Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

QUELLE DIPLOMATIE POUR LA FRANCE ?

« La diplomatie, c’est la science de ceux qui n’en ont aucune et qui sont profonds par leur vide » (Honoré de Balzac). À quelques semaines de l’échéance présidentielle française, une réflexion, sur ce que pourrait et devrait être la diplomatie du futur chef de l’État, en ces temps troublés, n’est pas inutile, voire elle est indispensable. Tel est l’objet de l’opuscule que vient de publier Renaud Girard, grand reporter au Figaro1. Avec ce normalien, énarque, érudit, nous avons à faire à un esprit vif, à une bonne plume conjuguée à une expérience du terrain et des arcanes du Quai d’Orsay.

Le ton est donné par le sous-titre de l’ouvrage : « Prendre les réalités telles qu’elles sont ». Il faut remonter à l’exercice du Club des Vingt de l’année 2016 pour trouver pareil travail de qualité2. La présentation de Renaud Girard se présente comme un triptyque frappé au sceau de la logique cartésienne : le général, le spécifique et le concret.

LES SEPT PILIERS DE TOUTE BONNE DIPLOMATIE

Même si la diplomatie n’est pas une science exacte, il n’est pas interdit de l’appréhender comme telle à la lumière des écrits des stratèges (Thucydide, Machiavel…) et des praticiens (Talleyrand, Bismarck, Metternich, Churchill, Kissinger…). Se fondant sur cette approche méthodologique en la nourrissant d’exemples tirés de l’actualité internationale la plus récente, Renaud Girard organise sa réflexion autour des piliers suivants : assumer l’histoire, savoir être réaliste ; séparer l’extérieur de l’intérieur ; assurer l’indépendance nationale ; privilégier le temps long ; renforcer le multilatéralisme ; entretenir la dissuasion.

Tout diplomate chevronné ne peut qu’approuver cette démarche qui constitue le marqueur de toute bonne diplomatie. Fort de ces prémices, de ce cap, le lecteur peut aborder le deuxième volet du triptyque en se penchant sur les hypothèques qui grèvent aujourd’hui la diplomatie française.

LE GRAND DÉRÈGLEMENT STRATÉGIQUE FRANÇAIS

L’inaudibilité de la diplomatie française sur la scène internationale est la conséquence logique du dérèglement stratégique qui frappe notre diplomatie. Renaud Girard nous incite à tourner la page de notre système somnambulique pour en revenir au réel. Six pistes nous sont proposées pour revenir dans le monde réel et rejeter le monde faux qui se contente de superficiel et de morale. Elles sont les suivantes : savoir désigner le djihadisme ; reconnaitre que Bachar el-Assad n’est pas notre ennemi ; accepter de reconnaître qui est notre ennemi principal ; se méfier des complaisances américaines et des défiances européennes ; faire le départ entre opérations extérieures et « guerres humanitaires ».

Le diagnostic de nos bravoures d’opérette, de notre puérile ligne Maginot des belles âmes est porté sans tabou. Dès lors, quels remèdes l’auteur nous propose-t-il pour remettre la diplomatie française sur les rails ?

LES HUIT AXES DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE

Fort de ces enseignements, pour l’auteur, la France devrait orienter sa réflexion future autour des huit axes suivants si elle veut à nouveau compter sur la scène internationale : combattre avec intelligence le djihadisme sunnite ; voir grand pour le Moyen-Orient ; ramener la Russie dans la famille européenne ; bâtir une Europe plus fonctionnelle ; assumer en Afrique les questions de démographie et de l’état de droit ; retisser nos relations avec l’Afrique ; promouvoir une gouvernance de l’environnement et des océans ; redonner à la France les moyens d’agir.

Renaud Girard résume parfaitement le défi que devra relever le nouveau président de la République pour retrouver une grande politique étrangère sans laquelle la diplomatie n’est rien : réalisme, ambition, imagination. Trêve de plaisanterie avec les années écoulées durant lesquelles la diplomatie se faisait au doigt mouillé au gré du buzz médiatique.

« Il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues » (Talleyrand). Cet avertissement de l’un des maîtres de la diplomatie française n’a pas pris la moindre ride.

Faute d’avoir perdu de vue cette dimension prospective et stratégique, l’influence de la France est en recul sur tous les fronts quoi qu’en dise certains perroquets à carte de presse nourris au lait de la servitude volontaire. En dépit de ses défauts inhérents à toute recherche de ce genre, le travail de Renaud Girard est important pour tous ceux qui veulent appréhender les mécanismes de la diplomatie en dehors des poncifs sur la diplomatie de la tasse de thé immortalisée par Georges Pompidou. Un aggiornamento est indispensable si le prochain président de la République veut donner son rang à la France. Pour ce faire, il devra lutter contre l’inertie et la bêtise. « Mais la bêtise insiste toujours » nous avait prévenu Albert Camus. Désormais, nous savons quelle diplomatie s’impose à la France.

Jean Daspry
17 avril 2017

1 Renaud Girard, Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu’elles sont, éditions du Cerf, 2017.
2 Club des Vingt (collectif d’anciens ministres, diplomates, chercheurs et philosophes), Péchés capitaux : les 7 impasses de la diplomatie française, éditions du Cerf, 2016.

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