Observatoire Géostratégique

numéro 208 / 10 décembre 2018


A QUOI SERT KAMEL DAOUD ? Boualem Snaoui. Pour mes lectures estivales je me suis fait violence, en glissant dans mes bagages les 464 pages de chroniques (2010-2016) publiées par Kamel Daoud chez Actes Sud. Je dois avouer ne pas avoir dépensé le moindre kopeck pour accéder aux écrits de cet ancien islamiste qui, quand cela est devenu lucratif, a découvert que « Dieu est athée ». Pas question donc de donner un centime de droits d’auteur à cette nouvelle, icône heureuse de nourrir l’orientalisme des néoconservateurs « atlantistes ». Un orientalisme qui est l’une des misères de l’histoire du monde arabe, un travers si bien dénoncé par notre merveilleux Edward Saïd. J’ouvre ce livre, juste après avoir lu le dernier chef d’œuvre de Jean Ziegler : Le capitalisme expliqué à ma petite fille, publié aux éditions du Seuil. Le hasard, pour une fois, a bien fait les choses, lire le manuel de la générosité et de l’altruisme juste avant le grand traité de l’égoïsme, met les idées à leur vraie place. Entre les deux livres, il y a un fossé, une tranchée genre 14/18. Daoud dangereux, peu fiable et néo-prosélyte comme tous les repentis, fait la promotion du capital, et du libéralisme qui est son corolaire. Ziegler, lucide et généreux, dénonce ce monde de la finance sans lois et ses mortels ravages sur l’humanité. Deux mondes différents, et même opposés. Vieux baroudeur entre les destins de l’humanité, Jean Ziegler a vu trop d’hommes mourir, de faim et de guerre, pour un même effet, savoir que le libéralisme c’est la mort des pauvres, des peuples « en trop ». De ceux qui gênent. Kamel Daoud, à l’opposé, regrette l’absence d’un « capitalisme fort, de patronats puissants et créateurs de plus-values ».

Une drôle de sensation m’habite, celle d’un barreur dans la nuit qui sait qu’il va croiser un iceberg. Daoud se dit Algérien, un peu comme moi, mais je ne retrouve en lui rien de notre bien commun, cette homme est de glace, froid et transparent. Du coup, je me sens Algérien comme Jean Ziegler. Alors que Daoud, tenancier de sa petit boutique « d’algérianité » vante une camelote de qualité « made in China » pour séduire les colons jamais guéris de Saint Germain des prés. C’est l’histoire dans l’autre sens, jadis c’est le « blanc » séduisait l’indigène avec de la verroterie. Au risque de perdre ses lecteurs, qui le prennent pour ce qu’il n’est pas, Daoud doit continuer de se poser en « Algérien », c’est son filon en or. Pensez donc, un Algérie musulman et athée, Arabe qui déteste les Arabes et qui parle de tout cela « sans langue de bois », Netanyahou et Le Pen auraient rêvé de l’inventer. Pourtant, il est bel et bien là. Alors qu’il n’est qu’un ersatz de BHL, une tête de gondole pour vendre des livres que personne ne lisent, c’est-à-dire beaucoup de bruit pour rien, le vent de la barbe à papa. Lectures faites, je persiste et comprends mieux pourquoi Jean Ziegler n’est jamais promu par les médias qui se proclament « grands ».

Invité à la télévision, Kamel Daoud est traité comme un saint, le tenant de la nouvelle lumière et du savoir avancé. Aux yeux des gogos ce réactionnaire il est « moderne » et « révolutionnaire ». C’est donc sans contradicteurs qu’il déroule sa pelote de lieux communs, l’image du bon nègre Banania qu’attendent les « néocons ». Récemment je l’ai aperçu sur une chaîne de algérienne, avec toujours la même posture du penseur couché, criant : « je sais me défendre ». Cependant, on ne sait contre quoi il se défend.

Questionné sur l’invitation de Daoud, le nouveau commandeur, à l’ambassade de France lors de son passage en Algérie, E. Macron a répondu qu’il « veut entendre tout le monde ». Le Président français considère-t-il que Daoud c’est tout le monde ? Où tous ceux qui résident dans le jardin des puissants ?

Pour revenir à ce qui n’est pas de la littérature, disons que dans son livre Daoud nous invite à découvrir, ou redécouvrir, la crème de ses près de 2000 textes écrits entre 2010 et 2016. Que seraient, nous affirme-t-il, les positions « des journaux et des élites contestataires ». Cette position est lacunaire puisque ce Don Quichotte algérien ne nous dit jamais ce qu’il conteste. Il n’a pas besoin d’exprimer de s’attacher aux détails du vrai : il est l’élite à lui seul, et doit être cru sur parole. Mais, patatras Daoud, par le contenu de son opus, atteint un objectif imprévu. Preuve à l’appui – l’existence de son livre -, il démontre que la censure qu’il prétend combattre n’existe pas en Algérie. En effet, comment publier impunément (et c’est tant mieux), autant de saloperies sur un peuple et un pays « qui manquaient de la liberté de dire, de lire ou de regarder ». Sacré Daoud, ce Daoud sacré.

Si sa plume se fluidifie miraculeusement contre « l’arabe et sa langue », « le musulman », et « l’Algérie », cela ne l’empêche pas de célébrer les «Printemps» alors qu’eux aussi sont censés être arabes. Il glorifie les révoltes sans citer un seul révolté. En réalité, il tente de nous faire croire que les révolutions se font sans révolutionnaires et que les chaos sont l’annonce des aubes nouvelles. Outre du BHL ou du Debray, Daoud ne lit visiblement rien d’autre. Sans doute par crainte d’être chahuté par les mauvaises ondes de la vérité. Par exemple il n’a pas pris connaissance de « la stratégie du choc » brillamment décrite par Naomie Klein, et il regrette sans rire et amèrement que l’anarchie, la destruction et la guerre civile n’aient pas déjà emporté l’Algérie.

Chercheur, créateur de concept, ce grand penseur nous indique avoir découvert que l’Occident a pour malheur d’avoir voulu incarner la Morale universelle. Sans doute voulait-il parler de l’extermination des Amérindiens, de la traite négrière, des colonisations, de l’utilisation de la bombe atomique sur des populations civiles à Hiroshima et Nagasaki ou encore du nazisme et du fascisme né en Occident ? Sacré Daoud.

Et même lorsqu’il tente de dénoncer le traitement infligé aux migrants en Pologne, comme par instinct, sa plume fait une arabesque et va retrouver son sujet fétiche : l’Algérie. On peut en déduire que si les migrants sont mal traités en Pologne, c’est à cause de l’Algérie. Il en est de même d’une chronique sur la Roumanie puisque Daoud est universel. Pour lui, tous les chemins du malheur mènent à Algérie.

Aux intellectuels et universitaires qui se sont opposés à ses positions (le mot idées serait flatteur), il répond, en se réfugiant dans un vocabulaire creux comme un tambour. Que « c’est au nom de l’anticolonialisme et de l’inquisition qu’on lui interdit de penser ». Après sa tribune délirante sur des viols de Cologne qui n’ont jamais existé, dans laquelle il présentait l’Arabe comme une sorte d’être génétiquement violeur, les intellectuels qui ont protesté lui auraient organisé un procès stalinien. Il annonce même à grand fracas qu’il va quitter la scène, et prendre la porte. Ce qui serait une bonne idée, s’il la laisse ouverte, sera nous faire de l’air. Mais rassurez-vous, il y a le goût d’être sur les planches et celui des droits d’auteur : il revient par la fenêtre. Recyclant les clichés les plus éculés -mais toujours orientalistes- il déverse incessamment une haine inégalée du « musulman ». Elle a un sens, son engagement dans la guerre du « choc des civilisations », le monstre agité par les forces les plus réactionnaires, celui qui marche main dans la main avec « le grand remplacement ».

Il suffit de lire au hasard, avec rage et courage, cette phrase de Daoud, « les derniers colons de ce pays plantaient plus d’arbres que ceux qui l’ont libéré …» ; Oubliant en passant la nature de celui qui tenait la pioche. Il va jusqu’à regretter l’attitude consensuelle montrée par Jean-Pierre Chevènement lors de son passage à Oran en septembre 2010, et plaide, lui Daoud, la cause des français nostalgiques de « l’Algérie française ». Aidé de son cerveau servile, ce Zemmour algérien affirme contre toute l’Histoire que « c’est la France qui a décolonisé la terre ». Et le peuple algérien n’est pour rien dans la lutte pour une indépendance tombée du ciel colonial, une insulte à la vérité, à la mémoire, à l’histoire, aux universitaires, aux intellectuels. Ce concept de la « décolonisation » porté aussi par Daoud K., est, en fait, une ultime manœuvre coloniale. Avec KD nous somme dans le colonialisme d’outre-tombe. Son projet est clair, son flot de vomi, qui a pour but de flétrir tout ce qui est algérien, doit nous donner à croire que « l’indigène ne peut pas se libérer, on l’a donc décolonisé ».

Moment de détente, ou de saine curiosité satisfaite, moi qui croyait pouvoir accéder à des confidences sur son passé « islamiste », j’ai été déçu par ce livre. Aucun signe, aucun mot, aucune confidence sur ses engagements auprès des forces violentes, qu’il qualifie lui-même de terroristes. Cette amnésie est confirmée comme le démontre le livre « Contre Enquête » (Editions Frantz Fanon) d’Ahmed Ben Saada. KD est passé à autre chose, Allah est oublié.

Jacques-Marie Bourget, journaliste français, et expert de notre monde, le qualifie de « grenouille autopsiée ». Pour Jacques-Marie Bourget, Daoud est « le supplétif des pires néoconservateurs français », « l’indigène alibi". Et le grand et vrai écrivain Rachid Boudjedra a cloué de cercueil en le mettant à nu.

Pour bien revendiquer son appartenance aux camps des civilisateurs, Daoud joint donc sa voix aux tenants du choc des civilisations, depuis en fait, depuis Mahomet et même avant, le seul but du musulman est de vaincre toute la planète. Ainsi, pour lui, pas de différence entre le sacrifice du militant anticolonial, Ali La Pointe et le tueur toulousain Mohamed Merah. Pour bien nourrir les phantasmes et la haine, ce néo harki de la pensée apporte sa contribution : il stigmatise les habitants des quartiers populaires, en s’interrogeant sur « les milliers de Mohammed Merah », qui sont « partout », « dans une salle de bain l’arme au poing », ou quelque part, «  debout au bas de l’immeuble ». Peut-être Daoud n’a t’il pas lues les confidences d’Albert Chennouf-Meyer ( « Abel, mon fils, ma bataille » – Ed. du moment, 2013), père d’Abel, l’une des victimes des tueries de Toulouse ? Et, suivant la doctrine et le mode de penser de ce nouveau philosophe il est temps, à ce nous poser nous aussi une question : « Combien de Daoud sévissent-ils dans les rédactions des journaux algériens ».

Versant dans le tribalisme le plus rétrograde, il appelle de tous ces vœux, dans chaque région, à ne parler autrement qu’en dialecte local. Pour KD, la langue s’écrit « avec l’âme ». Dans une reptation de serpent, il veut voler ainsi à la rescousse de groupes qui prétendent dynamiter l’Algérie. Comme ces mouvements croupions, et d’extrême droite, qui prétendent défendre (sans doute mieux que Kateb Yacine) la langue et la culture berbère ! Puisqu’il ne lit que Debray et BHL, il n’a pas ouvert le magnifique bouquin de Patricia M.E. Lorcin « Les identités coloniales »… une lecture capable de laver la tête de KD. Au-dedans. Le titre que mérite cette « somme » de Daoud est simple, « Chroniques de l’horreur ».

Je n’ai trouvé qu’un point sur lequel on puisse gloser sur du Daoud, c’est quand il écrit « « On a détruit les libertés et les libérations acquises après le départ des colons ». Il est effectivement exact qu’un peuple martyrisé, abandonné dans le concert des nations, trop seul après sa révolution ait commis des erreurs et connu des errances. Il est effectivement exact que l’Algérie se cherche toujours. Mais oublier une guerre civile provoquée par les anciens Frères idéologiques de Daoud, ce n’est pas omettre un détail. Mais ce « lissage » permanent de l’histoire, sa recréation est le carburant que permet à KD de poursuivre ses livres et chroniques de flagellations des « algériens », de « l’islam », de « l’arabe », « du régime ». Sans cette interminable mise à mort, le livre n’aurait que l’épaisseur d’un album à colorier.

Il est drôle, piquant, amusant de retrouver soudain notre KD quand il revient à sa source d’inspiration première, le wahhabisme. Tout cela sur le mode mondain, chic-français, convenable. Notre immense écrivain, notre Hugo à nous a découvert le Qatar et ses vertus, vertes comme le dollar. Pour Daoud le Qatar n’est pas ce qu’il est c’est-à-dire un pays sans Constitution, sans lois, corrupteur et esclavagiste ayant naguère condamné un poète à mort au prétexte qu’il avait souhaité la venue d’un « printemps » à Doha. Mais le Qatar, versus BHL, n’est-il pas le prototype d’un islam moderne, compatible avec la démocratie et il distribue des Prix littéraire, organise de généreux colloques. Donc pour KD la monarchie du Qatar, c’est top. Je lis : « Le Qatar a réussi à exporter l’image d’un pays où l’on peut dire des choses, où l’on assume les relations internationales même avec Israël sans hypocrisie, où la liberté de culte n’est pas qu’une chasse aux casse-croûte et où les droits de la femme sont les plus respectés dans cette région du monde, la révolution Al Jazeera a fini par « enfoncer » encore plus le reste du monde « arabe » en en soulignant, par contraste, le calendrier moyenâgeux » . Ce propos est outrancier dans un pays, je le répète, où le droit n’existe pas sauf la charia que l’on impose jusque dans le lycée pourtant baptisé Voltaire !

Quel crédit accorder à ce faussaire erratique capable de célébrer Israël, tout en le qualifiant cet état de « raciste » et « sans frontières ». Dans sa posture de penseur couché, il ne veut pas voir le droit international et islamise la cause palestinienne. Il l’arabise, l’islamise à sa façon, et n’irait pas jusqu’à lire lire les rapports de Goldstone, et de Richard Falk ou tout simplement les livres de Shlomo Sand, Ilan Pappé et ceux du courant israélien des « Nouveaux historiens ». Pour Daoud le summum de l’injustice, celle faite aux Palestiniens n’existe pas puisqu’il est impossible d’être « injuste » avec des « arabes, des musulmans ». Peut-être afin, d’adoucir son regard, et rien que pour K. Daoud, l’Algérie devrait organiser un ghetto type « Gaza » ?

Sans aucune honte, l’effroyable auteur bas de plafond ose écrire : « Le mort palestinien sera un homme tué lorsqu’il ne sera pas un barbu mort ou un Arabe bombardé ». Un passeport pour le crime et bientôt le génocide. Et ce n’est pas parce que dans sa bande Daoud n’est pas seul que l’effet de groupe constitue une excuse. Que valent au poids des piges, des cachets et des droits d’auteur les Sansal, Sifaoui, Chelghoumi, Aînouche, Fellag, et autres plumitifs que l’on découvre à marée basse, au plus bas de l’humanité, rien d’autre que de la haine. Dans ma culture berbère universaliste (et non tribale) il existe un mot pour qualifier ce nuisible : « Azrem », le serpent.

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OPÉRATION RAISINS DE LA COLÈRE ET DIPLOMATIE DE LA NAVETTE – Jean Daspry. « Les bonnes marchandises se passent de publicité » nous rappelle un proverbe chinois. Et c’est bien le cas d’un ouvrage paru récemment sous la plume de l’ex-ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette – il n’a pourtant pas laissé un souvenir impérissable au Quai d’Orsay – à propos de la médiation réussie qu’il a conduite au printemps 1996 pour mettre fin à l’opération « Raisins de la colère » conduite par Israël en territoire libanais1. Disons le d’emblée, il ne s’agit pas d’un traité de diplomatie théorique à la manière des brillants esprits de la rue Saint-Guillaume (adresse de Sciences-Po Paris)2, mais de la relation factuelle d’une négociation devant conduire à un cessez-le-feu. Nous ne sommes pas dans le lyrisme le plus échevelé et l’abstraction la plus avancée de certains chercheurs et universitaires mais dans la réalité la plus crue de la diplomatie concrète.

UNE SITUATION INEXTRICABLE

Préfacé par le professeur Bertrand Badie (ex-professeur à Sciences-Po Paris), qui met l’accent sur les points saillants de l’ouvrage (la force du volontarisme face à l’inertie de certains et à l’opposition d’autres), la lecture de cette aventure d’une dizaine de jours au plus près des acteurs du drame est très agréable. À travers ce récit qui se lit comme un roman d’aventure, nous découvrons les méandres de l’Orient compliqué. Hervé de Charrette prend le parti de nous conter cette décade prodigieuse par petits chapitres retraçant de manière chronologique les principales étapes de son chemin de croix, de son chemin de Damas qui, pour une fois, se terminera bien. Les principaux belligérants ne se parlent pas, ils préfèrent faire parler les armes pour résoudre leurs différends ancestraux. Tu m’attaques par des tirs de rockets sur mon territoire, je te réponds en te bombardant et en envahissant ton territoire. Chacun des protagonistes est sûr de son bon droit, campant sur des positions inflexibles et fait jouer ses alliés les plus fidèles pour se tirer de ce mauvais pas qu’est l’engrenage de la guerre. Un classique de la diplomatie. Faire entendre raison aux belligérants pour faire baisser la tension, permettre le dialogue, stabiliser la situation de manière durable. Ni plus, ni moins mais cela n’est pas toujours facile dans le monde réel.

UNE FRANCE EMPÊCHEUSE DE TOURNER EN ROND

Et, la France, que fait-elle dans cet embrouillaminis diplomatico-militaire ? Elle tente de mettre en cohérence le discours de son président de la République, Jacques Chirac (au Caire et à Beyrouth) et l’action diplomatique de son ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette. Ce dernier est chargé de se rendre sur le terrain (Israël, Liban, Égypte, Syrie, Palestine) pour jouer les honnêtes courtiers en vue de parvenir à un improbable cessez-le-feu. Le seul problème est que les ennemis irréconciliables ne l’entendent pas de cette oreille. Alors débute une négociation tous azimuts dans les différentes capitales de la région et avec les acteurs locaux, régionaux et autres pour nouer le fil du dialogue sur un projet concret à travers quelques principes simples. Elle n’est pas aisée tant sont grandes les susceptibilités européennes (« Ni la présidence italienne, ni les pays membres ne faisaient quoi que ce soit. La déclaration du Conseil que nos représentants à Bruxelles avaient accepté était un exemple passablement ridicule de langue de bois diplomatique »), la Russie est faible, les prudences arabes sautent aux yeux mais, surtout, les États-Unis torpillent toutes les propositions françaises sont écartées d’un revers de main. Rappelons que cette malheureuse affaire se passe sous le mandat d’un président démocrate, Bill Clinton et sous la férule d’un secrétaire d’État intraitable, Warren Christopher dont le moins que l’on puisse dire est qu’il met les bâtons dans les roues du véhicule diplomatique français par pure idéologie impérialiste. Pour Washington, la France n’a rien à faire dans cette région, chasse gardée de la bienveillante Amérique. Circulez, il n’y a rien à voir. Et dire que l’Amérique est notre alliée…

DE QUELQUES INGRÉDIENTS DU SUCCÈS D’UNE MÉDIATION

Alors que les chose ne se présentent pas sous les meilleurs auspices, la conjugaison de deux facteurs, que connaissent bien les négociateurs, fait basculer le cours des choses. Le premier est le volontarisme (ce que les croyants qualifient de foi) qui peut soulever des montagnes. Hervé de Charrette le qualifie avec des mots particulièrement justes : « Le volontarisme en diplomatie comme en d’autres domaines est efficace étant bien entendu que les objectifs sont clairement définis et que tous les moyens pour y parvenir sont mobilisés ». Le second est l’évènement imprévu (les bavures de l’armée israélienne dans le camp de la FINUL à Cana) qui change la donne en conduisant l’un des protagonistes les plus rigides à accepter de trouver une porte de sortie. On comprend que la diplomatie est un art tout en exécution. Les faiblesses de la France face aux forces des États-Unis se transforment en atout incomparable car elle parle à tous (Iraniens, Russes, Syriens…) et ne prend pas fait et cause pour l’un des belligérants (les Américains vis-à-vis d’Israël). Parler à tous, ce qu’elle fait de moins en moins. On en mesure aujourd’hui les conséquences sur la crédibilité de la diplomatie jupitérienne.

DE QUELQUES CONCLUSIONS STIMULANTES

L’ex-ministre des Affaires étrangères, qui égratigne au passage Laurent Fabius (qui n’écoute que lui lorsqu’il sera à la tête du Quai d’Orsay et l’on a pu juger avec quel succès sur la question des « révolutions arabes »), nous livre quelques conclusions utiles qui pourraient utilement servir de viatique à tous nos jeunes et fringants dirigeants incompétents ainsi qu’à la jeune génération de diplomates qui les servent.

La première est que « les Américains acceptent difficilement la contestation ouverte de leur politique par leur alliés ou leurs amis ». Emmanuel Macron vient de le découvrir à ses dépens en mettant sur la table la question d’une « armée européenne » en marge des cérémonies commémoratives du centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Les inspecteurs des Finances ont encore beaucoup à apprendre des diplomates qu’ils méprisent souverainement.

La deuxième est que « parmi les acteurs régionaux qui comptent, certains sont incontournables et ne devraient pas être sous-estimés par la diplomatie française ». Coup de patte au tandem Hollande/Fabius et Macron/Le Drian, toutes personnes qui n’ont rien compris ni au Proche-Orient, ni à l’essence même de la diplomatie (parler à tous sans exclusive). Ce qui explique en grande partie les déconvenues de la diplomatie française dans la région mais aussi ailleurs. Tout échec à des causes bien documentées.

La troisième est que « nous avons découvert avec stupéfaction en 1996, la profonde méconnaissance que nos interlocuteurs israéliens de l’époque avaient de la situation au Liban, notamment du rôle historique de la France, et de la complexité de ce pays ». Ce qui explique en partie quelques errements de la diplomatie israélienne. La diplomatie est avant tout l’art de l’observation de situations complexes pour tenter d’en tirer le meilleur diagnostic et le meilleur remède, le cas échéant. Cela vaut pour tous les États, de plus grands au plus petits.

La dernière tient à « la finalité et l’efficacité de l’outil diplomatique. Dans ce domaine, rien n’est jamais acquis, mais rien n’est jamais perdu ». Excellente leçon d’humilité que devraient amplement méditer les courtisans qui entourent Jupiter et qui n’ont toujours pas saisi les finesses de la diplomatie. Dans le cas d’espèce, comme le souligne si justement Hervé de Charrette, plusieurs conditions ont été réunies dans cette affaire de l’opération raisins de la colère : « justesse d diagnostic, définition affirmée de l’objectif à atteindre, engagement personnel des plus hautes personnalités de l’État, forte détermination politique face aux enjeux à préserver, en l’espèce la place et la crédibilité de la France au Moyen-Orient, mobilisation de l’outil diplomatique à tous les niveaux – administration centrale, ambassades ; refus de céder à l’intimidation ». Il était important de le rappeler à l’intention de Jupiter et de sa clique de technocrates arrogants et méprisants. Nous sommes bien loin des théories fumeuses de quels bons esprits et autres « toutologues » qui n’ont jamais participé à la moindre négociation diplomatique et qui brandissent en étendard quelques concepts creux et abscons n’ayant aucun rapport avec la réalité internationale. Concepts qui font sourire les praticiens.

D’UNE DIMENSION HUMAINE DE L’AUTEUR

Chose assez rare dans ce genre de récit, Hervé de Charrette rend hommage personnellement à tous les diplomates, tant dans les postes à l’étranger qu’à l’administration centrale, qui l’ont accompagné dans cette aventure humaine exaltante ! Qu’il en soit chaleureusement remercié tant la coutume ne va pas en ce sens dans la Maison des bords de Seine où les ministres les plus minables possèdent un art consommé de tirer la couverture à eux. Signe distinctif des médiocres et des pleutres dans la vie de tous les jours.

Nous conseillons à tous ceux qui sont intéressés, passionnés par la technique diplomatique de la négociation de lire cet ouvrage passionnant tant il est proche de la réalité géopolitique et de l’âme humaine. Ils y apprendront énormément de choses sur les tenants et aboutissants de l’un des trois principaux volets de la diplomatie, à savoir la négociation. Pour faire taire les armes, seule la force de persuasion était possible. Et elle le fut à force de ténacité et de volontarisme. Ce que l’on a coutume de nommer, depuis l’expérience conduite dans la région par Henry Kissinger, par le vocable de diplomatie de la navette (« Shuttle Diplomacy »).

1 Hervé de Charrette (préface de Bertrand Badie), Opérations raisins de la colère. L’histoire secrète d’un succès diplomatique français, éditions du CNRS, 2018.
2 Ali Baba, Manuel de la patadiplomatie, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 octobre 2018.
 
 
LES DIPLOMETTES FONT LA TÊTE – Ali Baba. « La diplomatie, c’est la science de ceux qui n’en ont aucune et qui sont profonds par leur vide » (Honoré de Balzac). La diplomatie jupitérienne, qui avait débuté, hier, sur les chapeaux de roue, est aujourd’hui bien mal en point. Avec une pointe de sarcasme, on pourrait dire qu’elle est, aujourd’hui, sérieusement chahutée tant sur la scène européenne que sur la scène onusienne. Mais, au Quai d’Orsay, il semble que nos diplomates audacieux aient d’autres sujets de préoccupation plus importants alors que l’exécutif est à la peine pour contenir la grogne des « gilets jaunes »3. Pour être plus précis, il s’agit de nos diplomates femmes – nos « diplomettes » pour faire dans une sorte d’inclusivité – qui ont des soucis autrement plus importants que la Bérézina de la diplomatie jupitérienne dont elles sont les émissaires zélées.

UNE DIPLOMATIE DÉCRÉDIBILISÉE

La diplomatie jupitérienne fait pâle figure à Bruxelles et à Katovice.

De la figuration française en Europe

La proposition d’armée européenne d’Emmanuel Macron a fait flop alors que l’Allemagne poursuit sa quête d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité via un ambassadeur européen4. La dernière réunion des ministres des Finances de la zone euro du 3 décembre 2018 s’est achevée par un échec cuisant pour notre ex-diplomate, Bruno Le Maire. Pas de taxation pour les GAFA, pas de budget européen avant les calendes grecques, pas de renforcement de l’union bancaire et des mécanismes pour contrer une éventuelle crise financière avant 2020. Tous les projets de réforme européenne défendus par Emmanuel Macron ont été balayés lors de cette réunion. Selon des méthodes parfaitement éprouvées depuis 2009, Berlin a donc joué la temporisation, promettant des changements mais dans un avenir toujours plus indéterminé. « L’Allemagne soutient publiquement la France, tout en s’opposant à ses vues en coulisse », notait le Financial Times, pointant notamment le double jeu de Berlin avec la « nouvelle ligue hanséatique », qui regroupe les Pays-Bas, la Finlande, l’Irlande, notamment. Censée représenter les intérêts de l’Europe du Nord face au « laxisme » de l’Europe du Sud et la Commission européenne, elle exprime surtout tout haut ce que Berlin ne peut dire que tout bas. Et lors de cette réunion de l’Eurogroupe, elle s’est montrée particulièrement active pour que surtout rien ne bouge 5. Adieu au couple franco-allemand ! Nous en avons un exemple avec la question de la taxation par l’Union européenne des GAFAM6. La France ne pèse plus sur l’échiquier européen face à l’Allemagne et ses défenseurs.

Du laxisme français sur l’environnement

Alors que les feux de l’actualité internationale se dirigent vers Katovice où se tient la grand-messe de l’environnement, à savoir la COP24, la diplomatie française est montrée du doigt pour son laxisme en matière d’engagements souscrits lors de l’inoubliable COP21 de décembre 2015. Elle, dont le président du Conseil constitutionnel, en charge de la conclusion d’un « Pacte mondial pour l’environnement », Laurent Gaffius donne des leçons à la terre entière. Il y a six jours, Emmanuel Macron défendait la transition écologique en ces termes : « La fin du monde et la fin du mois, nous sauverons les deux. » Moins d’une semaine après, le président français en est plutôt à sauver son poste7. Et la France semble fort éloignée de « sauver la fin du monde », alors que s’est ouverte la COP24, le rendez-vous international pour le climat, lundi à Katowice en Pologne. L’événement va durer deux semaines et accueillir 20 000 personnes. Emmanuel Macron ne s’y rend pas. Un temps prévu, le premier ministre Édouard Philippe ne fera pas non plus le déplacement. C’est François de Rugy, ministre de la transition écologique, qui y représente la France ces jours-ci. Cette COP24 est pourtant essentielle pour la poursuite de l’Accord de Paris, signé en décembre 2015 lors de la COP21. Le temps presse, comme l’a souligné le rapport spécial du GIEC rendu le 8 octobre dernier, et alors que la concentration de CO2 dans l’atmosphère n’a jamais été aussi élevée depuis 3 millions d’années. Deux grands dossiers sont au programme : l’adoption d’un « règlement » pour la mise en place de l’Accord de Paris (appelé en anglais « guideline for implementation » ou « rulebook ») ; la fin du « dialogue de Talanoa », destiné à accélérer l’action en faveur du climat.

Lors des conférences des États parties (COP), la France ne parle pas en son nom mais est représentée par la délégation de l’Union européenne, chargée de négocier pour les Vingt-Huit. Il n’empêche. Emmanuel Macron, sacré « champion du climat » en septembre dernier à New York, n’a plus de quoi pavoiser deux mois plus tard. « Le président français a tenté de se faire passer pour le champion du climat, mais les faits parlent d’eux-mêmes », rappelle Clément Sénéchal, chargé de campagne climat de Greenpeace France. « La France n’est pas à la hauteur de l’urgence climatique. Au plan national, les émissions de CO2 ne cessent d’augmenter. Pire, la France a renoncé à atteindre ses objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre jusqu’en 2023 au moins, soit après la fin de ce quinquennat »8. Jusque et y compris, Donald Trump qui raille la reculade jupitérienne sur la taxe carburant peu compatible selon lui, avec les engagements souscrits par Paris en 2015. Et de de féliciter de s’être retiré de l’accord de Paris…

Vous n’avez rien compris. Ceci n’a pas la moindre importance tant les choses sérieuses se passent à Paris

DES DIPLOMATES INQUIÈTES

L’époque est à la stigmatisation du mâle sûr et dominateur qui accapare tous les fromages du Quai, au communautarisme le plus stupide et à l’acceptation implicite d’une diplomatie jupitérienne sans cap.

Sus aux diplomates machos !

Nous n’en croyons pas nos yeux à découvrir la livraison du 5 décembre 2018 du Canard enchaîné. Radio moquette nous apprend qu’il se passe des choses sur les bords de Seine que nos folliculaires préférés avaient pris un soin malicieux de nous taire. Le ton est à la grogne chez le personnel d’encadrement féminin du Quai des Brumes9. Nos diplomates femmes, qui ont voté massivement, comme du reste leurs collègues masculins, pour le Messie Jupiter au printemps 2017, auraient-elles des griefs à formuler contre une diplomatie zombie, contre la baisse des moyens humains et financiers que leur impose notre nouveau Talleyrand ? Que nenni ! Elles ont dégainé leur calculette et sont parvenus à la conclusion que le compte n’y est pas. À l’approche du grand meracato des grands postes d’ambassadeurs du circuit, on ne pense pas à elles. Toutes les grandes ambassades (Washington et New-York/ONU) et le prestigieux mais très inutile poste de conseiller diplomatique de Jupiter sont en passe de leur passer sous le nez. Elles ne se satisfont pas de ambassades à Berlin, à Moscou (après avoir été en poste à Pékin et à Londres) , à Ottawa, à l’OTAN, à Budapest… et des postes à l’administration centrale de directrice générale de l’administration, d’inspectrice générale, de directrice de l’Europe continentale, de directrice de la communication et du porte-parolat… Nous sommes loin du compte et de la règle de 40% de femmes imposée depuis le 1er janvier 2018. Notre amateur invétéré de Chouchen aurait refusé de les recevoir pour la remise du label AFNOR. Scandale insupportable ! Il ne suivrait pas les traces de Laurent Fabius en la matière. Nos suffragettes devraient solliciter un entretien avec sœur Brigitte Macron.

Sus au communautarisme dangereux !

C’est que l’Association « Femmes et diplomatie » qui défend la cause des femmes du Quai d’Orsay est très active dans la Maison. Elle fut présidée un temps par l’actuelle ministre en charge des Affaires européennes, Nathalie Loiseau dont on ne peut pas dire que la Carrière ait souffert de son statut de femme en dépit de son incompétence notoire. Il n’est qu’à prendre connaissance des promotions (grade, ordre de la légion d’Honneur, du mérite, des affectations grâce à la lecture du Journal Officiel de la République (JORF) pour constater que le sort de la gente féminine s’est très sensiblement amélioré au cours des dernières années au Quai d’Orsay. Que l’on puisse mieux faire est une évidence ! Mais, de là à crier au scandale, il y a un pas que nous ne franchirons pas.

Le principe de notre République est la méritocratie. On ne récompense pas les hauts fonctionnaires en fonction de leur sexe, de leur couleur, de leur religion, de leur taille, de leur corpulence, de leur affiliation politique, syndicale, philosophique… mais en fonction de leurs mérites propres, du moins en théorie. Mais, cela change en dépit des avertissements venus des États-Unis10. Cette affaire se terminera mal. Le ministère de la Justice ne s’inquiète-t-il pas des risques engendrés par la sur-féminisation de la magistrature ? À quand une stricte séparation entre hommes et femmes, à la manière islamiste au Quai d’Orsay et dans les ambassades ? On croit rêver.

Sus à la diplomatie jupitérienne

Alors que la diplomatie française est décrédibilisée dans différents domaines, qu’en pensent les femmes diplomates ? En Syrie, elle est marginalisée. En Libye, elle s’agite en faveur d’élections inutiles au rétablissement de la sécurité dans le pays. Au Yémen, elle est complice de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Avec l’Arabie saoudite, elle ferme les yeux sur l’assassinat de Jamal Khasoggi pour ne pas perdre des contrats d’armements. À tel point que le directeur de Human Rights Watch de stigmatiser « le président français qui n’est pas très à l’aise dans la défense des droits humains quand elle a un coût »11. En Europe, la voix de la France ne pèse plus. À l’OTAN, on préfère stigmatiser Moscou que de condamner le retrait américain du traité FNI. La diplomatie française tourne le dos à la Russie. Elle donne des leçons de valeurs aux démocratures alors qu’elle ne balaie pas devant sa porte (Cf. condamnations à venir devant la Cour européenne des droits de l’homme sur la situation des prisons en France) … Et la liste est longue des farfeluteries jupitériennes qui font sourire, amuse dans les chancelleries qui comptent encore.

Dans ce contexte, l’Association Femmes et diplomatie aurait pu faire œuvre utile, damant ainsi le pion à la gente masculine particulièrement pleutre, en publiant une tribune signée de tous ses membres donnant sa version d’une diplomatie française revue et corrigée par une patte féminine comportant un codicille sur le statut des femmes au Quai d’Orsay. Une sorte d’illustration de naufrage de la diplomatie française ! Cela aurait plus de gueule que l’énoncé de revendications catégorielles, corporatistes alors que l’on est censé représenter la France dans ce qu’elle a de plus beau à l’étranger. Où est le sens de l’État, du service public ? Oublié, balayé ! On préfère la diplomatie médiatique, la diplomatie de gribouille. Lorsque l’on veut jouer dans la cour des grands – ce qui est entièrement légitime, soulignons-le -, on se comporte comme des grands. On tente d’élever le débat vers le haut et non de le tirer vers le bas. On essaie de s’interroger sur l’étrange défaite de la diplomatie française (surtout morale) à laquelle contribuent activement une brillante femme qui dirige le ministère des Affaires européennes (Nathalie Loiseau), une sémillante conseillère diplomatique de Jupiter (Alice Rufo) et une avaleuse de couleuvres et de boas à son poste de porte-parole de Jean-Yves Le Drian (Agnès von der Mühl). C’est en se battant pour la crédibilité de la diplomatie française que les diplomates feront avancer la cause des femmes au MEAE. Et, certainement pas, en faisant le contraire.

« La diplomatie ignore la sentimentalité » (Stefan Zweig). Cette affaire prêterait à sourire si elle ne touchait pas aux principes de base de notre République ! À trop pratiquer la politique de l’excès, on dessert sa cause, si noble soit-elle. Comme le rappelait Talleyrand, tout ce qui est excessif est insignifiant. L’encadrement féminin du Quai d’Orsay gagnerait à s’inspirer des leçons de la première femme française à avoir réussi au grand concours d’accès à la Carrière diplomatique en 1930, à savoir Suzanne Borel comme nous le rappelle fort justement le professeur émérite de droit public, Jean-Paul Pancracio sur son blog. Manifestement, peu de femmes diplomates connaissent cette femme de caractère, de compétence qu’elle fut durant tout son passage au Quai d’Orsay. Elle qui fut résistante pendant la Guerre alors que le Quai de l’Allier se complaisait dans la collaboration la plus vile12. À méditer par nos diplomettes qui font la tête.

3 Romaric Godin/Manuel Jardinaud/Ellen Salvi, Macron recule à contretemps, www.mediapart.fr , 4 décembre 2018.
4 François Delattre (propos recueillis par Marie Bourreau), Paris refuse de céder à l’UE son siège au Conseil de sécurité, Le Monde, 6 décembre 2018, p. 3.
5 Martine Orange, Taxation des GAFA, budget européen : la France repart les mains vides, www.mediapart.fr , 4 décembre 2018.
6 Éditorial, Taxe GAFA : une nouvelle occasion manquée, Le Monde, 7 décembre 2018, p. 19.
7 Virginie Malingre, Cette folle semaine où le quinquennat a basculé, Le Monde, 6 décembre 2018, pp. 1-6-7.
8 Christophe Gueugneau, La COP24 a ouvert ses portes en Pologne, sans grand optimisme, www.mediapart.fr , 3 décembre 2018.
9 C.L., Crise diplomachiste au Quai d’Orsay, Le Canard enchaîné, 5 décembre 2018, p.
10 Harvey Mansfield, « Dans le féminisme américain actuel, il ne peut y avoir ni ladies ni gentlemen », Le Figaro, 27 novembre 2018, p. 18
11 Marc Semo, Macron et les droits de l’homme en sourdine, Le Monde, 6 décembre 2018, p. 24.
12 Jean-Paul Pancracio, Suzanne Borel (1904-1995), www.observatoire-de-la-diplomatie.com , 30 novembre 2018.
 
 
DONALD TRUMP FAISEUR DE PAIX – Guillaume Berlat. Il est de bon ton de stigmatiser l’imprévisibilité du 45ème président des États-Unis. Il est de bon ton de railler sa compulsivité, sa diplomatie du Tweet. Il est de bon ton de railler l’incompétence de celui qui n’est pas passé par l’ENA, l’X ou l’ENS à l’instar de Jupiter et de son premier ministre sortis dans la botte (inspection des Finances pour le premier, Conseil d’État pour le second). Il n’est qu’un vulgaire milliardaire ayant fait fortune dans l’immobilier à New-York qui est peu diplômé. Comment pareil ignare peut-il diriger l’Amérique et imposer son tempo à la planète ? Il est vrai qu’il possède une qualité que n’ont pas tous ces brillants sujets donneurs de leçons, le bon sens. Sa capacité d’adaptation aux circonstances du temps présent est énorme. On ne peut pas en dire autant de notre élite autoproclamée dont on mesure l’incompétence grave à travers son traitement de la crise des « gilets jaunes ». Elle est dépassée, sidérée.

UNE PROPOSITION TOMBÉE DU CIEL

Qu’apprend-on après son succès au G20 de Buenos Aires ? Il réfléchit tout haut à la question du surarmement dont il mesure qu’elle peut mener le monde à la catastrophe et l’Amérique à la pauvreté. Que dit-il ? Il fait part de sa volonté de travailler avec ses homologues chinois Xi Jinping et russe Vladimir Poutine pour mettre fin à une course aux armements. En quels termes le fait-il dans un Tweet dont il a le secret ?

« Je suis certain que, à l’avenir, le président Xi et moi-même, avec le président Poutine, nous commencerons à parler d’une pause significative dans ce qui est devenu une course aux armements majeure et incontrôlable. Les Etats-Unis ont dépensé 716 milliards de dollars cette année. Fou ! ».

Ce Tweet présidentiel intervient dans une période de vives tensions entre Washington et Moscou sur le dossier du désarmement. Rappelons que le président Trump avait annoncé à la fin du mois d’octobre le retrait des Etats-Unis du traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (INF), interdisant les missiles nucléaires d’une portée allant de 500 à 5 000 kilomètres, conclu avec l’URSS en 1987. Vladimir Poutine avait averti qu’un tel retrait pourrait avoir des conséquences dangereuses sur la sécurité internationale. Les Etats-Unis ne sont pas – du moins en paroles – soutenus par leurs alliés européens dans le nouveau bras de fer engagé avec Moscou.

Donald Trump fait un calcul simple, cette somme est plus que ce que la Chine et la Russie consacrent à elles deux à leur défense. À ce stade, le président américain ne donne pas de calendrier ni d’indication sur la portée des discussions. Ce qui est de bonne guerre. Il lance un ballon d’essai en direction de Moscou (la tension est forte avec la Russie) et de Pékin (une trêve commerciale vient d’être décidée avec la Chine). Il attend les réactions de ses deux partenaires avant de peaufiner sa proposition générale. Tout bon négociateur (ce que n’est certainement pas Jupiter à en juger par son flop sur la refondation de l’Europe) sait parfaitement qu’il faut d’abord s’accorder sur les principes d’un accord avant de s’entendre sur sa mise en œuvre. Il y a d’abord la négociation, puis le marchandage et enfin la signature. Comme au bon vieux temps de la Guerre froide, Donald Trump renoue avec le triangle Washington Moscou-Pékin !13 Nous noterons au passage que l’Europe est passée par profits et pertes tant elle ne pèse pas lourd sur l’échiquier international.

UNE PROPOSITION EN ÉCHO AU CONGRÈS

Cette annonce du président américain intervient dans un contexte de débat sur la défense américaine. En effet, le 14 novembre 2018, le rapport de la commission parlementaire du Congrès sur la stratégie de défense nationale soulignait relevait que les Etats-Unis faisaient face à une crise militaire et pourraient perdre une guerre contre la Chine ou la Russie. « La supériorité militaire des Etats-Unis  colonne vertébrale de son influence mondiale et de sa sécurité nationale  s’est érodée à un niveau dangereux », relevait ce rapport. Il mettait en exergue le fait que les Etats-Unis seraient particulièrement vulnérables si leurs troupes étaient « contraintes de se battre simultanément sur deux fronts ou plus », ajoute la douzaine d’anciens hauts responsables démocrates et républicains chargés de passer en revue les capacités militaires américaines. Ils pointent des « décisions et dysfonctionnements politiques de la part des deux principaux partis politiques », qui ont conduit à « une crise de sécurité nationale pour les Etats-Unis ». Les auteurs du texte estiment que budget reste « clairement insuffisante » pour atteindre les objectifs fixés par la stratégie de défense nationale de l’administration Trump. La commission parlementaire fait dans son rapport une série de recommandations, dont une augmentation annuelle de 3 à 5 % du budget de la défense14.

UNE PROPOSITION PEU HEXAGONALE

Toutes choses que l’on ne lirait pas dans un rapport parlementaire français de la République en marche à coups de pied au derrière. Le président de la République préfère solliciter un vieux cheval de retour (ex-SGDSN et issu de la prestigieuse Cour des comptes), Louis Gauthier qui va rendre son rapport fumeux dans lequel il chante les louanges du serpent de mer qu’est la défense européenne dont aucun de nos partenaires ne veut. Toutes choses que l’on trouve heureusement dans les réflexions de nos militaires sur le décalage entre nos ambitions affichées et nos moyens financiers15. La France des principes universels n’est pas encore la France du pragmatisme qui sied à « sa destinée d’être l’embêteuse du monde »16.

« La diplomatie consiste à rapprocher des points de vue divergents par le biais de la négociation » écrivait en 1957 Henry Kissinger. C’est ce que fait le président américain dans le cas de figure. Peut-on le lui reprocher ? Contrairement à ce que de bons esprits pensent, il appréhende parfaitement, même de manière intuitive, l’essence de la diplomatie au sens où l’entend Jacques de Bourbon Busset lorsqu’il écrit en 1963 que : « La diplomatie est une question de technique. Le sentiment ne fait faire que des bêtises. Il s’agit de voir clair un peu avant les autres, et de deviner, ce qui est plus difficile, les réactions des imbéciles ». Donald Trump a parfaitement compris que la diplomatie est plus facile quand on marchande à partir d’une position de force. Être diplomate, c’est posséder l’art de la négociation et du compromis. Ce que l’homme d’affaires Donald Trump sait parfaitement. Ne va-t-on pas découvrir, au fil du temps et au grand dam de notre élite aveugle et sourde, que Donald Trump, accusé d’être un catalyseur de guerre, serait, par certains égards, un faiseur de paix ?

13 Michel Tatu, Le triangle Washington-Moscou-Pékin et les deux Europe (s), Castermann, 1972.
14 Donald Trump veut mettre fin à la course aux armements, www.lemonde.fr , 3 décembre 2018.
15 Guillaume Berlat, Les grognards se rebiffent, www.prochetmoyen-orient.ch , 3 décembre 2018.
16 Jean Giraudoux, L’impromptu de Paris, Grasset, 1937.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. LA RÉPUBLIQUE DES COPAINS – Jean Daspry En cette période de contestation, parfois violente (Cf. la jacquerie des « gilets jaunes »), du fonctionnement de la démocratie jupitérienne avec l’appui de la République en marche arrière17, le népotisme fonctionne à plein régime. À la lecture du communiqué du conseil des ministres du 5 décembre 2018, nous apprenons, sous la rubrique « Mesure d’ordre individuel », que, sur proposition du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, M. Yann Wehrling est nommé ambassadeur délégué à l’environnement, à compter du 10 décembre 2018. Cette information est confirmée dès le lendemain par le très sérieux Journal Officiel18. Comment interpréter cette nomination ?

QUE NOUS DIT-ON DU NOUVEL ÉLU ?

Que nous dit le site toujours bien informé acteurs publics sur le sujet ?19

« Le nouvel ambassadeur, âgé de 47 ans, avait un temps figuré dans la liste des candidats potentiels pour succéder à Nicolas Hulot au ministère de la Transition écologique et solidaire. C’est une nomination pour le moins politique qui est intervenue ce mercredi 5 décembre, lors du dernier Conseil des ministres. En effet, l’actuel secrétaire général du Mouvement démocrate (MoDem), Yann Wehrling, vient d’être nommé ambassadeur délégué à l’environnement. En poste à compter du 10 décembre, il remplacera ainsi un diplomate du Quai d’Orsay, le conseiller des affaires étrangères hors classe Xavier Sticker, en fonction depuis 2014. Rappelons que le poste d’ambassadeur délégué à l’environnement a été créé en 2000 en raison de l’importance croissante des questions environnementales dans les négociations internationales. Son titulaire a notamment pour mission de contribuer, selon un rapport du Sénat, à la préparation desdites négociations internationales. Soutien du gouvernement actuel, Yann Wehrling, 47 ans, avait un temps figuré dans la liste des candidats potentiels pour succéder à Nicolas Hulot au ministère de la Transition écologique et solidaire à la fin de l’été. Secrétaire général du MoDem depuis septembre 2017, il a remplacé à cette fonction Marc Fesneau, l’actuel ministre chargé des Relations avec le Parlement, lorsque ce dernier a pris la présidence du groupe du Mouvement démocrate et apparentés à l’Assemblée nationale. Investi depuis plusieurs années dans les questions liées à l’environnement, le nouvel ambassadeur, titulaire d’une licence d’arts plastiques et illustrateur de profession, a longtemps évolué sous les couleurs du parti des Verts (entre 1988 et 2008), duquel il a notamment été le porte-parole, sur la période 2003-2005, puis le secrétaire national, de 2005 à 2006. Yann Wehrling a rejoint le MoDem en 2008. Élu conseiller de Paris en 2014, puis conseiller régional MoDem d’Île-de-France en 2015, il a en outre, et entre autres, été porte-parole national du parti de François Bayrou entre 2010 et février dernier ».

Voilà pour ce que l’on nous dit du nouvel ambassadeur thématique. Tentons d’y voir un peu plus clair en faisant fonctionner notre matière grise !

QUE PENSER DE CETTE NOMINATION TOMBÉE DU CIEL ?

Cette opération ressemble à un exercice de billard à plusieurs bandes.

Si nous comprenons bien, on remplace un diplomate de carrière, Xavier Sticker par un diplomate de circonstance. Et cela alors que plusieurs fonctionnaires du Quai d’Orsay sont au placard, rétribués pour rester chez eux, même s’ils ne bénéficient pas de primes. Quelle saine gestion des deniers publics, M. Gérald Darmanin ? Après la proposition de nomination de Philippe Besson au poste de consul général à Los Angeles, la plaisanterie continue. Elle repart de plus belle. Macron le couillon ne comprend rien à la vie publique.

Si nous comprenons bien, en cette période où les rats quittent le navire, il faut bien aller à la pêche au filets dérivants pour se faire quelques amis. Jupiter va les chercher du côté du MODEM et de son grand ami, François Bayrou. De plus, l’homme a un passé vert. Ce qui peut être utile au moment où l’action de la France en matière de lutte contre le réchauffement climatique est critiquée à l’occasion de la COP24 de Katovice. Cela ne peut pas faire de mal pour redorer (reverdir) son blason légèrement terni par ces gueux qui font le coup de poing dans la capitale. Plus on est de fous, plus on rit.

Si nous comprenons bien, ce poste viendra compléter celui occupé par Ségolène Royal qui possède le titre d’ambassadrice thématique chargée des négociations internationales pour les pôles Arctique et Antarctique. Que signifie l’expression ambassadeur délégué à l’environnement ? Délégué auprès de qui ? Yann Wehrling ne pourrait-il pas faire de l’ombre à notre madone, celle qui peut enfin nous dire tout ce qu’elle a sur le cœur ?20 Ne sommes-nous pas dans la duplication inutile et onéreuse si l’on sait que Laurent Fabius, président du conseil inconstitutionnel, porte le projet de pacte mondial pour l’environnement. Encore, une usine à gaz à la française du type COP21.

UNE PETITE SUCETTE POUR UN COPAIN DE BLANQUER

Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir. Nous apprenons par le volatil que le grand défenseur du mérite républicain et de l’égalité des chances, le sympathique ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer vient de faire un cadeau de Noël à l’un des protégés. En effet, il vient de désigner Laurent Petrynka, jadis son directeur de cabinet lorsqu’il était recteur (nommé en juillet 2018 à l’inspection générale de l’éducation nationale où il perçoit un traitement de 4000 à 6000 euros plus les primes) coordonnateur interministériel du service national universel (SNU)21. Le nominé restera président de la fédération internationale du sport scolaire. Vive les conflits d’intérêts ! Le nouveau monde, nous ne le redirons jamais assez, ressemble étrangement au vieux monde… mais en pire tant son arrogance et son aveuglement aveuglent Jupiter. De plus, nous assistons ces derniers jours au concours Lépine des idées folles.

« Ce président qui se présente comme le seul rempart contre le chaos est en réalité facteur de chaos par la déception qu’il a créée »22. Il n’a toujours pas compris que taxer n’est pas réformer. Alors qu’il manque d’empathie pour les Français23 défavorisés, Emmanuel Macron n’oublie pas ses affidés.

« Le peuple qu’on accable d’impôts finit par n’en plus payer » (Malesherbes). Plus la République est en marche vers le chaos, plus elle fait penser à la cour du roi Pétaud. Elle a des relents de crépuscule du macronisme. Plus la REM se délite, plus elle a des pratiques de République bananière. Sourd à la colère des citoyens, Jupiter ne parvient pas à comprendre que le vaisseau France prend l’eau tant le capitaine qu’il est, manifeste arrogance, mépris à l’égard des modestes, des humbles qui ne savent pas concilier fin du mois et fin du monde. La République des prébendes a de beaux jours devant elle. La moralisation de la vie publique vient de s’enrichir d’un nouveau chapitre, celui de la République des copains.

Emmanuel Macron, qui vit très mal d’être détesté par les Français, risque de passer du Capitole où les Romains honoraient Jupiter, à la Roche Tarpéienne, d’où ils précipitaient les condamnés à mort.

17 Erik Emptaz, Face au gilets jaunes, Macron renonce à toutes les hausses. Après Jupiter, les 12 travaux de recul ! En Marche Arrière, Le Canard enchaîné, 5 décembre 2018, p. 1.
18 Décret du 5 décembre 2018 portant nomination d’un ambassadeur délégué à l’environnement – M. WEHRLING (Yann), JORF n° 0282 du 6 décembre 2018, texte n° 83.
19 Shahinez Benabed, Un hiérarque du MODEM nommé ambassadeur à l’environnement, www.acteurspublics.com , 5 décembre 2018.
20 Ségolène Royal, Ce que je peux enfin vous dire, Fayard, 2018.
21 J. F. J., Un fidèle de Blanquer très méritant, Le Canard enchaîné, 5 décembre 2018, 5.
22 Natacha Polony, Pour une révolution raisonnable, Marianne, 7-13 décembre 2018, p. 3.
23 Cécile Alduy (propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon), « M. Macron manifeste une absence totale d’empathie », Le Monde, 8 décembre 2018, p. 27.

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