Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

POUTINE D’ARABIE : DIPLOMATOR, TERMINATOR, IMPERATOR !

« Les gens importants ont souvent la mémoire courte » (proverbe chinois). Qui se souvient encore des quolibets adressés par un Occident sûr et dominateur, il y a peu encore, au nouveau Tsar, Vladimir Poutine lorsqu’il décidât, en 2015, d’engager ses troupes en Syrie pour sauver le soldat Bachar mais, au passage, pour réimplanter la Russie dans la zone ? Qui se souvient encore des propos du comique ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Gaffius d’août 2012 annonçant la fin prochaine du régime du bourreau de Damas ? Qui se souvient encore des ratés (dans un premier temps, une sorte d’incrédulité) et des bourdes occidentales (dans un second temps, une guerre héroïque pour éliminer le tyran Kadhafi…) lors des premiers balbutiements des mal nommés « printemps arabes » fin 2010-début 2011 ? Qui se souvient des armes distribués manu larga par ces mêmes Occidentaux aux groupes terroristes (les petits gars qui faisaient du bon boulot sur place, pour reprendre la formule célèbre de Laurent Fabius) pour qu’ils chassent Bachar Al-Assad du pouvoir et y installe un régime démocratique, laïc, attaché au libéralisme et aux fameuses valeurs occidentales ?

Un constat d’évidence s’impose : le monde a profondément changé depuis, et plus particulièrement en cette année 2019. Certains experts évoquent la fin d’un monde, en particulier pour l’Occident. Une page qui vient d’être définitivement tournée. L’Occident qui a désormais tout loisir de méditer sur les raisons de sa défaite cuisante dans la région : « l’étrange défaite », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marc Bloch. Voudra-t-il en tirer toutes les conséquences qui s’imposent pour éviter que la défaite ne se transforme en débâcle ? La Russie peut, elle au contraire, savourer sa victoire incontestable. Un retour en arrière s’impose pour comprendre l’étendue de la défaite occidentale et la portée de la victoire russe opérée en quatre années d’intenses activités de toutes sortes. Comme souvent, on ne comprend le présent qu’à travers une connaissance du passé – surtout dans l’Orient compliqué – et on anticipe l’avenir qu’à travers une réflexion libre qui combine histoire et géographie. Exercice vain et inutile pour Jupiter et toute sa clique de courtisans qui confondent les lois de la finance et celles de la diplomatie qui n’ont pourtant rien à voir, qui confondent stratégie et communication.

UNE DÉFAITE CONSOMMÉE DE L’OCCIDENT

« On apprend peu par la victoire, mais beaucoup par la défaite » (proverbe japonais)

Aujourd’hui, le résultat de cette diplomatie occidentale de Gribouille de l’Occident, États-Unis et France en tête de gondole, est pour le moins piteux, pour ne pas dire catastrophique. Le tableau clinique est clair : l’Occident a largement contribué à déstabiliser durablement une région, qui n’en avait pas besoin, par une politique erratique, incohérente et inconstante. Par ailleurs, il a creusé sa propre tombe en se discréditant d’une manière impensable à l’occasion de l’opération turque dans le nord de la Syrie, visant à éliminer les « terroristes » kurdes. Petites causes, grands effets, pourrait-on dire. La défaite est lamentable.

Un Proche et Moyen-Orient au bord du précipice

Le tableau est inquiétant. Et les Occidentaux n’ont pas de quoi pavoiser. L’implosion de la Libye provoque une onde de choc de déstabilisation pérenne dans le Sahel et pousse des millions de migrants vers l’Europe. La Tunisie va de crise en crise institutionnelle. Le Yémen est à feu et à sang grâce à la générosité légendaire de l’ébéniste saoudien, MBS. L’Égypte a retrouvé un militaire fort qui tient le pays d’une main de fer. Israël peine à trouver un successeur à Benjamin Nétanyahou1. L’Irak peine toujours à se remettre de l’intervention américaine de 2003, connaissant une nouvelle vague de violences et de répression. La Jordanie, le Liban2 (les mesures annoncées par le gouvernement ne semblent pas convaincre la rue3) et la Turquie ont dû accueillir des millions de réfugiés syriens sur leur sol, provoquant une catastrophe humanitaire de grande ampleur. Il aura fallu plusieurs années à la coalition occidentale pour démanteler l’EIIL. Mais peut-on définitivement gagner la guerre contre une idéologie ? En Syrie, Bachar Al Assad, avec le soutien sans faille des Iraniens et des Russes, regagne petit à petit le terrain perdu. Aujourd’hui, les Kurdes honteusement abandonnés à leur triste sort par une Amérique isolationniste et par une Europe inexistante, sont contraints de négocier avec lui pour éviter d’être laminés par le nouveau Sultan d’Ankara. Qui sème le vent, récolte la tempête ! Toutes choses que les Occidentaux ne semblent toujours pas comprendre en dépit de leurs multiples défaites sur les champs de bataille aux quatre coins de la planète, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Ils excellent dans le rôle d’excellents pyromanes mais aussi de piètres pompiers, ce qui est particulièrement savoureux lorsque l’on se permet de donner, chaque année à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU, des leçons de diplomatie à la terre entière comme le fait Emmanuel Macron4.

Un Occident durablement discrédité

Durant ce temps de troubles structurels, Américains et Européens se contentent d’un strapontin de spectateur dans la recomposition actuelle du Moyen-Orient. Ils n’avaient pas vu le coup venir. Encore une nouvelle « surprise stratégique », pourtant très prévisible à condition d’ouvrir les yeux. Iraniens, Turcs (puissance régionales) et Russie (puissance extrarégionale) apparaissent comme les grands gagnants du nouveau mercato oriental. À ces trois pays revient le rôle d’architecte de la nouvelle Maison régionale. Aux Occidentaux revient le rôle d’imprécateur. Comme les faits sont têtus, les mouches ont changé d’âne. Au moment où elle envisage de quitter l’Afghanistan après deux décennies de guerre stériles5, l’Amérique ne fait plus la pluie et le beau temps dans la région surtout après son retrait rapide du nord de la Syrie pour laisser la place à la Turquie6. Elle laisse désormais à la Russie le soin de jouer en même temps sur le registre de la diplomatie (rôle dans lequel elle excelle, y compris dans le rôle de médiateur) et des armes (rôle dans lequel elle sait mettre le paquet en cas de besoin). Les faits sont têtus. Une sorte de revanche de l’Histoire qui risque de ma finir !7 La déroute de Paris et de Bruxelles est éclatante8. Désormais, on y boit le calice jusqu’à la lie et on va à Canossa/Moscou/Brégançon9 pour tenter de se réinsérer sur l’échiquier syrien alors que les carottes sont cuites10. Nous apprenons qu’Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se sont entretenus le 21 octobre 2019 de l’Ukraine et de la Syrie11. Où sont donc passées les leçons de morale à géométrie variable de nos « hémiplégiques de l’indignation » (Natacha Polony) qui passent tous ses caprices au prince saoudien à la tronçonneuse, MBS qui commet des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité au Yémen avec des armes américaines, britanniques et françaises. Pas très glorieux lorsque l’on brandit en permanence ses (fausses) valeurs qui n’impressionnent que quelques énergumènes fréquentant les cafés du faubourg Saint-Germain. C’est la fable de l’arroseur arrosé qui n’a rien vu venir du tuyau d’eau. La France, comme ses alliés, s’est discréditée en en respectant pas sa parole (Cf. ses déclarations, ses gesticulations et ses décisions symboliques). À tout le moins, elle ne devrait pas demander que la Turquie quitte l’OTAN, elle devrait quitter cette organisation, survivance de la Guerre froide12.

Quel rôle joue désormais la Russie dans cette région dont elle était presqu’absente depuis la fin de l’URSS ?

UNE VICTOIRE INCONTESTABLE DE LA RUSSIE

« Il n’y a qu’une réponse à la défaite, et c’est la victoire » (Winston Churchill).

En cet automne 2019, presqu’une décennie après le début des « révolutions arabes », le moins que l’on puisse dire est que les temps ont bien changé. Même si dans les relations internationales, rien n’est jamais acquis pour l’éternité, quelques conclusions – fussent-elles provisoires – s’imposent. Les dernières péripéties (turco-kurdes) traduisent un retour gagnant de la Russie en Syrie et au Moyen-Orient, voire en Afrique13 (on l’y accuse même de l’emploi de procédés qui feraient penser à la défunte, mais toujours vivace, Françafrique14)15. Moscou est devenu, lentement mais sûrement, un interlocuteur incontournable dans la région. Vladimir Poutine est devenu l’ami de tous, y compris de certains des meilleurs alliés des États-Unis dont l’Arabie saoudite. Quel retour de bâton, impensable il y a peu tant ceci paraissait invraisemblable !

Un retour gagnant en Syrie

De 2015 à 2019. En 2015, lorsque Vladimir Poutine décidait d’engager ses troupes en Syrie dans la défense du régime de Bachar el-Assad, il laissait entendre que sa priorité consistait à sauvegarder la base navale de Tartous, la seule que possédait la Russie en Méditerranée. Quatre ans plus tard, le président russe est en passe de devenir, sinon le nouveau roi du Moyen-Orient, tout au moins le faiseur de rois de la région. Manifestement, sa communication est aussi minimale que sa stratégie de long terme est gagnante. La Russie est le vainqueur stratégique de l’épisode en grande partie en raison de l’inconséquence, de l’incohérence des Occidentaux.

Du retrait américain au coup de maître de Sotchi. Depuis que Donald Trump a, par ignorance ou conviction isolationniste, ce n’est pas très clair, retiré les troupes américaines du nord de la Syrie et favorisé l’offensive militaire turque, le président russe a parfaitement illustré la manière dont il conduit la politique étrangère qui lui a permis de reprendre pied au Moyen-Orient : résolution et flexibilité, un cadre stratégique global mis en œuvre grâce à un opportunisme forcené. En quelques jours, Vladimir Poutine a permis au régime syrien de se réinstaller dans un territoire qu’il ne contrôlait plus depuis des années, il a favorisé la réintégration des Kurdes de Syrie et, même s’il n’y est pas pour grand-chose, il a offert au président turc Recep Tayyip Erdogan ce qu’il convoitait depuis longtemps : une zone tampon en Syrie débarrassée de ses ennemis kurdes16 qui va lui permettre de renvoyer les réfugiés syriens dans leur pays à défaut de chez eux. Le 22 octobre 2019, les présidents turc et russe se retrouvent à Sotchi pour conclure un accord de coopération (après six heures de négociation) sur le contrôle de la frontière nord-est de la Syrie, prenant le contrôle commun de cette zone après le retrait des forces kurdes17. Ils ont décidé de déployer des patrouilles militaires russe et turques dans cette bande frontalière. Ces patrouilles auront pour objectif de « faciliter » le retrait des forces kurdes YPG et leur désarmement dans une zone « profonde de 30 km » le long de la frontière syro-turque. Puis, « 150 heures » plus tard, des patrouilles communes, cette fois russo-turques, évolueront dans la zone. La Turquie gardera néanmoins la haute main sur la zone située entre la ville de Tal Abyad, qu’elle a prise au début de l’offensive, et celle de Ras al-Aïn, dont les derniers combattants kurdes se sont retirés dimanche. Soit une zone de sécurité d’une longueur de 120 kilomètres sous son contrôle direct, sur les 440 qu’elle réclamait à l’origine. Quel bel exercice de diplomatie conduit dans la plus grande discrétion ! Les deux présidents n’intervenant que pour conclure l’accord au grand jour et à la face d’un Occident médusé. Une fois encore ! Une belle leçon de diplomatie. Discrétion et efficacité.

De la transparence du soldat Sénémaud. Où se trouve l’excellent François Sénémaud, représentant personnel du président de la République française, Emmanuel Macron pour la Syrie ? Il suit vraisemblablement les développements de cette affaire sur son smartphone, comme vous et moi. Bravo, une fois encore, à la diplomatie de l’esbrouffe et de la culotte baissée de Jupiter dans la zone. Continuons à ne pas vouloir rouvrir notre ambassade à Damas pour continuer à rester sourd et aveugle à ce qui se passe dans le pays et nous continuerons à nous enfermer dans une impasse, sans parler de nos contradictions dans notre diplomatie proche-orientale18 !

Une débandade américaine. Plus généralement, Vladimir Poutine a eu l’immense satisfaction de voir les forces spéciales américaines débarrasser le plancher, penaudes et sans tirer le moindre coup de feu, remplacées dans leurs bases par des fantassins et mercenaires russes, « une victoire telle que la Russie n’en avait pas connu depuis le départ des GI’s du Vietnam en 1975 », s’est réjouie la presse russe. Quelle revanche inespérée ! Qui aurait-cru possible un tel retournement à la faveur des développements de la crise syrienne ? On ne pourra l’ignorer encore longtemps sous réserve d’un réveil particulièrement douloureux dans les mois, les années à venir. Mais, les somnambules sont un grand classique de l’Histoire surtout en Europe depuis la Première Guerre mondiale.

Un interlocuteur incontournable dans la région

N’en déplaise aux antisoviétiques primaires et il n’en manque pas dans les allées du pouvoir19, même le cessez-le-feu temporaire, officiellement proposé par et signé sous l’égide du vice-président américain Mike Pence le jeudi 17 octobre 2019, porte la marque de Vladimir Poutine. Les négociations définitives visant à régler le partage des territoires et les lignes de démarcation entre les belligérants seront d’ailleurs conduites à Sotchi, en Russie, à compter du 22 octobre, et leur issue dépendra de deux personnes : Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine. Il est difficile de savoir si en 2015, lorsque le chef du Kremlin décide de voler au secours du dictateur de Damas qui voit son pays lui échapper, il décèle déjà l’occasion considérable qui s’offre à lui. Ce qui est sûr, par contre, c’est que Vladimir Poutine est mû par sa volonté constante de regagner l’influence et le prestige que l’ex-URSS a perdus depuis la chute du mur de Berlin. C’est sa matrice, sa ligne directrice. L’ancien agent du KGB n’en a jamais fait mystère et c’est aussi la raison pour laquelle les Russes continuent de lui faire majoritairement confiance, près de vingt ans après son accession au pouvoir. Vladimir Poutine entend redonner à la Russie le rôle de grande puissance qu’elle avait sous l’ère soviétique. Sa décision de s’impliquer dans le conflit syrien est donc stratégique : il souhaite reprendre pied dans une région où Moscou ne pèse plus beaucoup depuis deux décennies. Qui plus est, il entend faire ravaler leurs commentaires humiliants aux États-Unis, qui, par la voix de Barack Obama, ont parlé de la Russie comme d’une « puissance régionale », qui allait au-devant de « l’enlisement dans un bourbier ».

Un ami de tous les Etats de la région

En caricaturant à peine, on pourrait presque dire que la Russie est l’amie de tout le monde dans la région, ce qui n’est pas d’un Occident qui joue les Sunnites (Arabie saoudite) contre les Chiites (Iran). Lors des révolutions arabes de 2011, Moscou avait pris le parti des pouvoirs en place, contrairement aux Américains et Européens, qui avaient lâché Moubarak et Kadhafi, et n’a jamais donné de leçons de morale aux tyrans moyen-orientaux – il aurait été bien en peine. « La politique étrangère de Poutine est peut-être brutale et impopulaire vue d’occident, mais elle est parfaitement réaliste et cohérente. On connaît ses intentions et il n’hésite pas à les appuyer par la force si nécessaire, juge un diplomate européen. Surtout, Poutine se saisit de la moindre opportunité pour la transformer à son avantage, en particulier les hésitations et les tergiversations occidentales ». La Grande-Bretagne a très tôt abandonné le dossier syrien, la France n’a jamais voulu y aller seule, et les États-Unis ont progressivement réduit leurs ambitions et leur empreinte dans la région, jusqu’à la décision radicale de Donald Trump de laisser tomber d’un seul coup ses alliés kurdes, mais également ses partenaires de la coalition antidaech sans même les informés au préalable20. Ils ont l’immense plaisir de découvrir la décision américaine dans un tweet de l’homme à la mèche blonde. Dans le même temps, Moscou, qui avait déjà facilité le traitement du dossier nucléaire iranien, s’est rapproché de Téhéran en refusant d’appliquer les sanctions américaines. L’inimitié qui existait entre les nations arabes du golfe Persique et la Russie est également en voie de se dissiper au nom d’un intérêt commun : un prix du pétrole plus élevé. Cela s’appelle la géopolitique, discipline que nos élites autoproclamées ont trop tendance à négliger superbement. Emmanuel Macron l’aurait confessé à des proches : « La Turquie, la Russie et l’Iran en sortent gagnants ». Confession terrible, s’il en est pour un narcissique qui pensait avoir tout compris d’un Orient de plus en plus compliqué. Bravo à Jupiter et à toute sa cellule diplomatique (quatorze brillants sujets qui n’ont rien compris ni aux fondamentaux de la diplomatie, ni aux véritables rapports de force au Proche et au Moyen-Orient.

Un nouvel ami particulier dans la zone

L’Arabie saoudite et ses voisins ont toujours eu besoin d’un « protecteur » qui, depuis 70 ans, s’avère être Washington. Or, le choc de voir Donald Trump hausser les épaules après l’attaque iranienne sur ses installations pétrolières, puis la trahison des Kurdes de Syrie ont ébranlé Riyad : les Américains ne sont plus fiables. Par conséquent, la récente visite de Vladimir Poutine en Arabie saoudite (l’hymne russe y a été massacrée par quelques musiciens de pacotille) et aux Émirats arabes unis à la mi-octobre s’apparente à la fois à un démarchage commercial et à une tournée de victoire. L’ambassadeur saoudien au Royaume-Uni, qui n’est autre que le prince Khalid ben Bandar ben Sultan de la famille régnante, a confirmé cette nouvelle donne récemment, lors d’une discussion publique : « La Russie devient un acteur important de la région – qu’on apprécie cela ou pas, c’est la réalité. D’une certaine manière, les Russes comprennent mieux l’Orient que les occidentaux. » Il est évident que Moscou n’a aucune intention de donner des leçons de démocratie ou de défense des droits humains aux pays du Moyen-Orient, et que cela est apprécié. Par contre, étant donné les bonnes relations que Moscou entretient avec l’Iran, il semble clair que Vladimir Poutine pourrait/devrait servir de médiateur entre Riyad et Téhéran. « Quel que soit l’avenir de la Russie au Moyen-Orient, et il faut rester très prudent avant de proclamer que Poutine est le nouveau maître de la région, étant donné les soubresauts perpétuels qui agitent ces pays et le nombre d’acteurs régionaux aux intérêts divergents, mais il est évident qu’il est parvenu à ses fins », estime un autre diplomate européen, qui a servi en Russie et en Iran21. L’esprit du Pacte du Quincy semble bien lointain. Un air du vieux monde qui n’a plus cours en ce début de XXIe siècle où la grammaire des relations internationales est en pleine réécriture. Saurons-nous tenir la plume (être « penholder » comme on le dit à New York au Conseil de sécurité du l’ONU) ou bien laisserons-nous à d’autre le soin de la tenir à notre place ? Là est la question cardinale que pose le réveil de la Russie au Proche et au Moyen-Orient.

LE DÉCLIN DE L’OCCIDENT

« Les hommes parlent de la victoire comme d’une chance. C’est le travail qui fait la victoire » (Ralph Waldo Emerson). Et, la Russie a travaillé à sa victoire par une diplomatie discrète, efficace basée sur une stratégie de long terme mise en œuvre par le meilleur diplomate du circuit, Serguei Lavrov. Contrairement aux Occidentaux, elle n’a jamais joué la carte de la communication, de l’émotion, du rêve. Aujourd’hui, Vladimir Poutine peut se réjouir de l’évolution du rapport de forces dans la région. Il est parvenu à replacer la Russie au centre du jeu géopolitique international. Il a déstabilisé son vieil ennemi l’OTAN22, une sorte de désalliance atlantique23. Il a mis en évidence l’inertie de l’Union européenne, une sorte de roi nu. Il questionne la crédibilité de la France24, une sorte de leader en carton-pâte. Il a tissé de nouvelles alliances avec la Turquie, l’Iran et l’Arabie saoudite, et même avec Israël, ce qui n’est pas peu dire. Et, au passage, il retire le bénéfice de son investissement de 2016 sur le candidat Donald Trump. En Syrie, l’abandon des forces kurdes et le départ des troupes américaines décidé par le président américain signe la défaite de l’Occident dans la région, et cela pour un long moment. La Russie est ainsi redevenue une « puissance mondiale »25.

Après les perdants, les gagnants. En effet, dans le même temps, ce dernier épisode du feuilleton syrien signe la victoire de la Russie grâce à une constance et une volonté dans l’adversité qui méritent louange, au nom du réalisme le plus cynique. Les clairvoyants observateurs du quotidien de référence Le Monde en sont contraints à dresser, aujourd’hui, ce constat implacable ! Le clairvoyant ex-ambassadeur de France à Damas, Michel Duclos incite nos dirigeants à traiter avec ceux qu’il vomissait hier (« Il faut tenter de faire avec la Turquie ce que nous tentons par ailleurs avec la Russie, d’autant que nos différends sont moindres »). Ces commentateurs de l’actualité diplomatique nous rappellent ceux qu’Honoré de Balzac qualifie de « rienologues » en 1843 : « La page a l’air pleine, elle a l’air de contenir des idées ; mais, quand l’homme instruit y met le nez, il sent l’odeur des caves vides. C’est profond, et il n’y a rien : l’intelligence s’y éteint comme une chandelle dans un caveau sans air ». Tout change pour que rien ne change.

 
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En cette fin d’année 2019, Vladimir Poutine au Moyen-Orient, c’est un subtil cocktail de guerre et de paix, de Diplomator, de Terminator et d’Imperator !

Guillaume Berlat
28 octobre 2019

1 Claire Bastier, Nétanyahou renonce à former un gouvernement, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 3.

2 Benjamin Barthe/Laure Stéphan, Liban : peuple dans la rue contre ses dirigeants, Le Monde, 22 octobre 2019, p. 4.

3 Benjamin Barthe, Au Liban, des annonces ambitieuses, mais qui ne convainquent pas, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 3.

4 Guillaume Berlat, 74ème Assemblée générale de l’ONU : minilatéralisme !, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 septembre 2019.

5 Adam Baczko/Gilles Dorronsoro, En Afghanistan, les dommages d’une politique étrangère américaine chaotique, Le Monde, 24 octobre 2019, p. 28.

6 D.F., Donald se Trumpe de combat…, Le Canard enchaîné, 23 octobre 2019, p. 8.

7 Nathalie Guibert, Trump ouvre une nouvelle ère entre politiques et militaires, Le Monde, 25 octobre 2019, p. 26.

8 Marc Semo, La déroute turque de Paris et Bruxelles, Le Monde, 22 septembre 2019, p. 27.

9 Guillaume Berlat, Que restera-t-il du sommet franco-russe de Brégançon, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 août 2019.

10 Guillaume Berlat, Notre nouvel ami Poutine : c’est pas gagné !, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 septembre 2019.

11 Agence Reuters, Poutine et Macron ont parlé de l’Ukraine et de la Russie, 21 octobre 2019.

12 Jack Dion, Plutôt que la Turquie, c’est la France qui doit quitter l’OTAN, Marianne, 25-31 octobre 2019, p. 58.

13 Benoît Vitkine, Poutine met en scène le retour russe en Afrique, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 5.

14 Benoît Vitkine, Prigojine, homme des bases œuvres russes sur le continent, Le Monde, 23 octobre 2019, p. 5.

15 Vladimir Poutine réunit pour la première fois, les 23 et 24 octobre 2019, un sommet Russie-Afrique à Sotchi en la présence de 40 chefs d’Etat et de gouvernement africains pour définir les grandes lignes d’action entre Moscou et le continent africain.

16 Allan Kaval, Dans le désespoir et la peur, l’exil irakien des Kurdes de Syrie, Le Monde, 24 octobre 2019, p. 5.

17 Marie Jégo/Benoît Vitkine, À Sotchi, Poutine se porte garant du retrait des forces kurdes, Le Monde, 24 octobre 2019, p. 5.

18 Voir le dossier de Mediapart intitulé : « Proche-Orient : les contradictions françaises », www.mediapart.fr , 24 octobre 2019.

19 Isabelle Mandraud, Françoise Thom, la procureure de Poutine, Le Monde, 22 octobre 2019, p. 27.

20 Claude Angeli, Trump s’essuie encore les pieds sur ses alliés, Le Canard enchaîné, 23 octobre 2019, p. 3.

21 Thomas Cantaloube, La victoire de Poutine au Moyen-Orient, www.mediapart.fr , 20 octobre 2019.

22 Stéphane Breton/Patrice Franceschi, Il faut exclure la Turquie de l’OTAN, Le Monde, 22 octobre 2019, p. 25.

23 Nathalie Guibert/Jean-Pierre Stroobants, L’OTAN en crise face à Trump et Erdogan, Le Monde, 26 octobre 2019, p. 2.

24 Nathalie Guibert (propos recueillis par), Bernard Bajolet, « Le lâchage des Kurdes, une question pour la crédibilité de la France », Le Monde, 22 octobre 2019, p. 25.

25 Alexis Feertchak (propos recueillis par), Jean de Gliniasty : Comment la Russie est redevenue une « puissance mondiale », www.lefigaro.fr , 23 octobre 2019.

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