Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

QUAND GÉRARD ARAUD RÉ-ÉCRIT L’HISTOIRE !

Il n’aura pas fallu attendre bien longtemps avant de disposer des Mémoires avec un « M » majuscule de l’ambassadeur de France dignitaire, désormais vice-président de Richard Attias & Associates basé à New York, l’incomparable Gérard Araud, gaffeur invétéré, coqueluche des médias1. C’est désormais chose faite depuis le 2 octobre de l’an de grâce 2019 grâce à la bienveillance des éditions Grasset2. La parution de l’ouvrage était annoncée à grands renforts de tam-tam médiatique du Monde3 ou du Figaro4 : qui n’a pas le dernier Araud à Paris ?

Tout le monde ne parlait que de cela dans les dîners en ville depuis la rentrée de septembre. La curiosité de Boboland est désormais satisfaite. Nous l’avons eu entre les mains et nous ne boudons pas notre plaisir à sa lecture. Un opus magnum sur la diplomatie et les relations internationales que nous attendions avec impatience pour nous expliquer le monde d’aujourd’hui et nous apprendre de quoi serait fait le monde de demain. C’est désormais chose faite avec les 377 pages de Passeport diplomatique. Un voyage au bout de la Carrière de l’une des très grandes pointures du corps diplomatique français réhaussé de considérations sur le monde des affaires stratégiques, sur le monde multilatéral européen, otanien et onusien, sur l’Orient compliqué, sur la vie à Washington sur Potomac…

En prime, nous avons droit à deux chapitres conclusifs de très haute tenue sur la politique étrangère de Donald Trump et sur la place de la France dans le monde. Mazette ! C’est du lourd, du très lourd. Comment résumer simplement la substantifique moëlle de la pensée « araldienne » puisque désormais il y a pensée comme il y eut pensée giralducienne ? Elle comporte de nombreuses réflexions intéressantes et utiles sur le métier de diplomate et un réel talent de flagorneur. Mais aussi de graves lacunes sur la compréhension des relations internationales et une ignorance flagrante de la réalité.

DE NOMBREUSES RÉFLEXIONS INTÉRESSANTES SUR LE MÉTIER DE DIPLOMATE… ET UN RÉEL TALENT DE FLAGORNEUR

Pour celui qui veut mieux comprendre la réalité de la diplomatie et du métier de diplomate qui va au-delà des clichés du marquis de Norpois de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust ou des fameuses soirées de l’ambassadeur Ferrero Rocher à la tasse de thé chère à Georges Pompidou, la lecture de Passeport diplomatique est très utile. Comme toujours, rien ne vaut le retour d’expérience pour mieux comprendre un phénomène relevant des sciences humaines. Notre ambassadeur dignitaire est aussi un flagorneur éhonté de Jupiter, un Macronboy qui en perd parfois l’objectivité et la mesure qui sont les qualités qui s’attachent normalement à un authentique haut fonctionnaire, à un serviteur de l’État et non d’un régime.

Philosophe de la diplomatie

Reconnaissons à Gérard Araud, une qualité, celle d’analyste de la diplomatie à travers les différents postes qu’il a occupés tant à l’administration centrale (CAPS, affaires européennes, affaires stratégiques, directeur des Affaires politiques) qu’à l’étranger (Israël, États-Unis comme rédacteur puis comme ambassadeur à Tel Aviv, à l’ONU-New-York et à Washington) ! Ce que l’on qualifie de belle Carrière d’enfant gâté, en prime avec l’élévation à la dignité d’ambassadeur de France pour un diplomate non-conformiste. Ce qui ne manque pas de sel !

Gérard Araud livre une vision précise et bien sentie de l’essence de la diplomatie bilatérale ou multilatérale, du diplomate (« Être diplomate, c’est parfois un exercice de schizophrénie entre la défense des intérêts de son pays et la compréhension que d’autres peuvent avoir de bonnes raisons de ne pas les favoriser », p. 218), de la réalité du Conseil de sécurité (« C’est donc une institution qui qui reflète les rapports de force du monde », p. 224), de la pratique de la négociation (en général avec de longs développements, pp. 241 à 245 et au sein de l’ONU, en particulier au Conseil de sécurité par la description du cheminement d’une résolution et de son adoption), de la vacuité de l’Union européenne : « En effet, dispositions et procédures prenaient une telle importance et étaient d’une telle complexité que la réalité politique du sujet que nous traitions disparaissait souvent derrière des pages d’argumentation et de contre-argumentation où le droit faisait oublier le fait. Rares étaient ceux qui réussissaient à la fois à dominer ce juridisme et à le mettre au service de nos intérêts. Par ailleurs, retranché derrière les traités, le Quai d’Orsay s’érigeait en gardien de l’orthodoxie européenne avec un zèle que je trouvais parfois un peu naïf » (p. 72). Ainsi, on comprend mieux les avatars de l’inertie européenne, en particulier son rôle à l’OTAN : « À l’OTAN, l’Europe n’est qu’une expression géographique » (p. 97). Nous avons droit à quelques développements bien sentis sur la communication : « il faut toujours se méfier de la communication, elle peut facilement se retourner contre vous » (p. 193) tout en relevant que Gérard Araud n’ait pas appliqué ce principe à lui-même (tweet lors de l’élection de Donald Trump ou qualification peu élogieuse d’Ariel Sharon) et qu’il n’a jamais été sanctionné pour ses fautes impardonnables pour un diplomate de son niveau. On ne touche pas à La Caste, c’est bien connu.

Nous avons droit à une belle définition de la réalité : « Or, reconnaître la réalité ne signifie pas s’y résigner mais, tout au contraire, en estimer les lignes de force et les failles pour l’infléchir en fonction de nos intérêts » (p. 185) et de la diplomatie : « La diplomatie ne se déploie pas dans un monde du noir et blanc mais de toutes les nuances de gris » (p. 237). Aussi vraie que l’art de négocier auquel Gérard Araud consacre plusieurs pages (pp. 241 à 245). La description du machin est tout à fait vraie : « Il est aisé d’ironiser sur ce marché planétaire où se déversent, sans fin, platitudes et hypocrisies minables ne débouchant, le plus souvent, que sur de des déclarations insignifiantes, pleines de bons sentiments et non appliquées. La rhétorique l’emporte souvent sur le fond » (p. 207). La préparation du fameux discours de Dominique Villepin du 14 février 2003 contre la guerre en Irak est savoureuse « Des allers-retours sans fin entre le rédacteur et le ministre, des dossiers qui volent, des bouleversements de dernière minute, l’infinie mauvaise foi d’un ministre qui renie ses propres idées, en un mot l’enfer mais un enfer qui pouvait déboucher sur un grand discours comme fut celui du 14 février 2003 devant le Conseil de sécurité, qui fut applaudi par la salle contre tous les usages » (p. 123).

Tous les apprentis diplomates seraient bien inspirés de prendre connaissance de ces présentations avant de s’engager dans la Carrière sur la base d’informations de médias ou de toutologues qui parlent de tout sans connaître rien. Gérard Araud possède d’autres talents, en particulier celui de portraitiste mais aussi de flagorneur patenté.

Portraitiste et flagorneur

Outre ses talents de portraitiste au style acéré et parfois injuste (Claude Cheysson, Édouard Balladur, Nicolas Sarkozy, Bernard Kouchner, Michel Barnier, Dominique de Villepin, Philippe Douste-Blazy, Laurent Fabius, Emmanuel de Margerie, Jacques Andréani, Gérard Errera, Salomé Zourabichvili, François Nicoullaud, Benoît d’Aboville pour le Français et John Kerry, Suzan Rice pour les étrangers), Gérard Araud, qui reconnaît qu’il est une « grande gueule », amateur de la provocation, donne libre cours à ses authentiques talents de flagorneur, de courtisan, d’adepte de la servitude volontaire. L’homme a un maître à penser, Emmanuel Macron paré des plumes du paon. Citons quelques-unes de ses perles qui discréditent son auteur qui a oublié le conseil de Talleyrand, tout ce qui est excessif, est insignifiant.

« Macron était élu. L’image de la France aux États-Unis changea du tout au tout. Je n’avais plus à convaincre les investisseurs de choisir notre pays comme j’avais dû le faire jusqu’ici. Ils venaient me voir d’eux-mêmes. On portait un toast à la France dans les dîners washingtoniens… ». (p. 342).

Ce fut un autre succès : ce jeune président, en manche de chemise, parlant parfaitement l’anglais et sans langue de bois, ne pouvait que séduire la jeunesse américaine en quête d’une image positive d’homme politique. Je retrouvais le président tel que je le connaissais, ouvert, chaleureux et attentif mais également allergique aux horaires… (p. 346).

Le président de la République doit donc rester ‘l’adulte’ de la relation bilatérale [franco-américaine], comme il y a fort bien réussi jusqu’ici » (p. 349).

Pour ce qui est de ce dernier jugement, on mesure la pertinence du jugement de Gérard Araud au regard de toutes les bonnes manières de Donald Trump faites à son grand ami Emmanuel après sa visite à Paris à l’occasion du 14 juillet et celle de Jupiter à Washington (climat, nucléaire iranien, Syrie, Afghanistan, commerce international, Kurdes…). C’est que les États, surtout les États-Unis, sont des monstres froids qui font passer leurs intérêts nationaux avant un prétendu intérêt général : America First en est la quintessence. Notre diplomate l’a-t-il compris ?

Il est vrai que notre ambassadeur de France dignitaire a été fortement influencé par son maître, Gérard Errera (p. 97), cette fausse valeur à la déontologie problématique. Celui qui demandait à ses collaborateurs de commencer leurs télégrammes diplomatiques relatant des négociations peu à l’avantage de la France par la formule sacramentelle : « tous nos objectifs ont été atteints » en se gardant bien de préciser quels étaient ses objectifs. Télégrammes qualifiés fort justement par ces deux personnages de « nord-coréens ». Technique reprise à son compte par Gérard Araud avec un talent inégalable. L’élève dépasse parfois le maître.

De la compréhension de la pratique diplomatique à celle des relations internationales, il y a un pas que Gérard Araud ne parvient pas à franchir. Sur combien de sujets a-t-il fait fausse route avec une constance qui mérite louange ?

DE GRAVES LACUNES SUR LA COMPRÉHENSION DES RELATIONS INTERNATIONALES … ET UNE IGNORANCE DE LA RÉALITÉ

Un enfermement idéologique certain

À progresser dans la lecture attentive, ligne par ligne, de ces Mémoires d’un diplomate de haut vol (le diplomate le plus apprécié par Emmanuel Macron par son côté décalé), on perçoit assez rapidement la superficialité du personnage et surtout de ses analyses, pour ne pas dire de ses élucubrations passionnelles qui l’aveuglent. Formé à l’École nationale de l’arrogance (ENA) après l’X, l’homme est sûr de son fait en dépit de quelques rares et modestes expressions de ses erreurs stratégiques en particulier sur la guerre en Irak à laquelle Jacques Chirac et Dominique de Villepin se sont opposés : « j’avais entendu les premiers craquements de ces certitudes après la désastreuse invasion de l’Irak en 2003 » (p. 13) ou bien « Rétrospectivement, j’avais tort » (p. 136). Les diplomates qualifient cette posture comme de la « clairvoyance rétrospective ». Un grand classique des Mémoires d’ambassadeurs qui ont un art consommé du funambulisme diplomatique, du contorsionnisme idéologique.

Quoi qu’il dise ou qu’il écrive dans ses écrits ou dans ses entretiens nombreux avec les médias, Gérard Araud est souvent frappé du syndrome de la « sidération, surprise stratégique » d’autant plus grave qu’il a occupé les postes les plus prestigieux au ministère des Affaires étrangères. Quoi qu’il s’en défende, son idéologie néocon (fils spirituel de Gérard Errera qu’il encense et de son ex-petite amie, la passionaria, aujourd’hui décédée qui a pour nom, Thérèse Delpech5) fausse son jugement. Sur de nombreuses questions actuelles de la première importance, il peine à comprendre les spasmes du monde d’aujourd’hui et à anticiper les grandes lignes de force de la grammaire internationale de demain et d’après-demain. Manque d’humilité et arrogance sont les principaux défauts d’un homme qui semble désarçonné pour dépasser ses préjugements qui sont souvent à côté de la plaque et dont il peine à se défaire. Il a du mal à admettre que les petites causes (une résolution ambigüe du Conseil de sécurité de l’ONU) peuvent avoir de grands effets (en Libye, après la résolution 1973).

Une ignorance coupable de la réalité

Gérard Araud ne comprend rien à la France (cela fait plus d’une décennie qu’il vit est contaminé par les États-Unis), aux États-Unis (il n’a rien vu venir du phénomène Trump alors qu’il a passé deux décennies en Amérique), au Proche et au Moyen-Orient (il n’a rien vu venir de l’évolution des crises en Libye ou en Syrie).

Il existe un lien évident entre politique intérieure et politique étrangère. On ne peut être respecté et entendu sur la scène internationale que si l’on est fort sur la scène intérieure. Or, nous en sommes loin à voir la crise structurelle que traverse notre pays. Gérard Araud vient de passer une décennie aux États-Unis successivement à New York et à Washington dans de superbes palais de la République, logé et (presque) nourri par les impôts de vous et moi. Comment peut-il porter des jugements péremptoires sur les vents mauvais, sur les populismes qui traversent l’Europe et la France sans sentir la défiance croissante entre dirigeants et citoyens, la galère que connaissent des classes complètes de Français en raison des dérives d’une mondialisation débridée qu’il a soutenue jusqu’au bout ? À défaut de saisir l’âme du peuple, on passe à côté d’une clé de compréhension de nos sociétés et des réactions des citoyens qui se sentent laissez pour compte d’une globalisation folle. On peut se présenter comme le meilleur opposant au RN mais on doit s’interroger sur les raisons de la victoire de ce parti aux dernières élections au parlement européen.

Que dire de la description des États-Unis (un tiers de son ouvrage) de Gérard Araud qui, répétons-le, vient de passer une décennie Outre-Atlantique ! Manifestement, il n’avait rien vu venir de l’élection de Donald Trump comme 45ème président américain. Les descriptions qu’il livre de la campagne électorale et de la soirée fatidique sont attristantes pour un diplomate qui aurait dû comprendre ce que l’Amérique profonde – pas celle du boboland de la Côte Est – voulait, et surtout, ne voulait pas, à savoir Hillary Clinton et sa politique à l’ancienne.

Modestement, pour notre part, alors que nous n’avions pas autant de capteurs in situ qu’en disposait l’ambassadeur de France à Washington avec toute son équipe et ses consuls généraux, nous envisagions comme possible une victoire de Donald Trump ? Voici ce que nous écrivions le 25 juillet 2016 sur le sujet :

« En matière diplomatique, le raisonnement par l’absurde doit toujours être privilégié pour éviter des impairs. « On ne fait pas de politique autrement que sur des réalités » se plaisait à rappeler le général de Gaulle. On pourrait rajouter qu’elle ne se fait pas en chevauchant des chimères comme la certitude de la victoire du « Remain » le 23 juin dernier en Grande Bretagne. Tout peut arriver d’ici le 8 novembre 2016 ! Nous devons nous y préparer. Et si Donald Trump devenait président des États-Unis ? »6

Il suffisait d’un minimum de bon sens pour ne pas écarter a priori le possible, le plausible. Ce que n’a pas fait l’ambassadeur dignitaire intoxiqué par tous ses interlocuteurs démocrates et par sa propre arrogance incommensurable. Ce qu’on fait quelques analystes indépendants qui ont envisagé une éventuelle victoire du candidat républicain comme possible. Mais, Gérard Araud avait sa religion faite dès le départ et jusque dans la soirée du 8 novembre 2016 : « le professionnalisme le plus exigeant ne pouvait que l’emporter sur l’amateurisme le plus brouillon… » (p. 266). Comme si le résultat d’une élection, quelle qu’elle soit, se joue sur pareil critère en cette période où la parole politique des partis traditionnels est de moins en moins audible et crédible. Comme quoi, on peut être X et ENA et ne rien comprendre aux ressorts de la logique du peuple. Certain de son fait, Gérard Araud n’attend pas la fin de la soirée pour envoyer « un e-mail au conseiller diplomatique du président de la République pour l’en informer » (de la victoire d’Hillary Clinton), p. 266. Et, patatras, les mouches changent d’âne et Gérard Araud envoie son tweet bien connu et stupide qu’il est contraint de retirer compte tenu du tollé que celui-ci déclenche à Paris. Que dit-il ? Qu’il n’a pas voulu dire ce qu’on prétend qu’il a dit. Minable comme le personnage. Est-il utile de disposer d’ambassades pléthoriques repliées sur elles-mêmes qui pensent que le monde est à leur image ? Gérard Araud n’a jamais été sanctionné. Pire encore, il a été prolongé à son poste au-delà de la limite de 65 ans et félicité par Jupiter pour sa clairvoyance. Il signe pourtant sa faute personnelle en la transformant en responsabilité collective : « nous avons tous été aveuglés à ces signaux faibles et dispersés qui ne faisaient pas le poids face aux certitudes que nous partagions tous » (p. 271). Pas très courageux pour une « grande gueule » !

Que dire des développements consacrés à la Syrie, en particulier qui démontrent sa méconnaissance grave de la région, de l’Irak où il reconnaît à demi-mot qu’il était, en son for intérieur, pour l’intervention américaine ! Sur le processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, il aligne quelques banalités sans le moindre intérêt.

Gérard Araud glisse sur le vote de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité relative à la Libye pour lequel il a été à la manœuvre, trompant les délégations russe et chinoise. Ce néocon pensait que notre opération changement de régime – qui ne portait pas son nom – allait apporter paix, démocratie et stabilité dans le pays. Lisons ce qu’il écrit et qui explique en partie son aveuglement :

« Inutile de le cacher, je suis un technocrate qui excipe de sa compétence pour avoir le droit d’être original mais un technocrate quand même, qui aime les dossiers techniques et qui estime que la diplomatie sans technique n’est qu’un bavardage » (p. 11).

Et c’est bien là que le bât blesse lorsque l’on traite de l’avenir d’un pays aussi instable que la Libye sous le seul angle technique : quelques lignes sur un bout de papier sans connaître l’Afrique du Nord et toutes ses spécificités (« Nous avions ‘raté’ la révolution tunisienne ; nous n’en ferions pas autant en Libye », p. 232, drôle de justification pour une diplomatie qui travaille autant dans le bling bling que dans la précipitation !). Mais Gérard Araud omet de faire son mea culpa. Petites causes, grands effets, comme souvent dans les relations internationales ! Résultat de la brillante résolution 1973 : assassinat du colonel Khadafi en lieu et place d’un jugement par une juridiction pénale internationale (nous pensions que la France était opposée à la peine de mort) ; pays plongé dans une instabilité structurelle qui se prolonge encore huit ans après : désordre se propageant au nord (problème migratoire avec l’Europe) et au sud (Sahel touchée par le terrorisme) ; enterrement dans les sables du désert de la fameuse responsabilité de protéger ; opposition de la Chine et de la Russie à toute nouvelle aventure de ce genre avec leur bénédiction ; blocage du Conseil de sécurité par manque de confiance entre ses cinq membres permanents… Sur tous ces points, Gérard Araud est aux abonnés absents. On l’aura compris, notre Rouletabille de la diplomatie ressemble à son maître à penser, il est un authentique pyromane qui veut jouer les pompiers. En prime, Gérard Araud vomit sur Donald Trump et encense Emmanuel Macron.

Que dire de plus sur sa conclusion, qui est peu crédible compte tenu de ce qui précède, lorsque notre ambassadeur (in)dignitaire de France nous explique que l’Union européenne est inefficace, que l’OTAN se délite, que le multilatéralisme est inefficace et qu’il faut que la France en revienne à une diplomatie nationale ! Quelle direction d’avenir crédible donne-t-il ? Aucune tant il n’est pas un visionnaire mais un vulgaire court-termiste qui pense que la diplomatie se fait sur son compte tweeter alors qu’elle suppose un minimum de discrétion pour être efficace. Ses invites frisent le ridicule : « nous devons naviguer entre réalisme et innovation » (p. 370) ou « mais nous devons également innover, ce qui suppose que notre diplomatie soit ‘agile’ et ‘créative’ ; qu’elle ne soit pas prisonnière d’un supposé camp occidental et qu’elle soit présente partout » (p. 371).

En un mot comme en cent, Gérard Araud fait du Gérard Araud avec brio. Son narcissisme l’égare de la pratique d’une diplomatie du long terme, d’une diplomatie du réel, d’une diplomatie de l’efficacité. Comme quoi en France, on préfère les courtisans aux Cassandre. « J’étais un brin « grande gueule » dans un milieu où on préfère les chuchotements et, en prime, ne partageais pas toujours les idées de la majorité de mes collègues et je le disais. Malgré tous ces défauts, j’ai fait une belle carrière » au Quai d’Orsay qui a ainsi prouvé qu’il n’était pas si fermé et si conformiste que cela » (p. 18).

Bonne chance à notre Fregoli de la diplomatie dans ses nouvelles fonctions d’organisateur d’évènements internationaux pour lesquels le client est roi…

« JE COMPRENDRAI » (devise de Gérard Araud, p. 373)

 
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Reconnaissons à Gérard Araud de réels talents de conteur méditerranéen, de romancier au style alerte, à l’occasion de portraitiste ! Mais, à l’évidence, le diplomate ne dispose pas de qualité de stratège tant les erreurs de jugement – il en confesse aujourd’hui certaines à la vitesse de l’éclair – qu’il a commises au cours de ses quatre dernières décennies sont légions. L’homme manque d’humilité, qualité peu répandue chez les énarques, qui plus est lorsqu’ils sont passés avant par l’École polytechnique, ce qui est son cas. Il eut été, ô combien utile, de comparer ce qu’écrit Gérard Araud aujourd’hui et ce qu’il écrivait à chaud sur chacun des grands sujets qu’il évoque dans ses notes aux grands de ce monde, dans ses télégrammes diplomatiques, dans ses tweets, dans ses articles pour quelques revues scientifiques comme Commentaire. Ayant pris l’attache de quelques diplomates, qui ont participé à quelques-uns de ses hauts faits d’armes, nous prenons conscience que Gérard Araud est un vulgaire mystificateur, pour ne pas dire un menteur, tant existe un gouffre entre la réalité, la vérité des faits et les chimères qu’il chevauche allégrement dans son morceau d’anthologie diplomatico-médiatique. Car, faute d’avoir compris les évolutions du monde au XXIe siècle (contrairement à sa devise reprise plus haut), l’homme dispose d’un véritable talent, celui de réécrire l’Histoire a posteriori… à sa gloire, il va sans dire mais cela va mieux en le disant.

Guillaume Berlat
4 novembre 2019

POST-SCRIPTUM : DU PASSÉ AU PRÉSENT DU FABULEUX DESTIN DE GÉRARD ARAUD !

Le passé. Hasard du calendrier judiciaire, la sortie en librairie de l’ouvrage de Gérard Araud coïncide avec l’annonce du renvoi devant la Cour de Justice de la République d’Édouard Balladur et de François Léotard (ministre de la Défense dont le conseiller diplomatique fut un certain Gérard Araud7) dans l’affaire dite de Karachi mais aussi avec le début du procès devant le tribunal correctionnel de Paris de MM. Nicolas Bazire, Renaud Donnedieu de Vabres, Thierry Gaubert sur ce même dossier (soupçons de commissions occultes en marge de la campagne d’Édouard Balladur pour les élections présidentielles de 1995)8.

Le présent. Avec Gérard Araud, il se passe toujours quelque chose d’intéressant. Preuve en est l’enquête conduite par Libération et dont nous publions le texte pour l’édification de nos lecteurs.

En septembre 2019, l’entreprise israélienne NSO Group, poursuivie pour piratage et cyberespionnage par WhatsApp, a recruté l’ancien diplomate Gérard Araud pour lutter contre les violations des droits humains. NSO est accusée d’avoir permis l’espionnage d’activistes, de journalistes et même des diplomates. Votre question porte sur le recrutement de l’ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis et en Israël, Gérard Araud, par NSO Group, une entreprise israélienne de sécurité informatique, accusée d’avoir permis l’espionnage d’activistes des droits de l’homme, de diplomates et de journalistes. En mai 2019, le journal britannique Financial Times avait révélé que les smartphones d’une centaine de journalistes, militants des droits humains et dissidents politiques, avaient été attaqués par des logiciels espions qui exploitent une vulnérabilité de WhatsApp, selon le service de messagerie. Ce 29 octobre, l’application qui appartient à Facebook a porté plainte contre l’entreprise NSO Group, qu’elle accuse d’avoir utilisé ses serveurs «pour envoyer des logiciels malveillants à environ 1 400 téléphones mobiles et appareils […] dans le but d’effectuer la surveillance d’utilisateurs WhatsApp spécifiques. Incapables de déchiffrer le chiffrement de bout en bout de WhatsApp, [NSO Group] a développé des logiciels malveillants afin d’accéder aux messages et autres communications après avoir été décryptés sur les dispositifs cibles. Les actions de [NSO Groupe] n’étaient pas autorisées par les plaignants et violaient les conditions d’utilisation de WhatsApp ». L’application de messagerie indique que les utilisateurs espionnés par les clients de NSO via lesdits logiciels sont des « avocats, journalistes, militants des droits humains, dissidents politiques, diplomates et autres hauts fonctionnaires de gouvernements étrangers », dont les indicatifs des numéros de téléphone renvoient vers le royaume de Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et le Mexique. WhatsApp note que NSO Group compte des clients originaires de ces mêmes pays. Hier, en relayant un nouvel article du Financial Times sur Twitter, le journaliste de Télérama Olivier Tesquet a remarqué que Gérard Araud, qui fut ambassadeur de France aux Etats-Unis de 2014 à 2019 et en Israël de 2003 à 2006, apparaissait sur le site de NSO Group au titre de «conseiller principal» de l’entreprise. Interrogé publiquement sur Twitter par le journaliste sur cette nouvelle fonction, l’ancien diplomate a expliqué avoir « récemment rejoint NSO en tant que conseiller principal après son acquisition par de nouveaux actionnaires qui se sont engagés à aligner l’entreprise sur les principes directeurs de l’ONU sur les entreprises et les droits humains. Je conseille l’entreprise sur la façon de protéger les droits de l’homme et la vie privée ».

Le 10 septembre 2019, NSO Group avait annoncé qu’elle s’engageait à lutter contre les abus en matière de droits de l’homme, et qu’elle recrutait pour cela trois conseillers : le diplomate français Gérard Araud, l’ancien secrétaire de la sécurité intérieure des Etats-Unis sous George W. Bush, Tom Ridge, et Juliette Kayyem, ex-secrétaire adjointe aux Affaires intergouvernementales du président Obama au département de la Sécurité intérieure. Contacté par CheckNews, Gérard Araud indique qu’il a approché en juin 2019 en tant que « conseiller extérieur » par le groupe britannique Novalpina, qui acheté NSO en septembre. Son contrat a débuté en septembre9.

Nous voici pleinement rassurés sur les « ménages » que Gérard Araud est contraint d’effectuer pour compléter sa maigre retraite d’ambassadeur dignitaire de France ! Bravo la déontologie, l’éthique de celui qui est présenté en exemple à la cohorte des diplomates français par Emmanuel Macron.


1 Ali Baba, Gérard Araud fait le beau, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 septembre 2019.
2 Gérard Araud, Passeport diplomatique. Quarante ans au Quai d’Orsay, Grasset, 2019.
3 Marc Semo, « Dans la « jungle » de la diplomatie internationale, le Monde, 12 octobre 2019, p. 29.
4 Isabelle Lasserre, Gérard Araud, diplomate sans langue de bois, Le Figaro, 14 octobre 2019, p. 42.
5 Thérèse Delpech, L’ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle, Grasset, 2005.
6 Guillaume Berlat, Et si Donald Trump…, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 juillet 2016.
7 Gérard Araud, Au Cabinet du ministre de la Défense (1993-1995) dans Passeport diplomatique, Grasset, 2019, pp. 75 à 94.
8 Affaire Karachi : premier procès sur le financement de la campagne de Balladur, www.lefigaro.fr , 7 octobre 2019.
9 Jacques Pezet, L’ancien ambassadeur Gérard Araud est-il employé par une entreprise israélienne accusée d’espionnage sur Whatsap ?, www.liberation.fr , 31 octobre 2019.

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