Observatoire Géostratégique

numéro 260 / 9 décembre 2019

PARIS-BERLIN : LA MÉSENTENTE CORDIALE

Il n’ait de meilleur sourd que celui qui ne veut entendre. Décidemment, il n’ait pas plus aveugle qu’un (deux dans le cas d’espèce) journaliste du prestigieux quotidien Le Monde, surtout lorsqu’il se présente comme un expert des questions internationales ! Manifestement, nos journalistes (« grands reporters » pour certains pour reprendre la terminologie consacrée) ne connaissent rien à la politique étrangère, à la diplomatie (ils ne savent pas faire la différence entre ces deux termes) sans parler des relations internationales et de la construction européenne1. Manifestement, ils ne savent pas ce qu’est un signal faible. Manifestement, ils ne font pas la moindre différence entre stratégie et tactique, entre temps long historique et temps court médiatique. Manifestement, ils ignorent conjugaison du passé, du présent et du futur. Manifestement, ils racontent tout et n’importe quoi avec l’assurance des ignorants. Mais, il faut leur reconnaître une qualité indéniable en ces temps de complexité et d’imprévisibilité du monde de ce début de XXIe siècle, la clairvoyance rétrospective. Mais, ils évoluent dans le monde du superficiel et de l’éphémère, le seul qui convienne à leur ignorance. Nous en avons aujourd’hui un exemple frappant avec la problématique de la relation franco-allemande. Après la ballade du couple heureux, nous avons droit aux accents du lamento du couple désuni à deux pas de la rupture. Dieu soit loué, nos brillants journalistes commencent tout juste à prendre conscience de leurs illusions perdues ! Manifestement, ils ignorent que « les grands naufrages s’annoncent par d’imperceptibles craquements tandis que l’on continue de danser sur les ponts »2.

FRANCE/ALLEMAGNE : LA BALLADE DU COUPLE HEUREUX

À croire ce que l’on nous raconte dans nos médias moutonniers, nous vivons dans le monde des bisounours version Jupiter, le grand communicant devant l’Éternel. C’est pourquoi, face au fou furieux à la mèche blonde qui sévit Outre-Atlantique, le tandem franco-allemand fait front commun et baigne dans la béatitude des couples solides.

La marque de fabrique de la médiacratie

Ahanant fidèlement, tels des perroquets, les éléments de langage (les trop fameux EDL) dont les gavent les communicants (« spin doctors ») de la présidence de la République et, accessoirement, du Quai d’Orsay, les journalistes (ce qualificatif est-il bien adapté ?) perdent tout sens commun. Ils ne savent plus prendre de la hauteur, de la distance par rapport au fait brut et à la glose de la propagande officielle. Le mot critique est banni de leur langage dans ce temps de politiquement correct. Comme le souligne si justement le québécois qui ébranle la bien-pensance, Mathieu Bock-Côté : « Le politiquement correct produit un réel officiellement certifié ». Nous en mesurons les conséquences négatives en termes de désinformation quotidienne dont les journalistes se rendent complices. Il est plus aisé de plaire aux princes qui nous gouvernent afin de bénéficier de leurs largesses médiatiques que de les critiquer. Il est plus délicat de rappeler que, dans le passé, la tradition, dans ce type de grand-messe européenne, voulait que le couple franco-allemand se retrouve en petit comité et s’accorde sur une position qui donnera le ton, avant d’aller discuter avec les autres dirigeants. Mais cette fois (sur le « Brexit » comme sur tant d’autres sujets), point de compromis en coulisse. Emmanuel Macron veut jouer perso pour de basses considérations hexagonales. Et, ceci constitue un excellent baromètre de la relation franco-allemande qui est relativement fiable si l’on veut comprendre les tensions existantes entre Paris et Berlin. Les conférences de presse d’Emmanuel Macron sur les sujets internationaux n’ont qu’un objectif. Il est national, rarement international avec tout ce que cela signifie de mesure, de distance, de clairvoyance. Nous sommes dans le registre du coup médiatique et de la démagogie du pur style de l’Ancien monde dont le président de la République avait promis de nous débarrasser une bonne fois pour toutes. Décidément, les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent.

L’Union fait la force (la farce)

Et, tous ces journalistes à la petite semaine de nous louer à longueur de colonnes, au cours des derniers mois, les avancées prodigieuses du « couple franco-allemand » depuis la prise du pouvoir par effraction de notre « grand manipulateur », Emmanuel Macron3. Deux lieux situés en Allemagne reviennent de manière pavlovienne dans leur prose indigente : Meseberg (près de Berlin)4 et Aix-la-Chapelle (Aachen pour les adeptes de la langue de Goethe)5. Dans ces deux villes, le couple franco-allemand a démontré avec force et ostentation sa vigueur, sa proximité, son amour qu’aucun nuage ne peut assombrir. Et nos idiots utiles que sont nos perroquets à carte de presse de nous ressasser que la relation entre Paris et Berlin est désormais idyllique. Finies les brouilles passagères, au diable les échanges de nom d’oiseau, au revoir les incompréhensions sur l’avenir de l’Europe, de la relation transatlantique, sur la « mondialisation heureuse ». Entre Angela et Manu, c’est du sérieux comme aurait dit Nicolas Sarkozy même si aujourd’hui un troisième larron, plus connu sous l’acronyme d’AKK (la nouvelle présidente de la CDU), vient régulièrement jouer les trouble-fête et semer la zizanie (Cf. sa réponse ciselée à la tribune d’Emmanuel Macron sur la renaissance de l’Europe). Dans cet exercice de brosse à reluire de la pensée jupitérienne, le quotidien Le Monde tient le haut du pavé (Cf. le récent projet franco-allemand d’« Airbus des batteries » destiné à s’élargir à d’autres partenaires européens et dont l’objectif noble est de tenter de faire jeu égal avec les Chinois, Coréens et autres Japonais6). Il n’y a que quelques rabat-joie, dont nous sommes, pour imaginer un seul instant que le couple serait mal en point, voire parfois au bord de la rupture sentimentalo-diplomatique en décelant la multiplication des indices négatifs relevés au cours des derniers mois, des dernières années7. La brouille n’est pas récente. Elle puise ses racines dans un passé plus ancien.

Et, patatras, comme par un malheur qui s’abat sur vous de manière impromptue, désormais, tout va très mal madame la marquise. Notre grand manipulateur nous aurait-il servi de véritables bobards (de vulgaires « fake news » à la mode de Vladimir Poutine) au cours des derniers mois sur la réalité et l’efficacité de la relation franco-allemande au prisme des crises actuelles ? Le couple présenté comme vivant dans l’harmonie ne serait-il pas à la veille d’un vulgaire divorce ?

FRANCE/ALLEMAGNE : LE LAMENTO DU COUPLE DÉSUNI

Les mêmes qui nous vantaient hier le charme discret d’une relation bilatérale harmonieuse sans le moindre nuage, nous expliquent aujourd’hui avec le même aplomb que le couple bat sérieusement de l’aile depuis belle lurette8. Mais, ces folliculaires de bas étage avaient pris grand soin de nous le taire sauf à croire qu’ils n’avaient rien vu venir alors que la crise était aussi présente que prégnante qu’ils l’affirment aujourd’hui. Or, les motifs de querelle entre Paris et Berlin étaient évidents pour tout observateur doué d’un minimum de bon sens, matière qui n’est toujours pas enseignée à l’ENA, y compris après le passage de Nathalie Loiseau. Cet enseignement devrait constituer le point de départ de toute réforme de cette prestigieuse école de la République si tant est, qu’après la remise du rapport de Frédéric Thiriez, dans six mois, les choses évoluent dans la bonne direction9. Or, rien n’est moins sûr.

La liste des griefs réciproques est impressionnante

Le moins que l’on puisse dire est que chacun renvoie ostensiblement à l’autre la patate chaude en lieu et place de régler ses désaccords dans la plus grande discrétion. Ces divergences franco-allemandes conjuguent facteurs de politique intérieure (fragilisation de la chancelière, Angela Merkel qui a annoncé qu’elle quitterait la vie politique en 2021 et qui est marquée par la nouvelle présidente de la CDU ; absence de liens structurels entre la République en marche et la CDU qui pourraient amortir les chocs, déception allemande après les attentes de réformes structurelles en France…) et de politique extérieure (discours de la Sorbonne du 26 septembre 2017 sur la refondation de l’Europe mal vécu à Berlin car non discuté en bilatéral au préalable, discours du Parthénon, saillie d’Emmanuel Macron lors de la remise du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle). Force est de constater que, dans le contexte de la campagne électorale pour les élections au Parlement européen (26 mai 2019), les arrière-pensées politiques compliquent encore plus les relations franco-allemandes alors même que les deux États devraient pousser dans la même direction pour faire avancer l’automobile Europe10. Il est vrai que, contrairement à ce que pensent certains, « le sentiment d’appartenance à l’Union ne se décrète pas »11. Le moins que l’on puisse dire est qu’existe dans notre pays une lassitude d’Europe dont il faut tenir le plus grand compte sous peine d’aller droit dans le mur. C’est que « l’Europe n’a pas encore réussi à créer des Européens »12 !

La liste des désaccords est longue, en particulier au cours des dernières semaines

Mise en place d’une taxe frappant les géants du numérique (GAFAM) ; opportunité du lancement de négociations commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis ; délai de grâce à accorder au Royaume Uni pour mettre en œuvre le « Brexit » ; politique de contrôle des exportations d’armements (Cf. exportations d’armes à destination de l’Arabie saoudite après l’assassinat de Jamal Kashoggi), réforme institutionnelle de l’Union européenne, traitement des déficits budgétaires chroniques… Autant de pommes de discorde, et la liste est loin d’être exhaustive, entre Paris et Berlin sur lesquelles l’Allemagne l’a emporté sur la France jusqu’à présent. Pour un couple vivant dans l’ombre de l’accord de Meseberg et du nouveau traité d’Aix-la-Chapelle, cela fait désordre. Plus que les traités en bonne et due forme, on n’a pas encore trouvé mieux dans la pratique diplomatique que la confiance qui fait aujourd’hui tant défaut entre les partenaires des deux côtés du Rhin. Nous sommes dans le registre mortifère de la défiance. Berlin estime que les élections au Parlement européen contribueront à ravaler les ambitions du président français par la conjugaison d’un score médiocre de la liste de la Renaissance et de l’absence de levier de ce groupe. En effet, ce parti ne siégera pas a priori au sein de l’une des deux grandes formations représentées dans cette enceinte. Il sera ravalé au rôle d’idiot utile, rôle de composition dans lequel il excelle à l’instar de la délicieuse et gaffeuse Nathalie Loiseau de très mauvais augure13.

La liste des coups de canif est affligeante pour deux voisins si proches géographiquement

Ils proviennent des deux côtés du Rhin

Du côté allemand, Annegret Kramp-Karrenbauer, dauphine d’Angela Merkel semble prendre ostensiblement ses distances avec le pacte de non-agression non écrit entre Berlin et Paris. Or, que fait elle, mettant ainsi de l’huile sur le feu ? Elle se prononce ouvertement, et pour la première fois, contre le maintien du Parlement européen à Strasbourg14. Pour mémoire, rappelons que ce dernier siège trois semaines par mois à Bruxelles et la dernière semaine à Strasbourg, ce qui n’est pas sans entraîner des coûts supplémentaires de fonctionnement et de lassitude des eurodéputés de tous ces voyages incessants. Même si à Paris, on tente de minimiser l’importance de cette « maladresse », le mal est fait. Il laissera des traces. C’est une façon pour Berlin de répondre aux quasi-injonctions d’Emmanuel Macron qui n’a toujours pas compris l’intérêt qui s’attachait à respecter son partenaire15. Les Allemands lui reprochent, outre l’audace de certaines de ses propositions dont il sait qu’elles sont non consensuelles, la manière dont il les expose qui se trouve en rupture avec les codes diplomatiques. Autre épine dans le pied du chef de l’État, le désir exprimé clairement et sans ambages de voir le siège de membre permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU attribué juridiquement à l’Union européenne, c’est-à-dire de facto à la toute puissante Allemagne. Cette dernière veut en finir une fois pour toutes avec les séquelles de la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne a payé et ne veut plus payer !

Du côté français, nous ne sommes pas en reste. Angela Merkel détestait la tactilité de Nicolas Sarkozy et sa méconnaissance des règles élémentaires de la politesse. Avec François Hollande, « il ne s’est jamais rien passé de très bien, mais jamais rien de très mal, non plus », résume un bon connaisseur des relations franco-allemandes ! C’est dire les espoirs mis par Berlin dans le plus jeune président de la Cinquième République qui allait renverser la table et réformer un pays peuplé de Gaulois rétifs à toute réforme structurelle. Mais, l’illusion a été de courte durée. La démarche globale d’Emmanuel Macron – faite d’un mélange d’unilatéralisme, de chacun pour soi et de pression constante réhaussé d’un lyrisme flamboyant – agace prodigieusement l’Allemagne. À titre d’exemple, son idée d’un nouveau traité de coopération franco-allemand annoncée au moment où l’Allemagne n’avait pas encore de gouvernement a eu un effet dévastateur Outre-Rhin. Dans la vie d’un couple harmonieux, ces méthodes n’ont pas cours. Elles contribuent à saper la confiance entre les deux partenaires. Il est vrai que le couple franco-allemand n’existe pas16. Manifestement, le chef de l’État ne l’a pas encore compris. La liste de ce qui est perçu à Berlin, à tort ou à raison, comme autant de Diktats et d’Oukazes, est impressionnante. Angela Merkel reconnait avoir une « relation conflictuelle » avec Emmanuel Macron. Aussitôt, les communicants de l’Élysée nous expliquent que la traduction française n’est pas la bonne17. En effet, le terme exact serait celui de combat. Mais, quelle est la différence fondamentale ? Pour la petite histoire, les leçons de morale à l’Allemagne, de l’ex-ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau (elle n’a pas hésité à dénoncer hier la « frilosité » de « dirigeants européens qui seront bientôt sortis de la vie politique ») n’est pas du meilleur effet surtout lorsque Berlin a découvert les nombreuses turpitudes de Madame Sans-Gêne. Elle reprend ses critiques contre la CDU dans son entretien au quotidien Le Monde du 16 mai 2019. Pendant ce temps, on rit sous cape à Berlin et l’on verrait d’un bon œil que les électeurs français sanctionnent durement la liste conduite par Loiseau de mauvais augure, affaiblissant au passage la France à Bruxelles. Nous entrerions dans une « nouvelle donne dans le grand jeu européen »18.

Autant de saillies qui se nourrissent des contentieux bien réels sur des sujets de substance tenant au contenu du projet européen pour l’avenir et allant bien au-delà du surmoi hexagonal et de la Schadenfreude allemande (littéralement joie du dommage dans la langue de Goethe, joie malsaine que l’on éprouve en observant le malheur d’autrui) ! Il ne s’agit pas de désaccords sur des sujets mineurs ou sur de pures questions de forme, contrairement à ce que l’on voudrait bien nous faire croire dans l’entourage du président de la République. À ce jour, nous sommes incapables de dire si nous avons passé le pic de la crise. Pour notre part, nous estimons que le différend franco-allemand est appelé à durer dans les mois et années à venir tant la défiance est grande entre les deux partenaires.

De nos jours, la médiacratie commence à peine à percevoir que le temps des fausses illusions est révolu, celui des illusions perdues est réel.

FRANCE/ALLEMAGNE : LES ILLUSIONS PERDUES

« La vie se charge souvent d’administrer des leçons aux présomptueux »19. Si les résultats de la diplomatie macronienne sur l’Allemagne sont aussi décevants au regard des objectifs ambitieux qui lui avaient été fixés au départ, c’est en grande partie dû à la méconnaissance de quelques grandes règles élémentaires de la pratique diplomatique.

Des résultats décevants au regard des objectifs ambitieux

Une bonne (mauvaise dans le cas d’espèce) nouvelle n’arrive jamais seule dans le monde panurgiste des médias. C’est désormais au journaliste de l’Express de venir nous expliquer que « le couple franco-allemand bat de l’aile ». Alléluia ! Nos folliculaires ont tout compris de l’essence actuelle de la relation franco-allemande mais il leur aura fallu le temps. Ils n’ont rien compris des illusions perdues. Encore, un échec diplomatique à mettre au débit d’Emmanuel Macron et de ses treize conseillers diplomatiques (« un pognon de dingue »), l’homme qui devait être le grand sauveur de l’Europe, qui est devenue celle du père Ubu20, et du monde. Tout ceci est loin d’être rassurant à maints égards pour l’avenir de la construction européenne. Sans une harmonie au niveau franco-allemand, rien n’est possible, ou presque, au niveau européen ! Or, aujourd’hui, au-delà des incantations, il faut des actes, des preuves, des symboles. Il faut que cette bonne volonté affichée ne soit pas un élément d’un plan de communication bien huilée (la posture favorite d’Emmanuel Macron). Deux ans après sa prise de fonctions, le chef de l’État est-il capable de se livrer à un salutaire exercice d’introspection sur ses péchés de jeunesse dans la sphère diplomatique en général et dans la relation franco-allemande en particulier. Il n’a toujours pas compris qu’il existe une différence fondamentale de tempérament entre lui et la chancelière (que dire d’AKK ?), qui reflète elle-même une opposition radicale entre deux cultures politiques. Les résultats de la politique d’Emmanuel Macron à l’égard de l’Allemagne auraient été moins décevants s’il avait pris la peine de prendre connaissance de quelques grandes règles de la pratique diplomatique21.

Du rappel de quelques grandes règles de la pratique diplomatique

Comme le rappelait fort justement Talleyrand : « Ce n’est pas tout d’avoir raison ; encore faut-il prendre le temps de ceux auprès de qui on veut en faire usage ». Il est vrai qu’avec Jupiter, la vieille diplomatie aux façons méticuleuses, aux préparations savamment combinées, a perdu de son autorité. Notre président de la République devrait se souvenir que c’est toujours une question de circonstance et d’opportunité de savoir quand doit s’engager une action diplomatique. Rien ne s’improvise, tout se prépare dans les coulisses. Ce n’est qu’une fois les experts d’accord sur les grands principes posés par leurs mandants, que les affaires doivent être portées sur la place publique. Et, non le contraire. Les méthodes diplomatiques qui président à l’exécution d’une politique sont généralement aussi importantes que la politique elle-même. En diplomatie, comme dans tous les arts, l’exécution importe souvent plus que la conception. En définitive, comme le soulignait le général de Gaulle, sous des conventions de forme, la diplomatie ne connait que des réalités. En dernière analyse, l’objectif ultime de la diplomatie est l’art d’éviter les chocs et non celui de les accentuer, voire de les créer comme le fait Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat. La diplomatie est affaire de persuasion (par la vertu du dialogue) et non de contrainte (par le vice de la sanction22). Qui aura le courage d’administrer rapidement une bonne leçon de diplomatie à Jupiter ? Certainement pas ses conseillers serviles et aplaventristes qui tremblent de peur dès qu’ils le voient. « L’enfer, c’est là où il n’y a pas de pourquoi » (Primo Levi, 1947). L’angélisme est une plaie dans ces temps conflictuels, rappelons-le à l’intention de nos bonimenteurs de tout poil qui excellent dans cette période de campagne électorale pour les élections européennes du 26 mai prochain ! Ils nous racontent tout et n’importe quoi, osant même faire la leçon aux Russes sur le thème des bobards et autres « fake news »23. Nous devrions balayer devant notre porte avant de nous livrer à de tels exercices stupides.

C’EST TOUT SAUF GLORIEUX DE LA PART D’UN HOMME QUI PENSAIT INVENTER UN MONDE NOUVEAU

 
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« On ne fait pas de politique en dehors des réalités ». Cette phrase célèbre du général de Gaulle est une vérité d’évidence pour tout diplomate, y compris néophyte dans la Carrière. Elle ne l’est, semble-t-il, pas pour le président de la République, Emmanuel Macron24. La grande spécialité de ce « président manageur », qui « reprend le dispositif de la télé-réalité »25, consiste à galoper dans les nuages, à chevaucher des chimères alors que la réalité est bien différente. Les « gilets jaunes » se sont chargés de le lui rappeler sur la scène intérieure. Mutti et AKK n’ont de cesse de le rappeler à l’ordre sur la scène franco-allemande. Les mensonges et les calculs de court terme ont eu raison de tout. De l’importance d’être constant (Oscar Wilde) pour tout homme politique afin d’asseoir durablement sa crédibilité. Aujourd’hui, nous serions plus près de l’extrême onction que des fonts baptismaux. Un dogme tombe : celui du caractère irréversible de la relation franco-allemande. Alors même que la relation franco-allemande devrait tenter d’apporter une compréhension globale du monde afin de faire face à l’ambiguïté cruelle de l’avenir pour en dégager quelque chose de pensable, de réaliste pour le projet européen, nous en sommes pas encore là. Alors même que le rôle essentiel du couple franco-allemand devrait être de penser l’histoire, il en est réduit à la subir. Alors même qu’il devrait être de réveiller le monde, il subit le destin des générations de somnambules. En cette période de tensions croissantes entre Berlin et Paris, ce dont nous avons précisément besoin, c’est de plus de dialogue à tous les niveaux et non de rodomontades jupitériennes contre-productives. Décidément, entre Paris et Berlin c’est la mésentente cordiale.

Guillaume Berlat
20 mai 2019

1 Louis Hausalter/Soizig Quéméner, Macron, le Don Quichotte de l’Europe, Marianne, 4-9 mai 2019, pp. 17-19.
2 Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d’Edgar et de Ludmilla, Gallimard, 2019, p. 109.
3 Marc Endeweld, Le grand manipulateur. Les réseaux secrets de Macron, Stock, 2019.
4 Thibaut Madelin, Accord historique de Merkel et Macron sur la réforme de la zone euro, www.lesechos.fr , 19 juin 2018.
5 Traité de coopération franco-allemand d’Aix-la-Chapelle (22 janvier 2019), https://www.france-allemagne.fr/Traite-de-cooperation-franco-allemand-d-Aix-la-Chapelle-22-janviers-2019.html
6 Jean-Michel Bezat, Paris et Berlin rechargent les accus, Le Monde, Économie, 4 mai 2019, p. 12.
7 Guillaume Berlat, Un nouveau traité franco-allemand pour quoi faire ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 28 janvier 2019.
8 Virginie Malingre/Thomas Wieder, Macron-Merkel : la stratégie de la tension, Le Monde, 30 avril 2019, pp. 18-19.
9 Laurent Telo, Qui est vraiment ? Frédéric Thiriez, M. Le Magazine du Monde, 4 mai 2019, p. 18.
10 Jean-Baptiste de Montvalon, Les élections européennes, éternelles mal-aimées, Le Monde, Idées, 4 mai 2019, pp. 24-25.
11 Florence Delmotte (propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon), « Le sentiment d’appartenance à l’Union ne se décrète pas », Le Monde, Idées, 4 mai 2019, p. 24.
12 Guy Mettan, Le continent perdu. Plaidoyer pour une Europe démocratique, éditions des Syrtes, 2019, p. 258.
13 Nathalie Loiseau (propos recueillis par Olivier Faye/Alexandre Lemarié/Philippe Ricard), « Je ne veux pas d’un retour aux années 1930 ! », Le Monde, 16 mai 2019, p. 8.
14 Nicolas Barotte, Á la CDU, « AKK » assume de poser la question du parlement strasbourgeois, Le Figaro, 16 mai 2019, p. 6.
15 Kramp-Karrenbauer, « L’Europe doit se concentrer sur les questions décisives », Le Figaro, 17 mai 2019, p. 8.
16 Franck Dedieu, Non, le couple franco-allemand n’existe pas, Marianne, Idée fausse, 17-23 mai 2019, p. 19.
17 Nicolas Barrote, Merkel et Macron une relation de « confrontations », Le Figaro, 16 mai 2019, pp. 6-7.
18 Sylvie Kauffmann, Nouvelle donne dans le grand jeu européen, Le Monde, 16 mai 2019, p. 30.
19 Jean-Christophe Rufin, précité, p. 108.
20 Jacques Julliard, Pour une Europe puissance, Marianne, 3-9 mai 2019, p. 4.
21 Thomas Wieder, Merkel acte ses »différences » avec Macron, Le Monde, 17 mai 2019, p. 3.
22 Renaud Girard, États-Unis : les sanctions plutôt que la canonnière, Le Figaro, 7 mai 2019, p. 17.
23 Yann Philippin/The Signals network, Aux origines de l’usine à « fake news » du Kremlin, www.mediapart.fr , 15 mai 2019.
24 Renaud Dély/Thibaut Soulcié, Macronarchie, Glénat, 2019.
25 Pierre Musso, « M. Macron est un président manageur qui reprend le dispositif de télé-réalité », Le Monde, 16 mai 2019, p. 27.

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