Simon Piel, La nomination de Gérald Darmanin, visé par une plainte pour viol, défendue par le président. Le chef de l’État a rappelé son rôle de « garant de la présomption d’innocence », Le Monde, 16 juillet 2020, p. 12.
6 Audrey Tonnelier, Un plan de 100 milliards d’euros pour la relance, Le Monde, 13 juillet 2020, p. 9.
7 Rémi Barroux/Stéphane Mandard/Isabelle Rey-Lefebvre, Macron vante « une écologie du mieux », Le Monde, 16 juillet 2020, p. 10.
8 Ellen Salvi, 14 juillet : Emmanuel Macron tourne en rond, www.mediapart.fr , 14 juillet 2020.
9 Alexandre Lemarié, Jean Castex, le « miroir inversé » d’Emmanuel Macron, Le Monde, 16 juillet 2020, p. 12.
10 Alexandre Lemarié, Jean Castex, la preuve par les « territoires », Le Monde, 17 juillet 2020, pp. 8-9.
11 Élise Vincent, Un projet de loi pur lutter contre les « séparatismes », le Monde, 17 juillet 2020, p. 11.
12 Nicolas Chapuis, Le retour du « juge de proximité », Le Monde, 17 juillet 2020, p. 11.
13 Sarah Belouezzane/Franck Johannes/Sylvia Zappi, L’opposition « déçue », à gauche comme à droite, Le Monde, 17 juillet 2020, p. 9.
14 Éditorial, Macron : les défis de la fin du quinquennat, Le Monde, 16 juillet 2020, p. 28.

15 Jacques Julliard, Le deuxième homme, Marianne, 10-16 juillet 2020, p. 4.
16 EriK Emptaz, La politique du chemin tendu, Le Canard enchaîné, 15 juillet 2020, p. 1.
17 Arthur Berdah/Mathilde Siraud, Macron-Castex, l’histoire secrète d’un improbable duo, www.lefigaro.fr , 14 juillet 2020.
18 Soazig Quéméner, Congelé jusqu’en 2022. Hybernatus à l’Élysée, Marianne, 17-23 juillet 2020, pp. 16-17-18.
 
 
QUAND LE CEMA ECLAIRE LE DEBAT – Jean Daspry. « La vérité sort de la bouche des enfants » nous dit le proverbe. Nous pourrions ajouter qu’elle sort souvent de la bouche des militaires, peu adeptes de la langue de bois des diplomates habitués aux prudences de gazelle. Comme il l’avait fait l’année dernière à pareille époque en juillet 201919, le chef d’état-major des armées (CEMA), le général François Lecointre procède à un tour d’horizon relativement exhaustif de l’actualité internationale, des principaux foyers de crise actuels et de l’adaptation de notre outil militaire aux nouvelles menaces20. Analyse qui n’est pas inintéressante si l’on sait lire entre les lignes d’un propos parfaitement calibré. Le jeu de questions-réponses avec l’experte, Nathalie Guibert, ne manque pas d’intérêt pour tous ceux qui s’intéressent aux relations internationales tant dans leur dimension coercitive (l’armée) que coopérative (la diplomatie). Il convient de reprendre les principaux points évoqués par le plus haut gradé de l’armée française, qui a succédé il y a trois ans, déjà à Pierre de Villiers dans les conditions que nous connaissons tous. Pour éviter de tordre la pensée du CEMA, nous avons recours à de nombreuses citations in extenso.

Covid-19 et opérations extérieures

Le CEMA estime normal que cette année, les cérémonies du 14 juillet mettent en avant ceux qui ont participé à la lutte contre le coronavirus, de préférence aux troupes participant aux opérations extérieures (OPEX). Il ajoute : « C’est aussi la France qui, de façon assumée, montre sa puissance, sa force, la volonté de défendre ses intérêts et les causes qu’elle porte ». En dépit de son engagement sur le volet sanitaire, notre armée a poursuivi ses missions de combat au moment où d’autres États ou organisations internationales les gelaient. Ainsi, la France a démontré qu’elle était un partenaire fiable. Elle a renforcé ses engagements dans ses zones d’intérêt immédiat, en Afrique (où des points ont été marqués), au large de la Libye avec l’opération Irini dans le canal de Syrie (le long des côtes syriennes et au Levant où des frappes importantes ont eu lieu dans le détroit d’Ormuz avec la mission de surveillance Agenor.

Retour des conflits de « haute intensité »

La France se prépare à des conflits de « haute intensité » entre États. Cette mission s’ajoute aux autres qu’il faudrait, le cas échéant, moduler. Il s’agit d’une force interarmées d’environ 27 000 militaires dont une composante terrestre de 15 000 soldats. Et, le CEMA de s’empresser d’ajouter que nous n’agirions pas seuls mais en coalition, par exemple dans le cadre des plans gradués de l’OTAN. Cet engagement serait de nature différente des guerres que nous conduisons actuellement. Le général Lecointre estime que tous les scénarios intermédiaires entre conflits de basse et de haute intensité sont possibles.

Le sparadrap de la crise libyenne

Le CEMA constate que le pourrissement de la situation en Libye conduit à une « syrianisation » du conflit avec l’intervention massive d’acteurs étatiques extérieurs et le recours à des combattants étrangers. L’important est l’existence d’un État. C’est aux Européens d’agir et d’entraîner des partenaires à l’ONU s’ils ne veulent pas donner aux Russes et aux Turcs la clé du verrou de l’immigration depuis l’Afrique subsaharienne et donc un moyen de chantage. La première étape consiste à obtenir un cessez-le-feu et une reprise des discussions.

Pour remettre en perspective, les propos du général Lecointre, il est important de rappeler ceux du président de la République, le 13 juillet 2020 dans son allocution aux armées à l’hôtel de Brienne. Il est « crucial » que l’Europe s’empare à bras le corps des dossiers géopolitiques méditerranéens, et reste maître de son destin, sans le laisser à « d’autres puissances », évoquant sans les nommer la Turquie et la Russie. « La zone Méditerranée sera le défi des prochaines années tant les facteurs de crise qui s’y conjuguent sont nombreux : contestation des zones maritimes, affrontements entre pays riverains, déstabilisation de la Libye, migrations, trafics, accès aux ressources », a-t-il ajouté.  Évoquant le « jeu de nouvelles puissances », il a déclaré que « l’Europe a à y redéfinir son rôle et sa place, sans naïveté et sans complaisance ». « La Méditerranée ne peut construire une paix durable sans nous, nous ne pouvons accepter que notre avenir soit construit par d’autres puissances », a-t-il précisé. « Une véritable politique européenne pour la Méditerranée » est « une nécessité, et une urgence », a-t-il insisté. « S’agissant de la Libye, je veux redire ici combien sa stabilisation est fondamentale pour la sécurité de l’Europe et du Sahel. C’est pourquoi j’appelle à la reprise immédiate des négociations et d’un dialogue politique, en vue d’un cessez-le-feu. Il faut en finir avec les arrivées massives d’armes et de mercenaires dans ce pays », a-t-il répété. 

Les avatars de la relation franco-turque

Le CEMA estime qu’il n’y a pas de risque de dérapages avec les Turcs mais admet que nous sommes clairement dans une escalade tant les sujets de désaccord sont nombreux. Après l’incident du Courbet, la France essaie, avec les Européens, d’avoir une posture plus ferme face aux violations du droit international par les Turcs tout en sachant qu’Ankara va réagir. Au sein de l’OTAN, notre demande de fixation de règles plus strictes d’utilisation des codes d’identification OTAN met les alliés face à leurs responsabilités. L’intérêt d’une escalade est d’obtenir une désescalade. Le général Lecointre poursuit en espérant que les Européens manifestent un front uni et obtiennent à l’OTAN un positionnement sans ambiguïté, des États-Unis notamment, et que les Turcs mesurent cette détermination et en tirent les conclusions qui s’imposent.

Les percées du dialogue militaire franco-russe

Le CEMA en souligne tout l’intérêt du dialogue militaire franco-russe au travers des échanges d’information directs importants sur le terrorisme et la situation au Levant, la mise en œuvre de canaux de déconfliction efficaces. Il s’empresse de rappeler notre présence de partenaire fiable de l’OTAN qui ne joue pas double jeu.

La lutte contre les manipulations de l’information

La France met en place une doctrine pour rendre cohérents tous nos outils (DRM, centre des actions sur l’environnement de Lyon, commandement cyber…) afin de lutter contre les tentatives de déstabilisation de l’information sur notre espace. Elle assume d’utiliser des armes cyber comme des armes du champ de bataille sur ses théâtres d’opération pour attaquer des réseaux de combat ennemi comme des centre de propagande. Les armées mènent la guerre informationnelle sur les théâtres extérieurs mais ne se livrent pas à des opérations de contre-propagande auprès de l’opinion publique française.

La résilience de l’armée française

C’est sur ce volet de l’entretien que le général Lecointre se montre le plus critique, toutes choses égales par ailleurs. Un engagement majeur nécessite en réalité six mois de montée en puissance. La France dispose un effectif d’urgence de 5 000 hommes. Le volume maximal d’avions, de transports, de frégates sera atteint progressivement Le CEMA souligne que toute la difficulté tient à la détection chez l’adversaire de ce qui va nous décider à lancer une opération sur six mois. Il précise que l’armée a perdu des savoir-faire sur les conflits de haute intensité. Nos armées ont encore des lacunes que la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 devrait combler. Mais, la combinaison des dernières réformes, des économies budgétaires et des LPM nous ont fait perdre de la réactivité. En pensant que le territoire national était définitivement protégé, nous avons mis en œuvre des méthodes de civiles dans un souci de rentabilité. Nous nous sommes ainsi mis en situation de dépendance. Nous avons renoncé à des réserves. Dans les régiments, les bases ou les ports, le lien d’autorité entre les commandements d’unité et leurs unités de soutien a été rompu. Le CEMA conclut sur une note d’optimisme en soulignant que cette situation est en train d’être corrigée avec l’appui de la ministre des Armées.

L’avenir de l’opération « Barkhane »

Tout en reconnaissant que des coups ont été portés aux différents groupes islamistes qui agissent au Sahel, la restauration de califats territoriaux (hors celui démantelé par l’opération Serval dans le nord du Mali) se poursuit (dans le Liptako malien). Les revers répétés des armées malienne, nigérienne et burkinabé dans ces zones hors de contrôle peuvent conduire à des coups d’état et au retournement de ces armées éreintées contre leurs États respectifs. L’élimination de l’émir Abdel malek Drougdel, chargé de remettre de la cohérence globale dans l’action des différents Katibas, explique en partie l’affaiblissement de toutes les positions terroristes par l’armée française. Le général François Lecointre rappelle que l’engagement au Sahel était une action de longue haleine qui dépend d’autres que nous. Il souligne que, dans son esprit comme dans celui de la ministre des Armées, « il faudra lâcher. Toute la question est de le faire au bon moment en mesurant les risques ». La France réfléchit au moment idoine. Le CEMA se contredit lorsqu’il écrit : « les succès réels de la force conjointe du G5 Sahel sont encourageants, comme les efforts réalisés par les armées locales ». Il enfonce le clou en déclarant que l’armée française ne demeure pas au Sahel pour son plaisir surtout lorsque l’on sait qu’elle doit se réengager ailleurs en constituant des réserves. Le président de la République a fixé un rendez-vous au début de l’année 2021 pour un nouveau sommet du G5 Sahel. D’ici là, nous maintenons notre effort militaire tout en faisant comprendre à nos partenaires que le Sahel n’était pas un sujet franco-français mais Européen. Et, nous ajoutons avec le succès que l’on sait en dépit du serpent de mer de la force Takuba. Le général François Lecointre conclut ainsi : « Après, mettrons-nous nos moyens au Tchad ? Au Niger ? Ou ailleurs ? Nous continuerons quoi qu’il arrive à faire du conseil et de l’appui ».

« Il est vrai que, parfois, les militaires s’exagérant l’impuissance relative de l’intelligence, négligent de s’en servir » (Charles de Gaulle). L’éclairage de la situation internationale, en particulier des zones de crise, par le général François Lecointre est indispensable pour mieux appréhender le volet militaire de l’approche française des conflits. Il permet à l’observateur que nous sommes d’embrasser une réalité géopolitique sous un angle plus large. Et, cela est une bonne chose pour quiconque souhaite de disposer d’une base documentaire solide pour étayer son jugement. Toutefois, l’obligation de réserve à laquelle il est astreint, conduit assez souvent cet officier général à pratiquer une certaine forme de langue de bois épaisse. En effet, il y a souvent dans le propos du chef d’état-major des armées une certaine dose de méthode Coué mais aussi le constat objectif des limites de l’action de la France, seule ou lorsqu’elle fait appel à ses alliés de l’Union européenne21 ou de l’OTAN, voire à nos amis Africains. En dépit de ses lacunes et de ses non-dits, cet entretien, traditionnel en marge de la fête nationale, du CEMA constitue un exercice obligé. Mais, ne boudons pas notre plaisir lorsque le CEMA éclaire le débat.

19 Jean Daspry, Le CEMA se met à table, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 août 2019.
20 Nathalie Guibert (propos recueillis par), Général François Lecointre : « Une armée n’est pas faite que pour la gestion de crise », Le Monde, 14-15 juillet 2020, p. 3.
21 Claude Angeli, Macron recherche toujours des alliés en Europe !, Le Canard enchaîné, 15 juillet 2020.
 
 
MALI : UN DÉSASTRE FRANÇAIS ! Ali Baba. « La reconnaissance a la mémoire courte » (Benjamin Constant). Ce qui vaut pour les relations entre êtres humains vaut également pour les relations entre peuples. Après le temps des passions vient celui des haines. Après le temps du miel vient celui du fiel. Hier adulé, aujourd’hui honni. Un classique de l’Histoire du monde qui n’a pas pris la moindre ride alors que nous allons aborder la troisième décennie du XXIe siècle et que nous n’en avons pas encore fini avec les ravages de la pandémie de Covid-19 qui écrase le reste des informations internationales. L’actualité nous fournit un exemple éclairant de cette ritournelle avec la situation inquiétante que connait le Mali. Alors que les troupes françaises (Opération Serval) sont accueillies en libératrices par les autorités et la population malienne en 2013, la présence française (opération Barkhane) est accusée urbi et orbi de relever d’une logique purement colonialiste en 2020.

LA FRANCE LIBÉRATRICE : DE SERVAL À BARKHANE

Présentée au départ comme une intervention courte destinée à empêcher une catastrophe de grande ampleur au Mali, l’opération française se transforme au fil du temps en opération pérenne.

Une intervention courte ?

La progression des forces islamistes sur une partie grandissante du territoire malien incite la France à intervenir militairement. Son appui permet à l’armée du Mali de reprendre en quelques semaines la plupart des villes importantes du pays. Le Mali vit dans l’instabilité depuis que les Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad ont proclamé l’indépendance de cette région du nord en avril 2012. C’est dans ce contexte que le président Amadou Toumani Touré est renversé en mars par des militaires mécontents. Les Touaregs sont à leur tour menacés par leurs anciens alliés de l’Ansar Dine qui, avec d’autres groupes islamistes, veulent établir la charia (loi islamique) en Azawad et l’étendre au reste du pays. Leur succès inquiète à l’extérieur du Mali, entraînant une résolution des Nations unies (20 décembre 2012) prévoyant la création d’une force internationale de soutien sous conduite africaine. Après s’être rendus maîtres des villes du Nord, les islamistes progressent vers la capitale Bamako. La prise de Konna, le 10 janvier 2013, incite la France à déclencher l’opération Serval visant à les stopper et les repousser. Des frappes aériennes appuient les troupes maliennes qui reprennent l’initiative avec l’aide des Français, de soldats d’autres pays africains, des Touaregs, devenus leurs alliés, et du support logistique de l’Occident. Face à eux, les islamistes abandonnent plusieurs villes occupées au cours des derniers mois. À la mi-janvier, certains d’entre eux se rendent en Algérie et procèdent à une prise d’otages, impliquant plusieurs étrangers, qui se termine dramatiquement. La progression des Maliens et des Français, qui reprennent Tombouctou le 27 janvier 2013, se poursuit néanmoins. Ces succès sont salués par un accueil chaleureux de la population et la présence, le 2 février 2013, du président François Hollande. Des interrogations subsistent tout de même quant à la fragilité politique du Mali et à l’impact que risque d’avoir un déplacement des forces islamistes hors de ses frontières22.

Une intervention pérenne

L’opération Serval est une opération militaire menée au Mali par l’Armée française. Lancée en janvier 2013 et menée dans le cadre de l’intervention militaire au Mali, elle s’achève en juillet 2014 lorsque les forces engagées dans le pays intègrent un dispositif régional : l’opération Barkhane. L’opération a pour objectif de soutenir les troupes maliennes cherchant à repousser une offensive des groupes armés islamistes qui ont pris le contrôle de l’Azawad, la partie nord du pays. Les buts de cette intervention tels qu’exprimés par le président français, François Hollande, le 15 janvier 2013 sont d’arrêter l’avancée en direction de Bamako des forces djihadistes, sécuriser la capitale du Mali et permettre au pays de recouvrer son intégrité territoriale23. Depuis les choses ont bien changé, la situation est allée de mal en pis (meurtres de journalistes de RFI24 et militaires tués) en dépit de communiqués lénifiants qui peinent à masquer une réalité plus que contrastée. Surtout dans une région, le Sahel qui est au bord d’une crise humanitaire sans précédent25.

Où en sommes-nous sept ans après ?

LA FRANCE COLONISATRICE : DE LA PASSION À LA HAINE

En cet été 2020, nous sommes les témoins d’une double dégradation de la situation : pour le Mali et pour la France.

Le Mali : un État failli

La légitimité du président malien, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), arrivé au pouvoir en 2013, n’a jamais été autant contestée26. Depuis juin, des dizaines de milliers de personnes sont descendues à trois reprises dans les rues de Bamako pour exiger sa démission.  La dernière manifestation, le 10 juillet 2020, a dégénéré et a été suivie de deux nuits de violences. Au moins onze personnes ont été tuées, plus de 70 blessées dans des heurts avec les forces de sécurité, le siège du parti présidentiel a été saccagé tout comme le domicile de personnalités proches du pouvoir, des leaders de l’opposition, qui appellent à la désobéissance civile, ont été interpellés. La tension reste vive, des appels au calme ont été lancés de part et d’autre. Le président IBK a proposé un gouvernement d’union nationale, une option rejetée par les opposants. Les protestataires sont portés par le Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une coalition hétéroclite de membres de la société civile, d’acteurs politiques et religieux, dont le charismatique imam Mahmoud Dicko, ancien soutien d’IBK, devenu l’un de ses plus grands détracteurs. Tous jugent la gouvernance du pays « chaotique et prédatrice », invoquant un désastre économique et social, la corruption des dirigeants, un parti pris de la Cour constitutionnelle en faveur du pouvoir lors des élections législatives d’avril. Leur mobilisation est également motivée par la situation sécuritaire : après avoir perdu le contrôle du nord, l’État est totalement dépassé dans le centre, où des attaques et massacres sont régulièrement commis par des groupes armés, dont certains sont liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Il est aussi en difficulté dans le sud-est, selon des sources diplomatiques, tandis que le chef de file de l’opposition, Soumeïla Cissé, enlevé le 25 mars, reste introuvable. Les violations des droits de l’homme n’ont jamais été aussi nombreuses si l’on se réfère aux rapports de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma)27. En un mot, la situation se dégrade de jour en jour pour devenir incontrôlable.

La France : une puissance d’occupation

Nous n’avons cessé d’appeler l’attention de nos fidèles lecteurs sur les risques inhérents à la prolongation indéfinie de notre présence militaire au Mali et dans la région28. Ce qui devait arriver, arrive au fil des mois. Cette augmentation continue de la violence est attribuée à la gestion calamiteuse d’IBK, mais également à la France, laquelle a 5 000 militaires déployés sur le terrain depuis sept ans – aux côtés de 13 000 Casques bleus. L’État français est doublement critiqué : il est accusé de soutenir le président malien et de jouer un double jeu. Très répandue dans tous les milieux, cette opinion est soutenue avec force par le cinéaste et ancien ministre Cheick Oumar Sissoko. Figure respectée, devenu l’un des principaux leaders du M5-RFP, cet intellectuel de gauche de 74 ans a écrit un texte dans lequel il décrit une France « plus que jamais présente, dominatrice, arrogante ». Cheick Oumar Sissoko affirme que « l’État français, dans la défense et la préservation de ses intérêts, est à l’origine » du chaos sécuritaire dans lequel est plongé le Mali depuis 2012. Il accuse Paris d’avoir fait un pacte avec des groupes armés touaregs séparatistes, afin de démembrer le Mali et mettre la main sur ses ressources, tout en écartant les puissances concurrentes, dont la Chine. L’accord d’Alger censé ramener la paix, signé sous la pression de la France en 2015 par le gouvernement malien et les groupes armés du nord, va dans ce sens, écrit-il aussi. Et, il n’est pas le seul. En effet, nombreux sont ceux qui au Mali accusent la France de visées colonialistes.

Rahmane Idrissa, chercheur en sciences politiques à l’université de Leyde (Pays-Bas) estime que Paris « cultive une sympathie dangereuse à l’égard des rébellions dites touaregs au Mali et au Niger des années 1980-90 et plus tard. Des indices laissent même penser qu’il a soufflé sur les braises. Les décisions françaises de s’appuyer sur le MNLA, de “sanctuariser” en quelque sorte Kidal, etc., peuvent être légitimement interprétées comme des actes de guerre de la France contre le Mali, d’autant plus que la France n’a jamais cru nécessaire de s’expliquer à ce sujet. »  Le politiste poursuit : « Il est difficile de comprendre rationnellement cette stratégie française. Aussi gros que cela paraisse, on peut du coup supposer une collusion entre Français et rebelles touaregs pour détacher du Mali tout son territoire nord et le placer sous l’autorité de ces rebelles qui lui donneraient carte blanche pour son exploitation. » Pour l’opposition, l’urgence est aujourd’hui de « stopper le processus de transformation de notre État républicain et démocratique – déjà corrompu et dans l’incapacité d’assumer son rôle de concepteur et de maître d’œuvre des politiques de développement économique et social – en un État clanique, violant la Constitution, un pouvoir patrimonial mafieux et oligarchique », explique le journaliste et militant politique Nouhoum Keita. « Nous devrons ensuite faire une évaluation de la présence des armées étrangères. Et décider souverainement de la suite. Nous devons absolument avoir le contrôle politique de cette présence armée », insiste-t-il. Plus récemment, d’autres critiques s’abattent sur la France. Au nom du respect des civils victimes de conflits armés, l’armée française se targue de verser des indemnisations financières à ses « dommages collatéraux ». Sauf au Mali, où la France – en guerre depuis 2013 – a choisi de laisser les autorités maliennes réparer les dégâts commis par ses soldats. Mais le système n’a jamais fonctionné29.

« Les meilleures choses ont une fin » nous rappelle le proverbe frappé au coin du bon sens qui fait défaut à notre élite dirigeante arrogante. L’addition commence à être salée pour la France au Mali. Quand Emmanuel Macron et sa mauvaise troupe se décideront-ils à regarder la réalité en face ? Comme le soulignait si justement, Jacques Chirac : « De toute façon, les merdes, ça vole en escadrilles ». Toutes les aventures militaires que nous avons menées aux quatre coins de la planète – seuls ou avec des coalitions occidentales – se sont toujours mal terminées. Aujourd’hui, un sursaut courageux s’impose pour partir la tête haute du Mali, du Sahel30. Nous devons impérativement laisser aux Africains le soin d’assurer leur sécurité, de réformer leur gouvernance, de donner de l’espoir à leur jeunesse… Cela fait soixante ans qu’ils sont devenus indépendants. Ainsi, nous protégerons notre armée en surchauffe sur les théâtres d’opération extérieure31. De plus, nous serions mieux à même de répondre aux insupportables accusations de racisme de certains Africains et autres naturalisés français en France (Cf. affaire Adama Traoré) qui ne savent pas expliquer pour quelles raisons ils veulent gagner la terre dominée par « l’homme blanc »32. Plus généralement, au rythme où vont les choses, notre guerre au Mali tourne au désastre français !

22 11 janvier 2013. Intervention militaire française au Mali, https://perspective.usherbrooke.ca/
23 https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_Serval
24 Nathalie Guibert, Meurtres des journalistes de RFI au Mali : le récit d’un officier, Le Monde, 18 juillet 2020, pp. 1 et 5.
25 Matteo Maillard, Le Sahel est au bord d’une crise humanitaire sans précédent, Le Monde, 16 juillet 2020, p. 6.
26 Matteo Maillard, Le président malien « IBK », confronté à l’extension de la contestation, Le Monde, 14-15 juillet 2020, p. 5.
27 Fanny Pigeaud, Au Mali, le président IBK est contesté, la France aussi, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 juillet 2020.
28 Ali Baba, Sahel-Libye : rien ne va plus pour Jupiter !, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 juillet 2020.
29 Justine Brabant, Victimes collatérales de l’armée française : au Mali, la grande hypocrisie, www.mediapart.fr , 13 juillet 2020.
30 Nathalie Guibert (propos recueillis par), Général François Lecointre : « Au Sahel, il est clair qu’il faudra lâcher », Le Monde, 14-15 juillet 2020, p. 3.
31 Nathalie Guibert, Les nouvelles attentes sociales des soldats, Le Monde, 14-15 juillet 2020, p.8.
32 Guy Konopnicki, Les hommes noirs oubliés, Marianne, 10-16 juillet 2020, p. 61.
 
 
LE DERNIER ORACLE DE MICHEL DUCLOS – Ali Baba. Telle la Pythie de Delphes, chaque année à pareille époque, les grands experts des relations internationales du quotidien de référence de l’intelligentsia germanopratine, Le Monde consultent l’oracle, Michel Duclos. En 2019, Marc Semo était à la manœuvre33. En 2020, c’est au tour du mage Piotr Smolar de consulter notre ex-ambassadeur à Damas et à Berne qui nous livre la quintessence de sa pensée stratégique et prospective34. Rappelons que Michel Duclos avait produit, il y a quelques mois, un opus magnum dont il avait assuré la direction, consacré à la montée des régimes autoritaires dans le monde35. Le diplomate recyclé comme conseiller spécial de l’Institut Montaigne – cela fait chic – a manifestement beaucoup cogité durant la période de confinement dans le but de nous apporter matière à réflexion pour le monde d’après. Preuve en est qu’il a activement contribué au rapport de cet Institut intitulé : « Un virus clarificateur : l’impact du Covid-19 sur la politique étrangère de la France » qui débute par une affirmation mémorable : « Le Covid est un violent orage dont les éclairs jettent un jour nouveau sur un paysage connu, qu’il laissera dévasté en se retirant ». Mazette ! C’est du sérieux. Il fallait y penser pour parvenir à cette lumineuse conclusion à la Pierre Dac et Francis Blanche… sans l’humour, le personnage en étant totalement dépourvu.

Que nous dit notre expert en questions générales ? En un mot comme en cent, rien que nous ne sachions déjà depuis belle lurette. Nous pouvons organiser la pensée magistrale autour de quatre principales problématiques.

La cristallisation d’une identité européenne. Dans un océan de mauvaises nouvelles liées à la pandémie, une seule prête à l’optimisme. Le sursaut européen que constitue le plan de relance de 750 milliards d’euros (produit d’une initiative franco-allemande) qui devrait déboucher sur « la cristallisation d’une identité européenne » autour de la reconstruction post-Covid fondée sur une Europe solidaire. Toutefois, quelques problèmes demeurent dans les pays du sud : la pression populiste et le risque d’une crise des dettes souveraines. Pour la première fois se dessine une sortie politique par une réponse à la crise fondée sur autre chose qu’une démarche en termes de projets et de budgets.

Le choc clarificateur de l’Allemagne. Cette évolution est rendue possible par le passage de l’Allemagne d’une approche émotionnelle du projet européen à une démarche centrée sur les intérêts de Berlin. Le Covid a servi de révélateur : révéler aux dirigeants allemands que leurs intérêts n’étaient pas séparables de ceux de l’Italie ou de la France. « L’Allemagne ne s’est pas convertie à l’Europe-puissance à la française. Elle estime simplement qu’un degré supplémentaire d’intégration est nécessaire ». L’Europe a désormais compris qu’elle devrait trouver un mode de relation avec les États-Unis et la Chine (dont elle n’avait pas vu venir les visées stratégiques ambitieuses. La différence entre grandes puissances ne s’effectue plus sur la force militaire mais sur la capacité de coercition.

L’inconnue de l’élection présidentielle américaine. Sans trop se mouiller, Michel Duclos estime que si Donald Trump est réélu, l’Europe aura fort à faire sur les plan commerciaux et sécuritaires (rôle de l’OTAN) Si Joe Biden l’emportait, il y aurait place pour plus de convergences (climat) mais cela n’arrêtera pas les tendances générales. En particulier au Proche-Orient où le vide américain sera compensé par des puissances de second rang : Turquie, Russie, Arabie saoudite, Iran qui se comportent en « acteurs régionaux désinhibés ».

Les deux priorités internationales de la fin du quinquennat. Si Michel Duclos est favorable au dialogue avec la Russie, il n’en demeure pas moins que Vladimir Poutine n’est pas disposé à changer de logiciel. Si Israël ne peut pas être mis sur le même plan que la Russie, il est important que la France marque le coup en cas d’annexion de la Cisjordanie en suspendant certaines coopérations comme le propose Jean-Yves Le Drian. Si nous ne le faisions pas, nous donnerions l’impression de légitimer a posteriori l’annexion de la Crimée et le coup de force de la Chine à Hongkong. Pour les deux dernières années du quinquennat d’Emmanuel Macron marqué par un monde où « tout se durcit et se fractionne, tout devient conflictuel », notre Fernand Braudel du XXIe siècle propose deux priorités : construire sur le plan de relance européen (consolider au maximum l’unité européenne, avoir une relation plus confiante avec Washington, retrouver un sens du compagnonnage avec nos alliés et partenaires) et chercher des alliés (renforcer nos partenariats stratégiques en Asie avec le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et dans le Pacifique avec l’Australie). Pour combattre le relatif isolement dont elle souffre, la diplomatie française « doit opérer un basculement de la géopolitique vers la géoéconomie, tout en réalisant un pivot géostratégique vers l’Asie » en entraînant un pivot stratégique vers l’Asie. Michel Duclos conclut son madrigal sur un morceau de bravoure : « Le président Emmanuel Macron a brillé comme prophète ou comme disrupteur. Il serait souhaitable qu’il termine son quinquennat en fédérateur ou en rassembleur ».

Le malheur est notre destin, écrivait Jean-Pierre Dupuy dans Un catastrophisme éclairé (2002), mais un destin qui n’est tel que parce que les hommes n’y reconnaissent pas les conséquences de leurs actes. C’est surtout un destin que nous pouvons choisir d’éloigner de nous ». Toute cette logorrhée relève tout à la fois de la méthode du bon Docteur Coué et de la prose du café du commerce. L’homme aime galoper dans les nuages. Une fois de plus, ce brillant esprit qu’est Michel Duclos ne comprend rien à la géopolitique. Drôle de diplomate que ce monsieur qui a l’art d’enfoncer des portes ouvertes ou de nous livrer une pensée insipide dans un monde complexe et imprévisible. Il a l’art de raconter n’importe quoi lorsqu’il évoque un président prophète. Sur quels dossiers concrets a-t-il manifesté de telles qualités d’anticipateur du futur ? La crise sanitaire a plutôt démontré le contraire. C’est qu’aujourd’hui en matière stratégique, « l’incantation prospective » ne suffit plus. Voilà tout ce que nous pouvions dire du dernier oracle de Michel Duclos.

33 Ali Baba, Michel Duclos : Perseverare diabolicum !, www.prochetmoyen-orient.ch , 8 juillet 2019.
34 Piotr Smolar (propos recueillis par), Michel Duclos : « La France souffre d’une relative solitude sur la scène internationale », Le Monde, 12-13 juillet 2020, p. 20.
35 Michel Duclos (sous la direction de), Le monde des nouveaux autoritaires, Institut Montaigne/éditions de l’Observatoire, novembre 2019.
 
 
MARC GUILLAUME, LA CHUTE D’UNE ICÔNE DE LA RÉPUBLIQUE – Ali Baba. « Rien de plus rare que de ne donner aucune importance aux choses qui n’ont aucune importance » (Paul Valéry). Et, à contrario, de donner de l’importance aux choses qui en ont. Dans ce règne de l’infobésité et de la politique de l’essuie-glaces, les informations les plus importantes passent à la trappe par méconnaissance de la part de nos folliculaires de la différence existant entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Tel est le cas de la mise à l’écart de l’une des personnalités, aussi discrète que puissante, le secrétaire général du gouvernement, Marc Guillaume. Son nom ne vous dit certainement rien alors qu’il était le plus haut fonctionnaire de la République, qualifié par certains de vice-premier ministre. Reprenons ce que nous dit le site confidentiel Acteurs Publics avant d’analyser les raisons d’un séisme passé presqu’inaperçu. Le quotidien Le Monde nous apporte également un éclairage intéressant.

LA FIN DU GANG DES TROIS

Début de citation :

Moins de quinze jours après son arrivée à Matignon, le Premier ministre, Jean Castex, a remplacé le très puissant secrétaire général du gouvernement par l’une de ses collègues du Conseil d’État, Claire Landais. La nomination d’une femme à ce poste – la première depuis sa création, en 1935 – constitue le premier acte d’autorité de la nouvelle équipe Macron en direction de l’appareil d’État. C’est un signal politique fort. Le secrétaire général du gouvernement (SGG), le conseiller d’État Marc Guillaume, a été remplacé à son poste par l’une de ses collègues du Palais-Royal, Claire Landais. Cette juriste de bientôt 47 ans est la première femme nommée à ce poste (l‘un des plus importants de la République) depuis sa création en 1935. Tout un symbole. Chef d’orchestre de l’élaboration des textes de loi et réglementaires, chef de file du travail gouvernemental, le SGG est parfois considéré comme un vice-Premier ministre administratif. Un personnage de l’ombre que les Français ne connaissent pas. À l’échelle de Matignon, le départ de Marc Guillaume est un petit séisme. Il est en effet d’usage que le SGG reste à son poste lors des changements de gouvernement. Ses 4 derniers prédécesseurs avaient tous passé la barre des sept ans de longévité : Marceau Long (1975-1982), Renaud Denoix de Saint Marc (1986-1995), Jean-Marc Sauvé (1995-2006), puis Serge Lasvignes (2006-2015). Seul Jacques Fournier, nommé en 1982, un an après l’alternance socialiste – en rupture avec les usages pour ce poste – n’avait pas survécu à la cohabitation Mitterrand-Chirac, survenue quatre ans plus tard, en 1986. 

Charisme et autorité

Nommé au SGG par Manuel Valls, Marc Guillaume n’aura tenu que cinq ans. Autant dire un désaveu. Marc Guillaume avait conquis une place à part dans l’appareil d’État, sans doute au-delà du costume taillé par ses prédécesseurs. Doté d’un charisme certain et d’un humour féroce, craint des directeurs d’administration centrale, il s’est d’abord imposé en coulisses dans un moment charnière : les attentats de 2015, période au cours de laquelle l’état d’urgence a été mis en place. Une opération délicate, complexe, très juridique et au cours de laquelle il a su incarner un pilier solide, précis et rassurant pour l’équipe Hollande. Peu à peu, son autorité est devenue telle qu’il a eu droit à une couverture de presse moins flatteuse qu’à ses débuts, alimentée par des ministres meurtris par son pouvoir, que d’aucuns jugeaient exorbitant. L’homme, dont la discrétion n’avait d’égale que la puissance (il était l’un des très rares hauts fonctionnaires à pouvoir obtenir une audition du Parlement à huis clos), a connu son apogée sous Édouard Philippe et son directeur de cabinet, Benoît Ribadeau-Dumas, avec une forme d’osmose entre ces 3 membres du Conseil d’État, que le Premier ministre qualifiait de “club anglais”. Un club fermé qui pouvait apparaître, dans certains dossiers comme celui de la réforme de la haute fonction publique, très conservateur et, partant, en opposition au chef de l’État. 

Le cas Delevoye, ombre au tableau

Le passage à Matignon de Marc Guillaume a été entaché par une polémique : son rôle dans le traitement du cas Jean-Paul Delevoye, la question étant de savoir ce que le SGG savait en matière de cumuls et ce qu’il avait autorisé formellement ou officieusement. Des questions qui touchaient aussi le président de la République et le Premier ministre. En choisissant de remplacer Marc Guillaume moins de deux semaines après la nomination d’un nouveau Premier ministre, l’exécutif pose un acte d’autorité, de rupture avec le passé. L’histoire dira laquelle des deux têtes de l’exécutif a le plus souhaité ce changement. La nouvelle patronne du SGG, Claire Landais, connaît bien Matignon, puisqu’elle y occupait depuis 2018 une position importante : secrétaire générale de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Auparavant, cette énarque a effectué le parcours classique d’une future SGG, en officiant comme directrice des affaires juridiques du ministère de l’Éducation nationale et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (2008-2010), puis du ministère de la Défense (2012-2017).

Des missions qui ont évolué sous la période Guillaume

Les missions du secrétariat général du gouvernement (SGG) ont connu, ces dernières années, plusieurs évolutions. Son rôle en matière de gestion des cadres dirigeants a été renforcé, avec la création d’un comité d’auditions pour les postes de directeurs d’administration centrale. Présidé par le SGG en personne, ce comité rend des avis qui ne lient pas le gouvernement. Dans un autre registre, le SGG s’est aussi délesté de la gestion administrative des services déconcentrés de l’État, transférée place Beauvau36.

Fin de citation

UN SÉISME PASSÉ PRESQU’INAPERÇU

Décidée en pleine séquence médiatique intense sur la présentation du « nouveau chemin » par le président de la République (lors de son intervention télévisée du 14 juillet 2020) et sa déclinaison concrète par le Premier ministre (lors de son discours de politique générale), le débarquement de Marc Guillaume n’a pas fait la une des gazettes tant notre clergé médiatique est aveugle. La confirmation de cette information nous vient de la lecture du très sérieux Journal Officiel de la République (JORF) du 16 juillet 2020 qui annonce la nomination de son successeur, Claire Landais, elle aussi membre du Conseil d’État. Elle est ainsi libellée :

« Mme Claire LANDAIS, conseillère d’Etat, est nommée secrétaire générale du Gouvernement, en remplacement de M. Marc GUILLAUME. Il sera appelé à d’autres fonctions »37.

Connu des seuls initiés, ce fils de conseiller d’État (Gilbert Guillaume qui a fini sa carrière comme président de la Cour internationale de justice à La Haye) est avide de pouvoir surtout sans être soumis au moindre contrôle démocratique. Du temps de sa splendeur, certains le qualifiaient de « technocrate le plus puissant de France »38 et d’autres de « vice-Premier ministre »39 ou de « Guillaume le conquérant… qui n’a de comptes à rendre à personne »40. Il se murmurait qu’il pourrait être désigné au prestigieux poste de vice-président du Conseil d’État au départ de l’actuel titulaire, M. Bruno Lasserre41, aujourd’hui mis en examen pour complicité de harcèlement moral42. Peut-être que cette mise à l’écart signifie la fin de ce rêve. La Roche tarpéienne est proche du Capitole.

Bien informée à bonne source, Le Monde complète le tableau du débarquement de celui qui se croyait aussi indispensable qu’inamovible (voici quelques-uns de ses surnoms : « Le Léviathan », « Dieu », « premier ministre bis », « Imperator », « Monsieur non »). C’est le Premier ministre, Jean Castex qui aurait obtenu le « scalp » de Marc Guillaume avec le feu vert de l’Élysée. Une manière d’avoir les coudées franches pour mener à bien ses réformes et pour se rappeler au bon souvenir de ce Conseiller d’État qui lui avait mis des bâtons dans les roues lorsqu’il avait en charge le déconfinement. Cette éviction traduit également la volonté de l’exécutif de se débarrasser d’un « frein au changement » (l’État profond) et de mettre un terme à cet « entre-soi énarchique ». Ce khmer énarque (surtout avec ses deux autres collègues du Conseil d’État, Edouard Philippe et Benoit Ribadeau-Dumas), qui terrorisait hauts fonctionnaires et ministres, faisait la plus et le beau temps au gré de son humeur. Il avait droit de vie ou de mort sur tout ce qui lui tombait sous la main. « Un faiseur de rois et un coupeur de têtes ». Il avait trop tendance à assumer un rôle politique qui n’était pas le sien. Il était devenu, au fil du temps, l’incarnation de « l’hubris technocratique ». L’État, c’était Marc Guillaume. De plus, il était pétri de la « culture Conseil d’État » qui consiste à se réfugier derrière le juridique à chaque problème. Emmanuel Macron estime qu’il doit son impopularité au trio Philippe/Ribadeau-Dumas/Guillaume et qu’avec le départ de cette mauvaise troupe, il pourra mener à bien son programme réformateur sans la moindre entrave. Le rêve de la vie de Marc Guillaume serait de devenir vice-président du Conseil d’État.43 Dieu nous en garde tant le personnage est imbuvable et détestable.

Nous n’allons certainement pas pleurer sur l’éviction de ce Monsieur par l’équipe du nouveau Premier ministre tant il a été au centre d’intrigues peu avouables. L’homme travaillait dans l’ombre mais sa dague était impitoyable. La brutalité était sa marque de fabrique. Il est tombé comme il en a tant fait tomber au cours de toutes ces longues années passées à la tête du SGG. Ce n’est que Justice. N’ayez aucune crainte, cet homme de réseaux saura reballer dans les semaines ou les mois à venir. Il fait partie de cette Noblesse d’État (Pierre Bourdieu), de cette Caste (Laurent Mauduit) qui tire les ficelles dans l’ombre, qui fait la pluie et le beau temps en dehors de tout contrôle. Réformer l’action publique, comme le souhaite Jean Castex, commencerait par la fin du monopole des grands corps de l’État (Conseil d’État, Cour des comptes et Inspection des Finances) dans les rouages de la haute administration. Qu’ils soient uniquement cantonnés à leur fonction de corps de contrôle et la France se porterait mieux ! La confusion des genres n’est jamais le gage d’une saine démocratie. Avec le départ inopiné de Marc Guillaume du SGG, c’est à la chute d’une icône de la République à laquelle nous venons d’assister… pour notre plus grand plaisir.

36 Pierre Laberrondo, La nouvelle équipe Macron écarte le secrétaire général du gouvernement, www.acteurspublics.fr , 15 juillet 2020.
37 Décret du 15 juillet 2020 portant nomination de la secrétaire générale du Gouvernement – Mme Landais (Claire), JORF n° 0173 du 16 juillet 2020, texte n° 18.
38 Étienne Girard/Louis Haushalter, Marc Guillaume. Le technocrate le plus puissant de France, Marianne, 29 mars-4 avril 2019, pp. 12-12-14.
39 Marc Endeweld, Le grand manipulateur, Stock, 2019, p. 189.
40 Guillaume le conquérant, Le Canard enchaîné, 8 mai 2019, p. 2.
41 Régis Desmarais, Imagine-t-on le vice-président du Conseil d’État mis en examen ?, Le Blog de Régis Desmarais, www.mediapart.fr , 14 mars 2018.
42 Jean-Baptiste Jacquin, Mis en examen, le vice-président du Conseil d’État se défend, Le Monde, 6-7 octobre 2019, p. 9.
43 Olivier Faye/Solenn de Royer, Castex obtient le départ du « premier ministre bis », Le Monde, 17 juillet 2020, p. 12.
 
 
SYNDICAT DE LA MAGISTRATURE OU SYNDICAT DE LA DICTATURE ? Jean Daspry. « Tout ce qui est excessif est insignifiant » (Talleyrand). La nomination du nouveau garde des sceaux fait toujours des vagues44. Après les déclarations incendiaires de la présidente de l’Union syndicale des magistrats (USM), Céline Parisot selon lesquelles la nomination d’Éric Dupond-Moretti place Vendôme constituerait une déclaration de guerre contre les magistrats, une marque de mépris extrêmement profond et bien d’autres du même tonneau45, son homologue du Syndicat de la magistrature ne pouvait pas demeurer sans réagir. C’est désormais chose faite avec la tribune de Katia Dubreuil publiée dans le quotidien Le Monde avec un titre accrocheur qui ne fait pas dans la nuance : « L’inquiétante nomination du nouveau garde des sceaux »46. Cette saillie ne correspond pas à l’équilibre et à la retenue que l’on est en droit d’attendre d’un magistrat. Que nous dit-elle ? Que faut-il en penser ?

QUE DIT LA PRÉSIDENTE DU SYNDICAT DE LA MAGISTRATURE ?

Tentons de reprendre, point par point, les arguments développés par Katia Dubreuil dans son réquisitoire sans la moindre nuance contre le nouveau ministre de la justice et dans un style souvent confus qui manque de clarté d’exposition !

Une nomination inquiétante. Du point de vue de la présidente du SM, la nomination d’un avocat pénaliste, qui n’a pas la langue dans la poche, au poste de garde des sceaux serait inquiétante. D’abord parce qu’Éric Dupond-Moretti a « trop souvent cédé à la facilité de la provocation et de l’outrance ». Ensuite, parce qu’elle instituerait « une logique guerrière, une barricade infranchissable entre, d’un côté, les magistrats, et, de l’autres, le monde politique et les avocats, forcément animés d’intentions malveillantes à l’endroit des premiers ». Rien de moins ! Gare à ceux qui sont jugés par des membres du Syndicat de la magistrature qui enferment tout individu dans une catégorie préétablie. Ceci représente un danger pour la démocratie, l’état de droit, et, pire encore, pour tous les citoyens.

La morgue d’un casting gouvernemental dans lequel « La justice est reléguée au dixième rang protocolaire et où deux ministres sont confortés alors que l’un fait l’objet d’une enquête pour viol et l’autre pour corruption et trafic d’influence ». Manifestement, notre Rosa Luxembourg ignore – un grand classique chez bon nombre de magistrats – le respect du principe de la présomption d’innocence rappelé avec force par le président de la République (14 juillet 2020) et par le Premier ministre (15 juillet 2020). Ce qui est gravissime pour le président d’un syndicat de magistrat qui démontre ainsi le peu de cas qu’il fait des grands principes du droit contenu dans nos textes nationaux et dans les conventions européennes et internationales ratifiées par la France. Et cette dame enfonce des portes ouvertes en soulignant que le garde des sceaux n’est ni le ministre des magistrats, ni celui des avocats, des personnels pénitentiaires ou des éducateurs. Qui a prétendu le contraire si ce n’est l’esprit torve de cette suffragette aux petits pieds ?

La personnalité trouble d’Éric Dupond-Moretti. L’homme est accusé de ne « pas se contenter de défendre des hommes : en les défendant, par le degré de généralité de ce qu’il dit et par les lieux où il les dit, il défend des causes ». C’est exactement le reproche que l’on peut formuler à l’endroit du syndicat de la magistrature. Katia Dubreuil concède, s’agissant des critiques formulées par le nouveau ministre, que « toutes ne sont d’ailleurs pas à jeter aux orties, et il porte sur l’institution un regard pertinent, que l’on aurait tort de disqualifier du seul fait de son acerbité ». Katia Dubreuil disait le contraire plus haut. Allez comprendre la logique de ce raisonnement qui n’en est pas un si l’on se place du point de vue de la logique. Elle énumère ensuite les problématiques défendues avec constance par l’ex-avocat : « présence du peuple français dans les cours d’assises, un meilleur équilibre de la procédure pénale, il morigène le conformisme ambiant et la justice d’abattage que constitue trop souvent la comparution immédiate ». Et d’ajouter : « sur ces terrains fondamentaux, il porte une parole qui mérite l’attention, voire le soutien ». Conclusion : tout n’est pas jeter chez le nouveau ministre. Mais, elle poursuit sur une note critique : attendons les actes du « ministre des libertés » qui n’a rien dit de la justice civile lors de la passation des pouvoirs. Et, de nouveau, l’antienne du procès d’intention. Et l’on comprend mieux ainsi la défiance des citoyens à l’égard des magistrats à qui manque la distance nécessaire pour juger.

Une nomination inquiétante. Et la dame revient, à travers trois exemples, sur ce qu’elle avait déclaré au début de sa tribune comme pour enfoncer le clou. Après le miel, le fiel. Il s’agit de la suppression de l’École nationale de la magistrature ; la stigmatisation de « la volonté effrénée de transparence » susceptible de conduire à la « dictature », au maccarthysme, le mélanger les lanceurs d’alerte et les délateurs, avec une emphase sur le Parquet national financier ; la défense par l’ex-avocats de « personnes poursuivies dans les plus importantes affaires politico-financières ». Notons que la proposition de suppression de l’ENM est contenue dans le rapport Thiriez sur la réforme de l’ENA ; qu’il existe souvent une zone grise entre lanceurs d’alerte et délateurs et que le rôle de l’avocat est de défendre tout un chacun. Où est le problème si ce n’est dans la tête de cette Dame ?

Une probité discutable. Nouveau procès d’intention à l’endroit du nouveau garde des sceaux, une accusation ab initio de nombreux procureurs et juges (a-t-elle procédé à un sondage crédible ou s’agit-il de jus de crâne ?) provenant d’un mauvais usage des remontées d’informations à des fins personnelles (les dossiers qu’il a traités). Cela s’appelle un procès stalinien dont le Syndicat de la magistrature est coutumier.

Une forme de chantage. En guise de conclusion, Katia Dubreuil lance une menace à peine voilée : « Telles sont les questions auxquelles celui en a posé tant, et pas seulement de mauvaises, depuis tellement d’années à l’institution judiciaire, devra répondre s’il veut trouver sur son chemin des partenaires loyaux et constructifs ». De quel droit un magistrat, soumis comme tout fonctionnaire à une obligation de réserve, peut se comporter de manière aussi familière avec son supérieur hiérarchique quel qu’il soit ? Il y a des limites à l’insolence et à l’impertinence que l’on ne peut tolérer. Le SM ne peut pas tout se permettre tant il ne détient aucune vérité révélée. Bien au contraire.

Passons à quelques questions qui méritent d’être soulevées en reprenant ce qui n’est pas dit dans cette tribune !

QUE PEUT-ON PENSER DES PROPOS DE CETTE DAME ?

Outre leur ton sentencieux qui ne nous semble pas de mise et le fait qu’elles jugent avant même les premières décisions du nouveau ministre – ce qui s’appelle un préjugement ou un a priori -, les déclarations de Katia Dubreuil soulèvent d’importantes questions.

La séparation des pouvoirs est le principe politique qui organise les trois fonctions principales de l’Etat. Elle a été imaginée par Montesquieu puis John Locke pour lutter contre la réunification des prérogatives entre les mains d’une seule personne ou institution, tel que c’est le cas dans un régime monarchique ou absolutiste. En France, ces trois pouvoirs sont composés du : (1) Pouvoir législatif, exercé par le Parlement qui est composé de l’Assemblée nationale et du Sénat. Il propose, vote la loi et fait l’évaluation des politiques menées par le gouvernement ; (2) du Pouvoir exécutif, détenu par le chef de l’État et par les membres du Gouvernement qui exécutent les lois votées au Parlement ; (3) du Pouvoir juridictionnel (autorité judiciaire) à qui il revient de trancher les litiges qui peuvent naître des relations entre les acteurs de la vie quotidienne entre eux, ou avec les entités publiques. Il interprète la loi et évalue en toute impartialité les affaires soumises à son office. La séparation des pouvoirs est un pilier de la démocratie. L’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 la consacre comme un élément fondamental de la Constitution et l’Union européenne la place au rang des valeurs sur lesquelles elle se fonde47. En s’ingérant dans le fonctionnement du pouvoir exécutif, Katia Dubreuil ne viole-t-elle pas allègrement ce principe ? Ce qui ne manquerait pas de sel pour une personne qui se pique de connaître le droit.

Le pouvoir de nomination des ministres n’est pas du ressort des magistrats à lire l’article 8 de la Constitution du 4 octobre 1958 qui précise que : « Le Président de la République nomme le Premier ministre. Il met fin à ses fonctions sur la présentation par celui-ci de la démission du Gouvernement. Sur la proposition du Premier ministre, il nomme les autres membres du Gouvernement et met fin à leurs fonctions »48. De quoi se mêle donc le syndicat de la magistrature qui devrait se contenter de balayer devant sa porte ? Elle doit accepter le ministre qui est désigné conformément aux procédures constitutionnelles. Ni plus, ni moins. Aller au-delà constitue une violation de la constitution, une faute grave qui devrait lui valoir des poursuites disciplinaires.

L’indépendance du parquet, à laquelle Éric Dupond-Moretti semble attaché, et qui a valu à la France deux condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme en 2010, n’est curieusement pas mentionnée par la présidente du syndicat de la magistrature. S’agit-il d’un oubli ou bien traduit-il la satisfaction de ce syndicat face à la dépendance du parquet vis-à-vis de l’exécutif ? Curieux pour quelqu’un qui veut nous faire gober qu’elle est attachée au respect de l’État de droit.

La responsabilité des magistrats, à laquelle Éric Dupond-Moretti se réfère pour éviter les dérives graves (Cf. affaire d’Outreau) est, elle aussi, ignorée par cette Dame. Considère-t-elle que les magistrats sont par nature au-dessus de tout soupçon et ne commettent jamais la moindre erreur dans l’exercice de leur fonction ? Vit-elle dans un autre monde ? Les magistrats doivent pouvoir répondre de leurs actes comme tous les autres fonctionnaires. Nous n’en sommes pas encore là. Ce qui est regrettable et mérite d’être changé.

Et le reste est à l’avenant.

« La justice, cette forme endimanchée de la violence » (Stephen Hecquet). Avec sa tribune qui porte des jugements péremptoires sans la moindre retenue, Katia Dubreuil cède à la facilité de la provocation et de l’outrance qu’elle dénonce chez le nouveau garde des sceaux. Elle est assez mal placée pour se poser en justicière alors qu’elle est à la tête d’un syndicat qui s’est illustré en son temps avec le fameux « mur des cons ». Une ingérence grossière et scandaleuse dans le fonctionnement du pouvoir exécutif. En attendant la deuxième vague, le nouveau monde extravague. Surtout le monde des représentants des magistrats. Le syndicat de la magistrature apparaît pour ce qu’il est, le syndicat qui fait plus de politique, de morale que de droit. Un syndicat de la dictature qui méconnait le droit qu’il est censé appliquer.

44 Simon Piel, La nomination d’Éric Dupond-Moretti à la justice passe mal chez les magistrats, Le Monde, 14-15 juillet 2020, p .11.
45 Jean Dapsry, Éric Dupond-Moretti : la parole est à la défense, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 juillet 2020.
46 Katia Dubreuil, L’inquiétante nomination du nouveau garde des sceaux, Le Monde, 11 juillet 2020, p. 30.
47 https://www.typhaniedegois.fr/articles/assemblee/la-separation-des-pouvoirs-en-france-56#:
48 https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur

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