Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

QUESTIONS AUTOUR DE L’ELECTION D’AUDREY AZOULAY…

« Fortes fortuna juvat » écrit Virgile L’Énéide (La fortune sourit aux audacieux). C’est bien ce à quoi nous avons assisté ces dernières semaines. Alors que la désignation d’Audrey Azoulay comme directrice générale de l’UNESCO est désormais chose faite à l’issue d’un processus émaillé de divers rebondissements aussi inattendus les uns que les autres, nous découvrons au fil des jours un peu plus sur les coulisses de cette élection hors-norme1. Si les informations concernant les conditions de son élection par les 58 membres du Conseil exécutif sont intéressantes du point de vue de l’arithmétique diplomatique, de la technique de négociation multilatérale, celles relatives au déroulement de la campagne franco-française pour promouvoir cette candidature ne vont pas sans poser quelques questions gravissimes de déontologie, pour ne pas dire de droit (administratif et pénal) qui mériteraient quelques sérieux éclaircissements de la part du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères et de ses services les plus concernés tant certaines révélations du Canard enchaîné paraissent ahurissantes, voire atterrantes si les mots ont encore un sens dans notre belle langue française. Ce dont on peut parfois douter tant l’incohérence sémantique semble tenir le haut du pavé.

UN SIMPLE PROBLÈME D’ARITHMÉTIQUE DIPLOMATIQUE À L’UNESCO

La recherche de la manifestation de la vérité n’est pas une science exacte. Elles suppose de procéder à un croisement d’informations pour tenter de la cerner.

Avec le site mediapart, nous prenons conscience des difficultés financières de l’institution. L’organisation emploie 2.000 personnes environ dans le monde. Le budget de l’Unesco pour 2017 était de 326 millions de dollars (275 millions d’euros), soit près de la moitié de ce qu’il était en 2012. Les sommes dues à l’Unesco atteignent, selon son site internet, un total de près de 650 millions de dollars, dont 542 millions d’arriérés des Etats-Unis. Rien ne dit que les Etats-Unis s’acquitteront de leur dette avant leur sortie officielle le 31 décembre 2018, dit-on à l’UNESCO. De gros contributeurs comme le Japon, le Royaume-Uni et le Brésil n’ont pas encore versé leurs contributions pour 20172.

Par le site intelligenceonline, nous apprenons que le gouvernement libanais s’est déchiré en vue de l’élection du nouveau patron de l’UNESCO, finalement remportée le 13 octobre par la française Audrey Azoulay, une très proche de l’ex-président François Hollande. Après les premiers tours de vote et l’échec de la candidature de la candidate libanaise, Vera El Khoury Lacoeuilhe, à la tête de l’institution, l’Egypte a vite obtenu que le premier ministre libanais, Saad Hariri, appuie la candidature de l’égyptienne Moushira Khattab, toujours en lice. Mais c’était sans compter sur le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebran Bassil, un proche du président Michel Aoun, qui a fait savoir à l’ambassadeur du Liban à Paris, Rami Adwan (diplômé de la même promotion de l’ENA qu’Emmanuel Macron, d’ailleurs), que la délégation libanaise devait plutôt soutenir le candidat qatari, Hamad bin Hamad al-Kawari. 3

Grâce à la Lettre A, nous avons confirmation qu’Audrey Azoulay a pu se qualifier en finale grâce aux critiques nourries du Qatar envers l’Egypte, avant de bénéficier de l’appui du Caire pour battre Doha lors du dernier tour, le 13 octobre. Par ailleurs, certains pays européens et africains se sont fait désirer, conduisant le président de la République, Emmanuel Macron à prendre son téléphone pour arracher les ultimes voix. La Suède s’est rapidement ralliée après le premier tour, mais l’Estonie et la Grèce ont attendu les derniers jours. La candidate française a également pu compter sur quelques relais place de Fontenoy, comme l’ex-candidat djiboutien Rachad Farah, qui avait engrangé treize voix en 2013 contre Irina Bokova4.

Avec une pointe d’humour, et il en faut toujours, Marianne note que le Qatar n’a pas réussi à prendre le contrôle de l’UNESCO qui échoit à Audrey Azoulay. Le PSG ne sera donc pas classé au patrimoine de l’humanité5.

Nous découvrons également que la voix de l’Égypte indispensable pour qualifier Audrey Azoulay a été obtenue grâce à des échanges téléphoniques à haut niveau. On comprend mieux dans ces conditions la qualité de l’accueil réservé par Emmanuel Macron le 24 octobre 2017 au maréchal Al-Sissi. Au diable, les violations des droits de l’homme6. Lorsqu’il y a quelques ventes de Rafales à la clé, la diplomatie des valeurs s’efface rapidement au profit de la diplomatie économique. Nous sommes loin de la tirade sur les droits de l’homme appartenant désormais à la catégorie des biens publics – madrigal débité devant la 72ème Assemblée générale de l’ONU le 19 septembre 20177– droits de l’homme que la France défendrait dans le monde entier avec la même vigueur. Les pudeurs de gazelle de Jupiter, lors de la conférence de presse conjointe avec le président égyptien, sur le respect de la souveraineté des États ne manquaient pas de piquant8.

Mais, arrêtons-nous un instant sur la manière dont aurait été conduite la campagne franco-française pour porter la candidature d’Audrey Azoulay au poste de directrice générale de l’UNESCO ! Elle mérite quelques éclaircissements en termes de méthode de négociation diplomatique stricto sensu.

UN SÉRIEUX PROBLÈME DE DÉONTOLOGIE INTERNE AU QUAI D’ORSAY ?

Au pays de René Descartes, il existe souvent un gouffre entre la théorie (les grands principes intangibles) et la réalité (plus prosaïque et, parfois, moins glorieuse).

De la théorie…

Rappelons ce que le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (MAEDI), Jean-Yves Le Drian déclare de la façon la plus solennelle lors de son discours de clôture de la semaine des ambassadeurs à Paris le 31 août 2017 :

« Je souhaite également renforcer la présence de la France au sein du système des Nations unies à tous les niveaux de leur action.

Notre influence passe par la représentation de notre culture du droit au sein des juridictions internationales. À l’heure où la Cour internationale de justice dans le règlement des différends internationaux et l’énoncé des règles de droit va croissant, la réélection du juge français Ronny Abraham constitue une priorité essentielle, qui nécessite que vous poursuiviez avec détermination la campagne que nous menons en sa faveur.

C’est aussi la raison pour laquelle je vous demande d’être pleinement mobilisés pour faire aboutir la candidature de Mme Audrey Azoulay à la direction générale de l’UNESCO. Je m’attacherai par ailleurs à renforcer l’attractivité de la France pour les organisations internationales, déjà nombreuses sur notre territoire »9.

On ne peut être plus clair que ne l’est Jean-Yves Le Drian qui n’a pas pour habitude de pratiquer la langue de bois. En termes diplomatiques, cela s’appelle une instruction directive précise (en langage militaire, on évoque un ordre) donnée par un supérieur hiérarchique (le ministre) à ses subordonnés (les diplomates) dans le cadre du pouvoir hiérarchique dont il est détenteur. Cette instruction s’impose ne variatur. La seule hypothèse dans laquelle un fonctionnaire pourrait s’en exonérer serait celle d’un « ordre manifestement illégal ». Ce qui ne semble pas être le cas, la candidature ayant été lancée par le président de la République, François Hollande, endossée par son successeur, Emmanuel Macron et présentée officiellement à l’UNESCO par le ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Jean-Marc Ayrault. L’opposition passée et présente n’a jamais trouvé à redire à cette candidature qui participait de la diplomatie d’influence de la France dans le système multilatéral. En un mot comme en cent, les ambassadeurs de France en poste à l’étranger et les diplomates en poste à l’administration centrale sont instruits de déployer tous les efforts pour se battre bec et ongles afin de faire prospérer la candidature d’Audrey Azoulay, de la concrétiser. Le contraire serait constitutif d’une faute professionnelle susceptible de donner lieu à une sanction disciplinaire pouvant aller de l’avertissement à la révocation.

à la pratique

Qu’apprend-on à la lecture de la livraison du Canard enchaîné du 18 octobre 2017 ?10 Trois informations étonnantes. Nous allons de Charybde en Scylla.

1ère information. « Pourtant, il y a quelques semaines encore, personne, au sommet de l’État ne croyait possible l’élection de l’ancienne ministre de la Culture. Les porte-parole du Quai d’Orsay ne cessaient de répéter aux journalistes que c’était au tour d’un représentant d’un pays arabe d’occuper le poste ».

D’où nos brillants porte-paroles (qui sont-ils ?) tirent-ils cette règle ? Existe-t-il une disposition explicite dans les statuts de l’UNESCO qui pose une telle interdiction ? La réponse est négative. Est-ce normal lorsqu’on est censé défendre une candidature française de haut rang à une organisation internationale dont le siège est à Paris de jouer à pareil jeu ? Ceci relève au mieux d’une forme d’inconscience, au pire d’une volonté délibérée de contourner un ordre clair du ministre en charge de la diplomatie française. Si oui, pourquoi ?

GROS PROBLÈME !

2ème information. « Et que de toute façon, l’UNESCO ayant son siège à Paris, il était impossible que la direction générale revienne à une Française. Et ce au nom d’une tradition aussi vieille que les institutions internationales ».

Une fois de plus, où trouverait-on trace d’une telle coutume internationale ? Nulle part. Nous nous en tiendrons à trois exemples concrets. Rappelons pour ceux qui l’ignoreraient que la France accueille à Paris, l’UNESCO et l’OCDE, à Strasbourg, le Conseil de l’Europe. Le français, René Maheu a occupé le poste de directeur général de l’UNESCO de 1961 à 1974. Le français, Jean-Claude Paye a occupé le poste de secrétaire général de l’OCDE de 1984 à 1996. La française, Catherine Lalumière a occupé le poste de secrétaire général du Conseil de l’Europe de 1989 à 1994. C’est vraisemblablement ce qu’on qualifie de « tradition aussi vieille que les institutions internationales » au Quai d’Orsay.

Manifestement, nos porte-paroles (toujours les mêmes) sont inconscients et racontent n’importe quoi aux représentants des médias. Ils ne connaissent manifestement pas leurs dossiers. Ont-ils consommé des substances illicites avant de servir aux folliculaires de telles âneries ? En termes moins diplomatiques, cela s’appelle du coulage pur et simple. GROS PROBLÈME !

3ème information. « En privé, d’autres diplomates français avançaient un argument encore plus pervers. En substance : ‘Audrey Azoulay est, certes, énarque, magistrate de la Cour des comptes et ancienne ministre de la Culture, mais elle est aussi juive, et les pays arabes n’en voudront jamais. Paris ferait mieux de jouer dès le début l’égyptienne Moushira Khatab, candidate aussi des pays africains, plutôt que de s’obstiner pour mieux barrer la route au candidat du Qatar’ ».

On tombe à la renverse en entendant pareil argument venant d’un ministère chargé de défendre une diplomatie des valeurs au premier rang desquelles celle bien connue de la non-discrimination rappelée dans l’article 1er de la constitution française du  4 octobre 1958 (notre loi suprême) qui s’impose à tout citoyen français et à tous les diplomates : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.
La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales
 »11. La question devient grave et pose des problèmes de déontologie des fonctionnaires français susceptibles de leur valoir des poursuites administratives et pénales. On ne transige pas avec ce genre de principes.

TRÈS GROS PROBLÈME !

De deux choses l’une. Soit le Canard enchaîné relaie de fausses informations (« fake news ») et le ministre devrait immédiatement poursuivre le volatil pour diffamation ou dénonciation calomnieuse. Soit il s’agit de la vérité des faits et alors le ministre devrait engager des poursuites disciplinaires contre les agents incriminés et les dénoncer au procureur de la République.

Lors de son discours de clôture de la semaine des ambassadeurs (précité), Jean-Yves Le Drian déclarait : « … c’est une exigence de solidarité qui vous anime, de même qu’une exigence d’exemplarité, car vous représentez la France ». C’est bien le cas de figure qui nous occupe. Nous sommes bien loin du « prix de l’ambassade verte » que décernait le ministre le 31 août dernier à quelques ambassadeurs à la main verte12.

Pour la petite histoire, rappelons que, la ministre de la Culture de François Hollande, Audrey Azoulay s’est ouverte, il y a quelques mois dans un entretien au JDD de faits graves en ces termes : « À l’ENA, ce fut un choc, j’y ai découvert fortement l’antisémitisme vieille France qui m’a été révélé par une conférence d’un diplomate du Quai d’Orsay »13. Tout est dit, les mythes auraient-ils la vie dure dans cette vieille Maison dont la conduite de la majorité de ses diplomates n’a pas été des plus exemplaires sous le régime de Vichy ? … À méditer !14

En dernière analyse, au moment où l’on fait grand cas, à très juste titre, des affaires de harcèlement sexuel dans la foulée de l’affaire Weinstein, la campagne haineuse qui aurait été relayée par des diplomates français contre Audrey Azoulay ne pourrait-elle pas être assimilée à une violence inacceptable faite à une femme de qualité, une sorte de traitement discriminatoire en termes de liberté de pensée, de conscience et de religion au sens où l’entend l’article 9 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du Conseil de l’Europe signée à Rome le 4 novembre 1950 (ratifiée par la France en 1974) ?

 
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Que pense le CRIF de toutes ces questions, embarrassantes pour la diplomatie française, que soulève l’élection d’Audrey Azoulay à la tête de l’UNESCO ? Quelques éclaircissements ne seraient-ils pas utiles, voire indispensables pour lever les doutes instillés par le Canard enchaîné

Guilllaume Berlat
30 octobre 2017

1 Guillaume Berlat, UNESCO : un cadeau empoisonné, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 octobre 2017.
2 Agence Reuters, La française Azoulay prend la tête d’une UNESCO affaiblie, www.mediapart.fr , 13 octobre 2017.
3 Psychodrame beyrouthin à l’UNESCO, www.intelligenceonline.fr, n° 792, 18 octobre 2017, p. 3.
4 Azoulay sauvée par la crise du Golfe, ses finances plombées par Trump. L’ex-ministre, qui sera investie à la tête de l’UNESCO en novembre, devra redresser une institution financièrement exsangue, La Lettre A, n° 1794, 19 octobre 2017, p. 4.
5 But manqué, Marianne, 20 octobre-2 novembre 2017, p. 29.
6 Thomas Cantaloube, Malgré la répression en Égypte, Macron déroule le tapis rouge pour al-Sissi, www.mediapart.fr, 23 octobre 2017.
7 Guillaume Berlat, Un prédicateur à Manhattan, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 septembre 2017.
8 Marc Semo, Macron refuse de « donner des leçons » sur les droits humains à Sissi, Le Monde, 26 octobre 2017, p. 4.
9 Discours de clôture du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, M. Jean-Yves Le Drian lors de la semaine des ambassadeurs, Paris, 31 août 2017, www.diplomatie.gouv.fr
10 Azoulay, une victoire surprise, Le Canard enchaîné, 18 octobre 2017, p. 2.
11 www.conseilconstitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution-du-4-octobre-1958/
12 Guillaume Berlat, Le désarroi de l’élève Le Drian…, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 septembre 2017.
13 Audrey Azoulay, double culture, JDD, 14 février 2016, p. 26.
14 David Price-Jones, Un siècle de trahison. La diplomatie française et les Juifs, 1984-2007, Denoël, 2008.

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