Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

PETIT TRAITÉ DE DIPLOMATIE MACRONIENNE

« Le style, c’est l’homme » (Georges-Louis Leclerc de Buffon). Le message transmis est qu’un bon écrivain n’est pas celui qui enchaîne des mots, mais celui qui enchaîne des idées. On pourrait en dire autant de notre président jupitérien qui s’essaie à la diplomatie, à la diplomatie du mot et du bon mot. Au début du mois de juin 2017, nous avons tenté de décrypter les premiers pas du jeune président de la République, Emmanuel Macron. En guise de conclusion, nous nous étions interrogés ainsi : à ce jour, il est encore très prématuré pour affirmer que le nouveau président de la République apporte simplement un changement d’air ou bien qu’il inaugure véritablement un changement d’ère1.

Qu’en est-il deux mois après alors que nous disposons désormais d’un tableau clinique plus complet de la pratique élyséenne. Hier, nous avions droit à un long entretien au Figaro définissant les grandes lignes de son action extérieure. Aujourd’hui, nous avons droit à une exégèse de quelques confidences savamment distillées au Journal du Dimanche2. On l’aura compris, la communication présidentielle est parfaitement pensée, maîtrisée, calculée.

D’entrée de jeu, nous sommes pleinement rassurés. Emmanuel Macron dit ce qu’il pense et s’efforce d’agir en cohérence avec ses convictions, ce qui n’est pas si fréquent pour un dirigeant politique au XXIe siècle. Quels sont les grands axes de la diplomatie macronienne ? Ils peuvent s’organiser autour de quelques idées simples, pour ne pas dire simplistes.

Une diplomatie de l’ambition mais avec des moyens contraints. « Parler au monde, relancer l’Europe, diriger la France ». Tel est le tiercé gagnant de l’ex-candidat de la République en marche qui dit consacrer plus de la moitié de son temps précieux aux questions internationales. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à consulter le site officiel de la présidence de la République et découvrir la quantité impressionnante de chefs d’État et de gouvernement qu’Emmanuel Macron a reçue au cours des dernières semaines à Paris sans parler de ceux qu’il a rencontrés en marge de sommets internationaux récents (OTAN, G7, G20, Union européenne)3. Les plus marquants sont Vladimir Poutine, Donald Trump, Angela Merkel, Mahmoud Abbas, Benyamin Nétanyahou…

Mais la France ne pratiquerait-elle pas la « diplomatie du tapage » sans en avoir les moyens ? Hasard ou coïncidence, ce déploiement de fastes diplomatiques intervient au moment où Bercy rappelle les ministères dépensiers à la raison. Défense4 et Quai d’Orsay5 sont contraints de réduire la voilure, de faire contre mauvaise fortune, bon cœur. L’argent est le nerf de la guerre mais aussi le nerf de la diplomatie. Le « soft power » ou diplomatie d’influence a un coût. L’affaire de Villiers constitue le premier signe de la fin de l’état de grâce6.

Une diplomatie de la méthode mais avec un cap incertain. Deux mois après sa prise de fonctions, notre président jupitérien entend démontrer qu’il est l’homme d’un monde nouveau. Pour ce faire, il impose sa méthode faite de dialogue tous azimuts, de persuasion et de séduction mais aussi de la communication savamment orchestrée. En France, il commande et ne négocie rien, son pouvoir moins que tout. Sur la scène internationale, il discute, argumente, cherche à convaincre, pourquoi pas à séduire, à l’occasion. Mais comme le rappelle Stefan Zweig « la diplomatie ignore la sentimentalité ». De plus, une politique étrangère vaut par la cohérence de son dessein. Or, de dessein rien ne se dessine. Or, de stratégie, nous n’avons droit qu’à de la tactique.

En dépit de la multiplication de ses prises de position, nul ne sait encore précisément où le capitaine Macron veut conduire le bateau France ? Travailler avec Donald Trump et Vladimir Poutine. Il le faut certainement mais pour faire quoi ? Le président de la République se réclame d’un héritage « gaullo-mitterrandien ». Mais, comment adapter cette posture du XXe siècle aux nombreux défis du XXIe siècle ? Nous en sommes seulement au stade des conjectures. L’avenir nous dira si la route était bonne.

Une diplomatie du volontarisme mais avec beaucoup de précipitation. Emmanuel Macron entend remettre la France au centre du jeu diplomatique tout en la réformant, considérant, à juste titre, qu’enjeux intérieurs et extérieurs sont étroitement liés. Il est sur tous les fronts. Il veut jouer le rôle de facilitateur, de médiateur dans les grandes crises du moment : Syrie, Palestine, crise entre le Qatar et les monarchies sunnites (il dépêche sur place son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian pour jouer les facilitateurs7), Ukraine, Brexit, lutte contre l’EIIL, phénomènes migratoires incontrôlés, climat… en dialoguant avec tous ses interlocuteurs étrangers. Ce qui nous change de la diplomatie d’exclusion de François Hollande ! Il reçoit même un satisfecit du très sérieux FMI pour son projet de réforme8. Mais, c’est toujours une question de circonstance et d’opportunité de savoir quand doit s’engager une action diplomatique. Car en diplomatie, un projet conçu n’est pas un projet exécuté. Vouloir la paix est une chose, en créer les conditions en est une autre. Le temps diplomatique n’est pas le temps médiatique. Ceci relève de la vérité d’évidence.

Une diplomatie du verbe mais aussi d’une certaine contradiction. En homme de culture et de culture internationale, le président de la République n’ignore pas qu’en diplomatie, les mots sont des évènements. Chacune de ses rencontres est un évènement en soi : Vladimir Poutine à Versailles, Donald Trump sur les Champs Élysées, Benyamin Nétanyahou au monument en l’honneur des déportés du Vél’ d’hiv’’… Il est vrai qu’Emmanuel Macron possède d’incontestables talents évènementiels. Mais, la diplomatie du verbe ne suffit plus à masquer les contradictions qui minent la France et à compenser sa perte d’influence dans le monde.

C’est pourquoi, il faut recommander une bonne dose de méfiance au diplomate. Pour être efficace, la diplomatie doit quelquefois en passer par une certaine confidentialité, dans un premier temps au moins. Et confidentialité ne signifie pas silence. À cet égard, diplomatie médiatique et diplomatie compassionnelle ont leurs limites intrinsèques. Les grands succès diplomatiques sont souvent le fruit d’une diplomatie secrète. Des exemples récents sont là pour le démontrer.

Une diplomatie de la détermination mais surtout de la méthode Coué. À titre d’exemple, le président de la République se veut le meilleur défenseur de l’accord sur le climat (COP21 de Paris de décembre 2015). Il fait grand bruit des propos vagues de Donald Trump que ce dernier lui aurait tenus le 13 juillet 2017 à Paris selon lesquels « quelque chose pourrait se passer sur l’accord de Paris ». Était-il opportun d’en faire état publiquement ? Le devoir de réserve ne vaut pas seulement pour les généraux cinq étoiles. Ceci ne relève-t-il pas purement et simplement du registre de la méthode du bon Docteur Coué.

Mais le « et en même temps » cher à Emmanuel Macron a certes prouvé son efficacité électorale, mais cela n’en fait pas pour autant une authentique politique étrangère. Dans la diplomatie comme dans d’autres activités humaines, il y a toujours une heure de vérité, une heure du choix entre les moins mauvaises options. Comme nous le rappelle Talleyrand, il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues. Or, nous n’en sommes pas encore là. L’horizon diplomatique d’Emmanuel Macron à « l’autoritarisme juvénile »9 parait encore assez brumeux, du moins pour le commun des mortels que nous sommes.

Une diplomatie de l’Europe mais fortement nationale. Le président de la République, Emmanuel Macron se veut et est un européen de cœur et de raison. Il entend relancer un projet moribond en réenclenchant le moteur franco-allemand. Unis, les 28/27 étant plus forts que pris isolément. Nul ne peut le contester ! Mais, la diplomatie se fait sur des réalités et non en chevauchant des chimères. C’est bien ce qu’a compris le chef de l’État qui relance la diplomatie française sans pour cela informer, consulter, associer la prétendue diplomatie européenne qu’il chérit mais qui n’existe malheureusement que sur le papier (plus de 7 000 diplomates du service européen d’action extérieure ou SEAE). Pour s’en convaincre, il n’est qu’à prendre connaissance de l’entretien accordé le 18 juillet 2017 au quotidien Le Monde par Federica Mogherini, cet Erzatz de ministre européen des Affaires étrangères. On reste sans voix à découvrir le vide de la pensée stratégique de cette éminente personne qui occupe l’un des postes les plus en vue et parfaitement rétribué. Pierre Dac n’aurait pas mieux fait. Sur la Libye, une phrase résume à la perfection sa pensée : « il faut créer un État stable en Libye ». Il fallait tout simplement y penser. Merci, madame de la Palisse ! Sur la Syrie, autre morceau de bravoure : « L’UE pourra avoir un rôle-clé dans la reconstruction de la Syrie »10. Pour ce qui est du règlement diplomatique de la crise syrienne, vous repasserez, l’Europe laisse tranquillement agir Moscou et Washington. Bruxelles se contente d’aligner les chèques pour reconstruire ce que les autres ont détruit (les armes livrées par Washington au cours des dernières années à la rébellion syrienne11) avec une constance qui mérite louange. Les marchands de canons (surtout américains) en sont ravis.

Une diplomatie du changement mais avec une forte dose de continuité. Nos folliculaires préférés n’ont pas de mots assez forts pour louer le génie diplomatique que le peuple a porté au sommet de l’État en mai dernier. Grâce à une habile diplomatie créative, il mettrait en application le principe de Frédéric II, roi de Prusse selon lequel : « l’art de la politique n’est pas de faire naître les occasions, mais de savoir en tirer parti »12. Face aux nombreuses crises qui secouent le monde, Emmanuel Macron aurait découvert la vertu du dialogue matinée d’une dose de séduction et de flatterie, à l’occasion dans la conduite de la diplomatie dont il semble avoir écarté le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Que n’y avait-on pensé auparavant ? Mais, si tout ceci est bel et bien bon, c’est ignorer un peu vite que, depuis la nuit des temps, la principale vertu de la diplomatie, c’est de parler avec tous et, surtout, avec ses ennemis pour tenter de résoudre les crises par des moyens pacifiques. S’il est bon que le chef de l’État en revienne à l’un des fondamentaux de la diplomatie classique, sa diplomatie n’a rien de créative sauf à ne rien connaître à l’histoire de la pratique quotidienne des relations internationales.

Une diplomatie du renouveau avec une constante de vieux caciques. En mettant un coup de pied dans la fourmilière, le marigot politique (Cf. le nouveau visage de l’Assemblée nationale), le président de la République entend moderniser les pratiques. À diplomatie nouvelle, femmes et hommes nouveaux. Qui pourrait lui en vouloir ? Un peu d’air frais ne peut pas faire de mal pour rajeunir une politique étrangère et une diplomatie qui se fourvoyaient sur des chemins de traverse surtout durant le quinquennat de François Hollande. De ce point de vue, Emmanuel Macron mérite un légitime satisfecit. Il est grand temps de faire passer la politique avant la morale. Mais, comme souvent dans notre douce France, la réalité est plus contrastée si on la passe au crible des faits objectifs. Que constate-t-on au juste ? Le site Mediapart éclaire notre lanterne sur le sujet13.

En dépit de la promesse du candidat Macron de faire « monter des hommes et des femmes qui viennent de la société civile » au gouvernement, les cabinets qui accompagnent l’équipe ministérielle ressemblent à s’y méprendre à tous ceux qui les ont précédés. La moitié des 26 directeurs ou directrices de cabinet sont diplômés de l’ENA, l’autre moitié est passée par les bancs des grandes écoles (X, normale sup, ESSEC, Sciences Po). Même constat sur la diversité sociale. Les cabinets ministériels sont encore et avant tout une affaire de réseaux qui se forgent sur les bancs des grandes écoles. Pour mieux garder un œil sur ses ministres, le président de la République a veillé à placer plusieurs de ses fidèles dans les cabinets sensibles. Enfin, nombreux sont ceux des cabinets Hollande, Ayrault, Valls, Cazeneuve, Le Drian à se retrouver dans les cabinets ministériels… sans parler de la droite issue des rangs de l’UMP. Ce que d’aucuns qualifient de système endogame. Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, c’est bien connu !

« Il n’est de richesse que d’hommes » nous rappelle Jean Bodin. Reconnaissons au nouveau président de la République, Emmanuel Macron ses qualités de volontarisme, de séduction, de charme, de communication. Manifestement, l’homme veut faire avancer les choses dans la bonne direction aussi bien sur la scène intérieure (loi sur la moralisation de la vie publique14, réforme du code du travail, de la fiscalité, conférence sur les territoires…) que sur la scène internationale (relance de l’Union européenne, du couple franco-allemand, dialogue permanent avec les interlocuteurs qui comptent dans le monde, recours plus fréquent à la médiation, attachement au multilatéralisme…). La France en avait bien besoin après les expériences Sarkozy, puis Hollande. Le président de la République impressionne en France et à l’étranger par son nouveau style qui brise les codes et les usages dépassés. Voilà pour ce qui est de la forme. Qu’en est-il de la substance ? À chaque fois qu’il s’entretient avec un interlocuteur étranger, le président français assume un réalisme diplomatique qu’il appelle « gaullo-mitterrandien », en opposition aux tendances néoconservatrices de la diplomatie française sous Nicolas Sarkozy (réintégration de la structure militaire intégrée de l’Alliance Atlantique) ou François Hollande (suivisme américain).

Mais sans jamais bien le définir15. Mais quoi qu’en dise Renaud Girard, mieux inspiré habituellement, la doctrine néo-conservatrice n’a pas « sérieusement du plomb dans l’aile »16. Elle dispose de nombreux adeptes qui œuvrent dans l’ombre mais efficacement. La suite du quinquennat nous dira s’il y a eu révolution copernicienne ou s’il ne s’agit que d’une simple évolution. Quoi qu’on fasse, la diplomatie ne s’improvise pas ! En affirmant devant ses interlocuteurs étrangers, notamment devant Donald Trump, qu’on combattait le terrorisme en luttant contre le réchauffement climatique, Emmanuel Macron a prouvé qu’on pouvait vite raconter n’importe quoi sur le sujet17. Cette première perle diplomatique mérite assurément de figurer dans le petit traité de diplomatie macronienne.

Guillaume Berlat
24 juillet 2017

1 Guillaume Berlat, Macron diplomate : premiers pas, premiers faux pas…, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 juin 2017.
2 Hervé Gattegno, Ses confidences au sommet, Le Journal du Dimanche, 16 juillet 2017, pp. 1-2-3-4.
3 www.elysee.fr
4 Alain Barluet, Le sort du chef d’état-major des armées en suspens, Le Figaro, 17 juillet 2017, p. 5.
5 Le Quai râle sur la coupe de l’aide au développement, JDD, 16 juillet 2017, p. 5.
6 Macron : la fin de l’état de grâce, Le Figaro, 21 juillet 2017, pp. 1-2-3.
7 Georges Malbrunot, Crise du Golfe : Le Drian veut des « mesures de confiance », Le Figaro, 17 juillet 2017, p. 15.
8 Marie de Vergès, Le FMI gagné par la « macronomia », Le Monde, 19 juillet 2017, p. 12.
9 Général Vincent Desportes, Un autoritarisme juvénile a fait exploser une crise latente, Le Monde, 20 juillet 2017, p. 25.
10 Federica Mogherini (entretien avec A.S. et M. SE), Mogherini : « il faut créer un État stable en Libye », Le Monde, 18 juillet 2017, p. 4.
11 Georges Malbrunot, Washington arrête le programme de soutien aux rebelles syriens, Le Figaro, 21 juillet 2017, p. 6.
12 Éditorial, La diplomatie créative du président Macron, Le Monde, 18 juillet 2017, p. 27.
13 Ellen Salvi, Matignon, Élysées, ministères… Les cabinets verrouillés du nouveau pouvoir, www.mediapart.fr , 17 juillet 2017.
14 Jean-Baptiste Jacquin, L’Assemblée nationale adopte le projet de loi de « moralisation » en commission, Le Monde, 21 juillet 2017, p. 8.
15 Lénaïg Bredoux/Matthieu Suc, Le rêve d’une puissance retrouvée, www.mediapart.fr 13 juillet 2017.
16 Renaud Girard, Le crépuscule du néoconservatisme, Le Figaro, 18 juillet 2017, p. 20.
17 Guillaume Roquette, Moulins à vent, Le Figaro Magazine, 14 juillet 2017, p. 7.

 

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