Observatoire Géostratégique

numéro 148 / 16 octobre 2017

RENSEIGNEMENT : JUPITER OU ESPION, LÈVE-TOI !

« Emmanuel Macron cultiverait-il l’art de n’être jamais là où on l’attend ? Son discours à la nation européenne peut le donner à penser »1. Notre nouveau Schuman, notre Sisyphe européen fait un pari osé, risqué en s’attaquant – c’est une première pour un président de la République française dans une intervention à portée internationale – à la question, ô combien sensible et propice à tous les fantasmes, du renseignement en relation avec la lutte contre le terrorisme dans son discours à la Sorbonne du 26 septembre 20172. Rappelons que ce prêche en chaire3 intervient quelques jours après sa grande leçon athénienne à proximité du Parthénon. Les symboles ont une place de choix pour notre président jupitérien, amoureux d’histoire, de littérature, de mythe et de mystique. Pris d’une frénésie de « souveraineté européenne » (il nous en livre les six clés), Emmanuel Macron propose que la sécurité soit placée au cœur des préoccupations des 28 (« La sécurité des Français est la raison d’être de notre diplomatie » comme il le précise solennellement à l’intention des ambassadeurs de France4) et que les moyens idoines soient mis à la disposition de l’Europe pour lutter efficacement contre le fléau du terrorisme. En théorie, l’approche du président de la République semble frappée au coin du bon sens populaire. Pour sympathique qu’elle soit, cette démarche pose à l’évidence quelques questions importantes en pratiques, questions graves qu’il convient de ne pas éluder.

LE DISCOURS DE LA SORBONNE OU LE DISCOURS DE LA MÉTHODE

De manière très cartésienne, Emmanuel Macron dresse un constat objectif avant de présenter une réponse stratégique et des réponses opérationnelles.

Un constat objectif. Qu’en est-il de la philosophie générale de cet opus magnum du président de la République ? Reprenons les arguments développés par le chef de l’État. La première clé, le fondement de toute communauté politique, c’est la sécurité. Ce qui vaut pour un État vaut a fortiori pour cette communauté d’État que constitue l’Union européenne (en voie de désunion avancée). Or, nous vivons aujourd’hui en Europe un double mouvement : un désengagement progressif et inéluctable des États-Unis et un phénomène terroriste durable ayant pour projet assumé de fracture nos sociétés libres. Face à cette situation, l’Europe prend conscience de ses fragilités et de la nécessité d’agir en commun, d’aller au-delà des actions déjà engagées en matière de lutte contre le financement du terrorisme et de la propagande terroriste sur internet. Le président de la République rappelle que quelques États membres ont montré la voie mais désormais il faut simplement avoir tout le monde à bord pour que la machine bruxelloise fonctionne à plein régime. En théorie, il n’a pas tort. Ce faisant, il instruit le procès de l’Europe à la carte voulue et encouragée par ses prédécesseurs (Cf. coopérations renforcées).

Une réponse stratégique. Dans le contexte du développement et du renforcement de « l’Europe de la défense » (avec ou sans l’OTAN, la question n’est toujours pas tranchée ?), il importe de créer une « culture stratégique commune » démontrant une capacité réelle des Européens à agir ensemble et à affirmer leur crédibilité sur la scène internationale. Cela vaut aussi bien pour le domaine de la défense (mise en place d’une doctrine commune, d’un budget commun, d’une force d’intervention commune, d’une capacité d’anticipation de renseignement, de planification et de soutien aux opérations commune, d’une initiative européenne d’intervention) que pour celui de la sécurité (mesures exposées ci-dessous). Cette démarche doit tenir compte des cultures et des sensibilités différentes. Et ceci ne sera pas changé en un tournemain, ajoute le président de la République. L’on ne peut que féliciter Emmanuel Macron pour sa courageuse initiative visant à sortir l’Union européenne de la léthargie dans laquelle elle est plongée depuis au moins une bonne décennie5. Et cela en insistant sur la dimension stratégique incontournable de tout projet de refondation d’une structure malade si ce n’est moribonde.

Des réponses opérationnelles. Emmanuel Macron passe du plan stratégique au plan tactique en proposant à ses partenaires toute une série de mesures opérationnelles et concrètes : renforcement de la cybersécurité ; création d’un espace de sécurité et de justice commun ; création d’un Parquet européen contre la criminalité organisée et le terrorisme ; création d’une Académie du renseignement destinée à renforcer les liens entre nos pays par des actions de formation et d’échanges. Il évoque également les défis posés par les bouleversements climatiques en proposant la mise sur pied d’une Force européenne de protection civile. En dernière analyse, le président de la République marque son souhait de voir l’Europe sortir de l’incantation pour passer au stade de l’action collective et concrète. Mais tout un chacun n’est pas censée ignorer que dans le domaine de la diplomatie multilatérale, le diable se cache dans les détails. On l’aura compris, Emmanuel Macron n’hésite pas à donner un tour concret à sa démarche conceptuelle afin qu’elle soit audible et compréhensible. Souvenons-nous qu’au cours « des séquences internationales, les effets d’annonce se succèdent » !6 Qu’en restera-t-il dans quelques mois ?

Mais qu’en est-il au juste de la substantifique moelle de ce discours de la Sorbonne si on y regarde de plus près ?

LE DISCOURS DE LA SORBONNE OU LE DISCOURS DE LA CONFUSION

Si elles ne manquent pas de panache, les propositions d’Emmanuel Macron manquent de densité de vision, de cohérence intellectuelle et, enfin, de réalisme opérationnel. Tout ceci conduit à se poser quelques questions concrètes tant sur la dimension européenne de la problématique que sur sa dimension nationale.

Un défaut de densité de vision. Même si pour certains (philosophes de l’Europe), ce discours de la Sorbonne « fera date »7 ou pour d’autres (praticiens de l’Europe) un parquet antiterroriste européen serait un « vrai pas fédéral »8, force est de constater que fait défaut une approche globale du phénomène terroriste dans toutes ses dimensions nationale (sécuritaire, sociale, économique, religieuse, culturelle, sociale, politique, juridique…), européenne (porosité des frontières, diversité des modèles d’intégration, pluralité des incriminations juridiques, différence des cultures juridiques, des réactions militaires vis-à-vis de l’EIIL en Irak, en Syrie et ailleurs dans le monde) et internationales (lien avec la mondialisation9). Dès lors, comment proposer un remède commun aux partenaires européens si ces derniers ne partagent pas le même diagnostic du fléau terroriste ? Là est le principal problème qui se trouve au cœur du projet macronien de refondation de l’Europe en général et de lutte contre le terrorisme en particulier. Quand saurons-nous si le projet français emporte l’adhésion unanime de nos 27 partenaires tant dans son orientation générale que dans ses différentes déclinaisons opérationnelles concrètes ? Nous devrions en avoir une petite idée lors du prochain sommet européen de la seconde quinzaine d’octobre prochain… à condition toutefois de comprendre le sens réel du charabia bruxellois, de la langue diplomatique ampoulée et amphigourique. Telle est la dure réalité de la complexité du futur !

Un défaut de cohérence intellectuelle. S’en remettre à une Europe à bout de souffle pour traiter du terrorisme relève de l’amateurisme tant elle n’a ni politique étrangère, ni politique de sécurité commune sauf à croire à un canular. Par ailleurs, si le chef de l’État voulait mettre toutes les chances de son côté pour faire avancer la construction européenne dans la bonne direction, il aurait été préférable de présenter, au préalable, sa vision de la sécurité au plan national (Cf. l’annulation de son discours de Lyon sur le sujet10) pour pouvoir habilement et logiquement l’articuler, ensuite, avec sa vision européenne (Union européenne, OSCE, Conseil de l’Europe) et internationale (ONU avec ses multiples conventions sur le terrorisme et son comité du contre-terrorisme et OTAN avec ses velléités de s’ériger en gendarme du monde). L’idéal eut été de lui donner la forme d’un projet franco-allemand présenté officiellement à Bruxelles après quelques consultations diplomatiques discrètes avec l’ensemble de nos partenaires pour éviter l’effet de surprise. De quel crédit le président de la République dispose-t-il à Berlin ?11 À vouloir mettre la charrue avant les bœufs, Emmanuel Macron crée lui-même les conditions de l’incompréhension et du rejet de son projet de lutte contre le terrorisme à l’échelon européen. Comme le reconnait le coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove (Cf. son entretien précité), le plus important est de commencer par la culture et la formation dans le domaine du renseignement (Cf. la proposition de création d’une Académie européenne du renseignement, vraisemblablement sur le modèle de celle qui existe déjà en France). Qui trop embrasse, mal étreint ! La chanson est bien connue.

Un défaut de réalisme opérationnel. Souvenons-nous que rien n’est simple dans notre pays pour tout ce qui touche à la sécurité et au renseignement, à l’équilibre entre sécurité et libertés12. Les deux grandes réformes de la communauté du renseignement (création de la DCRI par fusion de la DST et de la DCRG et de la DGSI par émancipation par rapport à la DGPN) font encore débat en France13. La création d’un poste d’un coordonnateur pour le renseignement (CNR) par Nicolas Sarkozy et d’un Centre national du contre-terrorisme (CNCT dirigé par le préfet, Pierre Bousquet de Florian, ancien directeur de la DST14) par Emmanuel Macron démontre à l’évidence la difficulté qu’il y a à parvenir à une concertation optimale de la communauté du renseignement sur le plan national dans notre pays. Dès lors, on imagine aisément les problèmes que cette coopération peut poser à l’échelon européen, structure inaboutie qui privilégie une approche structurelle à une approche fonctionnelle sans évoquer ses autres défauts importants. Par ailleurs, on connait les réticences légitimes des services de renseignement à aller au-delà de l’échange d’analyses stratégiques au plan européen (ce que la France fait déjà parfaitement). Ils privilégient naturellement l’efficacité en donnant la priorité aux liaisons bilatérales avec les services étrangers15 et aux travaux du Groupe de Berne (réunion des chefs des services de contre-espionnage européens)16. Au mieux, l’Union européenne est inutile car elle n’apporte rien, au pire elle est dangereuse car les risques de grippage de la machine et les risques de fuite sont importants au sein du Volapuk, palais de verre ouvert à tous les vents. « N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font » disait justement Henri Bergson. Dans un monde morcelé et menacé de fragmentation (Cf. les referendums au Kurdistan irakien et en Catalogne), les slogans et autres pétitions de principe sur l’Europe remède à tous nos maux à la sauce Macron, sont à soigneusement ranger dans les placards de l’Histoire… du moins dans les temps présents. Un peu de réalisme ne ferait pas de mal ! Alors qu’on nous parle sans cesse de présidence jupitérienne, qui fixe les grandes orientations et prend de la hauteur, ce serait plutôt la présidence du bavardage ou de l’anecdote17. À la faveur de l’emploi de l’expression « foutre le bordel », nous apprenons que le président peut avoir un langage fleuri.

Questions concrètes. Laquelle des mesures « européennes » (prise isolément ou dans leur globalité) aurait pu empêcher l’attentat terroriste de la gare Saint-Charles du 1er octobre 2017 ?18 La réponse est dans la question surtout lorsque nous découvrons les failles de l’ensemble du dispositif français (police, corps préfectoral, justice19…) auxquelles la nouvelle loi antiterroriste ne portera pas remède20. La lutte contre le terrorisme est avant tout un défi national, qu’on le veuille ou non. Il ne sera pas relevé à 28 ou à 27 si l’on exclut les Britanniques avec lesquels la coopération bilatérale entre services de renseignement fonctionne parfaitement. Même si l’on doit reconnaître qu’Europol, Eurojust, le mandat d’arrêt européen fonctionnent convenablement, Eurorens, ce n’est pas pour tout de suite. Quant au parquet européen voulu par Emmanuel Macron, il soulève une simple question juridique : la nécessité de disposer d’une qualification juridique du terrorisme identique dans tous les États membres de l’Union européenne pour entraîner une possibilité de poursuite commune. Une fois encore, on met en place des structures communes sans se soucier de ce que l’on y met dedans (Cf. monnaie commune sans politique monétaire commune ou Schengen avec des politiques nationales de lutte contre l’immigration non unifiées). On en mesure le résultat concret quelques années après à l’occasion d’une crise (financière ou migratoire).

 
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« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » (Hannah Arendt). Pour brillant qu’il soit en termes d’innovation et de lyrisme, le discours de la Sorbonne porte à son paroxysme le mélange de réalisme (« faiblesse et inefficacité européenne ») et d’idéalisme (« souveraineté européenne ») d’Emmanuel Macron. Or, s’il y a bien une matière qui impose le plus grand réalisme, parfois le plus grand cynisme (dans ce contexte, ne faut-il pas reprendre les contacts avec les services syriens ?), c’est bien celle de la lutte contre le terrorisme et son corollaire l’action des services de renseignement21. L’erreur y est fatale. On a tôt fait d’incriminer les failles du renseignement comme on le fait actuellement avec l’affaire Merah22. De plus, « on ne peut rien restaurer par les techniques de la communication »23. Ce que ne semble pas vouloir comprendre notre chef de l’État qui, après une courte pause d’abstinence médiatique, se livre à une course effrénée à la diplomatie médiatique… après avoir critiqué son prédécesseur pour son penchant à la confidence permanente aux journalistes24. Non critiquable sur le fond, la récente prestation du directeur du centre national du contre-terrorisme relève à l’évidence du pur exercice de com’25. Enfin, ne court-on pas un risque important à déléguer notre souveraineté dans le domaine de la sécurité – domaine régalien par excellence – à une institution qui n’a, du moins pour l’instant encore, aucune légitimité et aucune crédibilité dans ce domaine ? Cette démarche, pour ambitieuse qu’elle soit, ne relève-t-elle pas du gadget au moment même où les opinions publiques ont basculé dans l’ère de la défiance à l’endroit de la construction européenne ? « Ses savantes péroraisons se résumeront à une dangereuses fuite en avant, un château de cartes technocratique qui s’effondrera au premier coup de colère des peuples »26. Tels sont les risques – et ils ne sont pas des moindres – qui s’attachent à un Jupiter qui saute comme un cabri en clamant : « Espion, lève-toi ! »27.

Guillaume Berlat
9 octobre 2017

1 Paul Magnette, « Macron, Sisyphe européen », Le Monde, 1er-2 octobre 2017, p. 24.
2 Discours du président de la République, Emmanuel Macron sur l’Europe à la Sorbonne, www.elysee.fr , 26 septembre 2017.
3 Guillaume Berlat, Un prédicateur à Manhattan, www.prochetmoyen-orient.ch , 25 septembre 2017.
4 Discours du président de la République, Emmanuel Macron à l’ouverture de la semaine des ambassadeurs, www.elysee.fr , 29 août 2017.
5 Hubert Védrine, Sauver l’Europe, Liana Levi, 2016.
6 Hadrien Desuin, La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie, éditions du Cerf, 2017, p. 50.
7 Jean-Marc Ferry, « Le discours de la Sorbonne fera date », Le Monde, 1er-2 octobre 2017, p. 24.
8 Loreline Merelle, Gilles de Kerchove : « Un parquet antiterroriste européen serait un vrai pas fédéral », www.lepoint.fr , 29 septembre 2017.
9 Richard Labévière , Terrorisme, face cachée de la mondialisation, Pierre Guillaume de Roux, 2016.
10 Guillaume Berlat, Jupiter prend la poudre d’escampette, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
11 André Grjebine, Emmanuel Macron face au blocage allemand, Le Monde, 5 octobre 2017, p. 7.
12 Jérôme Hourdeaux, La loi antiterroriste débattue sous l’œil inquiet des Nations unies, www.mediapart.fr, 29 septembre 2017.
13 Claude Guéant, Quelques vérités à vous dire, L’Archipel, 2017, pp. 196-199.
14 Soren Seelow/Nathalie Guibert/Élise Vincent, Antiterrorisme : les missions de la « task force » se précisent, Le Monde, 1er-2 octobre 2017, p. 8.
15 Laurent Nuῆez, La menace djihadiste vient désormais principalement de l’intérieur, AFP, 28 septembre 2017.
16 Éric Méchoulan, Les formes de coopération internationale entre services de sécurité et de renseignement, Questions internationales, n° 35, janvier-février 2009, Renseignement et services secrets.
17 Bastien Bonnefous/Solenn de Royer, Quand Emmanuel Macron parle comme Nicolas Sarkozy, Le Monde, 7 octobre 2017, p. 11.
18 Thibault Chevillard, Comment Hanachi a brouillé les cartes, 20’, 4 octobre 2017, p. 8.
19 Jérôme Canard, La justice antiterroriste menacée par un explosion des dossiers, Le Canard enchaîné, 4 octobre 2017, p. 3.
20 Manon Rescan, Antiterrorisme : ce qu’ont modifié les députés, Le Monde, 4 septembre 2017, p. 10.
21 Guillaume Berlat/Jean-François Clair, La France à l’épreuve du terrorisme. Entre le possible et le réel, Annuaire Français de relations internationales, juin 2016.
22 Élise Vincent, Les leçons tardives du renseignement, Le Monde, 1er-2 octobre 2017, p. 9.
23 Henri Guaino, Tout ce que j’ai fait n’a servi à rien, Le Monde, Idées, 1er-2 octobre 2017, p. 9.
24 Gérard Davet/Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça… Les secrets d’un quinquennat, Stock, 2016.
25 Une com’ qui tue, Le Canard enchaîné, 4 octobre 2017, p. 3.
26 Renaud Dély, Europe, les cabris, c’est fini ?, Marianne, 29 septembre-5 octobre 2017, p. 4.
27 Espion, lève-toi, film franco-suisse réalisé par Yves Boisset, 1982 dont le principal rôle est tenu par Lino Ventura.

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