Observatoire Géostratégique

numéro 235 / 17 juin 2019

RÉFORME DE L’ENA : UNE VASTE BLAGUE…

« Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ». Cette petite phrase, oh combien d’actualité, est pourtant due à un homme politique. Elle est du petit père Queuille, en réalité Henri Queuille, plusieurs fois président du conseil (même pendant deux jours en 1950) et également ministre des finances et de l’intérieur sous la 3eme république. Il fut même ministre et secrétaire d’Etat plus de trente fois ! Un véritable professionnel de la machine politique, et sa fameuse petite phrase est incontestablement le fruit d’une expérience professionnelle riche1. Manifestement, notre plus jeune président de la République est un émule qui s’ignore du « queuillisme » adapté à la sauce Macron. Nous en tenons aujourd’hui une nouvelle preuve avec le projet présidentiel de « réforme » de l’ENA (école nationale de l’arrogance), si tant est que le terme de « réforme » soit adapté dans le cas d’espèce.

Réforme qui concernerait également la haute fonction publique française. Après les annonces jupitériennes grandiloquentes vient le temps de leur mise en œuvre plus mesquine2. Et, alors les questions dérangeantes ne manquent pas : profil du nominé pour conduire la réflexion, contenu de la lettre de mission de Matignon et obstruction de la mafia de l’ENA. Avant de conclure sur le sujet spécifique de la réforme de l’ENA dans le contexte d’une remise à plat du fonctionnement de la haute fonction publique, nous nous pencherons rapidement sur deux exemples de rapport récents qui éclairent la problématique générale.

Dès le départ, lorsqu’Emmanuel Macron a annoncé lors de sa dernière conférence de presse (25 avril 2019) son intention de supprimer l’École nationale d’administration (ENA) et les grands corps de l’État (Conseil d’État, Cour des comptes et Inspection des Finances), certains esprits chagrins ont eu de bonnes raisons de penser qu’il s’agissait d’une entourloupe. En aurait-on douté, ce mauvais pressentiment a aussitôt trouvé très vite sa confirmation ?

Trois indices graves et concordants (pour reprendre l’expression favorite des magistrats instructeurs) sont venus nourrir de légitimes interrogations de la part de citoyens qui attachent plus d’importance aux actes qu’aux paroles.

LE PROFIL DE L’ÉNARQUE FRÉDÉRIC THIRIEZ

Au-delà du profil du nominé qui pose à l’évidence un sérieux problème d’impartialité objective, la méthode retenue relève à l’évidence d’un procédé mafieux qui ne semble déranger aucune bonne âme dans l’hexagone.

Le profil de l’homme providentiel

À qui Emmanuel Macron a-t-il confié la charge de conduire une mission devant déboucher, le moment venu, de la remise d’un rapport sur le sujet ? À quelqu’un qui n’est pas sorti de l’école nationale de l’arrogance ? Mais, vous rêvez ! L’homme providentiel, chargé par le chef de l’État de conduire une mission de réflexion pour préparer cette réforme de la haute fonction publique, est un certain Frédéric Thiriez. Actuellement avocat au Conseil d’État et à la Cour de cassation (la crème du barreau triée sur le volet), l’homme est ancien énarque lui-même, sorti d’un grand corps (pomme de discorde aujourd’hui), à savoir le Conseil d’État, un véritable État dans l’État qui n’est contrôlé par personne, si ce n’est occasionnellement par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Élevé dans les beaux quartiers de Paris, sa carrière l’a conduit, après un bref passage au Palais-Royal, dans divers cabinets ministériels (de gauche), à exercer diverses responsabilités dans le monde du football (personnage connu du capitalisme de connivence à la française), et rejoindre le barreau. Pourquoi se gêner ?3

La méthode digne d’une mafia

Pour faire court et compréhensible par tout un chacun, avec ce futur rapport Thiriez, c’est comme si Al Capone confiait une mission de moralisation de la mafia à son adjoint Frank Nitti. On imagine aisément que le clan de la Noblesse d’État – dont fait partie le nominé – ne va pas scier la branche sur laquelle il prospère depuis plusieurs décennies. Vous n’y pensez pas. Cerise sur le gâteau, les déclarations intempestives de notre énarque au quotidien Le Monde (avant même de disposer de sa lettre de mission) ont aussitôt semé le trouble sur la sincérité du projet présidentiel. Nous sommes au cœur de l’entre-soi. Une élite autoproclamée, qui agit en toute impunité et en dehors de tout contrôle démocratique, fait la pluie et le beau temps. Sa devise est servons-nous au lieu de servir l’intérêt général.

Mais, comme si cela n’était pas suffisant pour discréditer l’initiative jupitérienne, la lettre de mission de Frédéric Thiriez soulève quelques problèmes.

LE CONTENU DE LA LETTRE DE MISSION DE MATIGNON

Comme le souligne justement Laurent Mauduit (précité), la lettre de mission rédigée par Matignon apparaît comme un pur jeu de bonneteau pour diverses raisons : méthode médiatique de Frédéric Thiriez, contenu de la lettre de mission de Matignon et le choix de Jupiter.

La méthode Frédéric Thiriez

D’abord, dans son entretien au Monde, la méthode médiatique de Frédéric Thiriez interpelle. Il a livré toutes les réponses aux questions qu’il n’était pas censé connaître : question de la mobilité entre privé et public, consanguinité entre la haute fonction publique et la finance, suppression des grands corps, de l’ENA. Dans ces conditions, à quoi sert cette lettre de cadrage ? Le rapport n’est-il pas déjà écrit dans un bureau de l’Élysée ou de Matignon et l’affaire ne relève-t-elle pas de la farce ? Nous sommes au cœur du mal français. Une sorte de démocratie Potemkine au sein de laquelle les dés sont pipés par les élites. Tout est dans les apparences mais dès que l’on fait sauter le vernis du politiquement correct, il n’y a plus rien de concret et de réformateur. Du tout change pour que rien ne change.

Le contenu de la lettre de mission

Ensuite, le contenu de la lettre laisse pantois. Quand on lit cette lettre, on a très vite la confirmation que l’ambition de la réforme n’aura rien à voir avec ce qu’avait suggéré Emmanuel Macron. Il n’y est effectivement pas fait mention explicitement d’une suppression de l’ENA – le nom de l’école n’est pas même cité – ni d’une suppression des grands corps de l’État. Dans ce dernier cas, des garde-fous nombreux sont mêmes mis pour empêcher que le Conseil d’État ou la Cour des comptes, sinon l’inspection générale des Finances, ne soient impactés par la réforme. Dans le cas de la formation, Édouard Philippe n’évoque pas, en effet, la suppression de l’ENA, et a même une tournure de phrase qui suggère son maintien, sous des formes aménagées : « Vos propositions devront »déverrouiller” les voies d’accès aux concours externes […]. Vous expertiserez l’opportunité de la création d’un nouvel établissement destiné à assurer un tronc commun de formation initiale pour l’ensemble des futurs cadres de la Nation issus des trois fonctions publiques », dit-il. Un remake du très célèbre tout change pour que rien ne change.

Le choix de Frédéric Thiriez

Enfin, le choix de Frédéric Thiriez ne peut mener qu’à ce type de mascarade. Il existe un évident conflit d’intérêts entre la profession d’avocat au Conseil d’État de l’intéressé (qui consiste à représenter des parties devant le Conseil d’État, lequel doit juger si les conclusions des avocats sont fondées ou non) et la mission qui lui est confiée par le président de la République (se prononcer notamment sur l’avenir du corps des membres du Conseil d’État, devant lesquels il exerce son activité professionnelle). L’impartialité de Frédéric Thiriez ne manquera donc pas d’être interrogée si les conclusions de son rapport ne sont pas conformes aux attentes de son commanditaire. Il n’y a évidemment aucun soupçon de partialité subjective, ni à l’égard de Frédéric Thiriez (qui fera honnêtement son travail de rapporteur) ni à l’égard des conseillers d’État (qui jugeront les requêtes de Thiriez selon leur valeur juridique, et non selon d’autres critères).

Mais il y a un sérieux problème d’impartialité objective, c’est-à-dire d’apparence d’impartialité. Le critère fondamental du droit à un procès équitable selon les canons européens (Cour européenne des droits de l’homme du Conseil de l’Europe à Strasbourg et Cour de Justice de l’Union européenne de Luxembourg). Mais, cela ne gène personne dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme dont se rengorgent tous nos dirigeants. Comme le soulignait Winston Churchill : « il est toujours plus facile d’inventer ou de proclamer des principes généreux que de les appliquer ».

C’est qu’en sous-main, la Caste s’est agitée, s’agite et s’agitera encore pour conserver ses avantages (indus) acquis au fil des ans.

L’OBSTRUCTION DE LA MAFIA DE L’ÉNARCHIE

La meute chasse à la fois par groupes mais aussi, en complément, par charge des grands corps qui, à l’instar du cave, se rebiffe et n’hésite pas à le faire savoir haut et fort pour faire passer le message aux inconscients qui s’aviseraient de toucher à ses prébendes.

La charge des chevaux légers de l’aristocratie de l’ENA

Si nous en sommes parvenus à ce stade de comique, c’est que les choses ne se passent jamais dans la plus grande transparence au sein de la partie autoproclamée des droits de l’homme et des farces et attrapes. En France, il y a les gouvernements qui passent et la technostructure qui reste. Cette dernière est aux mains d’un clan de prédateurs qui ne pense qu’à défendre ses prérogatives en dehors de tout contrôle démocratique. Il s’agit, bien évidemment, de ces Messieurs et ces Dames sortis de l’ENA dans les grands corps de l’État : Conseil d’État, Cour des comptes et Inspection des Finances qui font la pluie et le beau temps en coulisses et utilisent les politiques comme de vulgaires marionnettes obéissantes.

Or, ces tristes sires sont bien connus pour celui qui prend le soin de découvrir dans les gazettes la liste de leurs forfaits, de leurs délits de lèse-démocratie. Nous nous en tiendrons à trois même si la liste de cette franc-maçonnerie de l’énarchie est longue. Le vice-président du Conseil d’État, Bruno Lasserre (proche d’Emmanuel Macron). Le directeur de cabinet du premier ministre (polytechnicien, énarque, habitué des cabinets ministériels de droite), Benoît Ribadeau-Dumas n’est pas un tendre4.

Le secrétaire général du gouvernement (SGG) ? Marc Guillaume, issu du Conseil d’État et qui pourrait devenir le futur président de la plus haute juridiction administrative (« vice premier ministre qui n’a de compte à rendre à personne ») complète ce trio infernal5. Ces trois hauts fonctionnaires intègres, impartiaux indépendants et au-dessus de tout soupçon, ont choisi « l’un des leurs » (un ancien membre du Conseil d’État) pour limiter la casse sur les grands corps et leur recrutement direct en sortie d’école. Mais il va de soi que l’Élysée ne manquera pas de faire état de ce conflit d’intérêts pour disqualifier le rapport Thiriez, si celui-ci fait des propositions que le président de la République jugerait inacceptables au regard de ses annonces lors de sa conférence de presse. (Laurent Mauduit).

La charge des poids lourds mafieux

À en croire le site Acteurs publics, véritable pravda de l’administration française, nous découvrons que les couteaux n’ont pas tardé avant d’être sortis. C’est du côté de la rue Cambon que l’on s’est drapé dans la vertu outragée. Ce qui ne manque pas de sel pour une institution sur la moralité de laquelle il y aurait beaucoup à dire. Reprenons l’intégralité de l’article ci-dessus évoqué :

Début de citation

« Pour le Premier président de la Cour des comptes, supprimer l’accès direct à la sortie de l’ENA ou en début de carrière priverait l’institution des meilleurs éléments. Y accéder uniquement en milieu ou fin de carrière, »ce serait peu ou prou revenir à la Cour des comptes du XIXe siècle”, selon Didier Migaud.

Les premiers tirs de barrage défensifs sur la réforme de la haute fonction publique sont venus de la Rue Cambon. Le Premier président de la Cour des comptes, Didier Migaud, a profité de l’audience solennelle du 27 mai pour l’installation, notamment, de la nouvelle procureure générale, Catherine Hirsch de Kersauson, et de la présidente de la 2e chambre, Annie Podeur, pour mettre en garde le gouvernement contre le risque, avec cette réforme aux contours encore flous, de jeter le bébé avec l’eau du bain. En l’occurrence, de fragiliser une institution plébiscitée par les Français, si l’on en croit les contributions du grand débat, auxquelles Didier Migaud s’est référé à plusieurs reprises.

Pour le Premier président, il faut préserver »le socle qui assure le crédit et la confiance qu’inspire” la Cour, c’est-à-dire l’indépendance, l’identité juridictionnelle et le »collectif humain et professionnel que nous formons”. Sur ce dernier point, Didier Migaud a évoqué »le contexte actuel” – la réforme envisagée par le gouvernement –, »porteur d’autant d’opportunités que d’interrogations pour notre institution”.

Compagnonnage

Pour la première parole publique d’un chef de »grand corps”, le Premier président de la Cour des comptes a fait la leçon à l’exécutif, appelant à traiter les questions de diversité chez les hauts fonctionnaires, de décloisonnement des trois fonctions publiques et de formation »avec pragmatisme, lucidité et dans un esprit de concertation”.

Selon lui, le gouvernement serait bien inspiré de s’appuyer sur ce qui fonctionne déjà, sous-entendu dans les juridictions financières. Et Didier Migaud de citer »l’excellence” qui »s’entend au sens du professionnalisme de ses membres”. À ceux qui, comme le chef de l’État, voudraient mettre un terme à l’accès direct à la Cour des comptes après l’ENA et qui estiment que de jeunes auditeurs de 25 ou 30 ans ne sont pas aptes à contrôler tout de suite des administrations, Didier Migaud assure que »les compétences s’acquièrent à l’issue d’une sélection exigeante et grâce à une phase d’apprentissage dès l’entrée dans le corps”, avec un »compagnonnage de magistrats plus expérimentés”. Un système pas différent de celui pratiqué dans les grands cabinets d’audit, selon lui.

Une juridiction avant d’être un corps

Outre la perte de la jeunesse pour l’institution, »le risque est réel, en supprimant une telle voie d’entrée en début de carrière, de transformer les juridictions financières en un corps de débouchés peu attractif”, a insisté le Premier président devant tous les chapeaux à plume du palais Cambon et de nombreuses personnalités, parmi lesquelles, le président du Sénat, Gérard Larcher, le ministre des Relations avec le Parlement, Marc Fesneau, plusieurs parlementaires et le secrétaire général du gouvernement, le conseiller d’État Marc Guillaume.

En insistant sur la diversité des parcours des magistrats des comptes, Didier Migaud a souligné que »plus qu’un corps ou qu’un grand corps, la Cour des comptes est d’abord une juridiction”. Une manière de se démarquer par exemple de l’inspection générale des Finances.

Un mois après l’annonce choc d’Emmanuel Macron de vouloir réformer les formations et les carrières dans la haute fonction publique, en ciblant particulièrement les grands corps, la Cour des comptes – comme le Conseil d’État en sous-main – tente publiquement de défendre sa spécificité en espérant être épargnée. Une spécificité mentionnée noir sur blanc dans la lettre de mission confiée par le Premier ministre à Frédéric Thiriez, mais qu’il vaut mieux marteler.

Une autre mise en garde sur la responsabilité des gestionnaires publics

Comme il l’avait fait lors de l’audience solennelle du 17 janvier dernier, Didier Migaud est revenu à la charge, le 27 mai, sur la réforme du régime de responsabilité des gestionnaires publics que prépare le gouvernement dans le cadre de la démarche Action publique 2022. »Nos concitoyens ne comprendraient pas (…) qu’une réforme aboutisse à un régime d’irresponsabilité générale”, a tancé le Premier président, attaché au principe de la séparation des responsabilités entre le comptable public et l’ordonnateur, c’est-à-dire l’élu. La Cour, qui fera bientôt ses propres propositions, penche déjà en faveur d’une Cour de discipline budgétaire et financière plus forte et aux compétences élargies »6.                 

Fin de citation

Tout ceci se passe de commentaires, démontrant que ce ne sont ni l’exécutif, ni le législatif qui décident en France mais la Noblesse d’État qui ne saurait admettre que l’on touche à ses privilèges exorbitant du droit commun sous de fallacieux prétextes. Dans le passé, nous avons connu une abolition des privilèges une certaine nuit du 4 août 1789. Rappelons que la nuit du 4 août 1789, ou simplement nuit du 4 Août, est la séance de l’Assemblée nationale constituante au cours de laquelle fut votée la suppression des privilèges féodaux. Débutée le 4 août 1789 à sept heures du soir, elle se prolonge après minuit, jusqu’à deux heures du matin.

Qui sait si, dans cette période de contestation de la gouvernance jupitérienne (Cf. crise des « gilets jaunes »), il ne viendrait pas à l’idée de quelques esprits malins d’aller prendre quelques citadelles jusqu’à présent imprenables du côté du Palais Royal (Conseil d’État), de la Concorde (Cour des Comptes) ou de Bercy (inspection des Finances) ? On sait comment les révolutions commencent, on sait rarement comment elles s’achèvent, dans la joie ou dans le sang ? Nos énarques devraient sérieusement réfléchir à ces hypothèses qui leur feraient tout perdre….

DE LA PRATIQUE RÉCENTE DES RAPPORTS EN MACRONIE

Comme toujours, la méthode empirique conduit à s’interroger sur la pratique des rapports avant de dresser quelques conclusions théoriques, y compris provisoires sous la monarchie jupitérienne.

Le bon exemple : Louis Gauthier

Même si le sujet ne fait pas la une des gazettes, le président de la République a confié, en 2018, à Louis Gauthier le soin de rédiger un (énième) rapport sur la question de la défense européenne. Rappelons, et ce n’est vraisemblablement un hasard, Louis Gauthier est conseiller maître à la Cour des comptes (l’un des trois grands corps de l’État) et ancien secrétaire général de la Défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Ce rapport a été remis dans la plus grande discrétion au chef de l’État au printemps 2019. De ce que l’on sait de cet opus magnum, il n’y aura rien de révolutionnaire alors que le sujet mériterait une sérieuse remise à plat de la doctrine française sur la défense européenne en lien avec la question de l’Alliance atlantique.

Il est vrai que l’homme est connu pour sa pondération et sa parfaire reconnaissance des arcanes du pouvoir. Son propos est soigné. Louis Gauthier écrit que « L’Europe est fragile et doit se défendre ». Quel scoop ! Nous savons que ce haut fonctionnaire a travaillé avec quelques fonctionnaires en activité soucieux de leur carrière et sous la houlette du Château. On l’aura compris, l’exercice ne présente pas le moindre risque pour le président. Louis Gauthier se borne à écrire ce que le président attend de lui. Bravo l’artiste ! C’est du travail avec filet… On pourrait se croire dans une dictature de la pire espèce, celle qu’Emmanuel Macron ne cesse de vilipender à longueur d’année dans ses discours lyriques et flamboyants qui font flop.

Le mauvais exemple : Jean-Louis Borloo

On se souvient des conditions dans lesquelles notre président réformateur a décidé de s’attaquer sans le moindre tabou à la délicate question de la politique de la ville et, plus précisément, à celle lancinante des banlieues. Pour ce faire, il a commandé un rapport à Jean-Louis Borloo, ex-maire de Valenciennes qui avait quelques titres à traiter du sujet. L’homme n’est pas sorti des grands corps et s’est taillé une réputation de dire ce qu’il pense. Toutes choses qui n’ont pas cours sous la dictature jupitérienne.

Que s’est-il passé en mai 2018 ?

Entre Jean-Louis Borloo et Yassine Belattar, entre l’ancien ministre de la Ville et l’humoriste controversé, entre le vieux lion et le jeune loup, Emmanuel Macron, friand de diversité, a choisi son camp. En présentant son projet pour les banlieues dans un grand show très bavard, le 22 mai 2018, le président l’a une fois de plus prouvé en une mise en scène hautement symbolique. Il a humilié publiquement le premier, enterrant sans prendre de gants le rapport sur les quartiers en difficulté qu’il avait lui-même commandé et qui devait être la première pierre d’un vaste plan Marshall. Taxant Jean-Louis Borloo de « mâle blanc », comme si cela lui enlevait toute légitimité pour parler des banlieues – un discours directement inspiré de celui des Indigènes de la République –, il a aussi infligé un camouflet aux maires et aux représentants des grandes associations ayant participé à ce projet.

Accusés à la fois de clientélisme et d’impuissance, beaucoup, de droite comme de gauche, sont repartis furieux, sans même attendre le buffet !7 C’est qu’Emmanuel Macron n’apprécie pas qu’on lui tienne tête. L’homme est vaniteux, narcissique. Questionner ses idées, c’est commettre un crime de lèse-majesté ! Et, c’est totalement inacceptable. Le Pape Macron ne peut se tromper. Il dispose d’une vérité révélée qui ne saurait souffrir la moindre contestation. Jean-Louis Borloo l’a appris à ses dépens. Désormais, les relations entre les deux hommes sont exécrables, elles sont inexistantes.

Cette affaire laisse pantois au pays de la liberté d’expression proclamée mais peu appliquée en pratique. Cette affaire ne manque pas de sel lorsque nous découvrons certains des propos inoubliables du président de la République lors des cérémonies commémoratives du 75ème anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944. Il y développe, à l’intention de ses concitoyens, « l’esprit de résistance ». Le comédien qu’il est sait être le président des symboles. Les Français votent-ils un président des symboles ou un président du réel ? Quelle duplicité qui risque de mal tourner dans les mois à venir…

« Affectez du moins l’apparence de la vertu » (Hamlet, William Shakespeare). Dans cette vaste opération d’enfumage jupitérienne, si apparence il y a très certainement, de vertu il n’y en a pas ou si peu. En définitive, on sait d’avance ce qu’il y aura dans le rapport Thiriez (proche de Bernard Tapie, c’est peu dire). Rien ou presque de révolutionnaire. Tout au plus un léger ravalement de façade. Un nouveau hochet pour satisfaire la vanité présidentielle. C’est bien connu, dans le Nouveau monde d’Emmanuel Macron, comme dans l’Ancien Monde qu’il envisageait de mettre à bas, il faut que tout change pour que rien ne change.

Un rapport, un de plus, qui ne posera pas les questions qui fâchent, et par voie de conséquence, qui n’apportera aucune des réponses aux préoccupations de tous ceux qui sont attachés à la défense de l’intérêt général au détriment des intérêts privés. Les chiens de garde de l’énarchie veillent au grain quoi qu’en pense Nathalie Loiseau8. À force de vouloir jouer au plus malin, les apprentis sorciers de Matignon risquent au bout du compte de tout perdre.

 
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Ce sont toutes ces carabistouilles qui font le lit du « populisme », au sens de l’exaspération du peuple face aux dérives de son élite (Cf. le score du Rassemblement National aux élections européennes du 26 mai 2019). In fine, le projet de réforme de l’ENA lancé à grands coups de trompette par Emmanuel Macron n’est qu’une vulgaire vaste blague.

Guillaume Berlat
10 juin 2019

1 Le Ficanas, « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent », http://ficanas.blog.lemonde.fr/2012/03/14/les-promesses-nengagent-que-ceux-qui-les-ecoutent/ 14 mars 2012.
2 Laurent Mauduit, ENA : la mission de Frédéric Thiriez sème le doute sur la sincérité du projet présidentiel, www.mediapart.fr , 24 mai 2019.
3 Raphaëlle Rérolle, Premier de cordée, Le Monde, 7 juin 2019, p. 20.
4 Olivier Faye, Ribadeau-Dumas, le « bulldozer » de Matignon, Le Monde, 25 mai 2019, p. 12.
5 Guillaume le conquérant, Le Canard enchaîné, 8 mai 2019, p. 2.
6 Bruno Botella, Didier Migaud tacle le gouvernement sur la réforme de la haute fonction publique, www.acteurspublics.com , 27 mai 2019.
7 Natacha Tatu, Rapport Borloo : comment Macron laisse les banlieues en plan ?, www.nouvelobs.com , 30 mai 2018.
8 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, Terrain miné pour Loiseau à Bruxelles, Le Monde, 8 mai 2019, p. 2.

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