Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

REPENSER L’UNION POUR SAUVER L’EUROPE

« Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse » nous rappelle le diplomate-écrivain Jean Giraudoux. Que n’a-t-il vu juste tant l’aveuglement semble être la qualité principale de nos hommes et femmes politiques ! Ils jouent aux hommes et femmes d’État alors qu’ils ne sont que de vulgaires commentateurs de l’actualité internationale sur laquelle ils n’ont pas la moindre prise ! Alors que l’édifice européen se lézarde jour après jour, ils/elles ne semblent pas (vouloir) prendre la juste mesure du tsunami qui s’abat sur le continent1. En dépit des avertissements convergents (Allemagne, Autriche, Hongrie, Italie, Royaume-Uni, Slovénie, Estonie…) que leur adressent les peuples doués de bon sens (y compris dans les autres continents comme en Amérique du nord et du sud2), ils/elles font la sourde oreille et excellent dans la politique du chien crevé au fil de l’eau.

C’est qu’aujourd’hui, le « Queuillisme », dont le mantra est « il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout », possède de nombreux émules qui s’ignorent dans le club très chic des 27/28 ! Dépêchés au chevet du patient Europe, nos Diafoirus émérites se querellent lors de chacun des conclaves mensuels (les conseils européens au cours desquels chacun vient faire son numéro à usage intérieur) à Bruxelles sur la nature et l’étendue du mal. Ce n’est pas ma faute, c’est celle de l’autre si le pouls est lent et la tension basse, se jettent à la figure nos médecins malgré eux. Faute de s’accorder sur un diagnostic pertinent du mal mortel qui ronge l’Europe, nos rigolos administrent, à l’occasion, quelques remèdes placebo, pensant que cela pourra venir à bout de la pathologie gravissime qui métastase le corps du moribond. S’ils/elles ne veulent pas en être réduits à lui administrer l’extrême-onction à brève échéance, il est impératif qu’ils/elles changent de méthode au plus vite.

LE DIAGNOSTIC PERTINENT : DÉMISSION ET DÉNI

Est-il besoin de dire, à la lumière des plus récents développements, la faillite de l’Europe ! L’Union européenne traverse des « sombres temps » (Hannah Arendt) telle un(e) somnambule que rien n’émeut3.

Le dogme de l’infaillibilité : une Union européenne intouchable

Outre le fait d’administrer à la planète entière de stupides leçons sur leurs (fausses) valeurs, que font nos diplomates en culottes aussi courtes que leurs idées ? Ils se paient le luxe, maintenant, de faire la leçon à ceux qui avaient eu le tort de jouer les Cassandre depuis plus d’une décennie en faisant preuve de clairvoyance sur l’avenir (en particulier rejet du projet de traité constitutionnel modèle Giscard qui leur a été imposé par Sarkozy)4. Aucune critique n’était/n’est admise sur les ratés du moloch européen depuis son élargissement prématuré aux anciens PECO. Comment ce monstre de la technocratie et de l’inefficacité occupe-t-il son temps ? La réponse est de plus en plus claire : une machine à créer des problèmes inexistants (la célèbre puissance normative de l’Union) mais aussi et surtout un machin incapable de trouver ses solutions rapides et efficaces aux problèmes que se posent les citoyens : une mondialisation pénalisante pour les vertueux européens (le nouveau patron du MEDEF confesse qu’il n’y a plus de « mondialisation heureuse ») et enrichissante pour les vicieux chinois ; une immigration illégale sans fin et non maîtrisée, carburant du « populisme » et du repli sur soi5 ; une arrogance américaine assumée et décomplexée avec Donald Trump (extraterritorialité de la loi américaine6, rejet du multilatéralisme, des accords conclus tels ceux sur le nucléaire iranien, le climat, l’ALENA, guerre à l’OMC et au comité des droits de l’homme de l’ONU…), dédain auquel l’Union n’apporte pas la moindre réponse crédible ; une montée de multiples menaces inquiétantes… Tout va mal mais le Congrès s’amuse7. Il se nourrit d’une liturgie de formules creuses.

Et, lorsqu’il arrive à l’Union européenne de prétendre qu’elle vient, ô miracle, de résoudre un problème à l’occasion d’un conseil européen (celui de juin 2018 sur les migrations), nous découvrons quelques semaines plus tard qu’il n’en est rien. Mais, notre incompétente et infatuée ministre en charge des Affaires européennes, de nous dire que tout le monde était d’accord sur des principes (flous) portés par son patron, Jupiter mais était en désaccord sur leur mise en œuvre (pratique). Ni plus, ni moins. Cet oiseau de mauvais augure ignore que dans la sphère diplomatique, et plus spécifiquement pour ce qui est de la négociation à 27/28, le diable sa cache dans les détails. Mais, en dépit de tous ces dérapages, ces inconséquences, ses dérives, il demeure toujours impossible de pointer les causes objectives de cette faillite européenne de grande ampleur sous peine d’être traité de « nationaliste, de souverainiste, de populiste… ». Nous sommes dans la politique de l’anathème permanent, de la tyrannie d’une minorité qui s’autorise à penser en lieu et place des citoyens ignares. Critiquer les errements de la construction européenne, c’est s’en prendre au dogme et à la liturgie européiste ! C’est donc inacceptable pour la bienpensance germanopratine car le dogme est intangible par nature. Nous en avons un exemple récent avec la tribune d’Emmanuel Macron sur la « renaissance de l’Europe » publiée dans les 28 États membres8.

Le dogme de l’intangibilité : une Union européenne inréformable

L’impuissance à communiquer, dialoguer, échanger, comprendre avec ceux qui ne pensent pas comme nous (les États membres du Groupe de Visegrad, l’Italie, l’Autriche…) « rend difficile toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée »9. Emmanuel Macron a coutume de dénoncer ses homologues de l’Union européenne qui ne pensent pas comme lui, de les vilipender sans le moindre ménagement (Hongrois et Italiens ont ses faveurs)10. Il se refuse de reconnaître nos différences, de les explorer ensemble, de reconnaître nos divergences – elles sont naturelles et normales -, nos oppositions et de les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser mais ne jamais leur permettre de mettre en cause notre maison commune européenne. Tel est, depuis la nuit des temps, l’objet même de l’art qui a pour nom diplomatie. Ce qu’ignorent manifestement nos dirigeants politiques imbus de leur science du vide géopolitique ainsi que leurs hordes de « cabinards » aussi inefficaces que coûteux pour le contribuable (encore « un pognon de dingue »). Drôle de conception de l’intérêt général que cette propension à diviser (cliver pour employer le terme à la mode) pour reconstruire une Europe ébranlée sur ses fondations. La construction européenne s’est faite sur des compromis, non sur des Diktats dont on sait où ils ont conduit (Cf. le traité de Versailles11 et tous ses petits que ce soit en Europe12 ou au Moyen-Orient13).

Pour le moment, l’heure n’est pas venue de réformer l’édifice qui chancelle sur ses pieds. Le peu glorieux discours refondateur de la Sorbonne est mort de sa belle mort avant même d’avoir été porté sur les fons baptismaux de l’église du Berlaymont, temple du fédéralisme européen et de toutes ses dérives les plus inquiétantes. À ce jour et à notre connaissance, il n’existe aucun plan crédible de réforme raisonnable et courageuse de l’Union européenne pour tenter de soigner ses multiples maux parfaitement documentés (Au salon de l’agriculture le 23 février 2019, Emmanuel Macron propose de réinventer la PAC14). Sa tribune du 5 mars 2019 relève de l’exercice de communication. Et cela d’autant plus que le couple franco-allemand relève désormais de la fiction géopolitique. Il est vrai que la chancelière est descendue se son piédestal à la faveur des élections fédérales (entrée de l’AFD au Bundestag) et régionales (graves revers pour la CDU et le SPD en Bavière et en Hesse). On comprend mieux que l’Europe Jupitérienne est aux abonnés absents, Emmanuel Macron ayant fondé son projet révolutionnaire de relance de l’Europe sur le triangle Berlin/Paris/Rome. Les États membres n’en peuvent mais pas plus que les structures du Volapuk. En effet, que font la Commission (on nous dit qu’elle serait démunie face aux discours populistes réducteurs, diantre !15), le Conseil, le Parlement (celui qui lance une procédure en manquement conformément à l’article 7 contre la Hongrie16), la Cour de Justice et la cohorte de cloportes qui les font vivre…. et les dirigeants des 27/28 pour tenter de sauver l’Union européenne d’une mort annoncée ? Le moins que l’on puisse dire est que la réponse – si tant est que le terme soit pertinent dans le cas d’espèce – n’est pas à la hauteur de la question. Toutes ces structures ne pensent qu’en termes de normes, de procédure et de survie à court terme. Au lieu de regarder l’avenir et de l’anticiper (après le « Brexit » dont on ne sait toujours pas sur quoi il va déboucher17), elles se replient frileusement sur un passé glorieux réconfortant.

On comprend mieux pourquoi le remède proposé relève du cautère sur une jambe de bois et que ses effets sont inexistants.

LE REMÈDE PLACEBO : DIVISION ET DÉNONCIATION

À la lumière de l’expérience passée et récente, nous pouvons constater que nos élites – Jupiter à la lumière bien pâle et à l’image écornée – fonctionnent suivant un principe cardinal (diviser pour mieux régner) et une martingale parfaite (gesticuler pour exister).

Un principe cardinal : diviser pour mieux régner

Il importe de partir d’un simple constat qui émaille l’histoire des relations internationales. Frederik Nietzche le résume à la perfection dans sa célèbre formule (Crépuscule des idoles) : « Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu, cela soulage, rassure, satisfait. Avec l’inconnu, c’est le danger, l’inquiétude, le souci qui apparaissent – le premier mouvement instinctif vise à éliminer ces pénibles dispositions ». La célèbre frousse d’aborder l’inconnu en l’ignorant, le méprisant avant qu’il ne vous revienne à la figure par effet boomerang ! Tel est le mode de fonctionnement normal de l’Union (la désunion) européenne. À titre d’exemple récent, Emmanuel Macron effectue, à la fin du mois d’octobre 2018, une visite à Prague et à Bratislava18, non pour tenter de rassembler autour de certaines idées (en particulier sur la question migratoire), mais pour instruire le procès de la Hongrie de Viktor Orban19. Il souhaite l’isoler (la « corneriser » pour reprendre un terme fréquemment employé dans le jargon diplomatique). À très juste titre, le premier ministre tchèque, Andrej Babis, justifie la position des États d’Europe centrale sur les migrants, mais ne veut pas choisir entre Orban et Macron20. L’Italie ne parle pas le langage agréé par l’« eurocratie », on lui bloque son projet de budget21. Est-il sain et raisonnable de pratiquer cette politique de la dénonciation permanente plutôt que de choisir la diplomatie de l’apaisement plus productive ?22 Quand va-t-on en finir avec ces gamineries stupides qui conduisent le véhicule Europe droit dans le mur, le pied au plancher, la main sur l’avertisseur sonore. Une sorte « d’Europe fantôme »23. Emmanuel Macron se livre à un exercice de contrition peu crédible le 3 mars 2019 à la télévision publique italienne.

Une martingale parfaite : gesticuler pour exister

À quoi assiste-t-on aujourd’hui du côté français ? À autant de gesticulations qui ne considèrent que l’écume des jours et qui démontrent l’embarras jupitérien. Et, les exemples ne manquent pas de ce sauve-qui-peut généralisé et quotidien d’une République en déroute politique, intellectuelle et morale faute de se livrer à un authentique exercice d’introspection sur la faillite européenne.

Dans la perspective des élections européennes de 2019, le gouvernement français a publié une vidéo pour inciter au vote. Plus d’un million de vues en moins d’une semaine. Dans un montage de trente secondes à peine et similaire aux vidéos de Brut (sans voix off mais avec du texte à l’écran), on y découvre les thématiques posées pour les prochaines élections européennes : « Immigration : maîtriser ou subir ? Climat : agir ou ignorer ? Emploi : partenaires ou concurrents ? Europe : union ou division ? En mai 2019, l’Europe changera. À vous de décider dans quel sens ». Le message, accompagné d’une musique anxiogène, repose aussi sur de nombreuses images destinées à interpeller les électeurs. Des migrants en détresse au milieu de la Méditerranée. La fonte de la banquise et les catastrophes climatiques. Des plans de Matteo Salvini et Viktor Orban, dirigeants italiens et hongrois, eurosceptiques convaincus. La vidéo dirige également vers une page #OuiJeVote sur gouvernement.fr et une citation d’un discours du président à la Sorbonne en septembre 2017 : « Tous les défis qui nous attendent – du réchauffement climatique, à la transition numérique, en passant par les migrations, le terrorisme, sont des défis mondiaux face auxquels une nation qui se rétrécit sur elle-même ne peut faire qu’à peu près et peu de choses ». Un vulgaire exercice de propagande. La polémique a même dépassé les frontières de la France puisque l’un des premiers visés, Matteo Salvini, avait déjà répondu sur son compte Twitter le 28 novembre. « Le gouvernement français publie, avec l’argent des contribuables, un clip officiel pour les Européennes de 2019 en m’utilisant comme épouvantail", a-t-il écrit dans un message accompagné d’un émoji effrayé. "Macron et ses amis doivent avoir très peur. En 2019, ils attendent un printemps des peuples qui va les balayer »24

La ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau de mauvais augure démontre qu’elle ne connait rien à ces questions lorsque l’on apprend, que cette incompétente notoire qui n’a que le mot « populiste » à la bouche pour parler de l’Europe25, n’est pas étrangère à une campagne du SIG bourrée de d’erreurs inadmissibles. Voici comment le Point nous relate cette affaire savoureuse.

Les élections européennes souffrent d’un véritable déficit d’intérêt de la part des Français. En 2014, le taux d’abstention était ainsi de 57,57 %. Un problème auquel le gouvernement a tenté de s’attaquer avec une campagne incitative baptisée « Oui, je vote », qui a été lancée à grand renfort de vidéos et d’infographies. L’objectif ? Aider les Français à mieux comprendre les enjeux et donc à voter le 26 mai prochain. Problème, les documents comportent plusieurs erreurs, relève le Journal du dimanche. C’est Sandrine Roginsky, une chercheuse de l’université de Louvain en Belgique, qui a tiré la sonnette d’alarme sur Twitter. En effet, le site de la campagne indique notamment qu’il faut être français. Or, c’est une erreur puisque n’importe quel citoyen européen vivant en France peut s’inscrire sur les listes électorales et voter. Une logique valable aussi pour les municipales. Après signalement, une précision a été apportée sur le site du gouvernement. On peut désormais lire : « Les citoyens européens vivant en France peuvent participer à l’élection des représentants français sous conditions. » Selon la loi, les personnes sont « considérées comme résidant en France si elles y ont leur domicile réel ou si leur résidence y a un caractère continu ».

Attentive, la chercheuse a repéré une seconde erreur sur le site du gouvernement. On peut ainsi y lire que parmi les missions des eurodéputés figure « représenter la France au Parlement européen ». Or, si Emmanuel Maurel et Jean-Luc Mélenchon pensent à présenter une liste ensemble, ils ne siégeront pas à Bruxelles, avec les représentants d’une liste du Rassemblement national ou de La République en marche. Les députés y siègent avant tout par groupes. Par ailleurs, un eurodéputé élu en France est censé représenter tous les citoyens européens. Une logique qui est d’ailleurs identique à celle d’un député national dont l’activité n’est pas limitée à sa circonscription. Enfin, s’il peut bien « favoriser l’influence française au Parlement européen », difficile d’y voir là une fonction essentielle. Contacté par l’hebdomadaire, le service d’information du gouvernement (SIG) à l’origine de la campagne justifie ces « imprécisions » par une « volonté de vulgarisation ». Comment être crédible lorsque l’on ne connait rien aux grands principes qui gouvernent le fonctionnement de l’Union européenne ? Mais, nous sommes pleinement rassurés en apprenant que Nathalie Loiseau déclare : « j’espère être utile là où je suis »26.

Nous renvoyons nos lecteurs à notre analyse de la tribune d’Emmanuel Macron du 5 mars 2019 qui ne change rien à l’absence de réponse crédible et commune au mal existentiel de l’Europe.

Et tout ce cirque médiatique pour en arriver à des sondages qui placeraient le Rassemblement national avant la République en marche en tête, voire au coude à coude avec la République en godillots aux prochaines élections au parlement européen de mai 2019 qui font frémir dans les cercles du pouvoir. Mais, aux dernières nouvelles, La République bananière en marche aurait repris l’avantage. Voilà avec quoi on amuse la galerie grâce à l’argent du contribuable ! À quand des poursuites financières contre ces dilapidateurs (trices) de l’argent public ?

Plus sérieusement, que peut-on envisager pour éviter que l’Union européenne ne subisse le même sort que feu la Société des Nations (SDN) ?

LE REMÈDE IDOINE : RÉFLEXION ET ACTION

Il n’y aura de réelle l’efficacité de l’Europe que lorsque celle-ci aura avancé sur la voie de sa refondation politique. Elle passe par un exercice incontournable et salutaire de réflexion sans tabou sur les maux de l’édifice sans lequel aucune action sérieuse n’est possible.

Un impératif catégorique : le temps de la pensée

Il faudra bien s’y faire : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci). La lucidité et l’ambition doivent présider à un changement de logiciel de pensée. Les dirigeants européens doivent apprendre à anticiper (gouverner, c’est prévoir ! … avant de décider), à préparer l’avenir au lieu de le subir. En sont-ils capables ? En ont-ils l’audace ? Veulent-ils faire avancer les choses dans la bonne direction, celle voulue par les peuples ? L’entreprise est sisyphéenne mais mérite d’être tentée tant la mort clinique du patient nommé Europe est proche. Cela ne sera possible qu’à la condition expresse de dépasser les tabous et le politiquement correct qui cadenasse la pensée et bâillonne la parole. Il faudra s’y résoudre car le moment trumpien continuera après Donald Trump avec toutes les contraintes qu’il fait peser sur le monde et sur l’Union européenne27. Voulons-nous que l’Union européenne se défende à armes égales ou bien se cantonne dans une posture de soumission diplomatique (vis-à-vis de Washington) et économique (vis-à-vis de Pékin) ? Comment adapter la politique et la diplomatie de la France entre Donald Trump et Angela Merkel comme le propose Jean-Pierre Chevènement ?28 Voulons-nous ou non faire entrer la Russie dans le jeu européen ou continuer à l’exclure et la pousser dans les bras de la Chine ? Voulons-nous voir l’Europe jouer un rôle de médiateur et non d’attiseur de crises, un rôle de pompier et non de pyromane, rôle qui serait plus conforme à sa tradition ?29 Voulons-nous continuer à dénoncer Bachar al Assad (il a gagné la guerre dans son pays) et baiser la babouche de MBS (il perd la guerre au Yémen) en dépit de ses frasques ottomanes ? Et, la liste des questions n’est pas exhaustive. Souvenons-nous également que l’histoire de la France et de l’Europe repose en grande partie sur un malentendu ?30

Un impératif opérationnel : le temps de l’action

Changer l’Europe, c’est d’abord se recentrer sur l’essentiel du projet européen ! Que veulent au juste les citoyens européens pour les protéger ? Question que nos dirigeant se posent rarement, pour ne pas dire jamais tant elle est dérangeante et incongrue. Nous pouvons dessiner à gros traits les contours d’une pareille construction. C’est une Europe des contrôles aux frontières extérieures efficaces qui les protège des flux migratoires incontrôlés (mettre les accords de Schengen entre parenthèses tant que l’Europe ne possède pas une police aux frontières efficace et opérationnelle, rien à voir avec la passoire de Frontex)31. C’est une Europe sociale qui harmonise les législations nationales pour lutter contre les distorsions de concurrence intolérables (éviter le recours aux plombiers polonais et autres roumains dont les normes sociales sont faibles ; en finir avec la directive sur les travailleurs détachés)32. C’est une Europe qui favorise la croissance économique33. C’est une Europe de la défense qui protège les citoyens de manière indépendante sans avoir besoin d’en référer à l’OTAN et à l’Amérique34 et des États européens qui achètent européen et non américain (Cf. l’acquisition par la Belgique de chasseurs F-35 américains35). C’est une Europe qui sait ce qu’elle veut au Proche et au Moyen-Orient : dossier syrien, relations avec l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe, guerre du Yémen, conflit israélo-palestinien, problème kurde36… C’est une Europe qui pèse de tout son poids dans le processus de réforme de l’OMC exigé par Donald Trump37 et dessine les contours d’une mondialisation régulée38. C’est une Europe qui prend la mesure de la menace chinoise et ne se laisse pas bercer par le roman à l’eau de rose des « routes de la soie ».

Faire de la réciprocité l’alpha et l’oméga des relations de l’Union avec l’extérieur, Américains en premier lieu39. La Cour suprême américaine vient du reste d’ouvrir une brèche dans la suprématie juridique américaine40. L’occasion fait le larron. Ceci vaut également pour la Chine qui mériterait plus de sanctions (Cf. son pillage technologique organisé et ses pratiques commerciales peu scrupuleuses des règles de l’OMC) que la Russie. Faire progressivement de l’euro une monnaie d’échange international qui supplante peu à peu le dollar afin d’éviter les amendes contre les entreprises qui violent les sanctions américaines et en passent par les fourches caudines bancaires de l’oncle Sam (Cf. amendes exorbitantes payée par la BNP). Ceci présenterait l’immense avantage d’avoir une politique indépendante de Washington sur le dossier nucléaire iranien (elle favoriserait nos entreprises qui ont rapidement pris la poudre d’escampette, terrorisée qu’elles sont par la menace de sanctions américaines financières particulièrement lourdes). D’en finir avec une politique de vassalité, de soumission à l’Oncle Sam41. En dernière analyse, c’est vraisemblablement toute l’architecture de l’institution qui est à reprendre à zéro en essayant de ne pas reproduire les erreurs du passé42. C’est en tirant les leçons des échecs de la SDN que l’on a créé l’ONU en 1945. Et, l’ONU doit aujourd’hui être réformée, elle aussi. Preuve que rien n’est immuable dans les relations internationales. Il importe de passer de « l’Union imaginaire à une Europe qui agit »43.

UNE EUROPE DE L’IMPROVISATION44

« L’optimisme va bien à qui en a les moyens » nous rappelle le général de Gaulle. En dépit de leurs rodomontades et de quelque sondages encourageants, Emmanuel Macron et ses Éliacins redoutent un résultat catastrophique pour les partis de gouvernement lors des prochaines élections au parlement européen (26 mai 2019). Et de dramatiser l’enjeu en faisant un parallèle entre la situation actuelle et celle qui prévalait dans les années 1930 (Cf. son entretien publié le 1er novembre 2018 par Ouest-France)45 et de nous proposer une tribune irréaliste sur la « renaissance de l’Europe »46. De toute évidence, des révisions, parfois déchirantes, s’imposent pour tenir compte des changements majeurs intervenus depuis un an. Le déni de réalité reste la commodité de ce monde qui perd pied. Les peuples se révoltent (Cf. crise des « gilets jaunes »). Ils exigent des bilans sans concession plutôt que des prêches jupitériens, des actes plutôt que des discours creux. Les peuples ne cessent de condamner les dirigeants qui ont abusé de leur confiance et qui s’autopromeuvent guides éclairés des peuples à l’instar du tableau de Delacroix La liberté guide le peuple. Le rejet des idéologies mortifères (L’Europe, l’Europe déclamait en sautant comme un cabri pour s’en moquer le général de Gaulle) et de leurs délires (l’Europe qui nous protègerait de tous les maux de la terre) fédèrent les insurrections démocratiques47. Où s’arrêteront-elles ? Surtout, la marque de fabrique de l’Union européenne consiste à négliger la volonté des peuples48.

 
Si cet article vous a plu, aidez-nous et faites un don de 5 euros !





Bertrand Badie résume à merveille la problématique de l’Union européenne en cette année 2018 : « L’UE est arrivée au bout de ses possibilités. Elle avait été conçue au lendemain de la guerre, dans une logique – difficile mais réussie – d’association d’États fondés sur une culture de la souveraineté enracinée depuis des siècles. Cela a permis d’éviter une nouvelle guerre. Mais, actuellement, l’équation européenne n’a plus rien à voir avec cela et, pour redémarrer, elle a besoin de solidarité, ce qui contredit totalement son histoire. On voit même le retour des compétitions de puissance au sein de l’Union »49. Or, cette réforme ne peut être envisagée que dans le cadre des modifications de la gouvernance mondiale reposant sur un multilatéralisme réinventé. Refonder l’Europe, la réinventer comme le souhaite Emmanuel Macron, c’est nécessaire mais pas suffisant. Encore faut-il que cette grande ambition trouve sa concrétisation pratique pour que les citoyens adhèrent de nouveau à cette noble ambition50. Mais, en dernière analyse, la crise actuelle est un moment de vérité qui rend indispensable et urgent de repenser l’Union pour sauver l’Europe !

Guillaume Berlat
18 mars 2019

1 Guillaume Berlat, L’Union européenne au péril de la désunion, www.prochetmoye-orient.ch , 24 septembre 2018.
2 Juliette Dumont/Anaïs Fléchet, Face au risque du fascisme au Brésil, la neutralité ne saurait être un choix, Le Monde, 26 octobre 2018, p. 22.
3 Louis Vogel, Les 7 Péchés capitaux de l’Europe, éditions Ramsay, novembre 2018.
4 Cette expression vient de la légende mythologique grecque dans laquelle Cassandre prédit la chute de Troie, mais n’est pas écoutée. Cette expression est donc née au XIXe pour signifier que quelqu’un annonce un malheur, http://www.linternaute.fr/expression/langue-francaise/19414/jouer-les-cassandre/ .
5 Olivier Faye, En Grèce, Wauquiez dénonce la crise migratoire, Le Monde, 1er – 2 novembre 2018, p. 11.
6 Pierre Lellouche, Un imperium juridique mondial, Le Spectacle du Monde dans Valeurs actuelles, 31 janvier 2019, pp. XVII à XXIII.
7 Demie journée d’études, L’Europe en voie de délitement ?, Université Paris II/Centre Thucydide/Forum du Futur/Paris Sorbonne Université, 8 novembre 2018, Amphithéâtre de la Maison de la Recherche.
8 Ludovic Lamant/Ellen Salvi, Europe : Macron se paie de mots, www.prochetmoyen-orient.ch , 5 mars 2019.
9 Alain Bentolila, La violence muette, Marianne, 26 octobre – 1er novembre 2018, pp. 16-17.
10 Mathieu Bock-Côté, Budapest, Varsovie et le sermon de Macron, Le Figaro, 3-4 novembre 2018, p. 17.
11 Antoine Flandrin, Le 11-Novembre dans tous ses sens, Le Monde, Idées, 3 novembre 2018, p. 2.
12 Blaise Guaquelin, En Hongrie, le traité de Trianon, signé en 1920, occupe toujours les esprits, Le Monde, Idées, 3 novembre 2018, p. 3.
13 Eugène Rogan (propos recueillis par Antoine Flandrin), « Le Moyen-Orient est la région la plus durablement touchée », Le Monde, Idées, 3 novembre 2018, p .4.
14 Laurence Girard, Au Salon de l’agriculture, Macron livre sa vision européenne, Le Monde, Économie & Entreprise, 23 février 2019, p. 4.
15 Cécile Ducourtieux, Bruxelles dans le piège du pacte, Le Monde, 1er– 2 novembre 2018, p. 25.
16 Jean-Baptiste Chastand/Cécile Ducourtieux, Le PPE et l’oncle raciste de Hongrie, M. Le magazine M du Monde, 3 novembre 2018, pp. 46-47-48-49.
17 Cécile Ducourtieux, Comment Bruxelles se prépare au « no deal », Le Monde, Économie & Entreprise, 24-25 février 2019, p. 2.
18 Marcelo Wesfreid, En Europe centrale, Macron poursuit sa campagne contre les nationalistes, Le Figaro, 27-28 octobre 2018, p. 4.
19 Mathieu Bock-Côté, Budapest, Varsovie et les sermons de Macron, Le Figaro, 3-4 novembre 2018, p. 17.
20 Andrej Babis (propos recueillis par Blaise Gauquelin), « L’Europe a le droit de défendre ses frontières et son style de vie », Le Monde, 26 octobre 2018, p. 6.
21 Correspondants à Bruxelles et à Rome, Bruxelles sur le point de retoquer le budget italien, Le Monde, 24 octobre 2018, Économie & Entreprise, p. 3.
22 Éditorial, Italie-UE : périlleuse divergence, Le Monde, 25 octobre 2018, p. 24.
23 Régis Debray, L’Europe fantôme, Galliamard, Tracts, février 2019.
24 Européennes : un clip du gouvernement énerve ses opposants, www.lexpress.fr , 2 novembre 2018.
25 Nathalie Loiseau (propos recueillis par Philippe Escande et Françoise Fressoz), « On est en train de rejouer ’50 nuances de brun’ en Europe », Le Monde, Économie & Entreprise, 26 octobre 2018, p. 5.
26 Mathilde Siraud, Nathalie Loiseau, un ministre en campagne, Le Figaro, 25 février 2019, p. 2.
27 Alexanda de Hopp Scheffer (propos recueillis par Gaïdz Minassian), « Le Trumpisme continuera après Trump », Le Monde, Idées, 27 octobre 2018, p. 6.
28 Jean-Pierre Chevènement, « Entre Trump et Merkel, adapter la politique de la France », www.lefigaro.fr , 6 septembre 2018.
29 Isabelle Mandraud, À Moscou, John Bolton justifie le retrait américain du traité FNI, Le Monde, 25 octobre 2018, p. 6.
30 Mathieu Calame, La France contre l’Europe. Histoire d’un malentendu, Les petits matins, 2019.
31 Nasser Bourita (propos recueillis par Charlotte Bozonnet, « L’UE n’a pas de politique migratoire cohérente ». Nasser Bourita, ministre marocain des affaires étrangères, critique la pression mise sur les pays de transit, Le Monde, 4-5 novembre 2018, p. 4.
32 Christophe Itier, Promouvoir une Europe sociale et solidaire, Le Monde, Idées, 26 octobre 2018, p. 7.
33 Marie Charrel, La croissance de la zone euro au plus bas depuis quatre ans, Le Monde, Économie & Entreprise, 1er – 2 novembre 2018, p. 4.
34 Renaud Girard, Sortir de l’impuissance stratégique européenne, Le Figaro, 30 octobre 2018, p. 17.
35 Éditorial, Un camouflet pour la défense européenne, Le Monde, 27 octobre 2018, p. 21.
36 Georges Malbrunot, Djihadistes : les Kurdes critiquent l’Europe, Le Figaro, 2 novembre 2018, p. 7.
37 Stéphane Lauer, OMC : la guerre aura bien lieu, Le Monde, 25 septembre 2018, p. 21.
38 Mario Draghi, L’Europe, la souveraineté et la mondialisation, Le Monde, 5 septembre 2019, p. 18.
39 Arnaud Leparmentier, Pascal Lamy appelle à une extraterritorialité européenne, Le Monde, Économie & Entreprise, 24 octobre 2018, p. 4.
40 Félix de Belloy/Ralph Moughanie, Une brèche dans la suprématie juridique américaine, Le Monde, Idées, 26 octobre 2018, p. 7.
41 Jean-Pierre Chevènement, Les Européens se sont accommodés de la vassalité, Marianne, 2-8 novembre 2018, pp. 54-55.
42 Ludovic Lamant, Bruxelles chantiers. Une critique architecturale de l’Europe, LUX, 2018.
43 Hubert Védrine/Luuk van Middelaar, De l’Union imaginaire à une Europe qui agit, Le Monde, 5 mars 2019, p. 26.
44 Luuk van Middelaar, Quand l’Europe improvise, éditions Ramsay, 2018.
45 Tristan Quinault-Maupoil, Européennes : Macron accusé de dramatiser le scrutin européen, Le Figaro, 2 novembre 2018, p. 6.
46 Marcelo Wesfreid, Dans une tribune publiée dans les 28 pays, Macron appelle à une renaissance européenne, Le Figaro, 5 mars 2019, pp. 1-2-3.
47 Ivan Rioufol, La révolte des peuples contre les utopies, Le Figaro, 2 novembre 2018, p. 15.
48 Vladimir Iakounine (entretien avec Arnaud de la Grange), « L’Europe néglige la volonté des peuples », Le Figaro, 26 octobre 2018, p. 22
49 Marc Semo, Bertrand Badie dans tous ses états, Le Monde, Idée, 27 octobre 2018, p. 7.
50 Natacha Polony, C’est maintenant que l’Europe a besoin de nous, Marianne, 15-21 février 2019, p. 3.

Print Friendly, PDF & Email