Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

QUAND LA CHINE S’ÉVEILLERA VRAIMENT…

« Le monde est aveugle. Rares sont ceux qui voient » (Bouddha). Le moins que l’on puisse dire est qu’à l’heure de la révolution numérique, de la e-diplomatie, de l’intelligence artificielle…, les aveugles sont légions. Nos dirigeants, à quelques rares exceptions près, évoluent tels des somnambules dans le maquis d’affaires qui leur sont de plus en plus étrangères. Faute de pouvoir anticiper le monde de demain, ils pérorent sur le monde d’hier – sans avoir les talents de Stefan Zweig – et peinent à comprendre le monde d’aujourd’hui. L’Orient leur paraît d’autant plus compliqué qu’il est extrême surtout lorsqu’il s’agit de la Chine. L’ex-ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Fabius s’était pris d’une passion démesurée pour ce pays où il se rendait très régulièrement. Il ignorait que la diplomatie était une passion froide. Il ignorait également que la diplomatie était une passion pour les réalités. Il ignorait enfin que la diplomatie était une passion pour les intérêts bien compris de la France. À trop ignorer ces évidences, on finit par chevaucher des chimères.

Résultat : le réveil est douloureux et coûteux à maints égards. La diplomatie française se résume à une diplomatie candide du tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil avec la Chine. Elle débouche naturellement sur la découverte d’une réalité désormais incontournable : le réveil discret mais néanmoins visible de la Belle au bois dormant qui s’affirme au fil des jours. Mais, en dépit de cela, la diplomatie française jupitérienne demeure en quasi-léthargie alors qu’il y a urgence à réagir nationalement ou au niveau de l’Union européenne si cela est possible, faisable pour éviter que le mal ne se propage encore plus. En dernière analyse, le rôle du chef de l’État et de son ministre des Affaires étrangères – si tant est qu’il ait droit au chapitre dans la République jupitérienne et monarchique – ne consiste-t-il pas à conjuguer harmonieusement politique étrangère et intérêt national1 ? Nous n’en sommes pas encore parvenus à ce stade de prise de conscience et, encore moins, à une réaction ordonnée et réfléchie qui n’a rien à voir avec le buzz médiatique.

« Si la Chine ouvre ses portes, des mouches entreront forcément » (Deng Xiaoping)

TOUT LE MONDE IL EST BEAU, TOUT LE MONDE IL EST GENTIL 

L’affirmation de la puissance chinoise n’est pas récente. Elle date de la dernière décennie du siècle dernier et s’est considérablement affirmée et renforcée depuis le début du XXIe siècle sur tous les plans et sur tous les continents.

Une affirmation de la puissance chinoise : la Chine se dilate

Nous ne le répéterons jamais assez, l’affirmation de la puissance chinoise sur la scène internationale ne s’est pas faite en un jour. Elle est passée par plusieurs stades successifs : diplomatie de l’effacement, diplomatie de la présence et, aujourd’hui, diplomatie de l’influence. Tel est le constat auquel nous nous nous livrions, il y a plus d’un an déjà en notant les progrès considérables effectués par la Chine dans le concert des nations Le panda s’est lentement mais sûrement transformé en dragon dont on mesure la force à sa juste valeur2. Nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à cette analyse qui n’a pas pris la moindre ride. Le professeur Serge Sur nous livre un diagnostic similaire dans sa présentation récente de la Chine en exergue d’une recherche académique sur ce pays : « Cette montée en puissance s’amorce après la mort de Mao en 1976Car la Chine est rapidement considérée comme la Success Story de la fin du siècle et de l’aube du XXIe, avant même la chute du mur de Berlin et l’ère postcommunisteLa compétition internationale l’aborde sur le terrain économique, en laissant largement de côté la dimension politiqueEnsuite, agir à l’extérieur de façon à se procurer les matières premières et l’énergie nécessaires au développement de l’appareil de production national, mais aussi à la conquête des marchés occidentaux Être en compétition avec les États-Unis en Asie au premier chefOn constate donc une emprise croissante sur l’espace considéré comme chinois, et une tendance à vassaliser les pays de la régionAu fond, on peut se demander si cette politique de China First n’est pas l’une des inspirations de la formule America First… »3.

Cette présentation objective permet de mieux appréhender la réalité chinoise d’aujourd’hui. Elle permet également de mettre en lumière l’aveuglement de nos dirigeants qui n’ont pas pu/su/voulu voir le revers de la médaille pour les intérêts bien compris de la nation française sur les plans économique, financier, social, politique, sécuritaire… Toutes choses bien concrètes que semble avoir bien compris le 45ème président des États-Unis, Donald Trump. Lui qui est considéré comme un superbe inculte dans les dîners en ville à Paris.

Un aveuglement des élites françaises : La France se délite

Intervenant dans la Vienne (le département français et non dans la capitale autrichienne) en août 2018, Laurent Fabius le magnifique se plaisait à citer Den Xiaoping, dirigeant de la République populaire de Chine de 1978 à 1992 : « Faire profil bas et attendre son heure ». Pour feu le ministre des Affaires étrangères, en l’occurrence, « l’heure de la Chine semble être venue ». Dans son intervention, il estimait que « l’un des enjeux majeurs (était) de constituer avec la Chine un monde multipolaire (…) afin d’éviter un tête-à-tête sino-américain ». Si l’heure de la Chine est bien venue, nous n’avons pu éviter une dangereuse confrontation sino-américaine commerciale qui a un parfum de guerre froide… du moins jusqu’à la prochaine crise. À l’instar du dossier syrien avec la réaction vigoureuse de la Russie et la résilience hors du commun du « boucher » Bachar al-Assad, Laurent Fabius n’a rien vu venir des ambitions impériales chinoises. Preuve d’un aveuglement de notre élite sur le grand dessein de Pékin comme sur bien d’autres dossiers internationaux. À quand le passage de tous ces traitres à la Patrie devant le tribunal de la bêtise et de l’incompétence ?

Sans parler de notre ex-ambassadrice en Chine – aujourd’hui ambassadrice à Moscou après être passée par Londres -, qui nous sert, dans un Ersatz de Mémoires un roman à l’eau de rose ne comportant aucune analyse stratégique pertinente4. Comme quoi, on peut être considéré comme l’une des meilleures spécialistes de ce pays, parler le mandarin et ne rien comprendre à ses forces profondes qui expliquent les dynamiques en cours et à venir… Et cela est d’autant plus préoccupant que le rôle du diplomate comme celui de l’homme d’État est d’anticiper l’avenir (gouverner, c’est prévoir). Comme en médecine, un mauvais diagnostic a toutes les chances de déboucher sur un mauvais remède ! Penser que c’est par une superbe visite officielle en Chine de Jupiter avec superbes photos sur papier glacé dans Paris Match et dans Gala que l’on va comprendre la Chine, que l’on va l’influencer sur le moyen et le long terme, aboutit tout simplement à se méprendre. Mais, telle est la dure réalité à laquelle nous sommes confrontés.

Gouverner, c’est prévoir a-t-on coutume de dire ! Pour ce qui est de la prévision sur la Chine, nous sommes loin du compte. Comme dit l’autre, les pandas gagnent à être mieux compris5. Les Occidentaux ne doivent pas être dupes. Il leur appartient simplement d’être réalistes. « Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités », nous rappelle fort à propos le général de Gaulle. À méditer en ces périodes de doute et d’hésitation !

LE RÉVEIL DE LA BELLE AU BOIS DORMANT : UNE RÉALITÉ INCONTOURNABLE

Les mouches ont changé d’âne. Fini son statut de spectateur du monde. Elle est désormais un acteur actif de la mondialisation.

Les attributs de la puissance6 : la Chine compte

La Chine ne se contente pas/plus d’un rôle de spectateur. Elle revendique aujourd’hui un rôle d’acteur clé dans la mondialisation dont elle a su habilement retirer tous les bénéfices. La Chine entend désormais être et jouer son rôle de grande puissance dans le monde. Elle réclame une suprématie en Asie7 et respect dans le monde. Pour cela, elle utilise au mieux de ses intérêts sa force économique pour étendre son influence géopolitique, y compris en remplissant le vide laissée par les États-Unis dans le monde depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump8. La Chine sait travailler sur le temps long tout en sachant saisir les opportunités qui se présentent à elle. On s’en aperçoit avec les fameuses « routes de la soie », présentées, il y a quelques mois encore, sous l’angle le plus candide et poétique. Désormais, même les plus ignares commencent à comprendre l’envergure du projet.

Face aux attaques de Donald Trump dans le domaine commercial, la Chine alterne fermeté (nous ne laisserons pas faire) et apaisement (nous sommes disposés à ouvrir notre marché aux importateurs) lors de la Foire aux importations de Shangaï à laquelle 2800 entreprises représentant 130 pays qui y étaient représentées9. L’Allemagne et la France réclament des « mesures concrètes et systématiques » pour que les entreprises étrangères soient traitées en Chine sur un pied d’égalité10. Une goutte d’eau dans la mer qui arrive bien tard. Une diplomatie surprise n’est jamais une diplomatie efficace car les Chinois ont plus d’un tour dans leur sac pour faire avancer leurs pions et prodiguer des paroles apaisantes rarement suivies d’actes concrets11. Ils tissent patiemment leur toile tout en montrant disposés à travailler pour un « commerce juste et réactif » dans le contexte d’une réforme de l’OMC tout en sachant bien que les résultats ne sont pas encore pour demain12. De bonnes paroles, cela ne coûte rien.

Une offensive tous azimuts : la Chine engrange

L’émergence économique de la Chine est aussi celle de sa puissance politique et stratégique13. L’offensive chinoise se déroule sur plusieurs plans complémentaires.

Sur le plan économique, le constat ne fait aucun doute. La Chine s’impose comme la nouvelle puissance économique du XXIe siècle. Les États-Unis ont pris leur part dans cette rapide ascension en permettant à cet État d’adhérer à l’organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. L’empire du milieu a tiré le meilleur parti de la mondialisation comme aucun autre pays. On pense à mise en place des « nouvelles routes de la soie » mais aussi au développement vertigineux de toutes les industries de pointe avec récemment celui de la pharmacie14. Mais, au-delà de sa bonne santé économique et du développement du PIB, la Chine a un dessein planétaire avec son initiative « Belt & Road », vaste programme d’infrastructures proposées à des dizaines de pays. Il est comparé à un plan Marshall puissance de dix15. Parfois, comme avec la Malaisie, on tente de corrompre les dirigeants pour parvenir à ses fins16. Le monde n’est pas encore celui des bisounours.

Sur le plan stratégique, le constat est similaire même s’il est encore moins spectaculaire. Elle envoie un engin qui explore la face cachée de la lune et développe des armes que seuls les Américains possèdent. La Chine entend développer sa capacité extérieure de projection dans son « étranger proche » mais également en Afrique, en Europe, en Amérique. Profitant du refroidissement des relations avec les Philippines de Rodrigo Duterte, Pékin entend saisir l’occasion pour consolider sa relation bilatérale (Cf. visite de Xi Jinping effectue en novembre 2018 la première visite depuis treize ans dans ce pays) et tenter d’évincer les États-Unis17. Elle reçoit pour la quatrième fois la visite du leader nord-coréen, Kim Jong-un avant son prochain sommet avec Donald Trump18. Mais, Pékin a ouvert un nouveau front sur lequel la Chine dispose de peu de leviers d’action contre l’Amérique19.

Sur le plan diplomatique avec un surinvestissement sans précédent dans la machine onusienne. Comme la nature, la diplomatie a horreur du vide (américain à New-York avec son slogan America First), la Chine en retire les marrons du feu. Elle accroit très sensiblement ses contributions volontaires ainsi que sa part dans le budget ordinaire de l’ONU (12% pour la période 2019-2021 contre 7,9% pour la période 2016-2018) ; sa présence dans les opérations de maintien de la paix (deuxième contributeur et présence de 2500 casques bleus sur le terrain)20. Tout ceci se faisant en échange d’un démantèlement méticuleux de tout ce qui concerne la diffusion de la culture des droits de l’homme. Grâce à sa diplomatie financière, « la Chine est en train de prendre le pouvoir à l’ONU » estime sans détour un ambassadeur occidental. Comme il est le nerf de la guerre, l’argent est aussi celui de la diplomatie multilatérale21.

Face à la poussée du dragon, l’Occident est resté longtemps passif, se contentant d’assister impuissant aux dérives d’une mondialisation débridée.

LA QUASI-LÉTHARGIE OCCIDENTALE

Alors que la Chine essuie les critiques d’une politique commerciale jugée trop agressive et expansionniste, une sorte de néo-colonialisme pékinois, reçoit les premiers retours de bâton de l’Histoire, via l’Amérique de Donald Trump, une question cruciale est posée. Que veulent faire les Occidentaux ? Réagir en ordre dispersé et passer sous les fourches caudines de Pékin ou bien organiser une réponse articulée et durable ? Là est la question à laquelle ils devraient s’empresser d’apporter la réponse adéquate. L’Europe se couche, un exercice qu’elle pratique à merveille22.

Le retour de l’Histoire et du bâton

À trop être présent en Asie, en Afrique, en Amérique, on finit toujours par indisposer23. On est perçu comme l’oppresseur qu’il faut chasser. À titre d’exemple, on peut citer l’attaque contre le consulat général de Chine à Karachi revendiqué par le porte-parole de l’armée de libération du Baloutchistan. Ce mouvement reproche à Pékin de piller les ressources de la région (gaz, or, cuivre), de construire un inutile corridor économique chinois (CPE dans lequel la Chine investit 62 milliards de dollars) alors que la moitié des habitants n’a pas accès à l’électricité et vit dans la pauvreté24. Rappelons que l’attaque en août 2018 contre un bus transportant des ingénieurs travaillant sur un projet minier avait fait six blessés dont trois Chinois. Plus grave encore, la guerre commerciale dans laquelle Donald Trump s’est lancé à coup de sanctions, de contre-sanctions qui commence à inquiéter Pékin. « C’est quand, la dernière fois qu’on a battu la Chine lors d’un accord commercial ? Moi je bats la Chine tout le temps. Tout le temps » tweetait récemment Donald Trump ! Sans la moindre nuance, il a publiquement désigné la Chine comme « adversaire stratégique ». Ce faisant, il est parvenu à mettre la Chine sur la défensive en dépit de la trêve conclue en marge du dernier G20 à Buenos Aires.

Selon certains experts de la Chine : « Xi Jinping a poussé l’image de la puissance trop loin et trop tôt, jusqu’à réveiller le monstre », à savoir l’Amérique. Pire encore, le différend avec Washington met encore plus en péril la gouvernance mondiale mis en place en 194525. Et, plus particulièrement ce jeu malsain introduit de nouveaux risques d’instabilité au sein du système financier. Allons-nous nous contenter de regarder impassible la montée des tensions ? Mais dans ce jeu, le président américain entend faire rendre gorge à la Chine sauf à ce qu’elle accepte les conditions qui lui sont fixées pour rétablir un équilibre dans le commerce bilatéral. Force est de constater que Donald Trump est le premier chef d’État occidental à avoir dénoncé les stratégies chinoises de pillage technologique et d’intimidation des investisseurs occidentaux. Le président américain a décrété que les Chinois ne voleraient plus la technologie américaine. Ce n’est que le début d’un très long bras de fer26.

Le sursaut occidental : mythe ou réalité

L’Europe reste toujours très timorée lorsqu’il s’agit de réclamer un minimum de réciprocité de la part de la Chine, un respect des règles de l’OMC… Les exemples de ses prudences Norpois sur la forme, de ses prudences de gazelle sur la substance sont quotidiens27. Et la commission et le parlement européen de commencer à réfléchir à la meilleure manière de protéger ses joyaux de l’appétit de Pékin par la mise au point d’un système de filtrage des investissements étrangers sensibles28 (la France place au cœur de ses préoccupations le domaine des télécommunications29). Nous n’y sommes pas encore. Et la Banque centrale européenne de mettre en garde contre une guerre commerciale généralisée au moment où une escalade du conflit commercial entre les États-Unis et la Chine pourrait affecter fortement les actifs de la zone euro30. Au bout du compte, tout ceci ne fait pas une politique européenne commerciale commune, cohérente, efficace. C’est surtout beaucoup de bruit pour rien. Et dire qu’il aura fallu l’électrochoc trumpien pour que les Européens sortent de leur torpeur légendaire, enlisés dans leurs polémiques internes et dans leurs querelles de procédure byzantines. De l’autre côté du Rhin, la méfiance vis-à-vis des investisseurs chinois grandit. Il était grand temps que les yeux se déssillent31.

Car, au-delà des critiques, au procès en sorcellerie fait aux mesures protectionnistes – au premier rang desquelles figurent celles imposées à Pékin par Donald Trump – se fait clairement jour la nécessité d’une véritable réflexion sur le partage des bénéfices, incontestables, du libre-échange32. Les mesurettes ponctuelles, qu’elles soient nationales ou européennes – ont amplement démontré leurs limites. Ne serait-il pas grand temps que nous repensions les accords de libre-échange que la Commission – avec la bénédiction des États membres – s’évertue à négocier aux quatre coins de la planète ?33 Un exercice de retour sur expérience (« retex », pour reprendre le langage militaire) serait parfaitement justifié pour ne pas reproduire à l’identique les erreurs du passé. En particulier, nous devrions exiger l’application stricte du principe de réciprocité avec les Chinois. Est-il acceptable qu’aucune entreprise étrangère ne puisse s’implanter en Chine en dehors du carcan administratif que constitue la formule d’une « joint-venture » ? Il va sans dire que cette question n’épuise pas le sujet mais elle est révélatrice d’un manque de discernement de nos dirigeants déboussolés. Il serait grand temps qu’ils s’en préoccupent alors que les peuples manifestent leur grogne contre une mondialisation folle et contre une démocratie qui ne les représente plus, voire même qui fait fi de leurs demandes légitimes.

AUX ARMES CITOYENS !

La crise de 2008 a changé le monde idéalisé dans lequel nous vivions. Elle a démontré les dérives d’une mondialisation débridée. Telle que mise en lumière par Donald Trump34, la stratégie commerciale chinoise à l’immense mérite de mettre en exergue l’ardente obligation pour les Occidentaux de repenser la mondialisation s’ils ne veulent pas en être les victimes. Partout, à travers le monde, la « nation » se révolte contre la mondialisation, au nom de la démocratie. Il en résulte un retour au nationalisme économique.

Pour éviter ce fléau, il existe une solution : le « protectionnisme régulé »35. Le voulons-nous ? Le pouvons-nous dans l’état de faiblesse dans lequel nous nous trouvons surtout en France, faiblesse exacerbée par la crise durable, quasi-structurelle des « gilets jaunes ». Pouvons-nous trouver un équilibre entre rationalité économique et populisme démocratique ? Pouvons-nous mettre un terme, ou du moins, faire cesser pour un temps au moins la division internationale du travail et la course effrénée à la compétitivité qui ont eu la peau du rêve occidental ?36 Après une « mondialisation disruptive », saurons-nous nous prémunir contre une démondialisation dangereuse et hasardeuse ?37

 
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Face à une administration américaine qui fait preuve d’une authentique stratégie sur ce dossier38, l’Europe est incapable de se projeter face à la Chine39. Quand dépassera-t-elle les « agendas », les « dialogues de haut niveau », les « éléments pour une nouvelle stratégie » … ?40 L’Union européenne est en train de lui céder les technologies qui lui permettront de mener à bien son programme « made in China 2025 » destiné à devenir le chef de file mondial dans dix secteurs-clés. L’Europe parle beaucoup de se protéger mais est incapable de créer un organisme aussi puissant que le redouté CFIUS américain pour contrôler les investissements étrangers. Quand acceptera-t-elle une grande confrontation avec la Chine pour mettre un terme à ses pratiques commerciales déloyales (Mike Pence évoque une Chine « prédatrice »)41, saisissant les concessions qui seront faites à Washington ? Quand percevra-t-elle que la Chine n’est pas toujours animée de bonnes intentions ?42 Toutes ces questions méritent d’être posées sans le moindre tabou en prenant pour exemple la démarche d’Alain Peyrefitte qui résumait parfaitement la problématique de la Chine sur la scène internationale dès 1973 par sa formule devenue célèbre grâce au titre de son ouvrage publié chez Fayard intitulé : « Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera ». Nous avions largement le temps de nous y préparer. Bel exemple d’impéritie de nos dirigeants…

Guillaume Berlat
14 janvier 2019

1 Thierry de Montbrial/Thomas Gomart (sous la direction de), Notre intérêt national. Quelle politique étrangère pour la France ?, Odile Jacob, 2017.
2 Guillaume Berlat, Du panda au dragon : quand la Chine s’éveillera…, www.prochetoyen-orient.ch , 14 août 2017.
3 Serge Sur, La Chine se dilate dans La Chine au cœur de la nouvelle Asie, Questions internationales, n° 93, septembre-octobre 2018, pp. 4 à 10.
4 Sylvie Bermann, La Chine en eaux profondes, Stock, 2017.
5 Voir China Watch, supplément au Journal China Daily, 30 novembre 2018.
6 Valérie Niquet, La puissance chinoise en 100 questions, Tallandier, 2017.
7 Charles-Emmanuel Détry, Revendications et tensions en mer de Chine territoriale, dans La Chine au cœur de la nouvelle Asie, Questions internationales, n° 93, septembre-octobre 2018, pp. 45 à 52.
8 Peter S. Goodman/Jane Perlez, Paving a way to global power, The New York Times, 26 novembre 2018, pp. 1-10-11.
9 Sébastien Falletti, Xi répond à Trump en promettant l’ouverture de son marché, Le Figaro, Économie, 6 novembre 2018, p. 22.
10 Sébastien Falletti, La Chine veut rassurer les investisseurs étrangers, Le Figaro, Économie, 2 novembre 2018, p. 19.
11 Frédéric Lemaître, Les Chinois peinent à convaincre les Occidentaux, Le Monde, Économie & Entreprise, 7 novembre 2018, p. 3.
12 Marie de Vergès, Pagaille à l’Organisation mondiale du commerce, Le Monde, Économie & Entreprise, 6 juillet 2018, p. 2.
13 Alain Frachon, Xi et Trump, début de tango, Le Monde, 7 décembre 2018, p. 19.
14 Keren Lentschner, Pharmacie : la Chine s’éveille, Le Figaro, Economie, 15 novembre 2018, p. 20.
15 Marie de Vergès, Thucydide, Trump et la Chine, Le Monde, Économie & Entreprise, 29 novembre 2018, p. 1.
16 Bruno Philip, Quand Pékin offre son soutien au premier ministre malaisien corrompu, Le Monde, 10 janvier 2018, p. 5.
17 Cyrille Pluyette, Pékin veut consolider son emprise sur les Philippines, Le Figaro, 21 novembre 2018, p. 11.
18 Frédéric Lemaître/Philippe Mesmer, Une nouvelle rencontre entre Trump et Kim serait « imminente », Le Monde, 12 janvier 2019, p. 4
19 Philippe Escande, La drôle de guerre sino-américaine, Le Monde, Économie & Entreprise, 12 décembre 2018, p. 1.
20 Maurin Picard, À l’ONU, la Chine profite du vide laissé par les États-Unis, Le Figaro, 28 septembre 2018, p. 8.
21 Marie Bourreau, La Chine à l’offensive aux Nations unies, Le Monde, 25-26 novembre 2018, p. 21.
22 Jack Dion, L’Europe se couche, Marianne,11-17 janvier 2019, p .20.
23 Minxin Pei, Contrer la stratégie d’influence chinoise, Le Monde, Économie & Entreprise, 23-24 décembre 2018, p. 7.
24 Julien Bouissou, Les intérêts chinois au Pakistan visés par un attentat, Le Monde, 25-26 novembre 2018, p.3.
25 Éditorial, Il faut sauver la gouvernance mondiale, Le Monde, 10 novembre 2018, p. 25.
26 Renaud Girard, Trump veut aller jusqu’au bout avec la Chine, Le Figaro, 25 septembre 2018, p. 17.
27 Frédéric Lemaître, Chine : Quand l’Europe s’éveillera, Le Monde, 11 décembre 2018, p. 3.
28 Loreline Merelle, L’Europe protégera mieux ses joyaux de l’appétit de Pékin, Le Figaro, Économie, 20 novembre 2018, pp. 24-25.
29 Elsa Bembaron, Les télécoms au cœur des préoccupations de la France, Le Figaro, Économie, 20 novembre 2018, p. 24.
30 Pauline Houédé, La BCE met en garde contre une guerre commerciale généralisée, Les Échos, 28 novembre 2018, p. 7.
31 Cécile Boutelet, La méfiance vis-à-vis des investisseurs chinois grandit, Le Monde, Économie & Entreprise, 6 décembre 2018, p. 5.
32 Christopher Hoog, Mauvais arguments contre la « guerre commerciale », Le Monde, Économie & Entreprise, 27 juin 2018, p. 7.
33 Collectif, Les accords de libre-échange préparent les prochaines crises, Le Monde, Économie & Entreprise, 3 octobre 2018, p. 7.
34 Pascal Lamy, À quoi Trump joue-t-il ?, Le Monde, Économie & Entreprise, 15-16 avril 2018, p. 6.
35 Robert Skidelski, La mondialisation doit accepter une forme de protectionnisme, Les Échos, 29 novembre 2018, p. 10.
36 Natacha Polony, La grande trahison, Marianne, 28 septembre-4 octobre 2018, p. 3.
37 Joseph Stiglitz, « Trump, président des ultrariches », Le Monde, 9-10 septembre 2018, p. 22.
38 Frédéric Lemaître, Timide avancée commerciale à Pékin, le Monde, Économie & Entreprise, 11 janvier 2019, p. 3.
39 Cécile Ducourtieux, Face à Donald Trump, les Européens cherchent à gagner du temps, Le Monde, Économie & Entreprise, 11 janvier 2018, p. 3.
40 François Godement/Abigaël Vasselier, La Chine à nos portes. Une stratégie pour l’Europe, Odile Jacob, 2018.
41 Sébastien Falletti, Commerce mondial : la Chine est-elle déloyale ?, Le Figaro, 10 avril 2018, p. 15.
42 Quand la Chine nous avalera, Dossier spécial, Marianne, 28 septembre-4 octobre 2018, pp. 41 à 66.

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